Baudelaire. Les années profondes

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Baudelaire avait la passion des images et l'amour des portraits. On trouvera ici ceux qu'il fit des peintres, des photographes et des écrivains de son temps. Ceux qu'ils firent de lui, en miroir. Ceux qu'il achetait et revendait, et celui de son père, qu'il traîna toute sa vie. Un seul portrait manque : celui de lui-même, qu'il n'écrivit pas. Cet impossible portrait hante toute son œuvre. L'homme aux images ne put peindre la sienne propre.


Rien n'eut été plus odieux à Baudelaire qu'un retour sur soi. Les années profondes ne sont pas les jeunes, les belles. Inscrites non dans la mémoire, mais dans le récit, elles sont le temps perdu, le temps regardé, le temps où il passait son temps à regarder, à ne pas écrire. Les années vers lesquelles il ne peut revenir qu'en images, pas en pensée. " La pensée du passé est une pensée qui rend fou " écrivit-il un jour à sa mère.


Voici Baudelaire, " toujours voyageant à travers le grand désert d'hommes ", marchant parmi les tableaux et les mots, puis, à l'heure où les autres dorment, penché sur sa table, s'escrimant jusqu'à ce que " les choses renaissent du papier ".


Publié le : mardi 25 mars 2014
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EAN13 : 9782021178487
Nombre de pages : 192
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Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.

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Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.

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Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et Religion en Grèce ancienne.

Nathan Wachtel, Dieux et Vampires. Retour à Chipaya.

A Dominique

AVERTISSEMENT


Afin de ne pas entraver la lecture, les références ne sont pas appelées dans le corps du texte, mais regroupées à la fin du livre.

Les citations de Baudelaire sont faites d’après l’édition des Œuvres complètes, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2 volumes, 1975, 1976. Toutes les références à cette édition seront ainsi abrégées : OC, suivi du tome et de la page de la citation.

Les lettres de Baudelaire sont citées d’après l’édition présentée par Claude Pichois, avec la collaboration de Jean Ziegler, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2 volumes, 1973. Les références des extraits cités de ces lettres seront ainsi abrégées : Cor, suivi du tome et de la page.

Dans les citations de Baudelaire, les italiques sont de lui, sauf exception signalée.

La biographie de Baudelaire par Claude Pichois et Jean Ziegler, Baudelaire, Paris, Julliard, 1987, sera citée sous la référence : Pichois et Ziegler.

L’astérisque signale dans le texte qu’on trouvera dans les notes en fin de volume une référence relative à ce passage.

« Je suis seul, sans amis, sans maîtresse, sans chien et sans chat, à qui me plaindre. Je n’ai que le portrait de mon père qui est toujours muet. »

Baudelaire, Lettre à sa mère, 6 mai 1861

 

Portrait de femme sur fond gris


Elle regardait. Assise presque de profil, vêtue d’une robe de soie d’un gris changeant, la gorge découverte, le cœur souligné d’un ruché de rubans, les bras abandonnés hors de la dentelle des manches, les mains l’une à l’autre nouées, dans un geste implorant un peu de repos ou de réflexion, elle regardait de ses yeux bruns, regardait de tout son visage aux traits gracieux, au menton dessiné pour achever, partie d’un front pur et léger, la courbe juste des joues légèrement fardées. On n’aurait su dire si l’expression était de tristesse ou de grâce. Le peintre avait saisi le passage de l’une à l’autre, le moment où la vie s’absente comme un joueur entre deux donnes. Quand Baudelaire la vit au Salon, en 1846, il se recula, mais le regard le suivit. Il était seul devant ce pastel. Il fit deux pas de côté, revint au portrait.

Les jours suivants il revint encore et finit par connaître cette petite galerie visage par visage. Mais, à chaque visite, c’était celui-là qui le retenait, la hardiesse simple des crayons, le prodige de cet art qui gardait trace de l’éphémère dans la matière même, sans insister, inscrire ou peser. La main avait croisé sur le papier des hachures violentes, fines. La mine écrasée en touches drues ou égrenée en légères raies montrait que le pouce avait touché leur poudre de couleurs comme on le fait d’un visage craint à force de l’aimer. Le portrait avait gardé un rien d’inexplicable et d’incohérent, de grossier et de mystérieux, qui se composait dans la distance du temps. L’inachèvement faisait de ce visage oublié une image réelle qui ne laissait pas indemne celui qui était entré dans la salle. Une fois, c’en fut trop. Baudelaire passa ses doigts sur le bois doré du cadre, et s’enfuit sans un regard en pensant : « Mais elle me fait de l’œil, celle-là. »

 

La mort, la maladie, le temps mangent les visages en commençant par les yeux. Des visages aimés que reste-t-il ? « Rien qu’un dessin fort pâle, aux trois crayons. » Mais le portrait aussi, le temps l’efface, un peu plus tard. Alors, il ne restera que l’image dont il avait pris la place. Non pas les traits mortels de la face réelle, mais le visage qu’avait peint sans couleurs et sans lignes la mémoire. C’est peut-être à une expérience d’écriture que fait allusion Baudelaire notant dans Mon cœur mis à nu : « Les méprises relatives aux visages sont le résultat de l’éclipse de l’image réelle par l’hallucination qui en tire sa naissance. »

Baudelaire s’est mépris sur son propre visage. Se voulant poète, et romantique, il fut un prosateur froid de la modernité. Se croyant homme d’images, il fut, à en mourir, homme de mots. Du début à la fin de son temps d’écrire – à peine quinze ans –, d’un genre à l’autre – la poésie en vers ou en prose, les écrits intimes, la critique – son œuvre ne parle que d’une seule chose : la hantise des images et l’impossibilité de dire dans la langue ce que voit la mémoire.

 

On ne trouvera pas dans ces pages un portrait : Baudelaire, l’homme et l’œuvre, mais le récit de leur empêchement mutuel, de leur commune impossibilité. S’il y a bien ici une histoire, ce sera celle des rapports entre le langage et la réalité qui le ruine, entre la poésie et les images qu’elle ne sauve de la bêtise et de l’oubli que pour les offrir au ressassement et à la douleur. En regardant ce portrait de la femme sur fond gris, Baudelaire sut qu’il n’écrirait jamais que sur des images, pour les effacer. Quelques semaines plus tard, il publiait chez Michel Lévy son Salon de 1846, et annonçait sur le deuxième plat de couverture : « Pour paraître prochainement Les Lesbiennes, poésies par Baudelaire-Dufays. »

 

Une ombre accompagnera cet emmêlement de vie et de mots, comme elle suivit Baudelaire écrivant, celle de son père, si peu père, en fait, que son fils dût l’inventer. Baudelaire perdit son père enfant. Je veux dire : son enfant de père. Cet homme qui n’avait été qu’un regard allait invisiblement l’accompagner dans le deuil des images qui le fera écrivain. Par le travail de sa mort et le travail de la langue, aussi difficiles et aussi nécessaires, Baudelaire tenta d’écrire ce que montraient les images et d’oublier ce père qui les avait dessinées.

Une image qui aurait le flou d’un dessin


Lorsque « Le Poète apparaît en ce monde ennuyé », aux yeux de qui veut-il passer pour artiste ? De Caroline Dufays, plus connue sous le nom de Mme Aupick – il y a des noms qu’on croirait faits exprès pour terroriser les petits garçons qui n’aiment pas que leur mère soit à un autre – de Mme Aupick, donc, qui maudit cet avènement comme une expiation et s’érigea en perpétuelle juge d’un écrivain entravé par le désir d’être poète ? Ou de François Baudelaire, amateur d’images et sachant leur tristesse ?

Fin 1865, trois mois avant de tomber victime de paralysie et d’aphasie, Baudelaire écrivit à sa mère pour lui demander une image d’elle, une photographie. Mais il la voulait « pas trop dure », retouchée, récrite. « Je voudrais bien avoir ton portrait. C’est une idée qui s’est emparée de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que cela ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse présent. Tu ne t’y connais pas, et tous les photographes, même excellents, ont des manières ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image où toutes les verrues, toutes les rides, tous les défauts, toutes les trivialités du visage sont rendus très visibles, très exagérés ; plus l’image est DURE, plus ils sont contents […] ce que je désire, c’est-à-dire un portrait exact, mais ayant le flou d’un dessin. »

Séparé d’elle tout enfant, peut-être lorsqu’elle fit la fausse couche d’une petite fille morte, Baudelaire se souvint toujours des dessins à la plume que sa mère lui envoya alors*. Ensuite, les dessins, les images formèrent entre elle et lui une sorte de langue secrète. Il lui donnait des rendez-vous dans les musées, comme à une maîtresse. Il laissait sous sa garde les œuvres plastiques qu’il préférait. Mais Mme Aupick n’aimait pas beaucoup la peinture. Il le savait. Quand il lui envoya pour ses étrennes de 1860 la très belle Femme turque au parasol de Constantin Guys, Baudelaire écrivit à sa mère : « Ne te gêne pas pour me dire (si c’est ton opinion) que tu trouves la dame turque très laide, je ne te crois pas très forte en beaux-arts. » En effet, la mère n’aima pas la « femme turque », qu’elle trouva fort laide.

Les images, comme la mère, font l’objet d’un « culte », il faut les « glorifier », dira Baudelaire sur le tard, résumant ce qui fut sa « grande, [son] unique, [sa] primitive passion ». La mère est une « idole », c’est-à-dire une image par excellence, mais pour Baudelaire toutes les images sont du côté du maternel, du matériel. D’où le désir, pour elle, d’une photographie qui soit un portrait. A l’image, s’oppose le tableau, et ce tableau le plus transposé qu’est le portrait. Le portrait échappe à la mystique de l’idole, présent perpétuel. Il est transcription, inscription dans le temps. L’image est du côté de l’idéal, le portrait du côté du spleen.

 

La mère semble certes avoir été à l’origine du devenir écrivain de Baudelaire, qui signa son premier poème de son nom, Charles de Feyis, et songea à le reprendre pour son dernier livre, l’amer et infâme Belgique déshabillée. « Au moins toi tu es un livre perpétuel », écrit-il à sa mère.

Pourtant, ne voir dans la mère qu’une sorte de livre interdit condamnant son fils à rester un brouillon inachevé serait s’en tenir aux apparences. Sans doute, tout cela n’appartient qu’au monde du fantasme et de l’imaginaire. Sans doute, Mme Aupick ne jeta pas sur le poète naissant la malédiction qu’il lui prête dans « Bénédiction ». Et si tout ce qu’écrivit Baudelaire à sa mère, ces innombrables lettres sans valeur littéraire, n’était qu’une erreur de perspective plaçant Caroline Dufays en initiatrice de l’écriture de son fils, alors que ce qu’il écrivit vraiment, non les deux volumes de correspondance, mais les deux volumes d’œuvres complètes, était, certes adressé par lui, mais à son père en vérité, une longue lettre cherchant à faire parler le portrait silencieux ?

Le portrait de mon père qui est toujours muet


Baudelaire se sépara toujours de tous les tableaux qu’il avait collectionnés. Le seul qu’il garda presque jusqu’à sa mort fut le portrait de son père par Jean-Baptiste Regnault. Ce n’est pas qu’il vouât un culte à celui qu’il représentait. Une fois, dans la salle d’un restaurant, le poète commença à haute voix un récit par ces mots : « Après avoir assassiné mon pauvre père… » A la fin de sa vie encore, il écrit à Mme Meurice : « Exaspéré d’être toujours cru, j’ai répandu le bruit que j’avais tué mon père, et que je l’avais mangé. » De même, il se vanta à Nestor Roqueplan de s’être fait lever une culotte de cheval dans la peau de son père. Pourquoi, lorsque le poète voulait se faire passer pour mauvais, menteur, criminel même, était-ce toujours de son père qu’il se vantait d’avoir été le bourreau ? De sa peau, de sa mort, de sa dépouille qu’il se targuait ? Duquel de ses deux pères parlait-il d’ailleurs, le beau-père, militaire « culotte de peau », ou le vrai père, l’homme aux images ? Son beau-père était mort depuis huit ans et son père depuis trente-huit ans quand le fils répandait ses vanteries.

Plus rarement, Baudelaire s’exhibait ainsi devant témoins : « Moi, fils de prêtre. » Dans un poème, il se décrit « prêtre orgueilleux de la Lyre ». Vers la fin, il griffonne : « Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. » Fils de prêtre, beau-fils de guerrier, que restait-il à Baudelaire, sinon la place intenable du poète, de celui qui imite le prêtre en faisant de sa poésie un savoir, ou comme le guerrier, un meurtre ?

 

Joseph-François Baudelaire était prêtre et peintre. Un prêtre défroqué et, selon son fils, un « détestable artiste* ». En fait, il était devenu prêtre par nécessité après des études d’art, et le resta de 1783 à 1793. Lors de son premier mariage, il se déclara peintre à l’état civil et sur le registre de baptême de Charles, il signa : François Baudelaire, peintre. Il fréquentait l’aristocratie philosophe, donna des leçons de dessin à la progéniture Choiseul-Praslin, et côtoya les artistes de son temps, les frères Naigeon, Pierre Paul Prud’hon, Jean-Baptiste Regnault, le sculpteur Claude Ramey. Sa propre œuvre est mince : des gouaches inspirées de l’Antiquité, des allégories : La Surprise, Le Triomphe de l’amour.

Dans une de ses « Notices biographiques », Baudelaire écrit : « ENFANCE : Vieux mobilier Louis XVI, antiques, consulat, pastels, société dix-huitième siècle. » La note est fidèle à ce qu’on sait de l’intérieur des Baudelaire, à un détail près : le père ne faisait pas des pastels, mais des gouaches. Cependant le pastel est un si beau nom, où glisse les ombres légères du passé, une si douce cuisine où l’on mêle les couleurs pulvérisées avec du talc ou du blanc de plomb, qu’on regarde ce nom comme on mangerait des souvenirs. Un nom dont l’enfant gardera le secret longtemps : « La Terre est un gâteau plein de douceur. »

 

Le père emmenait souvent le fils voir le jardin du Luxembourg. Là, il lui faisait voir les statues, puis, au musée des Artistes vivants, les tableaux de Paul Huet, Corot, Français, Daubigny. Baudelaire ensuite montra qu’il connaissait le dessin, la gravure, la peinture. De qui tenait-il ce savoir et ce goût ? De sa mère sans doute pour la technique, et plusieurs de ses lettres font état d’une réelle compétence en dessin de Mme Aupick. Mais le regard, le goût, le jugement, qui rendent Baudelaire clairement conscient qu’il n’a pas de talent dans ces arts, mais qu’il ne cessera de s’exprimer dans la littérature en référence à eux, tout cela lui vient de son père.

François Baudelaire, qui avait enseigné à son fils le latin et le dessin, lui transmit probablement aussi le goût de la langue, outre la passion des représentations plastiques. Non qu’il fût à proprement parler un lettré. Son amour de la littérature fut encore plus malheureux que celui des beaux-arts. En 1797, François Baudelaire avait écrit une supplique à Ginguené, citoyen directeur général de l’instruction publique où il se présentait ainsi : « Son goût l’ayant toujours porté vers la littérature et les arts, il s’est livré jusques à présent à des occupations relatives à ces deux genres d’études. » Un an plus tard, il fut nommé commissaire adjoint au triage des livres des bibliothèques des couvents, des émigrés et des condamnés. Ensuite, il fréquenta beaucoup le théâtre de l’Odéon, où il avait été lecteur. Mais on ne sait si ce qu’il y cherchait était les vers déclamés, ou les actrices frôlées.

Charles avait six ans lorsque François Baudelaire, « peintre à la gouache », mourut, en 1827. Il fut inhumé au cimetière Montparnasse, mais dans une concession temporaire dont Mme Aupick ne demanda pas le renouvellement. Baudelaire fils fut enterré dans le caveau où reposait depuis dix ans son beau-père. En août 1871, Mme Aupick les rejoindra.

L’inventaire après décès de ce père qu’il connut peu – mais connaît-on son père, même s’il vit vieux ? – mentionne, outre vingt-et-une gouaches de sa main, un lot de cent cinquante volumes reliés et brochés de différents formats. C’est peu pour un homme lettré, un ancien prêtre*.

 

Laquelle de ces identités paternelles, doublement ratées, homme de mots ou faiseur d’images, son fils reprit-il, sans le savoir, comme toujours ? Les deux, sans doute, mais comme interdites l’une par l’autre. « Si le père Baudelaire – ainsi sa veuve le nommait-elle – ce vieillard (il me paraissait vieux, j’étais si jeune !) vivait encore, il ne se serait certes pas opposé à sa vocation d’homme de lettres, lui qui était passionné pour la littérature et qui avait le goût si pur. » Un jour, François Baudelaire entreprit de recueillir une série de planches où il illustrait la langue latine et démontrait ses tropes, cent cinquante-trois pages de dessins à la plume rehaussés d’aquarelle dans la manière du dix-huitième siècle. Ainsi pourrait se concevoir la poésie de Baudelaire, le latin par l’image de la vie moderne, le romantisme dans la rhétorique classique. L’enfant feuilletant ce livre de gravures du dix-huitième siècle qui lui vient de son père pouvait se représenter ce qui du passé était trop présent, contenir les images intérieures par des images de papier, comme ensuite, devenu poète, il contiendra dans des images poétiques les images réelles regardées.

Deux yeux qu’on n’oubliait plus


Comment Baudelaire était-il physiquement ? Il avait des yeux, et tout son visage semblait refléter les images intérieures, répondraient ceux qui le virent et firent son portrait, témoins et peintres. Et tout serait dit. Mais nous n’en savons, n’en saurons jamais rien. Car nous ne savons jamais ce que voient les yeux que nous regardons.

A mon tour, je regarde son visage, ou ce qu’il laissa prendre de lui tandis que Félix Nadar déposait méchamment sur une plaque photographique un mélange d’âme et de sels d’argent qui pour nous s’appelle « Portrait de Charles Baudelaire ». Les yeux viennent d’abord, une pupille qui mange l’iris et autour l’éclat du coquillage blanc. « Deux yeux qu’on n’oubliait plus », écrit le photographe. Des yeux qui sur toutes les photographies jamais ne regardent de haut, mais d’ailleurs, toujours.

Quand Nadar le photographie entre 1855 et 1862, l’écrivain est alors dans une période féconde et écrit ses grands textes sur l’art, le regard et les images : le Salon de 1859, Le Peintre de la vie moderne, L’Œuvre et la vie de Delacroix.

Les yeux, Baudelaire les décrit presque toujours comme ceux des « Petites vieilles », dangereux et attristants. Tout ce poème, placé justement dans la section « Tableaux parisiens » des Fleurs du mal, est sous le signe du regard. « Traversant de Paris le fourmillant tableau », les vieilles sont les images de la décrépitude. Mais la seule chose qui survive à leurs chairs défaites, à leurs géométrie cassée, ce sont les yeux,

« perçants comme une vrille

Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;

[…] les yeux divins de la petite fille

Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit. […]

Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,

Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…

Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes […]

Son œil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ».

Cette image du regard d’aigle, Baudelaire la prête à la petite vieille, mais aussi au peintre de la vie moderne « à une énorme distance, son œil d’aigle [l’] a déjà deviné ».

Et le poète voit ces regards et les écrit : « Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus », employant un verbe permettant un double sens probablement voulu entre voir et vivre, entre le présent et le passé. Le regard, c’est tout ce qui reste de leur vie, tout ce qui anime encore la sienne.

Dans tout le poème le regard est un oxymoron, une sorte de creux perçant. Être pénétré par un trou, étrange affaire, dira-t-on, mais qui nous arrive tout le temps, par exemple chaque fois que quelqu’un fait de nous une photographie. La véritable raison pour laquelle Baudelaire se défiait de la photographie n’était sans doute pas celle qu’il donna : ne pas respecter le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire*. C’était autre chose : le preneur d’image est toujours un donneur de mort. Le daguerréotype masquait le photographe derrière un énorme appareil muni d’un drap noir, une sorte de catafalque qui le tenait à l’abri du regard, comme la mort. Quelqu’un vous voit, vous regarde – et la pose durait longtemps –, quelqu’un que vous ne voyez pas et sur les traits de qui vous ne lirez pas l’impression que vous lui avez faite. D’où ces yeux excessifs des débuts de la photographie, semblant interroger un sphinx caché.

Ses yeux à lui, sur les photographies justement, celles que prit Nadar, celles, non moins belles, d’Étienne Carjat ou de Charles Neyt, sont « attirants comme ceux d’un portrait ». Des yeux composés, presque écrits. Un visage comme une idée fixe, aux arêtes dures, aux traits lents. Mais vous le verrez peut-être tendre et mobile comme l’eau. Les images ne mentent pas moins que les mots. C’est pourquoi, plutôt que de donner en reproductions les portraits de Baudelaire par les peintres, dessinateurs, graveurs, photographes ou par lui-même, ne seront ici transcrites de lui que des descriptions écrites et des descriptions de tableaux. De toute façon, le portrait n’est jamais l’être lui-même, mais sa récriture : « de vrais portraits, c’est-à-dire la reconstruction idéale des individus ».

Voleurs de temps et donneurs de lumière


Il existe une demi-douzaine de photographies de Baudelaire par Nadar. L’image du poète est un instrument désaccordé dont le photographe tire des accents rauques. Les plus beaux portraits datent des années 1855. Baudelaire a trente-quatre ans. La plupart des Fleurs sont écrites, mais l’ensemble ne sera publié qu’en 1857. Il écrit sur l’art depuis dix ans. Quand le photographe le rencontre, quai d’Anjou, il porte des pantalons impeccablement tendus sur ses bottes vernies, une veste bleue, une chemise d’un blanc aveuglant, des gants rose frais et des cheveux frisés au fer et longs. Son pas est nerveux, irrégulier. Mais Nadar ne gardera rien de ce romantisme de la dissidence. « Méfiez-vous de ceux qui ont connu Baudelaire », confia Théodore de Banville, qui savait la part des légendes dans une vie de poète. Au « prince de la charogne » que les contemporains voyaient en lui, Nadar opposa le « poète vierge ». En ami véritable et en artiste conséquent, le photographe eut l’intelligence de ne pas prendre au mot le poète : « Laisse-moi à mon enfer, à mes maladies sans remède », disait Baudelaire. Et Nadar vit et représenta un damné ordinaire. Pas un dandy, un homme. Pas la musique des poses : le silence d’un visage au bout de lui-même, et puis, ces plis aux coins des lèvres, toujours plus creusés de portrait en portrait.

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