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Babylone

De
186 pages

Fran et Ed se sont rencontrés au Ghana en 1983. Après quinze ans en Afrique, Fran est mutée à Londres où il faut affronter les embûches de la grande Babylone des chanteurs de reggae et y faire son nid, contre vents et marées... et ce n'est pas tâche aisée pour ce couple mixte et leurs trois filles.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-84802-4

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

« Life is walking tip toe over land mines… »

Siri Hustvedt

« La vie parcourt sur la pointe des pieds un champ de mines… »

Siri Hustvedt

I
Un nouveau monde

1. Les blanches falaises de Douvres….

Le sillage du ferry jouait avec les couleurs de la Manche au mois d’Août. Délicates nuances de jade ourlées d’écume qui éveillaient les échos d’autres sillages, sous d’autres cieux, ombres aux reflets ultramarins bordés d’argent… Freetown-Lungi. L’âme de Fran se perdait dans le jeu de l’eau. Accoudée au bastingage, elle tenait fermement la petite Yulja qui babillait à ses côtés. L’autre menotte de la fillette s’agrippait à la main de son père, Ed qui, lui, scrutait l’horizon comme pour y déchiffrer l’avenir. Fran se perdait dans ce regard lointain, énigmatique, cette expression qui avait dû être celle des premiers esclaves devant l’Atlantique sur le seuil de la porte de non-retour. Elle avait envie de prendre la main de son ami, de lui dire les mots dérisoires qui pourtant réconfortent : « Ne crains rien, tout ira bien ! ». Il n’avait pas peur, il jaugeait l’avenir, de pied ferme.

Afrique, adieu ! Ils tournaient le dos au Ghana où ils s’étaient connus, à la Sierra Leone où ils avaient passé trois ans et abordaient la Grande-Bretagne où Fran venait d’être mutée, au sein de la prestigieuse Ambassade de France, au secrétariat du ministre-conseiller, titre impressionnant porté à Londres par le bras droit du Chef de Poste.

Après deux mois passés dans l’euphorie et l’insouciance de la maison de Doudouce à Lons-le-Saunier, Fran devait maintenant quitter sa mère et le cocon familial pour affronter un nouveau chapitre de sa vie, avec courage, comme elle l’avait toujours fait, mais non sans appréhension. Son amie de longue date, Emma, vice-consul à Londres depuis quelques temps, avait proposé de prendre ses deux filles aînées Densua et Kwaanor à Nice avec elle et ses fils pour la fin des vacances. Le père d’Emma possédait une petite maison à Toudon, petit village traditionnel accroché au flanc des contreforts des Alpes de Haute-Provence. Ed et Fran auraient ainsi le loisir de trouver un logement et de se familiariser avec cette nouvelle page de leur vie. Fran avait déjà inscrit les deux aînées au Lycée Français Charles de Gaulle. Il faudrait trouver un logement et une personne de confiance pour garder Yulja. Le mari d’Emma, Kwabena, était de nationalité ghanéenne. Il avait été embauché très rapidement par les postes britanniques à son arrivée. A Accra, il jouissait d’un prestige certain conféré par un emploi de haut-fonctionnaire. A Londres, il avait obtenu sans mal un travail stable qui lui permettait sinon de retrouver un niveau équivalent au sien, de remplir un service très honorable au sein de « Royal Mail » et de contribuer au bien-être de la famille. Fran ne doutait pas que Londres offrirait à Ed un grand éventail de possibilités, mais il leur fallait avant toute chose, s’installer.

C’était la fin de l’après-midi. La ligne blanche des falaises de Douvres se rapprochait lentement… Fran boutonna le manteau de Yulja.

– « Il est peut-être temps de rentrer maintenant,

– Ce n’est pas le ferry de Freetown, Francie, il n’y aura pas de bousculade. On peut attendre ici. Ils nous appelleront pour rejoindre nos véhicules, répondit Ed ».

La jeune femme se disait que son compagnon était beaucoup plus à l’aise qu’elle. Elle s’en émerveillait et elle pensait qu’elle avait eu bien tort de se faire du souci pour son ami qui dégageait une telle aura de force tranquille. Elle se sentait en sécurité à cet instant, comme si jamais rien de fâcheux ne pouvait leur arriver. Yulja chantonnait et sautillait d’un pied sur l’autre. Fran sortit un biscuit qu’elle cassa en deux et une petite bouteille d’eau pour la fillette. Elle goûta le petit beurre et lui trouva un goût d’embruns.

Le ferry accostait. Les falaises avaient perdu de leur brillance et encadraient le port de Douvres encombré de grues, de navires et d’entrepôts. Fran se sentit toute petite au milieu de cette activité portuaire. A ce moment là un haut-parleur intima aux passagers de rejoindre leur véhicule. La petite famille suivit automatiquement le mouvement dans les coursives étroites et les escaliers. La voiture était sur le pont D3. La jeune femme installa Yulja à l’arrière et s’assit à côté du conducteur. L’intérieur de la Renault sentait encore la France et l’atmosphère des deux mois passés chez Doudouce s’y était attardée. Fran était chez elle dans ce véhicule. Le bateau ronronnait. Il faudrait attendre l’ouverture de la passerelle avant de suivre le convoi et de prendre la direction des services d’immigration. A cet instant le ferry eut un sursaut et s’immobilisa soudain dans un bruit de chaînes. L’avant s’ouvrait et la lumière du jour pénétrait dans la soute. Une odeur de diesel et le ronflement des moteurs furent le signal du départ. Ed démarra et suivit la file de véhicules vomie par le ferry. La jeune femme sortit leurs deux passeports. Elle mit le sien bien en évidence, un passeport de service français où figurait Yulja, et celui de Ed en seconde position. Ils n’étaient pas mariés et il arborait un titre de voyage ghanéen ordinaire. Fort heureusement, il avait obtenu quelques visas à l’occasion de ses visites en France et la petite fille qu’il avait reconnue avant même sa naissance portait son nom. Ed se gara le long du bâtiment des services de l’immigration à la demande de l’homme en uniforme. Ils se saluèrent civilement comme il sied à un fonctionnaire britannique dont la politesse est partie intégrante de la fonction. Cependant, l’homme éplucha leurs titres de voyage avec la plus grande attention, surtout celui de Ed qu’il emporta à l’intérieur de l’édifice pour un contrôle complémentaire. L’Afrique était bien loin, c’était la grande Babylone des chanteurs de reggae où la méfiance était de mise pour qui ne montrait pas patte blanche. Le fonctionnaire reparut et leur rendit les documents avec le sourire en nous souhaitant un bon séjour en Grande-Bretagne. Tout était en ordre.

Ed démarra et ils quittèrent Douvres pour rejoindre Londres. La voiture filait à vive allure. Les bocages de la campagne anglaises, toute cette verdure contre les briques rouges des petits pavillons jumelés défilaient de chaque côté de la route. C’était une autoroute qui ne ressemblait en rien à ses sœurs de France. On aurait dit tout simplement une super nationale à plusieurs voies où les véhicules semblaient même se déplacer plus lentement. Les aires de stationnement paraissaient moins spacieuses et certainement plus discrètes qu’en France. La jeune femme pensait à ce qui l’attendait la semaine suivante : sa prise de fonctions au secrétariat du ministre-conseiller au sein de la prestigieuse Ambassade de France nichée au creux de l’un des quartiers les plus huppés de la capitale : Knightsbridge.

Kwabena leur a tout de suite offert une hospitalité temporaire. C’est donc vers le quartier de Hammersmith que Ed se dirigea, très sûr de lui au volant de la jolie Renault Nevada gris métallisé, toute neuve, qu’ils avaient récupérée hors taxes à Paris à leur arrivée de Sierra Leone. Fran s’émerveillait de voir Ed conduire à Londres comme s’il y avait toujours habité. Concentré sur l’itinéraire qu’il avait préparé, il avait roulé de Douvres à Londres sans appréhension et il se dirigeait vers leur destination sans hésiter. Fran aperçut les premiers panneaux signalant la proximité du quartier de Hammersmith. Elle posa sa main sur le genou du conducteur et le félicita. Le jeune homme lui glissa un regard en coin où brillait une étincelle de malice. – « Tu vois, fais-moi confiance ! – dit-il ». Il avait raison. A l’arrière de la voiture, Yulja s’était endormie dans la douceur de ses nouveaux habits douillets. Fran lui avait trouvé un petit manteau rouge. En France, le mois d’août était chaud mais au Royaume-Uni, il faisait plus frais, surtout après tant d’années passées en Afrique.

La maison de Kwabena et de Emma faisait partie d’un petit lotissement de brique rouge comme on en trouve en ville en Grande-Bretagne. Il fallait bien trois étages pour abriter le couple et leurs cinq enfants. Un jardinet devant et derrière la maison, très vert grâce aux pluies fréquentes donnait une impression de nature omniprésente en plein centre urbain. Ed gara le véhicule devant le minuscule portail de fer forgé. Kwabena avait ouvert la porte et venait à leur rencontre avec un grand sourire. Il avait terminé tôt son service et il voulait s’assurer du bien-être de ses amis. Il leur assura qu’ils pourraient séjourner avec lui autant de temps qu’il leur serait nécessaire. Ed et Fran le remercièrent chaleureusement. Un tel accueil leur était précieux et ne pourrait que leur insuffler davantage de courage.

2. Le ministre-conseiller

Ce fut par un frais matin ensoleillé du mois d’août dont Londres a le secret que Fran rencontra le ministre-conseiller. Le titre ronflant de cet homme l’impressionnait déjà. Elle enfila un tailleur classique bleu marine et blanc avec une veste trois quart de jersey assortie au reste de sa tenue. Chaussée de ballerines noires, elle se sentait prisonnière de son élégance comme une pensionnaire du siècle dernier. Un chignon très net, à l’espagnole fut la cerise sur le gâteau. Elle se mordit les lèvres de contrariété. Non, Fran ne se reconnaissait pas dans ce reflet que lui renvoyait la psyché de la chambre. Il fallait pourtant arborer un sérieux digne de ses futures obligations. Elle avisa un foulard vert dans sa valise qu’elle noua négligemment autour de son cou et la montre-gousset de son grand-père montée en pendentif dont l’éclat de l’or ancien rehausserait l’austérité de sa toilette. Une touche de Fidji derrière les oreilles et voilà, le tour était joué, elle se sentait prête. En partant, elle alla embrasser Yulja qui était dans les bras de Comfort, la bonne. Kwabena et Emma dont la famille s’était agrandie d’un petit garçon ne dérogeaient pas à la qualité de vie africaine et ils avaient emmené leur aide domestique du Ghana qui travaillait pour eux depuis plusieurs années. Elle était logée chez eux, suivait une formation professionnelle en cours du soir et en échange, elle aidait Emma aux travaux domestiques. Comfort et sa famille avaient vu en cette solution une opportunité pour la jeune fille de faire quelques études et de rentrer au Ghana avec un diplôme professionnel en proche. Leurs amis pensaient qu’ils joignaient l’utile au charitable en faisant par là une bonne action. Ed estimait pour sa part que c’était une bien grande responsabilité de faire venir une jeune villageoise ghanéenne en Europe. Il était partisan de « voyager léger » et il avait totalement l’esprit pionnier en arrivant en Grande-Bretagne. Quant à Fran, elle était déterminée à tout mener de front : installation, vie professionnelle et familiale. Elle donna un baiser papillon à la petite Yulja que Comfort emporta bien vite à l’intérieur de la maison pour qu’elle ne vît pas sa mère partir. Elle se mit en route d’un pas rapide pour atteindre la station de métro. Hammersmith n’était pas très loin de Knightsbridge sur la Victoria Line, elle en aurait pour une quinzaine de minutes et quatre stations.

Lorsqu’elle sortit du royaume souterrain où, comme à Paris, les fourmis humaines se croisaient sans se voir dans l’unique but de rejoindre au plus vite leur destination, elle émergea au cœur glamour de Londres. La station de Knightsbridge se trouvait en face du grand magasin Harvey Nicholls et on pouvait apercevoir plus loin sur la droite, la façade verte et les lettres dorées du légendaire Harrods. Fran en était tout étourdie. Le bonhomme vert clignota et émit un strident bip-bip. Elle s’engagea à l’aveugle sur le passage piéton pour traverser. Le rouge des gros bus, le noir des taxis et le manège rapide des véhicules lui donnèrent le vertige. Elle s’appuya un instant sur la rambarde métallique du second passage piéton qu’elle devait emprunter. En face d’elle se dressait l’immeuble tout blanc de l’Ambassade de France, entouré de hautes grilles de fer forgé. A l’arrière plan, elle devinait la verdure de Hyde Park. Elle reprit ses esprits, traversa la rue et gravit les marches du grand perron. Il fallait bien sûr montrer patte blanche et elle s’annonça au concierge qui la dévisagea aussitôt et prit note. Le petit homme vint lui-même ouvrir la porte et lui demanda de gravir à sa suite un escalier de pierre imposant. Un autre employé avait immédiatement pris sa suite au guichet de la loge. Les marches étaient recouvertes d’un tapis maintenu par des baguettes de cuivre. Tout dégageait une odeur de propreté, d’organisation et de faste. Parmi les portraits des personnalités qui ornaient le mur, Fran reconnut celui du Chevalier d’Eon. Ils arrivèrent à une grande porte blanche. Le concierge frappa. « Entrez ! » dit une voix à l’intérieur. Le petit homme ouvrit la porte et s’effaça devant Fran.

– « Ah, Madame Sabouret-Amponsah ! s’exclama le ministre-conseiller avec le sourire en se levant et en tendant la main à la jeune femme. Vous êtes ponctuelle, c’est très bien. J’espère que votre installation se déroule pour le mieux. Où êtes-vous logée pour l’instant ? »

Monsieur de Barthous de Luynes, ministre-conseiller, avait beaucoup d’allure dans son costume. Une mèche poivre et sel, très britannique lui barrait le front. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Il portait un complet sombre et une cravate sobre sur une chemise immaculée. Fran s’assit dans le fauteuil qu’il lui désigna et la conversation fut émaillée de beaucoup de questions, certaines très personnelles. La jeune femme affronta l’enquête avec une très grande franchise. Il était évident que sa situation familiale ne plaidait pas en sa faveur mais Monsieur de Luynes était très proche de son ancien employeur Monsieur Goulée, ambassadeur de France en Sierra Leone. Celui-ci n’avait pas ménagé ses éloges. Il termina l’entretien en anglais et resta admiratif devant la qualité de l’expression de la jeune femme qui était, cela va sans dire, très à l’aise dans la langue de Shakespeare. Monsieur de Luynes la conduisit sur ses entrefaites à son futur bureau où il lui présenta sa secrétaire sortante Sylvie avec qui elle ferait ses premières armes, la personne chargée du protocole Monique Bear, très civile. Fran pensa que cette affabilité était soit une pure déformation professionnelle ou qu’elle trahissait une réelle douceur. L’avenir le lui dirait. Elle suivit le diplomate dans un autre bureau attenant ou deux personnes, penchées sur le clavier de leur ordinateur, levèrent la tête à l’unisson :

« Bonjour Monsieur le Ministre ! », claironna la plus jeune à l’intention de Monsieur de Luynes qui répondit à son salut et présenta Fran à sa collègue, une petite personne brune, tirée à quatre épingles dans son tailleur noir.

– « Voici ma nouvelle secrétaire Fran Sabouret-Amponsah, qui nous arrive de Sierra Leone et qui commence lundi. Madame, je vous présente Jacqueline Hachette, secrétaire en titre de Monsieur l’Ambassadeur et Coralie Brume, son assistante. »

Fran serra la main des deux femmes, échangea quelques banalités d’usage et reprit le chemin en sens inverse à la suite de Monsieur de Luynes qui se déplaçait avec une rapidité extraordinaire. Il fit une pause en haut du grand escalier, serra la main de Fran avec un chaleureux « A lundi. Nous commençons à 9h… bonne installation. » La jeune femme prit la main tendue et articula un « A lundi Monsieur le Ministre… » auquel elle devrait s’habituer. Que de protocole ! Au pied des marches l’attendait le petit concierge. Elle faillit lui demander : « L’ai-je bien descendu ? » Il lui tendit la main en souriant : « Mon nom est Jean Espana, si vous avez besoin de mon aide, n’hésitez-pas et voici Monsieur Lullier mon collègue. Nous travaillons souvent ensemble. » Un grand homme brun arborant la moustache de Salvador Dali, au regard bienveillant se leva pour serrer la main de la jeune femme et ouvrir la porte à un Sherlock Holmes corpulent et pressé. « Lui c’est Charles, le chauffeur de l’Ambassadeur, il court toujours mais il est très gentil, vous verrez… » ajouta Monsieur Lullier, « Je vous présenterai aussi lundi les trois autres chauffeurs de l’ambassade, Marc, Jean-Claude et Marcel, ils sont mauriciens. » Fran remercia les deux hommes de leur accueil et reprit le chemin de la station de métro. Elle avait hâte de faire le vide dans sa tête, de retrouver Ed et Yulja pour passer une soirée calme en famille avant toute l’organisation et la logistique de leur nouvelle vie qu’il faudrait mettre en place sans tarder.

Densua et Kwaanor arrivaient ce weekend et elles commenceraient l’école aussitôt. Ed avait décidé qu’il se chargerait de Yulja en cherchant du travail. Fran ne se demandait pas comment ; elle savait qu’il pourrait mener à bien tous ses projets, tous leurs projets.

Elle fut la première à rentrer ce soir-là. Sa petite fille était à la fenêtre et l’avait repérée de loin. Elle était déjà devant la porte quand elle l’ouvrit. Comfort suivait armée d’un torchon et d’un économe. Elle devait préparer le repas du soir.

– « Bonsoir Madame, vous avez passé une bonne journée ? Donnez-moi votre manteau et votre sac… Yulja ! Laisse ta maman arriver et s’installer.

– Merci, merci Comfort, ne vous faites pas de souci pour moi, je vais me débrouiller. J’espère que la petite ne vous a pas empêchée de faire votre travail. Je vois qu’elle est toute belle.

– Oui Madame, je lui ai donné son bain du soir, comme je fais pour les enfants de Madame Emma. »

Yulja sentait bon le savon et le talc saupoudré en abondance sur son visage comme on le fait au Ghana. Elle était en pyjama et en robe de chambre. Ses cheveux qui commençaient à pousser avaient été soigneusement lavés, pommadés et tressés. Fran trouva sa fille jolie comme un cœur. Elle la prit sur sa hanche, déposa un baiser sonore sur sa joue et rangea son sac et ses chaussures de sa main restée libre.

« Comfort, je peux vous aider maintenant,

– Non, non Madame, asseyez-vous au salon. J’ai préparé de la soupe de palme et du foufou pour ce soir. Vous voulez boire quelque chose ?

– Non, merci, je vais attendre le papa de Yulja et Monsieur Kwabena. »

Fran avait bien compris que les brumes de la Grande-Bretagne n’avaient pas pénétré à l’intérieur de cette maison où prévalait la culture ghanéenne. On enlevait ses chaussures dans le hall, avant d’entrer. Le sol des intérieurs britanniques recouvert de moquette permettait de sauvegarder cette habitude tropicale en dépit du climat. Les petites bonnes s’adressaient à tous avec déférence et chacun devait parler des autres avec respect. Ed était ici « le père de Yulja » et Monsieur Kwabena était le maître de céans.

Le carillon de la porte d’entrée retentit et Ed parut au salon. Il avait l’air soucieux mais son visage s’éclaira lorsqu’il vit Fran et la petite fille installées devant le poste de télévision.

« Je vois que vous appréciez le confort de l’Europe. Rien de mieux qu’une télé qui fonctionne ! Pourquoi ne changes-tu pas de chaîne ? Cette émission n’est pas trop géniale, Francie ? Il faut profiter de ce que nous offre ce pays, regarde ! »

Ed s’était emparé de la télécommande et zappait. Films variés, documentaires, interviews, informations… tout défilait à grande vitesse devant les yeux ébahis de Fran. Il s’arrêta sur un documentaire animalier de David Attenborough. Yulja pointa son petit doigt en direction de l’écran. « Yon ! » dit-elle devant le roi de la jungle entrain de faire un sort à une cuisse d’antilope.

« Tu vois, il suffit de chercher, il y a beaucoup de choses… »

Il fallait lire entre les lignes. Ed essayait-il également de se donner du courage devant les responsabilités qui allaient jalonner leurs lendemains ?

Fran attendit paisiblement le lundi suivant. Elle prit contact avec les différents services de l’ambassade par téléphone et réunit toutes les pièces nécessaires à leurs démarches. Madame Noyerat, chargée du service du personnel lui fit savoir qu’ils ne pourraient bénéficier d’un logement de fonction de l’Etat que pour deux mois. Ils devraient ensuite trouver leur propre appartement dont la location bien sûr serait partiellement prise en charge par l’employeur. Le coût des loyers à Londres était exorbitant. Il s’agissait de loger cinq personnes.

3. Jour et Nuit

Un soir un homme se présenta à la porte. Un africain, très probablement un ghanéen. Comment avait-il eu l’adresse ? Par Kwabena bien sûr. C’était impressionnant comme le bouche à oreille fonctionnait à Londres. Toute la communauté ghanéenne était déjà au courant qu’une famille récemment arrivée dans la capitale britannique cherchait à se loger. Kojo avait travaillé en Grande-Bretagne pendant plusieurs années et il avait réussi à acheter une petite maison de ville à Beulah Hill en s’échinant « nuit et jour » insistait-il. Il voulait maintenant la louer pour rembourser son prêt le plus rapidement possible. Il s’entendit rapidement avec Ed. Densua et Kwaanor seraient bientôt de retour. Emma allait rentrer chez elle avec ses enfants et il était hors de question d’attendre passivement le logement de service de l’Ambassade de France et d’encombrer Kwabena et sa famille plus longtemps. La maison de Kojo était disponible immédiatement et Ed décida de récupérer les cantines qui étaient entreposées dans les caves de l’Ambassade et d’emménager à Beulah Hill dans les trois jours suivants. Le lendemain, lundi, Fran devait commencer à travailler. Ed entreprit leur emménagement dans la maison de Kojo, seul, avec la petite Yulja, sans plus attendre. La jeune femme se demandait pourquoi il semblait si pressé :

– « Tu sais, il me faut une adresse fixe si je veux trouver un travail rapidement ici. »

Fran ne cessait de s’étonner. Comment Ed avait-il saisi l’essence du système ? Comment avait-il su appréhender l’urgence d’avoir un domicile bien établi ?

Le lendemain ils partirent visiter la maison de Beulah Hill. La circulation était fluide à Londres. Fran se sentait flotter, comme sur un nuage. Elle avait du mal à se rendre compte qu’ils allaient s’installer, peut-être définitivement en Grande-Bretagne. Elle avait froid, en plein mois d’août malgré le collant qu’elle portait et le long cardigan dont elle resserra les pans autour d’elle. Ed était à son affaire au volant de la Renault Nevada et les pavillons de brique rouge de la proche banlieue de Londres défilaient devant ses yeux. Un rayon de soleil sur la vitre latérale lui renvoya le reflet d’un petit visage aux yeux immenses… son visage. Elle ne se reconnaissait pas dans cette apparition fantomatique qui fit place au paysage lorsque le soleil fut englouti par un nuage. Elle avait été Fran Amponsah en Afrique, vibrante de cet élan vital qui pousse les êtres à bouger, à faire les choses. A Londres, Fran Sabouret qui avait repris son nom de jeune fille se sentait écrasée par la métropole tentaculaire où tout allait trop vite. Elle fut tirée de ses pensées par l’arrêt soudain de la voiture. Elle sortit pour faire descendre Yulja qui dormait à poings fermés dans son siège bébé. La petite fille poussa un gémissement de contrariété et se pendit au cou de sa mère qui l’installa en équilibre sur sa hanche comme elle l’avait toujours fait avec les deux aînées.

– « Elle est lourde maintenant, dit Ed, tu veux que je la prenne ?

– Non, c’est gentil, laisse-là se réveiller d’abord.

– De toute façon, la maison est là, en contrebas, » ajouta-t-il en désignant une petite habitation, au centre de la route en demi-lune bordée de bâtiments similaires ; autant de clones de brique rouge. Ed mit la clef dans la serrure et tourna la poignée de cuivre pour ouvrir la porte. Il y avait un semblant de vestibule qui donnait directement sur la cuisine. Le sol était recouvert d’un linoleum gris-beige, très années soixante. La cuisine, au premier coup d’œil, était petite mais fonctionnelle. Fran remarqua tout de suite la fenêtre qui donnait sur la petite rue en pente par laquelle ils étaient arrivés. Le salon-salle à manger était très britannique. Un canapé...