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Aux Sources de la Psychanalyse

336 pages
Cet ouvrage se propose d'analyser les premiers écrits de Freud qui sont aujourd'hui regardés comme hautement significatifs pour les développements ultérieurs de la psychanalyse. Le présent volume considère cette partie largement négligée de l'histoire de la psychanalyse potentiellement révélatrice, et ceci à plusieurs égards. D'une part, il entend dévoiler les multiples sources, pratiques et théoriques, à partir desquelles Freud lui-même cristallisa ses idées. D'autre part, il veut contribuer à construire un sens adéquat pour la psychanalyse actuelle. L'élucidation de ce sens se fera nécessairement au-delà des écoles et des éventuels réflexes corporatistes.
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AUX SOURCES DE LA PSYCHANALYSE
Une analyse des premiers écrits de Freud (1877-1900)

Collection Études psychanalytiques dirigée par Alain Julien Brun et Joël Bernat

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Déjà parus

Joël BERNAT, Le processus psychique et la théorie freudienne. Au-delà de la représentation, 1996. Martine DERZELLE, La pensée empêchée, Pour une conception psychosomatique de l'hypocondrie, 1997. Thémélis DIAMANTIS, Sens et connaissance dans le freudisme, 1997. Yves GERIN, Souffrance et psychose, 1997.

@ L'Harmattan,

1998 ISBN: 2-7384-6184-0

AUX SOURCES DE LA PSYCHANALYSE
Une analyse des premiers écrits de Freud (1877-1900)

dirigé par
FILIP GEERARDYN et GERTRUDIS VAN DE VIJVER

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

INTRODUCTION

F. Geerardyn et G. Van de Vijver
1. LES DÉBUTS EN NEUROLOGIE

-

Aux sources de la psychanalyse

9

ET EN PSYCHIATRIE

M. Solms - Une introduction aux travaux neuroscientifiques de Freud A. Hirschmüller - "Inapte à être psychiatre?" La rencontre de Freud avec la psychiatrie clinique H. Van Hoorde - Le mérite de Freud en tant que psychiatre F. Geerardyn - Une relecture de la théorie de Freud sur l'aphasie: implications épistémologiques et cliniques
2. AU DÉBUT ÉTAIT LA COCAÏNE?

23 43 55 65

R. Loose - La place de la cocaïne dans les travaux de Freud A. Hirschmüller - Les études de Freud sur la cocaïne P. Eyguesier - Au commencement de la psychanalyse était l'euphorie
3. FREUD ET LA PHILOSOPHIE

75 89 99

A. Cohen- Franz Brentano: L'inspirateur philosophique de Freud
F. Kaltenbeck - A propos de la rencontre Freud-Brentano
4. LA CORRESPONDANCE AVEC FLIE6

111 123

E. Porge - Le cas de l'auto-analyse de Freud H. Lohrmann - Le refoulement organique O. B.-Desoria - La lettre 52 revisitée par la clinique de l'autisme
5. ÉTUDES SUR L'HYSTÉRIE ET LES PSYCHO-NÉVROSES DE DÉFENSE

135 149 155

T. Diamantis - Les Études sur l'hystérie: genèse d'un renversement épistémologique G. Trobas - De l'inconscient associationniste à l'inconscient structuré comme un langage L. Jonckheere - La névrose d'angoisse freudienne comme réel préanalytique dans la nosologie psychanalytique F. Declercq - La sexualité est toujours traumatique en tant que telle: références freudiennes M. Turnheim - L'étiologie sexuelle dans les premiers écrits de Freud

163 173 181 191 203

6. ESQUISSE D'UNE PSYCHOWGIE

SCIENTIFIQUE

N. Charraud - La topologie de l' "Esquisse" 213 L. Balestrière - L' "Esquisse" comme projet pour une théorisation de la fonction maternelle en psychanalyse 217 G. Van de Vijver - Sur la structure psychique. Une lecture à partir de l '" Esquisse" 225
7. THÈMES ÉPISTÉMOLOGIQUES

F. Marone - Suggestions d'inconscient: Freud, l'hypnose et le problème du corps et de l'esprit D. Koren - Une coupure épistémologique en acte S. Dalto - La genèse du sujet dans la perspective du matérialisme scientifique de Freud F. Baldini - La métapsychologie freudienne comme micro-physique de la conscience.
BIBLIOGRAPHIE DES ÉCRITS PRÉ-ANALYTIQUES DE FREUD

245 251 263 275
297 321

INDEX

INTRODUCTION

AUX SOURCES DE LA PSYCHANALYSEl

Filip GEERARDYN Gertrudis VAN DE VIJVER

Le présent livre a été élaboré à la suite d'un congrès international sur Les écrits "pré-analytiques" de Freud: 1877-1900 tenu à Gand en mai 1995.2 Se sont retrouvés là des spécialistes issus des différentes écoles et disciplines. Les réactions exprimées pendant et après cette rencontre ont révélé qu'elle avait été appréciée comme quelque chose de spécial et d'unique: l'étude de ces écrits dits pré-analytiques ne s'y étant pas limitée à un enregistrement neutre, objectif et exhaustif, l'étude historique et épistémologique étant, de toute évidence, allée plus loin que l'échange des idées propres à l'arsenal familier de l'une ou l'autre école. Le but de ce livre s'inscrit dans le prolongement de la rencontre en question. Son intention est, d'une part, d'éclairer les problèmes et les solutions apportés dans les différentes écoles, paradigmes et disciplines, en cherchant à y expliciter à chaque fois les gains et les pertes respectifs. Ce livre entend, par ailleurs, sur la base d'un retournement de terrain, permettre aux concepts et méthodes adoptés de porter leurs fruits dans un nouveau territoire. Une question de territorialisation, dé-territorialisation et reterritorialisation, au sens où l'entend Deleuze. Cet abord offre, selon nous, non seulement les conditions favorables permettant de faire entrer en ligne de compte l'enthousiasme originel de Freud sur le plan pratique et théorique, mais il nous paraît aussi être le meilleur moyen de dynamiser les théories et pratiques actuelles, soit de faire en sorte qu'elles se développent à partir d'un horizon ouvert de questions, ce qui est déjà plus que ce qu'autorise la clôture des réponses existantes. Une telle approche n'est pas évidente si l'on considère les textes impliqués. Lorsqu'on parle des écrits pré-analytiques, on entend généralement la production scientifique de Freud en histologie et neurologie, son excursion dans la psycho-physique de la cocaïne, sa rencontre avec la psychiatrie clinique française, ses premières tentatives visant à l'établissement d'une psychologie en prise sur l'expérience clinique des consultations, mais aussi sa connaissance des philosophies de Franz Brentano et John Stuart Mill. 1900 est, avec la publication de l'Interprétation des rêves, la date reconnue symboliquement comme charnière historique d'une production proprement analytique.

1 Traduction faite par William Léon. 2 Les organisateurs du congrès: F. Geerardyn, Van de Vijver.

R. Loose, J. Quackelbeen,

A.W. Szafran

et G.

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F. GEERARDYN & G. VAN DE VUVER

Indépendamment du fait de savoir si 1900 est ou n'est pas un choix heureux, il demeure, naturellement, tentant d'aller chercher dans ces travaux anciens une réponse à la question de savoir comment la psychanalyse se rattache à la science. Plusieurs des disciplines dans lesquelles elle trouve son origine et son inspiration, comme 1'histologie, la neurologie et la psychophysique, avaient, en tant que sciences entrain de se développer, un statut bien plus respectables que la toute nouvelle psychanalyse, et dans tous les cas, se trouvaient moins contestées. Précisément, en rapport avec ses racines "respectables", il devrait être possible de montrer où et pourquoi la psychanalyse s'est orientée dans une autre direction, et, à partir de là, de la remettre sur "le droit chemin". Mais la question est en fait: qu'est ce que "le droit chemin de la science" ? Est-il donné une bonne fois pour toutes? Si Kant parle en effet de la "voie sûre de la science", plus de 200 ans après la Critique de la Raison Pure, il est devenu clair que nous devons toujours encore nous demander ce que sont les modalités possibles de la dite voie. C'est avec une telle question que nous devons commencer, lorsque nous interrogeons la place de la psychanalyse dans le champ des sciences. Laissons-nous aller à une tentative. Nous reconnaissons tous à Freud l'entêtement et la conviction qui ont fait qu'il n'a jamais négligé la parole énoncée. Différents auteurs soulignent dans ce volume le choix silencieux et la vigilance empirique évidente de Freud sur ce point, lesquels transparaissent déjà très tôt, au moins depuis les textes sur la cocaïne (cf. e.a. Eyguesier), et aussi dans ses travaux sur l'hypnose (cf., e.a., Marone, Koren). C'est à partir précisément de ce point, aussi inévitable qu'irréversible, que Freud a créé le dispositif analytique. Et c'est à partir de ce dispositif et de la méthode qu'il instaure que se pose la question de la formation théorique, comme c'est par ailleurs le cas pour n'importe quelle discipline scientifique. Chaque science est placée devant la tâche d'expliciter les conséquences des dispositifs et méthodes qu'elle a fait siens. Sur ce plan la psychanalyse ne fait pas exception. Ce qui est particulier à la visée freudienne, c'est que Freud a pris le risque de s'impliquer lui~même dans le dispositif comme être parlant. Cela rend quelque peu complexe l'évaluation de la théorie au nom de principes externes. Cela signifie en fait, qu'à aucun moment on ne peut considérer les énoncés, rêves, lapsus, erreurs propres, ... la pathologie quotidienne, en bref la parole propre, comme externes à qui prend la parole. C'est un message que nous avons, au cours de ce siècle, entendu sous d'autres formes: dans l'expression constructiviste de la "deuxième cybernétique" (Van de Vijver, 1996), dans les termes interactionnistes des théories de la complexité (Matsuno, 1996; Matsuno & Salthe, 1995), dans les interprétations immanentistes de la philosophie (Deleuze, 1980). C'est sur ce point, selon nous, que doit être interrogée ladite "voie" scientifique. Quel degré de

AUX SOURCES

DE LA PSYCHANALYSE:

INTRODUCTION

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certitude peut avoir une connaissance scientifique qui ne se laisse pas décrire de manière externaliste? Quel degré de certitude attribuer à une théorie qui refuse de nier la nature dynamique des systèmes étudiés en refusant de les figer dans des descriptions externes? Au cours des cent dernières années, différentes réponses à cette question ont été formulées pour la psychanalyse: analyse du transfert, identification, statut de la parole en tant qu'extériorisation, structuralisme, topologie, ... Pourtant les polémiques, les diverses formations d'écoles et de groupes, n'indiqueraient-elles pas l'inadéquation de ces réponses? Le but de ce livre n'est pas en fait de commenter ces divergences existantes ou de les arbitrer à l'avantage de l'une ou l'autre école. Son but est au contraire, au milieu de ces arguments, de respecter le défi des écrits pré-analytiques. Ce défi, selon nous, n'est pas à rechercher dans le potentiel d'arguments externes qu'ils renferment, potentiel qui permettrait d'évaluer les développements plus récents réalisés en psychanalyse. Nous ne considérons pas non plus qu'il soit pertinent de rechercher un sol d'explication pour ce qui a mal tourné, non plus que d'élucider ce par quoi la psychanalyse pourrait se retrouver sur le droit chemin. A notre avis, le défi se situe au contraire dans le fait que dans le rapport entre le dispositif et la théorie, s'annonce un nouveau mode fondamental de certitude connaissante, une modalité par laquelle la vision classique et externaliste de la science ne peut être que fondamentalement modifiée et complexifiée. C'est seulement aujourd'hui, du fait des développements récents réalisés dans l'autoorganisation et la complexité, lesquels ont un effet sur la physique, la biologie, la cybernétique, ainsi que sur d'autres domaines, que l'on peut être sensible à ce message et lui donner une plus grande portée. C'est seulement aujourd'hui, grâce à une pensée interdisciplinaire bénéficiant d'un soutien institutionnel, qu'il nous est possible de faire valoir cette problématique épistémologique comme dépassant intrinsèquement le cadre des différentes disciplines. Nous ne voulons pas, par là, suggérer que Freud, après être parti de la neurologie et de la psychiatrie, a reculé devant la délimitation et l'évaluation de son projet propre par rapport aux autres disciplines. Ce que nous croyons, c'est que les rapports étaient alors, au moment "pré-analytique", de toute évidence, différents. Soit, qu'au moins sur le plan institutionnel, à un stade plus avancé, la boîte était prête à se fermer, par quoi l'ouverture originelle, sur différents points, a pu se perdre. Le présent volume propose donc de réécouter la bande, non seulement pour entendre ce qu'elle renferme de musique plus historique, mais pour faire remarquer qu'avec de nouveaux instruments, la sonorité de la musique produite n'est jamais la même.

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F. GEERARDYN & G. VAN DE VIJVER

Présentation

du volume

Que la question précédente - concernant le statut scientifique de la psychanalyse - joue un rôle important dans le présent livre, c'est ce dont le lecteur n'aura pas de peine à s'assurer. Cela ne signifie pourtant pas que les différents chapitres, centrés autour de certains aspects du travail de Freud, ne laissent pas de place à d'autres angles d'approche. Non plus que le tour d'horizon proposé soit absolument exhaustif. Mais situons les différentes parties de ce volume. Les débuts en neurologie et en psychiatrie Ce n'est que récemment que les contributions de Freud à la neurologie ont obtenu toute l'attention qu'elles méritaient, même si les spécialistes connaissaient depuis longtemps la stature que le personnage pouvait avoir dans leur discipline. Que Freud lui-même soit pour quelque chose dans la
négligence proprement de cette reconnaissance psychanalytique

-

il a fortement

soutenu la distinction

faite entre ce que l'on a appelé ses travaux pré-analytiques et son oeuvre

-

personne ne le niera. Mais on peut supposer

qu'il avait ses raisons. Ainsi lorsque, prenant le contre-pied de ses collaborateurs, il jugea préférable de ne pas intégrer sa monographie sur l'aphasie dans ses Gesam1l1elteSchriften. De quoi s'agissait-il sinon du combat que la toute nouvelle discipline devait mener pour assurer sa place face au monde médico-psychiatrique, combat qui exigeait d'elle qu'elle n'insistât pas trop sur ses origines médico-neurologiques. En effet, il n'est pas évident que l'on ait su distinguer dès le début dans le parcours de Freud, la subversion manifeste du dispositif médical, et encore moins qu'on ait été prêt à soutenir plus avant la subversion en question. L'histoire nous apprend également que "l'autocensure" de Freud ne pouvait tirer aucun profit de la direction qu'il entrevoyait d'une défense du laïcisme analytique: au-delà de la diaspora de la psychanalyse amorcée dans les années trente, la psychanalyse est restée longtemps dans beaucoup de pays la prérogative des médecins, discipline d'appoint pour psychiatres. Aujourd'hui, soixante-dix ans après l'introduction sur une large échelle de la psycho-pharmacie - qui marqua le déclin de la psychiatrie clinique et annonça l'avènement de la psychiatrie biologique - les cartes se trouvent autrement distribuées. Là où, dans une grande partie de l'Europe et de l'Amérique du Sud, la psychanalyse a su, avec des bonheurs différents, défendre le point de vue de sa laïcisation, elle paraît à présent avoir atteint une autonomie lui permettant de rendre possible le retour aux dits écrits préanalytiques. Ceci, dans un rapport dialectique fructueux avec les neurosciences, elles mêmes devenues adultes. Ailleurs, en Amérique du Nord, par

AUX SOURCES

DE LA PSYCHANALYSE:

INTRODUCTION

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exemple, on espère que le même exercice permettra de réfuter les préjugés dominants concernant la découverte freudienne (Solms, 1996; Geerardyn & Quackelbeen, 1996). Les articles réunis dans le premier chapitre, dessinent respectivement une traversée des quelques 200 écrits neurologiques de Freud (Mark Solms), un hommage à Freud, psychiatre (Albrecht Hirschmüller et Hubert Van Hoorde), et une contribution relative à quelques implications actuelles de la théorie freudienne de l'aphasie pour l'épistémologie et la clinique (Filip Geerardyn). Les études sur la "Coca" Lorsqu'un grand penseur s'est fait un nom en délimitant un terrain et en fondant une nouvelle discipline, tout ce qui précédait s'en distingue presque comme allant de soi. A première vue, l'épisode de la cocaïne semble prendre une place particulière dans le parcours de Freud. Mis au défi par les nouvelles euphoriques sur les effets de la cocaïne, Freud commande une certaine quantité de cet alcaloïde, se livre à des expérimentations, en consomme lui-même, s'immerge dans la littérature qui avait traité de la question et publie une monographie sur la coca, fait l'éloge de cette substance auprès de sa fiancée et prescrit cette même substance - avec l'issue tragique que l'on sait - à son ami morphinomane von Fleischl. C'est surtout ce dernier point - outre le fait que ce fut Kônigstein (et plus tard Koller) et non Freud que l'applicationmédicale de la cocaïne comme anesthésique local dans les opérations de l'oeil rendit célèbre - qui fut cause de ce qu'à cet épisode de la vie de Freud soit demeuré attachée une connotation d'échec. Du moins, c'est l'explication que semble en donner Freud (1900a, pp. 153-158, pp. 244247). Son analyse du rêve sur la monographie botanique, dans lequel il met en rapport son ambition déçue avec l'origine de sa pulsion épistémophile, soit sa propre curiosité sexuelle et les Ersatzen qui s'y rattachent (qu'on se souvienne de la soif d'apprendre qui se développe très tôt chez lui, ainsi que de la passion avec laquelle il collectionne les livres) abonde dans le même sens, par quoi se confirme pour nous son désir de ne plus rien vouloir savoir de tout cela. Néanmoins, on pourrait également utiliser ce passage pour éclairer l'intuition particulière de Freud. Il a, malgré tout, été le premier théoriquement, il est vrai - à faire remarquer dans son essai que la cocaïne pourrait bien s'avérer être un anesthésique puissant. Ce même passage pourrait également servir à éclairer son éthique scientifique: il accepte généreusement que Koller reçoive toutes les louanges, puisque c'est bien lui, Koller, qui, finalement, a passé le premier la ligne d'arrivée. La particularité de l'attraction euphorique que la cocaïne, en tant qu'objet idéal, a exercé sur Freud, constitue le point de départ des contributions de

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F. GEERARDYN & G. VAN DE VIJVER

Rik Loose et Pierre Eyguesier. Mais nous trouvons naturellement aussi, audelà de cette dimension subjective, quelque chose qui nous permet de soutenir un jugement, par exemple lorsque nous nous familiarisons avec une recherche historique comme celle de Hirschmüller. Sa reconstruction précise du contexte historique qui a servi de toile de fond aux préoccupations de Freud à l'endroit de la cocaïne, nous permet d'évaluer le degré de vérité des conceptions existantes sur la question. Devons-nous voir en Freud l'un des précurseurs de la psycho-pharmacologie moderne ou devons-nous retenir de cette histoire sa seule tendance à l'introspection, à la recherche autonome? Freud a-t-il, dans cette affaire, manqué, comme on l'a prétendu, de tout sens critique? A-t-il été, sans plus, la dupe de la croyance aveugle et généralisée qui voulait voir en la cocaïne un antidote contre toutes les autres formes de dépendance? Ou bien est-ce que le fait qu'il ne soit pas devenu lui-même dépendant témoigne d'une autre implication, celle d'un certain degré de "force moïque" ? Freud et la philosophie Freud a toujours attentivement veillé à ce que sa psychanalyse ne soit ni considérée, ni traitée comme une conception universelle du monde, non plus qu'utilisée dans une conception purement philosophique de la psyché humaine. Le terme de "psychanalyse" était pour lui ce qui servait à nommer une théorie scientifique, un dispositif de traitement et, last but not least, un instrument d'investigation du psychisme humain. L'aversion de Freud par rapport aux différentes "Weltanschauungen" ne doit pas nous tromper quant à sa position vis-à-vis de la philosophie. Cette dernière position était d'un autre ordre. Qu'on pense à ses très anciennes rencontres avec des philosophes comme Franz Brentano - par l'intermédiaire duquel il se familiarisa avec l'oeuvre d'Aristote -, John Stuart Mill - des oeuvres complètes duquel il traduisit un volume, sur la recommandation de Brentano, et Wilhem Jerusalem - dont le chef-d'oeuvre sur la Fonction du jugement (1895) constitua une source d'inspiration capitale pour son "Esquisse d'une psychologie scientifique" (Freud, 1950c). Même si, dans son oeuvre ultérieure Freud ne se référa que discrètement aux philosophes, il n'en demeure pas moins que leur influence, nommément celle de Brentano, de Mill et de Jerusalem, ne se démentira pas. Qu'on pense à la manière dont il définit la particularité de sa discipline dans un rapport
dialectique à la conception aristotélicienne de la psyché

-

et jamais dans un

rapport contradictoire (Geerardyn, 1994). A cet égard il se servit d'une théorie linguistique alignée sur la tradition analytique anglo-saxonne (Mill), ainsi que d'une conception génétique de l'acquisition du langage chez l'homme qui était, par définition, subjective (Jerusalem).

AUX SOURCES

DE LA PSYCHANALYSE:

INTRODUCTION

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Dans leurs contributions Aviva Cohen et Franz Kaltenbeck accréditent cette thèse pour ce qui regarde l'influence de Brentano.

La correspondance avec FliejJ Dans l'étude de l'histoire du surgissement de la psychanalyse, les lettres de Freud à FlieJ3 constituent un témoignage inestimable. Partiellement publiées en 1950, elles appartiennent depuis lors à la thora de l'oeuvre de Freud. Nous pouvons nous demander si, sans cet échange épistolaire, les dits écrits "pré-analytiques" auraient reçu l'attention qu'ils méritent. Quoiqu'il en soit, le fait est que cette correspondance est incontournable pour autant que l'on veuille évaluer la manière dont Freud a donné forme à son projet métapsychologique dans l'échange dialectique fructueux qu'il entretint avec Wilhelm FlieJ3. La démarche théorique de Freud constitue le point de départ des contributions de Helga Lohrmann et Odile Bernard-Desoria, pour ce qui concerne respectivement la notion de refoulement organique et celle d'appareil psychique (lettre 52). Ces deux auteurs témoignent de la pertinence des premières conceptualisations freudiennes: Lohrmann dans le tracé des événements et du fondement lacanien du refoulement organique, BernardDesoria à partir de l'expérience clinique qui est la sienne sur les terrains de l'autisme et de la psychose infantile. Erik Porge, de son côté, scrute minutieusement le thème de ce que l'on a appelé l'auto-analyse de Freud. A partir d'une réfutation critique de ce "mythe de fondation de la psychanalyse", il explicite les conséquences qui en découlent ou non pour la pratique de la psychanalyse. Les" Etudes sur l 'hystérie" et les psyc/w-névroses de défense Dans 1'histoire de la naissance de la psychanalyse les Etudes sur I 'hystérie (Breuer & Freud, 1895d) sont généralement considérées comme un repère avéré. La composition de cette oeuvre est en fait beaucoup moins linéaire qu'une première lecture pourrait le laisser penser. Dans la "Communication préliminaire" (Breuer & Freud, 1893a), par laquelle commence l'ouvrage, les auteurs attirent l'attention sur le mécanisme psychique de défense pour expliquer l'hystérie. Nous remarquons que ce dernier élément s'efface dans
le chapitre théorique - à charge fortement physiologique

-

signé de la main

de Breuer, pour revenir avec insistance au premier plan dans le chapitre de Freud portant sur la thérapie de l'hystérie. Ce dernier chapitre, totalement orienté sur la clinique de la parole, comme l'illustrent les cas évoqués dans le livre, ne nous fournit cependant pas directement un instantané clair et explicite de la conception de la "psychothérapie" ou de "l'analyse psychologique" - "psychanalyse" est un terme que Freud introduira plus tard - qui

16

F. GEERARDYN & G. VAN DE VIJVER

était alors celle de Freud. Une re-lecture de ce texte nous permet d' appréhender à quel point cette conception peut étroitement s'articuler, quand il s'agit de certains aspects - par exemple pour ce qui regarde le statut de la parole et de la remémoration, pour ce qui regarde la finalité de la cure -, sur la conception lacanienne de la cure psychanalytique. Thémélis Diamantis approfondit la question du renversement épistémologique à l'oeuvre dans les Etudes sur l 'hystérie. Guy Trobas décrit chez Freud le passage d'une conception associationniste à une conception structurale de l'inconscient. Cette lecture, inspirée par Lacan, illustre encore une fois l'importance que Freud accorda depuis le début à l'idée que la psyché devait être considérée comme un système, car c'est en tant que système, par l'intermédiaire d'une histoire particulière, que la psyché prend forme. Michael Turnheim et Frédéric Declercq étudient les premières tentatives que fait Freud pour théoriser le réel traumatique de la sexualité et Lieven Jonckheere désigne la névrose d'angoisse comme constituant le point de départ de la nosologie freudienne. Esquisse d'une psychologie scientifique

A plusieurs égards, "L'Esquisse d'une psychologie scientifique"(l950c) se présente comme un texte-clé. Construit à l'aide du cadre conceptuelde la
neurologie, ce texte
à Wilhelm FlieB

-

publié de manière posthume avec les lettres de Freud
profonde et précise

-

témoigne à la fois de la connaissance

qu'avait Freud de la neurologie de son temps et de la problématique clinicopsychologique à laquelle il se trouvait confronté dans sa clinique de l'hystérie. Contrairement à ce qui s'était passé pour la majorité de son oeuvre pré-analytique, ce manuscrit a retenu l'attention qu'il méritait (Buelens, 1971; Hirschmüller, 1978; Lacan, 1978, 1986; Levin, 1978; Pribram, 1965; Pribram & Gill, 1976; Sulloway, 1979). Cela ne signifie aucunement que ce texte fasse l'unanimité d'une conception reçue. Certains voient encore dans "L'Esquisse" la tentative ratée d'un Freud encore tiraillé entre la psychologie et la neurologie. D'autres espèrent y trouver en termes de réductionnisme et d'évolutionnisme les fondements épistémologiques de la psychanalyse. Il n'est pas certain qu'il y ait beaucoup à attendre de l'analyse d'une lecture partant purement et simplement de la dernière métapsychologie de Freud ou de la relecture qu'en fait Lacan. Beaucoup d'aspects s'en trouvent ainsi laminés, dévitalisés, la première phase se trouvant ainsi réduite à un préambule négligeable. Il nous paraîtrait plus fructueux de partir de l'incontournable auquel Freud fut confronté dès qu'il tenta de construire une théorie conçue à partir d'une clinique de la parole (Quackelbeen, 1991, p. 105). Les contributions que l'on trouvera dans ce livre traitent de thèmes aussi bien épistémologiques que cliniques. C'est ainsi que Charraud distille à partir

AUX SOURCES

DE LA PSYCHANALYSE:

INTRODUCTION

17

de "L'Esquisse" une topologie du signifiant qui, selon elle, a libéré la psychanalyse de tout réductionnisme physiologique et a rendu compte de la concordance entre linguistique, psychanalyse et mathématiques. Balestrière tente de compléter, à partir de sa re-lecture de "L'Esquisse", la notion de "fonction maternelle". V an de Vijver applique la distinction entre comprendre et juger à un cas datant du début de ce siècle, en prenant pour objectif de soumettre, à partir d'une lecture à la fois actuelle et pré-analytique, la notion de structure, dans sa relation à l'identification, à une investigation critique. Thèmes épistémologiques Lorsque, au début de cette introduction, nous avancions que le défi des écrits pré-analytiques était à chercher dans le nouveau rapport institué entre dispositif et théorie - rapport que l'on peut interpréter d'une manière constructiviste, interactionniste ou immanentiste - nous avions en tête ce qu'en indiquent les textes composant ce chapitre. Les auteurs y explicitent comment l'inconscient, conçu en termes dynamiques et structurels, pose des problèmes que l'on formule de manière classique en termes de réductionnisme. Que cette approche ne soit pas toujours heureuse, c'est ce que chacun de ces auteurs réaffirme. Ce qui est intéressant dans le texte de Marone, c'est qu'il montre à partir des textes sur l'hypnose que la relation entre le corps et l'esprit est marquée par des difficultés méthodologiques qui surgissent lorsqu'il s'agit d' établir une différence opératoire entre les deux éléments. L'approche de Freud est ici en difficulté parce qu'il se refuse à saisir le fonctionnement du cerveau en termes localistes. Pour le dire autrement, lorsque l'on comprend le cerveau (ou, plus généralement le corps) en termes dynamiques et structuraux, on se heurte aux difficultés méthodologiques que nous avons brièvement décrites au début de cette introduction. Ce sont ces difficultés-là qui travaillent le texte sur l'aphasie, comme elles travaillent par ailleurs le texte "Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques". Daniel Koren interroge la genèse du statut scientifique de la psychanalyse en partant du concept de coupure épistémologique dégagé par Althusser. Il situe plus précisément ce dernier concept dans l'acte méthodique de l'écoute, acte qui précéda l'élaboration théorique d'un savoir auquel l'écoute permit d'accéder. Cet auteur appelle, par ailleurs au renouvellement du dialogue entre la psychanalyse et les sciences, et souligne en particulier l'intérêt de la théorie connue comme théorie du chaos. Un tel dialogue doit, pour lui, permettre une nouvelle lecture épistémologique de la psychanalyse. Dalto fait porter son attention sur la question de savoir comment le sujet peut acquérir une place quelconque à partir du moment où l'on adopte une

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F. GEERARDYN & G. VAN DE VIJVER

vision matérialiste des phénomènes psychiques, comme le fait Freud. On en vient en effet à se demander comment un système soumis et confronté à des stimuli de nature différente, peut parvenir à s'unifier et à produire une autodifférenciation de ce qui se présente comme un flux de stimuli. Freud avait amorcé un début de réponse dans "L'Esquisse", mais revient aussi dans ses travaux ultérieurs sur la problématique de l'identification. Ce qui est intéressant, c'est que ce texte nous fait assister à la genèse de cette problématique à partir d'un cadre de travail strictement matérialiste. Nous débouchons encore une fois sur une position interactionniste dont les racines éthologiques sont explicitées par l'auteur. L'interactionnisme renvoie ici à ce que dans l'avènement du sujet, l'autre - "à la fois premier objet hostile et seule aide", comme le dit Freud dans "L'Esquisse" - ouvre nécessairement une brèche dans l'économie de satisfaction de l'enfant. L'identification à l'autre et l'impossibilité de s'identifier à la satisfaction propre vont en effet de pair. Franco Baldini, pour finir, cherche à constituer l'objectivité propre à la psychanalyse. Il suit en cela un raisonnement transcendantal kantien, et s'est à cet égard laissé inspirer par les travaux de Jean Petitot. Sa visée est d'arriver à une conception naturaliste de la conscience, dans laquelle l'approche freudienne de la psyché se montre scientifiquement légitimé et épistémiquement nécessaire. Quelques mots sur la bibliographie Pour ce qui regarde la bibliographie des écrits "pré-analytiques" , nous nous sommes appuyés sur la Freud-Bibliographie mit Werkkonkordanz (MeyerPalmedo et Fichtner, 1989), complétée par les éditions françaises qui nous étaient connues. Depuis sa première publication (Van de Vijver & Geerardyn, 1995, pp. 109-156), ont été intégrées quelques nouvelles références, de même qu'ont été apportées certaines corrections. Nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont aidés à constituer une bibliographie aussi complète que possible, donnée en annexe. Nous remercions particulièrement: Albrecht Hirschmüller, Pat Jacops, Daniel Koren, Bert Lijssens, Lydia Marinelli, Michael Molnar, Inge Scholz-Strasser, Katelijne Schoonjans, Mark Solms et Karin Temmerman. Nous voulons également remercier tous ceux qui nous ont aidés à lire, relire ou à traduire les textes inclus dans ce volume. Nous remercions spécialement Robert Flamant et Pat Jacops, ainsi que William Léon dont l'inventivité a souvent permis, selon que la nécessité était de traduction, de correction ou de ré-écriture, de relancer les textes dans une nouvelle dynamique.

AUX SOURCES

DE LA PSYCHANALYSE:

INTRODUCTION

19

Références
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Vakgroep

voor

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1. LES DÉBUTS EN NEUROLOGIE PSYCHIATRIE

ET EN

UNE INTRODUCTION AUX TRAVAUX NEUROSCIENTIFlQUES DE SIGMUND FREUD!

Mark SOLMS

1. Introduction Je travaille actuellement à l'édition anglaise et allemande en quatre volumes de la totalité des travaux neuroscientifiquesde Freud. Énorme travail, car sur une période de 23 ans, de 1877 à 1900, Freud a publié plus de 200 communications neuroscientifiques, dont 40 articles originaux et 6 monographies substantielles. Cependant, le fait est qu'une édition complète de ces travaux - dont il est difficile, c'est le cas de nombre d'entre eux, de se procurer aujourd'hui le texte, même dans leur version allemande - n'a jamais été réalisée. Une dizaine de ces textes seulement a fait l'objet d'une traduction en anglais. Quant aux traductions parues dans les autres langues véhiculaires, leur nombre est encore plus réduit. Il nous faut, par ailleurs, constater que la plupart des traductions anglaises de ces textes n'a pas été recensée dans la bibliographie de la Standard Edition des écrits de Freud. Lorsque l'on considère l'énorme impact de l'oeuvre de Freud sur la science et la culture du 20ème siècle, ainsi que la fascination persistante éprouvée pour sa vie et ses idées, on ne peut s'empêcher de s'étonner de ce qu'une part aussi grande de ses écrits scientifiques puisse être ainsi condamnée à ne pas être traduite et donc à rester inaccessible. Les conséquences de cette
inaccessibilité se laissent apercevoir à l'occasion du congrès de Gand

-

il

était consacré spécifiquement aux oeuvres pré-analytiques de Freud -, puisqu'à l'évidence nous avons encore une fois concentré notre attention sur les quelques textes traduits et inclus dans les éditions existantes. Si les écrits pré-analytiques de Freud étaient obscurs et insignifiants en eux-mêmes, nous aurions moins de raisons de nous étonner. Cependant, des oeuvres neuroscientifiques de Freud on peut tout dire sauf qu'elles sont obscures et insignifiantes. Elle sont, au contraire, remarquables, aussi bien du point de vue neuroscientifique que du point de vue psychanalytique. Dans presque chaque aspect de son travail sur les neurosciences de base, Freud a su faire des contributions importantes. Ces faits ont été depuis longtemps reconnus par les historiens de la neurologie et par les élèves de Freud. Par ailleurs, les auteurs qui ont considéré ces oeuvres du point de vue de leur pertinence psychanalytique, ont montré qu'elles pouvaient nous aider à beaucoup mieux comprendre le développement intellectuel et scientifique de

!

Traduction

faite par William Léon.

24

M. SOLMS

Freud. Il est évident que la psychanalyse, prise comme tout, est inextricablement liée à la vie et à l'oeuvre de Sigmund Freud, de telle sorte que nous pouvons raisonnablement nous attendre à ce qu'une plus grande familiarité de la genèse et des premiers développements de ses idées nous permettent d'améliorer et d'enrichir la compréhension que nous pouvons en avoir. De fait, ce type de recherche pourrait même influencer la situation scientifique de la psychanalyse contemporaine et faciliter aussi bien ses progrès que son développement à venir en neutralisant les distorsions, les omissions et les contre-sens accumulés. Personnellement, je crois qu'une compréhension adéquate des origines de certains des concepts les plus fondamentaux de Freud dans le champ des sciences neurologiques pourrait bien également faciliter la tâche difficile que certains d'entre nous ont entrepris de mener à bien en tentant de réintégrer la psychanalyse dans les neurosciences. Quoiqu'il en soit, se familiariser avec ces oeuvres, pourrait, comme le fait remarquer Freud luimême dans une lettre de 1937 à Ely Jelliffe, avoir l'effet minimum "d'influencer ceux qui préfèrent encore croire que j'ai fait sortir la psychanalyse de mon chapeau" (Burham & McGuire, 1983, p. 272, notre traduction). l'aimerais vous présenter ici les écrits neuroscientifiques de Freud, afin de vous donner une idée fondamentale de leur portée, de leur mérite scientifique, de leur importance historique et, plus particulièrement, de leurs liens à la psychanalyse. l'ai décidé de vous donner un large aperçu des travaux neuroscientifiques de Freud pris dans leur totalité - soit d'introduire quelque chose du contexte dans lequel se situent les oeuvres mieux connues, qu'il s'agisse des écrits sur la cocaïne, de la monographie Contribution à la conception des aphasies, de l"'Esquisse" et des premiers écrits sur l'hystérie. Cependant, étant donné l'étendue de cette recherche, il me faut dire à l'avance que je ne pourrai m'attarder que sur un petit nombre de thèmes. Dans cette perspective, je me propose de classer les travaux neuroscientifiques de Freud par groupes thématiques et de vous dire chaque fois quelques mots sur chacun des thèmes majeurs. Comme vous le verrez, ces thèmes manifestent une progression chronologique bien. définie qui suit le mouvement par lequel Freud déplace son attention en direction de sujets toujours plus complexes - partant de questions histologiques simples pour arriver à des problèmes plus complexes de neuropsychologie humaine. A ce point, il serait utile que vous preniez la bibliographie de Freud ajoutée à la fin de ce volume, puisque j'entends vous faire faire une visite guidée des méandres de cette bibliographie. 2. Recherche histologique et anatomique La première phase de l'activité neuroscientifique de Freud - de 1877 à 1888 - est consacrée à la recherche histologique et anatomique. Le premier

UNE INTRODUCTION AUX TRAVAUX NEUROSCIENTIFIQUES DE FREUD

25

de ces travaux (qui n'est pas le premier répertorié dans cette bibliographie, mais le troisième - classé 1877b), n'était cependant pas un travail de recherche neuroscientifique. Il s'agissait en fait d'une étude sur l'anatomie des organes sexuels de l'anguille: "Beobachtungen über Gestaltung und feineren Bau der aIs Hoden beschriebenen Lappenorgane des Aals". Les testicules de l'anguille sont restés une énigme anatomique pendant des siècles, puisque personne n'était parvenu à les situer, ce qui s'opposait à ce que l'on puisse imaginer clairement comment cette espèce pouvait bien se reproduire. Dans le cadre de sa recherche, Freud a travaillé à disséquer, sur 400 spécimens, un organe qui semblait être un candidat possible - cependant que, dans la conclusion de son étude, il déclare, à sa grande déception, être encore incapable d'affirmer définitivement que l'organe disséqué par lui est bel et bien le testicule énigmatique. En fait, la connaissance qui est aujourd'hui la nôtre, nous permet d'avancer que, dans cet article, Freud fut bien le premier anatomiste à décrire l'intersexualité originale de cet animal, sans toutefois être conscient de la signification de ses découvertes. En se trouvant assigné à ce premier travail scientifique, Freud prit conscience, et ce au tout début de sa carrière, de la position centrale occupée par la sexualité dans la vie biologique. Mais, n'est-il pas remarquable de voir que celui qui découvrira plus tard le complexe de castration a commencé sa carrière en cherchant, sans les trouver, les testicules manquants de l'anguille? Les quatre articles que j'aimerais choisir pour continuer ont représenté le début effectif de la carrière neuroscientifique de Freud. Je me réfère par là aux travaux répertoriés dans la bibliographie comme 1877a (achevé après l'étude sur l'anguille, mais publié avant), 1878a, 1882a et 1884/ (rédigé en fait en 1882). Ces quatre travaux portent tous sur l'histologie de la cellule
nerveuse

-

l'unité

de base de tout tissu nerveux.

La citation suivante de

Jones décrit le contexte plus large dans lequel ces recherches ont été conduites: "Une autre question intéressante va de pair avec le problème de la structure intime de l'élément nerveux: savoir si le système nerveux des animaux supérieurs se compose ou non d'éléments différents de celui des animaux inférieurs. A l'époque, ce problème était fort discuté. Ses implications philosophiques et religieuses paraissaient très troublantes. Les différences mentales entre animaux inférieurs et supérieurs ne tiennent-elles qu'à des degrés différents de complexité? L'esprit humain diffère-t-il de celui des mollusques non point essentiellement, mais seulement par le nombre des cellules nerveuses et la complexité de leurs fibres? Les savants cherchaient une réponse à ces questions et espéraient trouver, d'une façon quelconque, la solution définitive du problème de la nature de l'homme, de l'existence de Dieu et du but de la vie." (Jones, 1953, p. 51). C'est dans ce champ de recherche, vaste et passionnant, que s'inscrivent les premiers travaux de Freud. Et les contributions faites par Freud dans ce

26

M. SOLMS

domaine ont été, n'en doutons pas, fondamentales. Dans le premier de ces deux articles (1877a et 1878a), en étudiant la migration génétique et la transformation des cellules nerveuses dans le cordon médullaire d'un poisson primitif appelé Petromyzon, Freud a été capable de montrer qu'une série continue de changements subtils liaient le système nerveux des espèces invertébrées à celles des espèces vertébrées. On pensait auparavant que les deux classes animales étaient séparées d'une manière absolument nette. En d'autres termes, Freud a découvert dans ces recherches quelque chose de l'ordre d'un "anneau manquant", et a ainsi contribué à alimenter le neuve de données qui a permis finalement d'assurer la communauté scientifique dans sa conviction que tous les organismes sont soumis à une évolution constante. Freud a également montré que des traces de migration et de transformation phylogénétique
des cellules nerveuses de ce poisson

-

au cours des âges

-

pouvaient encore

être mises en évidence dans l'anatomie spinale de l'animal contemporain. Ce qu'a montré Freud, c'est que, parallèlement à la voie suivie par les cellules dans l'évolution, certaines formes primitives de cellules s'étaient maintenues - autrement dit fixées - dans leur développement phylogénétique. Cela nous autorise à rapporter légitimement à ces articles la tidélité jamais démentie de Freud à la théorie de l'évolution, ainsi que sa croyance en la persistance des structures primitives dans l'organisme arrivé à son développement final. Cette mise en relation est renforcée par le fait que, plus tard, Freud lui-même, dans ses Conférences sur la psychanalyse, s'est référé à ses recherches sur le Pétromyzon pour illustrerle concept de fixation. C'est ainsi qu'il écrit: "Il est possible, dans le cas de chaque pulsion sexuelle particulière, que certaines portions soient restées en arrière, à des phases antérieures du développement, même si d'autres portions ont atteint leur but finaL" (Freud, 1916-17a, p. 340, notre traduction). La deuxième contribution - de loin la plus importante - ressortant de la série des articles histologiques dont nous parlons, se rapporte à la découverte que fit Freud de l'unité morphologique et physiologique de la cellule nerveuse et de son axone. Les travaux de Freud sur cette question sont avant-coureurs
de la théorie du neurone. A l'époque où Freud conduisait ces recherches

-

et je me dois de vous rappeler qu'il était alors étudiant - la relation structurale et fonctionnelle des cellules et des fibres nerveuses était encore très controversée. Les observations que fit Freud le conduisirent à un point de vue original. Dans le résumé final de cet article (18841), il écrit: "En admettant que les fibrilles nerveuses doivent être considérées comme des voies de conduction isolées, nous serons amenés à dire que les voies séparées dans les nerfs confluent dans la cellule nerveuse, ainsi la cellule nerveuse devient le 'début' de toutes les fibres nerveuses possédant avec elle une connexion anatomique. Si j'exposais les faits capables de confirmer cette hypothèse, je dépasserais les bornes que je me suis imposées dans ce travail.

UNE INTRODUCTION AUX TRAVAUX NEUROSCIENTIFIQUES

DE FREUD

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J'ignore si les matériaux actuels permettent déjà d'élucider un problème d'aussi grande importance pour la physiologie. Si cette hypothèse se trouvait confirmée, elle ferait avancer d'un grand pas, dans cette science, la connaissance des éléments nerveux; nous pourrions alors imaginer que tout stimulus d'une certaine force pourrait faire cesser l'isolement des fibrilles, de telle sorte que le nerf, en tant qu'unité, conduise l'excitation, etc." (Jones, 1953, p. 54, en italiques dans le texte). Ce sont là les faits constituant la base de la théorie du neurone cependant la manière dont Freud présente ici ses découvertes est par trop prudente et réservée pour qu'on ait pu le créditer de la découverte du neurone - et sept années s'écouleront avant que Waldeyer et Cajal proclament formellement son existence. Ainsi donc, une fois de plus, Freud fait ici des observations d'une importance théorique essentielle sans se permettre en fait de bien le réaliser. Brazier (1959), dans son travail de base sur l'histoire de la neurophysiologie, a lui aussi accordé à Freud d'avoir pressenti le synapse de Sherrington - lequel a apporté sa touche finale à la représentation moderne du neurone qui est la nôtre. Dans une monographie plus récente de Gordon Shepherd, The Foundations of the Neuron Doctrine, publiée en 1991, un chapitre entier est consacré à une discussion sur la contribution de Freud à la théorie en question. Aujourd'hui, comme il arrive, la doctrine du neurone a cessé d'être considérée comme une" doctrine"; elle constitue désormais la pierre angulaire, l'unité fondamentale de construction de toute la théorie neuroanatomique et neurophysiologique. D'où que l'on puisse s'arrêter à l'ironie qui veut que, quelques années plus tard, lorsque Freud dirige son attention scientifique sur les problèmes psychologiques, on l'accuse carrément de sauter trop rapidement de l'observation à la théorie. Le fait que le jeune Freud n'ait pas inscrit à son compte cette découverte cruciale, me paraît ou bien contredire l'accusation par quoi on lui reproche de passer trop vite de l'observation à la théorie, ou bien expliquer pourquoi, par la suite, il a pu sauter lestement de l'une à l'autre! Deux décades après que Freud ait entamé ses recherches histologiques, au moment où, dans son "Esquisse d'une psychologie scientifique" (1895), il construit un modèle élaboré du psychisme autour du concept du neurone, on
ne trouve conscience aucune allusion au fait - dont il devait avoir, alors, pleine - qu'il ait pu jouer un rôle fondateur dans le développement de

ce concept. Dans les quatre études dont nous parlons, Freud fournit également, de manière incidentelle, une contribution anticipée à la recherche sur le microtubule - avant même que les microtubules aient été découvertes devenant involontairement le premier à rapporter le phénomène de la rotation nucléaire des neurones en culture (Triarho & dei Cerro, 1985).

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M. SOLMS

J'aimerais, à présent, attirer l'attention du lecteur sur un ensemble réduit d'articles publiés par Freud au cours de cette phase de son travail. Dans le premier de ces articles (répertorié dans la bibliographie comme l879a), et intitulé "Notiz über eine Methode zur anatomischen Praparation des Nervensystems", Freud rend compte d'une nouvelle méthode permettant de séparer le tissu nerveux de l'environnement musculaire et osseux. Dans les trois articles suivants (répertoriés dans la bibliographie comme 1884b, 1884c et 1884d, tous portant en gros le même titre, à savoir "Eine neue Methode zum Studium des FaserverIaufs im Zentralnervensystem") Freud décrit une autre méthode nouvelle - sur laquelle il fonde de grands espoirs. Il s'agit d'une technique de coloration qui lui permet de visualiser les cellules nerveuses au microscope. Cependant, à la grande déception de Freud, cette technique ne fut jamais acceptée. Il semble bien qu'il se soit agi d'une méthode difficile et fragile - pour ne pas dire capricieuse. Dans les mains de Freud, elle permit une grande richesse d'observations et de découvertes, cependant que peu de ses collègues possédaient la sensibilité et la patience nécessaire à l'obtention de résultats comparables. Qu'il nous soit permis de dire que le même sort attendait la méthode psychanalytique. Freud avait, en fait, décrit également une nouvelle méthode dans l'un des articles histologiques mentionné précédemment (il s'agit de l'article 1882a, concernant la structure des fibres nerveuses et des cellules de l'écrevisse d'eau douce). En étudiant les cellules nerveuses de l'écrevisse de rivière, Freud éprouve une certaine insatisfaction à devoir utiliser la technique standard ne permettant que l'observation au microscope de cellules mortes. Il remplace cette dernière technique par une technique nouvelle qui lui permet d'observer le fonctionnement interne de la cellule vivante. Ce faisant, une multitude de structures et processus, restés jusqu'alors invisibles, se révèlent à lui. C'est à cette circonstance particulière que nous devons peut-être rapporter la conscience, qui plus tard se fera jour chez lui, de l'effet que peut avoir l'acte d'observation sur l'objet observé. C'est avec ces deux méthodes que Freud, dans ses trois articles anatomiques suivants, met soigneusement en carte certaines aires inconnues situées dans deux petites parties fortement compressées et intriquées de l'axe cérébro-spinal, plus connues sous l'appellation de moelle allongée et pont. Ces articles sont répertoriés dans la bibliographie comme 1885d ("Zur KenntniB der Olivenzwischenschicht"); 1886b ("Über die Beziehung des Strickkorpers zum Hinterstrang und Hinterstrangskern, nebst Bemerkungen über zwei Felder der Oblongata"); et 1886c ("Über den Ursprung des N[ervus] acusticus"). Avec ces trois études, Freud est progressivement remonté de la moelle épinière vers le cerveau lui-même, passant également de la cellule nerveuse individuelle aux groupes ou constellations de cellules, tout en substituant le système nerveux humain au système nerveux animal. Dans ces

UNE INTRODUCTION AUX TRAVAUX NEUROSCIENTIFIQUES DE FREUD

29

études, Freud démontre le lien entre les colonnes vertébrales postérieures et le cervelet, et localise la terminaison et les connexions du nerf auditif dans la moelle. Il s'agit bien là de contributions de premier ordre à la neuroanatomie fondamentale. Il a également formulé la théorie selon laquelle les noyaux des nerfs céphaliques sensoriels sont homologues des racines de la moelle épinière. Il a donc mis de l'ordre dans ce qui fut jadis une région chaotique et opaque du cerveau. De nos jours, lorsque nous voyons les étudiants en médecine apprendre mécaniquement l'anatomie des nerfs céphaliques dans des livres de médecine qu'ils peuvent se procurer au coin de la rue, on a du mal à s'imaginer que 100 ans plus tôt, des pionniers comme Freud travaillaient laborieusement à développer des techniques de coloration microscopiques qui leur permettraient, dans le labyrinthe inextricable des cellules et des fibres qui constituent cette partie incroyablement complexe du corps, de visualiser, identifier et classer ces mêmes nerfs. Considérée du point de vue de son travail ultérieur, la méthodologie utilisée par Freud dans sa recherche sur l'axe cérébro-spinal s'avère particulièrement intéressante. Au lieu d'essayer de mettre en carte les masses de fibres conductrices dans cette partie fortement compressée et immensément complexe du cerveau adulte, Freud étudie les configurations beaucoup plus simples que l'on peut observer facilement chez le foetus et le cerveau de

l'enfant - pour ensuitetracer méthodiquementles développementsultérieurs
au travers de spécimens se rapprochant de plus en plus de l'état adulte. On voit bien qu'ici aussi, le point de vue génétique (ou évolutionniste) est apparent, et que l'approche évolutionniste se remarque encore une fois dans la conceptualisation des résultats développés par Freud. (Incidemment, la méthode utilisée ici a été employée pour la première fois par Paul Flechsig - que l'on retrouvera plus tard dans les écrits de Freud comme le personnage faisant l'objet des délires du Président Schreber.) Le dernier article de Freud portant sur un sujet d'anatomie pure a été publié en 1888 et s'intitule tout simplement "Gehirn". Il se trouve répertorié comme 1888b2. On peut le considérer comme un résumé des développements auxquels étaient parvenus l'anatomie et la physiologie au dix-neuvième siècle. Cet article est important, étant donné que, avec 1"'Esquisse" de 1895, c'est le seul texte dans lequel Freud ait jamais publié ses vues sur la structure et la fonction du cerveau humain en tant que tout. Une comparaison de ces deux
oeuvres -

de révéler plusieurs faits intéressants dont j'ai débattu dans un livre publié sur l'article en question (Solms & Saling, 1990). Je n'en parlerai donc pas ici. Je mentionnerai également que cet article ne peut pas être attribué à Freud de manière absolument certaine, puisqu'il n'a pas été signé. Cependant la logique interne démontre au-delà de tout doute raisonnable qu'au moins la moitié anatomique de l'article est véritablement de la main de Freud. A

l'article de 1888 sur le cerveau et l' "Esquisse" de 1895

-

permet

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M. SOLMS

propos de cet article, je dirai seulement qu'en dépit du fait qu'il se présente comme une simple entrée lexicale, Freud s'est saisi de l'occasion pour développer une théorie absolument nouvelle de l'anatomie du cerveau humain venant remplacer la théorie anatomique bien établie de son très estimé professeur Theodor Meynert. Presqu'aucun des enseignements anatomiques de Meynert n'asurvécu - on s'y réfère aujourd'hui ironiquement comme à la mythologie du cerveau - tandis que l'alternative théorique de Freud, à l'opposé, est largement compatible avec les vues neuro-anatomiques modernes. Freud a, par la suite, développé ce modèle anatomique dans sa fameuse monographie Contribution à la conception des aphasies de 1891 dont je traiterai de manière plus détaillée dans un moment. En fait, Freud écrivit en 1886 un manuscrit de livre sur son modèle anatomique, mais ce dernier ne fut jamais publié et n'apparaît donc pas dans la bibliographie; cependant, une copie du manuscrit a été conservée jusqu'à ce jour à la Library of Congress de Washington. 3. L'épisode de la cocaïne A la même époque où Freud complétait ses études anatomiques, il publiait une série de six articles sur la cocaïne alcaloïde. Le caractère innovateur, ainsi que la controverse soulevée par ces études sont débattus dans le cadre de ce volume. Je ne m'étendrai donc pas sur ce sujet et me contenterai d'évoquer uniquement les faits. Le premier article (intitulé simplement "De la Coca", et répertorié comme 1884e) peut être considéré comme l'oeuvre majeure de cette série. Il s'agit, comme le dit Jones (1953, p. 90), d'un chef-d'oeuvre littéraire: "Il est écrit dans le meilleur style de Freud, plein de sa vivacité habituelle, de sa simplicité et de sa distinction, toutes qualités dont il n'avait guère eu l'occasion de faire preuve dans la description des nerfs de l'écrevisse ou des fibres de la moelle". L'article vise à résumer tout ce qui était alors connu sur cette drogue obscure originaire d'Amérique du Sud, cependant que la partie la plus passionnante est constituée par la narration d'un certain nombre d'auto-observations dans lesquelles Freud étudie les effets des prises de cocaïne sur lui-même. Il parle de "la bonne humeur, de l'euphorie persistante (...) une augmentation du contrôle de vous-même, une vitalité et une puissance de travail accrues (oo.) Ce résultat s'obtient sans qu'il y ait à craindre les conséquences fâcheuses d'une euphorie due à l'alcool" et il ajoute: "Aucun besoin irrésistible de cocaïne n'apparaît après un premier emploi ou même un emploi répété de la drogue." (Jones, 1953, p. 91). Freud continue et décrit l'utilité thérapeutique possible de la cocaïne dans le traitement, entre autres, de la neurasthénie, de la mélancolie et de l'accoutumance à la morphine. Il formule ensuite une théorie rigoureuse de l'action neurochimique de

UNE INTRODUCTION AUX TRAVAUX NEUROSCIENTIFIQUES DE FREUD

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la cocaïne. Ces suggestions et formulations font de Freud - comme l'a reconnu Robert Byck (1974) -l'un des fondateurs de la psychopharmacologie. Dans le dernier et décisif paragraphe de cette monographie, Freud ajoute: "La propriété d'anesthésier les membranes cutanées et muqueuses que possèdent la cocaïne et ses sels; utilisés en solutions concentrées, permet de penser qu'il deviendra possible de les employer à l'avenir, particulièrement dans les cas d'infections locales (...) Grâce à cette propriété anesthésique, l'usage de la cocaïne se répandra dans un proche avenir." (ibid.). Ce qui, effectivement, fut le cas. Mais ce fut Carl Koller, et non Freud,
qui développa les applications en question

-

avec tous les honneurs.

Ainsi

le jeune Freud, encore une fois, manque de peu son rendez-vous avec la renommée (1900a), parce qu'il, comme il l'écrit dans L'Interprétation des rêves, "n'avait pas approfondi la question" (Freud, 1900a, p. 153). Toutes les autres promesses thérapeutiques de la cocaïne n'aboutissent à rien et Freud, finalement, en arrive à se reprocher d'avoir hâté la mort d'un ami cher en ayant provoqué chez lui une accoutumance sévère à cette drogue; certains de ses collègues l'accusent d'avoir introduit dans le monde "le troisième fléau de l'humanité", les deux autres étant l'alcool et la morphine. Le complexe, ainsi que les sentiments ambivalents que cet épisode ont fait naître en lui sont formulés dans les rêves célèbres de la "monographie botanique" et de "l'injection d'Irma". Néanmoins il n'est absolument pas douteux que, dans les phrases tirées du dernier paragraphe de cet écrit - phrases que je viens de citer - Freud prédit les propriétés d'anesthésie locale de la cocaïne. La plupart des autres articles de Freud sur la cocaïne ne sont que des résumés ou des élaborations du premier article. Ils sont répertoriés dans la bibliographie comme 1884h, 1885a, 1885b, 1885e, 1885/ et 1887d. Deux d'entre eux seulement méritent ici une attention particulière. L'article 1885a (intitulé "Contribution à la connaissance de l'action de la cocaïne") constitue la seule et unique étude expérimentale que Freud ait jamais publiée. Cependant je m'associe à ceux qui y voient une expérience négative, mal contrôlée. Il est clair que cette direction ne convient pas au talent de Freud. La chose est cependant intéressante pour autant qu'on lui rapporte ses remarques ultérieures sur l'inutilité de la méthode expérimentale en psychologie. Le dernier article dans les séries sur la cocaïne (répertorié comme l887d, sous le titre de "Remarques sur Cocaïnomanie et cocaïnophobie en relation avec une conférence de W.A. Hammond") représente le ralliement tardif de Freud à toutes les critiques que lui adressèrent ses collègues, au moment où l'opinion médicale se retourne contre la cocaïne. Je dois dire que ce travail est décevant, rempli d'excuses et de rationalisations. Dans cet article, Freud élabore une théorie peu convaincante sur la labilité des vaisseaux sanguins cérébraux pour rendre compte de l'action imprévisible de la cocaïne, et fait reposer le blâme de tous les effets négatifs sur l'innocente seringue

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M. SOLMS

hypodermique. Qu'on pense à nouveau à ce rêve dictée par la culpabilité qu'est le rêve de "l'injection d'Irma". Comme je l'ai déjà dit, ces articles, pour ce qu'ils pouvaient nous apprendre de la personnalité de Freud, de son ambition, de la confiance exagérée dans le fait singulier, etc., ont fait couler beaucoup d'encre. Je n'entrerai pas ici dans de telles considérations. Je mentionnerai seulement deux points supplémentaires. Tout d'abord, il est intéressant de lire dans ces études les premières auto-observations publiées par Freud, lesquelles ont abouti au catalogue d'auto-révélations publié dans l'Interprétation des rêves. Cela nous aide à garder en mémoire que l'introspection et l'auto-expérimentation étaient des paradigmes scientifiques communs à la fin du dix-neuvième siècle. La signification de ce fait pour le développement de la méthode psychanalytique est rarement reconnue. En second lieu, il y a de grandes chances pour que l'expérience que fit Freud des effets de la cocaïne sur la sexualité et sur l'excitation en général a dû être une source importante pour sa théorie ultérieure de la libido, et peut-être pour ce qui regarde le point de vue économique en général. Que l'on considère, par exemple, le passage suivant, tiré des Trois essais sur la théorie de la sexualité (Freud, 1905d, pp. 156157): "Qu'il nous suffise de retenir, comme ce qui nous paraît essentiel dans cette conception des processus sexuels, I'hypothèse de substances particulières dérivant du métabolisme sexuel. Car cette thèse apparemment arbitraire est soutenue par un fait auquel on a accordé peu d'intérêt mais qui mérite néanmoins la plus grande attention. Les névroses, qui ne peuvent être imputées qu'à des troubles de la vie sexuelle, présentent la plus grande ressemblance clinique avec les phénomènes de l'intoxication et de l'état de manque résultant de l'ingestion habituelle de substances toxiques (alcaloïdes)
qui procurent du plaisir"

.

Comme vous pouvez le voir, l'opinion prudemment exprimée par Freud selon laquelle la théorie de la libido pourrait un jour trouver son fondement dans un substrat chimique, peut être ramenée aux expériences qu'il mentionne dans ses premières études sur la cocaïne.

4. Neurologie clinique
Au cours de la période où il travaille sur la cocaïne, Freud quitte progressivement le terrain de l'histologie et de l'anatomie et s'oriente vers les problèmes posés par la neurologie clinique. Il s'agit là du deuxième thème majeur dans les textes neuroscientifiques de Freud. Avec les écrits qu'il consacre à ces problèmes, il quitte totalement le terrain de la préparation contrôlée de laboratoire pour celui du cas clinique vivant. Il arrive très rarement, spécialement de nos jours, qu'un scientifique soit à la fois doué pour les techniques de laboratoire d'anatomie et pour la clinique hospitalière,

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mais, de toute évidence Freud était à la hauteur de cette exception. Les trois premiers articles produits dans ce champ étaient des études de cas particuliers. Ils sont enregistrés dans la bibliographie sous le numéro d'ordre l884a (le premier article: "Ein Fall von Himblutung mit indirekten basalen Herdsymptomen bei Scorbut"); puis l885c ("Ein Fall von Muskelatrophie mit ausgebreiteten SensibiliUitsstôrungen (Syringomyelie) "); enfin 1886a ("Akute multiple Neuritis der spinalen und Hirnnerven"). Le neurologue américain Jelliffe (1937) a décrit ces articles comme "models of good neurological deduction". Freud était un neurologue extrêmement compétent et jouissait de la réputation de pouvoir localiser l'emplacement d'une lésion cérébrale d'une manière à ce point précise, lors de la présentation du patient de son vivant, que l'anatomiste pathologique, dans son rapport d'autopsie, n'avait plus rien à ajouter à ses formulations cliniques. La renommée de son habileté à diagnostiquer lui valut un flot d'étudiants diplômés venus de l'étranger. Cependant, Freud lui-même parlait avec une certaine retenue de cette habileté et de cette phase de sa vie clinique, il dit un jour à Paul Schilder, que les diagnostics neurologiques focales étaient "un jeu stupide de permutations". C'est après avoir écrit ces premières études de cas que commence la fameuse période parisienne au cours de laquelle Freud suit l'enseignement de Charcot à la Salpêtrière. Au cours de cette période (de 1885 à 1886), Freud se défait de l'influence directe et personnelle de quelques uns des chefs de file de l'école allemande de neurologie et se met dans l'orbite directe et personnelle de Charcot. Ce changement a un impact décisif sur sa manière de penser. Par là il ne s'éloigne pas tant de la neurologie pour aller vers la psychologie, qu'il ne s'éloigne des explications anatomiques mécanistes des syndromes cliniques particulièrement caractéristiques de la neurologie enseignée par ses professeurs allemands, leur préférant les descriptions cliniques abondantes qui caractérisaient l'école française de neurologie
conduite par Charcot. La citation suivante

-

tirée

de propos

tenus

incidemment par Freud - illustre pittoresquement la différence existant entre les deux écoles neurologiques: "Charcot ne se fatigua jamais non plus de défendre contre les empiétements de la médecine théorique les droits du pur travail clinique qui consiste à voir et ordonner. Nous étions un jour un petit groupe d'étrangers réunis qui, élevés dans la physiologie académique allemande, l'importunions en argumentant ses innovations cliniques: 'Mais cela ne peut pas être' lui objecta une fois l'un de nous, 'cela contredit la théorie de Young-Helmholtz [sur la vision en couleur]'. Il [Charcot] ne répliqua pas 'Tant pis pour la théorie, les faits de la clinique ont la préséance', etc., mais il nous dit bel et bien, ce qui nous fit une grosse impression: 'La théorie, c'est bon, mais ça n'empêche pas d'exister'." (Freud, 1893f, p. 13). C'est là l'une des anecdotes préférées de Freud. On se souviendra des paroles de Mephistophélès dans le Faust de Goethe, également citées (plus