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AUX FRONTIÈRES DU SOCIAL

De
254 pages
“ SDF, clochards, “nouveaux pauvres”...la ronde des exclus est devenue une spirale : population grandissante, qui tente de se penser comme une communauté spécifique. Sur les conditions de cette “fabrique” de l’exclu, analyses croisées autour d’Alain Gauthier, de Patrick Baudry (sur “l’asocial”), Thierry Oblet (sur la nécessité d’une politique de la ville), Chantal Guérin, Eric Marchandet, Salvador Juan, Irène Bialot, Henri-Pierre Jeudy (sur “une culture de l’exclusion ?”), Alain Mons, François Séguret (“dégradation formelle et prolifération matérielle”) et Pierre Ermakoff”. Libération
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AUX FRONTIÈRES L'Exclu

DU SOCIAL

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5379-1

sous la direction de Alain GAUTHIER

" AUX FRONTIERES

DU SOCIAL

L'Exclu

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I KY

INTRODUCTION
Alain GAUTHIER On avait été prévenu, mais on n'y croyait pas. Pourtant les avertissements lancés ici ou là étaient dénués de toute ambiguïté: l'anomie est comme inhérente à la division sociale du travail (Durkheim), la détribalisation est le débouché de certaines conquêtes technologiques (Mc Luhan), le monde est devenu impensable (Deleuze), le social empêche de mettre en oeuvre le rapport nécessité/liberté (Arendt), le social s'effondre (Baudrillard), la désocialisation marque tout un siècle libéral (Polanyi), etc. A l'heure actuelle avec l'image omniprésente de l'Exclu, il est difficile de ne pas admettre qu'on se trouve aux frontières du social. L'Exclu indique l'échec du groupe, la défaillance des mécanismes de protection, une cruauté au moins involontaire. Mais n'est-ce que la seule victime? Tout exclu rejoint-il le domaine de la nature, préoccupé par la seule survie, tout intégré ignore-t-illes phénomènes extrêmes dont il peut être le siège? En tous les cas, "l'exclusion" oblige à s'interroger sur la nature de la liaison sociale toujours sur le point de. se rompre, jamais définitivement acquise. Qu'est-ce qui est exclu derrière le marginalisé: l'anormalité, la subjectivité, la cohésion sociale, l'expérience de soi, la communication, l'altérité? "L'exclusion" ne sombre-t-elle pas, audelà des voeux pieux, dans l'indifférence générale? "L'exclusion" n'est-elle que minoritaire, touchant un groupe cible, ou bien ne concerne-t-elle pas, à un degré ou à un autre, chacun d'entre nous? 7

Le but de cet ouvrage n'est pas de défendre une position humaniste ni de proposer des solutions. Bien plutôt de souligner les moments critiques de réflexion, ceux qui permettent d'entrevoir les enjeux, de clarifier les dispositifs mis en oeuvre, de dégager les orientations. "L'exclusion" n'est-elle qu'un phénomène passager, imputable à une "crise" socio-économique relevant de la dureté du temps ou, inversement, un élément pérenne qui caractérise toute société, comme légitimant une vision transhistorique proche d'une conception "naturelle" de l'homme, acharné à détruire le proche? A moins que, écartant ces deux interprétations, "l'exclusion" soit propre à un système, ou à une forme sociale, qu'il est nécessaire alors d'épingler. Il ne s'agit pas ici de faire de l'exclusion la boutique réservée aux sociologues. Comme tout le monde, ceux-ci peuvent n'en être point indifférents, toutefois c'est insuffisant à fonder une réflexion. La notion "d'exclusion" se décline en discrimination, en sélection, en rejet, en extermination, en condamnation, en stigmatisation, en bannissement, en marginalisation, en éjection, etc. Surtout, en dépit de tous ces équivalents plus ou moins approximatifs, elle surgit comme phénomène paradoxal au moment où l'on parle abondamment de consensus, d'opinion publique, de solidarité nationale. C'est pourquoi, à la marge de la terminologie commune et flottante d'exclusion, il sera avant tout question de questions déroutantes: l'urbanité, la fragilité, l'inclusion excluante, l'insertion, la destruction, la violence, le rapport à la mort, l'orbitalisation du social. Tous ces travers théoriques qui ne sont jamais que des traversées exigeantes et lucides visent à définir une image en décomposition, en dégradation perpétuelle: la figure de l'Exclu, devenue, ultime ironie, la hantise de l'altérité. L'Exclu n'a pas à légitimer les sciences sociales; seulement son inquiétante présence, sinon son éjection plus ou moins programmée, est un défi à la belle assurance des experts et 8

au conformisme de tous. L'Exclu, bien que tapi dans les draps glacés d'un silence prolongé, fait entendre une voix d'outre-social, il interroge l'intégration, le travail, la politique urbaine, la standardisation, la communication automatique. L'ambition gestionnaire, scientifique, architecturale vient se heurter à cet écueil de l'impossible... et pourtant bien là. L'Exclu, drapé dans son mutisme, donc inquestionnable, figure peut-être l'ultime différence radicale avant que la société ne se complaise dans un consensus mou. Il est à la fois la figure écorchée de l'altérité et l'annonce de sa fin : une aporie tragique. A moins que, aux frontières de l'extrême et de l'informe, ne se produisent quelques métamorphoses. En dépit d'éclairages fort divers, les percées théoriques proposées semblent se consteller autour du principe de disparition, principe qui pourrait qualifier le phénomène de l'exclusion. Ce qui est en cause, c'est aussi bien l'élision de la solidarité que la dislocation sociale, c'est l'ex-communication tout comme la dissuasion de tout échange. Et, à brasser ces différents thèmes, surgit un certain doute: et si nous etions parvenus aux frontières de la sociologie, obligée qu'elle se trouve, face à l'énigme de l'exclusion, de prendre à revers tout son vocabulaire?

--------------------Pour aborder les frontières du social, il fallait recourir, sans trop d'exclusive, à des approches.::, diversifiées et libres. La pensée n'est jamais collective, et c'est tant mieux. Un concept, de même qu'une proposition, ne se négocie pas. Il prête seulement à discussion ou à collision avec d'autres concepts. L'entente n'aurait pu se faire que sur une définition moyenne, ternie, de l'Exclu. Il était préférable de croiser les approches, de les mettre sous tension, de laisser libre au 9

regard du lecteur leur confrontation. L'ordre des textes suit le souci à la fois de variation et de stimulation sur des thèmes très proches. Tout un chacun pouvant parcourir à sa guise telle ou telle interprétation. La présentation succincte de chacune d'entre elle en tête de chapitre (qu'on peut d'ailleurs négliger) n'a pour seul objectif que d'y concourir. Les textes ne sont volontairement ni liés ni exclusifs les uns des autres: à la frontière de leur sens respectif Il me reste à remercier pour leur confiance et, souvent, leur amitié, tous ceux qui ont participé à cet ouvrage qui, sans eux, n'aurait pas vu le jour: Patrick Baudry, Irène Bialot, Pierre Ermakof£: Chantal Guérin, Henri-Pierre Jeudy, Salvador Juan, Eric Marchandet, Alain Mons, Thierry Oblet, François Séguret.

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Chapitre 1

L'ENTREE EN POLITIQUE DU SOCIAL OU LA RAISON D'ETRE D'UNE POLITIQUE DE LA VILLE
Thierry OBLET Le traitenlellt de l'exclusioll Il'est pas seulenlellt qu'affaire de subvelltiol'. Il s'applique à un terrail', la ville, se dote d'UII acteur, le nlaire, dépelld d'UII allinlateur, l'Etat. Par cette mise au POillt lucide et percutallte, Thierry Oblet nlolltre qlle tIlesfrolltières dll social" lIe peuvellt être explorées qll'ell ternIes politiques et que ceux-ci telldellt à se présellter conlme Ilotre derllier recours avallt la volée ell éclats des IIO/ioIIS jllstice sociale et de solidarité. de LA PORTEE DU MALAISE DES BANLIEUES La politique de la ville désigne un ensemble de .procédures, créées dans l'urgence à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, pour faire face à l'accumulation des problèmes sociaux rencontrés dans les quartiers d'habitat social, et apaiser quelques émeutes ponctuelles. Il s'agissait parfois de quartiers anciens situés en centre ville, servant d'habitat sociâl de fait, mais leur localisation correspondait le plus souvent à ces grands ensembles excentrés en périphérie des communes ou des agglomérations. Cette situation a conduit à parler de crise des « banlieues », au prix d'un gonflement symbolique de cette notion. Cette emphase a fini par brouiller les significations Il

juridiques et géographiques autrefois associées à ce terme.l Dans ce contexte, la politique de la ville désigne avant tout une politique pour la banlieue que la presse et la télévision ont transformé en scène d'exhibition des angoisses de la société française.2 Cette médiatisation s'est payée d'un aveuglement sur la variété des paysages de banlieues, la diversité de fortune des grands ensembles, la pluralité des modes de vie et des manières de s'y approprier l'espace. Elle eut en revanche le mérite d'élargir sensiblement la place de la politique de la ville sur l'agenda politique. Son appellation, qui s'est imposée avec la nomination d'un Ministre de la ville en décembre 1990, suggère une réforme des politiques urbaines3 destinée à faire face au défi de l'exclusion. Cette qualification peut sembler abusive. Dans la pratique, la politique de la ville n'apparaît souvent au mieux que comme une politique de lutte contre les effets de l'exclusion qui se produisent dans la ville, une politique sociale parfois soupçonnée de ne servir qu'à maquiller l'absence d'action frontale contre le chômage. Mais l'art du politique ne tient-il pas dans cette capacité à transposer l'action des plans où elle paraît impossible sur d'autres où il devient envisageable de faire quelque chose? En 1996, l'observation des dysfonctionnements des interventions de l'État dans la politique de la ville4, les détournements locaux qu'elle suscite, ou son impuissance à enrayer la dualisation de la société, peuvent légitimement faire douter de la réalité de son existence. Au-delà des inévitables distor1 Cf. Annie Fourcaut, "Banlieues d'hier: les « Zoniers» de Paris", in Réuni par Catherine Wihtol de Wenden et Zakya Daoud, Intégration ou explosion? Banlieues... Panoran1iques, Corlet-Arléa, 1993. 2 Cf. .Hervé Vieillard-Baron, Les banlieues françaises ou le ghetto i1llpossible, Éditions de l'Aube, 1994. 3 Cf. Michel Rocard, Comn1unication du Pren1ier Ministre en conseil des ll1inistres du 26 octobre 1988 sur la politique de la ville. 4 Cf. Jean-Louis Destandau, conseiller à la Cour des Con1ptes, "Les interventions de l'État dans la politique de la ville", in Urbanis111e n0286, janvier-février 1996. 12

sions entre les intentions politiques et la réalité sociologique, et sans céder à un fonctionnalisme sommaire qui trouve toujours un usage inavouable aux échecs apparents, nous souhaiterions, dans ce texte, revenir sur les raisons d'être de la politique de la ville. Celles-là éclairent la valeur potentielle de celle-ci. En cette période où la spirale, chômage stagnation des salaires - chômage, nous remémore si douloureusement la période de l'entre-deux guerres,5 cet exercice a l'avantage d'ouvrir des horizons à l'action, d'éclairer des devenirs, plutôt que de grossir le bataillon des Cassandre. Rappelons que la politique de la ville, ou plus précisément les dispositifs qui en ont constitué l'ossature d'origine,6 ont d'abord été une incitation à dépasser un certain nombre d'idées reçues, tant sur les manières les plus courantes d'appréhender les problèmes sociaux (la lutte contre le sentiment d'insécurité, la réhabilitation des grands ensembles dégradés), que sur la conception des interventions publiques à organiser dans le domaine social. A bien des égards, les « quartiers sensibles », les « banlieues en difficulté », ne font que mettre en évidence les problèmes liés aux mutations de la vie sociale en France et notamment à l'impact des transformations de ses règles de solidarité. Si les taux d'échec scolaire, de chômage ou d'emplois précaires,7 ajoutés aux manifestations de vandalisme, montrent que les habitants de ces quartiers se heurtent à plus de difficultés que la moyenne des français, ce constat ne doit pas amener à délimiter le problème de l'exclusion sur cette seule partie de la population, pour ensuite faire comme si la majeure partie pouvait s'en dédouaner. Robert Castel l'a montré8 : la relé5 Cf. Guillaume Duval, "Emploi: ce qui ne va pas", in Alternatives ÉconollÛques, n° 140, septembre 1996. 6 Principalement la Conmlission Nationale pour le Développeluent Social des Quartiers créée en 1981 et le Conseil National de Prévention de la Délinquance créé en 1983. 7 En règle générale, les indicateurs en banlieue apparaissent deux fois plus élevés qu'au plan national. 8 Robert Castel, Les 111étal110rphoses la questions sociale, Chronique de 13

gation sociale s'ancre au coeur de la société toute entière, dans la flexibilité exigée par les nouvelles formes d'organisation du travail, dans la déstabilisation des relations sociales et familiales, dans l'accroissement général des inégalités sociales. Il ne faut pas oublier que les chômeurs de longue durée et les RMIstes sont encore plus nombreux hors de ces quartiers. Quant à l'insécurité, Sebastian Roché insiste sur le fait qu'elle « ne frappe pas seulement les « banlieues », même si ce sont elles qui polarisent l'attention»9. Suivant l'heureuse formule de Jacques Donzelot, les quartiers « sensibles» ne sont pas à considérer comme la cause de « la nouvelle question sociale» qu'est l'exclusion, mais comme son «épicentre »10, c'est-à-dire, en terme sismologique, là où' se fait le plus sentir la secousse, même si la cause de cette dernière est. à rechercher ailleurs, dans l'ébranlement de la société salariale. Le déclin de la société industrielle a simplement plus sensiblement et plus rapidement éprouvé ces banlieues populaires où son apogée avait coïncidé avec l'identification des HLM et des grands ensembles au progrès social. Il LA STRUCTURATION REPUBLICAINE DU CHAMP DES POLITIQUES SOCIALES Prévention de la délinquance et développement social des quartiers, ces Politiques sociales transversales, suivant l'appellation consacrée par le Commissariat Général du Plan,12 innovent sensiblement par leur façon d'échapper aux
du salariat, Fayard, Paris, 1995. 9 Sebastian Roché, La société incivile, Qu'èst-ce que l'insécurité? Seuil, Paris, 1996, p.17. 10Jacques Donzelot, Philippe Estèbe, L'État anil11ateUr,. Éditions Esprit, Paris, 1994, p.13. Il Cf. François Dubet, La galère, Jeunes en sun1ie, Fayard, Paris, 1987. 12Cf. Jean-Claude Ray, Jean-Marc Dupuis, Jean-Paul Tricart, Les Politiques sociales transversales: une I1léthodologie d'évaluation de leurs effets locaux,. Ministère du Plan et de l'An1énagement du 14

formes initialement revêtues.. par les politiques sociales. A l'époque de l'industrialisation de la société, la protection sociale, selon qu'elle s'adressait à une population considérée comme normale ou marginale, se trouvait divisée entre d'une part les mutuelles et les assurances sociales, et d'autre part l'aide sociale (autrefois nommée assistance sociale) articulée à l'action sociale.13 La protection sociale proprement dite concernait les individus intégrés qui avaient accepté de se soumettre aux normes disciplinaires de la société industrielle. Ils renonçaient à l'expression spontanée de leur individualité en échange d'une fonction sociale adaptée à leurs mérites et compétences. Ce rôle social devait leur assurer un certain épanouissement tant il semblait acquis, dans l'esprit de la modernité, qu'être utile à la société allait de pair avec l'accomplissement de soi. L'assujettissement au travail industriel trouvait sa compensation dans la promesse d'un progrès social protégeant de mieux en mieux les individus des risques majeurs de l'existence, des effets des accidents du travail, de la maladie, de la vieillesse et du chômage. Idéologie individualiste oblige, cette perspective de progrès entretenait également les individus dans l'espoir d'une ascension sociale pour eux ou leurs enfants. La protection sociale transformait à terme les individus en ayants-droit, développant ce réflexe d'imputer à la société la responsabilité des maux dont l'individu pouvait se sentir victime. L'aide sociale et l'action sociale, pour leur part, concernaient les individus inaptes ou réfractaires au progrès et dont les comportements, en raison de leur excessive pauvreté ou de la faiblesse de leur encadrement social ou familial, risquaient de
Territoire, La Documentation Française, Décembre 1985. 13Cette généalogie des deux faces du social a été conceptualisée par Jacques. Donzelot. On la retrouve dans plusieurs de ses écrits, notanlment in, Jacques Donzelot, "Démocratie et solidarité", in Séminaire du Centre Georges Pompidou, L'interrogation délllocratique, Éditions du Centre Pompidou, EIRPI, Paris, 1987.

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porter atteinte à l'ordre public. Forgée tout au long du XIXe siècle autour du concept de défense sociale, dans la mouvance des milieux philanthropiques, cette approche de la question sociale s'était initialement traduite par l'exclusion de ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas se plier à la discipline industrielle. Pour rendre légitime cette politique d'exclusion, les tenants de la défense sociale ne manquèrent pas de la justifier par des considérations scientifiques et médicales empruntées à la criminologie (la notion de dangerosité) ou à la psychiatrie (la notion de dégénérescence). Il s'agissait de montrer ce qu'avait d'irrationnelle, voire de criminelle, la rébellion contre l'ordre social, et persuader ainsi que sa répression défendait la majorité saine de la population et non une minorité de nantis. Le « chantage à l'exclusion », souligne Jacques Donzelot, était au service de l'intégration. A l'inverse, les nécessiteux affichant leur volonté de s'intégrer devaient bénéficier d'une aide accrue. Les professions du travail social émergeront durant l'entredeux guerres de ce droit que s'autorisait la puissance publique d'intervenir sur les populations considérées comme marginales par leurs manières de s'écarter des normes sociales. La période s'échelonnant entre 1928 et 1932 est déterminante dans la structuration du champ des politiques sociales. Le vote de lois décisives concernant les assurances sociales et la généralisation des allocations familiales au bénéfice de tous les salariés du commerce, de l'industrie et des professions libérales, coïncident avec la création en 1932 d'un « brevet de la capacité professionnelle permettant de porter le titre d'assistant ou d' assistante '"deservice social diplômé de l'État français ». «Même s'il faut attendre l'ordonnance du 4 octobre 1945 pour que les Caisses d'allocations familiales soient intégrées dans le cadre de la sécurité sociale, la réalité d'une protection sanitaire et sociale du plus grand nombre des français - remarque Dominique Ecrement - est

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introduite dans les faits.»14 La forme prise par cette généralisation des assurances sociales officialise la rupture entre la majorité de la population, dont l'intégration économique et sociale ouvre droit à des prestations, et une minorité faiblement insérée qui, ne pouvant prétendre à la couverture des assurances sociales, se voit renvoyée aux bons soins de l'assistance sociale. Pour mieux administrer cette population de second ordre, l'État se voit obligé d'instituer des intervenants spécialisés en action sociale, les assistants de service social. Ils ont pour mission de « contribuer avec succès au relèvement du niveau social des familles, en faisant oeuvre d'éducation et de prévention, dans le domaine de l'assistance, de l'hygiène, de la santé et de la vie sociale en général. »15 Comme l'a montré Jacques Donzelot, le travail social moderne s'est largement inspiré de la pathologisation de l'enfant indiscipliné et de son milieu initiée dans l'orbite de la défense sociale. «Si le dépistage est l'affaire des psychiatres, le traitement justifie l'exercice d'une tutelle sociale sur l'individu présentant ces anomalies ainsi que sur sa famille. »16 Un complexe tutélaire17 s'organise autour de cette technique héritée de la philanthropie qui traditionnellement associait la moralisation des pauvres à leur assistance en se donnant pour horizon de séparer les classes laborieuses des classes dangereuses. L'obtention d'une aide (dans le cadre de l'assistance sociale) ou la levée d'une sanction (dans le cadre de l'action sociale) sont conditionnées par l'acceptation d'une démarche éducative, l'effort d'un amendement moral.
14Donlinique Ecrement, "De l'influence.. des politiques sur le travail social", in Revue Française des Affaires Sociales, n02, avril-juin 1988, p.76. 15Rapport du Ministère de la Santé Publique, Canlille Blaisot, au Président de la République, J.O. du 3 février 1932, cité in Donlinique Ecrenlent, "De l'influence des politiques sur le travail social," op.cit. 16Jacques Donzelot, "L'avenir du social", in Esprit, mars 1996, p.63. 17Cf. Jacques Donzelot, La police des failli lies, Éditions de Minuit, Paris, 1977..

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Pour assurer l'intégration du plus grand nombre dans la société industrielle et républicaine, ces deux formes de politiques sociales se sont complétées comme la carotte et le bâton. Dans la première moitié du XXe siècle, à l'aune des faiblesses du progrès social et des difficultés rencontrées dans le maintien de l'ordre républicain,18 on peut supposer que l'intégration dans la société industrielle ne se serait jamais réalisée par le biais exclusif de l'une ou l'autre de ces politiques sociales. Leur jeu a au contraire permis de modifier, à compter de la fin du XIXe siècle, la perception des classes dangereuses. Didier Lapeyronnie en résume les effets, «la tentation conservatrice d'intégration par le mélange de charité, de répression et de moralisation destiné à contrer le paupérisme est concurrencée par une interprétation plus positive sur laquelle va se reconstruire une gauche: les demandes des ouvriers ne sont plus renvoyées indistinctement à de la « pathologie sociale» ou à de l'immoralité, mais commencent à être comprises comme des revendications s'inscrivant dans un conflit social.»19 L'invention du social,20 la reconnaissance d'une logique sociale à la fois compatible et opposable au rendement économique, transforment les ouvriers en acteurs et donnent du sens au mouvement ouvrier. Jean-Noël Chopart,21 à la suite d'Henri
18A la fin du XIXe siècle, le spectre de la guerre civile était présent au moindre affrontement social. Les revendications ouvrières et paysannes recevaient des réponses essentiellement répressives. Cf. Patrick Bruneteaux, "Le désordre de la répression en France 1871 1921. Des conscrits aux gendarmes mobile.", Jean-Marc Berlière, "Du maintien de l'ordre républicain au mainJien républicain de l'ordre?" in Genèses, Sciences sociales et histoire, n° 12 Maintenir l'ordre, 111ai 1993. 19Didier Lapeyronnie, "La gauche face aux exclus", in Colloque de Cerisy, sous la direction de François Dubet et Michel Wieviorka, Penser le sujet, Autour d'Alain Touraine, Fayard, Paris, 1995, p.568. 20 Cf. Jacques Donzelot, L'invention du social, Fayard, Paris, 1984, (Réédition Point seuil, Paris, 1994). 21 Cf. Jean-Noël Chopart, "Les sociologues et l'exclusion~ Que reste-t-it 18

Hatzfeld,22 Y insiste, la protection sociale n'est p.as seulement une trouvaille dictée par la prudence d'une élite soucieuse de conserver son contrôle sur la société, mais encore une revendication essentielle des classes populaires. L'élargissement de la solidarité du métier à l'interprofessionnalité embrasse les formes successives d'une identité ouvrière sensible aux effets de l'urbanisation et de l'industrialisation. DES POLITIQUES SOCIALES DEPOLITISEES La seconde guerre mondiale, ou plus exactement les réactions à celle-ci, vont, dans le~ années cinquante, sensiblement modifier la teneur de ces deux formes de politiques sociales et les rapports qu'elles entretiennent, sans pour autant en périmer la distinction. La protection sociale se généralise via le salariat auprès d'une population de plus en plus habituée à faire valoir ses droits. La référence à la défense sociale, de son côté, est abandonnée en raison des accointances malencontreuses de son objectif de défense de l'ordre social avec un eugénisme d'État qui, après les épisodes fascistes et nazis, fait alors figure de repoussoir. En 1953, l'assistance sociale se transforme par décret en aide sociale. Cette nouvelle dénomination entend rompre avec les connotations paternalistes associées au terme d'assistance pour promouvoir une approche plus digne envers ses bénéficiaires. Associée à l'action sociale, cette forme de politique sociale se conçoit dorénavant comme l'auxiliaire de la politique de protection sociale. Elle ne se veut plus éliminatrice ou coercitive, mais assimilatrice et préventive. Les déviants, les malades mentaux et les délinquants, deviennent les quasi victimes d'une société qu'ils ne menacent que dans la mesure où cette dernière s'est avérée incapable d'éradiquer les causes
entre l'individu et l'État?, in Lien social et Politiques - RIAC, n034, Montréal, autonlne 1995. 22 Henri Hatzfeld, Du paupérisl11e à la sécurité sociale, essai sur les origines de la sécurité sociale en France, Arnland Colin, Paris, 1971. 19

de leur état, l'obscurantisme et la misère. Germe dans ce contexte l'idée progressiste que, les avancées de la protection sociale et de l'éducation, habilement couplées à une action sociale ingénieuse, voire même dérangeante pour les conservatismes établis, permettront d'assimiler des individus en fait plus en difficulté qu'ils ne sont difficiles, plus en danger qu'ils ne sont dangereux, et cela sans céder aux tentations régressives du retour à l'ordre. L'État providence tire dès lors sa force de la complémentarité supposée de ces deux versants des politiques sociales. Si elles convergent vers un même but, l'amélioration de la condition des individus, les politiques de protection sociale d'une part, d'aide sociale et d'action sociale d'autre part, continuent cependant de diverger sensiblement par leurs modalités d'application. La protection sociale vaut inconditionnellement, c'est-à-dire sans évaluation particulière du comportement des bénéficiaires de ses prestations, pour tous les individus légalement inscrits dans la division sociale du travail. Elle s'appuie sur la technique assurantieIle de la gestion du risque selon des modalités qui peuvent faire l'économie de la distinction entre l'effort de solidarité collective et la prévoyance individuelle.23 La Sécurité sociale se distingue ainsi du régime des assurances privées en fixant le montant des cotisations en fonction du revenu de l'assuré plutôt que suivant sa probabilité d'avoir recours aux prestations. Elle fonctionne dans la relative ignorance de ceux à qui elle coûte ou
23 Comn1e le rappellent Alain Gubian et Henri Sterdyniak; «Deux logiques s'affrontent dans l'organisation de la Sécurité sociale: celle de l'assurance, où chacun paie la facture des risques qu'il court et des sommes dont il désire s'assurer en cas de sinistre; celle de la solidarité, où la Sécurité sociale est un instrument de redistribution, où chacun paie selon ses revenus et reçoit selon ses besoins. Heureusement aucune des deux logiques ne l'emporte totalement: la Sécurité sociale est nécessairement un organisme hybride.» Alain Gubian, Henri Sterdynak, "Protection sociale: les enjeux pour l'après-demain", in Revue Française des Affaires Sociales, n02, avriljuin 1988, p.115. 20

bénéficie en vertu d'une croissance qui, bien qu'inégalement répartie, profite au plus grand nombre et conduit à dépenser sans trop compter. L'action sociale ou l'aide sociale restent conditionnées par l'appréciation de la situation privée des demandeurs, s'obligeant de ce fait à parer leur contrôle du masque de la sollicitude. Elles s'étendent au fur et à mesure qu'il apparaît illusoire que l'aide sociale se résorbe un jour dans la généralisation de la Sécurité sociale. Elles inventent de nouveaux groupes cibles ou, pour parler comme le VIe Plan, progressent dans le repérage de « catégories de population particulièrement exposées ». L'aide constitue toujours le prétexte à une intervention éducative qui irrémédiablement charrie le soupçon d'avoir affaire à de « mauvais pauvres », des «irrécupérables », des personnages dangereux. JeanFrançois Laé et Numa Murard témoignent de la persistance de cette pratique dans le compte-rendu de leur enquête effectuée dans une cité de transit entre 1981 et 1984. «Rien n'est gratuit; l'argent ne va pas sans la morale. Il y a une tension permanente, qui transparaît au récit, entre les objectifs éducatifs et les objectifs financiers des aides. Les Blanchardins acceptent et même demandent massivement les aides. Mais ils vomissent la morale et les modes de vie que l'on essaie de leur fourguer avec. Ils sont bien des assistés économiques; mais ils ne se laissent pas facilement assister au plan psychologique et moral. Ils sont donc (aux yeux des gestionnaires des aides) des profiteurs.»24 Similaires dans leur finalité, mais distinctes par leurs méthodes, ces deux formes de politique sociale ont de plus en commun de partager un positionnement en marge de la vie politique telle que celle-ci se conçoit dans une démocratie. Comme le rappellent Jean-François Laé et Numa Murard, «la protection sociale est une forme de gestion de la société qui a pour immense avantage de faire l'économie du
24 Jean-François Laé, Numa Murard, L'argent des pauvres, La vie quotidienne en cité de transit, Seuil, Paris, 1985, p.178-179. 21

politique, du jeu démocratique, des rapports de forces entre les groupes sociaux,. de leur mise en scène dans les médias. Exit la politique, vive la gestion sociale du social qui est un simple problème technique et comptable. La protection sociale n'est pas le moindre appui de l'art de gouvemer.»25 A terme, la distribution mécanique de prestations de sécurité sans appréciation particulière de la situation privée de l'ayant-droit génère une croyance dans le caractère automatique du progrès qui porte les individus, d'une manière fort peu citoyenne, à ne s'intéresser qu'à eux-mêmes. Quant au travail social, s'il échappe au strict ressort de la charité,26 qui soulage la pauvreté sans travailler à sa réduction, c'est pour oeuvrer à la mise en place d'un complexe tutélaire qui reconduit l'idée qu'en ce domaine on n'a pas affaire à des citoyens à part entière. « L'action sociale apparait en-deçà de la vie démocratique par sa dimension tutélaire, au-delà, si l'on peut dire, par l'utopie progressiste qui l'anime, celle d'une résolution des causes de déviance et d'exclusion »27 ou encore par « sa prétention à remettre en question globalement la société à partir de ses marges .»28
25 Ibid, p.177. 26 Rappelons que la motivation de l'acte charitable résidait historiquement pour les riches dans l'espoir d'y gagner le salut de leur âme. La Rédemption du riche était à la hauteur de la compassion manifestée à l'égard du pauvre, incitant ce dernier à exhiber ses souffrances. Les philanthropes ne manqueront pas d'épingler l'inefficacité de la charité d'inspiration religieuse plus souvent dupée qu'à son tour par la mise en scène du malheur et trop négligente à l'égard de ces "pauvres honteux", trop dignes pour se résoudre à faire connaître la misère de leur condition. 27 Jacques Donzelot, Catherine Mevel, Thierry Oblet, Décentralisation de l'action sociale et nouvel esprit public, Enquête portant sur les départel1lents du Vaucluse et de la Haute-Garonne, Centre d'Études des Politiques Sociales, (M.I.R.E), 1988, p.5. Jacques Donzelot a publié une synthèse de celte recherche. Cf. Jacques Donzelot, "L'entrée en politique de l'action sociale", Revue Pour, n0119, novelnbre-décenlbre 1988. 28 Ibid, p.6. 22

L'INVALIDATION DU BINOME PROTECTION SOCIALE/ACTION SOCIALE SUR LA QUESTION DE LA NOUVELLE PAUVRETE. C'est cette configuration qui se trouve remise en question depuis la fin des années soixante-dix. La précarité économique rapproche des populations autrefois bien distinctes selon qu'elles relevaient de la Sécurité sociale ou de l'aide sociale. La faillite annoncée de la Sécurité sociale, comme le relevé des carences du travail social, estompent les frontières entre ces deux types de politiques sociales et réclament une approche plus politique des problèmes à traiter. Les Politiques sociales transversales mettent en oeuvre une nouvelle approche des phénomènes d'exclusion. Cette dernière ne s'explique plus par l'incapacité intrinsèque de certains individus à s'intégrer à la société, ni par leur mauvaise volonté ou leur manque d'éducation, mais en raison du caractère défaillant et inadapté à leur situation des politiques sociales, des formes urbaines et plus généralement du service
public.29

.
..

L'affaiblissement des critères qui permettaient de distinguer
~

selon les individus le type de protection sociale adéquat

s'accompagne d'une invalidation des méthodes classiques du travail social d'un côté et des mécanismes automatiques de couverture sociale de l'autre. Ce phénomène est particulièrement sensible concernant l'aide sociale et l'action sociale
29 Cet état d'esprit est particulièren1ent remarquable dans le rapport de Bertrand Schwartz sur "l'insertion sociale et professionnelle des jeunes" ( 1981) dont sont issues les Missions Locales Jeunes. La notion d'insertion y est considérée comme étant comprise à contresens lorsqu'elle donne uniquen1ent à penser".qu'il faut préparer les jeunes à s'adapter à l'entreprise, et pJus généralement à la vie sociale. Cet objectif ne vaut en effet pour Bertrand Schwartz qu'à condition d'insister tout autant sur le fait que l'école et l'entreprise doivent aussi s'adapter à la venue des jeunes, que ceux-ci ont le droit d'innover, qu'ils sont porteurs de nouveaux modes de vie possibles. D'ailleurs, .ne doit-on pas reconnaître en fait, dans la revendication des jeunes d'exercer un travail à la fois utile pour la société et porteur de sens pour eux-mêmes, les aspirations de l'ensen1ble des travailleurs?

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dans leur confrontation à ceux que l'on appelle, depuis la fin des années soixante-dix, « les nouveaux pauvres». 30 Ce vocable se réfère non seulement à une augmentation en masse de la population concernée par le travail social, mais plus encore à sa diversification. Durant les « trente glorieuses », la clientèle des travailleurs sociaux était composée de familles dont les carences affectives, l'insouciance éducative ou l'irresponsabilité économique et professionnelle, traduisaient une résistance tacite ou revendiquée à l'égard des normes sociales. Ces problèmes étaient traités suivant une gamme de mesures qui, des placements d'enfants aux tutelles aux allocations familiales, pouvaient aller jusqu'à l'assistance éducative en milieu ouvert (l'AEMO), histoire de rappeler l'existence de milieux fermés. Ces pauvres sont toujours là, mais il faut leur ajouter, au fil de"sannées quatrevingt, les chômeurs en fin de droit; les jeunes de 18-25 ans sans emploi ayant épuisé toutes les formules de stage; les femmes de 50 ans, sans travail, vivant seule car veuve ou divorcée; les familles monoparentales où la mère concilie difficilement tâche éducative et travail professionnel; les familles d'immigrés et le problème de la deuxième génération écartelée entre sa forte assimilation aux normes culturelles et au style de vie de la société française et son sentiment d'exclusion nourri par les obstacles qu'elle rencontre sur le marché du travail; les classes moyennes d'ascension récente qui, piégées par le crédit, se retrouvent au moindre épisode de chômage ou suite à une défaillance de gestion du portefeuille familial dans une situation catastrophique. En dépit de leur hétérogénéité, ces nouvelles figures de la pauvreté ont en commun d'échapper à la réprobation morale. On ne fait
30 Nous reprenons ici des observations étayées dans l'enquête précitée. Sur l'apparition de cette "nouvelle pauvreté", son repérage par les élus locaux et le côté "éclairant," à défaut d'être scientifique, de cette distinction entre "nouveaux pauvres" et "anciens pauvres", on se reportera utilement à: Sous la direction de Antoine Lion et Pierre Maclouf, L'insécurité sociale, paupérisation et solidarité, Écononlie et humanisme, les éditions ouvrières, Paris, 1982.

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pas la leçon à une personne privée de son travail sur l'autel de la rentabilité, à une femme délaissée par son conjoint quand les « devoirs de mariage» ont perdu de leur pertinence. Cette clientèle inédite, souvent en situation critique, attend des aides concrètes et immédiates plus que des conseils. Habitués à conjuguer l'aide et le contrôle, les travailleurs sociaux se retrouvent désemparés devant ces situations de nouvelles pauvretés. «On ne brandit pas - note Jacques Donzelot - une prétention éducative devant des situations d'urgence de secours matériel. On le voudrait qu'on ne le pourrait pas car ces catégories sont plutôt culpabilisatrices de la société qu'elles ne s'éprouvent coupables.»31 Comment encourager un individu à mieux travailler quand il n'y a plus assez de travail? Comment engager une action éducative sur la famille, prendre appui sur certains de ses membres pour influer sur les autres, dès lors que celle-ci n'existe plus? Les travailleurs sociaux se voient bon gré mal gré contraints d'orienter leur action sur la recherche de moyens susceptibles de parer à ces besoins matériels et financiers sans réclamer aux bénéficiaires de ces aides d'étaler les raisons de leur pauvreté. Noués autrefois d'une manière individualisée dans « la relation privilégiée» que le travailleur social entretenait avec son client,32 les registres de l'aide et de l'éducation se séparent pour se recomposer dans des formes d'action aux normes collectivement décidées.

31 Jacques Donzelot, "L'entrée en politique de l'action sociale", op.cit, p.ll. 32 Voir les formations de base des travailleurs sociaux fondées sur la vulgarisation de certains concepts de la psychanalyse et l'apprentissage de la technique du case-work.

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DE..LA DISJONCTION DE L'AIDE ET DU CONTROLE A L'ENTREE EN POLITIQUE DE L'ACTION SOCIALE S'agissant du registre de l'éducation, cette inflexion d'un rapport individuel à un rapport collectif est clairement apparue dans le réquisitoire dressé à l'encontre de la prévention spécialisée par la commission des maires sur la sécurité33 en faveur d'une prévention plus généraliste. Les élus déploraient notamment les effets, délétères sur le civisme, du monopole des éducateurs de la prévention spécialisée dans la détermination de la marge de tolérance à concéder aux jeunes lors de leur non respect des règles de la vie sociale. Si l'idée d'une marge de tolérance est constitutive de toute action de prévention, inhérente à la gestion de la transgression, en faisant de cette marge le monopole exclusif de leur profession, les éducateurs avaient fini par se définir en opposition aux autres acteurs sociaux. Ils privaient, par exemple, les policiers d'y faire référence dans leur discours,. alors qu'ils y avaient nécessairement recours .dans leur pratique, même si c'était de façon plus discrète que les éducateurs. «Mais surtout - expliquait Michel Marcus, chargé de mission du CNPD - les éducateurs (avaient) fait pour le coup, de la marginalité, une valeur absolue, la seule qu'ils défendaient, la seule qu'ils estimaient digne de promouvoir. »34 Au début des années quatre-vingt, il apparaît clairement «que ce nécessaire seuil de tolérance doit être déterminé en commun avec les autres acteurs. C'est seulement à cette double condition de partager et la tolérance et la limite de la tolérance avec les autres professions que le travailleur social deviendra un agent
33 Commission des maires sur la sécurité, Face à la délinquance: prévention, répression, solidarité, rapport au Premier Ministre, La documentation française, Paris, 1983. Ce rapport est souvent mentionné sous le nom de rapport Bonnemaison, du nom de son président Gilbert Bonnemaison. Il est à l'origine de. la création en 1983 du Conseil National de Prévention de la Délinquance. 34 Michel Marcus, Entretiens avec Jacques Donzelot, in, Jacques Donzelot, Thierry Oblet, Enquête sur la nouvelle politique de prévention, Centre d'Études des Politiques Sociales, 1985, p.127.

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d'intégration sociale et non plus une sorte de vestale de la marginalité.»35 Au cours de cette décennie, en appui sur les conseils communaux de prévention de la délinquance, la politique de prévention apparaîtra comme une tentative exemplaire de l'insertion d'une politique publique dans « une communauté de responsabilité, se donnant donc pour repère non pas l'exécution de tâches préalablement calibrées et définies mais l'adéquation de son action à une situation analysée avec d'autres. »36 Ce souci de faire de la solidarité une affaire publique se retrouve également au sein de la Commission Nationale du Développement Social des Quartiers. « L'action sociale prévient Pierre Saragoussi, ancien secrétaire adjoint de la CNDSQ -ne doit pas demeurer le monopole de certaines professions, d'autres acteurs institutionnels ou économiques doivent avoir leur mot à dire en ce domaine .»37 Les Politiques sociales transversales demandent moins aux travailleurs sociaux de s'investir dans une relation éducative individuelle que d'aider à la formulation des problèmes auxquels se confronte la population dont ils s'occupent, d'éclairer en retour celle-ci sur les différents services mis à sa disposition dans le cadre d'actions collectives complexes. «Les travailleurs sociaux - constate François Dubet délaissent peu à peu un rôle professionnel dont l'image la plus haute était centrée sur la relation interpersonnelle qu'ils pouvaient établir avec chaque jeune. Cette relation existe toujours, on ne voit guère comment elle pourrait disparaître, mais l'image d'un travailleur social organisateur, tourné aussi vers la population du quartier, les élus et les autres
35 Ibid, p.128. 36 Paul Thibaud, Secrétariat d'État au Plan, Entrer dans le )(}(le siècle, Essai sur l'avenir de l'identité française, La découverte, La documentation française, Paris, 1990, p.239. L'expression "communauté de responsabilité" est de Paul Thibaud. 37 Pierre Saragoussi, "L'action sociale dans les quartiers", in Gérer et trans/orlller la ville, Actes du colloque de Valence, "Ensemble refaire la ville" 24-25 janvier 1987, Syros/Alternatives, Paris, 1988, p.66. 27