Barbares et civilisés dans l'antiquité

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Les auteurs, spécialistes de l'Antiquité, montrent que les termes barbares et civilisés servent à désigner des pratiques différentes, voire opposées, selon les époques et les civilisations. Ainsi, l'inceste, qui est considéré par les Hittites comme la marque de la barbarie, est valorisé chez les Perses et regardé comme l'expression même de la vertu religieuse. Malgré ces divergences, n'existe-t-il pas certains traits communs au monde indo-européen, monde proche-oriental et le Moyen-Âge occidental ?
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782296385405
Nombre de pages : 282
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BARBARES ET CIVILISÉS
DANS L'ANTIQUITÉ

Reproductions de la couverture: la déesse KUBABA et Sérigraphie, 1995, lM. Lartigaud

Directeur de publication: Michel Mazoyer Directeur scientifique: Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière: Christine Gaulme Colloques: Jesus Martinez Dorronsorro Relations publiques: Annie Tchemychev Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard

Comité de lecture Brigitte d' Arx, Olivier Casabonne, François-Marie Haillant, Germaine Demaux, Hugues Lebailly, Eduardo Martinez, Paul Mirault, Anne-Marie Oehlschlager, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa, Germaine Servettaz Ingénieur informatique Patrick Habersack (macpaddy@free fr) Ce volume a été imprimé par

@ Association

KUBABA,

Paris

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-7723-6 EAN : 9782747577236

Cahiers KUBABA Numéro VII

BARBARES ET CIVILISÉS
DANS L'ANTIQUITÉ

Association

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SOMMAIRE Sydney AUFRÈRE Barbares et civilisés Catherine COUSIN Entre barbarie et vie à la grecque... Jacques FREU Les « barbares» gasgas et le royaume hittite Patrick GUELP A Les Vikings, des « barbares» ? Maria Grazia MASETTI-ROUAUL T Conceptions de l'Autre en Mésopotamie ancienne: Barbarie et Différence, entre refus et intégration Michel MAZOYER Sexualité et Barbarie chez les Hittites Liza MÉRY Barbares et civilisés chez les auteurs romains du 1er siècle Av. J.-C. Paul MIRAUL T Civilisation et barbarie dans une perspective thomiste Jean-René TROCHET Point de vue sur civilisation et barbarie aux origines de l'Europe catholique et de l'Europe orthodoxe

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Documents Sydney AUFRÈRE Quelques notes sur l'inceste en Egypte pharaonique, lagide et romaine Brigitte d'ARX Le mystère du choix de la deuxième vertu.. . Jérôme WILGAUX Inceste et barbarie en Grèce ancienne

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Lectures

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BARBARES ET CIVILISÉS
SINOUHÉ, « FILS DE MEHYT, BARBARE NÉ EN EGYPTE».

Aussi loin que se porte le regard vers le passé, l'Egypte semble n'avoir jamais éprouvé que méfiance pour des groupes ethniques voisins aux spécificités culturelles différentes. Comme si l'ethnie pharaonique, très tôt assurée de sa supériorité acquise de haute lutte contre l'environnement hostile de la vallée du Nil, était parfaitement consciente de constituer un bloc ethnique, culturel et linguistique cohérent, politiquement fédéré sous la houlette d'un souverain à partir de la fin de la dynastie « 0 »1. D'un certain point de vue, un thème tel que « barbares et civilisés» pourrait se confondre, pour ce qui concerne l'Egypte, avec les rapports qu'entretenait l'ethnie égyptienne avec les étrangers. On pense notamment aux populations frontalières qui, contenues dans les déserts limitrophes et admises à s'approcher sous contrôle de la vallée du Nil, convoitaient, depuis leurs campements installés dans les ouadîs, les vastes espaces d'émeraude scintillant au loin, dès lors que le système politique de l'Egypte montrait d'ostensibles signes d'affaiblissement. Il convient ainsi d'éviter d'envisager les rapports de l'Egypte et de l'étranger, au cours d'une longue existence côte à côte2, et la façon dont les Egyptiens, ayant sécrété une civilisation originale par excellence, concevaient, mutatis mutandis, civilisés et barbares, deux vocables l'un et

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l'autre loin d'être neutres3, et leur regard sur la façon respective des deux groupes de considérer l'Egypte. L'épanouissement de la civilisation égyptienne a résulté de la réussite sur le long terme, d'une organisation urbaine et agraire de la société, sédentaire par excellence, induisant des comportements sociaux codifiés, réglant les conflits en vertu d'une législation s'appliquant à une nation tout entière, une administration impliquant l'écrit. Lesdits barbares, dépourvus de ces mêmes notions, ont justement été ceux qui, animés d'un mouvement permanent, poussant devant eux leurs troupeaux au sein de contrées plus hostiles, apparurent comme un danger permanent aux yeux des premiers. Cette double conception, d'emblée réductrice, oppose agriculteurs sédentaires d'une part et pasteurs nomades d'autre part. Une telle distinction permet de ramener le sujet, non pas à une lutte entre Egyptiens et étrangers, soumis à d'autres modes de pensée, mais à une opposition entre une ethnie reconnaissable à ses produits culturels, dont les strates ont lentement sédimenté en une civilisation véritable, et des peuples nomades, soumettant les marches égyptiennes, sous la pression de mauvaises conditions atmosphériques et de leurs conséquences inéluctables - la famine -, à des razzias de survie contre lesquelles l'ethnie pharaonique devait se prémunir. Elle le fit en inculquant progressivement à ces peuples, que l'on qualifiera de barbares, d'autres règles de comportement, afin de partager avec eux les franges inexploitées sur la base d'une osmose bien comprise, apparaissant comme la base de toute relation entre agriculteurs sédentaires et nomades. Il semble que cette distinction, entre un pays attirant les convoitises et des peuples conduits de façon cyclique par la nécessité sur ses abords en vue de rechercher un mode de subsistance, en s'employant au mieux à travailler comme 10

manouvriers ou, au pire, par le pillage, ne suffise cependant pas à comprendre la pensée propre à la basse vallée du Nil concernant cette opposition. En effet, l'Egypte institue comme un dogme sa supériorité sur toute autre ethnie. Aux yeux des élites égyptiennes, rien n'aurait su, en vertu d'une tradition géoet ethnocentrique, rivaliser avec l'Egypte, même lorsque celleci est à la fois sapée de l'intérieur par les difficultés sociales et s'effrite à l'extérieur sous la pression des menées hostiles de peuples étrangers. L'Egypte, quoi qu'il advienne, vit figée dans ses traditions de grandeur. Une telle image apparaît dans le récit d' Ounamon, dont l'auteur situe l'action au début de la XXIe dynastie, sous le règne de Smendès (1069-1043 Av. J.-C.). L'Egypte traverse une crise économique et politique, que ses institutions vacillent sur leurs bases, et elle ne brille plus que par le souvenir du passé. Recevant à sa cour les échos recueillis sur les mers, c'est paradoxalement le prince de Byblos qui en est l'auteur. Il tient à l'impécunieux plénipotentiaire du clergé d'Amon de Karnak, venu chercher du bois d'œuvre en vue de reconstruire à l'identique la barque processionnelle d'Amon, un discours où il se fait l'interprète de la splendeur révolue de l'Egypte, et le fait qu'elle a irradié de sa culture les pays voisins. Dans ses mots perce non pas l'ironie, mais la nostalgie du prince. Celui-ci dresse le triste constat d'un Double-Pays affaibli (P. Moscou 2, 19-20)4 dont le rayonnement est cependant important pour la sécurité même et la richesse de Byblos:
Vois, Amon donne de la voix dans le ciel, laissant Seth <agir> en son temps, et c'est Amon qui a fondé tous les pays; c'est lui qui les a fondés, ayant fondé le pays d'Egypte, celui d'où tu viens, en premier. Et c'est de lui qu'est issue la perfection (mnlJt) pour atteindre celui où je Il

suis. Et c'est de lui qu'est issue la sagesse (sb?'}t) pour atteindre celui où je suis.

De l'aveu même du Byblite, en dépit du discours mercantile identique à celui des archives d'Amama (XVIIIe dynastie) émanant des princes de la côte syro-palestinienne5, et qu'il a tenu auparavant à Ounamon, l'Egypte s'avère une terre de perfection (mnbt) et de sagesse (Sb5jt) ! Il n'en faut pas plus, de la part d'un lettré, fût-il de Byblos, pour comprendre, quoique ces mots colorés de pessimisme lui soient inspirés par un auteur égyptien, que c'est là un reflet peu ou prou exact de la réalité, même s'il relève un tant soit peu du topos. L'Egypte, notamment à Byblos, vivant depuis l'Ancien Empire dans l'orbite de la basse vallée du Nil, ne cesse d'apparaître comme un modèle culturel. Celui-ci a fait beaucoup d'émules parmi ses voisins, admiratifs à l'égard de cette civilisation millénaire. L'histoire montre qu'il ne faut jamais douter ni des ressorts secrets de sa politique, ni de l'énergie de ses rois. Les élites savent, par leur finesse, convaincre à l'extérieur de la justesse des vues de Pharaon. Et cela est vrai au point qu'en ces temps troublés, où se dessinent deux sphères d'influence, l'égyptien de tradition reste, avec l'assyro-babylonien, une des langues diplomatiques du Proche-Orient dont l'exercice rapproche ceux qui la pratiquent de la civilisation, quand bien même ils la parleraient avec un accent prononcé. On parle égyptien à Byblos. Des Egyptiens servent de secrétaires au prince pour sa correspondance avec l' Egypte6. On sent que toute personne en vue vivant sur le bassin oriental de la Méditerranée se doit d'être égyptophone, de la même façon que, plus tard, le grec chez ces mêmes riverains comme langue de culture et d'échange. La rhétorique égyptienne séduit; la musique de la 12

vallée du Nil est appréciée et peuple de rêves exotiques l'inconscient étranger: une chanteuse égyptienne, Tentnaou, vient un instant chasser les idées noires d'Ounamon qui songe à rentrer chez lui, pris de nostalgie, ayant vu passer deux fois les oiseaux migrateurs7. Un peu plus tard, reprenant la mer, il trouvera un interprète parlant égyptien à Chypre8, alors qu'il s'entretenait directement en égyptien avec le prince. Autant de traits empruntés à l'économie et à la vie quotidienne montrant à quel point l'Egypte, ses standards, ses productions intellectuelles sont présents sous des formes diverses sur la côte phénicienne. Déjà, au Moyen Empire, dans le conte de Sinouhé, le prince du Retenou supérieur, Amounenchi, se félicitait d'avoir à ses côtés le héros du roman, car, lui disait-il: «Tu
seras bien avec moi, (car) tu entendras la langue de l'Egypte9.
»

C'est là un gage de bonne entente, par un truchement de qualité dans la mesure où il connaît les usages de la cour, avec les envoyés de Pharaon. On comprend que de la même façon que les Hellènes considéraient comme Barbares à peu près tous les peuples même les Cariens (~ap~ap6<pwvoL)1O - qui, mis à part peut! être les Egyptiens, ne parlaient pas un dialecte grec, les Egyptiens jugeaient comme tels tous ceux qui n'étaient pas de culture égyptienne. D'ailleurs, autant la notion d'Egyptien est l'incarnation de l'homme civilisé, autant celle de Barbare est celle de qui, n'étant pas né dans la basse vallée du Nil, ne parle pas un dialecte égyptien. On en verra les conséquences... Tant et si bien que la nationalité égyptienne à l'époque copte, même s'il y a bien des chances que cette langue fige dans l'écriture un lieu commun de l'histoire égyptienne, rime avec le concept de langue. Aussi le vocable sMNTPMNKHM€, BMNTPMNXHM€, doté du préfixe d'abstraction, MNT-, finit-il par posséder la double valeur de «nationalité égyptienne» et de «langue 13

égyptienne» (CRUM 110a). Ce concept n'est autre que le décalque d'une expression consignée en hiéroglyphes:

~~~ ~~~:-

LJ~ <2.@mdt

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n Kmjl1, La

« langue des habitants de l'Egypte» a fini par glisser, à partir de l'époque gréco-romaine, au sens de nationalité égyptienne, d'égyptianité, lorsque le préfixe md.t (> MNT-) a perdu son sens de «parole », pour devenir, en démotique un préfixe d'abstraction, « parole, chose », en vue de forger des concepts. Cependant, les Egyptiens emploient, plus particulièrement pour le sens de « langue égyptienne» une autre expression ë\.CD€ NKHM€ (cf. égyptien jspt ~~Â)12, ce qui réhausse sMNTPMNKHM€ (cf. dém. md.t n Kmj « chose /langue de l'Egypte») au sens d'égyptianité, une égyptianité qui s'avère d'ordre linguistique par le truchement même de l'égyptien. Sans accès à la langue, il n'est, ipso facto, d'accès à la culture. En outre, l'idée que l'égyptien se situe au-dessus du débat sur les langues réside dans le fait que c'est une déesse égyptienne, Isis, qui, dans une arétalogie rédigée en grec, passera pour avoir défini les langages, notamment ceux des Grecs et des Barbares 13: « C'est moi qui ai réparti les langages entre Grecs et barbares. » Il revenait tout naturellement à l'Egyptienne Isis, fille de Thot, inventeur du langage et des hiéroglyphes (mdtn{r)14,d'être l'arbitre des langues, étant donné que les Grecs reconnaissaient la supériorité de l'Egypte sur le chapitre de la science et de l'ancienneté, à l'inverse des Romains. Si l'on en revient au passage du conte d'Ounamon, l'Egypte est synonyme de perfection, ou d'efficience, tout d'abord, un concept que l'on voit apparaître comme un leitmotiv des textes religieux et administratifs, qui séduit l'étranger. Ce même mot sert à rendre la notion d'évergétisme, de bienfaisance, dans l'épithète de Ptolémée Evergète (EÙEpyÉTTlS'),tant en égyptien traditionnel qu'en démotique15. 14

On voit que la racine mnb16est particulièrement suggestive, car elle n'est pas sans faire appel à des notions liées à l'excellence artisanale, et en particulier au travail du ciseau17. Il induit la notion de travail peaufiné et s'applique à la réalité comme à l' abstraction. Ainsi, pour celui qui franchit les murailles de Memphis, celle-ci est la cité même de l'artisanat. Sa divinité principale n'est autre que celle des artisans et des penseurs par excellence, Ptah. Memphis, dont le nom est emprunté à la pyramide de Pépi II, finira par représenter le paradigme même de la civilisation égyptienne18. Lieu du couronnement, la ville, avec ses palais et ses temples, la pompe du rituel pharaonique, le pas mesuré de ses prêtres, le phrasé de leurs chants processionnels, apparaît bien comme procédant d'un univers à la pensée réglée, tournée vers des modèles intellectuels entretenus de génération en génération. On ne peut manquer de croire que l'architecture, univers de la géométrie dont l'homme de l'art maîtrise les lignes, et dont l'expression la plus spectaculaire - celle des pyramides -, offre une marque de ce désir de perfection artisanale ostentatoire inconnu ailleurs, produit d'une civilisation au travail. La visite de l'Egypte incite au constat de cette perfection, et les capitales, avec leurs monuments, mais également les campagnes avec leurs alignements réguliers de champs disposés le long des canaux, s'avèrent des vitrines où elle s'exprime pour ceux qui ne connaissent que la poussière du désert et des périodes de famine endémique19. Mais naturellement, les Barbares ont peu accès à ce spectacle, retenus qu'ils sont, ou qu'ils devraient l'être, derrière les « Murs du Prince », mais ils en reçoivent les échos que colporte le vent du désert... Poésie! Pas si sûr, car on constate que peu d'informations échappent au monde du désert. Celles-ci transitent très rapidement d'un lieu à l'autre à l'occasion de 15

déplacements des bédouins en Egypte20, qui, repartant vers leurs contrées d'origine, remportent avec eux ce qu'ils ont entendu. Les Egyptiens eux-mêmes sont suffisamment nombreux à l'extérieur pour servir de relais, tels Sinouhé21, avec les peuples vivant sur les glacis égyptiens: beaucoup de gens vivent sur les marges à cheval sur deux sphères culturelles, c'est le monde des franges, où tout se mêle, tant d'un point de vue économique que religieux22. Ensuite, chez Ounamon, c'est l'enseignement, la sagesse23,car l'Egypte a diffusé les modèles moraux en vertu desquels les comportements se sont raffinés, et dont s'inspirent nombre de sagesses orientales, depuis celle d' Ahicar4 jusqu'à celle de Salomon, en passant par le Livre des Proverbes. De tels modèles sapientiaux ont incontestablement contribué à inculquer des valeurs humanistes et de vie en société aboutissant à cette vision de la perfection comme modèle égyptien. Sans compter que ces modèles sont encore vivants à l'époque ptolémaïque et romaine, avec les sagesses d'Ânkhchechonki25 et de l'auteur du Pap. Insinger6 fustigeant les mauvais comportements et incitant à la retenue, préparant ainsi une étape ultérieure de la pensée humaine de réforme des mœurs. Ce sont bien les sagesses qui répandent l'amour et la crainte de Pharaon27, non seulement parmi ses sujets mais également chez tous ceux qui veulent obtenir rang égal à celui des Egyptiens par une inclination à une pensée réglée, un respect pour l'ordre social et à une forme d'humanisme. Ainsi, bien que le prince de Byblos n'évoque pas l'idée de civilisation, les deux concepts qu'il emploie, renvoyant à des faits culturels, incitent à croire qu'il s'agit de valeurs reconnues dans ce coin du monde ancien. Ils sont suffisamment explicites pour y témoigner du rayonnement de l'Egypte.

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Envisagé de l'Aigyptos en général, ou de cénacles de sacerdotes en particulier, confiants dans la supériorité de leurs traditions tournées vers le divin et la piété, de la pureté de leurs mœurs, comment pouvait-on d'ailleurs ne pas être séduit par la civilisation millénaire de la basse vallée du Nil? Les lettres modèles de l'époque ramesside fournies comme exercices aux jeunes scribes n' expriment-t-elles pas des propos fustigeant d'éventuels séjours à l'étranger, comme des lieux de perdition morale où il convient de ne pas séjoumer28? Dans ce pays, l'épistémè ne l'emportait-il pas haut la main par son système d'écriture, sa science, sa haute culture sacerdotale, son administration et ses institutions, conçus pour durer des millénaires? L'Egypte n'en avait-elle pas pleine conscience? Echo grec, Platon, dans son Timée, ne rappelle-t-il pas que le législateur athénien Solon se vit répondre par un vieux prêtre de Saïs, que les Grecs ne possédaient pas, contrairement à l'Egypte, de « science blanchie par le temps29» ? Pour des prêtres égyptiens du début de notre ère, il ne faisait aucun doute, à force de le voir écrit et répété, que Thot alias Hermès était bien l'inventeur des hiéroglyphes, si ce n'est de la parole, voire des vertus des simples30, qu'Imhotep, assimilé à Asclépios, avait inventé l'administration, l'architecture et la médecine31. Au fond, de même qu'un personnage des Lettres persanes déclarait: «Comment peut-on être Persan? », comment, d'un point de vue nilotique, pouvait-on ne pas être Egyptien, se sentir imprégné des valeurs de l'égyptianité dès lors que l'on franchissait, au sud ou au nord, les frontières de l'Egypte, ou pris de nostalgie dès lors qu'on s'éloignait de la brume s'élevant sur la vallée, et qui était à ce point caractéristique que les Grecs, venant de la mer dans le Delta, nommaient l'Egypte le pays Aéria32? Etre animé de l'amour pour ses dieux, son roi, ses coutumes ne constituait-il pas, pour 17

tout être, une fin justifiée en soi - la seule! -, d'autant plus que les dieux sont des êtres conceptuels régissant la vie et les biorythmes de la vallée? Et ainsi, faire corps avec ces forces divines aux allégories empruntées à un environnement familier, épouser des croyances millénaires renouant avec les premiers temps33! On voit bien que cette culture sui generis appartient à la vallée du Nil et qu'il était difficile d'échapper au charme envoûtant de ce monde clos, manière d'oasis sauvegardée par des montagnes où existait un équilibre profond et à la fois subtil entre le milieu et les croyances que l'Egyptien a façonnées au cours des millénaires, et qui tentait de faire des émules à l'extérieur en répandant ses dieux, telles des vigies de la civilisation égyptienne conquérante, partout dans les contrées du Haut-Nil et dans celles situées plus au nord. Ne pas être épris profondément de ce pays, ne pas défendre cette terre des ancêtres constituait quelque chose d'inenvisageable pour les peuples de la Vallée du Nil, isolés de l'univers, possédant en commun, en dépit d'une extraordinaire multiplicité de dialectes, une seule et même langue? Il n' y a pas plus beau plaidoyer en faveur de l'amour de l'Egypte que le Mythe de l' œil du Soleil, où la chatte éthiopienne, envoyée châtier les hommes en répandant sa punition en Nubie sous la forme d'une lionne assoiffée de sang34,en vient à être séduite par l'enseignement de Thot sous l'aspect d'un chacal-singe (wns-kwf), qui lui fait éprouver le regret du pays par un subtil jeu de métaphores où il oppose les déserts à vocation minérale certes producteurs de produits précieux, à l'Egypte recélant abondance de nourriture35. Séduire la chatte éthiopienne, l' œil de Rê parti résider à l'étranger chez les Barbares du Sud, nécessite une rhétorique tourbillonnante, développant les thèmes de la nostalgie, 18

alignant les topai évoquant la joie de rentrer au pays. C'est là l'affrontement entre les idées de l'humanisme égyptien, le discours séduisant, prôné par Thot, fait de métaphores et de poésie mettant en relief la douceur du pays, et la dialectique sauvage d'une lionne devenue barbare à sa manière. Celle-ci s'apaisera, entraînée par la ruse36,à mesure qu'elle regagnera la contrée d'où elle est issue, comme une lionne se rapprochant de la vallée du Nil où elle mettra bas dans les fourrés à proximité d'espaces giboyeux. Partant de ce principe de séduction, les Egyptiens ont intégré tant ceux qui vivaient à leurs portes que ceux amenés à vivre, parfois contraints et forcés, dans le pays comme mercenaires ou prisonniers de guerre et qui finirent par adopter, au bout d'une ou de deux générations, des noms masquant leurs origines ethniques, éliminant, en se raccordant aux valeurs religieuses de l'Egypte, les dernières squames d'une âme asiatique, libyenne ou nubienne37. De ce fait, il va donc sans dire que le Barbare est tout ce qui n'est pas égyptien, celui qui, de par son origine: - ne respecte pas les institutions et les dieux de l'Egypte, - ne se comporte pas en vertu des codes sociaux en usage et répandus dans les milieux favorisés par la littérature sapientiale, - n'adopte pas des principes d'hygiène ni ne respecte l'emploi de certaines substances, notamment dans les vêtements, - ne suit pas scrupuleusement les interdits considérés comme un facteur de reconnaissance sociale, ou consomme des aliments dégradants. Prenons quelques exemples empruntés à la littérature! Dans l'ordre royal adressé à Sinouhé, haut dignitaire de la cour 19

qui a fui l'Egypte à l'annonce de la mort d'Amenemhat 1er, son successeur, Sésostris 1er, enjoint à son serviteur devenu vieux, résidant au pays de Canaan et ayant servi tout au long de sa vie la politique égyptienne, de revenir en lui faisant miroiter un enterrement fastueux. Et d' ajouter38:
Non, tu ne mourras pas en pays étranger! Les Asiatiques ne conduiront pas (au tombeau)! On ne te mettra pas dans une peau de mouton et on ne te fera pas un simple tertre. C'est tard maintenant pour mener une vie errante. Songe à la maladie, et reviens!

Le texte de Sinouhé trace en filigrane les contours des coutumes des nomades cananéens et, notamment, l'usage des vêtements de laine qui constituent un interdit en Egypte et un signe d'impureté. Sinouhé devra s'en dépouiller pour réintégrer son rang. L'Egypte ancienne se vêt du lin d'Isis, frais l'été, qui non seulement résulte du travail traditionnel de la terre, qui se lave facilement, alors que le port de tissus tirés de la toison d'animaux ne peut que choquer, notamment parce que la laine est l'excrétion d'un animal sacré dans toute l'Egypte39. En outre, autant le lin connote l'agriculture, la sédentarité, la propreté, car cette matière est blanchie à l'aide de natron, substance pure par excellence40, autant la laine ou la peau de bête trahit l'existence pastorale, l'errance et un manque d'hygiène. Le message royal active en outre la nostalgie de l'embaumement, auquel les Egyptiens sont profondément attachés, le corps devant nécessairement être inhumé dans les nécropoles traditionnelles41. Dans le texte de Sinouhé prédomine une différence de standard de vie entre celui de la Palestine méridionale où s'était 20

réfugié le fuyard, où l'on mène la vie pastorale traditionnelle des Patriarches, et celui de l'Egypte, mode de vie urbain dans des bâtiments en dur, surtout à une époque où l'urbanisme connaît, pour des raisons sociales, un sursaut remarquable42. Lorsque Sinouhé revient, à la descente du bateau, il aborde dans une capitale que Sésostris a embellie au cours de son règne et qui apparaît comme une ville neuve, dominée par les pyramides d'Amenemhat et de son fils, encadrée chacune par les pyramides satellites, dont le calcaire fin du parement reflète la lumière des premiers rayons du soleil. Quel contraste pouvons-nous imaginer entre le luxe d'Amenemhat-itj-taouy (> Licht) et la vie à l'étranger, chez les bédouins, la précarité du campement, l'indignité des conditions de vie. D'ailleurs, on imagine sans mal, à lire la description du retour, l'état pitoyable du héros tant on veille à sa toilette, pour lui rendre le statut d'être civilisé (ms B 288-290)43:
Des vêtements de lin royal et de l'huile d' oliban de première qualité du roi et des nobles qu'il aime (étaient) dans chaque pièce, tout serviteur vaquant à sa tâche. Les années de mon corps furent effacées, étant épilé; mes cheveux furent peignés, la vermine étant abandonné au désert, à savoir les vêtements des coureurs des sables, étant également vêtu de lin fin, oint d' huile fine, dormant sur un lit, et je laissai le sable à ceux qui y vivent et l'huile d'arbre (mr/:ltn bt) à celui qui s'en oint.

On ne vit pas dans le désert sans risque de déchoir, car celui-ci TI'offre pas à celui qui s' y risque les conditions de veiller à sa toilette, quand bien même ill' effectuerait, mais à la manière des Asiatiques, se massant à l' huile d'oHve (<< l' huile
21

d'arbre» mr/:ttn bt)44qui rancit sur le corps. Pas l'ombre d'une ligne de fard de galène à appliquer sous les yeux permettant d'éloigner les mouches, cause de maladies oculaires, ni même le réconfort des préparations onctueuses parfumées dont les Egyptiens se protègent le corps contre l'ardeur du soleil et que, quelles que soient leur condition, ils convoitaient au titre de salaire, et que le roi attribuait, comme dotation, aux membres de la cour. Au lieu de coucher sur le sol, Sinouhé se réjouit enfin à l'idée de dormir dans un lit, luxe suprême, car les bédouins ne disposent pas de mobilier. La nourriture est également un chapitre sur lequel l'Egypte est sourcilleuse, car on a du menu égyptien traditionnel une idée qui se maintient encore aujourd'hui, et qui témoigne d'un besoin d'abondance et de diversité, même après la mort où l'on craint encore de mourir de faim45.C'est bien d'un standard de la table dont il s'agit, sur lequel le Barbare a du mal à s'aligner, mais qui se contente de la pitance que lui offre sa contrée avec parcimonie. L'Egyptien, fort de l'abondance que procure le Double-Pays, se gausse d'habitudes propres à la Nubie, lorsqu'il évoque dans différents contextes de l'époque ptolémaïque, notamment dans le Roman de

Setna II, le cliché du « pays des Nègres, pays des mâcheurs de
gomme» (P5 t5 NJ:tsp5 ts wm.w qmj)46. Dans un contexte incertain du même roman de Setna, il est question du peu d'attrait que les Egyptiens éprouvent à propos de la nourriture des Nubiens. De même, lorsqu'est installé le sorcier nubien ayant lancé un défi à Pharaon et à sa cour, le rédacteur signale: « on lui confectionna des choses répugnantes à la façon d'un Ethiopien» (irllw nil! nb(C)y r b 19f)47. Cependant, pour faire bonne mesure entre le Sud et le Nord, les Egyptiens n'apprécient pas plus la cuisine des Ethiopiens que celle des peuples du Levant, d'après l'hymne du temple d'Hibis48. 22

Faisant écho au passage de Sinouhé étudié plus haut, il convient d'évoquer un des discours du Mythe de l'œil de Rê (5, 29-6, 1), lorsque Thot use de métaphores en vue de convaincre la Lointaine de rentrer chez elle49:
Puisses-tu tomber sur ton aire! Puisses-tu trouver ton sycomore! Ainsi parle le destin à celui qu'il aime. Puisses-tu mourir dans ton village, dans lequel tu es né, et trouver ta tombe. Que l'on t'enterre, et que tu reposes dans ton sarcophage, qui est ton sycomore comme il l'a dit. Et ceci encore: Si un crocodile est très vieux, en, quelque endroit que ce soit, c'est dans le canal, qui est pour lui son village, qu'il meurt. Un serpent, qui veut se reposer, cherche son trou pour y rentrer, à moins qu'il ne trouve le parium de l'armoise et ne s' y entortille.

Le thème de mourir chez soi est aussi anCIen que l'Egypte même, comme un besoin intrinsèque à toutes les espèces. Il s'agit d'un invariant culturel, à telle enseigne qu'il s'applique même aux dieux selon le même texte (5, 8_10)50,si l'on en croit les propos de la chatte éthiopienne: « S'il en est ainsi, c'est que le lieu dont ils sont issus, est aussi l'organe qui les a enfantés, et c'est aussi celui que le dieu préfère sur la terre entre tous! » On voit à quel point est ancrée cette notion d'origine qui distingue l'Egyptien, dieu ou homme, de l'être d'essence barbare: on revient se « reposer» au lieu même où l'on est né - la brique de naissance - ainsi que le répète le chacal-singe à la chatte éthiopienne (5, 14-21)51,qu'il s'agisse des dieux, des hommes et mêmes des oies. Ainsi partir du lieu 23

où l'on est né revient à perdre son identité; y revenir, renouer avec elle. Aussi, si l'on prend Barbare dans un sens plus restreint du terme, on constate que cette appellation recouvre assez bien celle de nomades ou de tous les peuples qui ne sont pas sédentarisés, qu'ils soient d'origine asiatique, libyenne et nubienne. Par son action, il met en danger l'équilibre fragile de la Civilisation, qui repose sur un labeur millénaire. Ainsi, le nomade, qu'il provienne de ces trois horizons, du seul fait qu'il est perpétuellement à la recherche de pâturages pour ses bestiaux, qu'il harcèle les abords de l'Egypte, est le Barbare par excellence, contre lequel il faut se prémunir, garantir ses frontières, qu'il faut le tenir au loin, fût-ce par le truchement de la magie, notamment en enterrant des figurines d'exécration représentant des peuples étrangers dans des lieux fréquentés potentiellement par eux, ou des êtres désocialisés, les bannis, condamnés à résider à l'étranger avec interdiction de revenir en Egypte52.Il s'agit des Neuf Arcs, 9~ pdt 9 (pdt psgt), nom désignant les ennemis traditionnels53. Au fond, ceux-ci portent un nom renouant avec l'histoire la plus ancienne lorsque l'Egypte se devait, traditionnellement, de dominer. Ils sont ainsi désignés, non seulement raison de leur aptitude à tendre la corde de leurs arcs, qu'à cause du fait que ces diverses peuplades nubiennes, asiatiques et libyennes représentaient un risque pour la sécurité de ses frontières. Cependant, pd.tjw constituait une désignation méprisante, bien comparable à celle de ~cip~apoL pour les Grecs, des populations non égyptiennes réduites à l'emploi d'arcs, mais dans l'emploi desquels ils excellaient, accusant encore le danger potentiel qu'ils représentaient54. Et quand bien même les ethnies convoitant l'Egypte se fussent multipliées, on en revient toujours au cours des temps pharaoniques à ce concept, qui représente (3 x 3 = 9) 24

l'idée du pluriel absolu subsumant tous les barbares, en sorte que la notion de Pharaon dominant les Neufs Arcs persiste même dans les sanctuaires de l'époque ptolémaïque et romaine, alors même que les souverains lagides et les empereurs romains auraient été en droit de se reconnaître sous cette désignation des étrangers. La façon d'appréhender les Neuf Arcs peut rester très géocentrique. D'après un texte célèbre d'Edfou, l'Egypte classait ceux -ci selon la nature de leur alimentation en eau. Soit ils accédaient directement à l'eau du Nil (mw n ljp}), soit, étant plus éloignés de son cours ou des branches du Delta, ils étaient pourvus par l'eau du ciel (mw n pt)55. Dès lors que l'on accepte l'équation Barbare = pd.f), on constate que la «barbarie» est un rique qu'encourt tout Egyptien dès lors qu'il s'avise de quitter la vallée du Nil et décide de se fixer ailleurs, exilé volontaire ou involontaire, ou qu'il fût considéré comme banni. On en trouve trace dans le discours du roi adressé à Sinouhé (ms. B 258-259) : «Tu as atteint un grand âge (pl:z-nllk }5W) ; ton inhumation ne sera pas une mince affaire (nn srr Chtb3tllk), tu ne seras pas conduit (au tombeau) par des Barbares (nn bSl/k }n pej.t}w).» La confirmation que Sinouhé à dérogé à sa condition d'Egyptien en fuyant apparaît plus loin (ms. B 276), lorsqu'il paraît devant le roi dans ses vêtements de bédouin, et que les enfants royaux plaident pour lui: «Donne le souffle à celui qui suffoque, et accorde-nous notre belle récompense (en la personne) de ce chef bédouin, fils de Mehyt, Barbare né en Egypte (pçJ.t)ms m T5-mrj).» Cette dernière expression donnée comme sous-titre à cet article, «Barbare né en Egypte », ainsi qu'on nomme Sinouhé, est révélatrice non seulement des mentalités égyptiennes du Moyen Empire mais, sans doute, de toute l'histoire égyptienne, car il s'en trouve encore des traces chez 25

les Masriyîn d'aujourd'hui. Le fait d'être né Egyptien n'empêche pas Sinouhé d'être devenu un Barbare, plus par l'allure, le manque d'hygième devenu son quotidien, des vêtements indignes de son rang, que par son ethnie d'origine. Cette naissance, dans le cas, crée moins de droits que de devoirs. Cependant, le fait qu'il soit né en Egypte lui vaut une réintégration officielle en tant qu'Egyptien, une réintégration quasi cérémonielle. Pourtant, il était clair, à l'inverse, qu'il existait une sorte de statut intermédiaire aux yeux des Egyptiens, selon lequel la naissance en Egypte semblait conférer une sorte de droit. Ce dernier semble apparaître dans quelques exemples tirés des Pap. Hauswaldt, datant du Ille siècle avant notre ère. Certains contractants, du moins les

rédacteurs, précisent: « né en Egypte ». Parfois, cette précision
porte sur des personnes possédant des noms égyptiens et non ceux de leur ethnie d'origine, une façon de s'intégrer à la civilisation égyptienne. Les contractants se font reconnaître comme: 1) «Blemmye né en Egypte » (Brhm ms n Kmj), (il répond au nom de Horemheb fils d'Horpaisef6) ; 2) un « Grec né en Egypte» (Wjnn ms n Km})57; 3) un «Mégabare né en Egypte» (MtJbr ms n Kmj)58. Toute proportion gardée, ces étrangers, et au moins deux Barbares (Blemmye et Mégabare) nés en Egypte, apparaissent comme des manières de métèques qui, s'ils sont nés en Egypte, n'en restent pas moins encore emprunts de leur barbarie originelle, mais la façon de les désigner ne prouve-t-elle pas, à tout le moins, leur volonté d'intégration. * Malheur à l'Egypte dont le souverain ne veille pas à garnir de troupes le Delta à l'est et à l'ouest, à disposer à

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Eléphantine et ses abords de solides garnisons, constituées justement des Barbares d'hier... Le risque est grand que la sécurité du pays bascule soudainement, et que celui-ci sombre dans l'anarchie. L'histoire est jalonnée de périodes, entre l'Ancien Empire et la période copto-byzantine où les nomades, quels que soient leurs noms, ne cessent de s'en prendre aux villages et aux bourgs isolés, jusqu'au moment où les Barbares eux-mêmes seront intégrés, à plusieurs reprises, dans le processus de défense, au point qu'ils vont jusqu'à revêtir les insignes de la royauté
pharaonique59.

Le mécanisme assimilateur de l'Egypte pharaonique a toujours été le meilleur moyen d'enrayer le danger, et d'inciter l'ennemi d'hier à défendre comme son bien ce qu'il convoitait jadis, en l'intégrant dans ses rangs. On le constate à la Première Période intermédiaire, lorsque les membres du Groupe C ou les Medjaï s'engagent comme mercenaires dans les armées du Sud et du Nord, jusqu'au règne de Montouhotep II Nebhepetrê où ils contribuent non seulement à prendre Héracléopolis, mais à faciliter à l'Egypte le recouvrement de sa liberté60. Nul n'a jamais mieux employé contre leur propre ethnie leurs auxiliaires medjaï, pour assurer la police des frontières au Moyen Empire61, sur la frontière de la troisième cataracte. Les Libyens, pour leur part, n'occuperont-ils pas une position enviée à partir de la XXIe dynastie, lorsque, population aguerrie, ils constituent les cadres de l'armée égyptienne et finissent, dans un moment de vacance du pouvoir tanite, à constituer les XXlle et XXllle dynasties62.L'emprise sur le Sud qui s'est dégradée à la fin du Nouvel Empire, a laissé la place à un étonnant renversement de situation, lorsque la famille princière éthiopienne, gagnée aux usages traditionnels de cette

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Egypte millénaire, partageant les mêmes dieux imposés pendant plus de mille ans, entre en lice pour coiffer le pschent. Au fond, le barbare s'intègre, modifie ses mœurs, se tient à une frange linguistique où il n'est plus vraiment luimême, et joue sa partition dans les zones intermédiaires, où il doit débusquer celui qui, plus barbare que lui, n'a pas encore fait l'expérience de l' égyptianité et le tenir à distance. Bref, le Barbare assimilé finit par devenir acceptable dans le système de l'Egypte pharaonique, dans la mesure où il finit par se plier, séduit, aux us et coutumes, mais surtout aux dieux égyptiens et à la piété qui leur est due. C'est essentiellement cette piété, cette intégration des usages religieux égyptiens qui vaut aux Libyens et aux Ethiopiens de s'adresser à l'Egypte sur la base de ses propres valeurs. Au fond, les seuls qui ne seront pas séduits par l'Egypte et qui resteront aux yeux des Egyptiens comme de véritables vandales ne sont autres que les Hyksôs, les Assyro-Babyloniens et les Perses, que les Grecs désignèrent par le nom de Bcip~apol non seulement parce qu'ils parlaient une langue étrangère, mais parce qu'ils anéantissaient les marques de la civilisation grecque, de la même façon qu'ils détruisirent, en les incendiant, sous le règne de Cambyse, les plus beaux monuments que comptait l'Egypte et qui faisaient sa réputation dans le monde antique63. Les échos de leurs actes dans la littérature de l'Egypte ancienne répondent moins à l'idée d'un topos dépendant d'un a priori négatif qu'aux effets découlant de leur profond rejet de la civilisation égyptienne. A l'inverse, cela n'a été le cas ni des Libyens ni des Ethiopiens qui avaient profité d'un mouvement d'intégration mis en place, grâce aux institutions de formation des élites, au cours du Nouvel Empire, grâce auxquelles ils se sont reconnus dans les valeurs égyptiennes et les ont défendues, même s'ils ont été

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