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Avant l'Europe, l'espace Européen : le rôle des femmes

De
212 pages
L'objectif de cet ouvrage est de faire apparaître la conscience et la mise en place d'un "espace européen", bien antérieures à l'établissement d'institutions européennes et d'en étudier les diverses modalités sous l'angle des rôles joués par les femmes, à titre individuel ou collectif, sur une période s'étendant de la fin du Moyen Age aux années 1930. L'approche retenue vise à rendre compte de la richesse des apports féminins dans les domaines de la littérature, de l'art et des idées.
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AVANT L’EUROPE, L’ESPACE EUROPÉEN : Sous la direction de
Guyonne Leduc et Michèle VignauxLE RÔLE DES FEMMES
L’objet de ce volume est de faire apparaître la conscience et la mise en place
d’un « espace européen » bien antérieures à l’établissement d’institutions
européennes et d’en étudier diverses modalités sous l’angle des rôles joués
par les femmes, à titre individuel ou collectif, sur une période s’étendant
de la fi n du Moyen Âge aux années 1930.
AVANT L’EUROPE, L’ESPACE EUROPÉEN :L’approche retenue, délibérément éclectique, vise moins à l’exhaustivité
qu’à rendre compte de la richesse des apports féminins dans les domaines LE RÔLE DES FEMMESde la littérature, de l’art et des idées. Il s’agit ici avant tout d’ouvrir des pistes
dans un champ encore relativement peu exploré, celui des phénomènes
trans-nationaux, grâce aux compétences réunies de contributeurs issus de
disciplines et d’aires culturelles diverses (littérature francophone, études
britanniques et études germaniques).
Le principal enseignement qui ressort de ces travaux est la permanence
des circulations, jamais rompues au sein d’une République des Lettres
qui constitue un puissant facteur d’unité et de continuité, même et surtout
dans les périodes troublées de l’histoire européenne comme la fi n du
e eXVIII et la première moitié du XIX siècle. Cette période est aussi celle
où les femmes commencent à jouer un rôle important. Cette infl uence est
particulièrement sensible dans les infl exions nouvelles qu’elles impriment
à l’expérience du Grand Tour et au récit de voyage, à l’appréciation et à la
pratique artistiques, à la correspondance comme genre privé qu’elles font
évoluer pour faire émerger une voix publique féminine, et enfi n à l’écriture
romanesque (Michèle Vignaux).
Guyonne LEDUC, ancienne élève de l’École Normale Supérieure (Sèvres),
agrégée d’anglais, est professeur à l’université Charles de Gaulle-Lille 3.
Michèle VIGNAUX, ancienne élève de l’École Normale Supérieure
(Sèvres), agrégée d’anglais, est professeur à l’université Lumière-Lyon 2.
Préface de Michèle Vignaux
Illustration de couverture : © Céline Bourdon (Lille 3)
ISBN : 978-2-343-00186-9
21 €
Sous la direction de
AVANT L’EUROPE, L’ESPACE EUROPÉEN : LE RÔLE DES FEMMES
Guyonne Leduc et Michèle Vignaux












AVANT L’EUROPE, L’ESPACE EUROPÉEN :
LE RÔLE DES FEMMES


Des idées et des femmes
Collection dirigée par Guyonne Leduc

Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout
esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des
études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des
mentalités, aux époques moderne et contemporaine.
Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures
précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur
sensibilité comme de leur intellect).
Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ
géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure
potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.

Déjà parus

O'Donnell, M. A., Dhuicq, B. et Leduc, G., dir. Aphra Behn (1640-1689): Identity,
Alterity, Ambiguity. 2000. XX + 310 pp.
Jaminon, M. et Faes E., dir. Femmes de sciences belges : Onze vies d'enthousiasme. 2003.
97 pp.
eKerhervé, A., Une Épistolière anglaise du XVIII siècle : Mary Delany (1700-1788). 2004.
611 pp.
Martin, M., Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps : Contribution à l'histoire de la
Russie et de l'Europe. 2004. 452 pp.
Verrier, F., Le Miroir des Amazones : Amazones, viragos et guerrières dans la littérature
e eitalienne des XV et XVI siècles. 2004. 256 pp.
Leduc, G., dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études
sur les femmes. Préface Michelle Perrot. 2004. 355 pp.
Gheeraert-Graffeuille, C., La Cuisine et le forum : Images et paroles de femmes pendant la
révolution anglaise (1640-1660). 2005. 467 pp.
Leduc, G., dir. Travestissement féminin et liberté(s). Préface Christine Bard. 2006. 439 pp.
Dor, J., Bajomée, D. et Marie-Élisabeth Henneau, dir. Femmes et livres. 2007, 329 pp.
Leduc, G., dir. Réalité et représentations des amazones. Préface Sylvie Steinberg. 2008.
486 pp.
Barrière, J.-P. et Guignet, P., dir. Les Femmes au travail dans les villes en France et en
e eBelgique du XVIII au XX siècle. Préf. Margaret Maruani. 2009. 298 pp.
Moine, F., Poésie et identités féminines en Angleterre : Le Genre en jeu (1830-1900).
2010, 325 pp.
e
Leduc G., Réécritures anglaises au XVIII siècle de l'Égalité des deux sexes (1673) de
François Poulain de la Barre: Du politique au polémique. 2010. 502 pp.
Barret-Ducrocq, F., Binard, F. et Leduc, G., dir. Comment l'égalité vient aux femmes.
Politique, droits et syndicalisme en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France.
Préface/Entretien avec Claudie Baudino. 2012. 253 pp.
e e
Bazin, C. et Leduc, G., dir. Littérature anglo-saxonne au féminin, (XVIII -XX siècles).
(Re)naissance et horizons. Préf. Jean-Jacques Lecercle. 2012. 171 pp.
Jamet-Moreau, É., Le Curé est une femme. L'Ordination des femmes à la prêtrise dans
l'Église d'Angleterre. Préf. Emmanuel Le Roy Ladurie. 2012. 326 pp.
Masséi-Chamayou, M-L., La Représentation de l'argent dans les œuvres de Jane Austen:
l'être et l'avoir. 2012. 416 pp.
Leduc, G. dir. Les Rôles transfrontaliers joués par les femmes dans la construction de
l'Europe. Préface Suzan van Dijk. 2012. 415 pp.
Sous la direction de
Guyonne Leduc et Michèle Vignaux













AVANT L’EUROPE, L’ESPACE EUROPÉEN :
LE RÔLE DES FEMMES
Préface de Michèle Vignaux




























































































Des mêmes auteurs


Guyonne Leduc
Morale et religion dans les essais et dans les Mélanges de
Henry Fielding. 2 vols. Paris : Didier Érudition, 1990. XIII +
931 pp.
eL'Éducation des Anglaises au XVIII siècle: La Conception de
Henry Fielding. Paris : L'Harmattan, 1999. 416 pp.
Dir. Réalité et représentations des Amazones. Préface de Sylvie
Steinberg. Paris : L'Harmattan, 2008. 486 pp.
eRéécritures anglaises au XVIII siècle de l'Égalité des deux
sexes (1673) de François Poulain de la Barre: du politique
au polémique. Paris: L'Harmattan, "Des idées et des
femmes", 2010. 502 pp.


Michèle Vignaux
L'Invention de la responsabilité : la deuxième tétralogie de
Shakespeare. Paris : Presses de l'Ens, 1995. 352 pp. . Paris : Hachette " Fondamentaux ", 1998. 160 pp .
Dir.Tours et Détours : Les Ruses du discours dans l'Angleterre
de la Renaissance. Revue LISA 6.3 (2008) :
http://lisa.revues.org/361
Dir. La Renaissance anglaise : Horizons passés, horizons
futurs. La Clé des langues, 2011 : http://cle.ens-
lyon.fr>anglais>actes


© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00186-9
EAN : 9782343001869
SOMMAIRE
Remerciements …………………………………………… 9
Préface de Michèle Vignaux (Lyon 2) ……..…………… 1 1
PREMIÈRE PARTIE
PRÉMICES : TROUVER UNE VOIE/VOIX FÉMININE
" La Représentation de la mégère dans le fabliau de 'La Dame
Escoillee' , dans 'The Wife of Bath's Prologue and Tale' de
Chaucer et dans The Taming of the Shrew de Shakespeare "
Natalie Roulon (Strasbourg) …………….…………..... 25
" Les Filles de Dibutade : Voyageuses britanniques et hiérar-
echie des genres picturaux en Europe au XVIII siècle "
Isabelle Baudino (ENS de Lyon) ……………………... 51
" Le Récit de voyage de Mary Wollstonecraft, Letters Written
from a Short Residence in Sweden, Norway and Denmark
(1796) ou l'écriture au-delà des frontières "
Stéphanie Gourdon (Lyon 2) ………………………….. 69
DEUXIÈME PARTIE
SUR LES VOIES DE L'ÉMIGRATION ET DE L'EXIL
" Le Dépassement des préjugés nationaux dans les 'romans
d'émigration' d'Isabelle de Charrière
Paola Perazzolo (Vérone) …………………………… 87
" 'La géographie de l'Europe ne s'apprend que trop bien par le
malheur' : Le Pittoresque féminin dans Dix années d'exil
de Germaine de Staël "
Stéphanie Genand (Rouen – IUF) ……………..…… 111
7" Épistolières d'Europe: Écrire, décrire, construire un espace
eeuropéen à soi au XIX siècle "
Marie-Claire Hoock-Demarle (Paris7) ………….…… 123
TROISIÈME PARTIE
CIRCULATION DES IDÉES
SCIENTIFIQUES, LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
" La 'verdammte Mademoiselle Royer' : Clémence Royer,
première traductrice française de On the Origin of Species
de Charles Darwin "
Michel Prum (Paris 7) ……………………………..… 137
" Bois-Mort (1934), roman woolfien face à la critique fran-
çaise "
Maud Dubois (Neuchâtel) ……………….…………… 153
" Jessica Dismorr et les peintres abstraites anglaises au sein du
concert européen "
Laurent Bury (Lyon 2) ……………………………….... 173
Ont contribué à cet ouvrage ……...……………………… 187
Résumés des contributions …….………………………… 189
Index nominum …………………………………………… 195
8REMERCIEMENTS
Équipe d'Accueil CÉCILLE (Centre d'Études " Civilisations,
Langues et Lettres Étrangères ") (EA 4074) de l'université
Charles de Gaulle - Lille 3
et les membres de sa composante " Voix et voies de femmes ",
Équipe d'Accueil LCE (Laboratoire " Langues et Cultures Euro-
péennes ") (EA 1853) de l'université Lumière Lyon 2 et son
directeur le Professeur Fabrice Malkani,
MESHS du Nord – Pas-de-Calais,
Conseil Régional du Nord – Pas-de-Calais,
Délégation régionale aux Droits des Femmes et à l'Égalité,
Michèle Clément et Anne-Marie Saint-Gille (Lyon 2),
Jean-François Delcroix, responsable administratif de l'EA CÉ-
CILLE.
9PRÉFACE Le présent volume est le fruit de la collaboration de deux
équipes – " Voix et voies de femmes " (ÉA CÉCILLE, Lille 3)
et " Langues et Cultures Européennes " (Lyon 2). Il rassemble
les contributions présentées lors d’une journée d’étude tenue le
4 mars 2011 à l’université Lumière-Lyon 2, en prélude à un
colloque, qui s’est déroulé en juin de la même année à l’univer-
sité Charles de Gaulle-Lille 3, sur " Les Rôles transfrontaliers
joués par les femmes dans la construction de l'Europe " tant sur
les plans intellectuel, culturel et artistique que politique et so-
1cio-économique .
La problématique commune à ces deux manifestations visait
à faire apparaître la conscience et la mise en place d’un " espace
européen ", bien antérieures aux institutions européennes ac-
tuelles, et à en étudier diverses modalités sous l’angle des rôles
joués par les femmes, à titre individuel ou collectif. Les sujets
abordés dans ce volume traitent d’apports individuels dans les
domaines de la littérature, de l’art et de la circulation des idées,
dans la période s’étendant de la fin du Moyen Âge aux années
1930 ; les contributeurs sont issus de diverses disciplines et sont
spécialistes d’aires culturelles également diverses (lettres mo-
dernes, littérature ou civilisation britanniques et germaniques).
Aussi est-il évident qu’un tel volume ne saurait prétendre à une
quelconque exhaustivité : il s’agit plutôt d’ouvrir des pistes
dans un champ relativement peu exploré encore, dans la mesure
où il requiert des compétences nécessitant de dépasser les spé-
cialités disciplinaires et linguistiques en vue d’analyser des phé-
nomènes transnationaux, plus précisément, en l’occurrence,
inter-européens, pour reprendre un terme introduit il y a quel-
2ques années par Marie-Claire Hoock-Demarle . Cette démarche,
éclectique, a pour corollaire une inévitable difficulté à trouver
un fil conducteur unique susceptible de relier entre elles ces di-
verses contributions. Par commodité, l’ordre ici suivi est pure-

1 Guyonne Leduc, dir., Les Rôles transfrontaliers joués par les femmes
dans la construction de l'Europe, préface Suzan van Dijk (Paris : L’Harmat-
tan, " Des idées et des femmes ", 2012) 415 pp.
2 Voir Marie-Claire Hoock-Demarle, dir., Regards croisés sur l’Europe
(Paris : P de l’U Paris 7-Denis Diderot, 2005) 17.
13ment chronologique, mais on se risquera, dans cette intro-
duction, à suivre une logique plus thématique, en gardant bien à
l’esprit la nécessaire part d’arbitraire inhérente à tout che-
minement de ce genre.
Aux deux extrémités chronologiques, les contributions de
Natalie Roulon et de Maud Dubois illustrent deux situations
diamétralement opposées dans les échanges littéraires, de ma-
nière à première vue surprenante, voire paradoxale. On pourrait,
en effet, penser que les contacts étaient limités par les difficul-
tés de transport à la fin du Moyen Âge et au début de l’ère mo-
derne : la connaissance des fabliaux français (à laquelle on
pourrait ajouter celle des nouvelles italiennes) en Angleterre té-
moigne, au contraire, de l’existence d’une " République des
3Lettres " dépassant largement des frontières nationales au de-
meurant mal établies – phénomène renforcé par le dévelop-
pement de l‘imprimerie. À une époque où les langues vernacu-
laires n’avaient pas encore atteint la dignité de langues littérai-
res dans une Europe qui restait massivement imprégnée de
langue et de culture latines, la littérature médiévale et renaissan-
te était largement internationale et les textes circulaient d’Italie
4vers l’Europe du Nord en passant par la France . Natalie Roulon
s’intéresse à trois œuvres produites de part et d’autre de la
eManche : un fabliau anonyme normand du XIII siècle, " La
Dame escoillée ", le " Conte de la bourgeoise de Bath ", tiré des
eContes de Canterbury de Chaucer (fin XIV ), et La Mégère ap-
privoisée de Shakespeare, qui reposent sur la même matrice : le

3 Marc Fumaroli rappelle que la première occurrence du syntagme respu-
blica literaria, forgé sur le modèle de l’expression respublica christia-
na (expression juridique désignant l’Église catholique en tant qu’institution
universelle rassemblant et ordonnant l’ensemble des chrétiens), remonte à
1457, et que cette communauté d’érudits et de philologues, qui fonctionnait
edéjà à l’échelle européenne dès la fin du XV siècle, va résister à l’épreuve des
eguerres de religion du XVI siècle, puis à celle de la guerre de Trente ans et
edes guerres de Louis XIV au XVII siècle
(http://www.res-literaria.fr/respublica-literaria/definition-et-historique/).
4 Sur ces questions, voir, par exemple, Ernst Robert Curtius, La Littératu-
re européenne et le Moyen Âge latin, 1953, trad. Jean Bréjoux (Paris : PUF,
1956) et Richard Helgerson, Forms of Nationhood (Chicago : U of Chicago P,
1992), Introduction : " The Kingdom of our own language ".
14conte populaire du type 901, selon la classification Aarne-
5Thompson . Ces trois œuvres partagent la double thématique de
la souveraineté dans le mariage et de la guerre des sexes ; elles
ont, pour personnage principal, la figure de la mégère dans le
contexte de la tradition misogyne qui remonte, au moins, à la
figure de la femme de Noé, dans les cycles des mystères médié-
vaux, et à la responsabilité d’Ève dans le péché originel. Si le
personnage principal est une femme, le point de vue reste celui
d’auteurs masculins, à des degrés divers ; toutefois, entre, d’une
part, le fabliau rétrograde, dont le personnage féminin est une
mégère caricaturée à travers d’autres regards masculins et,
d’autre part, le conte de Chaucer qui, en donnant la parole à Da-
me Alice, célèbre le triomphe du féminin transgressif – deux
positions exrêmes –, la pièce de Shakespeare, dont la mégère
n’est pas un type mais un personnage doté d’un point de vue
aussi légitime que les autres, propose une voie moyenne. Nata-
lie Roulon montre donc que ces trois œuvres constituent trois
modes d'appréhension masculine du féminin transgressif : la
première est une tentative d'exorciser, par le comique, l'image
de l'épouse dominante, la deuxième manifeste une évidente
empathie pour celle qui a pris le parti de résister à l'oppression,
la troisième oscille entre ces deux pôles. Le texte français est le
plus conservateur des trois, les deux textes anglais étant, l’un et
l’autre, subversifs à des degrés variés.
À l’autre extrémité chronologique, dans les années 1930,
époque où les nations avaient, de longue date, affirmé leur iden-
tité historique et linguistique, Maud Dubois dépeint un cas inté-
ressant de réception, par la critique française, d’un roman
woolfien, Bois-Mort (1934), écrit par une romancière originaire
de Suisse – pays qui, on le verra, occupe une place centrale
dans ce recueil. Les vives polémiques, auxquelles donna lieu
l’utilisation de techniques narratives spécifiques du roman an-
glais (notamment de type woolfien) dans un roman de langue
française, témoignent d’une vision essentialiste de la littérature,

5 Antti Aarne et Stith Thompson, The Types of the Folktale : A Classifica-
tion and Bibliography (Helsinki : The Finnish Academy of Science and Let-
ters, 1961).
15caractéristique du contexte de repli nationaliste de la période,
dans l’optique d’un génie propre à chaque langue – et donc à
chaque littérature –, dont il importe de préserver la " pureté "
de toute " contamination " étrangère. Les considérations esthéti-
ques sont vite dépassées par des arguments politiques et mo-
raux, venus brouiller les enjeux du fait de la superposition de
toute une série d’oppositions : entre tenants d’une vision natio-
naliste et tenants du cosmopolitisme ou de l’européanisme, re-
présenté par la gauche pacifiste et par l’esprit de la Société des
Nations, entre roman réaliste traditionnel, qui a la faveur des
néo-classiques, et roman poétique, que cherchent à promouvoir
les néo-romantiques et auquel se rattache le roman féminin.
C’est aussi par le biais de l’écriture féminine que Stéphanie
Gourdon aborde, dans la première contribution portant sur le
eXVIII siècle, un genre en plein essor, mais jusque-là essentiel-
lement masculin, et que les femmes commencent à s’approprier
dans la période révolutionnaire : le récit de voyage. À travers
l’étude des récits de voyage de Hester Piozzi en France, en Ita-
lie et en Allemagne, de Helen Maria Williams en Suisse et de
Mary Wollstonecraft en Scandinavie, Stéphanie Gourdon
examine comment les femmes doivent négocier avec le caractè-
re insaisissable de ce genre hybride, en s'intégrant tant bien que
mal à la tradition du récit de voyage, tout en faisant valoir leur
originalité dans ce domaine. Il s’agit, pour elles, de se " décen-
trer ", de s'écarter d'un modèle pour créer un autre espace d'écri-
ture : se rapprocher du centre pour être assimilées au Même et
produire un texte de référence, et s'en éloigner dans un même
temps pour se maintenir Autre. Elles contribuent ainsi à diversi-
fier et à renouveler le genre, à la fois dans son contenu (à la des-
cription des sites classiques du " Grand Tour " se substitue pro-
gressivement l'étude des mœurs) et dans sa forme : en recourant
au journal et à la lettre, elles lui impriment une dimension plus
familière et intime et, à mesure que l’on s'approche de la pério-
de romantique, plus subjective. Stéphanie Gourdon montre éga-
lement comment la circulation des récits de voyage en Europe,
en particulier via les traductions et les articles critiques de jour-
naux littéraires, a permis l'ouverture de nouveaux horizons for-
mels et idéologiques, l’émergence d’une nouvelle conscience
16européenne. Si, dans la décennie révolutionnaire, la France ne
s'intéresse guère aux productions anglaises, ces écrits trouvent
un écho favorable dans la " Bibliothèque britannique " éditée à
Genève.
eLe XVIII siècle, marqué par l’esprit des Lumières, est aussi
un nouvel âge d’or de l’esprit de la République des Lettres, le-
quel constitue un puissant facteur d’unité et de continuité au
milieu des turbulences politiques qui agitent l’Europe dans le
sillage de la Révolution française et, comme l’expose Marie-
Claire Hoock-Demarle, dans un contexte caractérisé par une ac-
célération du temps et par un élargissement de l’espace, créa-
teurs d’une mobilité des hommes, des femmes et des idées à
une échelle inconnue jusque-là. Outre les récits de voyage, dont
l’augmentation significative contribue à créer l’idée d'une Euro-
pe " en mouvement " où les frontières se redessinent, les autres
e econtributions concernant les XVIII et XIX siècles font la part
belle aux correspondances et à la traduction, vecteur des idées.
Paola Perazzolo étudie le cas d’Isabelle de Charrière. Aristo-
crate hollandaise issue d’un milieu protestant, maniant avec
plus d'aisance le français que sa langue maternelle, parlant l'an-
glais et l'allemand, devenue van Zuylen après son mariage dans
un canton prussien en Suisse, où elle passe le reste de sa vie,
elle est l’incarnation parfaite de la femme des Lumières cos-
mopolite. En effet, contrairement aux aristocrates français con-
traints, par un exil plus ou moins forcé, de s’accoutumer à une
nouvelle existence internationale que la plupart d’entre eux ne
font que subir, Isabelle de Charrière vit sa situation, entre deux
cultures et entre deux classes, comme une position privilégiée,
d’où elle observe le phénomène de l’émigration et du drame
révolutionnaire et d’où elle analyse l’émergence d’une nouvelle
réalité multiculturelle, qu’elle relate d’un point de vue inédit
dans sa correspondance et dans ses " romans d’émigration " :
les Lettres trouvées dans des portefeuilles d’émigrés et Trois
Femmes. Sa correspondance véritablement européenne témoi-
gne d’une volonté de dialogue et d’ouverture vers un " espace
européen ", qui amène son auteur, par sa condition d’entre-
deux, à jouer un rôle de médiateur culturel important dans un
processus de dépassement des préjugés nationaux, processus
17qui n’implique pas, pour autant, un renoncement à sa propre
identité. Ces idées se retrouvent dans son écriture fictionnelle,
sorte de défense et illustration d’un nouvel art de vivre, qui ou-
trepasse les frontières physiques et mentales et permet de réin-
venter une existence dont la Révolution a profondément modi-
fié les repères traditionnels, tels les concepts de nation, de clas-
se et de privilège.
Aux antipodes de l’optimisme d’Isabelle de Charrière, Sté-
phanie Genand révèle une perception beaucoup plus sombre :
celle de Germaine de Staël dans Dix années d’exil (1812), fruit
d’incessants voyages qui, entre 1803 et 1813, la conduisent
successivement à Coppet en Suisse, puis en Allemagne, en Ita-
lie et enfin en Russie, à travers l’" Europe France " napoléo-
nienne, continent bouleversé où la mosaïque de pays différents
a cédé la place à un bloc sans saveur de peuples subjugués et où
chaque passage de frontière rappelle à l'exilée la puissance de
son " bourreau ". Stéphanie Genand montre comment l’espace
européen suscite, chez Madame de Staël, une angoisse nourrie
de l’expérience d’un exil toujours plus lointain, du sentiment de
la perte des racines et de la peur de la mort, angoisse transfor-
mant l’invitation initiale à découvrir la diversité européenne en
un pittoresque empreint de douleur, qui peine à se départir des
considérations historiques et politiques, pour finalement re-
noncer à la description et se muer en réquisitoire contre la
" tyrannie ".
Marie-Claire Hoock-Demarle s’intéresse également à Mada-
me de Staël, mais à travers, d’un côté, sa correspondance échan-
gée dans la période relativement faste du séjour à Coppet,
qu’elle étudie dans la perspective de l’évolution de l’épistolaire,
et, de l’autre, une correspondance privée de deux amies alle-
mandes (Rahel Varnhagen et Pauline Wiesel) entre 1800 et
1830, ainsi que des lettres ouvertes publiées par Bettina von
Arnim dans les années 1840. Elle y expose comment les fem-
mes surent s’approprier ce genre, qu’on leur abandonnait plus
volontiers que le récit de voyage, pour le muer en un formidable
laboratoire d’écriture et d’ouverture au monde, en décrivant
dans leurs lettres le processus d’émancipation qui fait, du nou-
18vel espace européen, un lieu à soi des femmes, une commu-
nauté féminine sans frontières, puis, vers le milieu du siècle, en
en venant même à publier leurs lettres qui deviennent, dès lors,
l’instrument d’une écriture publique, voire politique. La corres-
pondance entre la Berlinoise Rahel Varnhagen, " voyageuse im-
mobile " qui pratique l’échange épistolaire comme une passion
(avec plus de six mille lettres adressées à / ou reçues de plus de
trois cents correspondants répartis dans l’Europe entière), et la
" vagabonde " Pauline Wiesel, apparaît telle la cartographie d’un
espace européen en pleine émergence, où sont répertoriés les di-
versités géographiques, les conditions sociales propres à chacu-
ne des grandes métropoles européennes et le développement
économique différencié des pays d’Europe – le tout dans un
sentiment de marginalité mais aussi avec une liberté de regard
revendiquée et la volonté de faire émerger, dans tout l’espace
parcouru, une identité féminine à l’échelle de l’Europe. Avec
Germaine de Staël et le groupe de Coppet, l’évolution de l’épis-
tolaire franchit une nouvelle étape au-delà de la description. En-
tourée de ses hôtes permanents venus de toute l’Europe, Mada-
me de Staël transforme son lieu d’exil en une plate-forme d’où
rayonne tout un système de correspondances étendu à l’ensem-
ble de l’Europe mise ainsi en réseau, système contribuant à dé-
gager une opinion publique européenne, ce qui lui donne le sta-
tut d’une sorte d’architecte du nouvel espace européen. Enfin,
l’étude de la figure de Bettina von Arnim, au début des années
1840, vient parachever ce cheminement dans l’art épistolaire. À
une époque où la correspondance et l’écriture des femmes se
doivent de rester confinées au seul domaine privé, Bettina von
Arnim innove et publie, de manière originale, sa correspondan-
ce avec quelques fortes personnalités qui ont marqué sa vie per-
sonnelle et intellectuelle (Goethe, son frère Clemens Brentano,
et une amie d’adolescence) sous forme de Briefromane,
romans-lettres qui constituent un genre à part, à mi-chemin
entre fiction, roman épistolaire, autobiographie et correspon-
dance publiée. Faisant fi du scandale provoqué par ces publica-
tions assimilées à de la prostitution, elle récidive bientôt et re-
nouvelle sa stratégie avec un autre genre, celui des " lettres ou-
vertes " interpellant le pouvoir, qu’elle transforme en arme au
service de toutes les grandes causes politiques d’une Europe
19alors en pleine turbulence. Cette étude de l’épistolaire, qui se
déroule sur un demi-siècle, permet de voir comment les femmes
ont su transformer une forme d’écriture privée d’apparence ano-
dine en instrument de conquête d’un espace public et politique
européen, où elles entendent devenir de plus en plus des actrices
à part entière.
C’est un autre domaine traditionnellement féminin, celui de
la traduction, qu’aborde Michel Prum à travers l’exemple de
Clémence Royer, autodidacte marginale qui choisit l’" exil " en
Suisse – pays décidément central au sein de l’espace européen –
afin d’échapper aux discriminations dont sont frappées les fem-
mes dans les milieux savants en France. Michel Prum livre par
quel concours de circonstances Clémence Royer devint la pre-
mière traductrice française de L’Origine des espèces : elle in-
strumentalisa Darwin en vue de transmettre son propre messa-
ge, tant au moyen de tout un volumineux appareil de notes in-
frapaginales et d’une longue préface que dans la traduction elle-
même, où elle introduit la notion téléologique de progrès,
qu’elle substitue au concept matérialiste de hasard, imprimant
ainsi un biais lamarckien aux théories de Darwin, ce qui a pu en
faciliter l’acclimatation dans le paysage intellectuel français.
Aussi contestable fût-elle, la traduction de Clémence Royer
n’en demeura pas moins la seule traduction française de L’Ori-
gine des espèces pendant plus d’une décennie (de 1862 à 1873,
date de la publication d’une traduction concurrente) et, par un
singulier paradoxe, lui valut d’être la première femme admise à
la Société d’anthropologie de Paris en 1870, manière de recon-
naissance institutionnelle de son rôle actif dans la diffusion des
idées au-delà des cadres nationaux.
Les deux contributions restantes abordent une troisième thé-
matique : celle de la peinture. À travers un corpus de douze ré-
cits publiés par des voyageuses britanniques entre 1776 et 1823,
Isabelle Baudino étudie un phénomène qui connaît une impor-
etance croissante dans la seconde moitié du XVIII siècle : celui
du Grand Tour au féminin, occasion, pour les femmes qui pou-
vaient voyager sur le Continent, d’acquérir une culture artisti-
que considérable. L’analyse de ces récits se concentre sur le
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