Avoir 16 ans à Auschwitz

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Nicolas Roth est né dans la ville hongroise de Debrecen en 1927. Elevé dans la tradition orthodoxe, il verra à l’âge de deux ans sa sœur et son plus grand frère émigrer en France puis le second en Palestine.Son père, tailleur respecté dans la petite bourgeoisie environnante, l’élèvera avec sa dernière sœur dans un certain confort, mettant au premier plan les lois juives et l’étude du talmud.Il nous livre ici une description remarquable et détaillée de la vie d’une communauté juive en Hongrie après la Première Guerre mondiale et leur participation massive à l’effort de guerre, en nous décrivant tant ses désillusions que l’image qu’elle reflète à la population « magyar » non juive.A tra
Publié le : jeudi 1 décembre 2011
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EAN13 : 9782304035445
Nombre de pages : 536
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2

Avoir 16 ans à Auschwitz
4
Nicolas Roth
Avoir 16 ans à Auschwitz
Mémoire d’un juif hongrois




Préface de Serge Klarsfeld






COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH


Le Manuscrit
Paris




© Éditions Le Manuscrit / Manuscrit.com
2011
EAN : 9782304035445 (livre imprimé)
EAN : 9782304035452 (livre numérique)
6
Présentation de la collection
« Témoignages de la Shoah »
de la Fondation
pour la Mémoire de la Shoah


En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles
technologies de communication, la Fondation souhaite conserver et
transmettre vers un large public la mémoire des victimes et
des témoins des années noires des persécutions antisémites,
de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation espère
ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix sont
restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent enfouis au plus
profond des mémoires individuelles ou familiales, récits
parfois écrits mais jamais diffusés, témoignages publiés au sortir
de l’enfer des camps, mais disparus depuis trop longtemps des
rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multiplicité
des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collection
à laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lecture
composé d’historiens et de témoins, apporte sa caution morale
et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des conflits
divers tend à obscurcir, confondre et banaliser ce que fut la
Shoah, cette collection permettra aux lecteurs, chercheurs et
étudiants de mesurer la spécificité d’une persécution extrême
dont les uns furent acteurs, les autres complices, et face à
laquelle certains restèrent indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet de
l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion, et l’esprit
de fraternité.

Consultez le site Internet de la FMS : www.fondationshoah.org
Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld.

Membres : Henri Borlant,
Isabelle Choko,
Olivier Coquard,
Katy Hazan (OSE),
Dominique Missika,
Denis Peschanski,
Paul Schaffer,
Annette Zaidman.

Responsable de la collection : Philippe Weyl.

















Voir les autres titres de la collection en fin de volume,
page 531 et suivantes.
8 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH



Biographie
de Nicolas Roth







1928 7 avril : naissance de Nicolas Roth à Debrecen, en
Hongrie, dans une famille de juifs orthodoxes. Son
père, Markusz, né en 1879, est tailleur d’habits. Sa
mère, Berta, née Mann en 1887. Le couple a déjà
donné naissance à deux garçons, Imre (1912) et Andor
(1915), ainsi qu’à deux filles, Élisabeth (1919) et
Magda (1926).

Le pouvoir dans le royaume de Hongrie est détenu depuis le
er1 mars 1920 par le régent Horthy. Amiral et héro de la
Grande Guerre – l’empire d’Autriche-Hongrie vaincu et dissout,
la Hongrie a perdu deux tiers de sa superficie et la moitié de sa
population (traité du Trianon) –, il établit une dictature
nationaliste et ultraconservatrice.

1932 Dès l’âge de quatre ans, Nicolas apprend l’alphabet
hébreu pour faire ses prières.

1934 Il fréquente l’école publique où on lui enseigne
également un peu d’histoire hébraïque, en plus des cours de
religion l’après-midi.

1938 15 mars : proclamation par Hitler de l’annexion de l’Autriche à
l’Allemagne nazie (Anschluss) dès lors frontalière de la Hongrie.
9 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
Celle-ci va adopter une série de lois raciales et discriminatoires
envers sa population juive.

2 novembre : premier arbitrage (ou diktat) de Vienne : la
Hongrie récupère la Haute-Hongrie et une partie de la Ruthénie
subcarpathique.

1939 Mars : la Tchécoslovaquie est dissoute, la Hongrie occupe le
reste de la Ruthénie subcarpathique déclenchant un conflit armé
avec la Slovaquie fraichement créée par l’Allemagne. La
Hongrie doit se contenter de la frange orientale du territoire de son
adversaire.

er1 septembre : attaque surprise de la Pologne par les armées
allemandes. Début de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

1940 Nicolas est astreint à la préparation militaire obligatoire,
comme tous les jeunes Hongrois âgés de douze ans.

30 août : suite au second arbitrage de Vienne, Hongrie prend la
Transylvanie septentrionale à la Roumanie. Les deux arbitrages
de Vienne sont pour les Magyars de justes réparations des
outrages du traité du Trianon (1920).

20 novembre : la Hongrie puissance associée au pacte tripartite
(Allemagne, Italie, Japon) de l’Axe.

1941 26 juin : quatre jours après l’invasion surprise de l’URSS par
eles armées du III Reich, la Hongrie rompt ses relations
diplomatiques avec elle et l’attaque.

1943 12 janvier : catastrophe de Voronej. Débâcle de l’armée
hongroise sur le front russe.

2 février : reddition allemande à Stalingrad. Première défaite
militaire d’envergure des nazis.

10 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
Présentant la fin proche de Hitler, le gouvernement hongrois mène
des négociations secrètes avec les Alliés anglo-saxons pour une
paix séparée.

Nicolas rêve de devenir un jour architecte. Cependant,
il devra d’abord apprendre un métier manuel. Il insiste
auprès de son père pour travailler dans l’industrie des
métaux, comme tourneur-ajusteur-outilleur. Il entre en
apprentissage chez M. Gyemant, à Debrecen, où il ne
reste que deux semaines, son patron ayant « oublié » de
lui donner son congé du vendredi après-midi, avant
l’entrée de shabbat.

Automne : il est apprenti dans la menuiserie-ébénisterie
de M. Lusztig

1944 19 mars : les armées nazies envahissent la Hongrie ; les
Allemands arrivent à Debrecen.
Le régent Horthy est maintenu mais les Allemands imposent
comme Premier ministre un général pronazi. Le colonel SS Adolf
Eichmann est chargé d’organiser la déportation des Juifs de
Hongrie (environ 825 000 personnes dont 100 000 convertis au
christianisme) en collaboration avec les autorités du pays.

5 avril : Nicolas doit porter l’étoile jaune.

À l’établissement du ghetto, la famille Roth s’installe
chez les Gewurtz, dans l’une des trois pièces de leur
appartement rue Csokonai et le 15 mai, les portes
du petit ghetto se referment sur eux.

Mi-mai : début de la déportation massive des Juifs de Hongrie.

Une dizaine de jours plus tard, nouveau
déménagement, cette fois dans le grand ghetto.
La famille se loge chez le frère et la belle-sœur de
Mme Roth, Moritz et Ilonka Mann, déjà au nombre de
huit avec leurs six enfants, dans un petit appartement.

11 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
20 ou 21 juin : expulsion du ghetto et départ en
camion vers une briqueterie à l’extérieur de Debrecen.
Ils y restent cinq à sept jours dans des conditions
précaires mais en famille, avec les Radó, le frère et la
belle-sœur de M. Roth.

28 juin : départ en wagon à bestiaux pour une
destination inconnue. Le voyage dure trois jours et se termine
à Auschwitz II-Birkenau.

À l’arrivée, Nicolas est le seul à être sélectionné
pour le travail. Ses parents et sa sœur Magda sont
gazés et brulés.
Intégré au camp de Birkenau, Nicolas est tatoué au bras
gauche, il est désormais le matricule A17140.

Son cousin Radó Imre, qu’il a retrouvé par hasard, ne
cherche pas son contact. Nicolas se sent complètement
désorienté, il ne veut pas croire qu’il ne retrouvera pas les
siens parmi les détenus.

Nicolas fait la connaissance de son homonyme, de
trois ans son aîné : Roth Miklós (Miki), originaire
d’Udvard (de nos jours en Slovaquie, Dvory nad
Zitavou). Il écrit des vers.

Début juillet : Nicolas est intégré à un Kommando de
travaux de terrassement (creusement de la « piscine
d’Auschwitz »).

Fin juillet : Nicolas est affecté au DAW, une
importante fabrique de menuiserie, mais en tant que
terrassier. Il est parallèlement transféré au Block 18A, dans
la même chambrée que Roth Miki et Wolkovits
Sandor : ils forment un trio solidaire.

Quinze jours plus tard, changement de Block pour le
12A, Stube 2, dont les détenus sont affectés au
Kommando Huta, un chantier de construction de deux
12 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
canalisations souterraines en béton armé. Nicolas y
travaille près de cinq mois et demi. À leur trio s’est
ajouté Löwinger Laci. Les quatre camarades sont
inséparables.

1945 Début janvier : Nicolas est admis pour des douleurs
violentes dans le ventre au Revier où il est bien soigné et
peut se reposer quelques jours.

À sa sortie, il est envoyé au Block 13 et doit être affecté
au Kommando Peterson, de sinistre réputation, qui
prolonge les travaux du Kommando Huta pour les
canalisations. Mais, grâce à l’intervention de Löwinger Laci,
Nicolas revient au Block 12 le jour même et est affecté
à l’usine DAW où il travaille de nuit (remise en état de
caisses de munitions).

18 janvier : évacuation d’Auschwitz devant l’avancée
des troupes soviétiques. Nicolas et ses co-détenus ne
partent pas travailler ; ils reçoivent une double ration de
soupe ainsi qu’un pain entier. Nicolas et ses trois
camarades se mettent en route parmi la colonne de détenus
qui s’ébranle dans la nuit, sur une route de neige glacée.

Après deux nuits de « marche de la mort », ils arrivent
à Gleiwitz d’où ils sont transportés en wagon
découvert (cent vingt détenus par wagon), jusqu’au camp de
Gross-Rosen. Là, ils sont à nouveau mis dans un
convoi constitutié de wagons découverts.

28 janvier : après six jours et cinq nuits de station
debout et presque sans nourriture, ils arrivent au camp
de Dachau.
Les quatre camarades sont confinés au Stube 3 du
Block 27. Ils restent ensemble tout le mois de février.

Les prisonniers se dégradent physiquement et les plus
faibles meurent de tant de privations. Nicolas pèse alors
trente-neuf kilos.
13 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
Il passe au Block 25, où les châlits sont dépourvus
de paillasse.

Mars : une épidémie de typhus et la dysenterie s’ajoutent
à la famine et à la crasse.

Les trois camarades de Nicolas sont dans divers
Kommandos de travail, ils sont donc séparés pour la première
fois depuis leur déportation.

Nicolas reste cinq semaines au Stube 3 du Block 25, parmi
un groupe d’une trentaine de jeunes Juifs parlant
le hongrois.

6 avril : Nicolas est admis au Revier (« infirmerie »,
Block 7-3) pour une scarlatine. Il a également des
poux. Nicolas se trouve au milieu de détenus français.
Il est bien soigné et à l’abri car les SS ont peur de
la contagion.

29 avril : libération du camp par les Américains.
Nicolas peut enfin exprimer ses émotions jusque-là
retenues et prend réellement conscience de sa solitude.

er1 mai : Nicolas est toujours au Revier, bien malade
après l’absorption de toute une boîte de foie en
conserve, son organisme n’étant plus habitué à la
nourriture. Il est soigné par Nico, un Hollandais. Dès qu’il
est rétabli, il aide de son mieux Paul, le médecin, et
Nico, l’infirmier soigneur, au Revier, qui se vide peu à
peu de ses malades.

8 mai : capitulation de l’Allemagne nazie. Fin de la Seconde
Guerre mondiale en Europe.

Nicolas ne pense qu’à rejoindre son frère et sa sœur en
France, qu’il est certain de retrouver en vie. Il veut
ensuite s’installer en Palestine où se trouve son autre frère.

14 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
Fin mai : Nicolas quitte le Revier et le camp de Dachau. Il
s’installe dans la « baraque hongroise », ex-caserne
des SS.
Il retrouve brièvement Löwinger Laci qui est rapatrié
en Tchécoslovaquie et qui n’a plus de nouvelles de
leurs deux autres camarades depuis fin février.

Nicolas séjourne ensuite à Feldafing avec quelques
camarades hongrois. Rien n’est prévu pour le
rapatriement des anciens déportés originaires de
Hongrie : ce pays étant un ancien allié de l’Alle-magne,
donc vaincu, il ne possède pas d’autorités pouvant
intervenir pour leur rapatriement.

Juillet : alors qu’il se décourageait à propos de son
devenir, Nicolas se voit offrir la possibilité de partir tout
de suite pour la Palestine. C’est le départ, avec une
vingtaine de camarades, en camion militaire bâché,
direction : l’Italie. Le convoi d’une dizaine de véhicules
fait halte à Modène où Nicolas passe un long séjour à
l’Academia Militare.

Septembre arrive et, toujours sans nouvelles du départ
pour la Palestine, Nicolas prend le train pour Rome
avec son camarade Béla Leopold. Ils rencontrent
beaucoup de difficultés pour faire reconnaître leurs
situations auprès des autorités italiennes. Ils sont logés dans
un camp près de Rome, à Cinecittà. Par des brigadiers
palestiniens, Nicolas obtient des nouvelles de son frère
Avraham installé au kibboutz Kfar Szold. Cependant,
Nicolas veut d’abord rendre visite à sa sœur et son
frère installés en France. Il fait une demande de visa
qui peut prendre deux mois.
Une partie de la chambrée ayant la gale, Nicolas est
traité dans le camp côté familles. Béla Leopold est
parti et Nicolas se retrouve sans personne autour de
lui qui parle sa langue.

15 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
6 novembre : Nicolas reçoit enfin une lettre de sa
sœur et de son frère à Paris. Son frère Imre se propose
de venir le chercher à Rome si ses démarches pour lui
obtenir un visa d’entrée n’aboutissent pas. En
attendant, il travaille avec un camarade belge pour l’Unrra,
dans un entrepôt de colis alimentaires. Il réussit à se
nourrir correctement et à se faire un peu d’argent.

1946 Fin février, Nicolas quitte Rome par le train
RomeGênes, puis est amené de Gênes à Nice en camion. De
là, il arrive en train à Paris où il retrouve son frère Imre,
sa sœur Élisabeth et son beau-frère, Alex, avec leur
petite fille, Évelyne.

eImre trouve dans le X arrondissement un petit logement
à Nicolas qui fait ses débuts dans la maroquinerie. Il
devient rapidement ouvrier qualifié.

1949 Nicolas abandonne la maroquinerie pour la
confection, métier qu’il exerce d’abord dans l’entreprise de
son beau-frère.

1952 Il obtient enfin une carte de travail en conformité avec
le métier qu’il pratique : « Profession : confection. »

1954 Nicolas est naturalisé français.
Il se met à son compte en créant la « Maison Nicolas »
spécilisée dans l’imperméable pour dame.

1956 Il est appelé sous les drapeaux malgré qu’il soit
rescaerpé de la déportation. Il incorpore le 1 RAC à Melun
(Seine-et-Marne).
Vraisemblablement en raison de son passé de déporté
dont il a apporté la preuve, il n’est pas envoyé en
Algérie réprimer le mouvement d’indépendance. Il est
affecté à des fonctions administratives d’abord à la
carserne de Reuilly-Diderot puis à Pantin.

16 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH
1958 7 avril : il est démobilisé ayant atteint la limite d’âge
pour un appelé.

Nicolas épouse Michelle Dupoux, née à Paris en 1931.

1959 Naissance de leur fils Stéphane.

1960 Naissance de leur fille ainée.

1965 Naissance de leur fille cadette, Agnès.

1988 Nicolas prend sa retraite et mène une activité
bénévole au sein du Comité français pour Yad Vashem et
de l’Union des déportés d’Auschwitz (UDA). Il
accompagne des collègiens et des lycéens à Auschwitz,
témoignes auprès d’eux dans des établissements
scolaires ainsi qu’au Mémorial de la Shoah.

17 PREFACE



Préface







En l’an 3000, quand un Terrien voudra savoir ce qu’était le
camp d’Auschwitz-Birkenau, il disposera d’ouvrages
historiques détaillés lui expliquant le fonctionnement des
chambres à gaz et les étapes successives de la construction
du camp, lui décrivant les différents types de baraques, lui
montrant les photos des principaux cadres et gardes, etc. Il
pourra apprendre de nombreuses données de base dont
l’acquisition lui sera précieuse pour une connaissance
historique précise, mais ce sera grâce aux témoins qu’il pourra à
son tour entrer dans ce camp et ressentir ce que cela
signifiait d’être un Juif déporté et interné à Auschwitz.

Les témoins ne sont pas tous des survivants. Il y a ceux qui
ont écrit pendant qu’ils œuvraient au Sonderkommando, sachant
qu’ils allaient périr à leur tour, qui ont voulu témoigner de ce
qui se passait dans les crématoires, qui ont enfoui leurs
manuscrits et qui ont réussi envers et contre tout à témoigner
sur le vif dans une situation existentielle paroxystique à
laquelle ils ne pouvaient échapper. Il y a ceux qui ont
témoigné dès leur libération, sans même être sortis du camp
tant le besoin était irrépressible. Il y en a qui ont attendu de
reprendre des forces, mais qui l’ont fait très vite, alors que
leurs témoignages n’intéressaient que très peu de lecteurs et
ont été publiés pratiquement à compte d’auteur. Il y en a qui
ont attendu que le sujet soit devenu porteur, qui ont utilisé les
notes qu’ils avaient rédigées dans l’immédiat après-guerre et
19 PREFACE
qui ont sollicité leur mémoire encore fidèle. Il y en a, déportés
très jeunes, qui, dans leur vieillesse, font un effort méritoire
pour revenir au camp, le revisiter surtout tel qu’il était, sans
rien y ajouter de ce qu’ils ont pu apprendre plus tard. Ils
savent que leur témoignage dépend de leur honnêteté, de leur
capacité à pratiquer ce retour en arrière, le voyage dans le
temps qui les projette à l’époque où, adolescents, ils ont été
aspirés dans cet univers concentrationnaire où sont entrés des
centaines de milliers d’êtres humains et d’où ne sont sortis
que quelquesrs de survivants.

Nicolas Roth – Miklos Roth – est l’un de ces rescapés :
chaque hiver, sur le site d’Auschwitz-Birkenau, il
accompagne des collégiens du département du Rhône et je
l’observe tandis qu’il essaie de faire partager à ces
adolescents son expérience d’un garçon de quinze ans arrivé sur
cette planète maudite à la fin de juin 1944. Les collégiens
écoutent toujours avec attention ce que dit Nicolas Roth ; il
avait leur âge et ils apprécient la précision de son
témoignage, son respect scrupuleux du détail, sa volonté de ne pas
jouer sur le registre de l’émotion. Nicolas Roth sait
transmettre aux jeunes son vécu d’une page exceptionnellement
tragique de l’histoire de l’humanité.

Le témoignage écrit de Nicolas Roth, que notre
collection « Témoignages de la Shoah » a l’honneur de publier, est
particulièrement important. Il a toutes les qualités de sa
transmission orale et l’avantage de pouvoir être lu et
entendu par des générations de lecteurs anxieux de savoir ce
qu’était la planète Auschwitz. Pour la période qui est celle
de l’arrivée massive des Juifs hongrois sur la Bahnrampe de
Birkenau, à proximité immédiate des chambres à gaz,
Nicolas Roth est un guide remarquable.

Les Roth viennent de Debrecen avec toute la population
juive de cette ville hongroise en plusieurs convois de
plusieurs milliers de Juifs chacun ; la grande majorité est
immédiatement anéantie dès l’arrivée sur cette rampe ferroviaire
prolongée au centre du camp d’extermination. Les Roth sont
20 PREFACE
quatre : le père, la mère, la sœur et Nicolas, lequel se
retrouve seul après la sélection chargée d’éliminer ceux qui
sont considérés comme inaptes. Nicolas survivra, animé à la
fois par l’instinct et par la volonté de survivre, soutenu par la
solidarité de quelques garçons de son âge, tous hongrois, et
qui partagent ensemble toutes les épreuves que l’on peut
partager ensemble ; mais il y a tant de moments où chacun
se retrouve seul face à une cruauté et une inhumanité sans
pareilles que la survie dépend plus de soi que des autres.

Il y a tant de péripéties dans le récit de Nicolas qu’il se lit
d’une traite et que l’on est fasciné par l’adaptation du
comportement du jeune garçon à l’environnement terrifiant qui
l’entoure en permanence et par le fait qu’il parvient à
conserver sa sensibilité, sa délicatesse même à ne pas devenir une
bête fauve mais à rester un petit animal dans la jungle
d’Auschwitz. Et quelle figure inoubliable – qui ne survit que
par la mémoire de Nicolas – que celle de son ami Miki, le
poète, qui, avec un bout de crayon et sur un minuscule carnet,
compose des vers qu’il lit à ses compagnons et qui mourra
sous les coups après s’être vu arracher son carnet. Tous ces
jeunes n’ont pas encore vingt ans. Nicolas survivra pour eux,
témoignera pour eux ; pour les Juifs de Debrecen également,
dont il raconte la vie laborieuse et complexe avant le déluge
nazi. Il écrit avec clarté, avec profondeur et avec précision.

C’est aussi un récit d’initiation tragique, le passage de
l’enfance à l’âge adulte à travers une année en enfer : le camp
où la mort vous guette à chaque instant ; la marche de la mort
où périssent une grande partie des survivants du camp ; les
autres centres de mise à mort, tels Gross-Rosen et Dachau, où
s’éteignent à jamais les lumineux compagnons de Nicolas. Lui
poursuivra sa route, non vers la Hongrie où personne ne
l’attend, mais vers la France où une sœur et un frère ont
survécu. Comme Primo Levi qui, avant de rejoindre l’Italie,
connaîtra bien des tribulations en Russie, Nicolas, avant de
rejoindre la France, divaguera pendant des mois en Italie.

21 PREFACE
Oui, ce livre fera partie de ceux que l’on ouvrira en
l’an 3000 quand on voudra entrer à son tour à Auschwitz et
savoir ce que l’on y faisait subir au peuple juif. Un livre
sensible et puissant qui survivra à l’épreuve du temps.

Serge Klarsfeld
14 novembre 2010
22 BIOGRAPHIE DE NICOLAS ROTH



Ma jeunesse hongroise
23 PREFACE



Nicolas Roth à l’âge de 3 ans avec sa sœur
Élisabeth (Böske), à Debrecen, 1931.

24 MON ENFANCE A DEBRECEN



Mon enfance à Debrecen







1Sans doute, dans la ville de Debrecen , jusqu’à l’âge de
quatorze ans, les chemins que j’ai le plus pratiqués furent
ceux qui menaient de chez nous vers l’école et, plus tard,
vers la synagogue. Dès l’âge de quatre ans, comme tous les
autres garçonnets des familles orthodoxes – les après-midi
et cela cinq jours par semaine –, j’étais sur le banc de l’école
pour faire connaissance avec l’alphabet hébreu. À cet
âgelà, en très peu de temps, on apprend à déchiffrer les textes
hébraïques et, dès lors, à participer à la prière commune,
que ce soit à la maison ou à la synagogue, mais aussi à
réciter la prière avant et après les repas, au lever du matin, au
coucher le soir, à haute voix, pour la joie, la satisfaction et
la fierté des parents.
Puis, à l’âge de six ans, le moment de l’inscription à l’école
publique – mais toujours sous les responsabilités des
différentes confessions – arrive. Là, il s’agit assez peu de religion,
mais tout de même un peu de l’histoire des fils d’Israël, pour
ceux des élèves qui ne fréquentent pas le cours de religion
l’après-midi (il y en a).
De huit heures à treize heures sont enseignées l’histoire, la
géographie, l’arithmétique, les sciences de la nature et la
grammaire. Mais très peu de gymnastique. Heureusement, une leçon
ne dure que cinquante minutes dans chaque heure et le reste
– dix minutes donc – se passe dans la cour à se défouler ; le

1. Debrecen, deuxième ville de Hongrie, se situe dans la grande plaine de Hongrie
(ou Alföld), à environ 220 kilomètres à l’est de Budapest.
25 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
plus souvent avec un minuscule ballon qu’on s’efforce, entre
les multitudes de jambes, de pousser vers ce que nous
considérions comme le but adverse. Mais l’essentiel était de
sauvegarder son intégrité physique en dévalant l’escalier menant
vers la cour, tout ce petit monde voulant arriver au plus vite
en bas et ne pas perdre le moindre temps des précieuses dix
minutes de la récréation.

La récréation de dix heures devait être consacrée au
goûter. Elle durait un peu plus longtemps : de quinze à vingt
minutes. Nous précipitions-nous un peu plus calmement
vers la cour à cause de cette durée prolongée ? Ou
l’ambiance de nos jeux sauvages était-elle un peu modifiée,
perturbée par le goûter qu’une partie des jeunes élèves
sortaient de leurs cartables ? Mes souvenirs restent
étonnamment vifs mais leurs explications fatalement fragmentaires. Il
est certain que la majorité des jeunes garçons restait sans
goûter, l’estomac vide. Simplement parce que leurs mamans
n’avaient pas les moyens d’y pourvoir.
Jour après jour, la même scène se déroulait à dix heures.
Ça commençait dans l’escalier hors de la vue de l’instit. Les
mains se tendaient vers les petits camarades qui étaient
pourvus d’un petit paquet en papier contenant le fameux
goûter. Des voix tantôt suppliantes, tantôt exigeantes mais
toujours impatientes demandaient un petit bout de pain,
mais le plus souvent de tartine beurrée, enduite de confiture
ou même de graisse d’oie. Le partage se faisait rapidement
dans l’escalier, accompagné de brouhaha et de bousculade
comme nous descendions. Combien de fois ai-je entendu le
reproche adressé à un camarade pour un partage qui
semblait peu équitable ou bien parce que le morceau le plus
convoité restait en possession du propriétaire. Il y avait aussi
un, deux ou trois élèves qui cédaient leur goûter avec une
joie évidente. C’étaient des « gosses de riches », considérés
par le reste de la classe comme assimilés. Trop nourris par
leurs mères respectives durant le déjeuner, ils donnaient
leurs paquets soigneusement enveloppés à leurs camarades,
le plus souvent aux mêmes, sans regarder leur contenu.
26 MON ENFANCE A DEBRECEN
Dans la cour, l’éternel football recommençait.
Fatalement, dans la bousculade, des morceaux, des bouts de
nourriture tombaient, se mélangeaient à la poussière du sol.
Combien de fois ai-je regardé avec étonnement d’autres
garçons ou filles se pencher, ramasser ces bouts de pain et les
mettre à l’écart sur les bords des fenêtres du sous-sol qui
donnait sur la cour, pour ne pas fouler du pied la
bénédiction de Dieu. Le père Teller, le gardien, n’avait plus qu’à
ramasser ces bouts de pain souillés et appréciait certainement
de les trouver déjà assemblés, ce qui lui évitait de plier son
mètre quatre-vingt-quinze douloureux d’ancien combattant
de la Première Guerre mondiale.

Il y avait deux écoles élémentaires israélites dans la ville :
une libérale, « statu quo » ; l’autre, orthodoxe. J’ai « goûté » aux
deux. Dans la première, je fus un peu marginalisé vu que mes
parents étaient des juifs orthodoxes. À l’âge de six ans
accomplis, j’y étais inscrit pour une raison que je n’ai pas très bien
comprise en détail. Mais, en résumé, mon père, tout en étant
religieux et orthodoxe, contestait des aspects et des méthodes
de la communauté, et surtout l’état d’esprit de ses dirigeants. Il
n’a peut-être pas mesuré ni apprécié, sur le moment, le coût
financier de ce coup de colère et de contestation.
Dans la Hongrie des années 1930, comme encore
aujourd’hui en Allemagne, mais aussi en Alsace, selon une
légi1slation héritée de l’époque de Bismarck , l’administration
fiscale se chargeait de faire rentrer, d’encaisser le « denier du
culte » par ses services. Ainsi, entre cinq et dix pour cent des
impôts directs étaient reversés dans la caisse des différentes
2communautés religieuses du pays . On n’y échappait pas. Il
fallait déclarer une religion !
Pour rendre plus difficile et plus coûteux le changement de
religion, le législateur hongrois, au moins dans les années

1. Prince Otto von Bismarck (1815-1898), homme politique prussien, unificateur
ede l’Allemagne, premier chancelier de l’Empire allemand ou II Reich.
2. Aux termes de l’article 137-6 de la constitution de Weimar (adoptée le 11 août
1919), en vigueur de nos jours, les sociétés religieuses reconnues peuvent percevoir
l’impôt cultuel. Celui-ci représente 8 % ou 9 % de l’impôt sur le revenu des citoyens
selon les Länder.
27 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
1930, percevait l’impôt religieux pendant une durée
intermédiaire de cinq années à la faveur de la confession religieuse
antérieure abandonnée, tout en imposant le fidèle pour la
religion nouvellement adoptée.
Bien que mon père n’ait pas changé de religion mais
uniquement d’administration ou de dirigeant de la même
confession, « statu quo » à la place d’orthodoxe, on lui a appliqué
d’office pendant cinq ans cette double imposition.

Quant à moi, je me suis adapté sans aucun problème à l’école.
C’était différent des cours d’hébreu et de religion que je
fréquentais déjà les après-midi, mais infiniment plus intéressant.
Les autres petits garçons, bien que Juifs, ne connaissaient
rien de l’alphabet hébreu et très peu du judaïsme que leurs
parents – Juifs assimilés – pratiquaient de moins en moins. Aussi
la direction, se conformant aux directives ministérielles qui
sous-entendait que chaque citoyen hongrois devait pratiquer
une religion comme sauvegarde vis-à-vis du danger de
l’idéologie communiste, a-t-elle programmé deux ou trois
heures d’instruction religieuse par semaine.
Celle-ci était assurée tout simplement par l’instituteur. Ce
dernier s’est bien vite rendu compte que, malgré mon jeune
âge, six ans et demi, ma lecture des textes hébreux était bien
plus assurée que la sienne et que son interprétation de
l’Histoire sainte avait provoqué chez moi une certaine
réaction. Ainsi, il terminait ses récits historiques en m’adressant la
question ironique :
– Qu’en pense donc Nicolas Roth ?
Mais tout a fini par s’arranger. On a trouvé pour moi un
travail qui avait aussi l’avantage de m’éloigner des cours de
religion. Pour l’amélioration de la santé des jeunes élèves, pour
lutter contre la carence alimentaire des plus démunis d’entre
eux, il fut décidé d’apporter et de distribuer parmi les élèves,
durant la récréation de dix heures, une petite bouteille de lait
pasteurisé, d’une contenance d’environ trente centilitres,
munie d’une capsule et d’une paille pour sa consommation. On
m’a flanqué un gros cahier dans la main et je devais passer
dans les classes, chez les garçons comme chez les filles,
présenter le cahier à l’instituteur ou l’institutrice, qui demandait
28 MON ENFANCE A DEBRECEN
aux élèves : « Que ceux qui désirent boire du lait pasteurisé
lèvent la main. » Après avoir inscrit le chiffre dans mon
cahier, je passais à la salle suivante. Les chiffres inscrits dans le
cahier représentaient les élèves payants. Ceux qui bénéficiaient
de la distribution de lait gratuite ne levaient pas la main.
Comment leur cas était-il jugé ? Je ne le sais pas. Mais ils
étaient bien plus nombreux que ceux qui pouvaient payer.
Moi, je préférais ne pas m’attarder ni perdre deux ou trois
minutes de la récré à siffler avec la paille cette bouteille de lait. Je
défaisais rapidement le papier qui enveloppait mon goûter en
jetant un coup d’œil sur mes tartines, m’inquiétant de voir si
maman, malgré mes recommandations, n’avait pas mis de la
confiture sur les tranches de pain. Cela rend les mains
collantes et, comme on le sait, jouer au foot ainsi n’est pas
aussi efficace.

Aller à l’école fut vraiment intéressant, divertissant, voire
passionnant. Tout d’abord, l’enseignement était naturellement
dispensé en hongrois, ma langue maternelle (contrairement au
1Heder de l’après-midi), ce qui m’a permis d’avoir les mêmes
atouts que tous les autres garçons. Ensuite, la diversité des
matières enseignées suscita constamment notre intérêt. Enfin, la
qualité des enseignants. Je me rappelle encore cette volonté
farouche, pathétique, qu’ils avaient de transmettre quelque chose,
même aux plus mauvais élèves. À l’âge de neuf ou dix ans, nous
attendions certains cours d’histoire avec une telle curiosité, une
telle passion qu’une fois le moment venu nous constations avec
satisfaction qu’aucun de nos camarades ne manquait à l’appel,
la classe était au grand complet. J’imagine, dans ces conditions,
que nos maîtres aussi voulaient être à la hauteur, et ils l’étaient.
La matinée était vite passée. Trop vite même, il y avait tant de
choses à faire !

Chez les orthodoxes, il n’y avait pas de gymnase et les
cours de cette discipline se passaient dans la cour. Pour tout

1. École élémentaire juive traditionnelle où sont enseignés les rudiments de
judaïsme et d’hébreu. Dans la culture yiddish, elle symbolise le lieu par excellence
d’éducation juive.
29 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
équipement, nous avions un panier de basket-ball et des agrès
pour le saut en hauteur. Aussi, quand les intempéries ne nous
permettaient pas d’y faire de la gymnastique, nous n’étions pas
trop tristes. Le chant, la lecture de certains grands classiques,
d’auteurs ou de poètes hongrois et, plus tard, modernes – qui
n’étaient pas dans le programme scolaire de l’année – nous
tenaient tranquilles et quelques fois heureux. Parfois un de
nos maîtres, pour nous récompenser ou nous tenir tranquilles
vingt minutes avant la fin de la matinée, nous lisait un ouvrage
qui nous faisait beaucoup rêver (par la suite, j’ai voulu le
retrouver mais sans succès). Il s’agissait des histoires légendaires
e1d’un grand hassid hongrois du XIX siècle qui a vécu et
enseigné à quelques dizaines de kilomètres de notre ville.
L’auteur, qui a écrit ces récits dans les années 1920 pour de
jeunes lecteurs, connaissait son métier ; et nous, jeunes
auditeurs, étions absolument captivés par toutes ces histoires un
peu mystérieuses, un peu miraculeuses, auxquelles ce grand
rabbi de légende de Nagykallo a attaché son nom : le Kalleveren
2en yiddish . Parmi ses talents se trouvait aussi celui d’auteur
de chansons. Encore connu aujourd’hui, le Szol a kakas mar
(« Quand le coq chantera »). Paroles et chant lui sont
attribués. Sa tombe à Nagykallo procure toujours à la municipalité
de la commune un certain revenu par les touristes et autres
visiteurs du site.

Je devais avoir neuf ou dix ans quand obligation fut faite à
toutes les écoles de toutes les confessions de commencer et
terminer la journée scolaire par une prière récitée en hongrois.
J’imagine que le texte était soigneusement étudié pour passer
sans heurts. Néanmoins, les premiers temps, je surveillais mes
petits camarades, je jetais des coups d’œil obliques pour voir
leurs réactions tellement il me semblait audacieux, voire sacrilège
de prier autrement qu’en hébreu. Mais même ceux qui portaient
des payes (des papillotes de cheveux près des oreilles des juifs
orthodoxes) ânonnaient le texte avec application. Ça m’a rassuré.

1. Membre du hassidisme, mouvement de renouveau religieux du judaïsme, fondé
en Ukraine par le rabbin Rabbi Israël ben Eliezer (1698-1760) appelé Ba’al Shem
Tov ou le Besht.
2. De son nom Isaac Taub dit le « rabbin miraculeux ».
30 MON ENFANCE A DEBRECEN
Par la suite, dès le coup de sonnette, le matin et à la fin de la
matinée, nous nous mettions presque mécaniquement debout et
récitions textuellement : « Nous te prions Dieu de la bonté,
aidenous et donne Ta bénédiction, qu’en tout nous puissions suivre
Ta sainte volonté… »
Et, quelques minutes avant la fin des études : « Nous Te
rendons grâce, Père Céleste, que par ta bienveillance nous
avons progressé, aujourd’hui aussi dans nos études… »
Ensuite, il fallait se hâter de regagner la maison puisque,
entre la sonnette à midi cinquante et le commencement des
cours au Heder (cours religieux) à quatorze heures, il y avait les
trajets aller et retour et le temps de déjeuner. Nous habitions à
dix-quinze minutes de l’école. Je pouvais même traîner un petit
peu sur le chemin avec les copains qui habitaient près de chez
nous. Mais certains jeunes habitaient beaucoup plus loin, voire
dans les faubourgs. Ils étaient toujours hors d’haleine, pas
seulement parce qu’ils couraient, mais aussi par l’insécurité que
représentaient les gamins de leur âge ou plus âgés qui, sans autre
raison, coursaient des élèves juifs pour essayer de leur décocher
un coup, histoire de les punir de la mort de Jésus ou, tout
simplement, parce que cela se faisait toujours ainsi.

Après le déjeuner, à quatorze heures, nous nous asseyions
à nouveau sur les bancs de l’école, pas dans les mêmes salles
de classe, mais aussi nombreux. À trente-cinq élèves par
classe. Pour moi, les heures pénibles et interminables
commençaient. L’alphabet hébreu, je le connaissais depuis l’âge de
quatre-cinq ans. Or il s’agissait, à partir de sept-huit ans,
d’étudier les textes en hébreu. Et comment ? En traduisant
ces textes sacrés en yiddish. Bien sûr, avec l’intention que les
élèves saisissent mieux le contenu de la Bible. Parce que, les
premiers temps, on étudiait les cinq livres de Moïse, le
Pentateuque. Pour ceux qui parlaient et comprenaient le yiddish – la
majorité de notre classe –, ça ne posait pas de problème. Mais
pour ceux qui, comme moi, ne parlaient que le hongrois, il ne
restait qu’à apprendre mot à mot la traduction en yiddish. À
quel point ai-je réussi ? Je ne sais pas très bien. Pendant
longtemps – plus tard –, en ouvrant la Bible en hébreu, j’ai su
traduire au moins les premières parties de chaque chapitre en
31 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
yiddish, sans comprendre ni l’hébreu ni le yiddish.
Évidemment, je fus parmi les plus mauvais élèves. Mon occupation
constante était de surveiller la progression des aiguilles de la
pendule de l’église réformée, que l’on apercevait par la
fenêtre. Mais pour bien les voir, il fallait se mettre légèrement
debout. Que d’efforts, que de contorsions pour se mettre en
position. Que de langage codé entre nous, les mauvais élèves,
pour nous communiquer l’heure qu’il était. Et que de
puni1tions par le Rebbe qui, agacé par nos manigances, nous
mettait dans les derniers bancs, d’où il était impossible
d’apercevoir la fameuse pendule. Il ne nous restait comme
solution alors, à tour de rôle, qu’à demander à aller faire pipi et
au retour, à jeter un coup d’œil dérobé mais suffisant pour
mesurer combien de temps restait encore jusqu’à la fin,
c’està-dire dix-neuf heures.
De plus, il y avait un certain contrôle continu des progrès.
Le vendredi, il n’y avait pas de cours, mais il fallait préparer le
shabbat, aider à la maison, aller au bain, etc. Mais le samedi,
après la prière de l’après-midi en principe, nous nous
retrouvions à l’école devant un examinateur qui était l’un ou l’autre
des éminents et savants membres de la communauté, qui
jugeait l’état de nos connaissances. Par bonheur, mon père m’a
dispensé d’y être présent, je ne me rappelle pas sous quel
prétexte. Et, je crois, tout le monde en était satisfait. Moi, mais
surtout le Rebbe en premier.

Quel âge avais-je quand j’ai décroché ? Onze ans et demi,
douze ans peut-être. Pour commencer, mon père a trouvé que
jusqu’à dix-huit heures, la journée d’étude était suffisante. Il m’a
fait un mot destiné au Rebbe dans ce sens. Mais il est arrivé assez
souvent que le Rebbe n’en tienne pas compte, ou alors il ne me
laissait partir qu’un quart d’heure avant les autres. Aussi mon
père n’était-il pas content et il le fit savoir. Dès lors, je pouvais
quitter les bancs de la classe, sous l’œil furieux et méprisant de
mon Rebbe et l’œil envieux de mes camarades. Bien entendu, mes
progrès en études religieuses furent très très limités.

1. « Maître » ou « enseignant », en yiddish.
32 MON ENFANCE A DEBRECEN
Les autres élèves se penchaient sur les commentaires de
1notre maître Rachi et ensuite entamaient les études du
Tal2mud . J’eus quelques sursauts de curiosité et, de temps à
autre, je me fis traduire en hongrois des passages d’explication
de Rachi. Plus tard, le développement de deux traités du
Talmud, l’un concernant l’observation du repos sabbatique et
l’autre les problèmes juridiques que représentaient les objets
perdus et trouvés, éveilla ma curiosité. Ces intérêts
dépendaient un peu de mon voisin d’étude qui avait ou non le
courage ou la patience de faire des traductions.

Aaron Roth, le maître, le Rebbe, a fait son travail
d’enseignant et son possible pour que ses élèves puissent
passer dans la classe supérieure, chez le Rebbe Falkovitz. Moi,
j’avais une peur bleue que ce Rebbe, voulant se débarrasser de
ma présence – dont la durée se prolongeait plus que de
raison –, ne me pousse vers la classe supérieure. Falkovitz avait
la réputation d’être très sévère et il ne reculait devant rien,
même pas devant la punition corporelle. Aaron Roth me
tolérait dans sa classe. Quelquefois, avec deux ou trois autres
garçons, semblables dans l’incapacité d’assimiler des pages de
Talmud, il nous refoulait sur les derniers bancs.
3Il nous appelait les « gentry » pour nous distinguer des
autres, nous considérant un peu comme des « âmes perdues ».
Il donnait à chacun quelques pages imprimées en yiddish mais
avec des lettres hébraïques que nous devions recopier dans un
cahier. À force de reporter ces pages imprimées que je venais
d’apprendre, j’ai fini par écrire assez rapidement l’hébreu
cursif et comprendre non le yiddish en tant que langue mais son
écriture pour ainsi dire phonétique.
Comment l’inexistence des voyelles dans l’hébreu fut-elle
résolue par l’utilisation de certaines consonnes ou couple de

1. Né à Troyes en Champagne, Rachi (de son vrai nom Chlomo Izhaki) est un rabbin
de l’époque médiévale (1040-1105) ayant une grande influence sur tous ses
contemporains grâce à ses travaux et ses commentaires de la Bible et du Talmud.
e2. Corpus fondamental des lois et traditions juives, codifié entre le II et le
eIV siècle de notre ère, il représente les commentaires de la loi orale. Il comprend
deux grandes parties, la Mishna et la Gémara.
3. Littéralement, « petite noblesse » en anglais. Ici l’interlocuteur entend que ces
élèves snobaient le yiddish.
33 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
consonnes ? Mais tout cela n’était qu’un résultat bien maigre
pour tant d’heures, tant d’après-midi passés dans le Heder.
Que de temps perdu à regarder les mouches voler, à lire en
cachette des bouts de journaux sous le pupitre, voire des
policiers ou des far west où cow-boy et shérif étaient les héros,
mais aussi à observer le Rebbe dans ses activités.

Quelquefois, en progressant dans l’étude des textes et leur
explication, le maître s’arrête, le silence se fait. On attend, les
yeux fixés sur le Rebbe, qu’il trouve non la suite de l’histoire
qu’il développait mais l’explication, le commentaire.
Encore maintenant, je me représente le vieux maître se
penchant sur le texte de Rachi, ses lunettes cerclées de métal blanc
remontées sur le front, plissant les yeux sur les caractères
minuscules, cherchant la signification d’un verbe, d’un subjonctif
que Rachi utilisait à tout bout de champ pour mieux se faire
e ecomprendre, mais au X , XI siècle, et en vieux français ! Au
e
XX siècle, dans notre Heder de Debrecen, bien que le mot soit
précédé de l’avertissement en hébreu « bilase » – en langue
courante. Courant dans le pays et la ville de Troyes, il y a neuf
siècles, peut-être, mais certainement pas à Debrecen.
L’explication qu’il finit par trouver était-elle la bonne ? Se
souvenait-il de ce que son maître lui avait enseigné ou par
déduction trouvait-il quelque sortie à ce dilemme ? Lui-même,
connaissait-il l’origine de ces mots ?

Aaron Roth, comme Falkovitz, Rebbe et anciens
combattants de la guerre de 1914-1918 et, en plus, médaillés dans
les commémorations, sont partis avec leurs familles, petits
et grands, hommes et femmes, malades et bien portants,
vers Auschwitz.
34 MON ENFANCE A DEBRECEN






Les parents de Nicolas Roth, Berta et Markusz,
à Debrecen, en 1931.

35 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ

36 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE



La Hongrie entre en guerre







Auparavant, depuis 1941-1942, les hommes juifs âgés de
dixhuit à cinquante ans étaient mobilisés. Dès les années
19401941, ils ne portaient plus les uniformes militaires. Ceux qui
étaient dans l’armée pour faire leur période militaire et même
les « réservistes », y compris des officiers dont nombreux
étaient, eux, de la guerre de 1914-1918, avaient rendu leur
uniforme de l’armée hongroise et revêtu leurs habits civils.
Pendant un certain temps, ils gardaient leur calot militaire mais sans
l’écusson aux couleurs hongroises. Sur le bras gauche, un large
brassard de couleur jaune les rendait visibles de loin. La couleur
jaune était remplacée par la blanche sur le bras de ceux qui
étaient de religion chrétienne mais d’origine juive.
Encadrés par des officiers, sous-officiers et hommes de
troupe de l’armée hongroise, ils étaient employés à divers
travaux, au début sur le territoire du pays. Par la suite, après
l’adhésion et la participation de la Hongrie à la campagne
hitlérienne contre la Russie, sur le champ de bataille. Leurs
conditions de vie devinrent extrêmement dures. Le but de
leur encadrement – souvent ouvertement exprimé – était d’en
faire périr le plus grand nombre. Leurs chances de survie
étaient aléatoires. Les privations, le froid extrême, le manque
de vêtements chauds, le travail exténuant et dangereux
(déminage), la cruauté de l’encadrement, le vol par les
encadrants de leurs vêtements et rations… Quantité de
méchancetés gratuites rendaient leur vie encore plus pénible, comme
l’interdiction de s’abriter ailleurs que dans des porcheries, des
37 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
écuries en ruine, abandonnées par les paysans ukrainiens,
réveil et différents contrôles jour et nuit avec sanctions et
punitions pour des actes d’indiscipline imaginaires. Aucune
permission, aucune limite dans le temps ne les concernait.

Au commencement, la famille de ces travailleurs forcés sur
le front russe pouvait recevoir des cartes préimprimées, avec la
1signature manuscrite. Après janvier 1943 , date de la percée du
front hungaro-allemand par l’armée russe à Voronej, les
familles juives ne savaient plus rien de ces hommes. Une grande
partie de l’armée hongroise qui s’y trouvait était encerclée et
détruite, quelques-uns étaient faits prisonniers par les Russes.
Ceux qui s’en échappaient refluaient vers l’arrière. Certains
racontaient le sort réservé aux Juifs de ces compagnies de travail.
Par moins trente, moins trente-cinq, sans ravitaillement, mal
fagotés, sans véhicule pour revenir en arrière, pilonnés par
l’artillerie russe, très peu d’entre eux avaient la chance d’être
faits prisonniers des Russes, dans des conditions qui leur
auraient permis de survivre.
Trente-cinq mille des 110 000 Juifs mobilisés pendant les
2années 1941-1945 y sont restés .
Certaines de ces unités de travail forcé sont demeurées sur
le territoire national, mais la plupart prirent le chemin des
fronts de l’armée hungaro-allemande, excepté celles qui étaient
livrées aux Allemands afin de satisfaire leurs exigences de
travailleurs juifs, par exemple dans les mines de cuivre de Bor
3(Yougoslavie) où des centaines d’entre eux périrent.
En Hongrie, leurs conditions de travail étaient très dures,
mais leur famille ou, à défaut, l’action d’aide des communautés

1. Le 15 janvier 1943, les forces russes du front Voronej s’abattirent sur la
eII armée hongroise qui fut mise en déroute.
2. L’article 4 de la loi de 1939 relative aux statuts des Juifs en Hongrie leur interdit le
service dans l’armée hongroise en tant qu’officiers, sous-officiers et gradés. En 1941,
les officiers gradés furent aussi soumis à cette loi. Ils furent intégrés dans des unités
de travaux forcés que l’auteur décrira par la suite et qui mobilisèrent entre 180 000 et
200 000 hommes juifs aptes au service. Sur ce nombre, entre 65 000 et 70 000
périrent dans ces bataillons. (Source issue d’un rapport rédigé par le professeur Szita
Szabolcs, historien et maître de recherches au centre de documentation sur l’Holocauste
de Budapest).
3. En Serbie actuelle.
38 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
juives soulageait leur existence. Il faut mentionner aussi le
courage de quelques commandants d’unité, officiers dans l’armée
hongroise, qui prenaient des risques vis-à-vis de leur hiérarchie
et ont apporté un souffle d’humanité par leur comportement.
Plus tard, au printemps 1944, après que les Allemands eurent
envahi la Hongrie, par leurs actions, ils ont sauvé des centaines
d’hommes de la déportation en les convoquant, les mobilisant
dans leurs unités de travail.

Début 1943, je n’avais pas quinze ans, la bataille de
Stalin1grad durait depuis plus de cent jours. Dès mon réveil, je
courais décrocher le journal du matin, coincé sous la poignée de la
porte à l’extérieur. Le même titre se répétait depuis des mois :
e e e e100 jour de la bataille de Stalingrad, 105 , 110 , 115 jour…
Mes parents et moi-même attendions avec angoisse, mais
aussi espoir, que cette longue bataille tourne au désavantage
des Allemands. Le journal que nous recevions le matin était
un journal local. Son titre signifiait « Journal indépendant ».
Ça voulait peut-être dire qu’il ne s’occupait pas de politique. Il
se donnait pour tâche d’être un journal d’information assez
bien fait. Mais depuis le début de la guerre, dans certains
articles, des allusions antisémites étaient apparues, d’abord assez
camouflées. Certaines signatures aussi. Des noms qu’auparavant
on ne connaissait pas.
Dès que les Allemands attaquèrent la Russie, les articles
anticommunistes prirent le dessus. À partir de 1943, le ton s’est
un peu calmé. Heureusement, il y avait aussi les grands
journaux libéraux de la capitale : « Le Journal » (Az Ujsag) et le
2« Nation hongroise » (Magyar Nemzet ). Leur ton était modéré,
voire souvent courageux. Pendant toute la durée de la guerre,
jusqu’à l’arrivée des Allemands, le 19 mars 1944, les éditoriaux,
les commentaires politiques, mais aussi sur la situation militaire,
permettaient de voir plus clair. Ils reprenaient également les

1. Engagée le 5 septembre 1942 avec l’arrivée des divisions nazies dans les faubourgs
de la ville, la bataille de Stalingrad s’achève par la reddition allemande le 2 février
e1943. Elle est la première défaite d’envergure des armées du III Reich et marque un
tournant décisif dans le conflit mondial.
2. Quotidien conservateur le plus important de Hongrie. Créé en 1937, il fusionna
avec un autre quotidien en 2000.
39 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
articles parus dans la presse des pays neutres : Suède, Suisse,
qui n’étaient pas favorables, ou souvent même opposés à la
propagande diffusée par la presse officielle.
Certains articles sur la situation militaire en Afrique, en
Europe, y compris la Russie, reprenaient presque mot à mot ce que
j’avais entendu la veille sur Radio Londres. Plus de cinquante ans
après, je ne comprends pas, je n’ai pas trouvé pourquoi la
censure hongroise a laissé passer ! Parfois au contraire tout un
numéro de ces journaux sortait avec un blanc dû à la censure.
Mon père, en plus du journal local du matin, était abonné au
journal libéral de Budapest, qui avait sa faveur. Mais souvent, le
soir, vers dix-neuf ou vingt heures, il m’envoyait chercher un
des journaux d’information qui paraissaient également à
Budapest et qui parvenaient à Debrecen le soir. C’étaient « Le Soir »
(Az Est) ou le « Journal de 8 heures » (8 Orai Usag), des
journaux d’information rigoureux et honnêtes.




Une du quotidien Magyar Nemzet du 31 mai 1939.


Certes, il y avait aussi les journaux de droite. De la droite
modérée à l’extrême droite nationaliste et antisémite. Des
journaux comme Magyarország (« Hongrie »), assez modéré,
40 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
jusqu’aux Uj Magyarság (« Hongrie Nouvelle ») ou Virradat
(« Réveil »), carrément national-socialiste, le journal des
Croix1Fléchées, le parti de Szálasi .
Chez le marchand de journaux, des quantités de titres étaient
exposées, qui ne me disaient rien, le plus souvent d’un
antisémitisme virulent. Mais pratiquement inconnus. Il y avait aussi
l’édition hongroise de la revue allemande Signal, avec des photos
sur la guerre et les « valeureux soldats allemands ». Mais on
trou2vait aussi affiché le Völkischer Beobachter .
Il est certain que les Juifs, qui représentaient cinq ou six
pour cent de la population totale, affamés de nouvelles
quotidiennes, inquiets sur leur avenir et pour la vie des hommes
enrôlés dans les bataillons de travail en Russie – dans des
conditions spécialement réservées aux Juifs –, étaient les
consommateurs les plus assidus des quotidiens. Les tirages des
journaux libéraux étaient largement les plus importants et leurs
collaborateurs, les journalistes les plus talentueux, les plus en
vue. Les différentes et successives lois anti-juives avaient depuis
1938 mis sur la touche bon nombre de journalistes juifs, mais
l’esprit et le ton des fondateurs subsistaient parfois.

Les aînés de mes cousins étaient mobilisés jusqu’en 1940
dans l’armée. À partir de 1941, ils échangèrent leurs
uniformes de l’armée hongroise contre des vêtements civils et le
brassard jaune. Par moments, mais toujours pour une courte
période, l’un ou l’autre se trouvait démobilisé. Mais quelque
temps après, il se retrouvait de nouveau dans leur bataillon.
En 1943, un de mes cousins fut ramené d’Ukraine, malade.
C’était exceptionnel pour un Juif. Il se trouvait dans une école
de la ville, transformée provisoirement en hôpital de
quarantaine. Pendant quelques semaines, nous lui avons apporté des
repas, bien sûr casher. Il était au quatrième étage. Par la
fenêtre, il nous faisait signe. Des signes seulement : il n’était pas
possible de se faire entendre à cette distance. Nous étions

1. Le parti des Croix-Fléchées (en hongrois : Nyilaskeresztes Part Hungarista Mozgalom) est
un parti politique fasciste, pro-germanique, antisémite, dirigé par Ferenc Szálasi, qui
gouverna la Hongrie du 15 octobre 1944 à janvier 1945.
2. « Observateur populaire », journal hebdomadaire allemand d’extrême droite
paru de 1919 à 1945.
41 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
nombreux sur le trottoir d’en face et la circulation, surtout
en raison des tramways, était bruyante.
Un jour, nous avons trouvé ce grand bâtiment de briques
vide ; les hommes, pour la plupart des Juifs des bataillons de
travail forcé, avaient été évacués durant la nuit précédente.
Aucun renseignement ne nous a été fourni. Comme
souvent, certains croyaient savoir qu’ils avaient été dirigés à
nouveau en Ukraine, d’autres affirmaient qu’ils avaient été
envoyés sur différents hôpitaux du pays. La vérité est que
nous n’avons plus eu de nouvelles de mon cousin jusqu’à
notre propre déportation, en juin 1944. C’est seulement
après la guerre que j’ai appris qu’ils avaient été dirigés à
nouveau vers le front de l’Est. Début 1944, avec toute
l’armée hongroise, ils ont été refoulés vers le territoire
hongrois, dans des conditions épouvantables.
Peu après, mon cousin Mann Laszlo fut affecté comme
électricien avec plusieurs de ses camarades dans une usine de
1guerre près de Miskolc . Quelques jours avant l’arrivée des
troupes russes à la porte de la ville, des nyilas
(CroixFléchées) sont venus voir si des Juifs n’étaient pas parmi les
ouvriers de l’usine. Il fut abattu dans la cour même de son
lieu de travail. Nul ne sait où il est enterré…

Dans la même ville de Miskolc travaillait depuis l’âge de
seize ans un autre cousin, dans une usine de chaussures. De
temps à autre, surtout à l’occasion des grandes fêtes juives, il
rendait visite à ses parents à Debrecen. Zoltán, que nous
appelions Leibi, était un garçon charmant, toujours souriant et
prêt à rendre service. Il n’était pas porté sur les études
talmudiques mais était très ouvert sur le monde dans lequel il vivait.
Il rêvait de faire un jour des études qui lui ouvriraient de
nouveaux horizons et lui permettraient d’acquérir des
connaissances que ses lectures lui laissaient entrevoir. Mais il n’en
était pas question ! À la maison, il y avait sept frères, et depuis
1940, une petite sœur en plus. Mon oncle, comme ouvrier
tailleur de pierre, bien qu’il multipliât les heures supplémentaires
chez son patron, se contentait d’assurer le quotidien : le

1. Troisième ville de Hongrie, après Budapest et Debrecen, située au nord-est du pays.
42 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
pain, le couvert et, difficilement, l’achat de vêtements et de
chaussures pour sa famille nombreuse. Sa seule
distraction, étudier le Talmud, ne lui était possible que le samedi,
jour sacré de repos. Son rêve, qu’au moins un de ses fils
devienne un bon talmudiste, pour l’instant ne s’était point
encore réalisé. Leibi était le troisième fils et il fallait qu’il
apprenne un métier avant tout afin d’être un homme honnête
et travailleur (ein Mensch en yiddish).
Leibi était très apprécié par son entourage à Miskolc.
D’après les confidences qu’il m’avait faites en 1942 et lors de
sa dernière visite à Debrecen en 1943, les ouvriers et même
son patron avaient plutôt des sympathies procommunistes et
prorusses. Jusqu’où pouvait aller leur sympathie dans ce sens ?
Je ne saurai probablement jamais. Plus tard, mon oncle et ma
tante étaient persuadés que, mobilisé par l’armée hongroise
dans leurs bataillons de travail forcé en 1944, il aurait trouvé
la mort suite aux conditions inhumaines de privations que les
cadres, des militaires hongrois, y ont fait régner.

Ce n’est que récemment, en 1994, en consultant la liste des
déportés de Mauthausen, que j’ai appris que Leibi, alias Mann
Zoltán, y est mort le 4 avril 1945 à deux heures cinquante-cinq.
Cause de la mort : inflammation de l’oreille moyenne (c’est moi
qui traduis de l’allemand). Dans le rouleau du microfilm qui
provenait d’Allemagne, j’ai trouvé trois fiches le concernant
avec quelques légères différences dans le détail. Justement, ces
détails inhabituels me laissaient perplexe. Leibi, qui avait tout
juste vingt ans au moment de son décès, était-il autre chose
qu’un simple numéro à Mauthausen ? Dans quelles
circonstances était-il arrivé à Mauthausen ? Refoulé avec ses camarades
du bataillon de travail vers l’Ouest ? Jusqu’à Mauthausen ? Ou
dans d’autres circonstances ?
Au moins son nom et son décès sont-ils mentionnés
quelque part. Combien de ses camarades sont morts
anonymes, abattus, massacrés, brûlés à l’intérieur des bâtiments à
43 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
1Dorosits , en Ukraine, victimes du froid, mal vêtus,
sousalimentés ? En Ukraine ou ailleurs.

Après la bataille de Stalingrad, l’espoir d’un tournant dans le
déroulement de la guerre prit le dessus. Bien entendu, il n’était
pas question en 1943, en Hongrie, pays plus ou moins allié de
l’Allemagne, de parler ou d’écrire sur le succès russe. Mais on
comprit vite la situation, le langage obscur de MTI (l’Agence
télégraphique hongroise), qui reprenait les déclarations des
porte-parole de l’armée allemande, ne trompait personne.
En 1943, la situation militaire aussi bien que les difficultés que
les Allemands et leurs alliés devaient affronter s’aggravaient.
Étrangement, dans aucun des journaux dits sérieux ne
paraissait le moindre article, même la moindre allusion sur ce
que subissait la population juive à travers les territoires
envahis ou contrôlés par les Allemands. Sur l’émission de
Londres, que j’écoutais régulièrement, les termes utilisés à ce
sujet étaient assez hermétiques, assez obscurs pour que je n’y
porte pas attention. Les émissions venant de Moscou
étaient-elles plus difficiles à capter ou bien moins variées,
détaillées ou intéressantes ? Apportaient-elles moins
d’informations sur les autres terrains ? Je les captais presque
2par hasard. « La Voix de l’Amérique » en hongrois, à cette
époque, consistait principalement en commentaires, et pour
ainsi dire, c’étaient des discours du professeur Mackenzie :
« Ici le professeur M. s’adresse à vous, Hongrois. » Il laissait
entendre que chacun devrait répondre, après la fin de la
guerre, des méfaits commis. Il revenait souvent là-dessus :
« Attention ! Votre comportement est surveillé et vous
n’échapperez pas à une juste punition ! »
Aujourd’hui, quand je pense à cela, il me paraît évident
que ces gens, qui parlaient dans leur studio, s’adressaient à
un public qu’ils ne connaissaient pas, sur un sujet dont ils ne

1. Ou Doroshich, village ukrainien situé entre Jytomyr et Korosten, à l’ouest de Kiev,
où un « hôpital » militaire pour les enrôlés du service du travail obligatoire fut créé.
Le bâtiment qui abritait des centaines d’homme fut fermé et volontairement incendié
dans la nuit du 30 avril 1943. Ceux qui purent sortir furent mitraillés.
2. Voice of America (VOA), ou en français « La Voix de l’Amérique », est le service de
diffusion internationale par radio et télévision du gouvernement américain.
44 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
mesuraient pas la gravité. L’horreur, dans les faits quotidiens,
ils ne pouvaient pas, ils n’étaient pas en mesure d’en
transmettre la réalité, qui les dépassait eux-mêmes.

Nous, et avant tout mes parents, étions informés de
beaucoup de choses. Mais eux non plus ne pouvaient croire que des
choses pareilles étaient possibles. Dès 1941, les autorités
hon1groises (Keok ) dans notre ville, comme ailleurs, convoquaient
les gens, les familles juives qui ne pouvaient apporter les preuves
que leurs parents et grands-parents étaient nés sur le territoire
hongrois. Des milliers de gens, entre 15 000 et 20 000, de
Hongrie furent déportés vers l’est, d’où soi-disant ils étaient
originaires. Des mois après, on a su, par quelques individus
miraculeusement échappés, ce qui leur était arrivé. Transportés par train
vers la région de Kamenetz-Podolsky, en Galicie (actuellement
Ukraine), où rien n’était prévu pour les loger, les nourrir, ils
restaient des semaines couchés à même la terre, en plein champ.
Les Hongrois (armée, gendarmerie) voulaient les remettre aux
Allemands. Ceux-ci n’étaient pas disposés à en prendre «
livrai2son ». Après quelques tractations, l’Einsatzgruppen de l’armée
allemande les a exterminés par fusillade.
Quelques-uns réussirent à en réchapper. Leurs récits ne
convainquaient personne. Ça ne pouvait pas être possible, des
horreurs pareilles ! Est-il vraisemblable que des soldats
hongrois, même s’ils ont été élevés dans un antisémitisme ambiant
– qui se renforçait ces dernières années –, soient capables de
ne pas réagir à de telles horreurs ? (Il paraît pourtant que
quelques éléments de l’armée hongroise se sont montrés peu
coopératifs, à la stupéfaction des Allemands). Bien d’autres
témoignages arrivaient aux oreilles de mon père. Comme
celui de ce réfugié de Slovaquie, en 1942. C’était un monsieur
d’une cinquantaine d’années. Assez élégamment vêtu avec
son costume bleu acier, son chapeau mou, son parler hongrois

1. Kulfoldiek ellenörzö orszagos kozpant, « Centre de contrôle des éléments étrangers ».
e2. « Groupes d’intervention » : formations militaires du III Reich agissant à
l’arrière du front de l’Est pour exterminer les Juifs et les oppossants politiques.
Composés de membres de la SS et d’auxiliaires locaux, les Einsatzgruppen
assassinèrent près d’un million et demi de Juifs. Leur action fut la première phase de la
Shoah, avant la mise en place des camps d’extermination.
45 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
un peu précieux mais parfait (comme toute la bourgeoisie
juive de la « Grande Hongrie » d’avant la Première Guerre
mondiale, sa langue maternelle et préférée était le hongrois). Il
mangeait chez nous un jour au milieu de la semaine.

Notre réfugié slovaque, un jour, commençant à raconter
comment les persécutions et les déportations des Juifs se
passaient chez eux, mon père lui demanda s’il voulait bien
s’arrêter de donner certains détails devant toute la famille.
Après quoi, à la fin du repas, ils se sont isolés. Plus tard, j’ai
vu mon père les yeux rougis sortir de la pièce en répétant :
– Ça ne peut pas être possible ! Ce n’est pas possible !
Et l’autre qui répétait :
– Monsieur Roth, je devais vous le dire !
Était-ce en 1942, 1943 ? Je ne sais plus. Pendant des
années, j’ai vu mes parents entre crainte et espoir, voyant
l’hitlérisme se lever, se renforcer, s’approcher année après
année, mois après mois.

Un souvenir me revient. À l’occasion de l’occupation
allemande de l’Autriche, l’Anschluss. Comme très souvent, les
événements politiques ou guerriers qui marquaient mes parents et
mon entourage me reviennent à l’esprit entremêlés des choses de
notre vie de petits bourgeois juifs de province.
C’était un jour de mars 1938. J’étais au lit avec de la fièvre.
Atteint d’une rhino-pharyngite à répétition, j’étais désolé de
manquer l’école. Mes parents avaient fait appel au bon docteur
Berger, à tout hasard.
Ce grand bonhomme, sec, vieux célibataire mais homme
charmant, m’a rapidement examiné et a prescrit les remèdes
habituels. Après quoi, lui et mes parents, debout dans la pièce,
ont longuement devisé, soupesé la signification d’avoir
dorénavant une frontière commune avec l’Allemagne nazie.
Dans mon lit, j’ai nettement ressenti, compris que leur
inquiétude concernait un avenir qui pouvait être pour nous,
Juifs, très sombre.
Mon imagination a essayé de percer, sans succès, le sens de
cette noire perspective. Lier les titres des journaux et l’air
sombre des adultes autour de moi fut, par la suite, de plus en
46 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
plus récurrent. La conversation des « grands », des adultes, de
plus en plus fréquemment dorénavant, contenait le mot
« guerre » et le nom de Hitler.
Dans le courant de l’année 1938, la Hongrie obtint par
l’arbitrage de Vienne la partie sud de la Slovaquie plus la
Ru1thénie, sud-ouest de l’Ukraine actuelle . Elle obtint, en 1940,
une partie de la Transylvanie qui appartenait jusqu’alors, et
depuis 1918, à la Roumanie. Enfin, en 1941, la Hongrie occupa la
Vojvodine qui appartenait à la Yougoslavie.
Dès 1939, les écoles de la communauté juive furent
souvent et pour des durées de plus en plus longues
réquisitionnées, occupées par les militaires et transformées en casernes.
Les enseignants d’âge militaire, entre vingt-cinq et
trentecinq ans d’abord, ensuite jusqu’à l’âge de quarante ou
cinquante ans, sont mobilisés. En 1938, sous l’uniforme de
l’armée hongroise. Puis, dès 1940, dans les unités de travaux
forcés, en civil, mais avec un brassard jaune sur le bras
gauche, un bonnet militaire kaki dépourvu d’emblème
hongrois. Durant cette période, l’enseignement était dispensé par
des femmes, généralement des retraitées. Les classes étaient
dispersées dans les locaux communautaires divers.
Disponibles seulement de temps à autre. Souvent ce n’est que la
veille que l’on nous apprenait où nous devions nous rendre
pour la classe du lendemain.

Mais, dès 1941, les vexations gratuites ont commencé. Les
Juifs barbus, qui avaient largement dépassé l’âge militaire,
étaient convoqués, mobilisés et, après qu’on leur eut coupé la
barbe, renvoyés chez eux.
Des nouvelles pénibles nous parvenaient des gens mobilisés.
En fonction de leur encadrement – des militaires hongrois
commandés par un ou deux officiers –, ils étaient relativement

1. Les arbitrages de Vienne ou Diktats de Vienne (pour les Alliés) sont deux accords
imposés sous l’égide de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste pour satisfaire de
manière pacifique les revendications territoriales de la Hongrie sur les territoires qu’elle
avait perdus par le traité du Trianon (1920). Le premier arbitrage de Vienne, signé le
2 novembre 1938, évite le conflit armé entre la Hongrie et la Tchécoslovaquie, et le
second, du 30 août 1940, entre la Hongrie et la Roumanie.
47 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
bien traités ou bien soumis à des vexations et des humiliations.
Ils recevaient souvent des punitions gratuites et absurdes.
Les soldats d’encadrement revenaient dans le pays en
permission et rendaient visite à la famille de ces malheureux
avec des bons censés être la contre-valeur des aliments ou
services rendus. C’étaient, dans la plupart des cas, de simples
maîtres chanteurs.
Mes parents, comme tout le monde dans la
communauté, étaient sollicités pour leur envoyer des vêtements
chauds, des chaussures et des aliments. Mais on ignorait
dans quelle mesure ces denrées leur parvenaient réellement.

1Dès l’Anschluss , en 1938, apparurent quelques familles
ve2nant du Burgerland ou de Vienne qui avaient des parents dans
notre ville. Ils parlaient tous le hongrois. On ne les remarquait
pas ou peu, leurs enfants étaient scolarisés. Mais à partir de
1942, de nombreux réfugiés de Slovaquie – où le régime de
grM Tiso était à la tête d’une Slovaquie dorénavant
indépendante, mais en réalité « création » de l’Allemagne hitlérienne –
arrivèrent dans notre ville. Ils étaient apeurés, terrorisés.
Leur situation, depuis que la Slovaquie était devenue un
État nazi, antisémite et ouvertement raciste, empirait de jour
en jour. Sur le modèle nazi mais en accéléré, lois et décrets
ont privé des citoyens juifs de tout droit, de leurs biens et les
ont écartés de leurs professions et gagne-pain. Tout ceci suivi
par l’établissement des camps de travail pour les adultes et
une discrimination qui transformait leur vie quotidienne en
une épreuve pénible.
Puis les déportations « vers l’est » commencèrent. Ils ont
mis bien du temps à comprendre ce que cela signifiait.
Comme les Juifs dans ce pays, qui faisait partie de la Hongrie
millénaire jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale,
étaient pratiquement tous hungarophones, ils tentaient avec
plus ou moins de succès de traverser la frontière sud du pays

1. Mot allemand, « rattachement ». Annexion de l’Autriche à l’Allemagne nazie
proclamée par Hitler le 15 mars 1938 et plébiscité par les habitants à 99,73 % le
10 avril suivant.
2. Province orientale de l’Autriche. Cette région germanophone a été attribuée à
l’Autriche par le traité du Trianon du 4 juin 1920.
48 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
pour se réfugier en Hongrie. Nombreux furent ceux qui
échouèrent puisque, des deux côtés de la frontière, aussi bien
les gardes que la population, sous l’influence quotidienne et
omniprésente de la propagande nazie (journaux, affiches,
meetings), non seulement refusaient de les aider mais
collaboraient à leur capture.
Battus, maltraités, dépouillés de tous leurs biens, ils prirent
rapidement le chemin de la déportation.
Un certain changement de comportement est survenu
aussi bien côté slovaque que côté hongrois à partir de 1943.
Était-ce la conséquence des premiers revers allemands ? Au
début de l’année eut lieu d’abord la bataille perdue par l’armée
nazie à Stalingrad, suivie par ce qu’on appela en Hongrie, à
l’époque, la « percée de Voronej », où une partie de l’armée
hongroise qui participa à l’opération avec les Roumains fut
anéantie (des milliers et des milliers de jeunes Juifs hongrois
des bataillons de travail y périrent.)

Dès le printemps 1943, les jeunes sionistes de Hongrie
organisèrent avec succès le passage clandestin, le sauvetage avec
faux papiers de milliers de Juifs slovaques. Certainement, leur
connaissance parfaite de la langue hongroise a grandement
facilité la circulation et les voyages en train de ces gens.
Mais il est non moins probable que, côté slovaque, la
collaboration avec l’Allemagne nazie était moins totale, moins
enthousiaste. De même en Hongrie, où l’état policier était
peut-être d’un seul coup moins insistant, moins omniprésent.
Certains politiciens avaient-ils manifesté leurs opinions quant
à la nécessité d’un engagement moins voyant ou plus prudent
à côté des Allemands ?

En avril 1943, j’avais quinze ans. Mes parents, qui suivaient
avec angoisse les nouvelles concernant la Palestine et sa région
où vivaient mon frère Andor et sa famille, les nouvelles venant
de France où étaient installés mon frère Imre et ma sœur
Élisabeth, se demandaient en ce qui me concernait quelle voie
suivre ? Comment assurer mon avenir ? Avant tout, je crois
qu’ils se souciaient de ma survie tout court.
49 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
Jusqu’à quel point étaient-ils conscients des dangers
potentiels qui me menaçaient, qui nous menaçaient ? Se forger une
opinion de la situation réelle du monde en général, mais avant
tout de la situation où nous-mêmes nous nous trouvions ?
Aujourd’hui, cinquante-cinq ans après, je me pose cette question
sans pouvoir y répondre.
Les médias de l’époque, journaux et radios, permettaient
de comprendre et de suivre les événements militaires et
politiques mondiaux. Malgré la censure et la surveillance
gouvernementale en Hongrie à cette époque, on pouvait avoir
une idée assez claire de la situation réelle et l’évolution
militaire sur les champs de bataille, peut-être avec un certain
décalage dans le temps. Mais en ce qui concernait la situation
des Juifs dans les territoires envahis par l’armée allemande,
nous ne savions que ce qui se disait de bouche à oreille,
c’est-à-dire pas grand-chose.
Autour de moi, les gens de la communauté juive, y
compris mes parents, étaient occupés à faire face aux problèmes et
misères causés par la multiplication des lois antisémites qui
mettaient sur la paille de plus en plus de personnes travaillant
auparavant dans des métiers que les Juifs étaient obligés
d’abandonner d’un jour à l’autre. En plus de toutes les
professions libérales, de l’armée, la fonction publique, l’agriculture,
les commerçants devaient quitter leur travail sans indemnité,
et transmettre leurs fonds à des mains aryennes.

Au début de 1944, de 100 000 à 120 000 hommes étaient
absents de leur foyer. Quand je repense à ces années, c’est
aussi aux femmes, aux épouses, aux mères, essayant de
trouver désespérément les vêtements, chaussures, etc. que leurs
fils et époux réclamaient. L’administration, les intendants de
l’armée refusaient de prendre en charge l’habillement de ces
hommes travaillant sous leurs ordres. Bien au contraire,
quand le personnel de leur encadrement remarquait des
chaussures ou vêtements qui leur semblaient facilement
négociables ils n’hésitaient pas à en dépouiller ces pauvres gens.
Les conséquences ont été très souvent dramatiques. En
Ukraine, les orteils gelés signifiaient une mort quasi certaine.
50 LA HONGRIE ENTRE EN GUERRE
Les collectes de solidarité, la soupe populaire, l’habillement
des hommes mobilisés, de nombreux actes d’entraide de gré à
gré permettaient d’atténuer la situation désespérée de
nombreuses familles et individus.
Mais tant que les armées hitlériennes triomphaient à travers
l’Europe, on n’osait qu’espérer un miracle. Pourtant, chacun était
persuadé que, pour Hitler, ça finirait mal. Mais qui survivrait
pour le voir ?
Depuis que la Hongrie s’était jointe aux Allemands dans la
guerre contre les Russes, de plus en plus les unités de travail
forcé juives quittaient également le territoire hongrois pour le
front qui se trouvait en Ukraine. Leurs familles ne recevaient
que peu ou pas de nouvelles de leurs fils ou maris.
Quelquefois un soldat hongrois en permission du front rendait visite à
la famille, apportant quelques nouvelles. Ces visites étaient
toutefois rarement désintéressées.
51 AVOIR 16 ANS A AUSCHWITZ
52 EN FAMILLE A DEBRECEN



En famille à Debrecen







Mes parents ont également vécu pendant ces années des
semaines, des mois angoissants. Malgré le fait que mes frères et
ma sœur aînée ne se trouvaient pas dans le pays. Un de mes
1frères avait fait son alya en 1935. Il était parti en Palestine,
qui était encore à ce moment-là sous mandat britannique.
Mon autre frère, Imre, se trouvait en France depuis
1930. Y était également ma sœur Élisabeth, mais seulement
depuis 1937.

À partir de 1940, par périodes, aucune lettre ne nous
parvenait. Souvent, le vendredi, quand ma mère avait l’habitude, après
le repas du soir de shabbat, de relire encore et encore les lettres
de ses enfants, faute de nouvelles récentes, elle ressortait
d’anciens courriers. Furtivement, pensant qu’on ne la voyait pas,
elle essuyait une larme.
En 1939, début 1940, des photos accompagnaient ces lettres.
Sur ces photos, mon frère Imre et mon beau-frère, Alex, en
uniforme militaire, entouraient ma sœur. En arrière-plan, nous
remarquions quelquefois les statues, les monuments entourés,
protégés par les sacs de sable.
Puis, en mai 1940, eut lieu l’invasion de la France. Chez
nous, toutes nos pensées se tournaient vers ces événements.
L’effondrement aussi rapide de la France, des armées
francobritanniques, mon père ne pouvait pas le comprendre ni

1. Mot hébreu, « élévation ». Désigne pour un Juif le fait de s’implanter en Terre
sainte (Eretz Israël, en hébreu).
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