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Autres vues d'Italie

De
419 pages
Pour brosser cette "autre vue" de l'Italie il a été nécessaire de revisiter certaines images : la mafia, la famille, les îles, les immigrants. Il en résulte, qu'en dépit de l'archaïsme de certains d'entre eux, ces réseaux et ces pratiques contribuent à ancrer l'Italie dans la problématique de l'articulation entre global et local. En effet, à côté de l'indéniable succès des districts industriels ou de l'avancement de l'application de la notion de développement durable, force est de constater la difficile réhabilitation du centre des villes, la multiplication des décharges publiques et la permanence de catastrophes naturelles annoncées.
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AUTRES VUES D'ITALIE LECTURESGÉOGRAPHIQUESD'UN TERRITOIRE

AUTRES VUES D'ITALIE
LECTURES GÉOGRAPmQUES D'UN TERRITOIRE

sous la direction de

Colette Vallat

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan HODgrie Hargi$ u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

.

(Q Couverture: La grande éruption du Vésuve en 1779, le matin
Planche III du supplément d'après les observations sur les volcans des deux Siciles telles qu'elles ont été communiquées par la Société Royale de Londres par le Chevalier Hamilton. Avec 54 planches enluminées d'après les dessins faits et colorés sur la nature même, sous l'inspection de l'auteur, par l'éditeur le Sieur Pierre Fabris.

@ L'Harmattan, 2004 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Avril 2004 ISBN: 2-7475-4886-4 ISSN: 1158-410X

Sommaire
Introduction Colette Vallat Première partie Réseaux et pratiques: l'image forte du territoire italien Introduction Chapitre 1 : Territoires parallèles. Pouvoir et contre-pouvoir criminels dans l'Italie contemporaine Fabrizio Maccaglia Chapitre 2 : Entre marginalité et mythification: les insularités italiennes Joseph Martinetti Chapitre 3 : Paradoxes familiaux. Familles et territoire en Italie Thomas Pfirsch Chapitre 4 : Italie, un laboratoire d'immigration post-fordiste Camille Schmoll, Serge Weber Deuxième partie Actions institutionnelles et territoire Introduction Chapitre 5 : Muséification et dynamiques urbaines: requalifier les centres-villes italiens Camille Tiano Chapitre 6 : Habitat populaire et logement de fortune: la ville ignorée Colette Vallat Chapitre 7 : Aménagement ou urbanisme conjoncturel: les effets géographiques du jubilé Colette Vallat Chapitre 8 : L'industrie italienne: d'une lecture économique à une lecture territoriale Alessia Mariotti Chapitre 9 : Espaces protégés et produits du terroir Chiara Pirovano
171 173

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195

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259

277

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Colette Vallat ed : Autres vues d7talie

Troisième partie Un territoire singulier à l'image de l'Europe Introduction Chapitre 10: Entre smog et décharges: l'asphyxie du Belpaese ? Antoine Le Blanc Chapitre 11 : Crues, pénurie et incurie: la délicate gestion de l'eau Luca Bonardi Chapitre 12: Les nouvelles ruralités italiennes face à la réforme de la PAC Dino Gavinelli Chapitre 13 : L'Agenda de développement pour le xxrme siècle: un calendrier mondial pour une application locale (le cas de Bologne) Enza Zabbini
309 313

341

375

397

Listes des cartes, tableaux, documents, figures et photographies

411

INTRODUCTION

Colette VALLA T

Écrire un ouvrage collectif relève toujours de la gageure et pourtant notre petit groupe de géographes travaillant sur l'Italie s'est engagé sur cette voie périlleuse! Notre seul viatique était notre intérêt pour la péninsule et notre but était de porter un regard sur un pays bien connu, très visité et ayant donné lieu à des publications aussi nombreuses que reconnues. Forts de ce constat, notre intention n'a donc pas été d'écrire un texte exhaustif mais, bien plutôt, de livrer à l'examen du lecteur une somme de points de vue appuyés sur des recherches particulières et ce, tout en faisant en sorte qu'un débat scie,ntifiqtle puisse naître de la confrontation de démarches spécifiques. Pour ce faire nous n'avons cessé d'échanger des idées lors de petits séminaires très informels. Nous avons aussi tenu à soumettre aux uns et aux autres une information assez brute si bien, qu'au cours de l'élaboration de l'ouvrage, des faits éclairants sont passés d'un chapitre à l'autre pour des nécessités de coh,érence, de complémentarité ou de meilleure articulation intellectuelle. Nous avons aussi fait en sorte de renvoyer le lecteur à d'autres pages du

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Colette Vallat ed. Autres vues d'ltalie

livre quand la logique d'exposition nous imposait de faire éclater des cohérences territoriales et fonctionnelles. Par le biais de cette démarche collective et grâce à l'élaboration en chapitres raisonnés de la connaissance, une autre lecture géographique du territoire italien s'est ébauchée. Menée par de jeunes gens (90% de l'ouvrage rassemble les résultats partiels ou finaux de thèses) cette réflexion n'a jamais eu, bien sûr, la prétention de mettre en place une théorisation de l'espace. Cependant, en s'adonnant à l'exercice didactique de l'écriture scientifique collective, il est apparu qu'une grille spatiale unique ne pouvait permettre de rendre compte de phénomènes qui affectent désormais toute l'Italie quand ils sont restés longtemps locaux (diffusion des activités délictueuses de type mafieux par exemple) ou qui, au contraire, ont pris tout leur sens en confirmant leur articulation au niveau local (districts de production application du programme mondial Agenda 21 local). En effet, si les découpages régionaux classiquement reconnus sont apparus pertinents pour structurer une première approche du territoire italien, ceux-ci se sont avérés inopérants, ou tout au moins défaillants, quand il s'est agi de traiter des transformations récentes du système économique, quand il a fallu analyser les politiques territoriales qui y sont entreprises ou quand il a été question de restituer les dernières évolutions sociales et leurs conséquences spatiales.

Pour brosser cette autre vue de l'Italie il a été nécessaire « d'oublier» un certain nombre d'images pour mettre en avant, dans la première partie de l'ouvrage, l'étude des réseaux et des pratiques qui, en dépit de l'archaïsme de certains d'entre eux, contribuent largement à ancrer la péninsule dans la problématique très contemporaine des liens entre global et local. Il y a lieu, à ce propos, de renouveler la réflexion autour de la famille perçue, depuis l'extérieur, comme la pierre angulaire du système socio-économique italien. Or, si les liens entre familles et territoire sont très forts,. il existe dans la péninsule un certain nombre de paradoxes familiaux. Des structures familiales très solides sont associées à une dénatalité sans précédent et si, à l'échelle locale, les familles italiennes se caractérisent par une très forte proximité résidentielle entre parents, à l'échelle du pays, les géographies des structures familiales, des comportements familiaux et de la fécondité ne se recouvrent pas. Au c011traire, elles sontn1arquées par une très forte diversité régionale

Lectures géographiques d'un terrÏtoire

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dont le modèle traditionnel de partition Nord/Sud rend mal compte. La basse fécondité fragilise également le modèle familial des districts industriels italiens ce qui génère de nouveaux déséquilibres territoriaux. Il y a aussi lieu de poser un autre regard sur cette terre de départ devenue pays d'accueil. Là aussi réseaux et pratiques ne cessent d'étonner l'observateur car, dans le contexte actuel de transition post-fordiste, les dynamiques migratoires et les rapports aux autochtones sont amplement modifiés~ Il ne paraît pas pour autant facile de définir un modèle italien d'immigration. Au contraire, la diversité des groupes et des formes migratoires ainsi que l'éclatement des trajectoires sont remarquables et ne répondent à aucun des schémas géographiques admis. Cette situation est la conséquence de la segmentation du marché du travail mais aussi d'un long silence institutionnel, aujourd'hui comblé par des mesures fort contradictoires. Face à des conditions structurelles contraignantes, et en fonction des ressources dont ils disposent, les migrants élaborent des stratégies migratoires renouvelées souvent inconnues jusqu'ici. Leur insertion et les formes d'organisations économiques qu'ils construisent, s'appuient fréquemment sur des réseaux familiaux ou communautaires. Paradoxe là encore mais il faut souligner que, dans le cadre d'une économie largement informelle, pratiques et réseaux migratoires ne se caractérisent nullement par des arrangements spontanés. Ces liens, légaux ou illégaux, sont les éléments essentiels qui structurent l'espace italien d'une façon à la fois forte et exceptionnelle en Europe. En effet, la péninsule présente une situation originale car deux espaces de souveraineté se superposent, sans pour autant coïncider, celui de l'État et celui de la criminalité mafieuse. Cette superposition alimente une concurrence entre ces deux acteurs territoriaux pour le contrôle de l'espace et de la population. Cette superposition se traduit par des effets géographiques concrets, palpables: les mafias sont capables d'intervenir dans l'aménagement du territoire en influençant de manière directe et indirecte des choix fondamentaux en matière d'équipement et d'infrastructures. Au-delà de ces effets, l'existence d'un contre-pouvoir mafieux interroge donc à propos de la construction de l'État-nation italien$ L'étude de l'insularité, qui occupe une place importante dans la géographie de l'Italie tant en tem1es réels que symboliques, pose la même question. Nombreuses, les îles sont diverses et longtemps il a semblé assez difficile de les regrouper dans une problématique unique mais, depuis

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Colette Vallat ed. : Autres vues d'Italie

une dizaine d'années, une conscience commune de l'insularité s'affirme et les représentants insulaires se retrouvent, à Rome et à Bruxelles, pour définir, ensemble, une position unique qui leur permette de faire valoir la défense de leurs intérêts. Laboratoires d'idées et d'innovations, ces rencontres préfigurent la définition d'une nouvelle citoyenneté insulaire fondée sur la conscience commune de partager les mêmes contraintes et les mêmes atouts. S'interroger sur le territoire dans un contexte européen conduit inévitablement à s'interroger sur le rôle des institutions. Ce thème fait donc l'objet de la seconde partie du livre. Là encore l'approche de l'État italien impose une réflexion originale car, le foisonnement législatif fait se conjuguer une application assez laxiste et une très mauvaise articulation des textes législatifs les uns aux autres si bien que, la traduction spatiale des règlements est souvent chaotique et difficile à lire. Contradictions entre lois d'État et lois régionales, ambiguïté des circonscriptions d'application, abandon de l'application des textes en cours de route, lois extraordinaires votées pour résoudre un problème particulier mais, adoptées comme véritables lois-cadres: tout conduit à des situations complexes, désordonnées. Pourtant les grands projets et les grandes réalisations foisonnent. Financées par l'État, soutenues par l'Europe, les actions institutionnelles dessinent les grandes orientations politiques et sculptent le territoire en fonction de préoccupations communes au continent. En Italie comme ailleurs en Europe, de nouveaux enjeux urbains émergent. Ainsi, si la revalorisation des périphéries et des friches industrielles constitue une des questions cruciales des politiques urbaines actuelles, les centres villes font également l'objet d'importantes opérations d'urbanisme. Après une phase d'étalement urbain, les villes italiennes ne gagnent plus d'habitants et de nouveaux enjeux urbains émergent. Les cœurs de villes font l'objet d'importantes opérations de réhabilitation, le plus souvent aidées par le programme européen URBAN. Pour « muséifiés » qu'ils soient, ces centres n'en comportent pas moins des zones encore très paupérisées. C'est pour requalifier ces espaces que, sur le modèle bolonais, de nombreuses opérations urbaines ont été entreprises. Elles traduisent un nouveau désir de vivre dans des villes refondées et renouvelées. Souvent la réalisation d'aménagements indispensables coïncide avec des politiques d'exception. Ainsi en est-il de Rome où les acteurs politiques et adtninistratifs se sont appuyés sur la politique de grands

Lectures géographiques d'un territoire

Il

travaux occasionnés par la célébration de l'Année sainte, en 2000, pour doter la ville d'équipements qui lui faisaient cruellement défaut. Certes cette initiative n'a pas résolu l'insondable problème du logement social car, là comme dans beaucoup d'autres domaines, la situation de l'Italie est tout à la fois singulière et banale. Il est certain que la faible proportion d'habitat social subventionné disponible sur le marché italien constitue une exception puisque, quand 20 à 60% des logements relèvent de ce secteur en Europe, en Italie seuls 6% en dépendent. CUne simple observation des paysages urbains laisse percevoir une situation italienne décalée par rapport à des modèles proches. À l'inverse des libertés prises avec certaines lois, la péninsule applique scrupuleusement les directives relatives à l'environnement, ce qui est présenté dans la troisième partie. Sans doute parce que la botte est soumise à des conditions naturelles, qui en dépit des clichés, sont assez violentes et le Bel paese, sans parler de sa situation géomorphologique menacée par la sismicité et le volcanisme, est très, trop, souvent « submergé» par le débordement de ses fleuves quand il ne dépérit pas sous le joug de la sécheresse. Les situations dramatiques ne manquent pas. Certes, elles sont liées aux contingences naturelles mais, les raisons plus profondes de telles situations sont à chercher dans la gestion négligente des événements météo-climatiques et dans l'usage irrationnel des ressources environnementales. On se doit d'évoquer cette violence pour comprendre que le souci de conservation des milieux est apparu en Italie dès les premières décennies du XXème siècle. Aujourd'hui, conformément aux indications préconisées par l'Union européenne, 10% du territoire national est protégé. Bien que les aires protégées aient rencontré de nombreuses difficultés, elles se S011trévélées capables de conserver mieux qu'ailleurs des paysages et les richesses endémiques de la flore et la faune. Territoire d'expérimentation par excellence, les parcs ont réalisé des projets qui ont servi d'exemple à d'autres pays européens. Tourisme compatible avec le développement durable, agriculture biologique, mise en valeur des produits locaux constituent le fleuron d'une véritable politique de développement durable déjà fort avancée dans son application au Nord de l'Italie. Dans ce domaine encore il faut souligner l'originalité italienne car, tandis qtle des dyn,amiquesde participatiolllocale, répondant aux directives de Rio de Janeiro 1992,

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Colette Vallot ed. Autres vues d'Italie

sont largement appliquées, le problème de la pollution atteint parfois une ampleur inégalée et on sait que les grandes villes italiermes sont les plus polluées d'Europe, que la qualité des eaux continentales et marines est très dégradée, que les paysages souffrent de l'amoncellement de décharges de tous types.. Par ces aspects l'Italie demeure l'un des plus mauvais élèves de l'Europe tandis que la configuration de son territoire, la réalité démographique, le découpage administratif et les héritages historiques différencient nettement des espaces régionaux très inégalement touchés et très diversement armés pour lutter contre la pollution. Ainsi se dessine une autre Italie composée de régions qui ne se calquent plus sur le découpage entre Italie du Nord, troisième Italie, Italie du Centre et Mezzogiorno et la cartel qui s'ébauche donne à voir une Italie des régions en équilibre ou en déséquilibre économique et environnemental, dont limites et formes recoupent les vieux clivages. Écrire un ouvrage collectif permet non seulement d'apprendre à réfléchir ensemble, cela conduit aussi à accepter les critiques de chacun des partenaires et à produire le travail supplémentaire qu'implique la traduction, la coordination et le lissage des textes2. Audelà de ces contraintes, ce voyage intellectuel en Italie a permis à notre groupe d'opérer une véritable reconstruction logique d'un territoire que nous n'avons pas cherché à figer dans des grilles de lectures convenues. Ces pages cherchent donc à donner à lire l'attendu comme le déconcertant, les découpages traditionnels comme les reconstructions territoriales récentes, les crues et la sécheresse, le légal comme l'illégal, l'intemporel comme le conjoncturel.

1

Le travail de cartographie, réalisé par Anne-Marie Barthélén1Y, que nous tenons tous à vivement
a grandement aidé à la maturation de cette réflexion collective.

remercier,
2

À ce propos, il nous faut vivement remercier Andrée Fégueur pour la relecture attentive qu'el1e a faite

de ce texte.

PREMIÈRE PARTIE

RÉSEAUX ET PRATIQUES: L'IMAGE FORTE DU TERRITOIRE ITALIEN

Première partie

RÉSEAUX ET PRATIQUES: L'IMAGE FORTE DU TERRITOIRE ITALIEN

Saisir ce que recouvre le qualificatif «à l'italienne », tellement utilisé qu'il en devient vulgaire, n'est pas chose facile. Pour ce faire, il faudrait être en mesure d'appréhender les multiples particularismes d'une terre qui a à sa disposition une gamme d'héritages unique au monde. Le tenitoire d'un Etat commun unifié depuis peu, la notion de nation et d'appartenance nationale, les standards modernes de vie sociale sont des entités qui peuvent paraître récentes et passagères dans un pays qui a été à l'avant-garde politique et économique presque sans discontinuer jusqu'au début du XIXèmesiècle. En effet, la modernité a longtemps été un maître mot dans cette Italie, terre des innovations, des découvertes et de la Renaissance, de l'exploration de styles de vie et de pensée, de création et de production. La péninsule souffre pourtant d'une image où archaïsme et retard économique s'entremêlent Peut-être est-ce dû au fait, qu'à l'époque, où la

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Colette Vallated

: Autres vues d 1talie

modernité passait par l'enracinement d'une certaine idée de l'État, héritée du siècle des Lumières, l'Italie n'a pas suivi le modèle commun. C'est à d'autres moments qu'elle a ouvert des voies qu'elle semble réexplorer aujourd'hui. Dans cette perspective, l'Italie des municipalités et des premières banques trace un canevas local repris par l'Italie des districts industriels, cités COlnmemodèles d'inventivité de productivité post-industrielle, de flexibilité et d'innovation. Dans bien des situations, la péninsule surprend à la fois par la discrétion, la souplesse et l'efficacité de ses initiatives locales mais, et dans le même temps, elle se retrouve souvent en porte-à-faux avec les grands modèles de modernité qui sont valorisés ailleurs tandis que, l'exceptionnelle superposition des héritages constitue un répertoire de références mobilisables dont on mesure' difficilement l'effet d'entraînement. Tout semble se jouer dans la tension particulière qui existe dans ce territoire entre la modernité des Lumières et l'inventivité particulière, entre la consolidation du pouvoir de l'État et les creusets locaux, entre la diffusion du civisme ou des services sociaux et la force des liens interpersonnels légaux ou illicites. C'est dans l'aller-retour continuel entre ces échelles que la spécificité italienne se révèle. Il semble donc nécessaire de décrire selon quelles modalités un certain type de réseau d'acteurs né dans le contexte très délimité des terres d'élection de la mafia ou de la camorra, ont survécu comme un des pires archaïsmes. Leur champ d'action local est l'ancrage tenitorial essentiel de l'extension nationale et internationale de leur emprise parasitaire. Ce système contribue à retarder considérablement le développement de régions entières et à défier le bon fonctionnement de l'État dans une Italie où l'appartenance locale est primordiale. La situation géopolitique des îles illustre les ambivalences de la tension qui existe entre régionalisme et État, entre retards et accélération que connaissent les territoires insulaires. Cette tension est propre à ces territoires qui, tout en fonctionnant comme autant de niches écologiques, ont été mis au cœur d'un projet unitaire où le rôle de l'État est incontournable. L'étude de tels particularismes facilite l'analyse de l'interpénétration exceptionnelle des échelles d'appartenance des populations et des régions au niveau local et au niveau mondial. L'étude de la structure familiale italienne, très particulière, explique atlssi grandement certaines am'biguïtés.Nichée dans Utl passéisme apparemment excessif, la famille est l'objet d'une

Lectures géographiques d'un territoire

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dynamique contemporaine qui bouscule bien des idées reçues. L'efficacité des liens interpersonnels est à l'origine des multiples arrangements locaux et familiaux, parfois informels, qui ont permis la collaboration entre la société italienne et les migrants étrangers. Ceuxci réussissent leur parcours, somme toute discrètement, et en dépit des contradictions de la politique migratoire de l'État car, sans ces migrants étrangers, l'économie italienne aurait eu bien plus de difficultés à se transformer. Tout se passe finalement comme si l'Italie avait court-circuité l'étape moderne de la lente structuration de l'État: certaines structures pré-modernes de la vie sociale, comme la toutepuissante famille, avec ses solidarités parfois claniques, le travail non déclaré comme complément du revenu ou encore la valorisation des fiefs locaux qu'ailleurs on taxerait d'esprit de clocher, s'avèrent être à l'ère post-industrielle de puissants moteurs d'innovation, parfois pour le pire, mais le plus souvent pour le meilleur.

Chapitre 1 TERRITOIRES PARALLÈLES. POUVOIR ET CONTRE-POUVOIR CRIMINELS DANS L'ITALIE CONTEMPORAINE
Fabrizio MACCAGLIA

siècle, trois chevaliers espagnols, Osso, Au milieu du ~e Mastrosso et Carcagnosso, membres de la confrérie tolédane de la Garduna, quittent l'Espagne pour l'île de Favignana, au large de Trapani, pour y établir le siège de leur association. Là, ils prennent la décision de se séparer, gagnent la Calabre, la Sicile et la Campanie où chacun donne naissance à l'une des trois principales organisations mafieuses italiennes aujourd'hui connues sous les noms de 'Ndrangheta, Cosa Nostra et Camorra (TRANFAGLIA, 1991, p. 34). Cette légende populaire leur attribuant une origine commune et étrangère, ne dit mot de la Sacra CYoronaUnita qui prospère dans les Pouilles (Carte 1.1). Sans doute est-ce en raison de son développement contemporain, au regard de l'histoire séculaire, de la criminalité mafieuse italienne; l'existence des autres mafias est en effet attestée par les £?uvoirs publics et les voyageurs dès les premières décennies

du XIX

e

siècle.

Depuis plus d'un siècle la partie méridionale de la péninsule voit donc se superposer deux espaces de souveraineté concurrents, celui de l'État et celui de la criminalité mafieuse (Carte 1.1). Cette situation révèle le caractère fragile et inachevé de la construction de l'État italien. Historiquement, au fur et à mesure qu'il s'affirme comme la seule autorité de référence, tout État élimine, soit par l'usage de la force soit en les disqualifiant, les corps intennédiaires qui exercent une fonction de relais et de médiation entre lui et la société. Ce n'est qu'à ce prix que son autorité peut pleinement s'exprimer. L'État italien n'a que partiellement mené à terme ce processus: s'il est

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Colette Vallat ed. : Autres vues d 'ftalie

Foyers d'implantation historique de la criminalité mafieuse

=
~

_

Cosa Notra
Camorra

Sacra Corona r::!::3 Unita

'Ndrangheta

~

Processus de diffusion spatiale de la criminalité mafieuse c=J Par effet de continuité avec les foyers d'implantation historique Par progression depuis les foyers de relégation

o
L---.......J

200km

IFM IAMBI

Carte 1.1- L'espace mafieux italien

Lectures géographiques d'un territoire

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parvenu à court-circuiter les corps intennédiaires institutionnels, il n'a pas éliminé la concurrence que lui opposait et que continue, aujourd'hui encore, à lui opposer la criminalité mafieuse. Celle-ci ne pose pas uniquement un problème de nature criminelle, c'est un réel défi politique qu'elle lance à la société italienne. En levant un impôt et en contestant son monopole de la violence physique, les clans mafieux disqualifient l'État dans ses fonctions élémentaires. En créant une allégeance concurrente dans les territoires sous leur contrôle, ils alimentent une crise culturelle rampante car, face à la culture de l'illégalité qu'elles incarnent, l'adhésion à l'État, à ses valeurs et à son projet ne constituent pas, pour une partie des Italiens, une force
mobilisatrice.

C'est en termes de territoire et de dynalnique territoriale, de rivalité et de conflictualité, d'aménagement et de gestion de l'espace qu'une lecture géographique de la criminalité mafieuse italienne peut être construite et proposée. Dans ce chapitre, la criminalité mafieuse italienne a d'abord été envisagée dans son expression géographique la plus élémentaire puisque les prelnières pages retracent l'évolution de son implantation dans l'espace péninsulaire puis s'attachent à mettre en évidence les dynamiques qui permettent d'en rendre compte. La seconde partie de l'approche des territoires parallèles s'organise autour de l'exploration d'un territoire mafieux, celui de la Cosa Nostra sicilienne présente une organisation complexe qui ne se retrouve dans aucune des trois autres mafias italiennes ni dans d'autres organisations mafieuses. La troisième partie de la réflexion explore le caractère intrinsèquetnent territorial de la criminalité Inafieuse car, le pouvoir, la sécurité et les ressources des clans dépendent de leur capacité à s'approprier une portion d'espace et à la contrôler.

Tableau géographique de la criminalité mafieuse: héritages et mutations
Si toutes présentent la même aptitude ~ développer des activités aussi bien légales qu'illégales, à pénétrer les pouvoirs constitués et à les corrompre, à contrôler et administrer un tenitoire, chaque organisation criminelle, cOlnmunément appelée Inafias, possède une histoire, un foyer de naissance, un mode d'organisation et une identité qui lui sont propres.

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Colette Vallat ed : Autres vues d 1talie

La Cosa Nostra sicilienne «Disons tout de suite que la mafia, le mot mafia n'existe pas, en tout cas pas entre nous. La mafia s'appelle en réalité Cosa Nostra. D'ailleurs, nous, on ne dit jamais le mot mafia ». C'est en ces tennes que le collaborateur de justice Antonio Calderone1 (ARLACCHI, 1992, p. 24) présente, aux lecteurs de sa biographie, l'organisation criminelle à laquelle il a appartenu vingt quatre années durant. Cosa Nostra est donc le nom donné à cette organisation criminelle née en Sicile occidentale dans les années de l'Unité italienne, dont les membres portent le titre d'homme d'honneur. Elle se caractérise par son aspect unitaire, sa structure pyramidale et hiérarchisée, son caractère secret et initiatique. Littéralement, Cosa Nostra signifie Notre Chose, Notre Affaire (LUPO, 1999, p. 36)2. Le caractère illégal et clandestin des activités mafieuses, conjugué à la volonté des groupes criminels de se soustraire au regard, rend toute évaluation statistique aléatoire et délicate. Les estimations statistiques doivent en conséquence être utilisées avec circonspection; elles ne sont pas le reflet fidèle d'une réalité mais un ordre de grandeur. Le plus souvent, elles émanent d'institutions publiques comme le ministère de l'Intérieur ou celui de la Justice. Cosa Nostra est composée de 181 cosche (familles) regroupant entre 5 000 et 6 000 hommes d'honneur (PAOLI, 2000). Palerme et Catane s'imposent comme les centres de gravité de la criminalité mafieuse insulaire (Tableau 1.1) : les deux tiers des membres de Cosa Nostra appartiennent aux familles catanaises et palermitaines. Pendant longtemps, la mafia palermitaine a vécu sans rivale.. C'est à partir des années 1970 qu'une évolution s'amorce sous l'effet conjoint d'une croissance et d'une densification de la criminalité mafieuse. Elle aboutit, en l'espace de deux décennies, à une diffusion du phénomène criminel sur l'ensemble de l'île et à un rééquilibrage des forces ell faveur de la mafia catanaise. L'opposition historique entre une Sicile occidentale mafieuse et une Sicile orientale babba (épargnée par la mafia) s'est progressivement estompée.
1

Avec Tommaso Buscetta, Antonio Calderone est l'un des plus principaux repentis de la Cosa Nostra

sicilielme de la rm des années 1980. 2 Cette expression a été forgée aux États-Unis puis eX1Jortée en Sicile au lendemain du Second conflit mondial; son origine doit être recherchée selon rhistorien Salvatore LUPO dans le processus de construction identitaire des immigrés italiens.

Lectures géographiques

d'un territoire

23

Tableau

1.1

-La mafia en Sicile au milieu des années 1990
Population « civile» 435 268 1 244 642 681 843 474 034 284 508 183 642 1 097 859 300 761 405 510 5 108 067 Nombre de clans recensés 15 59 12 47 18 Il 9 2 8 181 Nombre de mafieux 524 1492 369 580 500 154 1476 110 282 5487

Provinces Trapani Palerme Messine Agrigente Caltanisseta Enna Catane Raguse Syracuse Total Sicile

Provinces Tra ani Palerme messine A i ente Caltanisseta Enna Catane se S racuse Total Sicile
Source:

Nombre moyen de mafieux ar clan 35 25 31 12 28 14 164 55 35 30

Coefficient de pression mafieuse 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux 1 mafieux our 830 Hts our 834 Hts our 1 848 Hts our 817 Hts our 569 Hts our 1 192 Hts our 744 Hts our 2 734 Hts our 1 438 Hts our 931 Hts

Istat pour la population « civile». PAOLI, 2000, pour le nombre de clans et le nombre de mafieux.

Les mafias du continent La partie méridionale de la péninsule est le champ d'action des trois autres organisations mafieuses italiennes que sont la Canlorra en Campanie, la 'Ndrangheta en Calabre et la Sacra Corona Unita dans les Pouilles.

jour dansles bas-fondsde Naplesau milieudu ~me

La Camorra est une criminalité originellement urbaine. Elle voit le

siècle.Dès ses

origines, en plus d'activités traditionnelles comme la prostitution, la contrebande ou les paris clandestins, la Camorra cherche à asseoir son

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Colette Vallot ed. : Autres vues d 1talie

pouvoir en s'imposant comme intennédiaire dans les relations économiques et sociales. Ainsi, le contrôle des zones d'échanges (entrepôts portuaires, portes de la ville, marchés d'alimentation) lui permet de prélever une taxe sur les transactions commerciales et la circulation des marchandises. Ceci lui assure un rôle régulateur sur le marché de la main-d'œuvre (MATARD-BONUCCI, 1994, pp. 261265). Elle compte aujourd'hui plus de 7 000 affiliés répartis en un peu plus d'une centaine de familles. Chacune évolue en complète indépendance et en dehors de toutes structures de coordination. Ce mode d'organisation horizontal est à l'origine d'une forte dissémination des groupes criminels dans l'espace campanien. Périodiquement des affrontements éclatent au sein du monde mafieux campanien pour la conquête du leadership. Au même titre que les autres mafias, la palette de ses activités est large et s'étend du trafic de stupéfiants et de cigarettes à celui des œuvres d'art, de l'extorsion à l'organisation de paris clandestins, du pilotage des adjudications des marchés publics à la traite d'êtres humains. La Camorra domine cependant le marché de la contrefaçon des produits de luxe, du prêt-àporter et de la consommation courante (voir l'article de C. Schmoll et S. Weber, dans le présent ouvrage, chapitre n04). Il faut remonter dans les années d'après-guerre pour déceler les origines de cette spécialisation. Naples voit alors fleurir les magliari. Mi-filous mi-vendeurs ambulants de tricots, ils se lancent dans la fabrication de tissus contrefaits en soie, coton et laine à destination des ateliers de confection napolitains et étrangers. Réputés pour la qualité de leurs articles et la rapidité avec laquelle ils savent s'adapter aux tendances de la mode, les ateliers de la Camorra alimentent aujourd'hui essentiellement le marché péninsulaire. La Camorra s'est récemment lancée dans le marché lucratif de la piraterie musicale (les profits sont estimés à 110 millions de dollars par an). Ses usines de pressage clandestines sortent chaque jour 5 000 disques compacts, revendus, dans les rues napolitaines et italiennes, 5 Euros en moyenne l'unité. Derrière le vendeur ambulant muni de son catalogue et de son carnet de commandes, au cas où le client ne trouverait pas l'article désiré, il y a de véritables structures industrielles qui ont trouvé refuge dans les propriétés terriennes abandonnées de l'arrière-pays campanien. Le commerce de la contrefaçon fait vivre aujourd'hui une foule de miséreux dans une province où le taux de chômage des jeunesatt.eint 58,2% !

Lectures géographiques d'un territoire

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Bien que notoirement connue à Reggio di Calabria, Catanzaro et Cosenza dans les années de l'Unité, ce n'est qu'à la fin des années 1960 que la 'Ndrangheta s'impose sur le devant de la scène criminelle italienne et se voit cataloguée comme une organisation mafieuse à part entière. Elle se forge alors une cruelle réputation en se spécialisant dans l'enlèvement et la séquestration de personnes (la plupart originaires des provinces du Nord) en échange de rançons. Sa responsabilité est mise en cause dans plus d'une centaine d'enlèvements pour la période allant de 1960 à 1983. Les victimes étaient mises au secret dans les montagnes de l'Aspromonte (MATARD-BONUCCl, 1994, pp. 276-277). Si pendant longtemps la 'Ndrangheta n'a été qu'une juxtaposition de groupes criminels autonomes, elle connaît aujourd'hui une profonde mutation avec la mise en place d'une structure verticale de coordination dans la province de Reggio di Calabria. Les familles ('ndrine) ont divisé le territoire provincial en trois mandamenti (circonscriptions). L'une court le long de la façade tyrrhénienne, l'autre lui fait face en longeant le littoral ionien et la troisième s'orga!rise autour du chef-lieu. La coordination de l'ensemble est assurée par une structure provinciale. Trois objectifs sont assignés à ces structures de gouvernement. llleur faut mettre un tenne aux relations concurrentielles et conflictuelles, assurer une meilleure gestion des activités économiques et rendre plus efficace le contrôle du territoire. Dirigée par un capobastone, qui s'adjoint les services de conseillers, et dont les ordres sont relayés auprès des hommes de terrain par des chefs d'équipe, la indrina demeure l'unité territoriale élémentaire de la mafia calabraise. Au milieu des années 1990, elle comptait un peu plus de 3 500 affiliés, répartis en 150 indrine. La 'Ndrangheta se distingue des autres mafias italiennes par un mode de recrutement obéissant à des logiques de parenté. Thierry Cretin parle à ce titre «d'endogamie criminelle)} (CRETIN, 1998, p. 125). Ce mode de recrutement dote chaque famille d'une forte cohésion interne, les mettant à l'abri des actes de trahison aussi bien au profit d'autres groupes criminels que de la justice italienne. Trahir le groupe criminel auquel on appartient revient à trahir un ou plusieurs parents. Ainsi s'explique le faible taux de repentis enregistré à ce jour au sein de la 'ndrangheta calabraise. Les Pouilles présentent un paysage .:criminelencore en gestation où coexistent plusieurs organisations plus ou moins élaborées. La Sacra Corona Unita est la plus importante et la plus puissante d'entre elles.

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Colette Vallat ed. : Autres vues d'Italie

Elle a vu le jour au début des années 1980. Nombre d'incertitudes et de lacunes entourent sa genèse et son organisation. Deux processus semblent avoir concouru à sa montée en puissance: d'une part l'assignation à résidence imposée à des chefs mafieux calabrais, siciliens ou napolitains, d'autre part l'implantation de groupes camorristes campaniens qui cherchaient dans cette région, au milieu des années 1970, de nouveaux débouchés pour le trafic de cigarettes et de stupéfiants. Selon les estimations gouvernementales, elle compte 2 000 membres encadrés par une cinquantaine de familles. Particulièrement active dans les provinces de Brindisi, Lecce et Taranto, la Sacra Corona Unita a su tisser des liens avec les groupes criminels d'origine albanaise et monténégrine. Ainsi s'est-elle progressivement imposée au début des années 1990 comme un acteur clef de la criminalité adriatique. Ses membres sont aujourd'hui compromis dans les trafics de stupéfiants, d'armes, de cigarettes et d'êtres humains qui ont éclos à la faveur du chaos balkanique. La Sacra Corona Unita doit faire face à de profondes luttes intestines qui témoignent autant de l' abseqce de structures de gouvernement que de son caractère récent. Elle doit en plus affronter la vive concurrence que lui opposent les autres organisations criminelles qu'elle n'est pas encore parvenue à soumettre. Logiques spatiales de l'expansion des mafias dans la péninsule Exception faite des Pouilles, la carte de la criminalité mafieuse dont nous venons d'esquisser les grandes lignes ne présentait guère de différences notables, jusqu'à il ya peu, avec celles dressées par les voyageurs et les grands com1nis de l'État au lendemain de l'Unité. L'espace mafieux insulaire et péninsulaire a évolué avec lenteur et, jusqu'aux années 1950-1960, la criminalité mafieuse est demeurée circonscrite au Mezzogiorno. Un processus de diffusion spatiale s'est alors enclenché en direction du Nord puis du Centre, battant en brèche la thèse selon laquelle la mafia n'était qu'une pathologie culturelle et sociale propre aux régions méridionales (Carte 1.1). Les groupes criminels implantés hors du territoire d'origine sont de deux ordres. Les uns sont des groupes relais. Mandatés par leur famille, ils ont la charge de représenter et défendre ses intérêts et d'élargir son horizon d'action en conquerant de nouveaux marchés et en nouant de nouvelles relations. Des liens profonds et régulièrement

Lectures géographiques d'un territoire

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entretenus unissent les groupes relais à leur famille souche. Les autres sont des groupes indépendants. L'origine de cette indépendance doit être recherchée dans la distension des liens avec la famille souche sous l'effet de la distance et des conflits internes. La présence de la criminalité mafieuse est aujourd'hui attestée dans l'ensemble de la péninsule. Son processus de diffusion spatiale présente deux caractéristiques (Tableau 1.2). Il prend d'abord la forme d'une implantation ponctuelle et circonscrite. À la différence de ce qui s'observe en Sicile, en Calabre, en Campanie et dans les Pouilles, aucune province du Centre et du Nord n'évolue complètement sous l'emprise de la criminalité mafieuse. Celle-ci s'établit de manière préférentielle en milieu urbain, en particulier à proximité des métropoles régionales comme Milan, Turin ou Gênes. Ces localisations lui assurent d'une part les débouchés indispensables à l'écoulement des produits issus des activités illégales (stupéfiants, cigarettes de contrebande) et lui offrent, d'autre part, de denses tissus industriels et commerciaux pour réinvestir les revenus tirés de ces activités. En outre, le processus de diffusion spatiale ne s'accompagne pas d'une exportation du modèle criminel mafieux car le contrôle du territoire est généralement abandonné et l'extorsion, qui en est l'expression la plus forte, occupe une importance bien marginale dans les activités des groupes criminels. Ceux-ci ne tirent plus leurs revenus de la mise en exploitation d'un territoire mais, plus souvent, de la seule participation aux trafics illégaux et à la gestion de leurs flux. Trois logiques géographiques sous-tendent ce processus de diffusion (Carte 1.1). Les espaces situés à proximité de foyers à forte densité mafieuse ou d'implantation historique de la mafia constituent des fronts pionniers attractifs en raison de leur accessibilité. Jouxtant la Campanie et les Pouilles, les Abruzzes et le Molise ont vu s'établir au cours de la décennie écoulée un nombre croissant de groupes criminels appartenant à la Camorra et à la Sacra Corona Unita. Ces provinces sont d'abord de simples hinterlands dans lesquels les, mafieux recherchés par la justice trouvent refuge et à partir desquels les activités illégales sont réorganisées (implantation des unités logistiques pour le trafic de stupéfiants). Ces provinces sont également utilisées pour recycler les revenus tirés des activités délictueuses. Ce type d'investissement se concentre>dans les secteurs industriel et touristique en plein essor. L'implantation des groupes mafieux en dehors de leur foyer de naissance obéit également à des considérations

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Colette Vallot ed : Autres vues d 1talie

Tableau 1.2 Implantation des mafias en dehors de leur foyer de naissance en 2000
Provinces Facteurs
d'attractivité
Piémont Haut niveau développement économique; forte concentration d~activités commerciales et industrielles Région frontalière PrincipatLx mafieux. 'Ndrangheta Cosa Nostra CamotTa 'Ndrangheta Cosa Nostra groupes implantés Types d'activités développées Trafics d'annes et de stupéfiants ~recyclage de l'argent sale dans les acti vités lé~les Contrebande; recyclage de l~argent sale dans les activités légales Recyclage de I ~argent sale dans les activités légales et dans les circuits financiers internationaux; trafics d'annes et de stupéfiants; contrebande Trafic de stupéfiants; immigration clandestine

-

Val d~Aoste Haut niveau de développement économique; forte concentration d'activités commerciales et industrielles; présence de techniciens financiers

Lombardie

'Ndrangheta CamoITa

TrentinHaut-Adige

Région frontalière et de transit entre l'Italie et l'Europe centreorientale Fortes perspectives de croissance proximité de foyers à forte densité mafieuse Région frontalière

Non communiqué

Abruzzes

~CamOITa Sacra Corona Unita

Vénétie Région frontalière avec l'Europe balkanique

Frioul.. Vénétie... Julienne

'Ndrangheta Sacra Corona Unita CamoITa ;;Ndrangheta Cosa Nostra CamoITa

Recyclage de I ~argent sale dans les activités légales; trafic de stupéfiants Non communiqué

Usure; l'argent activités d'annes

recyclage de sale dans les légales; trafics et de stupéfiants

Ligurie

Toscane

Fortes perspectives de croissance, notamment du secteur touristique; présence de nombreuses escales portuaires Espace de contact entre l'Italie du Nord et l'Italie du Centre-Sud; fortes perspectives de croissance AfIlux massif de fonds pour la recons1Iuction de ]a province à ]a suite du tremblement de terre de 1997 Fortes perspectives de croissance; proximité de foyers à forte densité mafieuse Fortes perspectives de croissance; proximité de foyers à forte densité n1afieuse

'Ndrangheta Sacra Corona Unita

Contrebande

'Ndrangheta

Ombrie

CamotTa ~Ndrangheta Cosa Nostra ~Ndrangheta Camorra CamOITa

Extorsion; recyclage de l'argent sale dans les activités légales; trafics de stupéfiants Détournement des fonds publics Trafic de stupéfiants ; extorsion; recyclage de l'argent sale dans les activités lé~ales Recyclage de l'argent sale dans les activités légales; trafic de stupéfiants

Latium

Molise

Source: tableau,

Ministero dell'Intemo" Rapporto anf1ua/e sill fenomeno del/a criminalità organizzatC/, 2000. Dans ce les provinces des Marches et de l'Émilie-Romagne ne figurent pas en raison d'une présence négligeable mafieuse méridionale.

de la criminalité

Lectures géographiques d'un territoire

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stratégiques. C'est en fonction de la position qu'occupe la province du Trentin-Haut-Adige dans l'espace criminel péninsulaire et européen que s'explique la présence, certes timide mais grandissante, de groupes mafieux méridionaux. Qui contrôle cette province, contrôle les flux criminels qui s'organisent à partir et autour de l'Italie car, espace de contact entre l'Italie et l'Europe centrale et balkanique, la province du Trentin-Haut-Adige concentre plusieurs voies de communication transeuropéennes. Son contrôle assure une position clef, d'une part dans le trafic de stupéfiants entre l'Italie, les Pays-Bas et la Belgique, et d'autre part dans le transit des immigrés clandestins au départ de l'Italie et en direction de l'Allemagne et de l'Autriche. La gestion des flux alimentés par les activités illégales voit aujourd'hui son importance s'accroître dans les logiques d'expansion des mafias méridionales. Le facteur strictement géographique n'est pas détenninant en soi dans la stratégie d'expansion d'une famille mafieuse; l' attractivité économique de l'espace et les perspectives d'investissements qu'il offre jouent un rôle décisif comme en témoigne le fait que les régions du Nord-ouest (Lombardie, Piémont) ont vu s'installer des groupes criminels mafieux bien avant celles du Centre (Ombrie, Marche) et du Sud (Abruzzes, Molise, Basilicate). Leur implantation a, à l'origine, été favorisée par les mesures d'éloignement judiciaire et de mise en résidence surveillée de membres de Cosa Nostra et de la Camorra et, bien qu'étant coupés de leur milieu, ces mafieux ont continué de développer leurs activités criminelles. Leur présence s'est pérennisée car ils ont trouvé dans les régions septentrionales une large palette d'activités en plein essor (commerciales, industrielles, immobilières et financières) pour investir et recycler les revenus illicites. Ils y ont également trouvé des interlocuteurs capables de placer leurs revenus sur le marché financier international et d'assurer les complexes opérations de blanchiment.
Document 1.1 L'Italie: nouveau carrefour criminel européen?

-

Le paysage criminel italien évolue également avec l'implantation et la montée en puissance d'organisations criminelles étrangères originaires d'Europe, d'Afrique et d' Asie. Si les bouleversements géopolitiques de la fin du siècle dernier ont conditionné leur présence sur le sol péninsulaire, c'est dans les structures de la société italienne qu'il convient de rechercher les facteurs de leur expansion.

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Colette Vallat ed. : Autres vues d 'Italie

Les organisations criminelles d'Europe centrale et orientale sont les plus nombreuses. La décomposition des sociétés sous l'effet des politiques de réforme post-socialiste a favorisé la structuration d'une multitude de groupes criminels qui sont parvenus à se fixer en Europe occidentale grâce à la disparition du rideau de fer. Dans ce processus d'expansion à l'échelle européenne, l'Italie, par sa position et sa configuration géographique, constitue une porte d'entrée stratégique: située à la charnière des deux Europe, la péninsule offre en outre une large façade littorale qu'il est difficile de rendre inaccessible. De cette façon, elle s'est imposée comme un carrefour dans les nouvelles routes de l'illégalité qui se sont ouvertes entre l'Europe occidentale et l'Europe centre-orientale, et au-delà entre l'Europe et les mondes asiatique et arabe. Les organisations criminelles étrangères ont trouvé en Italie un contexte culturel, économique et démographique favorable à leur implantation. Elles évoluent dans un pays où la population est accoutumée depuis plus d'un siècle à la présence de la criminalité mafieuse; les réflexes de soumission et d' omertà (loi du silence) sur lesquels celle-ci a fondé son impunité jouent en faveur des nouveaux venus. L'existence d'un large secteur informel leur permet de pénétrer le tissu productif local et de s'insérer de la sorte dans la société et l'économie péninsulaires au point d'en devenir un acteur à part entière. L'immigration leur offre enfin un milieu d'accueil pour prospérer et se dissimuler: ces groupes contrôlent l'immigration (clandestine et légale) de la communauté à laquelle elles appartiennent, soumettent ses membres à l'extorsion et organisent le marché du travail dont ceux-ci dépendent. Organisées sur une base ethnique, ces organisations criminelles étrangères sont présentes aussi bien dans les grandes Inétropoles du Centre et du Nord de la péninsule que dans celles des foyers d'implantation historique des mafias. Elles se singularisent par une forte spécialisation sectorielle (prostitution, trafic de stupéfiants, immigration clandestine) et des structures particulièrement souples. Leurs activités ont tendance à s'affiner: les activités marginales cèdent progressivement la place à des activités beaucoup plus lucratives et complexes qui requièrent à la fois des points d'appui à l'échelle internationale et des relais dans le tissu criminel local et notamment

Lectures géographiques

d'un territoire

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mafieux. Concurrents et partenaires de la criminalité mafieuse italienne, ces nouveaux groupes criminels ne possèdent pas (encore ?) l'enracinement territorial qui fait la force des groupes mafieux italiens et assure leur longévité.

Organisation d'un territoire parallèle: la Cosa Nostra sicilienne Deux maillages se superposent dans l'espace sicilien. Le maillage administratif d'origine étatique d'une part et, d'autre part, le maillage de la criminalité mafieuse. Celui-ci comprend quatre niveaux de pouvoir couvrant l'ensemble de l'île (Figure 1.1). Ces structures de gouvernement fonctionnèrent jusqu'au milieu des années 1990, date à laquelle l'État italien s'engagea dans une active politique de lutte contre Cosa Nostra à la suite, notamment, des attentats contre les juges Falcone et Borsellino. La mise à jour de l'architecture criminelle et des réseaux de relations, le démantèlement de certaines familles, l'arrestation de personnages de premier plan à l'image de Toto Riina comme des simples sicaires, ébranlèrent en profondeur l'organisation mafieuse. En réaction, les clans adoptèrent une stratégie de repli sur leur territoire ce qui témoigne, une fois de plus, le caractère territorial du phénomène mafieux et le poids de l'espace dans la constitution du phénomène. Ils mirent en veilleuse les structures de niveau provincial et régional sans pour autant les abandonner, et l'actualité témoigne régulièrement des tentatives de réorganisation de la criminalité Inafieuse sicilienne par les puissantes familles palertnitaines. Le territoire falnilial : clef de voûte de l'organisation mafieuse Le territoire familial constitue l'unité élémentaire de cette architecture: chaque clan (cosca) possède lm territoire sur lequel il exerce une souveraineté complète et exclusive. Un clan comprend en moyenne 20 à 30 hommes d'honneur. De grandes disparités peuvent cependant être notées, comme à Palerme, où la famille du quartier de la Vucciria en compte deux cent trois alors que celle du quartier Brancaccio, n'en aligne que deux! Les familles s'organisent selon un modèle hiérarchique et pyramidal (Figure 1.2). Les hommes d'honneur sont répartis par groupes de dix et chaque groupe est placé

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Colette VaIlat ed : Autres vues d 1talie

Figure 1.1

- Organisation

de l'espace mafieux sicilien

sous les ordres d'un capodecina (chef de dizaine). La cosca est dirigée par un représentant qui est investi dans ses fonctions à la suite d'une acclamation. Assisté d'un vice-représentant et d'un ou plusieurs conseiller(s), ses attributions sont de trois ordres: recruter les capidecina et sélectionner les nouvelles recrues, régler les litiges et les dissensions internes, gérer le réseau de relations de la cosca avec le monde politique, judiciaire, économique et de la police. Son mandat n'est soumis à. aucune échéance. Dès lors qu'il n'assure plus les intérêts de sa famille, il peut être déposé. S'il se rend coupable de faits graves, il est éliminé; s'il fait preuve de négligence, il est simplement écarté du groupe. Chaque membre du clan perçoit un salaire en fonction de son rang. Lors de l'arrestation, en juin 1995, de Antonio Mangano, chef mafieux du quartier Brancaccio de Palerme, la police saisit un livre de comptes grâce auquel fut reconstituée la comptabilité de la famille. La rétribution mensuelle d'un simple soldat s'élevait à 6 500 FF environ, celle d'un mafieux qu,'il soit actif, emprisonné ou en fuite atteignait 23 000 FF, un chef de quartier percevait quant à lui la SOmInede 60 000 FF. Les territoires des familles sont séparés les uns des autres par des frontières, mais, il est impossible au géographe de faire l'expérience de la frontière mafieuse car elle est invisible et aucun signe dans le paysage n'indique son existence ni ne >souligne son tracé. Le savoir géographique de la mafia se singularise donc par son caractère vernaculaire car seuls les membres d'un clan et ceux des clans contigus

Lectures géographiques d'un territoire

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Figure

1.2

-L'organisation d'une cosca

connaissent la délimitation des territoires. Ainsi, les mafieux de Catane ou de Messine méconnaissent-ils l'espace criminel palermitain ou agrigentin. Les frontières circonscrivent d'abord un espace de souveraineté. Si des mafieux ont besoin de traverser ou de mener une action sur un territoire qui ne relève pas de leur compétence, ils doivent au préalable solliciter et obtenir l'autorisation du clan, et, à défaut de celle-ci, leur geste peut être interprété comme un acte d'hostilité voire comme une agression ouverte. L'intégrité territoriale d'un clan est respectée dès qu'il est capable d'établir un rapport de force réel et symbolique en sa faveur. Le premier s'évalue en tennes de soldats et de puissance de feu, le second en termes de prestige et de respect que sont capables d'inspirer ses dirigeants. Le contrôle des frontières est notamment assuré par les vendeurs ambulants stipendiés par les clans qui donnent l'alerte dès que la police ou tout autre intrus pénètre sur le territoire. Les frontières circonscrivent ensuite un espace social. En distinguant et isolant chaque communauté criminelle les unes des autres, les frontières sont à l'origine d'un double sentiment d'appartenance à un groupe et à un territoire. Les clans tirent bien leur identité du territoire -qu'ils contrôlent et nombre d'entre eux ne portent pas le nom de leur chef ou de leur fondateur, mais celui du quartier ou du village d'où ils sont issus. Ainsi en est-il des Ciaculli, des Brancaccio et des Cinisi à Palerme. Les frontières mafieuses unissent autant qu'elles séparent. Elles unissent la population d'un quartier à une fmnille et, dans la majorité des cas, l'allégeance est obtenue par la peur et l'intimidation. Simultanément, ces mêmes frontières séparent l'État italien d'une partie de sa population car, l'existence d'une souveraineté concurrente

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Colette Vallaled.

: Autres vues d 'ltalie

a pour effet d'éroder l'autorité et la légitimité étatiques. La mafia sicilienne dispute à l'État ses attributions les plus symboliques que sont le monopole de la violence physique et le pouvoir de lever l'impôt. Elle est également capable de modeler les normes sociales. Le respect de la loi du silence (I 'omertà) témoigne non seulement de la soumission des populations à l'organisation mafieuse mais également de la diffusion de codes de comportement qui sont en contradiction avec les fondements des sociétés démocratiques.

Document 1.2 - Une ville sous la ville

Au cours de l'été 2002, les forces de l'ordre mettent à jour le réseau de galeries et de bunkers construits par la 'Ndrangheta dans le sous-sol de la petite commune de Plat] en Calabre. Cette ville souterrain.e vivait selon des logiques identiques à celle située en surface: elle possédait ses rythmes de vie (les décisions de justice et les opérations de police en surface devant constituer les principales scansions), ses flux de circulation (les entrées et les sorties), ses populations (de malfaiteurs et de victimes), ses règles d'utilisation (au premier rang desquelles figurent la discrétion et le secret comme en témoigne la découverte tardive de son existence) et ses réseaux techniques (système d'aération). « Il était une fois dans les collines de l'Aspromonte une ville sous la ville. Dédale de galeries fortifiées, parsemée de trappes à ouverture mécanique, garnie de cachettes et percée de trous d'aération, cette ville souterraine était devenue au fil des ans le quartier général de la Société anonyme des enlèvements. Une population de malfaiteurs, kidnappeurs et mafieux poursuivis par la justice y avaient trouvé refuge; tous vivaient à quelques mètres des habitations où, en vain, ils étaient recherchés. L'exploration de la Plati secrète a débuté hier. Trois jours supplémentaires seront nécessaires à la centaine de militaires placés sous les ordres du substitut du procureur de la direction de la lutte contre la mafia du district de Reggio de Calabre, Nicolo Gratteri. Ils ont pour mission d'établir un relevé cartographique - étape indispensable pour lancer ultérieurement les opérations de

requalificationdu site - du dense réseaude tunnelsqui parcourtle
sous-sol de cette commune calabraise, notoirement connue depuis des

Lectures géographiques

d'un territoire

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décennies comme le repaire des kidnappeurs de la 'Ndrangheta. Ce sont les gendarmes du ROS [unité spéciale], ceux de l'escadron héliporté de Chasseurs et les militaires du 4e régiment de « génie de sapeur» de Palerme qui ont été mobilisés pour cette mission. Ils ont reçu le renfort des professeurs de la faculté Polytechnique de Milan à qui a été confiée la tâche de gérer l'équipement sophistiqué utilisé pour cette expédition souterraine. Celle-ci a permis de comprendre la façon dont les chefs mafieux sont parvenus des années durant à échapper à la justice: accessibles à partir des habitations situées en surface (dont certaines étaient à l'abandon), les galeries débouchaient dans les bergeries et les étables de la périphérie. De nombreuses salles équipées de système d'aération y avaient été aménagées; à l'occasion, elles étaient utilisées pour mettre au secret les victimes des enlèvements. Ce labyrinthe souterrain a été construit à partir du réseau d'égout communal: les tunnels - qui
ne peuvent s'emprunter qu'à quatre pattes

-

ont

été

percés

parallèlement aux conduites d'évacuation des eaux usées. Particulièrement bien camouflés, les accès et les issues à ciel ouvert étaient difficilement repérables. C'est à l'automne dernier que les enquêteurs ont découvert l'existence de ces galeries dans le sous-sol communal, lorsque des repentis de la 'Ndrang/leta leur ont révélé les lieux où avaient trouvé refuge les membres de la cosca Barbaro recherchés par la justice. En octobre, à partir d'une usine désaffectée, les gendarmes débusquaient dans sa tanière le quadragénaire Pasquale Barbaro. Le 10 du mois de décembre c'était au tour de son frère Giuseppe, 45 ans, d'être arrêté dans son bunker souterrain. Chef du clan, il était considéré comme l'une des trente personnes les plus dangereuses d'Italie recherchées par la police. Surnommé U sparitu, il était en fuite depuis 15 ans. C'est à lui que l'on doit les enlèvements retentissants qui ont défrayé la chronique tout au la,ng de cette période. [...] ».
« Les catacombes de la 'Ndrangheta », La Repubblica, 30 juillet 2002.

Les espaces de pouvoir de niveau supérieur

À Palenne, les familles dont les territoires se jouxtent sont regroupées au sein d'une circonscription qui porte le nom de

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ColetteVa/laled

: Autres vites d'Italte

mandamento. Les mafieux ont repris le tenne utilisé traditionnellement pour désigner les mtités administratives de la commune de Palerme. En règle générale, un mandamento regroupe deux ou trois familles. Ce type de circonscription est absent du reste de l'île car il est une réponse à une situation locale. Dans un espace urbain de taille modeste où se concentrent près de 1 500 mafieux répartis en une cinquantaine de familles, la promiscuité est une source potentielle de conflits. Un espace de coordination suprafamilial est donc indispensable pour les prévenir sinon les résoudre. Cette circonscription est dirigée par un capomandamento (chef de circonscription) élu par les capidecina. Il faut être le représentant d'une famille pour accéder à la fonction de capomandamento. La province constitue le troisième niveau de gouvernement Ses limites recoupent celles des unités administratives de même nom mises en place par l'État italien. Cet organe de gouvernement provincial a été créé en 1957 à l'initiative de Joe Bonanno (chef de l'une des cinq familles de la mafia new-yorkaise). C'est un décalque de la commission américaine de Cosa Nostra. Chaque province mafieuse est dirigée par une Commission provinciale, à la tête de laquelle siègent un représentant et ses conseillers choisis par les chefs des familles les plus influentes. Ses attributions sont de deux ordres: d'une part, assurer entre les familles de sa juridiction une répartition équitable des adjudications des grands travaux publics, dont le contrôle constitue l'une des principales sources de revenus; d'autre part, résoudre les conflits qui opposent les familles entre elles, ainsi que les dissensions pouvant survenir entre un chef de famille et ses hommes. Cette structure est absente des provinces de Raguse, Syracuse et Messine où la criminalité mafieuse est modestement implantée. Organe de coordination à l'échelle de l'île, la Commission régionale rassemble les représentants des six provinces mafieuses. Celles-ci n'y disposent pas d'une influence comparable car, foyer de naissance et centre de gravité de la criminalité mafieuse, Palerme possède une prééminence de facto lui pennettant d'orienter la ligne de la Commission régionale. C'est à cette échelle que sont adoptées les décisions susceptibles d'avoir des répercussions pour l'ensemble des familles de l'île. Le célèbre repenti Tommaso Buscetta souligne en ces tennes la raison d'être de la Commission régionale: « Si [...] on doit

Lectures géographiques

d'un territoire

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frapper un homme important, un homme politique, ou un homme de la police, ou un juge, la décision doit venir d'en haut, du plus haut niveau, c'est-à-dire de la "commission régionale" [...]. Il Y a une raison logique à 'ça. Un meurtre comme celui-là peut causer du tort à tout le monde. Le meurtre est toujours commis c'est vrai, sur un territoire donné. Mais ses conséquences, tout le monde les paie. » (ARLACCHI, 1992, p. 46). La première « loi régionale» est adoptée en 1974. Elle met fin à la pratique des enlèvements sur le territoire insulaire en raison de ses effets préjudiciables tant sur les activités que sur l'image des familles. Portée et limite de la stratégie territoriale Exception faite de la mafia nord-américaine, la mafia sicilienne est la seule à s'être dotée d'une structure de gouvernement aussi élaborée. L'idée d'organisation criminelle doit cependant être appréciée avec prudence. Si Cosa Nostra dispose d'une architecture élaborée et d'un ensemble de règles rigoureusement codifié, elle n'est pas un organisme criminel au sein duquel un pouvoir central dessine une politique générale, arrête une stratégie et évalue les moyens nécessaires à sa réalisation. Cosa Nostra n'a jamais été une organisation criminelle pleinement intégrée à l'échelle régionale, tout au plus, a-t-elle pu l'être à l'échelle de la province de Palerme. S'il faut se garder de surévaluer sa cohésion, il convient de se souvenir qu'elle tire sa puissance et sa longévité de la capacité de ses membres à faire système. L'augmentation du nombre des clans et de leurs effectifs à la charnière des années 1950 et 1960 est à l'origine de cette construction territoriale. Trois objectifs ont été poursuivis simultanément. À l'échelle locale, la délimitation. des zones d'influence de chaque clan et l'attribution d'une souveraineté territoriale devaient créer les conditions d'une coexistence pacifique en mettant fin aux rivalités liées au chevauchement des activités et des intérêts. Les espaces de dialogue et d'arbitrage des niveaux supérieurs (mandamento et Commission provinciale) étaient censés résoudre les conflits résiduels. Ce principe territorial fut applicable tant que les activités économiques légales et illégales étaient enracinées dans le tenitoire. Dès qu'elles reposèrent sur la mobilité, comme le trafic de stupéfiants, des conflits de souveraineté éclatèrent.

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Colette ValIaled.Autres

vues d 1talie

Les structures provinciale et régionale de gouvernement devaient, quant à elles, garantir l'indépendance originelle de chaque famille en évitant qu'une d'entre-elles n'établisse une emprise hégémonique à l'échelle d'une province ou de l'île, aussi avaient-elles été conçues comme des lieux où pouvaient s'exprimer des contre-pouvoirs. La Commission régionale devait permettre aux familles les plus faibles de s'extraire d'une relation bilatérale désavantageuse avec les puissants clans palennitains. Ces structures ont été perçues par les principales familles comme autant d'entraves à leur indépendance et à leur souveraineté et, faute d'une réelle légitimité, elles n'ont pu réellement fonctionner. Le processus d'intégration fédérale qui s'est progressivement affirmé devait enfin assurer la pérennité de l'organisation criminelle en la dotant d'une unité et d'une discipline collective, notamment dans le cas où certaines décisions engageraient la responsabilité, non plus d'une seule famille, mais de toutes les familles, tel l'assassinat d'un homme politique ou d'un magistrat. Or les familles les plus puissantes se sont abstenues de toute concertation comme en témoigne l'assassinat du juge Falcone (23 mai 1992) par le groupe des
Corléonais.

Les mafieux ont eu l'ambition de réguler leur univers. La mise en place de structures territoriales a été conçue comme un instrument privilégié pour instaurer un ordre dans un monde criminel en pleine expansion. Les artisans de ces structures ont cherché à utiliser lepouvoir créateur de l'espace. En effet, les principes adoptés pour régir l'utilisation d'un espace pénètrent progressivement une société et finissent par influencer les comportements de ses membres en dehors de l'utilisation de cet espace: en apprenant à respecter la souveraineté territoriale de son rival, un mafieux aurait dû également apprendre à respecter son intégrité physique et matérielle. Cependant, force est de constater l'échec de cette stratégie territoriale comme en témoignent les conflits qui ont affecté l'organisation criminelle ces dernières années. L'établissement d'un ordre territorial ne s'est pas accompagné de la mise en place d'un ordre politique stable. Sans doute les mafieux ont-ils commis l'erreur de vouloir transposer dans leur monde criminel la rationalité qui anime les acteurs dans un monde fondé sur la légalité et le respect du droit.

Lectures géographiques d'un territoire

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Territoires sous influence: expressions et conséquences gestion mafieuse du territoire
Structures géographiques du pouvoir mafieux

d'une

Le pouvoir des organisations mafieuses suscite trois remarques d'ordre géographique. Le pouvoir des organisations mafieuses est d'abord un pouvoir local. Il prend corps à l'échelle du village ou du quartier. Les espaces de grandes dimensions (ville ou région) ne sont jamais dominés par un seul grOtlpe criminel mais par une multitude de groupes. Le contrôle s'exerce sur un mode individuel et concurrentiel s'ils sont en conflit et de façon collégiale si, à l'inverse, ils sont parvenus à former une coalition. Cette dimension locale du pouvoir mafieux trouve son origine dans la structure des familles (ARLACCHI, 1986, pp. 64-71). En règle générale, celles-ci n'excèdent pas vingt à trente affiliés. Au-delà de ce seuil, les dissensions internes et les divergences d'intérêts atteignent des niveaux susceptibles de compromettre l'unité et la prospérité de la famille. La limitation du nombre d'affiliés s'impose comme une nécessité structurelle afin de préserver la famille de tout risque d'entropie. Ainsi s'enclenche un processus d'équilibre entre la taille des familles et celle des territoires sous leur contrôle: obéissant à la loi de l'efficacité maximale, une famille mafieuse ne peut donc contrôler qu'un territoire à sa dimension. La mafia sicilienne offre une illustration convaincante de ce processus d'équilibre (Tableau 1.1). À l'échelle de l'île, la population moyenne des familles oscille autour d'une trentaine d'affiliés; Catane, Raguse, Agrigente et Enna font figure d'exception. Le petit nombre de familles contrôlant une même province, bien souvent en raison d'un essor récent, explique les écarts à la moyenne. Le pouvoir des organisations mafieuses est un pouvoir territorial qui a son origine dans l'appropriation d'une portion d'espace. Le contrôle du territoire n'est pas une fin en soi mais un instrument indispensable à la production de ressources physiques et symboliques. Il conditionne, d'une part, l'exercice d'activités illégales comme l'extorsion, le pilotage des adjudications des marchés publics et l'orientation des suffrages. Il assure, d'autre part, l'enracinement de la structure criminelle au sein de la population, gage en partie de sa longévité et de son impunité. Au capital social des clans s'ajoute ainsi

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un capital spatial. Le premier est constitué des relations qu'il noue avec des interlocuteurs des sphères économique, politique, judiciaire et criminelle, aussi bien à l'échelle locale que nationale et internationale, le second est alimenté par les ressources que les mafieux sont capables d'extraire du contrôle d'un territoire. Le pouvoir des organisations mafieuses ne s'exprime pas de manière uniforme dans l'espace et sur sa population. Les disparités résultent d'une distribution spatiale aléatoire même si les centres économiques constituent la localisation préférentielle des groupes criminels mafieux, et d'une composition numérique variable de ces mêmes groupes. À l'échelle de la Sicile, près des deux tiers de la population mafieuse se concentrent dans les provinces de Palerme et Catane. Dans chacune de ces provinces, les chefs lieux palennitain et catanais sont les principaux lieux d'implantation: le premier en raison de son statut de capitale administrative et politique, le second en vertu de sa condition de capitale économique. Le coefficient de pression mafieuse3 révèle l'inégale emprise de Cosa Nostra sur la population sicilienne (Tableau 1.1). La Sicile compte en moyenne un mafieux pour un peu moins de 1 000 habitants. L'emprise mafieuse est la plus forte dans les provinces de Palerme, Trapani, Agrigente et Caltanisseta. Ces quatre provinces forment une entité compacte face aux provinces orientales où l'emprise mafieuse est bien plus lâche, exception faite de la province de Catane. Aujourd'hui, celle-ci possède un coefficient de pression mafieuse supérieur à celui de Palerme et sa province. Cette situation témoigne de la montée en puissance de la mafia catanaise au cours des dernières décennies et de la mutation du paysage mafieux sicilien.
Document 1.3 - Don et contre-don. Criminalité mafieuse et pouvoir politique dans l'Italie contemporaine

! Les relations unissant le pouvoir politique et la criminalité Imafieuse reposent sur un jeu d'échanges réciproques. Capables de contrôler et d'orienter une partie des suffrages qui s'expriment sur leurs territoires, les familles mafieuses se sont imposées dans les années d'après-guerre comme des partenaires stratégiques pour les
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Coefficient

de pression

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= Population

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mafieuse

de ce

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consultations électorales tant à l'échelle locale que régionale et nationale. Ces suffrages sont mis à la disposition des hommes politiques qui s'engagent, en fonction de la place qu'ils occupent dans la hiérarchie du pouvoir, à leur garantir une couverture politique et une protection judiciaire. Ceux qui manquent à leurs engagements prennent le risque de subir les représailles des clans tel le leader sicilien de la Démocratie chrétienne Salvo Lima, qui périt assassiné en 1992 lorsque la Cour de cassation confirma les peines de prison requises contre les membres de Cosa Nostra lors du Maxi-procès de Palerme. Les engagements pris ces dernières années courent toujours, comme l'a rappelé le chef mafieux sicilien Leoluca Bagarella depuis sa prison au cours du mois de juillet 2003 en dénonçant publiquement « les promesses non tenues ». Les relations que la criminalité mafieuse noue avec le monde politique n'obéissent qu'à une logique pragmatique et utilitariste. Les clans ne possèdent pas de projet politique: ils ne cherchent pas à conquérir le pouvoir en faisant exercer à certains de ses membres des fonctions d'élus, même si par le passé, en Sicile notamment, certains chefs mafieux étaient également des acteurs de la vie politique locale. Les clans n'agissent pas non plus en fonction de convictions idéologiques: le soutien qu'ils apportent à un homme politique est uniquement déterminé par leurs intérêts et la capacité de ce dernier à les satisfaire. Si les partis de gouvernement (Parti socialiste et Démocratie chrétienne) ont été les principaux interlocuteurs et relais politiques de la criminalité mafieuse au cours des dernières décennies, aucun parti n'a été épargné par les pratiques clientélistes. La criminalité mafieuse intervient dans le jeu politique de plusieurs façons. D'abord en drainant les suffrages. Le clan et tous ceux qui gravitent autour constituent un premier cercle d'influence: "lorsque le clan décide d'apporter son soutien à un candidat politique, chacun de ses membres appelle ses parents et ses obligés à voter pour lui. Le quartier où le clan est implanté constitue un second cercle d'influence. Par le passé, il n'était pas rare de voir des figures mafieuses de premier plan s'afficher publiquement aux côtés des candidats lors des campagnes électorales, afin d'indiquer à la population ceux pour qui elle avait intérêt à voter. Aujourd'hui la mobilisation de la population se fait de manière plus discrète, notamment par l'emploi de rabatteurs. Les logiques d'intérêts ont leurs limites. Cependant, tous, parents, obligés

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et habitants du quartier, savent que si le candidat soutenu est élu ils en tireront bénéfice directement (création d'emplois publics, distribution de logements sociaux, octroi massif d'aides sociales. ..) et indirectement (le clan obtiendra la gestion de marchés publics pennettant l'emploi de la population locale). Ensuite en apportant une aide matérielle. Les clans contribuent financièrement aux campagnes électorales et mettent à la disposition des candidats un personnel affecté aux tâches les plus diverses (protection des permanences et escorte des candidats, démarchage auprès des électeurs et actes d'intimidation contre les candidats concurrents, distribution de tracts et de programmes ). Le contrôle de certains bureaux de vote leur permet également de peser sur l'issue du scrutin en exerçant des pressions sur les électeurs et en faisant en sorte qu'une même personne vote plusieurs fois ou que de faux électeurs prennent part au scrutin.

L'extorsion, expression de la souveraineté territoriale de la mafia Lors de son voyage en Sicile, Elisée Reclus note que « [...] la plupart des commerçants et des industriels [sont] obligés, pour vivre eux-mêmes et continuer librement leur métier, de payer la dîme de leurs revenus aux chefs de la redoutable association: on peut dire que la ville tout entière [obéit] en même telnps à deux pouvoirs, celui de l'Italie et celui de la maffia}) (RECLUS, 1866, pp. 353-416). Le terme pizzo (<< tremper son bec» en sicilien) désigne communément l'extorsion pratiquée par les mafias auprès des commerçants et des entrepreneurs. Cet impôt doit, en théorie, les mettre à l'abri des vols et des agressions commis par la petite délinquance. Plus que toute autre activité (usure, trafics de stupéfiants et de cigarettes, paris clandestins), l'extorsion illustre la souveraineté des fanlilles mafieuses sur leur territoire. Pour que ce prélèvement fiscal soit acquitté sans contestation, son montant est fixé de telle sorte qu'il n'apparaisse pas insurmontable et bien souvent, comme l'impôt prélevé par l'État, le pizzo est proportionnel aux bénéfices réalisés. La justice a récemment révélé que les clans d,e la 'Ndrangheta avaient prélevé auprès des entreprises