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Autour du Lac Tchad

De
360 pages
Depuis les années 1960, des projets de développement fondés sur des techniques modernes d'irrigation se sont installés tout autour du lac Tchad, dans la certitude de vaincre ainsi les sécheresses récurrentes. Dans ce contexte, le projet d'irrigation n'a pas seulement pour but la modernisation de la production : il intervient en profondeur sur les relations entre population et territoire, en modifiant les dynamiques sociales et celles du pouvoir.
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AUTOURDULAC TCHAD
Enjeuxetconflitspourlecontrôledel’eauÉtudesafricaines
Collection dirigée parDenisPryen etFrançoisMangaAkoa
Dernières parutions
Mohamed BERRIANE, Hein de HAAS, Les recherches sur les migrations
africaines, 2012.
Aimé MPEVO MPOLO, Les quatre tournants manqués de l’Université
congolaise. Analyse des réformes académiques du Congo-Zaïre (1971-2011),
2012.
Samuel NGUEMBOCK, La politique européenne de sécurité et de défense en
Afrique centrale, 2012.
B. MUREME K., Manuel d’histoire politique et sociale du Rwanda
contemporain suivant le modèleMgrAlexisKagam e,Tomes 1 et 2,2012.
François Claude DIKOUME, Le service public du sport en Afrique noire,
L’exemple duCameroun,2012.
Robert AKINDE (sous la dir. de), Les acquis économiques du Bénin de 1960 à
2010,2012.
Christian EBOUMBOU JEMBA, Transports et développement urbain en
Afriqu e,2012.
WilliamBOLOUVI,Un regard inquiet sur l’Afrique noire,2012.
JulienCOMTET,Mémoires de djembéfola.Essai sur le tambour djembé auMali.
Méthode d’apprentissage du djembé (avec partitions etCD),2012.
Juan AVILA, Développement et lutte contre la pauvreté, Le cas du
Mozambique, 2012.
Jean-Serge MASSAMBA-MAKOUMBOU, Politiques de la mémoire et
résolution des conflits, 2012.
Apollinaire-Sam SIMANTOTO MAFUTA, Laface occulte du Dieu des
Congolais, 2012.
eToavina RALAMBOMAHAY, Madagascar dans une crise interminable, 2
édition, 2012.
Alphonse Zozime TAMEKAMTA, Eric Wilson FOFACK (dir.), Les urgences
africaines,Réécrire l’histoire, réinventer l’Etat, 2012.
Henri-Pensée MPERENG (avec la collab. de Jerry MPERENG), Histoire du
CongoKinshasa indépendant.Politique économique, 2012.
JulienBOKILO,LaChine auCongo-Brazzaville.Stratégie de l’enracinement et
conséquences sur le développement enAfrique, 2012.
Bouyo Kwin Jim NAREM, Microfinance et réduction de la pauvreté de la
femme rurale enAfrique.Comprendre la dérive vers le monde urbain, 2012.
Kanel ENGENDJA-NGOULOU, Le développement des industries culturelles
auGabon, 2012.
FrancisNKEANDZIGUE,La procédure pénale auGabon, 2012.MarinaBertoncin
AndreaPase
AUTOURDULAC TCHAD
Enjeuxetconflitspourlecontrôledel’eau©L’Harmattan,2012
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99057-9
EAN : 9782296990579APierpaoloFaggi
toujours notre « chef de mission »Sommaire
Introduction 15
Présentation de la recherche 19
1.Les suggestions, les présupposés et les fondements de la recherche 25
2.La géographie physique de la zone péri-lacustre : bref aperçu
de climatologie et d’hydrologie 33
3.Réflexions sur le concept de territorialité 45
3.1.Pouvoir et contrôle 46
3.2.Identité 47
3.3.Exclusivité 49
3.4.Compartimentation de l’espace et frontière 52
3.5.Distance et discontinuité 54
3.6.Communication 56
3.7. Vidange et remplissage 59
3.8.Organisation et concentration 61
4.Les éléments de la territorialité : le jeu territorial 65
4.1.Les contours des projets : éléments de stabilité et d’instabilité
dans les territorialités traditionnelles 75
4.1.1. Territoires, réseaux et structures politiques 75
4.1.2.Eau, terre et agriculture traditionnelle 92
4.1.3. Un premier tour du lac.Illustration par des exemples 100
4.2.Analyse de la territorialité : les acteurs 121
4.2.1.Les finalités 126
4.2.2.Les logiques des acteurs et le contexte 128
4.2.3.Les stratégies : les projets.
Les systèmes d’action : la réalisation des projets 142
4.3.La période de la territorialisation irriguée par projets.
Les études de cas 145
4.3.1.Le projet SEMRY, dans l’ExtrêmeNord duCameroun 152
4.3.2 .Projet deLaï etBongor, Tchad 190
4.3.3.Les projets le long de laKomadugu Yobé :
Nigeria etNiger 200
4.3.4 .Les projets irrigués auNigeria 205
4.3.5.Réflexions sur les cas d’étude 218
4.4.Analyses de la territorialité : le territoire 224
4.4.1.La définition 224
4.4.2.Lagestion 239
5.La territorialité moderne.
Faits et valeurs, territoires et développement 259
6.Dans la terre de personne.Remodelage de la territorialité 261
96.1 .LeProjet Waza-Logone, dans l’E.N. duCameroun 263
6.2 .Le yayré deMoulvoudaye (SEMRYIV),E.N. duCameroun 275
6.3.Le maraîchage dans l’E.N. duCameroun : forces et faiblesses 283
6.4.Le district du piment et ses inquiétudes auNiger 286
6.5 .LeBagaPolderProject,Nigeria 289
6.6.Tradition et modernité dans les usages intégrés du territoire
le long duChari, Tchad 290
6.7.LesPolders deBol :
de la modernisation au retour au semi-moderne 294
6.8 .Les tentatives pour ne pas perdre le contrôle. Un nouveau champ
d’initiatives pour l’Etat dans l’E.N. duCameroun ? 296
6.9 .Une pépinière de micro-capitalistes fonciers auNiger 298
6.10.YereBowlRice Scheme : comment survivre
aux projets,Nigeria 301
7.En toile de fond...laCBLT 303
Conclusion 311
Liste des sigles et acronymes 327
Bibliographie 329
Note
Les auteurs partagent la responsabilité de la conception générale de l'ouvrage, de
l'introduction, de la présentation de la recherche, du plan et de la conclusion.Cependant,
MarinaBertoncin a rédigé les chapitres et paragraphes 1 ; 3.1-3.4 ; 4.3-4.4 ; 5 ; 6.6-6.10,
tandis que Andrea Pase les chapitres et paragraphes 2 ; 3.5-3.8 ; 4.1-4.2 ; 6.1-6.5 et 7.
10Remerciements
Tout au long de ces années de recherche, nombreuses sont les personnes que
nous avons rencontrées et qui ont marqué de leur empreinte ce livre.Certaines
d’entre elles sont encore parmi nous, et nous continuons à échanger avec elles
sur plusieurs questions traitées dans les pages qui suivent.D’autres ne sont plus
là, notammentDarioCroce.Quand nous étions des apprentis géographes, il y a
presque vingt ans, c’est avec Dario Croce et Pierpaolo Faggi que nous avons
fait la rencontre de l’Afrique.
Nous souhaitons remercier de façon particulièrePierpaoloFaggi.Ces lignes
n’auraient jamais été écrites sans sa passion scientifique pour l’Afrique et le
cadre qu’il a mis en place pour le déroulement de notre recherche. Il a
également relu le texte et il nous a suggéré des modifications utiles.
Nous avons croisé beaucoup de regards autour du lac.Nous n’avons pu avoir
les noms de nombreuses personnes rencontrées. Certaines demeurent dans les
terres des projets, d’autres travaillent dans les champs, d’autres encore pêchent.
Ceux qui le peuvent font du commerce autour et à travers le lac, et d’autres
enfin sont ailleurs, avec leur bétail.Par l’édition française de cet ouvrage, nous
espérons avoir l’opportunité de croiser à nouveaux certains de ces regards.C’est
notre façon d’exprimer la volonté de « transmettre les voix » d’espoir et de
déception que nous avons recueillies. Mais les regards et les silences n’ont pas
été oubliés non plus.Plusieurs personnes rencontrées ne savent ni lire ni écrire,
mais le vent porte leur voix et même les silences et les regards parlent…Nous
avons cherché à traduire tout cela avec nos mots.Bien sur, la difficulté n’est pas
une question de langue, mais une question de sens, et sur ce plan nous espérons
ne pas nous être trompés.
Nous exprimons notre sincère gratitude aux diplomates et aux autorités qui
ont facilité ou rendu possible notre recherche : Maria Raffaela Anselmi,
Alfonso Zanetti, Paolo Giglio, Ermanna Favaretto, S.E. Marcello Ricoveri,
Massimiliano Lagi, S.E. Mireille Fatouma Ausseil (ambassadrice du Niger en
Italie),Muhktari Shehu Shagari (FederalMinistry of WaterResources,Nigeria).
Nous remercions les techniciens des ministères italiens ou étrangers et leurs
collaborateurs, qui nous ont généreusement consacré leur temps et leurs
précieuses compétences.Notamment, auCameroun :Albert Toussi,Paul-Pierre
Pouansi, Jean-Pierre Lexa, Valentine Achancho, Philippe Mbesse Bolomiki,
Jean Pierre Bidjocka, Richard Njoh, Dieudonné Ombala, Jean Pierre Boum,
OumarouDawa,GuyDanielAbouna Zoa, SimonEngoulouEndom,EjoukEbe,
M. Sap, Dr. Mbesse, Suzanne Kameni Tchutchoua, Jean Réné Ndongmo, Dr.
Abaandou, Robert Nyonse, Hamdou Evélé, Daniel Ndong Zbozo’o, Antoine
Tchappi Tiaha, Pierre Dama. Au Tchad : Saleh Abdelfakara, Mamadou Y.B.
Ba,MarioMelandri,PaoloBaldacci,MahamatMoussa,NodjibanNadjijo,Paul
Hansburry, Abdallah Pismon, Roger Mbangossoum, Tchouadang Kadjongao,
Dr. De Moulain, Ahmat Mahamat Idriss, Djerakoubou Dando, Masrabaye
11Dotoloum, Bengar Hodjigoto, Vincent Hou (Taiwan), Gonzouné Yaddane,
Djimbaye Gaingat, Belembaye Tongongar Bell, Abdoulaye Mbodou, Alberto
Brizio. Au Niger : Moussa Amadou, Doulla Hassane, Abdoul Karim Mamalo,
Ousseini Salifou, Daouda A., Maïgana Saliy, Adamou Ekoye, Naroua Djibo,
ZabeirouIssaka,MamaneMoussa, ZebadaMoustapha,BoulamaIssaAri,Abaij
Malam Gambo, Moussa Ounarou, M. Laouali Sama, Haïbou Moussa. Au
Nigeria : I. O. Idowu-Ominiyi, I.K. Musa, J. Kwanashie, Razaq A.K. Jimoh,
Mr. Wakili, Olesegun C. Irivboje, Baba Alkali, Shittu E. Dumbai, Bukar
Othman,BukarKanembumi,Limar ZanhaIsa,BukarAbbaIndini.A laCBLT :
Muhammad SaniAdamu.
Nous souhaitons remercier particulièrement les experts et les représentants
des organisations d’aide et de coopération internationale et locale,
gouvernementales et non gouvernementales, pour leur soutien inestimable, pour
leur intérêt et leur compétence. Notamment : Daniel Ngantou, Kenneth Angu
Angu, Jean-Claude Nguinguiri, Paul Kouamou, Pierre Oyo, PaulD. Kouamou,
Paul Noupa (UICN), Paul Vandewna (CDD), Salissou Yahouza (Karkara),
Moussa Zakou Mayaki, Saadou Issa, Illyassou Mamane (ANPIP), Sandro
Filippini, Terenzio Dell’Orto, Andrea Cefis, Rocco, Litassou Albert (ACRA),
BoubaOumarou (AYM), SevastosC. Zervos,BrendaFooks,PhilemonAdama,
Tobias Enguene, Martin Mbonu, Michel Duret (UE), David Huang
(Coopération taïwanaise), Katiella Abdou Mai Moussa, Serigne Mbdoji, Jim
Miller, M.Akibu Ahmed, Africa Eshogba, John Daniel (UNDP, FAO, WB),
Neno Sartore.
Dans les universités de Niamey, Yaounde, Maïduguri, Lagos, Kano et dans
les centres de recherche, notammentIRAD,IRD,INRAN,Centre forArid Zone
Studies, nous avons pu rencontrer : Aurore Ngo Balepa Mbock Minlend,
Salomon Nyasse, Jean Pierre Boum, Essomba Bengono, Amadou Boureima,
André Teyssier, Luc Descroix, Anne Luxereau, Odile Chapuis, Mahaman
Issaka,MahamadouGandah,BukarBababe,AsukwoE.Akpan,JosephA.Ijere,
Lekan Oyebande, Adamu Idris Tanko. Nous tenons à leur exprimer notre vive
gratitude pour ces échanges constructifs et stimulants.
Ils nous ont ouvert leurs maisons et leurs communautés. Nous tenons à
remercier très sincèrement :MalémiHassaneChetima,AbaIdrissa,MaïManga
Inoussa, Calogero Avanzato, Père Cisco, Lorenzo Zaupa, Gianantonio Allegri,
Bruno Zordan, Damiano Meda, Gianpaolo Marta, Adam Rolek Omi, Cokies
EdwinMadu,Ladan Schetimà (Mamouri),AlhajiAjiKaleyi.
Nous souhaitons remercier Roberto Braggion et Giovanni Ronchitelli, qui
nous ont assistés dans la conception et la réalisation des cartes présentes dans
l’ouvrage.
Nous remercions enfin :
YaméogoLassane pour la traduction française ;
JacquesBethemont, pour sa supervision du texte ;
12Angela Alaimo, Sara Ariano, Iba Camara, Daria Quatrida et Alessandra
Scroccaro pour la relecture du texte ;
SaraAriano et SilviaPiovan pour la supervision rédactionnelle.
Les auteurs tiennent à remercier notammentEmanuelaCasti pour son précieux
intérêt dans la publication de la recherche.
13Frontispice de l’ouvrage du Commandant Lefant, Lagrande route du Tchad, Mission
de la Société deGéographie,Hachette,Paris 1905.Introduction
Finalement, la saison des grands projets a peut-être servi à « voir » le
territoire...
On fit construire dans le village deNewMarte un bâtiment devant abriter la
maquette du futurSouthChadIrrigationProject (Fig. 1).
Pendant que nous observions la maquette, les techniciens du projet nous en
expliquaient les caractéristiques et en soulignaient les potentialités, la
grandeur... si seulement le projet avait fonctionné. Pourtant, bien avant la
réalisation, les études de faisabilité avaient mentionné qu’il n’aurait pas
fonctionné, car le lac s’asséchait.Par les fenêtres des locaux du projet, avec les
pieds sur New Marte, on voyait les bénéficiaires du projet. Toujours selon les
études de faisabilité, ils habitaient un territoire « fonctionnel », peut-être beau,
qui existait avant le projet, et qui leur permettait de vivre tout en exerçant
diverses activités. Ces gens regardaient les techniciens tandis que nous
observions le projet et le territoire environnant. D’aucuns se rappelleront du
territoire avant le projet et d’autres, certainement, travailleront sur le territoire
hors du projet, différent de celui d’avant le projet. De nombreux regards sont
invités à la représentation, dans laquelle les acteurs, les territoires et les
relations se lient et se délient formant ainsi des territorialités diverses. Des
questions, des espoirs, des besoins, des intérêts, des réponses différentes qui
rarement se sont rencontrés pendant la période de la territorialisation
hydraulique, au cours de laquelle de nombreux territoires ont été réduits à un
seul, celui des acteurs, des territoires et de fortes relations.Mais, sait-on jamais
si cette période et les regards qui l’ont animé pourront s’achever ?
Dans le «Projet de gestion des ressources naturelles en zone soudanienne »
de 2001, le document du Ministère de l’Agriculture du Tchad insiste sur la
nécessité de renforcer la décrue, sur la mise en valeur des bas-fonds, sur
l’extension des surfaces cultivées en céréales irriguées ou pluviales (Min.Agr.
Rep. du Tchad, 2002).Cette option, pour laquelle les bailleurs de fonds ont été
mobilisés pour répondre aux futurs besoins alimentaires en céréales, est
désormais devenue la priorité. On exclut nettement le lancement des vastes
programmes hydrauliques à partir des eaux duChari et duLogone.
Diverses raisons expliquent cette nouvelle option. La déception enregistrée
au cours des deux dernières décennies sur les grands périmètres aménagés
durant la période 1950-1980 a montré les limites de ces aménagements dans le
contexte socio-économique actuel. Tout accroissement du prélèvement d’eau du
Logone ne pourrait se faire qu’en violant la convention passée avec le
Cameroun. En outre, une augmentation incontrôlée des prélèvements pourrait
avoir des conséquences graves tant sur la pêche dans le lac que sur l’élevage
transhumant, ces activités dépendant toutes deux de l’équilibre écologique au
1niveau des plans de défluence (yayré) .
15Après plusieurs années de grande hydraulique pour laquelle aucune
intervention ne semblait impossible, l’irrégularité spatio-temporelle des
précipitations fixa de façon arbitraire l’extension annuelle des cultures de
décrue et engendra un transport de sédiments qui modifièrent de façon continue
la configuration des réseaux d’expansion naturelle des crues. Cette situation,
loin d’être « un non problème » comme dans le passé, constitue aujourd’hui une
contrainte. Face à l’indiscutable présence d’une ressource en eau
qualitativement bonne, d’accès relativement facile et à la présence aux abords
de l’eau, de sols adaptés à une variété de culture irriguée, se dessine la question
du dénivellement des sols dans une zone inondée gravitairement.Cela crée une
inégale répartition de la lame d’eau et entraîne une grande différence dans la
maturation des cultures et par conséquent des revenus. Au nombre des
difficultés socio-économiques, on peut énumérer :
-l’impossibilité d’accès au crédit pour les paysans, dont la faible solvabilité
pèse sur la demande de biens et abaisse la tendance des prix ; les entraves
économiques à l’approvisionnement en intrants agricoles ;
-la surproduction saisonnière face à l’insuffisance de moyens de stockage ;
-l’éloignement des centres de consommation et la dépendance des grands
commerçants ;
-l’irrégularité dans l’approvisionnement en carburant ;
-la difficulté de se ravitailler en pièces de rechange et l’état désastreux des
voies de communication.
Enfin il y a l’absence de filières productives comprenant les paysans, les
transporteurs et les commerçants. En définitive, on pourrait reconnaître
également comme contrainte majeure: le manque de formation et
d’encadrement adéquat des paysans dont les valeurs et la fonction auto-
référentielle ont été négligées. Cette attitude a créé d’une part, un manque de
confiance au sein des producteurs et d’autre part, face au retrait des organismes
du projet, la prolifération d’inefficaces comités de gestion.
Beaucoup dénoncent des structures caractérisées par leur gigantisme et leur
démesure au regard des superficies réellement emblavées, et des frais élevés de
fonctionnement : des bureaux fictifs ont été créés pour gérer des projets conçus
et réalisés sans participation locale par des sociétés étrangères qui ont proposé
des interventions complexes et très coûteuses, réalisées par des ouvriers non
intéressés aux territoires résultant de leur action. Ainsi, les destinataires sont
restés « étrangers » non seulement à leur logique, mais aussi aux stratégies
mises en place, et ce jusqu’aux instruments qui leur étaient destinés pour la
production.
16Fig. 1La salle du projet àNewMarte (Nigeria ;Bertoncin 2004).
Il est évident que le coût des aménagements et le haut niveau de
mécanisation qu’impose la double culture engendrent des frais de production
très élevés.Leur recouvrement exige des rendements non seulement très élevés,
mais surtout très difficiles à obtenir.
De ces observations découle la nécessité d’identifier des logiques différentes
pour les futures stratégies de gestion des terres et des méthodes d’aménagement
qui devront être plus proches du niveau de développement des capacités
locales : travaux manuels, traction animale, éventuellement une micro
mécanisation.
Parmi les problèmes à résoudre, il faut souligner la nécessité de définir un
code foncier.En effet, l’aménagement des périmètres a conduit à la suppression
des droits coutumiers et par conséquent à la nationalisation des terres. Le
corollaire est un conflit permanent entre droit traditionnel et droit moderne, un
17désintérêt croissant pour l’exploitation des terres du projet vu que celle-ci ne
garantit aucune forme de sécurité foncière durable. A celà s’ajoute une forte
spéculation foncière dans la zone non-aménagée, vers laquelle les propriétaires
coutumiers déménagent et dans laquelle la pression sociale est faible.Parmi les
paysans incapables de respecter les contraintes agricoles du système irrigué, il y
a une nette prédominance de personnes de basses classes sociales et sans droit
d’accès à la terre, laquelle finit par être rétrocédée en droit d’usage ou de
propriété à d’anciens ou nouveaux riches. Cette nouvelle donne rend vaine
l’idée d’instauration d’une justice socio-spatiale qui était sous-tendue par
l’expropriation initiale. Bien plus tard, le phénomène a été amplifié par le
recours à des stratégies fondées sur la participation puisque, rapidement,
d’autres personnes dont l’influence va au delà du niveau local, s’en sont rendues
maîtres.
Enfin, même si au démarrage des projets les productions se sont accrues, il
est vrai qu’avec leur faillite progressive, le déséquilibre économique et social
entre les paysans s’est accentué. En effet, si au départ, l’organisation des
périmètres semblait inspirée par une orientation socio-économique qui partait
d’une présupposée égalité des attributaires, avec le temps et avec l’ouverture
« participative » des périmètres, combien auraient été en mesure de les
cultiver ? Les paysans, les plus riches, qui avaient réussi à maîtriser les règles
du jeu, ont progressivement augmenté les superficies à leur disposition, acquis
des moyens mécaniques ou plus simplement employé des ouvriers agricoles et
développé parallèlement des activités extra-agricoles. Les paysans, les plus
pauvres, se sont endettés au fil du temps, ont perdu leurs terres et ont été
contraints à émigrer ou à devenir des salariés agricoles sur ces mêmes terres où,
avant l’arrivée des projets, ils cultivaient sinon avec plus de droits, du moins
avec des droits égaux.En considérant que « les évaluateurs, d’aujourd’hui, sont,
généralement, les planificateurs et formateurs d’hier » (Min. Agr. Rep. du
Tchad, 1993, p. 65), peut-être une évaluation aussi réaliste de la saison des
projets et de ce qu’elle a laissé, peut finalement être considérée comme le point
de départ pour la construction de nouveaux « médiateurs de regards » à travers
lesquels on pourrait se représenter le territoire et construire d’inédites stratégies
d’intervention .
18Présentationdelarecherche
Ce travail a été développé dans le cadre du groupe d’étude des géographes
de l’Université de Padoue qui, depuis presque trente ans s’intéresse aux
dynamiques territoriales liées à l’eau dans la grande diagonale aride qui s’étend
du centre de l’Asie aux côtes atlantiques du Sahel (Croce, 2000).
L’essai sur la désertification, publié par P. Faggi en 1991, est une synthèse
de la première période d’étude, pendant toutes les années 1980, sur lePakistan,
l’Egypte et le désert du Tarim, le Xinjiang chinois.
Depuis lors, un deuxième cycle a commencé dans la vie scientifique du
groupe, qui s’est intéressé à l’analyse de la territorialisation hydraulique dans la
bande sahélienne qui court du Nil au Sénégal : les études sur le Niger (Croce,
Faggi, 1992), le Soudan (Bertoncin et al., 1995), leBurkinaFaso (Faggi,Mozzi,
2000 ; Bethemont, Faggi, Zoungrana, 2003), la Mauritanie (Bertoncin et al.,
2006) et le Sénégal (Bertoncin,Faggi, 2006) en témoignent.Les auteurs de cet
ouvrage ont pris part à toutes les étapes les plus significatives dans cette
deuxième phase.Après avoir étudié le bassin duNil, duNiger et du Sénégal, il
restait un vide important à combler pour avoir une vision d’ensemble de la
réalité du Sahel : il s’agissait du bassin du lac Tchad. Mais, au delà de
l’encadrement au sein de l’histoire du groupe de recherche de Padoue, la zone
tchadienne a attiré notre attention pour de nombreuses raisons, dont l’intérêt a
été confirmé au cours des huit années d’étude et de missions de recherche dans
les quatre pays en question (Fig. 2).
Les équilibres hydrauliques et écologiques fragiles du bassin endoréique, la
présence dans les terres riveraines du lac d’un des foyers de l’histoire politico-
culturelle du Sahel, la partition coloniale et les différentes politiques pratiquées
par laFrance et laGrande-Bretagne, le découpage en quatre états, les problèmes
de coordination dans l’usage des ressources, les tentatives de gestion intégrée
du bassin, la permanence des usages traditionnels de l’eau pour l’agriculture, les
nombreuses et différentes histoires de projets hydrauliques, dont certains datent
désormais de plus de cinquante ans : voici quelques uns des aspects qui ont
suscité notre curiosité scientifique et qui nous ont poussés à entreprendre ce
travail. Mais surtout, la zone riveraine du lac Tchad est un cas d’étude
exceptionnel, par lequel on peut suivre l’évolution du discours sur la
territorialité. Des territorialités qui furent fortement entrecroisées, puis
interrompues et ensuite annulées, reviennent aujourd’hui : elles ne sont plus les
mêmes que celles qui avaient été imposées auparavant, mais sont enfin
impliquées dans un nouveau défi de réappropriation territoriale.
19Fig. 2Carte de la zone d’enquête (modifié de Zborowski, 1996, p. 1).
Le territoire, « organisme vivant à haute complexité » (Magnaghi, 2000, p.
16), résultat de l’application d’un projet à un espace/territoire (Raffestin, 1980),
fruit d’une action territorialisante (Turco, 1988) et vécu par une certaine
territorialité, est en même temps un résultat et un moyen de production d’un
autre territoire.
Dans cet ouvrage, nous réfléchirons sur la séquence
TERRITORIALISATION – TERRITORIALITE – TRANSGRESSION
que les projets d’irrigation ont mise en œuvre et ont promue dans la zone péri-
lacustre : objectifs identiques, territoires similaires, délais similaires, acteurs
semblables, résultats identiques avec, au final, une faillite générale. Les zones
où les projets d’irrigation se sont déroulés apparaissent comme des territoires
déterritorialisés.
20Mais, au regard des effets dégénératifs de telles opérations, nous insistons,
avecCrozier etFriedberg, sur le fait suivant : lorsque l’action collective aboutit
à des résultats contraires à la volonté des acteurs, cela n’est jamais dû à la
propriété intrinsèque des problèmes « objectifs » (Crozier, Friedberg, 1977) ce
qui laisse hors de cause le territoire.
Partant de ce constat, nous avons procédé à une problématisation des
rationalités territorialisantes en jeu à travers la détermination d’« une série
d’acteurs et, dans le même mouvement, identifié les obstacles qui les empêchent
d’atteindre les buts ou objectifs qui leur sont imputés » (Callon, 1986, p. 184).
Les conditions qui ont constitué des obstacles ou des possibilités pour les
acteurs, et ayant également influencé leur entrée dans le jeu, leur sortie et leurs
opportunités, ont été analysées en tenant compte du statut et de la fonction de
chaque rationalité impliquée à l’intérieur d’un cadre géographique et historique
de référence.
Ainsi on a pu mettre en évidence l’écart entre l’agir espéré, possible et
réalisé dans l’exécution des projets de développement autour du lac Tchad.
«Projet de développement » s’entend ici comme étant toute intervention
d’acteurs externes, même sans la participation des acteurs locaux, sur un
territoire en difficulté, dans l’objectif de créer une dynamique de
développement politique, économique, social et environnemental.
Les cas sont variés : des grandes opérations appuyées par les gouvernements
locaux et les institutions de crédits à l’image duFMI et de laBanqueMondiale,
aux plus récentes propositions de promotion des ressources locales (tourisme
écologique, produits locaux avec le Projet Waza-Logone soutenu par des
structures de recherche universitaires et par l’UICN), aux projets conçus,
projetés, financés et réalisés par la coopération internationale multilatérale,
bilatérale et décentralisée, ou par les banques. Sous un registre différent, il
convient de prendre en compte les modèles territoriaux d’organisation importés
comme l’intervention chinoise/taïwanaise àBongor (Fig. 3).
De même, en tenant compte des différences d’échelle, de ressources
injectées et des impacts, le point commun de tous ces projets est qu’ils mettent
en œuvre une stratégie guidée, ou tout au moins stimulée par des acteurs
étrangers à la réalité territoriale en question.Les résultats de bon nombre de ces
projets sont en deçà des attentes : ils se soldent presque toujours par des échecs.
Le projet se bloque, ne fonctionne plus, le territoire impliqué ne répond pas
non plus, la population ne participe pas : telles sont les conclusions des
protagonistes des projets dans leurs rapports de synthèse d’activités pendant les
phases d’évaluation.
21Fig. 3Localisation des principaux projets visités.
L’approche analytique de la géographie permet d’affronter une des causes de
ces problématiques qui pénalisent les efforts économiques et humains, parfois
très importants, qui sont employés dans de tels projets. Le constat qu’on peut
faire du point de vue de la discipline est l’oubli ou tout au moins la sous
évaluation des TERRITORIALITES qui précèdent le démarrage des projets.
Plus tard ces territorialités sont créées par les projets eux-mêmes, puis
réélaborées par les transgressions des acteurs impliqués dès les premiers signes
de crise. Enfin elles sont réinterprétées après la redéfinition/retrait des projets
des mains des acteurs restés et parfois des mains des mêmes acteurs qui ont géré
le projet à travers d’autres transgressions.
L’intervention des promoteurs du projet altère le dynamisme des relations
existant entre les acteurs locaux, le territoire d’intervention du projet, les acteurs
22de contexte (les acteurs indirectement concernés par le projet) et le territoire de
contexte (le territoire qui abrite le projet).
Retenons que parfois le peu de considération de certains éléments et, dans
d’autres cas, de l’ensemble des relations entre ces éléments dynamiques, a été à
l’origine d’une INSTABILITE de la territorialité qui a condamné tout de suite
ou à moyen terme l’efficacité et l’efficience des opérations réalisées.
Plan de l’ouvrage
Le premier chapitre présente les suggestions, les présupposés et les
fondements de la recherche.
Le second chapitre décrit les caractéristiques géographiques et physiques de
la zone d’étude ayant un rapport direct avec le projet hydraulique.
Le troisième comporte une réflexion sur le concept de territorialité.
Quant au quatrième chapitre, il fait une analyse des éléments qui composent
la territorialité : lesACTEURS, le TERRITOIRE et lesRELATIONS entre eux,
c’est-à-dire le jeu territorial.On commence par ce dernier point (4) pour passer
ensuite à la présentation des caractères de la territorialité traditionnelle dans ses
reflets sur le territoire (4.1). Ensuite apparaissent les éléments d’instabilité qui
ont favorisé, au détriment de ceux de stabilité, la territorialisation des projets
irrigués perçus comme une panacée et comme un stabilisateur. Le paragraphe
4.2 analyse les acteurs, leurs politiques, leurs logiques, les stratégies et les
territoires qui se créent à travers les systèmes d’action mis en œuvre : forts,
faibles, en position de centralité ou de marginalité. Le point suivant (4.3)
présente la saison de la territorialisation hydraulique des projets : il s’agit de
grands, moyens et petits projets auCameroun (SEMRY),Nigeria (SCIP), Tchad
(Laï-Bongor), Niger (les schémas de l’ONAHA) et Nigeria (les projets sur la
Komadugu Yobé).
Les différentes phases de la territorialisation des projets irrigués ont été
reconstruites selon un schéma qui prévoit l’indication du contexte territorial
(conditions du territoire, « climat » politico-culturel et social...) des cas
déterminés, la situation spatio-temporelle des projets en construction, donc une
description qui en explore les passages les plus significatifs.La reconstruction a
suivi un modèle de problématisation des faits.Dans cette perspective, l’analyse
a porté sur la procédure de l’agir territorial née au sein des acteurs et qui se
concrétise dans les formes de l’agir en passant à travers les logiques et les
stratégies qui déterminent la territorialisation. Etant donné que les objectifs
initiaux et les résultats finaux ne correspondent pas toujours, il est apparu
nécessaire d’identifier les éléments de controverses/crises/transgressions
territoriales nées de la description des événements et d’analyser comment se
sont constituées les stratégies de résolution.
23Le paragraphe 4.4, traitant des crises/échecs des projets et par conséquent de
l’aggravation de l’instabilité de la territorialité, propose une réflexion pour une
nouvelle définition et une nouvelle gestion du territoire. On y souligne
l’importance qu’il y aurait à modifier le courant de pensée qui a conditionné
jusqu'à nos jours notre regard sur les pays en voie de développement (PVD),
mais également celui qui explique le regard des PVD par rapport aux pays
riches.Ainsi pourrions-nous composer de nouveaux regards afin de « voir » de
nouveaux territoires.L’avenir ne manquera certainement pas d’inconnus…
A ce sujet, le chapitre 5 dégage la différence et/ou la confusion entre les faits
territoriaux et les valeurs territoriales qui (combinés à ceux du territoire sujet
et/ou objet) menacent la construction de nouvelles représentations territoriales.
Le chapitre 6 présente les récentes tentatives de conquête de ce que nous
avons défini comme un no man’s land, une « terre de personne » : les territoires
de l’ex-projet qui ne sont plus ceux de l’avant-projet, et qui veulent être encore
des territoires différents, actuellement en voie de construction. Les nouvelles
réalités territoriales sont engagées dans une phase de transition entre des
politiques de consensus généralisé et individualiste de gestion du territoire, et
des politiques de partage dans la construction du territoire.Certaines situations
laissent entrevoir des recompositions de la territorialité vers des équilibres plus
stables quand bien même ils demeurent fortement précaires. Cependant, il
subsiste des parcours territoriaux très incertains.
Le chapitre 7 porte sur le cas de laCBLT, laCommission duBassin duLac
Tchad/Lake Chad Basin Commission. Nous avons choisi de conclure notre
ouvrage par une provocation : en effet cette institution, créée en 1964, n’a pas
encore prouvé sa pertinence sur le territoire.
Dans l’intégralité de l’analyse, un des éléments fondamentaux a été le choix
des ressources : seule la terre et une unique culture, ou bien une multiplicité
d’opportunités (la terre, l’eau, le commerce, l’élevage, la pêche et une
différenciation culturale).
L’intérêt s’est porté sur la disponibilité et l’opportunité d’utiliser les
ressources en fonction des capacités techniques et financières du territoire, et de
déterminer des règles qui établissent la conformité avec celui-ci. En
conséquence, les différentes stratégies à travers lesquelles les acteurs cherchent
à étendre leur marge de contrôle sur le territoire et à accroître leur autonomie
(même partant de position désavantageuse au départ) ont émergé.
L’accroissement du contrôle englobe certains acteurs en situation de contrainte
à l’intérieur d’espaces d’action limités par des rapports de force défavorables.
241. Les suggestions, les présupposés et les
fondementsdelarecherche
Une lecture possible de l’histoire de la zone péri-lacustre pourrait
s’apparenter à une histoire de logique de terre, c’est-à-dire des logiques qui ont
produit des stratégies centrées sur la terre. La valorisation des potentialités
hydroagricoles s’est surimposée à des logiques commerciales soutenues par des
stratégies qui intégraient des usages agricoles, pastoraux et halieutiques. Des
cultures fondées sur les échanges trans-sahariens et trans-sahéliens se
confrontent avec les cultures de terre représentées par les parcelles individuelles
dans les périmètres. Les échanges correspondent à une suprématie de
l’économie, tandis que la terre correspond à une suprématie de la politique.Les
grands projets étatiques d’aménagements du territoire sont des projets liés à la
terre.Contrairement aux échanges, qui ont transmis des fonctions productives et
distributives, la terre a transmis des fonctions de gouvernement et de contrôle
du territoire.
A l’aspect réticulaire des échanges créés par la circulation des biens et des
personnes et par la communication d’informations, s’opposent la nécessaire et
recherchée fixité et stabilité de la terre à représenter emblématiquement
l’idéologie du grand projet : la visibilité de l’Etat, son efficience et son pouvoir.
La logique du grand projet extérieur et étranger au territoire a été
ouvertement sauvegardée : on lui a manifestement confié « le salut » des
territoires. Ce fut l’unique possibilité imposée de l’extérieur aux territoires
locaux.Dans un tel contexte, la reconstruction des crises liées à la projectualité
sur la terre est une clé fondamentale de lecture du territoire.
Du point de vue des acteurs locaux, les logiques de terre à elles seules ne
pouvaient que construire des territoires faibles.
Les logiques commerciales avaient promu et promeuvent diverses activités
qui fournissent des biens commerciaux et une multiplicité de relations entre les
acteurs. Elles ont produit et peuvent produire de nouveau des territoires forts.
Dans ces territoires l’agriculture est consciente de ne pouvoir faire abstraction
de l’incertitude climatique : de ce fait, elle ne pouvait et ne peut être l’unique
activité, mais bien au contraire elle est une des activités possibles, dans une
logique de multistabilité territoriale, garante de reproduction et de
développement durable.
Disons que, en dehors de la logique des projets, ce sont véritablement les
commerçants qui favorisent l’agriculture.Au contraire, dans les grands projets,
la commercialisation de la production constitue souvent le talon d’Achille.
Dans le passé, la diversification des activités a contribué à l’autonomisation
des populations par rapport à l’aléa climatique, et elle a élargi l’éventail des
possibilités pour le territoire.Durant ces dernières années, notamment celles de
l’après-projet, l’intégration des modes de gestion du territoire et les échanges
25redeviennent de nouvelles possibilités pour les habitants de la zone péri-
lacustre.Il s’agit en effet d’échanges à travers et autour du lac, et à travers et le
long des fleuves. Il se développe ainsi des systèmes territoriaux
interdépendants, plus complexes, dynamiques et riches d’alternatives et de
flexibilité contre l’isolement et la fragmentation, la complication, la fixité, la
répétitivité des modèles localisés des projets de terre. Dans les marchés,
foisonnent des produits issus « des eaux et des terres du lac » acheminés par les
voies fluviale, lacustre et terrestre. A l’inverse, d’autres produits y transitant,
comme le piment du Niger, sont destinés à des lieux plus éloignés. Les ports
lacustres redynamisés constituent avec les marchés : les nœuds à partir desquels
s’orientent les pratiques d’usage et de production des territoires limitrophes.
Dès lors, le territoire peut s’ouvrir et dialoguer à des échelles non plus et
uniquement locales : au nombre des hypothèses, on peut répertorier une route à
travers le lac entre le Nigeria et l’Egypte ou le renforcement des routes trans-
sahéliennes et trans-sahariennes (selon le projetTransAfricanHighways).
Ce qui s’observe et qui émerge autour du lac pourrait être assimilé à une
proto-centralité. Elle est construite par les habitants, producteurs et
consommateurs et pas uniquement par des attributaires ou des exclus, privés de
tout droit de parole sur un territoire dominé par des logiques externes et
étrangères.
C’est dans la perspective de déterminer la valeur du territoire à travers les
parcours (plutôt qu’à travers les résultats territoriaux) que la recherche met
l’accent sur le cheminement tortueux accompli. Cela semble d’autant plus
important que dans les projectualités le territoire finit souvent par devenir une
étape de passage, au lieu d’être un « sujet » de l’expérience, pour aboutir au but
représenté par la construction/réalisation d’un projet ou par la rédaction d’un
rapport (Resta, 1996, pp. 28-29).
Les premiers partenaires abandonnés sont les sans-voix, les acteurs
« balbutiants » écrasés par le bruit de la machine du projet, ensuite par les traces
des territoires possibles (la complexité et les opportunités potentielles) qui
représentent les déviations qui auraient pu conduire à d’autres géographies : les
interprétations possibles des processus de territorialisation. Ces traces
mériteraient quelquefois à s’interroger sur le pourquoi et le comment du
processus ayant conduit à leur asphyxie.En effet pourRaffestin, chaque résultat
territorial constitue le monde matériel perçu et devient la « matière première »
sur laquelle s’abat le regard qui le façonne et en produit des images ou des
représentations et enfin des projets.Cela confirme la position du géographe, qui
doit être conscient du fait que dans l’analyse de la production de territoire, on ne
voit que la « partie matérielle » tandis que ce qui est au delà est difficilement
observable, sans une enquête « archéologique » (Raffestin, 2007). Cette vision
constitue par ailleurs notre démarche.
Même si une attitude réaliste voudrait que ce soit le territoire qui sélectionne
comme convenables les actes/les faits qui se sont réalisés en réussissant
26l’examen « territorial » que sont les projets irrigués, dans notre cas nous avons
opté pour une perspective relationnelle en nous focalisant sur les modes
(territorialité) dans lesquelles les acteurs vivent le territoire.Dès lors, les projets
d’irrigation cessent d’être une réalité indiscutable, c’est-à-dire des vases clos.
Dans leur conception les projets paraissent, nous semble-t il, indifférents aux
spécificités territoriales et dans certains cas restent identiques dans le temps :
des similitudes s’observent dans toute la zone soudano-sahélienne du Soudan au
Sénégal.En effet ces projets s’apparentent à des instruments préfabriqués.Bien
que bornés et rigides, dès qu’ils sont contextualisés, expliqués par les
protagonistes du territoire, ils aboutissent à des résultats différents, ils se
décomposent et se liquéfient.
A titre d’exemple, les acteurs, dans leur confrontation avec le territoire,
adoptent des stratégies pour contrer l’accroissement incontrôlé de la marge du
contenu aléatoire, en augmentant progressivement, ou tout au moins, en
procédant à une stabilisation de leur autonomie par rapport aux contraintes
environnementales. Aussi, s’efforcent-ils en permanence de ramener le
déterminisme à la portion congrue (Gehlen, dans Barcellona, 2003). Ce
processus s’est manifesté dans la zone péri-lacustre à travers des mutations
territoriales et sociales radicales. La prépondérance de la logique de projet en
dénommant, construisant et structurant le sens de nouveaux territoires en a
permis la création.
Les modèles les plus élaborés se sont limités à reproduire des projets offrant
des caractéristiques à peu près identiques. Cette option vient du fait que les
territoires qui semblaient abriter ces projets avaient des conditions similaires
(l’après indépendance, la sécheresse, le mythe de l’autosuffisance alimentaire,
la nécessité de la légitimation étatique). Quant aux décideurs, ce furent les
mêmes organismes internationaux à savoir le FMI, la Banque Mondiale et les
anciennes métropoles. Dans un tel contexte, les conceptions territoriales des
acteurs forts ne pouvaient être que les mêmes. Par ailleurs, il est paradoxal de
constater qu’à partir du moment où on a pris la résolution de faire de ces projets
la meilleure solution pour le territoire, ce dernier n’arrivait pas à éviter les
menaces pressantes d’une situation climatique et hydrologique qui avait réduit à
la faim une grande couche de la population. Quant aux territoires locaux, leur
cohésion avait été fortement entamée par un processus de déstructuration initié
par les découpages territoriaux issus de la colonisation d’abord, et plus tard par
le découpage administratif. Ce processus a fragmenté les liens économiques,
socioculturels et traditionnels établis entre les populations et les territoires
lacustres, mettant en crise cette vision symbolisée par l’expression
« enracinement territorial » dont le sens va au delà de la sphère affective pour
atteindre celle de l’identité même du groupe. Le résultat fut la fragilisation
progressive d’un système autorégulateur fondé sur un système articulé de
réseaux qui unissaient des lieux, des acteurs et des usages différents du
territoire. Ces logiques reproductives locales permettaient d’adoucir et
27d’absorber les fluctuations environnementales. Depuis les périodes les plus
reculées de son histoire, le territoire échangeait des ressources matérielles et
cognitives dans un système de relations comprenant les terres riveraines du lac,
la vallée duNil à l’est et l’Afrique guinéenne au sud.
Les structures territoriales disloquées vivaient en autarcie tandis que le
territoire « aménagé » s’effondrait dans un état de périphérie abandonnée,
laissée en pâture aux puissants, du moment que sont les projets. Dès lors, les
nouvelles logiques ne laissèrent plus aucun espace aux pratiques de la
territorialisation locale. Le choix se porta désormais sur l’unique ressource
qu’est la terre.
A terme, la logique des projets se révéla un instrument de réduction de ce
niveau de stabilité alors qu’elle prétendait de façon ostentatoire en assurer la
2continuité conduisant ainsi, à une nouvelle aggravation de la crise territoriale.
L’introduction de l’hydraulique dans une société qui n’en maîtrise pas les
rouages et de surcroît sans sa participation, s’est avérée inadéquate et a
contribué à baisser le niveau d’adaptabilité du système c’est-à-dire sa
3
résilience .
Le regard, porté par les projets sur les caprices climatiques et hydrauliques,
n’était pas celui de la population locale qui, vivant dans un territoire toujours en
proie à des perturbations, agissait en considérant la contingence comme une
qualité de l’acteur-espace sur le territoire. Pour la population, il n’était pas
question de considérer l’incertitude comme un corps étranger à extirper. En
revanche, du point de vue du projet, il s’agissait d’un défi contre un ennemià
combattre dans l’espace et dans le temps.Ainsi, on se retrouva, très souvent, à
compter les dégâts occasionnés par les défaites et à intervenir selon une logique
de l’urgence, plutôt que d’élaborer des stratégies territoriales qui tiendraient
compte des conséquences de telles perturbations.
Etant donné que la mauvaise utilisation, que les hommes font des possibilités
offertes par l’espace et le territoire, est le véritable responsable des conditions
de son existence, il convient d’orienter l’analyse vers les interactions qui ont
lieu entre les parcours naturels et humains. En effet, la territorialisation
hydraulique activa de nouvelles interférences de type social et économique
qu’elle associa à celles environnementales. Toutes deux agirent comme de
nouvelles contingences et furent immédiatement taxées avec le territoire d’être
les premiers responsables de l’inévitable chemin vers la catastrophe dans
laquelle la territorialisation s’était lancée.
Par exemple, les abandons récurrents des terres du projet par la population
étaient la preuve manifeste du seuil de décrépitude atteint par les dynamiques
territoriales mises en œuvre. Avec l’accroissement de la spirale de la tension
territoriale et l’aggravation progressive de l’incompréhension entre logiques de
projet et logiques sociales, l’acteur le plus faible, en l’occurrence la population,
cédait puis abandonnait les terres du projet.
28En dehors des abandons récurrents, les nouvelles dispositions territoriales
induites par les projets, symbolisées par une déstructuration rapide et des
réajustements imposés, se sont réalisées selon deux schémas.
Le premier schéma est celui de la résistance passive/active. Cette stratégie
élabore des actions d’adaptation qui intègrent les éléments de perturbation ou
bien mettent en œuvre des systèmes de rétro-action (le boycott des projets).
Pendant longtemps, l’unique possibilité pour les paysans dans leurs rapports
avec les structures des projets a été de les subir : se conformer, garantissait la
survie définie par Gallopin et al. (Aschan-Leygonie) comme un « état
4pathologique de l’adaptabilité » (Aschan-Leygonie, 2000, p. 70) . Les acteurs
forts dictent les règles et contrôlent le territoire. La quantité des relations
verticales entre les systèmes d’action locaux et ceux de projet est intense, tandis
que leur qualité est pauvre.Les relations avec le hors-projet sont entre les mains
de l’exécutif.
Les logiques de projet auront encore de beaux jours devant elles sans que les
acteurs locaux réussissent à délégitimerles systèmes de contrôle imposés.Cette
situation va perdurer malgré les bilans négatifs des bureaux producteurs de
projets et les échecs retentissants qui affaiblissent la territorialisation
hydraulique. Mais les rentes continueront toujours à alimenter des individus
souvent étrangers aux intérêts du territoire.
Dans le second schéma, le retrait de certains acteurs permettra l’installation
de conditions moins pénibles au sein desquelles naîtront de nouvelles
organisations. Ce fut le cas, par exemple, des désistements de certains
attributaires de parcelles qui ont contribué à baisser la tension sociale
permettant ainsi à ceux qui restaient de pouvoir disposer d’opportunités plus
grandes, même si finalement, l’agriculture « parallèle » a été préférée à celle
encadrée sur le périmètre.
Aujourd’hui, les nouvelles territorialités – fruits des transgressions – nées de
ce qui reste de la suppression des identités territoriales traditionnelles essaient
de conquérir ce que nous sommes convenus d’appeler « la terre de personne »,
après l’imposition des territorialités développementistes modernes. Il s’agit de
trouver un sens à ces territoires, entre les logiques de la globalité et les
localismes, entre le souffle long de la tradition et celui bref de la post-
modernité, entre l’évidence des modèles conventionnels de développement et
les nouvelles règles du développement local, tout en étant conscients du fait que
ces territoires seront différents de ce qu’ils ont été, mais sans pour autant, savoir
clairement ce qu’ils pourraient être. Seule certitude, on sait ce qu’ils ne veulent
pas être.
Ce sont généralement les systèmes territoriaux locaux, instables par
5
définition , qui ont subi moins de stabilisation et montré par conséquent de
meilleures capacités de résilience. A titre d’exemple, dans les situations où
l’utilisation d’une seule ressource – la terre – n’a pas été privilégiée selon des
logiques étrangères au territoire, les espaces de résilience sont importants (voir
29les cas deMoulvoudaye et WazaLogone).Mais de façon générale, la situation
n’est pas aussi simple.
Durant la phase d’après-projet et au vu d’expériences auto-organisées
d’agriculture locale, on peut relever qu’il manque, encore, une approche globale
de la problématique socio-économique-productive du bassin tchadien dans son
ensemble, soit en termes de vision globale, soit en termes d’intervention
intégrée.
Mais, même à l’échelle locale, dans la perspective d’une plus grande
diversification des possibilités du territoire, le risque d’un simple
rapprochement de sous-systèmes productifs localisés sans liens ni
complémentarités, orientés vers une sélection et une spécialisation de produit (le
« district du piment ») introduit d’autres éléments de vulnérabilité. D’une part,
la multifonctionnalité réduit l’incertitude dérivant de perturbations ponctuelles
et brutales (l’avènement inattendu d’une sécheresse ou d’une forte inondation,
ou les impacts incalculables d’une action de territorialisation). D’autre part,
sans une intégration efficace, on perd de vue les conséquences d’interventions
nuisibles, pas très évidentes dans leur manifestations qui, pour être éparses et
presque inhérentes au fonctionnement du territoire, n’en sont pas moins
risquées : l’utilisation abusive de la ressource en eau et pour certains la
diminution drastique de la quantité nécessaire, la pollution, l’exposition aux
marchés très peu contrôlables… Le résultat actuel laisse par conséquent
plusieurs possibilités.
Parmi les éléments de transgression et de crise, il ne faudra pas tenir
uniquement compte de ceux qui sont issus de discontinuités improvisées ou
inattendues, ou bien créés par un élément qui vient bouleverser ceux étant déjà
en jeu : dans notre cas, par exemple, on pourrait citer les variations climatiques
ou la grande hydraulique, mais aussi les éléments constitutifs de la territorialité
agie. Bien que comportant une intensité plus faible mais avec une plus grande
fréquence, ces éléments permettent d’atteindre et de dépasser aussi rapidement
le seuil de résilience du système territorial.
En guise de conclusion, il convient de souligner que les interventions sur le
territoire ne doivent plus être focalisées sur la recherche de solutions
préfabriquées, toujours fondées sur les mêmes représentations et les mêmes
regards.En commençant plutôt par l’analyse de la territorialité existante, il est
important de saisir les « transgressions », les signes de crises, comme autant de
nouvelles problématiques qui feront émerger de nouveaux éléments à offrir au
regard pour composer de nouvelles représentations des pays en voie de
développement. A ce sujet, Raffestin précise qu’il est important de ne pas
6
superposer les deux histoires : l’histoire des regards sur le territoire (histoire
des « intersections » entre regards et territoire matériel par la médiation de la
culture et du langage qui tentent de traduire ces regards différents) et l’histoire
du territoire. Dans le premier cas, il s’agit d’occasions pour créer et propager
des représentations territoriales qui ne correspondent pas au territoire construit.
30Pour les pays en voie de développement, matériellement et culturellement
distants, les histoires des regards sur le territoire peuvent se faire en l’absence
du référent matériel et il se formeainsi une image construite par l’imagination,
même si elle n’est jamais totalement sans lien avec des éléments réels
(Raffestin, 2007, p. 28).Même lorsqu’on part des « éléments réels », il n’est pas
exclu que les regards externes sélectionnent à partir du territoire, et cela
conformément à des « statuts du regard » consolidés, les réponses attendues
avec des solutions déjà prédéfinies. Les réponses (projets territoriaux) fournies
aux questions rhétoriques contenues dans le regard externe, artisan de la
construction du territoire, colmatent seulement les besoins exprimés à
l’extérieur (Turco, 2002).
Il est donc fondamental de réviser le « statut du regard », sans oublier que
toute représentation « n’est que le fruit d’une interaction symbolique entre la
substance communicative de l’agir territorial (dimension pratique/matériel de la
territorialité) et la qualité de l’observateur » (Turco, 2002, p. 39).Cette dernière
est influencée par la qualité et la quantité des médiateurs à sa disposition. En
effet, le regard est un élément constitutif de la territorialité sans pour autant être
presque jamais un élément explicite (Raffestin, 2007).
Ainsi dans notre cas, une attention particulière s’impose aux
« transgressions » (Raffestin, 2007) ou les « trahisons » (Latour, 1999) du
regard externe dominant, en tant que signal de la distance entre les regards.
Analysant le concept de transgression,Raffestin souligne que « l’Occident croit
encore et toujours que l’évolution est synonyme de complexité, ce qui n’est
pourtant pas vrai dans l’absolu. Si dans le mythe du jardin d’Eden,Dieu n’avait
pas introduit une proscription, il n’y aurait pas eu l’idée d’histoire parce que le
changement ne se serait pas manifesté. De plus, Adam et Eve et leurs
descendants auraient été de simples consommateurs de ce qui est disponible.
Mais lorsqu’une seule chose est inaccessible, le processus de l’histoire est
lancé : la culture naît donc d’une transgression (…). L’histoire est une théorie
de transgressions qui nous introduit dans l’univers mal expliqué et mal exploré
des limites qui fournissent par anticipation, une liste des transgressions
possibles. Toute délimitation implique une transgression » (Raffestin, 2007, p.
21). Transgression et limite sont donc extrêmement proches.
A cet effet, il ne faut pas comprendre les transgressions de façon invariable
comme des erreurs, des déviations de la ligne tracée par les logiques de pouvoir
souvent externes et étrangères au territoire et formalisées par les règlements. Il
faut en revanche les concevoir comme des signes d’un changement nécessaire.
Ainsi, va-t-on au-delà de la limite ?Cette interprétation fait montre d’une forte
valeur constructive, du moment où les limites définies par la logique
territorialisante à l’agir des acteurs ne sont plus considérées comme des règles
sélectives universellement valables. Les structures territoriales (notamment les
projets d’irrigation, mais aussi les nouveaux territoires de la « décrue de canal »
31ou du « domaine du piment » devront être pris comme des territoires en
transition et non comme « une unique solution » pour le territoire.
Dans cette perspective, les projectualités vues comme étant « les plus
plausibles solutions parmi les meilleures solutions », évalueront les
transgressions comme des invitations au changement des éléments ou relations.
Elles pourront aboutir, au besoin, à la remise en cause des installations mêmes.
Dans notre cas, la différence entre les grands projets irrigués et les
projectualités modernes réside dans le fait que les territoires créés par les grands
projets ont été construits en ignorant les précédents et en imposant des limites
dont la transgression n’était pas tolérée.Mais les territoires sont caractérisés par
une territorialité évoluant selon des vitesses différentes de sa transformation
matérielle, fruit de l’action territorialisante : le territoire n’est jamais
contemporain à la territorialité qui s’y déroule (Raffestin, 2007). La
délégitimation de l’ensemble des relations entre les acteurs et les territoires (la
territorialité pré-existante) en y substituant de nouvelles limites, a consisté à
confondre la grammaire et la syntaxe, les codes descriptifs mais surtout
interprétatifs du territoire. Les résultats, très éloquents, sont ceux que nous
aborderons.
322. La géographie physique de la zone péri-lacustre :
brefaperçudeclimatologieetd’hydrologie
La région péri-lacustre, autour de laquelle nous avons réalisé nos travaux de
terrain, se situe sur le plan climatique dans une zone de transition allant du
désert au climat soudanien plus humide, en passant par le Sahel. Elle est
caractérisée par une saison pluvieuse qui commence entre mai et juin, dont le
pic des précipitations a lieu en août, et qui s’achève entre septembre et octobre.
Les moyennes annuelles des précipitations varient entre 200 mm (rive
septentrionale du lac) et 900 mm de pluie (moyenLogone).La saison sèche est
de plus en plus marquée et plus longue (sept à neuf mois) en allant du sud vers
le nord comme en témoigne la diminution rapide de l’ensemble des
précipitations. Les moyennes annuelles des températures sont très élevées
notamment entre mars et mai, période de canicule par excellence.
La répartition saisonnière des précipitations est fonction du mouvement
méridien de la zone de convergence intertropicale. Un fait assez remarquable
est la variabilité des précipitations dans le temps (saisonnière et interannuelle) et
dans l’espace : elle est en général plus élevée dans les zones où la pluviométrie
est faible.Les épisodes de sécheresse, récurrents dans l’histoire climatique de la
zone, entraînent le déplacement des isohyètes de quelques centaines de
kilomètres vers le sud.
Après une période de bonne pluviométrie entre 1950 et 1968, les décennies
soixante-dix et quatre-vingts ont connu une chute remarquable des
précipitations moyennes : il s’agit particulièrement des années 1971-1973 et
1981-1985 qui ont enregistré d’importants déficits pluviométriques (Fig. 4).Ces
variations pluviométriques se sont soldées dans la partie septentrionale par « des
catastrophes agronomiques » avec une diminution des rendements de
nombreuses variétés culturales. Le phénomène peut-être mis au compte de ce
qu’on appelle la « sécheresse du Sahel », qui a suscité l’attention de nombreux
chercheurs par l’ampleur de ses conséquences sur la population et par la
mobilisation des organisations internationales d’aide (Faggi, 1991, p. 21 et pp.
63-64). En revanche, pendant les années quatre-vingt-dix, on fit face à une
inversion des tendances, traduite par une amélioration de la pluviosité.
L’aléa climatique est un facteur limitant de l’activité agricole : variabilité
annuelle et mensuelle, irrégularité des précipitations en début et fin d’hivernage
sans oublier les longues poches de sécheresse de la même période. A celà
s’ajoutent la violence des précipitations et leur concentration sur une courte
période. Tous ces facteurs rendent la pratique de l’agriculture incertaine
(Boutrais, 1984b, pp. 63-66). En rappel, l’irrégularité des pluies (par
conséquent, leur incertitude pour les cultures) croît avec la baisse du volume
total des précipitations, qui à son tour baisse du sud au nord. Le début de
l’hivernage se révèle être un moment crucial pour la réussite des semailles.Pour
33amoindrir les effets de l’irrégularité des précipitations, les paysans pratiquaient
traditionnellement la diversité culturale (en associant plusieurs cultures sur une
même parcelle et en instaurant plusieurs périodes de semaille et de maturation).
En outre, l’intensité et la concentration des pluies limitent la profondeur
d’infiltration et l’alimentation de la nappe phréatique.
Eu égard à l’incertitude climatique, l’irrigation revêt dans cette zone un rôle
majeur dans les stratégies de production agricole. Toutefois l’irrigation
implique la disponibilité d’eau et de terre.
En ce qui concerne les sols, Bouquet (1991 I, pp. 123-135) distingue deux
principaux types selon le niveau de submersion (des exondations fluviales ou de
l’accumulation des eaux pluviales). Les hautes terres exondées composées de
sable et de limons récents possèdent un bon niveau de fertilité.Les terrains sont
emblavés selon la prédominance des sables ou des limons. Ainsi, lorsque la
quantité de sable est plus importante, on y cultive surtout du mil et des
arachides, par contre lorsque la teneur en argile est plus élevée, c’est le sorgho
qui est cultivé. Quant aux sols inondables, on peut identifier plusieurs types
selon la durée de la crue et l’efficacité du drainage (les sols hydromorphes
argilo-sableux) et l’importance de la teneur en argile (les vertisols).Les sols des
yaeré, argileux et riches en matières organiques, sont particulièrement
favorables à l’irrigation et permettent d’obtenir potentiellement de bons
rendements tant pour la culture de sorgho de décrue que pour le riz.
Bien que les sols soient fortement dégradés soit du fait d’une exploitation
excessive, soit par l’érosion dès qu’il existe la moindre pente, la disponibilité de
terres ne constitue pas encore une contrainte.C’est plutôt l’eau qui constitue le
principal facteur limitant. En effet, l’irrigation est possible là où existent des
réserves d’eau dont les possibilités d’utilisation sont relativement stables dans le
temps. Aussi, la valorisation des potentialités agricoles à travers l’irrigation a
pris en compte toutes les réserves hydriques « sûres ». Il s’agit d’abord de
l’affluent principal du lac, notamment le système hydrographique duChari et de
son affluent majeur, le Logone. Ensuite les affluents mineurs, la Komadugu
Yobé, le Yedseram et les rivières mayoqui dévalent des montsMandara.Enfin
le lac lui même et les nappes aquifères.
2Le bassin hydrographique du lac Tchad a une superficie de 2.500.000 km ²,
avec une partie active hydrologiquement couvrant une surface d’environ
2700.000 km , dont 600.000 pour le bassin duChari (Olivry et al., 1996, p. 6).Le
bassin versant actif est essentiellement celui au sud du lac : il est alimenté par
les pluies liées à la convergence intertropicale. Les limites du bassin versant
correspondent aux hauteurs des massifs de l’Air, du Djado, du Tibesti, de
l’Ennedi, de l’Ouadai, des Bongos, de l’Adamaoua, des monts Mandara et du
plateau deJos.
34Fig. 4 Comparaison entre les décennies 1950 et 1980 (modifié de Zborowski, 1996,
p. 19).
Le bassin possède un fond relativement plat dont la dépression la plus
profonde est leBorku, aux pieds du Tibesti.Le système lacustre est endoréique,
la superficie et le niveau du lac dépendant exclusivement du rapport entre l’eau
drainée par les fleuves, les précipitations directes sur le lac et les pertes par
évaporation et infiltration. Logé dans une cuvette peu profonde, le lac possède
de faibles potentialités hydriques.
Le grand bassin sédimentaire tchadien s’est formé pendant l’ère secondaire :
dès le tertiaire, une série de dépôts fluviatiles, deltaïques, lacustres et éoliens se
sont succédés dans la cuvette (Eberschweiler, 1996, p. 29). Quant aux
formations du quaternaire recouvrant les formations antérieures, elles occupent
la majeur partie du bassin (Kusnir, 1996, p. 8). Pendant le quaternaire,
d’importantes variations des conditions hydroclimatiques ont été observées :
prédominance des formations éoliennes pendant les phases arides, tandis que les
35dépôts fluvio-lacustres l’emportaient durant les périodes humides.Actuellement
les dépôts éoliens et alluviaux du quaternaire couronnent le lac.L’alternance de
périodes sèches et humides peut être mise en corrélation avec les nombreux
cycles de transgression et régression du lac (Kusnir, 1996, p. 8 ; Olivry et al.,
71996, pp. 37-46) .
Entre 20.000 et 12.000 ans BP, on enregistre une période de très grande
aridité favorisant la formation d’un erg quiréussit à couvrir toute l’actuelle zone
sahélienne jusqu’au 12è parallèle. A partir de 12.000 ans BP commence une
période humide durant laquelle le réseau hydrographique actuel se forme
(Olivry et al., 1996, p. 39).Autour de 6000 ansBP, on estimait que le lac, à la
2cote 310-320 m, occupait une grande superficie (environ 300.000 km ) : il s’agit
du soi-disant «Megatchad » délimité par le grand cordon sableux, encore
8visible auCameroun et auNigeria .
Les fleuves
Les cours d’eau les plus importants, le Chari et le Logone (celui-ci se jette
dans le premier aux environs de N’Djaména), prennent leur source en
Centrafrique et dans le massif de l’Adamaoua auCameroun.Ils disposent d’un
régime tropical de transition, avec une crue annuelle importanteet un étiage non
nul (Lemoalle,Hourtal, 1996, p. 24).
Les bas-cours des deux fleuves (de même que les petits cours d’eau de la
zone péri-lacustre) présentent un réseau hydrographique dégradé avec de
nombreux défluents qui se séparent des cours principaux puis se rejoignent dans
certains cas en aval. Les pertes d’eau du Logone entre Laï et Kousseri sont
assez remarquables sur le côté gauche du réseau hydrographique.Ce sont elles
qui alimentent le Grand Yayré. En aval de Laï, le Logone commence la
traversée d’une vaste plaine sédimentaire et creuse un lit dont la largeur
moyenne varie entre 3 et 9 km. Après Yagoua, les bourrelets fluviaux du
Logone diminuent rapidement de hauteur et la plaine d’inondation s’élargit
jusqu'à atteindre une ampleur de 70 km (Olivry,Naah, 2000, p. 23). Sur la rive
gauche, la crue duLogone inonde le yayré entraînant des pertes importantes sur
le cours inférieur du fleuve. En définitive, c’est seulement une petite partie de
ces eaux qui est recueillie par leLogone.Le débit annuel moyen (période 1950-
3 31989) à Bongor est de 484 m /s tandis qu’à Logone-Birni, il est de 317 m /s :
ces données mettent en lumière les pertes dues aux apports d’eau dans le yayré
(Olivry, Naah, 2000, p. 23). De même, à partir du fleuve, certains défluents
(Guerléo, Araynaba qui alimentent le Logomatya) orientaient la crue vers le
yayré. Cependant, les aménagements rizicoles de la SEMRY (Société
d’expansion et de Modernisation de la riziculture de Yagoua) ont fortement
modifié l’organisation du schéma hydraulique avec la construction de digues le
long du Logone et la mise en place du barrage de Maga. L’endiguement du
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