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Banlieue de Palerme

De
382 pages
Faite de logements populaires occupés illégalement, la ZEN -Zone d'Expansion Nord- est une enclave sociale, séparée du reste de la ville par des frontières symboliques et physiques, souvent décrite comme un monde sans foi ni loi, un enfer, un ghetto, un système de valeurs inversé. Cet ouvrage conduit le lecteur à la découverte de ces frontières dans le récit des médias, le discours savant des urbanistes, la rhétorique de l'administration publique, mais aussi dans celui des résidents. D'autres cohérences sociales et d'autres soucis sont alors mis à jour.
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BANLIEUE DE PALERME
Une version sicilienne de l'exclusion urbaine

Collection anthropologie critique Dirigée par Monique Selim Cette collection a trois objectifs principaux: - renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, - saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs, - étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.

Déjà parus
Gérard ALTHABE & Monique SELIM, Démarches 1998. Gérard ALTHABE, Anthropologie Laurent BAZIN & Monique 2001. ethnologiques au présent, 2000.

politique d'une décolonisation,

SELIM, Motifs économiques mode d'emploi.

en anthropologie, Science, hiérarchies

Valeria A. HERNANDEZ, Laboratoire: et pouvoirs, 2001.

Annie BENVENISTE,Figures politiques de l'identité juive à Sarcelles, 2002. Bematd HOURS, Domination, Monique l'argent,' dépendances, globalisation, 2002.

SELIM, Pouvoirs et marché au Vietnam. Tome 1, le travail et Tome 2, les morts et l'État, 2003. images en mouvement. Sao Paulo, Brésil, roumains. Entre

Carmen OPIPARI, Le candomblé: 2004.

Alina MUNGIU-PIPPIDI & Gérard ALTHABE, Villages destruction communiste et violence libérale, 2004.

Rémi HESS, Gérard Althabe. Une biographie entre ailleurs et ici, 2005. Rodolphe GAILLAND, La Réunion. Anthropologie 2005. polÜique d'une migration,

Marie REBEYROLLE, Utopie 8 heures par jour, 2006. Julie DEVILLE, Filles et garçons à l'étude, 2006.
iÇ)L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02670-4 EAN : 9782296026704

Ferdinando F A VA

BANLIEUE DE PALERME
Une version sicilienne de l'exclusion urbaine

Préface de Marc Augé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan

Hongrie

Espace

L'Harmattan

Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth Ln. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. , BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

Aux résidents de la ZEN,

et à Gérard Elvira Luigi Natalia Fernanda Janine

SOMMAIRE

Avant Propos Préface

11 .15

Drama tis Personae Dramatis Loca Introductio n La ZEN: espaces et temps du terrain Représentations et stratégies textuelles Les recherches sociales et la ZEN La ZEN des urbanistes: ville rêvée, ville niée La « différence)} comme objet L'architecture de l' enq uête La rencontre avec les sujets La connaissance de l'univers des sujets Les « situations d'enquête )} De la ZEN des médias à la ZEN du Progetto ZEN Echanges quotidiens, récit dominant Le Progetto ZEN. La ZEN, l'ethnologue et la scène du « savoir )} La voix et le récit des intervenants La production d'une identité collective Du Progetto ZEN à la ZEN des résidents Trouver ma place Leonardo, le« key supporter)} ? Totà' 0 'Pacchione La famille Della Valle Les« normaux» que nous sommes Mario, « Auxfondations de la ZEN, il Y a la politique )} L'étranger, moi et les Rom Nunzia, « Je lutte au dedans comme au dehors )} Viki, « La viking... parce que je suis si forte )} Croiser les regards
Co ncl usio n Revenir au commencement Impliqué dans la ZEN Le début d'un autre récit

17 19 23 31 33 57 66 74 81 81 94 99 107 110 117 135 141 .184 191 193 195 203 218 220 222 253 255 321 344
351 351 352 360

Bibliogra phie

373

AVANT-PROPOS

Monique

SELIM

Cet ouvrage ouvre les portes d'un quartier périphérique stigmatisé de Palerme, ayant été la cible de plans et projets politiques et d'urbanisme innombrables et variés. Il se présente comme un cas représentatif des processus de production d'enclaves sociales urbaines, accumulant erreurs stratégiques et bonnes intentions. Comme dans toutes ces situations typiques, les interventions animées par un souci de correction des pathologies sociales supposées constatées se succèdent. C'est à partir de l'une de ces interventions que Ferdinando Fava inscrit sa présence dans le quartier, marqué dès lors par son côtoiement avec des travailleurs sociaux. Un tel contexte peut être abordé de multiples façons, chacune connotant le regard, les données, et finalement le résultat de la recherche. Ferdinando Fava, nourri par d'abondantes lectures sur l'anthropologie anglo-saxonne des « ghettos urbains », a longuement réfléchi, autant à sa démarche qu'à la construction de son objet. C'est donc, avant tout, l'édification des schizes sociales qui sépareraient les habitants de la société externe qui a retenu son attention. Ces murs imaginaires - qui tissent ruptures et abîmes, qui lézardent les identités

personnelles et font des trajectoires individuelles des faillites - sont
bâtis quotidiennement par les médias et l'ensemble des dispositifs institutionnels et sociopolitiques. Ferdinando Fava s'est ainsi tout d'abord attaqué à ce pan fondamental des logiques de stigmatisation, décortiquant finement les documents qui façonnent «l'étrangeté» des habitants de la ZEN, peuplée de « sauvages », sans foi ni loi, s'abîmant dans la promiscuité et l' anomie. .. Si les images sont banales et récurrentes face à ces «quartiers poubelles» honnis que l'on retrouve dans chaque capitale, l'examen fait ici retient par son caractère systématique. Dans un second temps c'est une intervention elle-même qui est étudiée, soit les employés d'un projet concernant les jeunes. Enfin, le lecteur pénètre dans l'univers des habitants à partir de quelques personnages exemplaires, et en particulier Nunzia avec laquelle Ferdinando Fava s'est profondément lié, faisant de cette intense relation de proximité le fondement de sa connaissance de la vision des acteurs.

L'analyse de l'implication de l'anthropologue dans les rapports sociaux est au cœur de ce livre et l'auteur explique longuement les obstacles rencontrés - en particulier pour habiter dans la ZEN - qu'il réussit à renverser en atouts significatifs. Les rapports sociaux de sexe occupent dans ce paysage une place aussi importante qu'attendue: ici comme ailleurs, dans les couches sociales dominées, la pulsion sexuelle est en effet appréhendée comme une immédiateté et érigée en référence déterminante des échanges interpersonnels. La sublimation semble interdite dans la mesure où la déqualification sociale est compensée par une surenchère de la valeur sexuelle. La sexuation complète du champ social s'offre de fait comme l'unique espace de réinvention d'une liberté et d'une initiative individuelle, inaccessible dans les lieux centraux de la société. Cette emphase sexuelle aliène hommes et femmes sous des aspects inévitablement différents, dus à leurs positions hiérarchiques. Mais, si d'une manière générale l'infériorité sociale s'accompagne d'un surinvestissement de la dualité sexuelle comme matrice symbolique identitaire, ici les caractéristiques

de l'ethnologue - homme et célibataire du nord de l'Italie et d'une couche sociale supérieure - et les tonalités « culturelles» locales, ont
largement exacerbé ce trait qui traverse toute l'investigation. Ferdinando Fava utilise cet instrument de réflexivité avec intelligence et habileté. Près de 30 ans après les premiers travaux de Gérard Althabe et de l'équipe d'anthropologie urbaine et industrielle qu'il avait fondée à l'EHESS, cet ouvrage montre le développement incessant et généralisé des mécanismes de relégation qui ont, dès les années 70, commencé à constituer des fractions de populations urbaines en étrangers à la société à laquelle elles appartiennent. Des banlieues de Nantes à Stains ou Amiens, ce passage par Palerme ne dépaysera donc pas le lecteur attentif et familier de ces désastres collectifs tout en présentant l'intérêt de stimuler ses efforts comparatifs. Ferdinando Fava a été formé par Gérard Althabel qui se rendit lui-même dans ce quartier de Palerme et accompagna durant de longues années ce travail, dont il n'a malheureusement pu voir l'aboutissement.

1 Journal des anthropologues, n° 102-103,2005, consacré à Gérard Althabe. 12

S'exprime dans cet ouvrage une fidélité de pensée mais aussi de méthode: ainsi l'ethnologue devient-il dans ce cloaque la médiation par laquelle se reconstruit et se réunifie imaginairement la famille. L'enquête, à laquelle Gérard Althabe accordait tant de place, fait donc dans les esprits et les rapports une incise sur laquelle les anthropologues s'appuient. Cette métaphore bancale désigne assez par elle-même l'instabilité et la déstabilisation que provoque tout terrain.

13

PRÉFACE

Marc AUGÉ

Le beau livre de Ferdinando Fava s'inscrit dans la perspective privilégiée par Gérard Althabe, d'une ethnologie du présent. En s'appliquant, après plusieurs années de présence, à rendre compte de la réalité complexe que constitue la ZEN de Palerme, déjà surinvestie par les experts et les travailleurs sociaux, Ferdinando Fava ne se donnait pas une tâche facile. Comme celle de Gérard Althabe, son anthropologie est une anthropologie de la parole qui « déconstruit » l'objet officiellement proposé. Ferdinando Fava s'attache d'abord à l'image de la ZEN que lui proposent ceux qui y travaillent à des titres divers; il étudie les stéréotypes qu'ils développent, qui ne sont ni des mensonges, ni des erreurs, mais aboutissent à des conceptualisations qui font obstacle et écran à un autre niveau de réalité (absence de progettualità ou de capacité à former des projets, juitina ou sexualité sauvage). Cet autre niveau de réalité s'appréhende aussi dans et par la parole: celle des résidents qui négocie avec les stigmates imposés et qui laisse apparaître des hiérarchies et des frontières nouvelles. Il s'agit pour l'anthropologue d'essayer de percevoir comment des trajectoires et des identités individuelles essaient malgré tout de se construire. Dans cette entreprise difficile, l'anthropologue est impliqué. Il se fait observateur et acteur de la vie quotidienne. Ceux qu'il observe l'observent aussi. Il fait partie des relations qu'il observe. Sa présence entraîne des réactions dont il doit mesurer le sens et l'impact. Cette implication joue le rôle d'un « révélateur» qui fait apparaître à terme, au-delà des discours et des images convenus, les contours d'une vie en fuite qui n'en finit pas de se chercher.

DRAMATIS

PERSONAE

(Les prénoms et les noms ont été en partie modifiés)

Alice, amie de Floriana, fille de Betti, voisine de pallier de Nunzia Alessandra, travailleuse sociale au Progetto ZEN Anna, sociologue du Progetto ZEN Betti, voisine de Nunzia, esthéticienne Caterina, « travailleuse socialement utile », veuve, couturière Dorotea, travailleuse sociale au Progetto ZEN Floriana, fille de Nunzia et Gaetano Ferdinando, fils d'Elvire et de Luigi, chercheur Franca, sœur de Nunzia, vendeuse Francesca, travailleuse sociale au Progetto ZEN Gaetano, mari de Nunzia, grutier Giusi, étudiante en psychopédagogie Giuseppe, mari de Michela, camionneur Istituto Autonomo Case Popolari Leoluca Orlando, déjà maire de Palerme La travailleuse sociale du service professionnel territorial Les bénévoles Les journalistes Les politiciens Le Préfet Leonardo, travailleur du« D. L. 24 » Les urbanistes de la Variante al Piano Regolatore Lucia, responsable du Progetto ZEN Marco, fils de Nunzia et Gaetano

Maria, mère de Nunzia, retraitée Maria Grazia, mère de Caia, Clementina et Giulia, animatrice Mario Nasca, retraité Michela, femme de Giuseppe, mère de Giusy, Giada, Giovanni, Marta Michele, mari de Maria et père de Nunzia, ouvrier, décédé Mimmo, père de Stefania et copain de Nunzia, décédé Mme Catania, voisine d'escalier de Nunzia, femme au foyer Nicoletta, « travailleuse socialement utile », mère d'Umberto, couturière Nunzia, femme de Gaetano, femme au foyer Père Gallizzi, curé de la paroisse catholique Piero D. V., mari de Rosi et père de Fabiana, Cristian et Michel, mécamclen Piero, copain de Viki, peintre Pina, sœur de Nunzia et Franca, s'occupe de personnes âgées à domicile Sœur Biagina, religieuse catholique, enseignante Sœur Damiana, religieuse catholique, animatrice Rosalba, psychologue au Progetto ZEN Rosi D. V., femme de Piero Rosy Pennino, élue au Consiglio di Circoscrizione Sergio, marié, travailleur social au Progetto ZEN Stefania, fille de Nunzia et de Mimmo, au chômage Toto 0' Pacchione, célibataire, gardien illégal de parking Viki, copine de Piero, peintre Vittorio Gregotti, architecte

18

DRAMATIS

LOCA

Par la fenêtre de la cuisine de Nunzia, presque au milieu de I 'horizon, la colline de pierre rose qui monte vers le sanctuaire de Sainte Rosalie parait séparer une mer verte du ciel bleu. Cette mer, ce sont les feuilles du sommet des citronniers que la muraille d'en face n'arrive pas à cacher. Du premier étage de l'insula où habite Nunzia, pour voir la rue qui la sépare des citronniers, il faut bien se pencher. Je l'ai fait quelques fois avec elle quand Maria, sa mère, arrêtait sa Fiat 600 bleue en bas pour échanger deux mots ou lui passer quelques petites choses par un panier qui descend et remonte rapidement. Cette rue est pleine de voitures entassées autour de l'atelier de mécanicien découpé dans un des garages communs. Juste à coté, dans un autre de ces espaces communs, au coin de l'insula, se trouve l'épicerie où Floriana, la dernière fille de Nunzia, va acheter, s 'il le faut, quelques petits gâteaux ou des bouteilles. Les grandes courses, Nunzia les fait dans la grande surface à l'entrée du quartier. Pendant un temps, un kiosque à pane e panelle et frites a occupé le carrefour au début de la rue. Des gens étaient toujours assis à coté; le beau-père de Nunzia en faisait souvent partie. Elle vient de repeindre sa cuisine et son salon, mais elle n'a pas pu achever les travaux. Les murs propres, d'un jaune délicat, abritent toujours les mêmes meubles: la planche à repasser à côté de la porte d'entrée, le poste de télévision au coin opposé et la table ronde au centre. Seule la housse damassée rouge du sofa, entre la porte de la cuisine et la salle de bain, est neuve. C'est là que Pina, sa sœur, aime bien s'asseoir lors des repas de fêtes pour fumer une cigarette. Quand on veut regarder par la fenêtre du salon, celle opposée à la cuisine, on a déjà parcouru toute la largeur de son appartement. Cette fenêtre est souvent fermée, surtout l'été: dès qu'il y a un courant d'air le grand rideau transparent qui la cache flotte à travers la pièce. C'est par là que Nunzia contrôle ce qui se passe dans la cour et ceux qui sonnent en bas de l'escalier. En face, les balcons des voisins, comme dans un grand jeu de construction, s'enchevêtrent en

boites ouvertes l'une à coté de l'autre. Chacun est différent, par la couleur des cloisons qui les clôturent, par les grands rideaux derrière lesquels l'ombre obscurcit le peu de détails visibles. Quand on descend dans l'allée, on est entouré par ces grands legos. Les petits palmiers et les petits réverbères alternent au centre de l'allée, bordée par les longs escaliers en arc-boutant qui permettent l'accès aux trois étages supérieurs de chaque padiglione. Les voisins du rez-de-chaussée s'asseyent souvent à l'ombre de ces escaliers. Quand on sort, on ne peut pas ne pas les rencontrer: la cour intérieure est surélevée de quelque mètres par rapport à la rue et il faut descendre un autre rampe d'accès pour atteindre cette

dernière. C'est là qu'on croise tous ceux qui vivent dans la cour.
L'après-midi, qu'on soit en hiver ou en été, des gosses jouent au foot, font du vélo et crient. Les résidents du rez-de-chaussée n 'hésitent pas à ouvrir les portes de leur maison et arranger un salon à ciel ouvert dans l'allée. Giovanna, toujours assise sur le seuil, me sourit en embrassant sa nièce. Vistianu m'arrête pour parler. Au milieu de la cour, le jaune des murs fait éclater la lumière et si on lève les yeux, le ciel parait devenir encore plus azur. Je suis toujours frappé par la luminosité de ce lieu. Souvent, le matin, le linge qui s'égoutte dans l'allée, accroché aux fenêtres, colore cet éclat de lumière et diffuse une odeur fraîche de lessive. Vus de près, ces murs gardent quand même les traces des jours d'abandon, le noir des fumés de feux d'autrefois. Avant que Nunzia et ses voisins viennent occuper illégalement des locaux inachevés et détruits, cette même insula avait été utilisée comme une décharge d'ordures, surtout dans les zones de passage de la rue à l'allée intérieure. Une fois sorti de l'insula, la rue des citronniers, au delà du carrefour, poursuit jusqu'à l'église, entre deux autres insulae, dont les locaux communs et les garages ouverts sur la rue abritent des débits de nourriture, des ateliers mécaniques, des salles de jeux vidéo. Des mobylettes et des voitures remplies de jeunes vont et viennent, la sono au maximum. Le drapeau tricolore de l'équipe nationale de football, et celui, rose et noir, de l'équipe de Palerme, sortent des fenêtres et décorent les portes des garages. La vie pulse. Du balcon de Marie la vue est toute à fait différente. D'un coté, les collines qui limitent au sud la Piana dei Colli; quand il fait 20

beau on peut voir au loin presque jusqu'à Monreale. De l'autre, la place Gino Zappa, au centre du quartier, et à travers le sommet des arbres, les cabanes blanches des services sociaux et les boutiques à la base des immeubles: le bureau de poste, la boucherie, la quincaillerie, le siège de la section local de la centrale syndicale, le bar Castello. Après qu'elle a clos ce grand balcon et en a fait une grande salle, Maria rassemble souvent toute sa famille, lors des fêtes, autour de la longue table au centre de cette nouvelle pièce. Giovanni, son frère, aussi retraité, habite de l'autre coté de la place dans l'autre grande théorie de bâtiments populaires qui entourent la place. Une fois retraitée, elle a refait son appartement: la cuisine a été complètement transformée. Le petit balcon est devenu sa dépendance à part entière, elle y prépare les repas et y fait la vaisselle, en dégageant plus d'espace dans la cuisine pour les nouveaux éléments et un nouveau poste de télé. Maria habite au neuvième étage, le dernier, d'une casa popolare, un logement social des années 60, qu'elle a racheté depuis quelques années. Son escalier fait partie d'un long complexe résidentiel qui se reproduit à l'identique sur plusieurs centaines de mètres, comme un seul bloc. Maria et sa fille Nunzia habitent deux parties distinctes d'un même quartier de la périphérie nord de Palerme, la ZEN, acronyme de « Zone d'Expansion Nord ». Les formes des bâtiments de ces deux parties, qu'on appelle couramment ZEN 1 et ZEN 2, sont bien différentes et constituent les traces de deux périodes de construction distinctes pendant les quarante dernières années, durant lesquelles le quartier a pris sa configuration actuelle. « La vie c'est comme l'école, tu apprends sans vouloir! » C'est une des phrases écrites au feutre sur l'armoire blanche de la chambre de Giusy, la fille aînée de Michela. A coté d'une image de Raoul Bova découpé dans un magazine, d'autres images (encore de Raoul) bordées par sa signature et ses avatars couvrent toutes les parois. Santa Rita et Padre Pio côtoient un panthéon de jeunes filles et garçons, photos de Giusy en différents moments de sa vie. Sa classe, les voyages hors de Palerme, ses « mythes ». Elle a abandonné le lycée, malgré deux ans d'efforts pour y continuer; maintenant, elle est à Turin, chez ses oncles, pour « changer d'air ». C'est Giada, sa petite sœur, qui dort dans sa chambre avec la grand-mère, ayant droit du logement. La petite chambre, deux lits, un chevet couvert par le karaoké et la sono, et un bureau bourré de bijouterie, de petites 21

photos, de quelques revues « pour ados», est au fond de l'appartement où Michela, sa mère, Giuseppe son mari, leurs quatre enfants, Francesco, « Isu », frère de Michela, et sa nièce vivent depuis l'attribution du logement. Quand on sort de la chambre de Giusy, par l'étroit couloir, on arrive dans la salle à manger qui donne sur le long balcon au premier étage de l'insula Derrière la grande table centrale, un long meuble vitré protège la vaisselle en faïence fine et une très belle photo de Michela et Giuseppe lors de leur mariage. Du balcon on saisit toute l'allée intérieure de cette insula où les résidents sont presque tous des ayants droit. Ceux du rez-dechaussée ont fermé une partie de l'espace commun, face à leur porte, en créant de petits jardins avec des treillages. Les lignes de palmiers et de petits réverbères centraux se terminent par une niche votive dédiée à Padre Pio, toujours bien soignée. Pour sortir, il faut descendre de la cour et franchir les grilles qui ferment le passage commun. Quand j y passe, en entrant ou en sortant, je pense toujours à ce que j'ai lu à propos de ces grilles. Elles seraient un signe de la peur diffusée et réciproque des résidents. Dog eats dog. Mais si je compare ces grilles à celles, plus maquillées et informatisées, de l'aire résidentielle très exclusive juste à coté de la ZEN, bien fermée et dont les barrières successives et les chiens rendent l'accès bien plus difficile, cette considération démasque son brin d'idéologie. J'en souris etje continue. Quand on prend le bus depuis la ZEN 1 ou la ZEN 2, seule la rue Patti, face au nouveau vélodrome, mène vers le centre de la ville. On traverse le grand périphérique, doublé d'une enceinte, qui entoure le quartier, une ceinture qui n'a que quatre passages. On rejoint ainsi l'avenue Lanza di Scalea, un des axes de circulation de la périphérie nord de la ville. On laisse la ZEN en arrière, elle disparaît à I 'horizon.

22

que j'ai pratiquée est celle de l'écoute, de l'installation d'une proximité avec les gens, passant par l'effort de vivre comme eux, de les accompagner dans le quotidien [...] Il faut rester modeste dans la relation avec les gens, parce qu'il n'est pas question de leur dire ce qu'ils sont, mais de plus ilfaut rester très prudent dans l'élaboration du sens. »

« Le type d'anthropologie

Gérard Althabe2

INTRODUCTION

Les paroles initiales s'attachent toujours comme une promesse à celles qui suivent. La promesse des miennes est de rendre à la fois le déroulement de l'enquête et son sens. Il ne suffit pas de raconter ce qui est arrivé. Le démontage de ce qui est arrivé est bien ce qui permet de construire, très prudemment, le sens, la médiation conceptuelle qui configure, synchroniquement, le devenir de l'enquête et le savoir qu'elle produit. En cela, mon texte n'échappe pas au labeur de tout texte ethnologique, à savoir rendre crédible ce qui le fonde, en se niant comme un pur récit et une pure fiction, et en refusant de se réduire à la seule illustration de ses propres règles et à la pure réflexion épistémologique. La parole d'autrui qui me vient de l'enquête est bien sûr ce qui fonde la place d'où je parle de la ZEN. A voir de près, ce n'est pas le statut social des locuteurs, moi compris, ou leurs positions dans la hiérarchie d'une institution, même académique, qui légitime ma parole. Mon texte ne serait rien si mes interlocuteurs ne m'avaient adressé leur parole. Elle m'autorise à parler parce qu'elle me permet avant tout de lui répondre. Représenter cette parole est alors l'enjeu central, à la fois littéraire, épistémologique et politique. Grâce à la
2 Gérard Althabe, « Gélos, en Béarn, matrice du rapport au monde de René Lourau », in Rémi Hess, Gérard Althabe. Une biographie entre ailleurs et ici, Paris: L'Harmattan, 2005, p. 179.

réflexion critique mûrie à l'intérieur de la discipline, surtout dans le milieu français et le milieu américain, pendant les vingt dernières années, une approche naïve de l'écriture ethnographique n'est plus excusable. Je suis bien conscient que l'ambition d'une restitution transparente et immédiate est un leurre qui trahit un désir tout-puissant de figer cette parole et de la reconduire à un univers clos. Représenter - le mot est ambigu - cette parole, la rendre présente, la re-présenter se veut, dans les lignes qui suivent, un geste humble. Pour cela, il n'y a d'autre chemin que le parcours suggéré par l'enquête elle-même, à savoir celui d'assurer la distinction dialectique entre la représentation de cette parole et la pratique qui la produit. Si l'ethnologie ne peut plus séparer sa pratique de ce qu'elle apprend de son objet, il en est de même de son écriture. Celle-ci ne peut que mettre en scène les opérations qui la gouvernent. En cela, je suis ce que Roger Sanjek a bien identifié comme les trois «règles» qui régissent l'écriture ethnographique, à savoir l'explicitation des présupposées théoriques qui gouvernent l'enquête, l'illustration de l'itinéraire des rencontres et des événements autour desquels cette dernière s'est déployée (entrelacement de choix dictés à la fois par une intentionnalité projective et par le hasard des événements), et l'éclaircissement de la relation entre les événements, les matériaux collectés et la médiation conceptuelle que ces derniers autorisent3. J'ai rapporté des passages assez longs de transcriptions des interviews, des échanges à plusieurs voix, des documents collectés. Mon texte est parsemé de discours directs, de guillemets, surtout quand il s'agit de rester proche des événements qui ont marqué l'enquête. Bien sûr, cela reste aussi une représentation de dialogues et d'événements, de «voix» dont l'orchestration relève de mon seul choix4. Mon texte ne se veut ni clos, ni saturé. Les coupures, les changements de style et de rythme, la longueur des citations, ses blancs mêmes, le rendent vulnérable.

3 Roger Sanjek, « On Ethnographic Validity», in Roger Sanjek, Fieldnotes. The Makings of Anthropology, Cornell University Press: Ithaca and London, 1990, pp. 395-404. 4 James Clifford, « On Ethnographic Authority», Representations, 1 : 2, Spring, 1983, p. 134. 24

Au cours de la narration, j'ai souvent entrelacé mon analyse de « petits vols de ratiocination »5 avant de les reprendre, à part, de façon plus étendue. En cela, j'ai essayé de rester proche des « petits morceaux d'interaction sociale» à partir desquels l'enquête est bâtie6. Le désir est de tisser un texte ouvert dans lequel, à partir des mêmes « voix» que je convoque, une autre lecture est possible, une lecture différente de la mienne. Les espaces vides sont plus nombreux que les mots, et mon discours n'a pas la prétention d'être totalisant. Il surgit d'une opacité, des silences qui traversent les rencontres. Je ne veux pas soutenir que mon discours sur la ZEN est le seul discours possible. Cependant, mon discours ne renonce pas à être un discours construit à partir du « matériau» collecté pendant l'enquête. Je vais me placer au carrefour d'un jeu de « regards» dont je veux rendre la logique et les effets. Les quatre chapitres et la conclusion de ce livre correspondent à autant de temps de l'enquête. Dans le premier, j'identifierai la représentation de la ZEN dans les médias, la manière dont elle a été mise en discours dans la littérature des rapports, rares, des recherches à orientation sociale, et dans la littérature issue de la rationalité des planificateurs urbains de l'administration publique. La ZEN et ses résidents ont toujours été représentés comme séparés par une frontière, une limite, à la fois physique et symbolique, qui les a mis - et qui continue, aujourd'hui, à les mettre - à part du reste de la ville de Palerme. Stigmatisés, ils n'existent qu'au titre de ce que cette représentation en dit et en montre. Quelles sont ses caractéristiques? Comment est-elle bâtie? Quelles logiques président à sa construction? Quels sont les acteurs engagés dans sa production? Cette première étape contribue à fonder la question motrice de l'enquête, qui est au cœur de son opération de connaissance: quelles sont les façons de bâtir la différence de la ZEN, sa frontière? Comment les acteurs conviés dans la représentation, les intervenants extérieurs, les résidents, les institutions se positionnent-ils face à elle? Comment fonctionne-t-elle au quotidien?

5 « ... only shorts flights of ratiocination tend to be effective in anthropology; longer ones tend to drift off into logical dreams, academic bemusements with formal symmetry... », Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, New York: Basic Books, 1973, p. 24. 6 Karen McCarthy Brown, Mama Lola. A Vodou Priestess in Brooklyn, University of California Press: Berkeley, Los Angeles, London, 2nded., 2001, p. 15. 25

Dans le deuxième chapitre, je présenterai les traits distinctifs de ma démarche et l'architecture de l'enquête. Comment aborder la ZEN sans rester englué dans une perspective figée par la représentation médiatique, renforcée par les discours spécialisés sur le malaise social formulés par les travailleurs et intervenants sociaux ou celui, plus savant, proposé par les planificateurs urbains, que la représentation médiatique même soutient? À travers quelles pratiques et opérations intellectuelles se déprendre des processus homologues qui l'ont produite et reconnaître autrement ses champs micro sociaux (intervenants sociaux, résidents) ? Comment identifier les effets, si présents, de cette représentation dans les échanges quotidiens et les liens qui s'y établissent? Ce sera l'occasion de revenir au récit fondateur de la discipline même, quand il s'intéresse au milieu urbain. Si l'identification de la méthode, couramment réduite à « l'observation participante », demeure la caractéristique de la démarche ethnologique, dans la ville occidentale comme dans l'ailleurs exotique, la réflexion sur l'opération fondatrice qu'elle met en place reste éclipsée. En m'inscrivant dans la tradition constituée autour de Gérard Althabe, l'ethnologie du présent, je tacherai d'en dégager les enjeux. Le dispositif de mon enquête se caractérise par l'ancrage dans l'ici et le maintenant de la rencontre, appréhendée dans son unité interne d'évènement et de sens, moyennant le concept médiateur de l'implication. Le dialogue avec les travaux sur les communautés villageoises malgaches et sur les HLM des cités permettra de mieux éclairer son échafaudage. La mise en perspective historique avec les tentatives de penser l'interaction du chercheur en dira les marques distinctives. Les matériaux collectés (les transcriptions des échanges et des récits à orientation biographique, les descriptions produites par l'observation directe) seront resitués dans ce dispositif. Par le biais du concept de jeu médial, j'expliciterai aussi la manière dont j'ai fait fonctionner ses éléments constitutifs dans l'analyse du matériau médiatique. Dans cette visée, l'effort a été de repositionner cette analyse en continuité avec le dispositif de connaissance de l'enquête, autrement dit de penser aussi, mutatis mutandis, l'implication dans cette situation liminaire pour identifier la pertinence ethnologique des traces d'une représentation si massivement présente dans la constitution de l'identité du quartier. Dans le troisième chapitre, j'analyserai la façon de raconter le quartier depuis une intervention sociale ad hoc conçue à partir de cette visibilité publique. Si l'analyse du matériau médiatique a permis 26

d'identifier le champ social externe au quartier, celui des institutions et des associations de bénévoles et de militants d'où elle prend sa source, l'analyse du micro social du Progetto ZEN commencera à laisser apparaître son impact. Il s'agira de repérer les catégories et les pratiques du récit de la ZEN que les travailleurs sociaux mobilisent dans leurs échanges quotidiens. «Culture enracinée qui résiste, absence de progettualità (capacité à se projeter dans l'avenir), absence de valeurs, sexualité sauvage ou fuitina (fugue prématrimoniale des adolescents), chômage, absentéisme scolaire... » : je resituerai ces stéréotypes circulant déjà dans l'espace public des médias, dans le cadre institutionnel du service et dans les trajectoires biographiques de ses agents (travailleurs sociaux, consultants psychologues et de pédagogie). Leurs pratiques routinières et leurs savoirs spécialisés engendrent un récit qui est censé «expliquer» le quartier et ses résidents, se focalisant sur leur rapport au temps, à la sexualité et aux comportements violents. Quels sont les usages d'un tel récit? Comment ses travailleurs sociaux et intervenants arrivent-ils à raconter le quartier avec ces catégories? Quel est le cadre narratif dominant qui le permet? Autour de la ZEN se cristallisent un savoir et des connaissances qui fonctionnent plutôt comme des médiateurs symboliques nécessaires à l'entretien des champs de communication qui structurent le service: celui des rapports avec l'administration publique, celui des relations avec les autres institutions et associations de bénévoles opérant dans le quartier et celui, interne, organisé autour de la reproduction de sa hiérarchie. Que représente, au fond, le « jargon» des travailleurs sociaux qui circule au quotidien grâce aux pratiques professionnelles routinières du service (progettualità, famille multiproblématique, mineurs, etc.) et qui est utilisé pour saisir les hommes, les femmes et les jeunes du quartier, jusqu'à rendre compte de leur « intériorité» et de leurs rapports internes (famille et voisinage) ? L'écoute des trajectoires biographiques des travailleurs sociaux et leur manière de m'impliquer dans le service aideront à reconnaître la logique avec laquelle ils se positionnent dans leur travail et face au quartier: le «jargon» aide à gérer la confrontation avec une couche sociale tout en contribuant à en construire l'identité. Dans quelle mesure cette opération, mise en place dans la routine quotidienne, concourt-elle à reproduire la séparation en enfermant les résidents et les travailleurs sociaux? Dans le quatrième chapitre, je mettrai en scène les résidents, en passant du micro social du Progetto à celui des espaces communs et 27

domestiques des résidents. On entendra des récits pluriels, on découvrira des trajectoires biographiques. Comment négocient-ils le stigmate dont la représentation médiatique marque tout leur univers social? Quels en sont les effets sur leur manière de se comprendre et de comprendre les relations internes? A quoi font-ils recours, éventuellement, pour s'en détacher? Au fil des relations, je commencerai à identifier les traits de la sociabilité interne qui façonne le déploiement factuel même de l'enquête, itinéraire également tissé à travers ses aléas et ses échecs. Les modalités d'accès au quartier, les conditions qui rendent possibles les échanges avec les résidents, interviennent à part entière pour connoter cette sociabilité. À travers le réinvestissement progressif de ces récits et des échanges quotidiens dans leur trajectoire biographique paraissent les dynamismes qui régissent les façons de s'investir dans les relations, dans l'espace commun comme dans l'espace domestique. Quelles sont les catégories et les hiérarchies internes qui les gouvernent et à travers lesquelles les résidents construisent leur identité? De quoi est-il question dans les échanges? Comment peut-on rapporter ces logiques à la stigmatisation médiatique? Existe- t-il d'autres «frontières», moins apparentes, mais tout aussi effectives dans la structuration des rapports? Une fois dégagé le brouillard des « lieux communs », celui de l'absence de valeurs, de la culture de la pauvreté, de la sicilianità, de la ZEN non-ville mais aussi celui de la tradition réfractaire à la modernité à laquelle on réduit l'univers social des résidents, leur rapport au travail et leurs relations de genre, le champ microsocial a-til sa propre cohérence? Quels processus dominent l'élaboration des rapports? En guise d'ouverture, je commencerai à resituer la configuration de cette cohérence dans le contexte social plus large qui en suggère le sens, et à relire, à sa lumière, le «jargon» opératoire des services sociaux. La hiérarchie sociale interne et la dualité hommefemme qui polarisent le positionnement réciproque renvoient à ce que j'appelle l'effort pour construire et maîtriser l'initiative personnelle, dispositif aveugle aux pratiques et aux catégories des travailleurs SOCIaux. En conclusion, je reprendrai le parcours dans son entier sous deux perspectives, celle épistémologique et celle, distincte, mais procédant de la première, du savoir sur la ZEN qu'il a contribué à construire. Il s'agira de revenir au commencement de l'enquête, non 28

pas dans le sens de retourner à son point de départ mais de revenir à son fondement permanent, le dispositif par lequel il a été possible d'identifier les univers sociaux de la ZEN, leur cohérence, leurs « frontières» et les logiques qui les reproduisent. « L'implication du chercheur» est l'opération conceptuelle fondatrice de ce parcours. Les figures uniques qu'elle a prises dans l'enquête sur la ZEN n'illustreront pas seulement un dispositif de connaissance découvert dans l'enchaînement de ses événements, mais permettront d'en apprécier la contribution à la réflexion épistémologique plus générale tout en s'inscrivant dans une tradition dont elle désire être le prolongement. C'est à travers cette opération, sa dialectique d'intériorité/extériorité et son identification différée et processuelle, qui se joue différemment dans le Progetto ZEN (la scène du savoir), dans l'espace commun (la scène du genre) et familial (la scène de l' initiative personnelle), que j'ai pu relier les représentations et les « frontières» qui s'y reproduisent. Autant de passages de frontières et de transformations de ma position au cours de l'enquête qui tendent à découvrir l'articulation de ces différents registres (le quartier, l'espace commun et familial). La conclusion s'ouvrira alors sur un autre récit de la ZEN et de ses résidents, sur une autre topographie microsociale du quartier.

29

LA ZEN

: ESPACES ET TEMPS DU TERRAIN

Au début de mon enquête, au fur et à mesure que je collectais le matériau autour de la ZEN, je découvrais qu'elle avait été copieusement racontée et filmée, dans les pages des journaux ou des magazines et à l'écran dans les infos et les reportages télévisés. Elle a même inspiré une chanson, «ZEN», de Edoardo Bennato et son vidéo-clip (1989), le documentaire-réalité « Zona Espansione Nord» de Gian Vittorio Baldi (1988), des livres. Elle est aussi devenue un décor récurrent du cinéma d'avant-garde italien des années 80, celui de Cipri et Maresco. En 1994, sa maquette sera exposée au Musée Guggenheim de New York pour représenter, parmi d'autres objets, le design rationnel italien, dans le cadre de l'exposition «Italian Metamorphosis, 1943-1968». Bref, beaucoup avait été écrit, filmé et dit au sujet de la ZEN. Une attention médiatique soutenue dans le temps jusqu'à aujourd'hui, qui apparaît encore plus remarquable si on la compare à celle, très réduite, que les sciences sociales ont réservé au même quartier. En parcourant cette abondante production, parmi la section «faits divers» des quotidiens, une nouvelle «locale », reprise à l'échelle nationale, attirait l'attention. En 1991, une équipe de production cinématographique, venue dans le quartier pour tourner le long-métrage «ZEN aujourd'hui », fut violemment chassée par un groupe de résidents guidé par le curé de la paroisse. Le réalisateur, dans le souci de rendre encore plus vraisemblable la scène de tournage, avait fait venir d'ailleurs de nombreux sacs d'ordures et des tas de seringues usagées et les avait répandus dans les rues. Suite à cette réaction, le conseil municipal se réunit et interdit au réalisateur de tourner son film7. Dès le début de l'enquête, cette nouvelle indiquait que la relation entre médias et quartier se présentait comme un des enjeux dont on devait prendre la mesure. Sa relecture attentive permet en effet dès maintenant de mieux saisir quelques-uns des traits de la «pertinence ethnologique» de cette relation. En elle s'effectuait la tentative de mise en scène d'une identité collective dans le lieu même
7 Giornale di Sicilia, 12/11/1991 ; Corriere della Sera, 12/11/1991 ; Giornale di Sicilia, 14/11/1991 ; Giornale di Sicilia, 15/11/1991 ; La Stampa, 19/03/1992.

où les sujets de cette collectivité vivent; le quartier devenait décor de lui-même par l'amplification de quelques signes «évidents» de l'identité dominante (ordures, seringues usagées) ; se manifestait un mouvement de résistance de quelques résidents à cette tentative d'identification du « dehors », sur laquelle ils n'avaient (et ils n'ont) aucune prise du « dedans», encore une fois une sorte de guerre aux images spéculaires et stigmatisantes de l'extérieur. Tout cela laissait bien entendre que la relation médias - quartier était impliquée dans la façon dont ses résidents se comprennent face (et grâce) à ce regard du « dehors» et intervenait, dans une mesure qui restait à définir et selon une modalité qui demandait à être éclaircie, dans la constitution de l'univers social du quartier. Cette image dominante extérieure obligeait les résidents à se positionner face à la ZEN et à la ville entière. L'abondante médiatisation, qui, au cours des années, donnera lieu à la ZEN-représentée, s'offrait comme un lieu à explorer pour éclaircir le processus de constitution du phénomène social qu'elle représentait, la ZEN-tout court que l'enquête voulait analyser. Elle justifiait donc une attention particulière. C'est grâce à la place que la ZEN a prise, ces vingt dernières années, dans les médias nationaux italiens, que j'en suis venu à connaître son existence et à mûrir le désir de rencontrer directement ses résidents. Le « terrain» s'ouvrait à moi avant même que je m'aventure sur la Piazza Gino Zappa, la grande place au milieu du quartier, entourée de peupliers et couverte de cabanes blanches préfabriquées, reliquat du dernier chantier de construction et don de l'entreprise du bâtiment à la mairie pour le siège de ses différents services publics (crèche, services sociaux, Progetto ZEN). C'est pour cette raison que je commencerai par une analyse de cette médiatisation, en essayant de traiter le matériau collecté dans une perspective ethnologique, à savoir en continuité avec les conditions épistémologiques de l'enquête, dont les tenants seront clairs par la suite, à la fin de son parcours, avec l'itinéraire de constitution de son objet8. J'analyserai ensuite les « discours» produits par la recherche
8 A cet égard, je signale le travail de Deborah G. Martin, « Constructing Place: Cultural Hegemonies and Media Images of an Inner-city Neighborhood », in Urban Geography, 2000, 21, 5, pp. 380-405. L'auteur passe au crible dix ans d'articles de trois journaux locaux différents ayant comme objet Frogtown, un quartier défavorisé de la ville de St Paul (Minnesota, USA). Elle conduit une analyse quantitative informatisée du contenu en codifiant les articles par argument principal et en analysant ensuite qualitativement leur langage. Mon approche est différente: j'analyse les articles des journaux, ancrés dans le microsocial, 32

sociale sur le quartier et leur statut par rapport à la représentation médiatique précédente. L'identification, enfin, de la ZEN des urbanistes, avant et après sa réalisation, montrera la façon dont elle trouve une place, ville rêvée et niée, dans les discours d'un public aussi restreint que distant du quotidien des résidents. Tout en étant produite dans les catégories d'un discours spécialisé, cette place, jusqu'à présent, a renforcé la représentation dominante. Médias, recherche sociale, urbanisme public, s'entrelacent, en se renforçant l'un l'autre.

REPRÉSENTATIONS ET STRATÉGIES TEXTUELLES

Deux types de textes ont rendu la ZEN présente dans l'espace publique: les articles qui visent le quartier dans son ensemble et ceux qui, surtout dans la presse locale, en racontent les travaux et les jours. Ces derniers articles illustrent le quotidien qui accède à la page des « faits divers ». Il ne sera pas question de ces articles dans ces pages9. Les premiers parurent à la fin des années 80, lorsque l'administration communale de Palerme reconnut son impuissance à résoudre les multiples problèmes du quartier et envoya le «dossier ZEN» au gouvernement national à Rome, directement à la présidence du conseil des ministres. Une loi nationale, le Decreto Sicilia du 19881°, fut édictée pour mobiliser les ressources financières nécessaires aux travaux d'urbanisation primaire et secondaires du quartier. Une partie d'entre eux commencèrent à la fin de 89. C'est à partir de ce moment que les médias, surtout nationaux, quotidiens, magazines, télévision, commencèrent à s'y intéresser. Je présenterai plutôt par typologie les « visions d'ensemble du quartier» selon l'ordre chronologique de leur parution. En les

comme des proto-ethnographies sur le quartier, en essayant de reconnaître les positions relatives des sujets impliqués, leur discours et les perspectives dont ils sont porteurs et celles, résultant de leur combinatoire, dans lesquelles ils situent le lecteur. Les catégories que j'utilise, « point de vue... perspective... etc. », reprennent le dispositif de l'enquête. 9 Pour une analyse détaillée de ce matériau je renvoie à Ferdinando Fava, Déconstruire les frontières: stigmatisation et identité au quotidien de la ZEN de Palerme, EHESS, Thèse de doctorat non publiée, 2005, pp. 9-56. 10 Decreto-legge 1jèbbraio 1988, n. 19 (in Gazz. Ujf., 1jèbbraio 1988, n. 25), cony. in l. 28 marzo 1988, n. 99 (in Gazz. Ujf., 31 marzo 1988, n. 76). Misure urgenti in materia di opere pubbliche e di personale degli enti locali in Sicilia. 33

parcourant je reconstruirai la représentation de la ZEN pour en identifier, à la fin, le fonctionnement interne et les effets de sens. Leurs stratégies textuelles et leurs contenus contribuent à figer un stéréotype qui aura une vie propre.

LA DÉCOUVERTE DE L'INIMAGINABLE: LE RÉCIT DE VOYAGE

La ZEN commença à occuper les médias locaux avant de devenir un phénomène médiatique national. Dans le numéro de décembre 86 de Grandevull parut un article, titré « ZEN, dans la boue de la boue. Soustraire l'enfer à l'oubli ». C'était le récit d'un voyagedécouverte à l'intérieur de la ZEN, le curé de la paroisse catholique tenant lieu d'informateur et de guide du journaliste. Celui-ci, ancien militant de gauche, ne venait dans la ZEN que depuis 68, quand « on pensait que les abusivil2, les chômeurs et les désespérés voulaient faire partir d'ici un réveil populaire à Palerme ». Qu'est-ce qu'il se passe dans la ZEN? C'est la question motrice de son article:
« Vu d'ici, il n'apparaît pas comme un quartier maudit, mais plutôt comme un des quartiers structurellement négligés qui se retrouvent dans toutes les parties de notre monde. Ou est-ce un préambule à une condition secrète plus cruelle? »

Rencontrant le curé à l'école «Leonardo Sciascia» de la ZEN, au milieu d'une classe de jeunes « qui paraissent même propres [les italiques sont de moi] », il décrit son visage sans « l'ombre d'une flatterie ni de présomption ou de complaisance... » assurant ainsi la crédibilité du témoin et de ses propos: « Vous voulez m'interviewer? Suivez-moi dans le quartier ». Le voyage et l'article peuvent commencer: « ... Il nous balade avec sa bagnole, dans le gris de l'asphalte et du ciel, parmi le gris du ciment, à la rencontre de visages

11 Revue format tabloïd à diffusion locale, née au début de 1986 et arrêtée en 1989, fondée par la photographe Letizia Battaglia. 12 Le terme abusivi se réfère ici à ceux qui ont occupé, sans droit ni titre, donc illégalement, les immeubles des logements populaires. Ils se différencient des assegnatari, ceux à qui le logement est attribué selon les procédures et les calendriers établis et qui en sont les garants face à l'administration publique. A la ZEN, d'une certaine manière, ces derniers sont aussi des occupants illégaux parce que, jusqu'à la déclaration d'habitabilité, ils peuvent seulement meubler leur logement et non l'habiter. 34

gris... » Et tandis que le curé conduit la voiture, il commente, comme une didascalie, le quartier:
« ... Savez-vous que la ZEN est le plus grand marché de la drogue de Sicile?.. la ZEN est une parfaite cache: un lieu caché et habituellement ignoré par les institutions. C'est la caverne idéale pour un commerce clandestin... ils se limitent à monétiser les vices du gratin de la ville. En vendant la drogue ils se procurent ce que l'on appelle biens de consommation: nourriture, électroménager, meubles coûteux et voitures prestigieuses... »

Au fur et à mesure que la description se développe, ils traversent la grand place Gino Zappa de la ZEN 1 et se dirigent vers la ZEN 2, arrivant aux petites maisons campagnardes de la rue Trapani, paysage résiduel d'une plaine d'autrefois, aujourd'hui seuil d'un monde étranger. A ce moment-là, le curé raconte son arrivée:
« Quand l'évêque me proposa de venir dans la ZEN, il introduisit ainsi sa proposition: 'Père, voulez-vous aller vous faire taper dessus dans la ZEN?' 'Vous avez été tapé?' 'Non, j'ai seulement reçu des menaces. Les gens savent que je suis de leur côté, ni juge ni policier. Je suis un homme du Christ et je partage leur vie quotidienne' ».

Le regard du journaliste se pose alors sur les carcasses d'automobiles éventrées, brûlées, démontées, qui bordent la rue :
« Ce sont les autos volées au centre ville et amenées ici pour être dépouillées, détruites et brûlées. Ce sont les carcasses de proies métalliques que les petits chasseurs violents ont volées à la forêt des moteurs de l'élite de la ville... C'est la loi des ghettos, des périphéries sombres de toutes les métropoles: les froides constructions publiques jamais achevées... l'espace pour les parterres et les jeux toujours projetés et jamais réalisés; la petite spéculation sans pitié du bâtiment des périphéries; les rues désertes et les personnes violentes enfermées dans les bars ou en chasse dans le centre ville; le sentiment d'extranéité et de menace [les italiques sont de moi] ».

Le curé paraît adoucir ce spectacle:
« Il s'agit de gens avec beaucoup de qualités, écrivez-le, et maintenant ils sont abandonnés. Autrefois, les partis politiques venaient faire des promesses, ils recueillaient les votes et ne tenaient pas leurs promesses. Les gens d'ici se limitèrent à les exploiter le peu qu'ils pouvaient. Maintenant, les partis politiques se vengent en ignorant complètement la ZEN. »

En cours de route, le journaliste se demande encore une fois ce que la ZEN a de si différent de toutes les autres périphéries:

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« Et à nouveau je me demande si ce que nous sommes en train de dire ne pourrait pas être écrit ailleurs, à distance, sans même venir ici. le ne comprends pas ce que la ZEN cache à elle seule. »

Et voilà, après le virage à droite, la réponse: il se trouve face à une rue couverte d'ordures.
« Ce qui était un sinistre quartier de périphérie devient une infernale étendue d'ordures: une théorie interminable de sacs, chiffons, débris d'auto, restes noircis de nourriture, excréments... paraît marquer le chemin jusqu'à l'infini. »

Les maisons surgissent à côté de cette montagne d'ordures et « ... comme un grand tapis, l'immonde rue nous conduit aux cathédrales d'une misère désespérée, qui a ici son monstrueux temple familial ». Sur ce scénario, en arrière-plan, prend forme le récit de I'histoire du quartier selon le curé, depuis le projet de Gregotti 13,en passant par la suspension des travaux avant l'achèvement les bâtiments, jusqu'à l'arrivée des indigents et des sans-logis, l'occupation illégale, la résistance aux autorités; puis voici, à présent, la pointe de son récit: « Les résidents vivent maintenant ici dans cet immonde égout. C'est cela que vous deviez voir ». Et ainsi, «les branchements aériens des maisons aux poteaux électriques pour voler l'électricité..., près des maisons l'odeur d'urine et de merde et d'autres substances en décomposition ». Ils arrivent enfin à rencontrer les résidents:
« Un monsieur digne avec une veste et une cravate... une jeune femme, très gentille, blonde, qui salue de l'entrée de sa maison... quatre enfants très beaux... il Y en a un qui me regarde, il a les cheveux d'un blond splendide, le regard incroyablement serein... le reste dans ce liquide immonde, moi aussi les pieds dans' la boue de la boue' de cette ville. le reste pétrifié avec ma culpabilité, incapable de poser des questions... Père, comment restez-vous ici, vous n'avez pas envie de vous en aller? »

Le curé rappelle: « Je suis ici par vocation... je ne peux pas tout dire... j'ai été appelé... j'essaie d'appeler Letizia, vous, le maire, tous ceux que je peux, pour arracher à l'oubli l'enfer que vous avez vu ». L'appel du curé ne restera pas sans réponse, l'article en est la preuve, mais il n'y sera fait aucune mention des « bonnes qualités» des habitants.
13 Vittorio Gregotti est l'architecte qui a dirigé la mise en projet de la ZEN 2. 36

Dans ce tableau, ce qui prime aux yeux de l'auteur, c'est le paysage urbain, ce qui se donne au regard et à l'odorat, là au dehors, sans aucune falsification possible, milieu urbain décrit au fur et à mesure que le curé le lui dévoile, comme un voyage dans l'au-delà de l'acceptable connu et usuel. A la ZEN, il y a quelque chose qui différencie cette périphérie des autres et qui reste caché: ce sont les ordures, les égouts à ciel ouvert, la puanteur, le dégoûtant qui marquent les limites de l'enfer à l'intérieur du « ghetto». Cet artifice rhétorique construit la position du lecteur, son regard sur le quartier et ses résidents: un regard composé par deux regards, celui du journaliste, qui découvre de l'extérieur le «jamais vu» et qui atteste du « réel» désigné par le curé et celui du curé qui indique pour le journaliste et, par lui, au lecteur ce qui resterait « caché» au regard extérieur et dont lui seul peut dévoiler le sens. Les résidents restent en arrière fond, silencieux, «vus» par ces deux regards: «abusivi, indigents et sans logis », trafiquants de drogue ou voleurs, occupants illégaux, capables d'endurer n'importe quoi pour un logement, mais ayant aussi des «qualités» et abandonnés par les institutions publiques. Visages gris, vus de loin, mais de près, « un homme digne en veste et cravate, une jeune fille blonde très gentille, l'enfant blond », visages qui paraissent «incroyablement» sereins, qui suscitent l'étonnement du journaliste. Le ciment gris, le désert menaçant du quartier, les ordures et les égouts à ciel ouvert dégoûtants, deviennent la limite spatiale d'un ensemble de conditions «hors norme ». Ils ne sont pas encore les marques symboliques d'une sociabilité qui identifie par essence les résidents. La misère reste une condition externe que les résidents endurent, une pauvreté d'opportunités. Elle n'est pas encore un caractère constitutif « naturel» d'une psychologie partagée ou une expression intentionnelle, donc coupable, d'une misère qui deviendrait aussi morale. Mais parler d'enfer reste ambigu. Enfer ou paradis sont des récompenses méritées: hors métaphore, le pas sera vite franchi pour considérer les résidents comme responsables de leurs propres conditions et de ce qu'ils sont. La forme du récit de voyage et «de découverte» de l'inimaginable pour dire la ZEN restera une stratégie narrative séduisante à laquelle les médias, y compris audiovisuels, feront massivement recours jusqu'à aujourd'hui. L'amplification rhétorique 37

de la distance, que ce soit celle entre la ZEN et la ville de Palerme, ou, plus tard, celle produite à l'intérieur du quartier entre la ZEN 1 et la ZEN 2, sera nécessaire pour créer des effets de sens. Les récits se construiront sur cette distance, sur cette frontière qu'ils doivent nécessairement poser pour pouvoir représenter, éventuellement, son franchissement. Par exemple, dans la préface d'un texte très récentl4, Le ragazze dello ZEN (les filles de la ZEN), qui rapporte l'expérience d'animation musicale des enfants de l'association Laboratorio ZEN Insieme, menée par une auteur-compositeur-interprète sicilienne, pour approcher la ZEN il faut poser sa différence:
« L'auteur nous conduit dans une des jungles de notre chère Italie, la ZEN 2, un des quartiers les plus à risques de la ville. La ZEN 2 constitue un seul quartier avec la ZEN 1... Mais à part leur histoire commune d'occupation illégale, elles paraissent divisées par une distance sidérale [les italiques sont de l'auteur]. » 15

Si la ZEN se trouve à une distance sidérale, y aller signifie voyager vers un monde étranger:
« C'est un voyage réel parce que l'action matérielle de cheminer vers le quartier ZEN 2, son admirable description, m'évoque l'idée du voyage, d'un déplacement que, bien que minimal, rappelle le passage d'un continent à un autre: du scénario multicolore et moderne de la ZEN 1 au gris de la ZEN 2, paysage d'énormes casernes hors du temps, construites avec l'intention de confiner ceux qui de quelque façon contredisaient la beauté superbe de la ville [les italiques sont de moi]. »16

Ce voyage, à la différence de l'article de Grandevu, devient ici une aventure personnelle, un voyage initiatique: «Il y a le voyage métaphorique: celui que l'auteur réalise à travers des sentiments comme si elle cherchait, comme il est juste et utile, sa ZEN intérieure [les italiques sont de moi] »17. Les gens de la ZEN ne seront aperçus alors qu'à travers le filtre de ses sentiments et de ses sensationsl8. Pour elle:

14 Sara Favaro, Le ragazze della ZEN, Rama: Fermenta, 2003. 15 Sara Favaro, op. cÎt., p. 1. 16 Sara Favaro, op. cÎt., pp. 2-3. 17 Sara Favaro, op. cÎt., p. 3. 18 Gérard Althabe, « Pour une ethnologie du présent », in Ethnologies, vol. 23, n. 2, 2001, p.12. 38