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Aux origines des Tiers-Mondismes, colonisés et anti-colonialistes (1919-1939)

De
276 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296285484
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RACINES DU PR£SENT
Collection dirigée par Alain Forest

Déjà

paru dans la même collection:
L'Har-

Christian BOUQUET,Tchad, genèse d'un conflit, mattan, 1982, 256 p.
AJ!bert AYACHE,Le mouvement syndical 1919-1942, L'Harmattan, 1982, 300 p.

au Maroc, tome 1 :

CLAUDE LIAUZU

AUX ORIGINES DES TIERS-MONDISMES

colonisés et anticolonialistes en France
(1919-1939)

]jditions L'Harmattan
7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1982 ISBN: 2-85802-232-1

Liste des abréviatiol1s

utilisées

dal1s le texte

A.E.A.R., Association des écrivains et artistes révolutionnaires. A.E.M.N.A., Association des étudiants musulmans nordafricains. A.M.L, Association mutuelle des Indochinois. A.R.A.C., Association républicaine des anciens combattants. C.A.P., Commission administrative permanente. C.A.S.R., Comité d'action socialiste révolutionnaire. C.G.T.V., Confédération générale du travail unitaire. C.V.LA., Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. E.N.A., Etoile nord-africaine. LC., Internationale communiste. LO.S., Internationale ouvrière socialiste. J.C., Jeunesses communistes. L.D.R.N., Ligue de défense de la race nègre. L.LC.A., Ligue contre l'antisémistisme. P .A.L, Parti annamite de l'Indépendance. P.C., Parti communiste. P.C.A., Parti communiste algérien. P.P.A., Parti du peuple algérien. P.S.O.P., Parti socialiste ouvrier et paysan. R.P., La Révolution prolétarienne. S.F.I.C., Section française de l'Internationale communiste. S.F.I.O., Section française de l'Internationale ouvrière (ze Internationale). S.R.L, Secours rouge international. V.LC., Vnion intercoloniale. I.R.M., Institut de recherches marxistes.

A "ant-propos

En 1961, dans «l'atmosphère de catastrophe fade» que subissait la France engluée dans sa dernière guerre coloniale, Sartre incitait les intellectuels à participer à l'histoire de l'homme en se joignant à ceux qui la construisaient. Les Damnés de la Terre faisaient en effet peau neuve, pour eux, mais aussi pour l'Europe et pour l'humanité, prophétisait Fanon. Le Tiers monde - le mot n'avait pas dix ans prenait les couleurs tricontinentales. De Diên Biên Phû en 1954 à l'automne 1975, la périphérie devint le centre d'intérêt d'une partie de la République des lettrés européens. La Chine était la seule à nous permettre - à condition d'en faire l'effort de comprendre notre propre destin. Au Congrès culturel de La Havane, le «cheval sauvage de la création» s'enrichissait au contact des rudes combattants sans crainte d'être domestiqué par les apparatchiki de l'art engagé. Aujourd'hui, le tiers-mondisme est répudié comme ultime ersatz d'une eschatologie socialiste, imaginaire de dissidence ou dissidence imaginaire ici, révolution hérétique, démente ou anti-révolution là-bas. Cette dérive des continents est aussi un décrochage

-

-

de l'état

du monde

et des états

d'âme

-

car celui

qui

dit tiers ne s'y réduit pas, pas plus que l'ancienne Chine à la querelle des rites. De fait, c'est bien, avec l'éloignement de toute convergence anti-impérialiste, de l'effondrement des modèles et des mythes révolutionnaires occidentaux qu'il s'agit. Effondrement qui fournit l'occasion de proclamer une nouvelle mort des idéologies, ou d'entreprendre un ralliement des intellectuels au charme discret du réformisme, après un bon tiers de siècle d'opposition. En attendant que des occidentalistes ou des euro7

péistes les spécialités n'existent toujours pas en Orient aident à rendre compte de nos projections et réductions, l'une des tâches premières de l'histoire est de ne pas abandonner le passé à l'état de table rase de l'amnésie. Une chronologie et une sociologie du tiers-mondisme en France sont donc nécessaires. Car il est profondément présent dans les courants de pensée du dernier quart de siècle. Orphée noir, en lisant dans la littérature de la

-

négritude

«

le chant de tous pour tous », s'inscrivait dans

un ensemble de mouvements qui, à travers les interrogations de l'anthropologie et de l'orientalisme, la remise en question des finalités de tout savoir sur l'autre et la découverte de l'altérité, ont convergé dans un ensemble d'anti-Orients scientifiques et culturels. Ces renouvellements sont liés à l'âge des décolonisations et aux grands affrontements d'un monde éclaté dont l'Europe n'est plus le centre, auquel elle ne paraît plus capable d'ouvrir des perspectives historiques en raison des impasses du communisme à l'Ouest et de sa glaciation à l'Est. Que les intellectuels y aient été particulièrement sensibles est une évidence. Mais les raisons comme les déraisons - de tels entrecroisements demeurent opaques, et il reste à établir la réalité des rapports entre les crises extérieures et les crises et les mutations d'un milieu. Au contraire, le mouvement ouvrier, après la guerre d'Indochine, paraît en retrait. Anticolonialiste et internationaliste par moments, il n'a jamais été tiers-mondiste, sauf dans ses extrêmes minorités. Peut-être ces problèmes ont-ils suscité plus de procès que d'études de processus. Une ethnologie du prolétariat, qui le saisirait aussi comme champ de rapports interethniques, une analyse de la culture ouvrière dans ses relations avec la plus grande France et une mise en lumière de ce qui demeure opaque et occulté dans les relations entre notre société et celles du Sud aideraient à progresser dans ce domaine. Le projet, ainsi situé, ne se prête pas encore à la synthèse et mérite des monographies qui seraient autant de jalons (1).

-

(1) Un ouvrage portant sur les grandes heures tiers-mondistes, s'efforçant de dégager quelques conclusions et d'aller vers une vue plus synthétique est en préparation. Il me faut souligner que le séminaire «Critique du temps présent» de l'Université de Paris VII et ses débats ont nourri ce travail. 8

La période retenue ici concerne l'Entre-deux-guerres. Pour des raisons documentaires, l'accès aux archives étant possible, mais aussi parce que les années 1919-1939 sont à la fois celles des premières percéesanticolonialistes et de l'anti-impérialisme introuvé, et donc par là révélatrices des facteurs conjoncturels et structurels de l'avortement de celui-ci. Elles permettent une mise en perspective du tiers-mondisme, de sa faible épaisseur historique au regard de l'européocentrisme «naturel », triomphaliste ou frileusement replié. Enfin, ces avancées et ces blocages s'effectuent dans une confrontation directe avec les nationalismes et les communismes nationaux naissants. Car des communautés de travailleurs et d'étudiants coloniaux se constituent en métropole. Centre de décision et d'espoir de réformes en 1919, 1924 et 1936, elle est cour d'appel de ses sujets. Détestée ou tentatrice, elle exerce une fascination sur tous, car c'est là que l'histoire progresse, tant l'impérialisme semble maître de la durée. Messali, qui passera sur cette rive de la Méditerranée la plus grande partie de son existence, y vit une «petite révolution » à l'occasion

de la grande grève des cheminots de 1920. « J'ai rencontré des Indonésiens, ainsi que des Indochinois, des Chinois, des Egyptiens, des Syriens, des Destouriens et d'autres encore », écrit-il dans ses Mémoires. On ne saurait mieux rendre ce tricontinentalisme précoce et son creuset. est à l'origine, dès 1921, d'une Union intercoloniale et d'un Paria, qui ont été le vivier militant du Parti annamite de l'Indépendance, du communisme indochinois, de la Ligue de défense de la race noire et de l'Etoile nord-africaine. Le paradoxal nationalisme algérien, enraciné hors de la patrie, dans le prolétariat émigré, compose dans cette situation un complexe idéologique mêlant ouvriérisme et populisme arabo-islamique, qui est son autre originalité. Quant aux intellectuels, très distants envers l'en-bas de leurs communautés, le voyage de France leur fournit les armes de l'Occident, et ils effectuent le stage de formation qui fera bientôt d'eux les élites du Tiers monde en gestation. Paris est l'une des étapes et l'une des. clefs de leur marche vers le pouvoir. Tels sont les principaux thèmes abordés ci-dessous à propos des origines du tiers-mondisme, de manière très partielle, dans un diptyque:

n

9

impasses de l'anti-impérialisme, - nationalisme et communisme des colonisés en France.
Claude Liauzu

-

10

I
IMPASSES DE L' ANTICOLONIALISME

Impasses, car le Parti communiste ne parvient pas à s'engager dans une action cohérente, avant que son grand tournant de 1936 ne réduise l'anti-impérialisme à un faible contre-courant animé par les minorités révolutionnaires. Cette adhésion de la société française à la colonisation, ou son indifférence profonde envers l'outre-mer, est éclairée par les courants de pensée dominants chez les intellectuels, à gauche également. Plutôt qu'un récit d'événements connus, il a paru préférable d'étudier plus précisément des problèmes moins fouillés. Ce texte est donc allusif sur ce qui est déjà acquis.

11

1
LE PARTI COMMUNISTE OU L'ANTI-IMP13RIALISME INTROUV:e

La production concernant cette question est surabondante, et si elle relève souvent d'une histoire procès ou plaidoyer, de nombreuses recherches ont aussi éclairé les données stratégiques et théoriques de l'action communiste, étudié ses moments importants le Rif et le Front populaire - et analysé ses principaux maillons, le monde arabe et l'Indochine. Ce travail veut donc apporter quelques compléments aux informations ainsi accumulées, en exploitant surtout la documentation interne de la Commission coloniale du parti. Trop difficilement accessible, celle-ci ne recèle pour-

-

tant aucun « grand secret ». Bien sûr, parce que les décisions sont prises ailleurs. Mais, précisément, les archives d'un organisme qui constitue une articulation déterminante dans la hiérarchie entre le pouvoir et le militantisme mettent en lumière divers niveaux des problèmes: elles révèlent les contradictions entre ligne générale et situations particulières, Internationale et nationalismes, communistes français et colonisés. La campagne contre la guerre du Maroc première percée anticolonialiste dans l'histoire ouvrière et ses dérapages marquent les limites du double front où le Komintern voyait une pièce maîtresse de la lutte révolutionnaire à l'échelle mondiale. Les difficultés d'émergence d'un mouvement de masse sur ce terrain, évidentes à travers l'histoire de la Ligue anti-impérialiste, permettent de préciser les interrogations. Entre ce qu'on appelle

-

-

le « léninisme », la genèse du tiers-mondisme et le mouvement ouvrier blocages? français, quelles convergences et quels 13

L'ANTICOLONIALISME

DEVIENT

ACTION

Quand la S.F.I.O. se réunit le 25 décembre 1920, elle n'a pas de véritable tradition de lutte anticolonialiste, et dans ce domaine la nuit ne finit certes pas à Tours. Dans les comptes rendus des débats préparatoires publiés par l'Humanité, le problème est presque entièrement ignoré (1). Il est marginal aussi dans les travaux du congrès, en dehors de l'intervention de Nguyen Ai Quoc. Aussi, les inquiétudes exprimées à la Chambre des députés par les élus de l'Algérie, Morinaud et Thomson, devant «le crime de haute trahison contre la patrie» que serait l'adhésion des indigènes à la Ille Internationale, se révèlent-elles sans fondement. C'est ce qu'explique Charles-André Julien: si les fédérations algériennes rallient Moscou, elles ne comptent pratiquement pas de Musulmans dans leurs rangs, et elles ont mandaté leur délégué pour affirmer nettement leur opposition à tout nationalisme (2). Deux ans après, le Bulletin communiste publiera
(1) Dans l'Humanité, le Congrès des peuples d'Orient de Bakou n'a suscité qu'un faible écho, en dehors de l'article que lui consacre Paul Louis le 15 septembre. La commission coloniale de la S.F.I.O., créée en 1918, intervient peu activement dans la préparation du Congrès de Tours, si l'on en croit aussi bien la presse que les documents rassemblés par J. CHARLES, GIRAULT, TARJ. D. TAKOVSKY C. WILLARD, Congrès de Tours, Editions sociales, et Le 1980. Au contraire, au Congrès de Halle du S.P.D., le 4 octobre 1920, Zinoviev a dû justifier, devant une assemblée peu favorable, l'appel à la « guerre sainte» de l'Internationale. Cf. dans le n° 12 de la Revue communiste (février 1921) le discours de Zinoviev à Bakou, et dans le Bulletin communiste de 1921, p. 417, son intervention au Congrès de Halle. Notons que ces informations ne paraissent qu'après Tours. (2) Sur le confusionnisme régnant dans le parti à Tours, cf. Ch.-R. AGERON, Les communistes français devant la question « algérienne », in : Politiques coloniales au Maghreb, P.U.F., 1972. Ch.-A. Julien - nommé délégué permanent pour l'Mrique du Nord par le Congrès de Strasbourg le 6 février 1920 - doit rectifier dans l'Humanité des 1er et 7 janvier 1921 l'interprétation que le journal a donnée du choix des fédérations algériennes en faveur de la Ille Internationale: celles-ci l'ont chargé « de signaler au congrès les dangers des révoltes indigènes ». Quelques mois plus tard, l'enquête d'opinion qu'il effectue en Al~érie confirme le refus général de la huitième condition et le poids du communisme petit-blanc, cf. Ch.-R. AGERON, cit. op. 14

-

sans réagir la résolution du congrès interfédéral tenu à Alger le 22 septembre 1922 condamnant comme «erreur absolue» le mot d'ordre d'indépendance de l'Afrique du Nord lancé par l'Internationale (3). C'est pourtant dans cette période de l'anticolonialisme dans les limbes qu'est mis sur pied un Comité d'études coloniales au printemps 1921. Le Comité d'études coloniales (1921-1924)

-

Ses activités, qui ont laissé peu de traces, n'ont eu qu'un faible impact (4). Elles paraissent se limiter en 1921 à une tournée de propagande en Afrique du Nord et à la préparation d'un rapport au Congrès de Marseille. Rapport qui n'a pu être discuté, malgré l'insistance de Nguyen Ai Quoc pour que «le parti étudie et organise la politique coloniale communiste» (5). Faut-il voir dans cette protestation une critique du fonctionnement du Comité et de sa doctrine? Si tant est que celui-ci en ait t1Ile, elle présente le colonisé comme un fardeau du prolétaire blanc et les Colonies comme des réserves de la contre-révolution, soumises séculairement aux dominations étrangères, au fatalisme ou au fanatisme religieux. Vaillant-Couturier dresse le même constat dans une série d'articles consacrés à l'Algérie (6). « L'Appel à nos frères indigènes », lancé par le P.C.F. le 2 janvier 1922, circonscrit étroitement les forces historiques et les zones d'initiatives dans l'Hexagone. «Le
(3) Bulletin communiste des 7 et 14 décembre 1922. (4) Sa création est sans doute due à des militants originaires des colonies, qui au même moment constituent l'Union Intercoloniale. Le Comité d'études coloniales paraît n'avoir qu'une existence informelle avant l'été 1921 : le premier article qui lui propose des perspectives date du 7 juillet 1921 dans le Bulletin communiste, et à cette date, ses animateurs français, Ch.-A. Julien et Vaillant-Couturier, participent aux travaux du lU. congrès du Komintern. (5) Lors de la séance du 25 décembre 1921. (6) Dix articles publiés dans l'Humanité du 14 avril au 9 juin 1922 après sa mission en Algérie et en Tunisie où, comme le note Ch.-R. Ageron, il a surtout vu et entendu l'Mrique du Nord des colons. L'article qu'il fait paraître dans L'Avenir social de Tunis est très en deçà des analyses et des positions adoptées par la fédération communiste du protectorat, cf. Claude LIAuzu, Naissance du salariat et du mouvement ouvrier à travers un demisiècle de colonisation, Thèse de doctorat d'Etat, 1978. 15

jour où, grâce à la réussite du grand changement que nous préparons, nous serons devenus libres, votre misère et votre déchéance prendront fin. VOUS pourrez alors vous diriger vous-mêmes et le produit de votre travail sera pour vous. Nos relations avec vous seront des relations de solidarité et d'alliance» (7). Dès mai 1921 pourtant, dans la Revue communiste, Nguyen Aï Quoc et un révolutionnaire coréen, Hetza, inversent ces rapports: une «force colossale» grandit en Asie, dont le communisme a pour fonction d'aider le développement (8). Effort qu'il n'a pas commencé en France et dans son empire. Sur ce point également, s'opposent deux conceptions : le Comité doit-il être organisme d'études ou centre d'action (9) ? Sans qu'il soit possible de les délimiter clairement, deux lignes se dessinent donc (10). Dans l'indifférence toujours aussi générale du parti, que confirme le Congrès de Paris, Hadj Ali, Bloncourt, Nguyen /û Quoc et Ralaimongo dénoncent, le 16 octobre 1922, les carences qui ont permis non seulement la révolte de la section de Sidi bel Abbès contre l'Internationale mais encore la censure par l'Humanité de l'Appel pour la libération de l'Algérie
(7) Archives du ministère des Colonies, Slotfom III/2. Il est difficile de connaître exactement les auteurs du rapport du Congrès de Marseille et de l'Appel. On a peine à croire cependant que Nguyen Aï Quoc ou Hadj Ali y aient contribué, bien qu'ils soient membres du Comité d'études coloniales. (8) De même, Maurice HEINE,dans ['Humanité du 9 mai 1922, critiquant les analyses de Vaillant-Couturier, souligne que la conjugaison des forces ouvrières et colonisées est indispensable. Guilbeaux développe cette idée sous le titre «l'Orient libérateur" de l'Europe» dans le Bulletin communiste du 6 janvier 1922. (9) Cf. sur ce problème Ch.-A. JULŒNdans le Bulletin communiste du 7 iuillet 1921, qui définit le Comité comme un organisme d'études, et le 22 juillet la réponse de Marcel Ollivier, qui considère que le P.C. doit aller aux masses des Colonies. La seule réalisation notable du Comité en 1922 est l'ouverture de la rubrirégulière jusqu'au 1er novembre puis très irrégulière. Ses principaux rédacteurs sont Ulysse Leriche, secrétaire du Comité jusq!!'en janvier 1923, Robert Louzon, Octave Dumoulin et Nguyen Aï Quoc. (10) Les noms de Marcel Ollivier et de Maurice Heine montrent l'ouverture de la gauche au problème colonial, mais il ne semble pas que celle-ci intervienne autrement sur cette question, ni au Congrès de Marseille, ni à celui de Paris où les autres problèmes et les crises du P.C. dominent. 16

que hebdomadaire

«

L'Humanité aux Colonies» à partir du 11mai,

et de la Tunisie lancé le 20 mai 1922. « Une honte », proteste Robert Louzon (11). Si l'on ajoute à ces noms ceux de Larribère et de Abd el Aziz Menouar, on a dressé le maigre effectif des principaux animateurs d'une œuvre sisyphéenne. Ils ont en commun une connaissance concrète des réalités et une expérience militante acquises soit dans l'Union intercoloniale, que nous étudierons plus loin, soit en Afrique

du Nord. Colonisés ou

«

colons », ce sont donc des colo-

niaux et des anticolonialistes, dont l'adhésion au communisme a été déterminée par la se condition. Les débats d'historiens sur les origines du P.C., sur

le rôle des Jeunesses dans la

«

deuxième scission» et la

campagne contre le Rif ont laissé dans l'ombre cette période et ces précurseurs de l'anti-impérialisme. Ils sont pourtant loin d'être négligeables, d'autant plus que le 4e Congrès du Komintern, à travers l'affaire de Sidi bel Abbès, pèse pour la première fois sur les orientations de la Section française de l'Internationale communiste d'outre-mer (12). A la suite de la Résolution sur la question française, le Conseil national de janvier 1923 prend donc un certain nombre de décisions: restructuration du Comité

colonial, réouverture de la tribune

«

L'Humanité aux Co-

lonies », lutte contre les «préjugés de race» dans les rangs communistes et travail en direction de l'immigration algérienne. En janvier 1924, le Congrès de Lyon fait enfin un sort à ces problèmes, et le rapport dégage d'un épais brouil(11) Dans le Bulletin communiste de janvier 1923.Louzon est l'un des fondateurs de la fédération communiste de Tunisie. Il est expulsé du protectorat au début de 1922pour avoir lancé une

presse révolutionnaire

doute et engagé la fédération dans le soutien au mouvement national. On sait que la section de Sidi bel Abbès symbolise le communisme colonial, esclavagiste, depuis que Trotsky l'a excommuniée lors du 4" Congrès de l'Internationale. La Section, en effet, rejette la 8" condition d'adhésion à l'LC., qui exige le soutien effectif des mouvements nationalistes. En Algérie, ce serait un retour à la barbarie et aux guerres de religion, affirme-t-elle. (12) On a retenu, bien sûr, les foudres de Trotsky, mais les coloniaux aussi s'expriment à Moscou, qui joue le rôle d'instance d'appel. Ainsi, le délégué tunisien, Tabar Boudemgha, qui, outre son intervention au Congrès, élabore un projet de refonte de la Commission d'études coloniales: composée à égalité de métropolitains et «d'indigènes », elle serait directement rattachée à l'Internationale.

-

en arabe

-

la première dans l'empire sans

17

lard théorique

« faut toucher»
«

au moins un axe : c'est l'indigène

pour en faire un « facteur révolution-

qu'il

naire ». Quelques mois plus tard, Abd el Aziz Menouar intervient devant le Conseil national de juin 1924 pour

demander
Celle-ci, et l'attente importance des textes

en effet, éclipsée par l'occupation de la Ruhr de la révolution allemande, prend alors une nouvelle. Outre la littérature antimilitariste, destinés aux ouvriers maghrébins en métroFabrica -l'
« Usine»

plus d'attention à la question coloniale».

pole, en particulier

C.G.T.U. pour la manifestation du 1er mai 1924, sont diffusés. Cette propagande et un début d'implantation préparent les congrès des travailleurs nord-africains qui se tiennent en novembre. Enfin, à l'occasion des législati-

-

et l'appel

de la

ves, Hadj Ali est présenté par le P.C. comme

«

candidat

colonial ». Progrès réels, mais ils restent le fait d'une poignée d'activistes, quasi marginaux, qui doivent les imposer et se heurtent au désintérêt des responsables, voire à leur résistance plus ou moins sourde (13). La délégation qui se rend au -se Congrès du Komintern ne comprend aucun colonial, ce qui lui vaut de nouvelles semonces (14). C'est sans doute alors que Doriot se voit confier l'ensemble du travail anti-impérialiste. En août 1924, le Bureau politique le charge de la question coloniale et de la campagne contre la guerre du Maroc (15). C'est l'heure des Jeunesses communistes, dont le congrès de novembre 1924 souligne fièrement l'avance acquise sur ce terrain par rapport au Parti. La Commission coloniale (1924-1934)

Une relève militante s'effectue donc, d'autant plus lourde de conséquences que .les anticolonialistes des dé(13) Ainsi, la candidature de Hadj Ali est difficilement acceptée par les communistes du deuxième secteur, et sans doute, l'initiative du 1ermai 1924est-elle due à Abd el Aziz Menouar et Hadj Ali plus qu'au bureau de la C.G.T.U. La correspondance de la Commission coloniale avec Amter. et Nguyen Aï Quoc à Moscou fait en effet état de nombreux désaccords: on sait que l'Humanité a tronqué L'Appel de l'Internationale au prolétanat français et aux peuples coloniaux en gommant ces derniers, et sa censure envers les textes coloniaux serait fréquente. (14) De Manouilsky et de Nguyen Aï Quoc. (15) Réunions des 11 et 18 août 1924. Le Comité d'études est transformé en Commission coloniale. 18

buts ont rompu ou rompent avec le P.C. (16). Pendant une décennie, ce sont les cadres issus des Jeunesses qui assureront la direction de la Commission, où Doriot jouit longtemps d'une autorité parfois mal définie mais évidente. Si, à partir de 1927, il n'apparaît plus directement dans le fonctionnement de l'organisation, c'est lui qui présente en 1930 devant le Comité central le rapport sur le travail colonial destiné à relancer celui-ci.

1 - Le centre de la lutte anticolonialiste
L'esprit et le style de la bolchévisation définissent un cours nouveau, et la restructuration entreprise est d'abord une centralisation. La Commission - puis Section centrale - désignée en principe par le Bureau politique dépend directement de Moscou (17). Elle assume les grandes orientations politiques et se dote de sous-commissions, mises en place entre septembre 1924 et 1926, qui se répartissent les tâches pratiques et effectuent la liaison avec les organisations nationales - Parti annamite de l'Indépendance, Etoile nord-africaine et Comité de défense de la race nègre, où sont créées des fractions communistes ainsi qu'avec les immigrations et les territoires d'outre-mer (18). Chaque fédération, section et cellule concernée par le problème colonial est censée constituer aussi une commission (19). La C.G.T. Unitaire décalque ce schéma et son responsable colonial est également membre de la Commission du parti. Celle-ci se voit assigner des fonctions qui en font le centre de la lutte à l'échelle de l'Empire. Organisme

-

(16) Charles-André Julien, en raison de son appartenance à la franc-maçonnerie et à la Ligue des Droits de l'Homme, est exclu en janvier 1923. Il est vrai que, dès 1921, il avait démissionné de ses responsabilités au Comité d'études coloniales. Ulysse Leriche, qui en 1922avait été secrétaire du Comité, quitte le parti pour les mêmes raisons. Robert Louzon rejoint La Révolution prolétarienne. Avec Larribère enfin, qui rentre en Algérie, le travail anticolonial perd aussi un de ses militants les plus compétents. (17) C'est l'Internationale qui désigne les responsables, Doriot et Ferrat au moins, et c'est elle aussi qui impose les purges. (18) Le nombre des sous-commissions est de trois: indochinoise, nord-africaine, antillaise et nègre. (19) Les seules qui ont eu quelque activité, et par intermittence en 1926, 1929 et 1934 surtout, sont celles de Marseille et de la Seine. 19

d'étude, elle rassemble la documentation nécessaire pour les interventions des parlementaires, pour les campagnes de presse et pour les réunions, auxquelles ses orateurs participent. Elle assure aussi l'information et l'éducation des cadres (20). A cette agit-prop métropolitaine s'ajoute la littérature destinée aux colonisés. Tracts, brochures, presse noire, indochinoise et maghrébine, en quoe ngu et en arabe sont imprimés rue de la Grange-aux-Belles, à Lille et à Marseille (21). Leur acheminement et les liaisons avec l'outre-mer passent par les plaques tournantes de Marseille, Le Havre et Bordeaux, grâce à un appareil semi-clandestin, composé par les cellules de ports et de navires, la C.G.T.U. et les Cercles de marins (22). C'est encore la Commission qui élabore les programmes des partis nationalistes constitués à la fin de l'année 1926 et tranche de la ligne, des alliances et des tournants, d'Alger à Saigon. C'est elle également qui fournit aux organisations communistes locales leurs délégués et instructeurs et a pour tâche, à partir de 1929, la création de partis communistes nationaux (23). Ensemble impressionnant qui, en raison de la faiblesse du communisme britannique, confère au P.C. la responsabilité du front anti-impérialiste majeur. Celle-ci n'a été que très partiellement et très inégalement assumée.

(20) C'est l'objectif d'un Bulletin colonial interne, polycopié, dont trois numéros seulement semblent avoir paru: le 15 août 1929,en mars-avril et novembre 1932.A partir de 1934,les Cahiers du Bolchevisme publient un supplément colonial mensuel, qui disparaît en 1936. (21) L'A.B.C. du communisme est traduit en quoc ngu en 1931. A partir de 1927,avec la série des Drapeaux rouges (<< Al Alam al Ahmar »), pénètre en Afrique du Nord une presse en arabe, celle éditée en Tunisie en 1922 ayant disparu rapidement en raison de la répression. Les journaux du PA.!. et de l'E.NA sont aussi imprimés et subventionnés par le P.C. jusqu'en 1928. (22) Les Cercles de marins sont ouverts en avril 1927 à Marseille, en mai à Bordeaux, et la même année au Havre. (23) Selon les décisions du 6" Congrès de l'!.C. en 1928, qui concernent en particulier l'Algérie et l'Indochine. Si en Asie la tutelle du P.C.F. est moins directe qu'en Afrique du Nord, quand les liaisons des Indochinois avec la Chine sont supprimées par la répression, dans les années trente surtout, elle redevient déterminante. 20

2

-

La Commission

coloniale:

contradictions

et crises

La pauvreté de ses moyens, qui n'ont jamais été au niveau des exigences, limite ses activités (24). Mais la principale faiblesse du travail anticolonial tient au nombre de ses cadres, une poignée de spécialistes (25). Leur usure, même dans un parti où elle est la règle, surprend. La Commission coloniale a vu se succéder treize responsables entre 1921 et 1939 et cinquantesix militants entre 1922 et 1932 (26). Si la répression en 1925-1926 et le 1er août 1929 surtout ne l'épargne pas, elle subit plus encore les contrecoups des crises que traverse le P.C. - éviction des francs-maçons et des membres de la Ligue des Droits de l'Homme en 1923, rupture des syndicalistes révolutionnaires en 1925, affaire BarbéCélor. Pendant trois années, de 1929 à 1931, elle n'a ni

secrétariat ni liaison avec le Bureau politique.

«

Les évé-

nements ont contraint le parti à utiliser ses forces à d'autres postes », explique Doriot au Comité central de 1930 (27).
(24) Cf. Institut de Recherches marxistes, bobine 541/80. Le seul budget connu de la Commission coloniale, en date du 8 dé. cembre 1932, pour onze mois de l'année, s'élève à 70258 francs, dont: - 34278 pour l'Algérie (dont une subvention mensuelle de 2 700 francs à la région), - 6 500 francs pour le travail parmi les Noirs, - 29 450 francs pour ladépenses n'apparaissent-elles pas, tels Commission coloniale. Sans doute, d'autres les salaires des permanents et les subventions aux journaux, et il est impossible de les chiffrer. Au total cependant, ces ressources sont insuffisantes. Un rapport du 25 octobre 1926 signale qu'il a fallu renoncer à envoyer un délégué en Indochine faute de fonds, et en mai 1927, l'impression des Drapeaux rouges en arabe est suspendue pour les mêmes raisons. (25) C'est ce que souligne Doriot au Comité central de décem. bre 1930 : «On peut dire que toute l'activité du parti sur la question coloniale repose sur la section coloniale lorsqu'elle est organisée, et sur un, deux ou trois camarades lorsqu'elle est désorganisée.» Le nombre de permanents a pu atteindre cependant entre 1926 et 1928 la dizaine, sur un total de cent cinquante politiques, selon Ph. ROBRlEux,Histoire intérieure du Parti communiste, Fayard, 1980,p. 306. (26) En 1926, aucun des animateurs des années antérieures ne se retrouve dans la Commission. En 1921,un seul des membres de la Commission de 1926 est encore présent: l'Algérien Marouf, les autres relèves se situent en 1933 et 1936. (27) Cormon, chargé en 1929 de l'Humanité et de la Section coloniale, abandonne celle-ci. André Ferrat, lui aussi, assure à la fois la direction du travail colonial et la rédaction de l'Humanité. 21

C'était avouer le statut mineur de la Commission. Les contradictions entre cette réalité et l'ampleur des problèmes qui se posaient outre-mer, entre le pouvoir de l'appareil et ses compétences réduites face à la complexité des questions dont il avait la charge suscitent à plusieurs reprises des tensions entre coloniaux et Français. Elles se focalisent en 1926 contre la centralisation, critiquée comme autoritaire par les Noirs et les Maghrébins, qui mettent en cause la nomination des responsables par le Bureau politique. la prééminence des métropolitains et la répartition des tâches entre la Commission centrale et les sous-commissions; ces dernières, réduites à l'exécution des décisions, devraient au contraire bénéficier d'une large autonomie leur permettant des initiatives adaptées à la diversité des situations (28). De tels désaccords sont évoqués fréquemment, en particulier lors du Comité central de 1930 par Nguyen Van Tao, qui proteste contre le cantonnement des coloniaux dans des fonctions de documentation ou de propagande à l'heure où, devant le développement des luttes indochinoises, le P.C.F. a révélé ses carences (29).
(28) S'opposent à cette centralisation tous les Maghrébins et les membres de l'Union Intercoloniale : Sarotte, Bloncourt, SaintJacques, Rosso. Ces oppositions, où les composantes personnelles ne sont pas négligeables, remontent à celles qui sont apparues au 6" Exécutif de l'LC. entre Hadj Ali et Doriot. Elles recoupent aussi la crise du parti français certains coloniaux « jouant» Sémard contre Doriot - et les clivages entre la gauche et la droite, entre «abdelkrimistes» et adversaires du mot d'ordre d'indépendance et de fraternisation. Si beaucoup d'éléments de ce conflit nous échappent, il est révélateur des contradictions entre centralisation et volonté d'autonomie des militants coloniaux. (29) Institut de Recherches marxistes, bobine 56/382, lettre de Nguyen Van Tao au Comité central de décembre 1930. «Pendant toute cette dernière période, notre travail colonial est tout à fait défectueux. Alors que des événements capitaux se déroulent dans les différentes colonies de l'impérialisme français, nous ne nous sommes pas montrés à la hauteur de notre tâche, celle de soutenir la lutte de nos frères opprimés et de démasquer de toute notre énergie les entreprises de brigandage et d'assassinat des colonialistes. «Prenons deux exemples principaux parmi tant d'autres. «D'abord le centenaire de l'occupation de l'Algérie, événement historique très important dont il est inutile d'insister sur la signification,' pratiquement, nous n'avons rien fait, absolument rien. Alors que toute une propagande acharnée a été menée par la bourgeoisie pour faire l'apologie de ses cent ans de crimes, nous avons laissé passer sous silence une telle question. « Pour l'Indochine, c'est encore pire. Depuis bientdt un an,

-

22

Les réponses,

qui prennent

le plus souvent la forme

de critiques contre la « faiblesse politique, et idéologique
des indigènes », deviennent une disqualification stéréotypée dans les années trente. On peut y lire le discours de légitimité de bénéficiaires d'une promotion militante accélérée, imbus de la vulgate des écoles centrales et internationales (30). Cette langue de bois masque mall'impréparation à affronter les difficultés et les réalités coloniales. De telles conditions conduisent à forcer les faits et les hommes (31). Les crises s'achèvent de plus en plus fréquemment par des ruptures, des sanctions ou des exclusions, à l'époque des mannequins et du soupçon. C'est bien le soupçon de «déviations de toutes sortes» qui justifie l'affiliation des coloniaux aux cellules
la révolte gronde dans cette colonie. Une véritable guerre se déroule dans le Nord-Annam. Un état de siège en règle, des bombardements massifs, des exécutions capitales, des déportations en masse, telle est la situation de l'Indochine. L'impérialisme français s'y livre tranquillement à ces massacres. Nous nous taisons. Notre presse enregistre ces nouvelles comme de simples faits divers. Pourtant il est dangereux, il est coupable d'habituer le prolétariat aux crimes de l'impérialisme... « ... Après le & Congrès mondial de l'I.C., le parti a fait un pas en avant en introduisant dans la section coloniale des représentants des différentes colonies. Mais cette représentation formelle ne doit plus exister. Il est nécessaire que chaque camarade colonial ne soit plus un membre technique de la section pour découper les journaux ou classer les dossiers, ou faire des envois de matériaux. Il faut qu'il soit un camarade qui participe politiquement, avec toute sa responsabilité, dans le travail politique de notre section coloniale. Les camarades coloniaux ne doivent pas être des techniciens, mais il doivent désormais être des collaborateurs responsables auprès du secrétaire de la section. Car c'est une pure blague que de prétendre qu'un camarade secrétaire puisse s'occuper à bien de toutes les colonies.» (30) Les conflits ont parfois aussi des allures et des motivations étroitement matérielles: privilèges de tel secrétaire de la Commission, inégalité des salaires... (31) La «lettre des 250» qui définit les nouveaux bolcheviks paraît, à la lumière des documents de la Commission coloniale, particulièrement lucide. «Lesté d'un léger bagage de lieux communs, tel ou tel jeune militant, ayant encore tout à apprendre, n'est-il pas brusquement investi de toute-puissance? Le voilà qui tranche les questions les plus délicates... juge sommairement des hommes et des choses... catalogue les membres du parti, surveille bluff devient une pratique régulière, les délégués et les instructeurs « gonflant» systématiquement les bilans de leurs missions et la Commission coloniale adressant à l'Internationale des rapports où l'autocritique et l'autosatisfaction composent un curieux mélange. 23

le moral, poursuit les suspects... » S'il n'est pas chose nouvelle, le

du P.C.F. et le refus de créer des organisations nationales indépendantes (32). Pourtant, à travers ces contradictions, le parti français a été le principal centre de formation de la génération fondamentale du communisme outre-mer (33). Il a été également l'appui indispensable de l'Union
(32) Le 6e Congrès de l'LC. décide la création de partis communistes nationaux. objectif rappelé par la thèse sur le travail du P.C.F. dans les Colonies du 16 décembre 1929. Le P.C. indochinois se constitue sur place en 1929, et dans la région algérienne l'effort prioritaire tend à 1'« arabisation» du parti et des syndicats et à la mise sur pied d'une C.G.T A. en 1930. En métropole, à partir de juin 1928. est publié le Lao Nong «L'Ouvrier et le Paysan ». mais le P.C.F.. s'il accepte la formation de groupes de langues. refuse la constitution d'un parti indochinois indépendant en France et affecte les militants à ses cellules. Il le justifie par le souci d'éviter des déviations «nationalistes et sectaires », et très concrètement par les progrès des trotskytes dans l'immigration vietnamienne. Sur ce point, les documents de police utilisés par D. HEMERY, «L'immigration vietnamienne en France », Mouvement social, janvier-mars 1975, sont confirmés par ceux de la Commission coloniale. (33) Parce qu'il est un parti-école, et parce qu'il décide des élèves envoyés à Moscou. En France, trois écoles ont été ouvertes aux coloniaux : riens:

Nguyen The Truyen y enseignent, mais le programme, très ambitieux, n'a pu être respecté. Apparemment, il n'y a pas de participation d'élèves d'outre-mer à l'école de Clichy; - en 1931, de nouveaux cours sont organisés pour quelque trente Nord-Africains par Saïdoun, rentré de Moscou; mais en désaccord avec la Commission coloniale, qui lui reproche de faire de «la haute théorie », il perd son poste de permanent. En octobre 1932, Marouf et Ammar suivent la Se école ré~onale de la Région parisienne. Il est difficile de dresser la hste complète des élèves des diverses promotions de l'Ecole léniniste internationale de Moscou (1924, 1927, 1930 et 1932) et de l'Ecole internationale des jeunes (quatre promotions entre 1928 et 1932 où on ne compterait qu'un seul Algérien). Au total, quarante-sept Vietnamiens, et une vin~taine de Maghrébins auraient suivi cet enseignement, six TunisIens, dont Hassen Saadaoui, Ali Djrad, Ferid, et treize Algériens: Mohamed Badsi, Ben Ali Boukort, Ben Lakhal, Boualem (Belarbi Sidi Ali), Salah Bouchefa, Larbi Bouhali, Mahmoud Latreche, Ali Mira, Rabah Oussidhoum, Yahia Saïdoun, Si Ahmed Belarbi, Mustapha Yelles. Autres stages à Moscou, les congrès: y ont participé deux Tunisiens en 1922 et 1928 et trois Algériens en 1928. Les noms cités montrent la part du P.C.F. dans la génération qui assure l'implantation première des communismes nationaux. 24

- BobignyAli. Ali. Ben Lakhal ; accueille cinq. dont trois Algéen novembre 1924en Hadj - une école spécifiquement coloniale fonctionne à partir de février 1925,suivie par cinq ou six Maghrébins. Ali. Ben Lakhal et

intercoloniale et des partis nationalistes révolutionnaires, le Parti annamite de l'Indépendance et l'Etoile nordafricaine, dont la création et le développement se sont effectués dans son orbite. En 1929, 17 des 28 membres du Comité central de l'E.N.A. sont aussi membres du P.C. Histoire qui ne saurait être réduite à celle d'appareils, car l'anticolonialisme, à partir de 1924, devient action, et ses acquis comme ses blocages sont à rechercher aussi dans les luttes où il prend corps. Le Rif (1924-1926) : les limites de l'action an ti-impérialiste En quoi la campagne contre la guerre du Rif, premier mouvement de masse anticolonialiste, enrichit-elle la tradition révolutionnaire française, dans queUes limites? Malgré ses insuffisances, souvent soulignées, elle élargit l'espace de l'antimilitarisme et de l'antipatriotisme, restés jusqu'alors à usage étroitement métropolitain. Ainsi, pour la C.G.T. d'avant 1914, les colonies étaient - non sans ambiguïté terres à galons ou à biribis (34). Mais le discours anarcho-syndicaliste, dans la violence des dénonciations de ces réalités, en masque d'autres, plus déterminantes sans doute: le grand grief ouvrier envers l'armée d'Afrique, école de coup d'Etat et de répression, si fort encore au début du siècle, tend à s'estomper. Bien plus, dans les années vingt, c'est la piétaille coloniale qui semble supplanter les Cavaignac et les Bugeaud dan~ les obsessions du parti communiste naissant (35).

-

(34) A la veille de la grande guerre,

«

l'affaire Rousset et Aer-

noult» donne un regain de vigueur aux campagnes contre les bagnes militaires. Les Colonies qu'elles décrivent imposent cependant plusieurs lectures: elles n'apparaissent que comme élément négatif, punition par l'éloignement (Biribi, c'est «làs-bas en Afrique»), par la brutalité de la nature et par la sauvagerie des hommes, dans les rares mentions qui sont faites de ceux-ci. Sans doute, l'indigène est-il aussi victime dans le Biribi de Darien, mais c'est un cas exceptionnel. Il est vu plus souvent comme garde-chiourme ou tortionnaire, ainsi lors des assassinats d'évadés. Ces images polysémiques, si elles peuvent être interprétées comme anticolonialistes, contribuent aussi par certaines de leurs connotations à un racisme diffus. (35) L'armée noire de Mangin peut fournir «des instruments aveugles pour opprimer et écraser le prolétariat d'Europe », sou25

Surtout, avant 1925, la grève générale contre la guerre n'est pensée que dans l'univers européen. Parmi les réponses à l'enquête du Mouvement socialiste sur «l'idée de patrie et la classe ouvrière» en 1905, une seule fait allusion à ~'utilisation de l'arme suprême du prolétariat en cas de conflit « même colonial» (36). Lors de la lutte contre l'occupation de la Ruhr s'amorce, il est vrai, un travail dans les troupes indigènes (37).

ligne le rapport du Comité d'études coloniales au Congrès de Marseille de décembre 1921, et c'est un leitmotiv. L'Humanité s'inquiète de la présence de trois régiments coloniaux dans Paris le 23 décembre 1921 : «y -aura bon pour les grèves! Mais les frères noirs marcheront-ils?» Les documents montrent que la question coloniale est abordée d'abord à travers le danger contrerévolutionnaire que représentent les troupes coloniales, et les analyses qui leur sont consacrées viennent de l'LC. Mais des textes théoriques à cet article de l'Humanité, il y a changement de plan vers les stéréotypes racistes. Il n'est pas sans intérêt de souligner que ce thème recule lors des campagnes anticolonialistes. Au contraire, il reparaît à partir de 1934. A la base, les réactions contre les «Maures» enrôlés dans le camp franquiste sont vives si l'on en croit les Mémoires de Messali et El Duma, l'organe de l'Etoile nord-africaine. Car entre le retour de l'Algérie des colonels dans l'actualité, ou des colonels d'Algérie dans la politique métropolitaine, qui clôt l'histoire coloniale française, se situent les inquiétudes du Front popu-

Ombres du fascisme sur l'Afrique du Nord, p. 17, signale que la légion étrangère installée à Sousse est une «bandera d'Httler », dont les officiers sont des Russes blancs, et décrit, p. 25, les préparatifs d'un putsch au Maroc. (36) Cf. BÉDARIDA, «Perspectives sur le mouvement ouvrier et l'impérialisme en France au temps de la conquête coloniale », Mouvement social, janvier-mars 1974,p. 80. Les études de J.-J. BECKER, carnet B et 1914 : comment les Le Français sont entrés en guerre, F.N.S.P., 1977, montrent que les guerres coloniales sont si exotiques dans la pensée des militants révolutionnaires que les répétitIOns de la greve générale se font à blanc, et non en 1907ou 1911lors des crises marocaines. J. BLANC, L'idée antimilitariste dans les milieux anarchistes et syndicaux en France de 1919 à 1924, confirme par son silence sur ce point que le problème colonial est entièrement ignoré. (37) Des dizaines de milliers d'exemplaires de la Caserne coloniale - En Cazerna - ainsi que des tracts en arabe ont été diffusés. L'un des condamnés de Mayence est l'Algérien Ben Lakhal. Cf. L'Internationale communiste des Jeunes en lutte contre l'occupation de la Ruhr et la guerre, 1924,p. 41, par Voia VouÏovitch. On ne saurait cependant exagérer l'importance des troupes coloniales dans les préoccupations du parti et des jeunesses avant le Rif. La brochure de Doriot, L'armée et la défense du capitalisme, Lib. de l'Humanité, 1924, p. 36, n'a pas de véritable plateforme sur ces problèmes. 26

laire, nourries du pronunciamento de Franco. Ainsi G. PÉRI dans

1-

De l'antimilitarisme

à la lutte contre la guerre du Rif

L'Avant-Garde permet de comprendre la part des héritages et des renouvellements dans ce cheminement. Il passe bien sûr par l'occupation de la Ruhr. Dès le 20 septembre 1923, les deux fronts sont associés dans un grand

titre

{(

Evacuez la Ruhr et le Maroc ». Et, de fait, les argu-

mentations se décalquent (38). On ne saurait certes réduire la revendication d'évacuation des colonies et le mot d'ordre de fraternisation à une simple transposition des slogans anti ». La campagne s'intègre dans une action plus large, puisque le P.C. présente des candidatures coloniales aux élections législatives de 1924 et municipales de 1925. Enfin, l'affirmation du droit à l'indépendance du Maroc, les liens établis entre la révolution chinoise et le Rif, le souci de montrer en Abd el-Krim le chef d'une république moderne et de démentir l'image du barbare, tout cela, en droite ligne du vr Congrès de l'Internationale, tend à
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faire progresser l'idée neuve de « l'union du prolétariat
et des peuples coloniaux ». Ce slogan, sur lequel s'achèvent tracts et réunions, est cependant traité en mineure. « L'Appel du Comité central d'Action au't tral'ailleurs des villes et des champs de France et des colonies» s'articule ainsi: La guerre de 1914-1918 n'est pas la dernière, elle continue au Maroc, causant des milliers de morts et engloutissant des millions.

-

mes et grosse de futurs conflits, en raison des rivalités impérialistes. C'est une guerre de banquiers, de pillages des richesses du sous-sol. Elle a été délibérément provoquée, malgré la volonté pacifique d'Abd el-Krim.

- C'estune « vraie guerre », mobilisant 200 000 hom-

-

(38) Les trente-deux références au Rif du journal des J.C. entre juin 1923 et le discours de Doriot à la Chambre le 5 février 1925, qui ouvre la période de l'action, peuvent se classer de la manière suivante: 7, guerre du Rif et guerre de 1914-1918: 3, guerre de banquiers: 1); - thèmes anticolonialistes: 7 (Syrie et Maroc: 1, Rif et Chine: 1, Maroc et U.R.S.S. : 1, civilisation et massacres: 1, peuple riffain: 1, droit à l'indépendance: 1, évacuation: 1); les références anti-impériaIistes sont rares, même si la guerre du Maroc est inscrite dans un ensemble plus vaste et dans une vision plus synthétique.

-

thèmes

antimilitaristes:

22 (dont

soldats

français

tués:

-

27

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