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BILAN PERSONNEL ET INSERTION PROFESSIONNELLE

De
434 pages
Tout homme est censé posséder une vocation personnelle, se développer lucidement après une période d'apprentissage plus ou moins réussie, s'insérer positivement dans la société. Ce processus long et douloureux est rempli d'embûches car derrière ces élèves il y a des enfants en souffrance, des adultes en gestation. Un ouvrage qui cherche à mieux comprendre la jeunesse contemporaine à partir de travaux de psychanalyse de groupe sur cinq ans, concernant plus de cent étudiants.
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BILAN PERSONNEL ET INSERTION PROFESSIONNELLE

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions
Freud, l'antisémitisme et la langue-mère, SABINERAILLARD Le problème de l'inconscient (livre I), CLAUDEBRODEUR La structure de la pensée (livre II), CLAUDEBRODEUR La vie de l'esprit (livre III), CLAUDEBRODEUR Essai sur les phénomènes transgénérationnels, J.P. DUTHOIT Le corps et l'écriture, CLAUDEJAMARTet VANNI DELLAGIUSTINA(eds). Travail culturel de la pulsion et rapport à l'altérité, H. BENDAHMAN(sous la direction de), 2000. Autisme, Naissance, Séparations. Avec Thibaut sur le chemin. Chronique d'un parcours psychanalytique avec une enfant de quatre ans,
B. ALGRANTI-FILDIER, 2000.

Florian SALA

BILAN PERSONNEL ET INSERTION PROFESSIONNELLE
Une approche psychanalytique
Préface Martine SPENCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9486-2

Préface
Cet ouvrage apparaît dix neuf ans après ma propre sortie de la Grande Ecole dont il est question. Un ouvrage qui ne s'est fait que trop attendre, un travail de psychanalyse de groupe qui, au cours de ses cinq années d'existence, a permis à 119 étudiants d'être au diapason avec leur propre vérité, ainsi qu'avec celle des entreprises. Au début des années 80, le discours pour les étudiants qui étaient sur le point de terminer leurs études était clair. « Par le fait même d'avoir intégré une Grande Ecole, vous faites partie de l' élite. Vous avez, au cours de ces trois années, reçu une formation d'élite. Ne dévalorisez pas votre diplôme en acceptant n'importe quel emploi, et surtout pas des emplois qui ne soient pas à la hauteur de vos qualifications. » Les étudiants sortaient avec de grosses têtes, plus ou moins bien pleines. Nombre d'entre eux s'en allaient travailler pour l'entreprise familiale. Pour les autres, moins bien nantis, la peur de l'insertion était réelle. Malgré de nombreux stages et emplois de vacances en France et à l'étranger, je n'étais pas du tout préparée pour la réalité qui me giflait en pleine face. Il fallait maintenant sortir de l'univers protégé qu'est la Grande Ecole, rompre avec impatience, mais comment, avec son univers familial, devenir adulte, devenir indépendante, s'affirmer, faire ses preuves. La leçon était bien apprise, mais les moyens de la mettre en application n'avaient pas été donnés. Un concours de circonstances repoussa l'insertion à quelques années plus tard, dans un autre pays, dans une autre langue, après

un autre diplôme universitaire. Au cours de ces dix-neuf années, de nombreuses insertions dans trois villes et deux pays différents, quelques intégrations réussies auxquelles il a fallu renoncer, car ainsi le voulait la vie, des rejets aussi, dus à une absence de cohésion entre les désirs personnels et l'environnement du travail, qui ne se manifestaient qu'une fois l'expérience faite. Finalement, dix-neuf ans et quatre diplômes universitaires plus tard, une intégration réussie, pour l'instant, dans un milieu universitaire britannique. Enténdre les souffrances des autres, essayer d'en comprendre les raisons, les origines, nous identifier à ces jeunes voix qui essaient de trouver leur voie dans la jungle de la vie, comble la solitude. Si ce livre avait été disponible il y a dix-neuf ans il m'aurait permis d'éviter bien des errances et des erreurs. Les citations soigneusement choisies de ces étudiants ne peuvent laisser indifférent. Chaque lecteur se reconnaîtra dans l'un ou plusieurs d'entre-deux, empruntant leurs paroles pour décrire leur propre mal-être, trouvant un sens à leur situation par l'interprétation qui en est faite. Même si le lecteur n'a pas participe aux séminaires de bilan personnel, il retire de la lecture de ce livre une meilleure connaissance de lui-même. Ce livre dissèque les êtres et les entreprises afin d'atteindre et de comprendre leurs véritables raisons d'être et de devenir. Il oblige le lecteur à marquer un temps d'arrêt dans sa course infernale vers la recherche d'emploi, du bon emploi, la recherche de résultats financiers toujours plus performants, la recherche de la prochaine promotion, mais aussi dans l'éventualité d'une démission ou du chômage. Le lecteur se doit de se poser des questions, de se remettre en cause, de remettre en cause les institutions pour lesquelles il travaille ou aspire à travailler. Des exemples choisis avec soin, des citations dans lesquelles un vaste public pourra identifier un certain moment de sa vie, font de cet ouvrage un ouvrage fondamental tout d'abord pour les jeunes diplômés, quelle que soit leur formation, tant les valeurs discutes sont d'ordre universel. Un ouvrage qui s'adresse aussi aux parents, bien souvent perdus dans leurs propres difficultés et ayant ainsi perdu de vue les désirs et aspirations de leurs enfants qu'ils 8

essaient de façonner à leur image ou à l'image d'un idéal jamais atteint. Ces neuf chapitres crient l'importance du poids du passé et de son impact sur les choix de vie, d'emploi, de partenaire; choix forcés qui conduiront à l'aliénation, au mal-être ou choix désirés au travers desquels le jeune diplômé pourra s'épanouir. Un ouvrage aussi que les éducateurs devraient se faire un devoir de lire de façon à mieux comprendre leurs étudiants. Tout éducateur aspire à avoir des étudiants brillants, des étudiants modèles, oubliant que la perfection, tout comme la médiocrité ou l'échec peuvent cacher des malaises fondamentaux, tout cela si bien illustre par quelques-uns des exemples. Finalement, un ouvrage dans lequel les cadres de tout âge, en difficulté ou pas se retrouverons, un ouvrage qui leur sera utile en périodes de transition, de changement d'emploi ou de changement de carrière. Bilan personnel et insertion professionnelle: Une approche psychanalytique est un livre passionnant, un livre issu d'une passion entre son auteur, les Hommes et la psychanalyse. Un livre qui révèle tout haut ce que des générations d'étudiants, de parents, d'éducateurs et de cadres ont essayé de comprendre, sans vraiment accéder aux questions fondamentales du sujet et de son passé, de ses désirs et de ses pulsions. Pour terminer cette préface, reprenons une citation utilisée par l'auteur: «La connaissance de soi est à la base de la transformation, le bilan est une première étape vers la connaissance de soi. » Un livre qui, je l'espère très sincèrement, laissera son empreinte dans la société. Martine Spence MIM Ba MBA Phd Senior Lecturer in Marketing Middlesex University Business School The Burroughs. London. NW4 4BT. UK. Roquebrune Cap-Martin, le 26 août 1999

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Avant-propos
L'insertion professionnelle de la jeunesse est à la mode. Manuels généraux, revues scientifiques, conférences politiques et articles journalistiques se disputent la préséance. Ce thème vient souvent à point nommé dans les discours toujours optimistes de nos princes dirigeants, sensibilisés enfin, mais un peu tard, aux enjeux représentés par les attentes professionnelles de nos jeunes diplômés. Le goût prononcé de l'élite pour des systèmes susceptibles de tout expliquer rationnellement n'est plus à démontrer. En effet, les managers de l'économie ou de la pédagogie, comme ceux de la politique, présentent une indéniable propension à se raccrocher, pour des raisons de pouvoir et d'influence, aux modes et à leurs effets. Il existe d'ores et déjà, dans les rayons des librairies, de nombreux et excellents ouvrages traitant de cette cruciale et actuelle question. L'insertion professionnelle de la jeunesse est à cet égard propulsée, comme toute idée apparemment nouvelle, dans ses conséquences logiques et pragmatiques. Il s'agit, dans la plupart des cas, d'imposer sans dialogue réel un principe présenté comme une vérité formelle sans que ses prémisses soient admises, discutées et comprises. Tout se passe comme si, dans l'entre deux siècles, nous redécouvrions méthodiquement des itinéraires obligatoires, des destins figés, dont on peut penser qu'ils sont les solutions à nos manques et à nos insuffisances. Les enjeux sociaux et symboliques sont d'importance. L'éducation, puis l'insertion dans le monde du travail, de la jeunesse en général et de son élite diplômée en particulier, présentent des caractères obligatoires. Tout homme est censé posséder une vocation personnelle, se développer lucidement, volontairement et, après

une période d'apprentissage plus ou moins réussie, s'insérer positivement dans la société à laquelle il appartient. Cette étrange aventure rencontrera, selon les cas, les destins les plus divers. C'est d'ailleurs à la suite d'un douloureux travail, d'études, de contrôles, d'évaluations, de stages et d'expériences de la vie que l'insertion de la jeune fille ou du jeune homme se fera favorablement ou pas. La lutte pour l'insertion et contre le chômage, comme celle pour la reconnaissance, présente en filigrane bien des scandales, paradoxes, tremblements et inégalités. Les souffrances et les conflits internes et externes, de cette jeunesse en recherche désespérée d'existence sociale et économique, alimentent de façon un peu macabre, il faut bien le reconnaître, de nombreuses professions d'orientation ou de santé et diverses entreprises d'insertion. Douloureuse et pas toujours triomphale, cette insertion pourra, sur le terrain, prendre toutes les formes' identitaires': de l'échec patent à la réussite brillante, de la rébellion sage à l'intégration mélancolique, de la dépression naissante au doute existentiel. S'insérer c'est aussi, pour d'aucuns, renoncer à la poésie, à la liberté et à la naïveté de l'enfance. S'insérer représente donc un effort, une volonté de reconnaissance, un passage nécessaire, un rite initiatique, la revendication légitime d'une existence 'idéale'. Devant l'exclusion des autres, la collectivité se sent de nos jours malgré tout un peu coupable. Cette crainte de non insertion, de non-existence, génère ainsi, dans une frange majoritaire de la jeune société, issue de toutes les classes sociales, de la honte et de la culpabilité, de la dépression et de la violence. La question de l'articulation de leur subsistance immédiate, avec celle de l'exigence de réussite verbalisée par les parents, déclenchent de nombreuses souffrances et fait resurgir diverses douleurs anciennes peu ou mal colmatées par la raison et les multiples rationalisations apportées par l'environnement proche ou médiatique. La demande des parents peut être structurante mais dans le même temps elle peut se solder par des effets dévastateurs sur l'équilibre psychologique de leurs enfants. Exiger un retour sur investissement trop fort et trop rapide peut conduire à l'échec et à l'exclusion. Dans ce cadre, les concepts d'estime de soi, de respect de soi, de

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confiance en soi sont battus en brèche par une réalité sociale et économique sans pitié et sans états d'âme. Une façon commode de sortir de la contradiction et des angoisses consiste à fuir dans l'imaginaire, le virtuel, la technologie et le déni de la réalité. Les conséquences de ce choix sont bien connues et traversent les bureaux des professionnels de l'écoute et de l'entendement: drogues, vols, suicides, dénigrements, violences, dépressions, névroses et souffrances multiples. Ce qui existe ce n'est pas le concept de 'souffrance' mais des jeunes qui souffrent pour s'insérer et pour faire accepter leur différence, leur droit à l'existence dans un monde dominé, sans partages, par les plus âgés et les plus riches d'entre nous. Les violences actuelles, dans les établissements scolaires, ne sont à cet égard, selon nous, que la face visible de l'iceberg et le symptôme apparent d'un mal de vivre, d'un manque de communication comme on dit aujourd'hui quand on ne peut plus trouver les mots pour le dire. L'insertion professionnelle de la jeunesse est un processus long et douloureux, rempli d'embûches. La responsabilité des plus anciens d'entre nous est ainsi engagée. Les conditions de réussite ne sont pas évidentes mais il est clair que, en France, tout au moins, les diplômes continuent à être la condition, pas suffisante mais nécessaire, de l'insertion. Dans le cadre favorisé et favorable des jeunes diplômés de l'enseignement supérieur, les problématiques apparaissent en première approximation de manière plus positive. A l'écoute attenti ve, il n'en est pourtant rien car si les héritiers d'antan trouvaient sans aucune difficulté des emplois attractifs et bien rémunérés, il n'en a pas été de même tout au long de la dernière décennie. Les privilèges ne sont plus, pour le plus grand nombre des étudiants, à l'ordre du jour. Il n'y a plus, et il faut le crier haut et fort, de corrélations évidentes et immédiates entre le diplôme supérieur et l'emploi. Juste retour des choses, insupportable constat! Cette réalité économique et sociale se solde par des effets psychiques importants sur l'équilibre de notre belle jeunesse. Il s'agit pour les jeunes de mieux comprendre leur destinée et d'interroger, aux

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détours de leurs études universitaires ou supérieures, ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils peuvent être. L'accumulation des connaissances et celles, très à la mode, des savoir-faire, ne doivent pas leur faire oublier l'implacable et itérative question concernant leur destinée et le sens qu'ils peuvent donner à leur vie. Ce travail sur eux-mêmes peut prendre la forme de ce qu'il est convenu d'appeler un 'bilan personnel'. L'articulation possible entre l'insertion professionnelle et le bilan personnel sera l'objet principal de ce présent ouvrage. Le livre que vous avez devant les yeux rend compte d'un ensemble de séminaires 'psychanalytiques' regroupant un échantillon de 119 personnes, garçons et filles, entre 21 et 25 ans. Il est l'expression de paroles entendues, écoutées, écrites, filmées, enregistrées, volées et envolées par des étudiants d'une grande école supérieure de commerce, futurs cadres et dirigeants, dont la voie hier toute tracée apparaît, pour demain, plus aléatoire et plus anxiogène. Comme des images emblématiques, premières esquisses de bilan personnel, premières traces d'insertion professionnelle, écoutons six d'entre eux: «Je supporte de plus en plus mal la condition d'étudiant. J'ai surtout soif d'actions, de responsabilités et de mouvements. J'ai l'impression qu'il est temps pour moi de me lancer. »
(Florent, 1993) « A force de me demander ce qui était réellement important, je me suis aperçue que le travail, le type de travail que

j'allais faire, m'importait somme toute assez peu. »
(Marie, 1994)

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«Cette expérience a semblé bénéfique pour tous les membres du groupe qui voient désormais plus clairs en eux et considèrent leur vie d'une façon beaucoup plus dynamique. Je pense avoir énormément progressé au cours des séances et ma carrière à venir, quelle qu'elle soit, sera fortement influencée par ce séminaire. » (Henri, 1995) « A dire les choses franchement, je n'aime pas travailler. » (Augustine, 1996) « Je n'ai pas du tout envie d'être plongé tous les six mois dans l'angoisse de la reconduction ou non de mon contrat à durée déterminée. Je veux avant tout avoir un emploi stable, garanti. Je suis déjà assez angoissé comme cela pour ne pas avoir à me préoccuper en plus de ma situation

professionnelle. »
(Pierre, 1997) « Je voudrais vous parler du cours de bilan personnel et insertion professionnelle. C'est une expérience extraordinaire. Je dirais même que cela aura été mon cours préféré à l'école. Je souhaiterais vous remercier d'avoir pu instaurer un tel cours. C'est un cours qui devrait être rendu obligatoire. Cela aiderait combien de gens? Tous! A voir plus clair dans leur avenir et sur la question fondamentale du qui suis-je vraiment? » (Pauline, 1998) Bonne chance à eux et aux 113 autres dont nous parlerons au fil des chapitres et merci à tous pour le courage qu'ils m'ont donné. Merci aussi à mes lecteurs, correcteurs et amis dont je ne changerai pas ici les prénoms, Martine, Peter, Ylva et Daniel. Merci enfin aux femmes qui ont traversé ma vie ces années d'écriture Véronique, Anna-Maria, Sylvie et Anna. L'écriture n'est jamais qu'une transcription graphique de paroles. En voilà donc quelquesunes!

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Introduction
L'idée principale de cet ouvrage recouvre quelques belles utopies, celle de la psychanalyse et de l'éducation d'une part, celle du management et des sciences de gestion d'autre part. A métiers impossibles, idées impossibles. Rendre compte de la vie affective de neuf groupes d'étudiants en l'espace de neuf chapitres relève d'une mission particulièrement éclectique et difficile. Le présent ouvrage, tout en ne rejetant pas, loin de là, toutes les approches pratiques de recherche d'emploi et d'aide à l'insertion professionnelle, se veut profondément différent et de toute autre nature. Il a pour fonction de dresser un portrait, de faire le bilan d'une expérience pédagogique psychanalytique particulière et originale. Expérience pédagogique et psychanalytique, le mot est probablement trop fort ou trop faible, assurément impropre, les sujets humains ne sont pas des rats de laboratoire. Mais il nous faut nommer ce dont on parle. Expérience pédagogique, cette expression ne correspond que très partiellement à ce dont il est traditionnellement question dans l'académique pédagogie. 'Psychanalyse individuelle en groupe', dans le lieu et l'espace réservé habituellement à l'enseignement, serait une formulation plus exacte, encore que là aussi incertaine et sujette à toutes les critiques éthiques et méthodologiques, idéologiques et thérapeutiques. Mais, le lecteur averti le comprendra rapidement, il s'agit bien ici, pour moi, de «déposer mon bilan», de dire quelque chose de personnel et de «nouveau », sans me déclarer obligatoirement, pour autant, vaincu aux points comme disent les boxeurs ou pire encore par chaos, KO ou par une importune et personnelle défaillance.

Il s'agit de dire, de raconter tout simplement, même si tout ce qui est simple est faux, ce qui s'est passé, de décrire, de parler de soi en profondeur, de rendre compte des groupes de travail, d'en retirer quelques idées «clés» et de se tourner irrémédiablement vers le futur et l'action. L'incertitude n'est pas le doute et il est de plus en plus urgent d'entendre. Ce «dit» aujourd'hui écrit, d'une expérience passée de nature complexe, est le résultat du regard, de l'ouïe, de la reconnaissance et de l'intérêt que je porte à l'égard des autres, de l'autre irrémédiablement étranger et inconnu. Ces autres, moi y compris, se sont détournés à jamais du miroir. Ils se sont enfin intéressés sérieusement aux hallucinations et aux discours familiaux et sociaux. La «fin» de l'analyse, comme celle par analogie du «bilan personnel», est toujours synonyme de fin du narcissisme. L'affirmation pure et simple de l'identité et des méandres des origines individuelles, exprimée collectivement, prendra alors la place pour un temps des problématiques et des souffrances individuelles. La suite, après le groupe de travail, sera de toutes façons celle du destin individuel vers l'emploi, l'amour et la vie mais aussi, si cela apparaît comme nécessaire, vers le démarrage d'une «vraie» psychanalyse individuelle. Mais que peut-on mettre sous le vocable de «bilan» (Samacher, 1992; Starck, 1997) ? Que met-il en lumière, en exergue, en avant? Que peut apporter un bilan, fut-il personnel et réalisé en groupe, lorsque se pose un problème de diagnostic différentiel? Que peut-il apporter au patient, à l'étudiant lui-même, à l'analysant? Pourquoi ce bilan reste-t-il un passage obligé, pour chacun d'entre nous, une rencontre avec nous-mêmes dont on ne peut jamais faire l'économie? Ces 9 groupes de travail se sont tenus successivement du mois de décembre 1993 au mois d'avril 1998. Ils ont été gérés toujours par le même animateur, professeur de management des ressources humaines et psychologue de formation analytique. La population exacte est de 119 étudiants, tous représentatifs de la population des grandes écoles de commerce: 59 filles et 60 garçons pour être tout à fait précis. Issus du concours général HEC, classes préparatoires, de l'université (DUT, BTS, Licence), ils représentent une

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population homogène, équilibrée du point de vue des variables de l'âge et du sexe, une population somme toute très classique d'élèves d'une grande école supérieure de commerce. Ces séminaires leur sont proposés lors de leur dernière année de scolarité, troisième année d'une Ecole Supérieure de Commerce. Sur 119 étudiants au total, signalons qu'ils viennent tous de toutes les options professionnelles de fin d'études: aucune n'a pris le pas sur l'autre dans ce registre. Pour une fois, marketing et finance, ressources humaines et management international, ont pu exister ensemble sans se dédaigner ou se craindre. Cette introduction est structurée de façon simple en annonçant le plan des chapitres qui vont suivre et leur organisation autour des 9 groupes et en insistant bien sûr sur le fait de la confidentialité ainsi que sur celui de la non «scientificité» du travail ici proposé. Il s'agit seulement d'un compte rendu humble et subjectif de situations humaines vécues. Le travail est purement qualitatif et ne prétend à aucune généralisation quantitative. Nous espérons seulement que cette description honnête et nécessaire soutiendra le plus possible l'attention du lecteur. Neuf chapitres vont donc se succéder, chacun présenté en trois parties et illustré par un groupe d'étudiants, patients, en «bilan personnel et insertion professionnelle.» Les groupes et les personnes sont bien sûr présentés de façon anonyme. Périodes, sexes, situations, familles, écoles, options professionnelles: tout est mélangé. Les étudiants eux-mêmes ne pourront pas se retrouver directement. Après un avant-propos plutôt «politique» et critique sur les enjeux de l'insertion professionnelle, cette présente introduction situe la structure de l'ouvrage. Neuf chapitres essaieront de rendre compte des apports conceptuels, méthodologiques, pédagogiques et thérapeutiques des séminaires. Essayer de ramener un effet à une cause est toujours dans le langage une tentative ratée, c'est ce que Lacan nomme une «psychotisation» de l'acte. Tout au long des neuf chapitres, nous aurons l'occasion de nous rendre compte à quel point le discours est bien un effet du parcours, de la machine, de l'invention et de la formation. Nous verrons que ces jeunes gens bien sympathiques ne se préoccupent plus, comme leurs ancêtres,

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de changer le monde. Ce fantasme universel n'est pas le leur. Ils ont déjà renoncé apparemment, un jour de leur tendre enfance, à celui-ci pour se porter le plus rapidement possible, en apparence, vers le monde du travail et de l'emploi. La lecture est linéaire, chronologique, les groupes et les chapitres se succèdent dans le même ordre mais le lecteur peut entrer dans le livre, comme il l'entend, selon ses intérêts. Chaque chapitre est indépendant et donc le texte, dans son ensemble, peut se lire à travers diverses interrogations ou cheminements de manière fort différente. Il en est ainsi, par exemple, de questions récurrentes, comme celles du sens de ces groupes, des névroses familiales, de la souffrance des étudiants, de l'éthique, qui sont présentés sous des angles divers dans différents chapitres. Le chapitre premier, celui aussi du premier groupe, est consacré au mythe fondateur de ce type de séminaire. Il s'intitule et se veut à l'écoute des histoires individuelles. Premier groupe, premier séminaire, premier chapitre, il essaiera de rendre compte de façon somme toute assez descriptive des conditions de l'origine et des identités. Il donnera les opportunités de plusieurs paroles individuelles, il proposera une première écoute des attentes et des souffrances de chacun et il tentera une articulation entre la question de l'imaginaire et celle de l'emploi «réel. » Si Lamartine, en 1848, disait que la France s'ennuie, Dejours, en 1998, nous dit que la France souffre. Les étudiants de ce premier groupe souffraient, en effet, beaucoup car hors de l'emploi il n'y avait pas de salut véritable. L'ère des loisirs, annoncée par les sociologues, laisse place plutôt à une ère de la rareté et du combat acharné pour et par le travail. La recherche imaginaire d'un emploi véritable représente ici la base de ce chapitre initial. Le chapitre deux, celui du deuxième groupe, propose un retour à la réalité. Tout en sachant que celle-ci n'existe pas vraiment, qu'elle ne correspond somme toute qu'à une entité théorique, nous essaierons de donner la parole dans cette partie aux économistes, aux spécialistes du travail et de l'insertion professionnelle des jeunes diplômés. Nous tenterons de proposer quelques définitions du «bilan », de l'image que se font les jeunes diplômés de

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l'entreprise. Nous essaierons aussi de poser la question du sujet et de son désir devant le problème de l'emploi et de la survie économique. Si certains étudiants ont autant de difficultés à s'insérer rapidement sur le marché du travail, c'est bien sûr pour des raisons contextuelles et conjoncturelles. Mais c'est aussi, pour un nombre certain d'entre eux, parce qu'ils n'ont pas clarifié ce qu'ils sont indépendamment de leurs parents ou de leurs professeurs. Où est leur désir? Quels sens donnent-ils à leur vie? Comment gèrent-ils leurs pulsions de vie et leurs pulsions de mort? Quelle image se font-ils de l'entreprise? De l'imaginaire à la réalité il n'y a qu'un pas mais celui-ci se réalise souvent devant un gouffre qui est d'abord celui du sujet. Il n'y a de psychanalyse que du sujet. Le chapitre trois, celui du troisième groupe, tente quant à lui de poser les bases de l'insertion professionnelle des jeunes cadres. Il ne s'agit pas ici de mépriser ou de délaisser la problématique générale d'insertion des jeunes, il s'agit ici de dire tout simplement que les jeunes diplômés sont encore et toujours favorisés, que leur situation a connu dans les années 90 une forte chute, et que, malgré un redémarrage évident de l'emploi des cadres, leur insertion professionnelle reste sujette à caution. Elle est, dans tous les cas, difficile, longue et parsemée d'embûches de toutes sortes. Les «vieux », menacés et apeurés par les nouvelles compétences et les nouvelles technologies, ne leur font pas de cadeau. De manière générale, ce chapitre tentera de présenter l'insertion professionnelle comme une étape charnière dans la vie, un moment particulier suscitant espoirs, peines, craintes et douleurs. Le chapitre quatre, celui du quatrième groupe, se présente comme celui du retour sur les groupes eux-mêmes, sur la méthodologie des travaux effectués, sur la règle fondamentale, sur le règlement intérieur, sur l'animation. Le discours manifeste, celui de la recherche d'emploi, du faire plaisir aux parents, du gagner de

l'argent pour s'installer rapidement avec le copain ou la copine,
laisse assez vite place à un autre discours, celui de l'inconscient, celui du désir des sujets. Dans les groupes de «bilan », ce dernier surgit malgré tout et contre tous. Il n'y a pas grand chose à faire

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pour lutter contre, en dehors peut-être de quitter ou de fuir le groupe au travail. Ce chapitre avancera l'idée selon laquelle les travaux réalisés correspondent bien à ce qu'il faut nommer une «psychanalyse individuelle en groupe. » Le comportement des jeunes diplômés, et en particulier ceux de notre population, composée exclusivement de jeunes commerciaux, fait ainsi l'objet dans ce chapitre d'une réflexion théorique sur le déplacement, la condensation, les associations verbales, la prise de parole individuelle dans le collectif de travail. Le chapitre cinq, celui du cinquième groupe, renonce à l'impossible et trace le chemin d'une histoire éternelle, celle de l'homme et de son éducation. La question posée est celle ici d'une possible place de la psychanalyse dans un lieu pédagogique, d'une psychanalyse à l'école. Utopie, délire, scandale, les associations les plus libres peuvent être avancées en ce qui concerne ce mariage de la carpe et du lapin. La relation pédagogique est une chose, la relation psychanalytique une autre. Certains ouvrages sont très clairs sur ce sujet, d'autres moins. Pourquoi y a-t-il tant d'échecs pédagogiques puis professionnels dans certaines histoires personnelles? Quel imaginaire familial et pédagogique est à l' œuvre autour de l'insertion professionnelle? En filigrane, à travers le bilan personnel du jeune cadre commercial? La psychanalyse à l'école a-t-elle sa place, une place? Que peut-elle apporter aux jeunes en détresse? Comment et pourquoi doit-elle se développer à l'école et dans les écoles? Les conflits sont nombreux à ce sujet mais nous essaierons de montrer que les convergences d'intérêt devraient permettre d'innover en la matière dans le futur. Le chapitre six, celui du sixième groupe, se consacrera essentiellement à la dynamique des groupes et stigmatisera un peu les malaises des étudiants du côté des parents, de la famille, des névroses familiales et sociales. Maladie et guérison sont pour Freud essentiellement le résultat d'une décision. Le signifiant «bilan personnel et insertion professionnelle» pourrait ainsi être considéré de manière métaphorique un peu de la même façon. Ce qui pousse l'étudiant d'une grande école commerciale à

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entreprendre et à réussir un travail d'une telle nature, c'est en définitive quelque chose de l'ordre de la prise de conscience progressive, liée à la maturité et à l'expérience, au doute et à la souffrance, de processus individuels et familiaux déterminants encore inconscients. Qu'est-ce qu'une entreprise? Est-elle du côté du père ou de la mère? A quelle triste vérité correspond l'emploi recherché et enfin obtenu? Le chapitre sept, celui du septième groupe, constitue une première tentative de retour vers la clinique psychanalytique. De nombreux jeunes diplômés dans les métiers du commerce expriment visiblement et directement, dans leurs discours ou indirectement dans leurs nombreux passages à l'acte sur les autres ou sur euxmêmes (tentatives de suicide, drogues, alcool), un profond désarroi. Que se passe-t-il alors quand un étudiant prend la décision de se réveiller de l'état hypnotique dans lequel il a été plongé par ses parents, ses professeurs, ses amis, son école? Ce réveil, indispensable à la répétition du trauma relationnel, a pu se réaliser dans les séminaires proposés. Moi idéal et Idéal du Moi se sont alors confrontés à l'épreuve du groupe, à la rencontre avec l'altérité, l'étrange de l'autre. Que pouvons-nous dire de la naissance de cette pré-conscience chez ces jeunes personnes? Comment peut-on articuler de nouveau, en regard de cette expérience, des concepts tels que ceux de castration, de sublimation et de forclusion? Comment et pourquoi doit-on revisiter la clinique analytique? Le chapitre huit, celui du huitième groupe, propose quant à lui d'articuler ce type de séminaires particuliers à une réflexion plus générale développée dans le cadre d'une association académique et professionnelle. Il s'agit d'une jeune association, créée en 1992, qui a pour nom l'Institut Psychanalyse et Management (IPM). Nous essaierons dans cette partie de proposer quelques grands axes de développement d'une articulation possible entre la psychanalyse et le management, entre le désir du sujet et le sujet de la décision. Ce nouveau champ de la connaissance théorique et pragmatique se développe en amont et en aval de la démarche instaurée dans les séminaires de «bilan. »

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Seront développés et brossés rapidement les évolutions possibles vers le coaching, l'accompagnement, la création d'entreprise. Le chapitre dernier et neuvième chapitre reposera enfin la question incessante de l'emploi et du désir de travail en général et de celui des jeunes cadres en particulier. L'intégration des jeunes en entreprise devra être profondément modifiée dans les années à venir. Le XXIème siècle ne sera pas que religieux. Il devrait aussi, face à des changements rapides et imprévisibles, se dessiner comme celui de l'innovation. Nous croyons en l'avenir mais nous ne pourrons éviter de mettre en garde les parents, les politiques et les entreprises contre les idées toutes faites et apparemment rationnelles. En effet, en dehors des problématiques macroéconomiques et des éternelles solutions rassurantes, préconisées pour résoudre le chômage, nous suggérerons de débattre à la lumière d'une compréhension psychanalytique et sociopsychanalytique des enjeux politiques de la question de l'emploi des jeunes cadres. Les cadres, tant qu'ils existeront, nommés ou pas comme tels, correspondront toujours à un enjeu politique. Celui-ci se joue déjà dans l'enfance et à l'école. Reproduction, quand tu nous tiens! Les nouvelles technologies et les nouveaux apprentissages doivent nous permettre d'espérer mais cet espoir sera vain si elles ou ils ne sont pas suivis d'un accompagnement psychologique de type analytique sérieux des acteurs devenus sujets de leur désir.

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Chapitre 1 A l'écoute des histoires individuelles
Le chapitre premier, celui aussi du premier groupe, est consacré au mythe fondateur de ce type de séminaire. Il s'intitule et se veut à l'écoute des histoires individuelles. Premier groupe, premier séminaire, premier chapitre, il essaiera de rendre compte de façon somme toute assez descriptive mais aussi explicative des conditions de l'origine des séminaires et des identités des premiers 'analysants'. Il donnera les opportunités de plusieurs paroles individuelles qui détermineront l'ensemble des pratiques et des décisions dans le futur de ce type d'expérience. Après une présentation des données brutes, choix curieux mais nécessaire quand on décide de rendre compte des conditions de création, une deuxième section proposera une première écoute des attentes et des souffrances de chacun et tentera une articulation entre la question de l'imaginaire individuel et collectif et celle de l'emploi «réel. » A l'aube de l'an 2000, la France souffre de son chômage malgré de récentes et fragiles améliorations. Les résultats des enquêtes du Ministère du Travail en 1999 corroborent ces affirmations tout particulièrement pour les plus jeunes d'entre nous. La souffrance psychique et morale est patente. Les étudiants de ce premier groupe souffraient déjà beaucoup car, hors de l'emploi à cette époque, en décembre 1993, il n'y avait déjà plus ou pas de salut véritable. L'ère des loisirs et de la consommation laissait plutôt place à une ère de la rareté et du combat acharné pour et par le travail. La recherche imaginaire d'un emploi véritable représente ici la base de ce chapitre initial décrivant le grand tourment des étudiants et ce qu'ils ont retiré des séminaires.

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1.1. Les souvenirs du séminaire fondateur
1.1.1. Ce qui reste au présent

Le passé n'est pas une notion importante, ce qui l'est en revanche c'est ce qu'il en reste au présent. Le passé ne se fonde que d'être écrit et parlé au présent. Ceci nous semble pertinent et significatif tout à la fois pour l'individu, le citoyen, le consommateur que nous sommes alternativement mais aussi pour pouvoir juger des évolutions des relations entre l'école et l'entreprise, entre le développement social et le développement économique. Les avatars du lien social, du sujet social, les clivages constatés régulièrement entre l'école et le monde du travail sont patents. Rien ou pas grand chose n'a résisté à l'épreuve des crises des deux dernières décennies. L'évolution économique montre que les facteurs de compétitivité deviennent plus nombreux et plus complexes, beaucoup d'entre nous, parmi les plus faibles, ne peuvent pas suivre. De nos enfants, devenus de jeunes adultes, nous exigeons de l'innovation, une qualité totale, de la mobilité, de la flexibilité. Ils n'ont qu'à bien se tenir, ils n'ont pas le choix, leur intégration professionnelle de demain dépendra étroitement de leur conformité au présent aux nouvelles demandes sociales et économiques. Pour construire leur avenir et ne pas continuer à le subir, les jeunes diplômés doivent se définir, préciser et éclaircir leurs besoins et leurs souhaits en relation avec de nouvelles priorités qui ne sont jamais les leurs mais qui leur sont imposées par d'autres. Dans ce contexte, il apparaît indispensable désormais de penser différemment la place de l'Homme dans l'entreprise et celle de la place de l'école et de l'entreprise dans la cité. La lutte contre le chômage et l'exclusion d'un nombre de plus en plus élevé de jeunes personnes n'aboutit finalement qu'à des échecs quels que soient les systèmes politiques mis en place et en œuvre. L'intérêt collectif bien compris n'aboutit le plus souvent qu'à valoriser davantage encore les intérêts individuels et corporatistes. Dans cette première section, nous présenterons des souvenirs. Nous souhaitons parler, raconter, décrire ce qui reste du premier séminaire de «Bilan personnel et Insertion Professionnelle» 26

(BPIP). Nous présenterons le processus de création de ces séminaires à partir justement de ce qui reste au présent d'un passé déjà révolu. Nous inciterons à la réflexion et à l'action en recherchant la compréhension, l'adhésion et l'intérêt pour les jeunes concernés. La mémoire, les souvenirs qui lui sont associés, se situent dans la recherche d'expérimentations actuelles et dans la prospective. Comment comprendre l'évolution future de l'école qui intéresse le plus grand nombre d'acteurs? Comment et pourquoi s'y adapter en essayant peu ou prou de donner une parole, la parole, à une jeunesse qui ne l'a pas et qui, conforme aux désirs des autres, et contrairement à d'autres générations, ne la demande pas toujours? Mais il est temps de présenter ces souvenirs, de raconter simplement ce qui s'est passé. Origine et identité, mouvement et interrogation, apparaissent comme les clés majeures des évolutions personnelles et professionnelles. Il est en effet souvent nécessaire de revenir aux origines pour comprendre qui on est mais aussi ce qu'il en est de l'évolution d'un processus pédagogique ou thérapeutique. Ce travail effectué, cette oisiveté disparue, cet ennui maîtrisé devenu fécond, il est alors possible d'entendre des sujets imaginatifs, susceptibles de clarifier vraiment la question de leur identité et celle de leur désir. Aussi, je souhaite pour cela donner la parole écrite, dès cette première section, à un étudiant, François, observateur malgré lui du premier groupe de bilan personnel et insertion professionnelle. Cette observation mythique, récit fondateur de toute une série d'autres séminaires, sera à entendre de multiples façons car c'est bien entendu la parole transcrite qui fait l'homme et qui nous permettra, au fil des pages, d'accéder à la croissance progressive et à l'identité construite de ce type très particulier d'expériences. J'ai décidé de retranscrire in extenso ses notes, celle de François, puis de Valentin, et de brouiller les pistes de l'identité réelle de ces étudiants du premier jour. Nous sommes le samedi 16 octobre 1993, il est neuf heures du matin et une histoire aventureuse et rocambolesque débute. Elle se poursuivra sans interruption jusqu'au printemps de l'an 1998, presque cinq ans, l'âge pour sortir de l'Œdipe. 27

Créateur de cette expérience, j'ai donc décidé de travailler avec un premier groupe et de créer avec lui les conditions de travail posées par ce type de séminaire. Tout débuta par une première présentation générale de ma part, celle de mon passé professionnel et personnel, de mes études, de mes bouts d'analyse mis bout à bout. Puis je présentais les séminaires comme je les voyais, les rêvais, les fantasmais. Enfin, je leur donnais la parole avec un canevas de travail et surtout avec la nomination d'un d'entre eux qui allait pouvoir jouer le rôle du tiers, du troisième, de celui qui, mis pour un temps hors jeu, allait par la suite nous renvoyer avec toute sa subjectivité notre travail, notre innovation, ce que nous avions du mal à connaître et surtout à reconnaître tout au long des premiers exercices de groupe proposés. Ce premier groupe était composé de 17 étudiants: 7 filles et de 10 garçons. Nous verrons que cette variable liée au sexe des participants n'est pas négligeable tant du point de vue de la dynamique du groupe que de celui des énoncés collectifs, du contenu et des histoires présentées. Ce groupe mythique est le seul et unique à avoir travaillé le samedi et sur une base de seulement 3 jours. Dès le second groupe, suite aux recommandations du premier, les séminaires eurent lieu sur une base de 4 jours, dans la semaine, le jeudi le plus souvent, à l'intérieur du système scolaire classique de l'établissement. Ce type de travail put être reconnu et valorisé ainsi sur la base de 30 heures de cours et donc d'une valorisation officielle de 2 crédits académiques. Nous verrons, à d'autres moments du livre, que la question du temps est essentielle dans ce type d'activités proche du thérapeutique. La durée de 4 séminaires d'une journée chacun m'apparaît ici, après avoir pris le recul nécessaire et suffisant, comme optimale dans la mesure où je pense que, si les choses étaient plus importantes dans le temps, alors la dimension thérapeutique apparaîtrait de manière définitive et complète. Les «choses» et les «êtres», ainsi que l'institution elle- même, deviendraient rapidement 'fragiles' dans un monde pédagogique classique, normatif et conservateur. Nous espérons avoir été suffisamment clair sur les questions générales du début du processus de BPIP. Nous donnons 28

maintenant la parole à François et à ses écrits d'observation de la dynamique et de la production du groupe. Les données sont présentées sans modification particulière, ce choix de donner à voir une information brute nous semble bien convenir pour rendre compte, sans interprétation, des 'restes' du passé. Souvenirs d'observation de François

«Florian Sala présente le cours, commente son déroulement théorique et explique à la classe comment il propose qu'il se déroule. Les notes au tableau noir sont retranscrites ci après: Hypothèse de travail principale: Il existe une corrélation entre la qualité/la profondeur du Bilan Personnel de l'être humain et sa possibilité de s'intégrer professionnellement rapidement/durablement 3 jours: 1er jour, 16/10/93 : Groupe et parole dans un groupe

Un questionnaire avec 100 questions est remis par l'animateur, il
est à remplir par les participants pour en rendre compte lors de la deuxième session. Il ne s'agit que d'un canevas, d'une grille de travail que l'on peut utiliser ou pas. Remplir ce questionnaire n'est en aucun cas une obligation. Celui-ci n'est qu'un outil à la disposition de chacun, la liberté par rapport à lui est présentée comme totale et ce de manière très explicite par l'animateur. 2ème jour 06/11/93 : Bilan personnel 3ème jour 11/12/93 : Stratégie personnelle d'insertion professionnelle Après la pause de dix heures Florian, l'animateur du groupe, récapitule les membres du groupe et constate que des personnes inscrites sur la feuille de présence, seulement Guillaume et Marie 29

sont absents et ne feront donc pas partie du groupe. Il constate également qu'il n'y a aucune défection après la pause, pause avant laquelle avaient été définies les règles du jeu de ce cours. Un premier travail écrit est demandé. Chacun des membres du groupe doit exprimer anonymement sur une feuille pour chaque thème, ce que lui inspirent les mots «bilan », «insertion» et «attentes» dans le contexte du cours. Un temps de dix minutes est défini pour accomplir cette tâche, temps qui s'allonge à vingt minutes. Les copies sont ramassées et groupées par thèmes. Ensuite Florian redistribue la feuille «bilan» afin que personne n'ait sa propre feuille, ce qui implique qu'il y ait une feuille de trop, l'observateur ayant participé au premier exercice, mais ne participant pas aux suivants. Laure se retrouve avec deux feuilles. Véronique se porte volontaire pour passer au tableau pour noter les mots «clés» qui lui semblent importants dans chaque copie. Laure commence la lecture, et dès celle-ci finie passe la feuille à Véronique afin qu'elle fasse ses notes, sur quoi Véronique objecte que sa sélection sera subjective. Florian revendique la subjectivité de chacun et de chacune, insiste sur le fait qu'il s'agit bien là d'une définition positive. Etre subjectif, c'est avant tout accepter et entendre le 'sujet' qui est en nous. Florian encourage Véronique à choisir elle-même ses mots et à les noter au tableau. Continuent à lire dans l'ordre Edouard, Florent, Nicole, Annie, Corentin, Fabrice, Jean, Jacques, Valentin, René, Fabien, Ismaïla, Nathan et enfin Laure et Florian qui lisent deux feuilles du fait de l'absence de l'observateur et de Véronique qui continue à noter au tableau. Notes faites au tableau par Véronique sur le travail de créativité et d'association du groupe concernant le mot «bilan»: (x) fois cité tentati ve complexité projection (2) objectifs (2) distanciation (4) possibilité d'agir (3) 30

positionnement en tension faire le point (7) évaluer (7) comprendre (7) retour sur soi (2) attentes profondes (4)

société (5) préciser ses attentes (2) construction d'un projet personnel (4) s'accepter remise en question portrait-robot (2) découvrir (2) trouver un équilibre prise de conscience Dans un temps suivant, Florian redistribue la partie «insertion» et la lecture reprend en sens inverse, sauf pour Florent qui est passé au tableau, tandis que Véronique s'est réinstallée entre Ismaïla et Nathan. Ce faisant, Florent note les mots clés que lui inspirent les copIes. Notes faites au tableau par Florent sur «insertion» :
capacités (4) désirs, aspirations (6) rapport professionnel s'intégrer (7) satisfaction formation (2) objectif s'adapter (5) caméléon s'épanouir (5) progresser (2) passage de l'état adolescent à l'état adulte (3) éviter l'exclusion (4)

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sérénité effort personnel rester soi même (3) introspection (3) poste où l'on «s'éclate» Enfin, la partie «attentes» est distribuée, et c'est Valentin qui note les grandes lignes au tableau, tandis que Florent se réinstalle à sa place et que les copies sont lues. Notes faites au tableau par Valentin sur «attentes» : se positionner au sein d'un groupe connaissance (par introspection) (10) écoute des autres (7) effacement forme de timidité (3) éviter stéréotype de personnage obligation de prendre du recul mieux se connaître
attentes

= rêves

plaisir, satisfaction enrichissement personnel (2) paroles chargées de sens (2) investissement de chacun nouvelle expérience pédagogique qui aurait sa place dans le cursus définition de projets professionnels (6) être capable de faire des choix confronter son image à celle des autres humilité (3) réaliser son bilan personnel (2) Florian demande à Jean de venir commenter les notes au tableau sur le mot «bilan », tandis que René commente la partie «insertion» et Nicole commente la partie sur les «attentes. »

Jean note (au tableau) que: - Véronique est objective - il Ya eu un vrai travail sur les verbes - Véronique utilise peu de noms communs - qu'il n'y a pas de classification? - il y a une transition passé/présent/futur

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"Faire le point" ne dit rien sur la façon dont l'environnement joue correctement; "Evaluer" est un critère; "Comprendre" par contre une globalité; "Portrait-robot" est une expression imagée, auditive et cognitive. Un dernier exercice est enfin proposé par Florian à Jean et au groupe. Jean doit se placer au milieu de la salle, c'est-à-dire au centre du groupe, et exprimer ce que lui inspirent les résultats de ce premier exercice. Il remarque que la partie «bilan» est en général la première remplie et qu'il y a peut-être un blocage là-dessus parce que c'est la première feuille. Il constate que Véronique n'a noté que des choses objectives, peut-être à cause de sa crainte de paraître subjective. On est perdu dans la liste des verbes de même nature et il n'y a pas de classification, ce qui fait que toute une catégorie de mots est absente. L'avantage d'avoir gardé les verbes est d'avoir pu garder le temps. Il y a peu de termes «visuels », ils portent plutôt sur l'intégralité. A ce point Véronique objecte que si l'on se porte sur le bilan, c'est plutôt des' globalisés' que vont écrire les gens. Jean reprend après cette objection qui sera discutée plus tard et note que «faire le point» revient souvent. Il suggère que nous fassions tous une introspection mais il y a des blocages dès qu'il s'agit d'exprimer plus de liberté dans ses attentes, ce qui voudrait éventuellement dire qu'il y a plus de conformisme que prévu dans les réponses.
1.1.2. Se tenir ailleurs

L'observation, comme bien d'autres choses dans les groupes humains, doit se pratiquer avec précaution. En effet, même si nous avons décidé de partager et de conserver les données informatives brutes, nous nous devons de dire que cette place du 'tiers' a été très difficile à tenir pour François et qu'il s'est plaint souvent d'un sentiment d'inutilité et d'exclusion. Se 'tenir ailleurs' n'est pas simple en effet et, dans notre monde traversé par la question de la vitesse et de la précipitation, de la participation et de l'action, rester calme et réservé pendant un long temps d'observation relève d'une vraie prouesse d'autant, qu'ici comme ailleurs, observer c'est écouter et surtout entendre à travers les mots, les lignes et les comportements. 33

Toute connaissance, du monde extérieur comme des processus internes, emprunte la voie sensorielle et perceptive. Aucune science ne peut faire l'économie de ce mode d'investigation de son objet d'étude. Il en est ainsi dans toutes les Sciences Physiques, Humaines et Biologiques. Les Sciences de Gestion, les groupes en construction comme les nôtres, ne font pas exception à cette règle fondamentale. Comprendre et expliquer nécessitent, en effet, un construit, une représentation graphique et imagée souvent élaborée à partir de méthodes dites d'observation. Si, dans la phy~iologie, ce que nous enregistrons en tant que perception n'est pas toujours conforme à l'image rétinienne, alors méfions-nous de nos illusions dans nos observations de la réalité complexe d'un groupe de personnes en construction. François s'est donc tenu 'ailleurs' avec souffrance. Il a supporté difficilement aussi de travailler pour le bien collectif, pour la mémoire du groupe de travail, malgré mes encouragements et nies conseils. Ne rien faire, ne rien dire, relève finalement d'une grande prouesse psychologique. Ecouter d'abord, puis entendre et en donner quelque interprétation pertinente est alors une vraie prouesse ou la marque d'un talent hors pair. De 15 heures à 16 heures 20, Valentin est devenu le nouvel observateur du groupe au travail et il nous propose les éléments de réflexion suivants. Souvenirs d'observation de Valentin

Discussions diverses à propos du repas pris en commun dont l'existence surprend les participants qui s'interrogent sur sa nature et son sens. Valentin nous livre encore moins de mots ql~eFrançois mais il s'agit cette fois, pour ce nouveau 'tiers' de nous faire voir et entendre la direction des pensées et des êtres dans leur construction et leur incertitude. Sa mission fut plus courte dans le temps et il en a semblé satisfait.
« Nicole analyse la partie «les Attentes» majeure: 'Se connaître.' et expose ainsi une idée

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Cette idée implique deux dimensions et deux conséquences selon le groupe de travail observé parfois en forte contradiction: Se connaître soi-même; Se connaître grâce aux autres; On a besoin du regard critique des autres; Cependant, certains se contentent de l'introspection. Corentin: Pourquoi a-t-on peur des autres au sein d'un groupe?
Manque de confiance en soi, en les autres. Peur d'un jugement et d'une sanction.

Scepticisme de Véronique quant au caractère confidentiel de notre séminaire alors que la règle fondamentale énoncée clairement est celle de : confidentialité, dignité. C'est bien court mais se tenir 'ailleurs' exige parfois d'écourter l'expérience d'autant que le scepticisme de Véronique, concernant un point essentiel et éthique des groupes de BPIP qui suivront, a eu un fort impact sur les étudiants créateurs et sur Valentin lui-même qui a semblé profondément choqué par l'idée selon laquelle la règle fondamentale, la confidentialité, pourrait ne pas être respectée par l'un ou l'autre d'entre nous. Bouleversé, Valentin ne put aller plus avant dans son observation et profita de la pause pour s'échapper de son rôle et réintervenir bruyamment dans le groupe pour donner son avis et pour imposer sa perception du sens que nous devions donner au mot 'confidentialité'. Comme il y a des mots qui cachent des phrases, il y a aussi des observations qui oblitèrent des restes enfouis du passé. L'item, «peur des autres au sein d'un groupe» rythmait bien les difficultés de Valentin qui ne souhaita pas davantage entendre parler de cette peur. Il lui fallait communiquer au plus vite, en toute urgence, pour dire, pour ne plus entendre ce qu'il voulait savoir. Mais il nous faut persévérer et donner, cette fois, le dernier rôle de 'tiers' à Joséphine qui eut la lourde charge d'observer et de 35

recueillir les données concernant Annie et Laure. 1.1.3. Recueil de textes choisis

les textes choisis par Véronique,

Souvenirs d'observation

de Joséphine

Joséphine devait observer et commenter par la suite deux séries d'exercices. Le premier concernait en une association libre avec commentaire de trois personnes concernant les textes personnels réalisés au sujet du sens du mot 'bilan', puis du mot 'insertion' et enfin du mot 'attentes quant au séminaire'. En d'autres termes, trois personnes devaient donner leur avis spontané sur les textes libres rédigés par leurs collègues. Le deuxième exercice consista, enfin, à demander à chacun d'écrire et d'associer librement, à tour de rôle, sur son année de classe terminale. Exercice 1 Concernant le thème 'Bilan personnel', Véronique librement deux textes, un théorique, l'autre plus pratique.
« Il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie.»

choisit

S'ensuit

alors un débat théorie - pratique dont Joséphine rend compte in extenso. «Florian: Les éléments des autres textes non choisis ne doivent pas être laissés pour compte. Laure traite du thème 'l'insertion professionnelle' : Laure a choisi ce texte car c'est celui avec lequel elle se trouve le plus en accord. Cependant, elle se présente en parfait désaccord sur la formule «on ne peut pas se changer. » Annie, enfin, traite du thème 'les attentes de ce séminaire'. Annie choisit un texte qui résume les principales attentes exposées par l'ensemble des étudiants.

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Exercice 2 Nous passons ensuite à un nouveau type d'exercice. Les étudiants devront s'exprimer sur une des trois périodes suivantes: leur année de troisième, celle de première ou celle de terminale. L'année de terminale est élue avec 7 voix. Laure prend la parole en premier. En 1989, elle est interne dans un lycée de Bourges. Elle a les cheveux assez longs et est habillée de "jean". C'est curieusement un lycée technique. Elle est en terminale C et elle rencontre des gens intéressants, notamment un jeune homme de la région doté d'une culture phénoménale et qui fera l'objet de grandes conversations. Il y a peu de filles dans le lycée donc il y règne une très bonne ambiance. L'internat est un milieu spécial. Laure est marquée par la petite taille des chambres. L'internat est également un pas dans l'inconnu. Avec qui va-t-elle vivre, travailler? A Bourges, il y a des problèmes avec les jeunes des banlieues. La violence est quotidienne et les règlements de compte assez violents avec des passages à l'acte, dans les familles, et entre les familles. Le petit ami de l'époque de Laure refusait de lui parler vraiment, mais lors du dernier cours, il se livrera, enfin, à une 'vraie' confidence: son père avait été jeté pieds et poings liés dans une rivière. Malgré tout, Laure n'a pas d'angoisse face au Bac car elle a de bons professeurs (ex: Maths). Tous les week-ends, elle rentre chez elle et peut ainsi jouer de la musique (saxo). Elle se rappelle également un professeur de physique alcoolique. Laure a beaucoup d'amis (peu de filles), et notamment Patrice. Leur groupe est très lié par une forte envie de réussite. Elle a deux groupes d'amis distincts: à l'école durant la semaine et ses amis de la musique le week-end. Laure se souvient également des fêtes du jeudi soir. Enfin, Laure choisit d'écouter maintenant Annie et lui donne la parole. Annie revient de deux années passées au Vietnam et retrouve ses amis à Bordeaux. Elle est confrontée à ses premiers échecs scolaires. Elle travaille peu mais c'est une bonne année au niveau familial car son beau-père est resté au Vietnam et Annie est seule avec sa mère. Annie se souvient de sorties entre amis (restaurant et repas entre amis plutôt que boîtes). Elle est mince, à cette époque, 37

et nage beaucoup. Ses amis de Terminale sont toujours ses amis aujourd'hui. Elle doit aller à Paris et vit mal ses échecs. Cela constitue une grosse remise en cause. Annie connaît des problèmes au niveau scolaire et est confrontée au refus des classes préparatoires publiques. Annie choisit pour la remplacer Corentin. Corentin est un jeune homme de la région. En Terminale, il est à Cannes. Il a les cheveux longs et fait partie d'un bon groupe de copains. Il est en Terminale économique dans un petit lycée. Il va y avoir une grosse rupture après la Terminale puisqu'il va effectuer une classe préparatoire à Toulon. Il y découvre l'esprit de compétition. Il est mêlé à des étudiants de BEP, de Sport. A la Toussaint, il se fait couper les cheveux. Le train de Cannes à Toulon le dimanche soir constitue pour lui un souvenir horrible. Il a du ressentiment envers ses parents. Il assiste seulement à la première matinée de cours. Depuis, il redoute l'échec, il n'est pas très attaché à son école supérieure de commerce et a hâte de sortir, de s'en aller, d'en finir rapidement. Corentin choisit Nicole. Nicole se rappelle d'une super année. Elle est interne à Vierzon et se trouve au fond du couloir dans la dernière chambre. Elle est en Terminale B et joue beaucoup au tarot. Les week-ends, elle les passe chez elle et cela constitue pour elle un retour au calme. Elle retrouve alors son chat, sa chambre, sa moquette. Elle a besoin de solitude. Elle choisit ensuite Fabien. Fabien est de retour des Antilles et se retrouve à Mulhouse en Terminale C. Au cours de sa première année de classe préparatoire, il est amoureux et ne fait rien. Au concours, alors que le sujet porte sur le tourisme, il dessine des palmiers. Au cours de sa seconde classe préparatoire, il n'est plus amoureux. Il a globalement pas mal d'amis, il sc...1beaucoup, lit beaucoup et a les cheveux très courts. Fabien choisit Jean. Jean est très loquace. Sa vie est parsemée de balises temporelles. L'année de terminale est une année difficile car il était depuis la classe de Sixième le leader d'un groupe d'amis et l'année de Terminale constitue une sorte de ventre mou. Il ne rencontre pas de personnes surprenantes. Il travaille seulement la littérature et plus du tout les maths car il ne s'entend pas avec ses professeurs. De 38

plus il a beaucoup trop de points d'avance grâce au Bac Français donc il se repose sur ses lauriers. C'est une année de dérive donc la classe préparatoire, c'est la «gifle. » Il est très perfectionniste et a des difficultés au niveau relationnel car il a une aptitude certaine à analyser les gens sans pour autant pouvoir être approché. En Terminale, il a l'impression de ne rien apprendre donc il s'intéresse aux images de synthèse et à la modélisation. Etant très sportif, il côtoie tous les milieux. A partir de la classe de Troisième, il ne ressent plus d'amusement. Il est devenu un 'professionnel' dans tous les domaines. En plus d'être un ami, il est un père pour Philippe. Son activité favorite, c'est le « Bombing» (technique qui consiste à approcher les gens, ouvrir les portes, déposer des bombes de préférence à retardement, refermer les portes et constater les dégâts). Il connaît tout sur tout, il est lassé d'être au monde. Quand il rencontre quelqu'un, il sait déjà comment cela va se terminer. Il est désormais le chef de bande. La classe préparatoire est d'une richesse extrême. Il réussit à retourner la classe contre son professeur d'histoire. Son problème
est le contact avec les personnes de son âge. Fin des exercices et des observations.
»

1.2. L'écoute des souffrances individuelles
1.2.1. Les attentes vis-à-vis du séminaire

La question des attentes vis-à-vis d'un séminaire de cet ordre, si particulier, n'est pas du tout superfétatoire. Recueillir, dans un premier séminaire, les attentes de chacun permit donc de clarifier les enjeux et de mieux déterminer les objectifs et les limites attribués aux différents groupes. En effet, parvenir à mieux cerner ses objectifs propres de carrière semble, sur un plan rationnel et conscient, convenir au plus grand nombre. Il s'agit, pour d'autres, de s'améliorer par rapport à la technique de groupes, de développer leurs capacités à communiquer et à écouter. L'idée principale consiste à accepter le fait de pouvoir mettre de côté le regard subjectif que nous avons les uns vis-à-vis des autres, dans le but de garder l'objectif de ce séminaire en vue. Mais il s'agira également, pour d'autres, d'aider et d'être aidé à bâtir son propre projet 39

professionnel, le projet le plus adéquat possible. Etre jeune en 1993 et accepter de travailler ainsi, de prendre des risques, c'était aussi ne pas tomber dans le piège d'une curiosité malsaine poussant à vouloir connaître, à peu de frais, la vie d'autrui. Si le jeune 'commercial' dit qu'il ou elle hésite à s'engager dans le séminaire, cela relève finalement d'une saine attitude. N'oublions pas que ces séminaires avaient lieu sur le campus lui-même et qu'une crainte d'une telle nature, concernant par exemple la confidentialité et l'éthique, n'était pas non fondée. Réussir à établir un vrai bilan personnel, grâce aux autres, à leurs expériences et leur regard en miroir était une démarche souhaitée. Grâce au BPIP, l'objectif avoué dès les premiers instants était bien celui de la découverte, avec le plus d'honnêteté possible, des types de métiers, des types d'entreprise dans lesquelles les exercer. La question 'seconde' reste alors celle du comment. Comment, en effet, trouver cet emploi idéal et répondre enfin aux exigences et aux désirs des parents, des professeurs? La fin du séminaire est, par exemple, présentée comme une révélation, un fantasme partagé, un but idéal. Il devrait s'agir, selon eux, d'un aboutissement concret et pragmatique: 'avoir une idée assez claire de ce que je vais faire de ma vie professionnelle et aussi la façon d'y parvenir.' En ce qui concerne le bilan personnel, les énoncés sont mitigés, parfois vraiment inquiets, comme celui d'Edouard: «Il va falloir savoir se dévoiler pour mieux se connaître mais aussi se fixer des limites pour ne pas se mettre totalement à nu devant le groupe. » Le travail en profondeur est souhaité, les fuites et les déplacements dénoncés, le groupe 'voyeur' accepté mais il s'agit encore une fois de 'savoir ne pas aller trop loin', de savoir 'être honnête en gardant un minimum de pudeur.' Positionner un bilan personnel dans l'ensemble des bilans d'un groupe est aussi apparu comme l'un des objectifs initiaux, ce qui était, notais-je déjà à l'époque, la marque ou l'expression d'une grande maturité des membres de ce premier groupe fondateur. Essayer de se connaître par introspection mais également en écoutant les autres. En effet, on peut parfois se reconnaître dans les 40

idées ou les paroles d'un autre qui arrive à mieux exprimer ce qu'il ressent. Il n'est pas toujours facile d'exprimer ce que l'on est ou ce que l'on pense, soit parce que les idées sont trop confuses dans nos têtes, soit parce que nous ne trouvons pas toujours le vocabulaire adapté. Ainsi de Jacques: « J'espère que ce séminaire pourra effacer certaines formes de timidité par rapport aux autres et aussi par rapport à soi. J'estime qu'il est très difficile d'être honnête envers soimême et de ne pas se réfugier derrière des stéréotypes de personnages. » Dès la création de ce type de travail en groupe, les séminaires sont vraiment souhaités et mis en perspective comme une expérience fondamentale, humaine, individuelle et collective dans laquelle il est permis de se 'forcer' à prendre du recul sur la formation reçue, sur les stages suivis, sur les cours ingurgités, sur les désirs des parents et des professeurs. C'est l'opportunité pour «mettre à plat» des craintes, des hésitations, pour qu'elles soient complètement évacuées ou plutôt comprises, expliquées afin que tous ces «parasites» ne viennent pas perturber le 'bon' déroulement de la future et 'idéale' insertion professionnelle. Il Y avait, enfin, dans ce premier groupe de dix sept personnes un souhait, un désir de 'psychothérapie', conscientisé et verbalisé par la plupart d'entre eux même s'ils s'en défendaient en première approximation. Corentin était, parmi ce groupe, le plus clair sur son désir de connaissance personnelle, sur ses rêves: « Je voudrais, au final, me connaître encore mieux, à travers notamment le regard et l'écoute des autres. Le séminaire doit me permettre de me connaître aussi à travers ce que je serais capable de donner à l'autre et au groupe. Le séminaire doit être aussi l'occasion de voir s'il y a une réelle adéquation entre ce que je suis, ce que je montre être, ce que je veux être. C'est les rêves que l'on a, c'est de pouvoir faire ce que l'on doit en éprouvant un certain plaisir ou du moins une certaine satisfaction. Pour atteindre cet objectif qui est principalement lié à la vie professionnelle un nombre

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important d'autres facteurs doivent être positifs (famille,
amies, etc.).
»

Les attentes exprimées sont toutes présentées dans les tableaux qui précèdent, le lecteur curieux pourra s'y référer en cas de besoin et remonter à l'information brute, celle exprimée directement sur le terrain par les dix sept étudiants et leur animateur. Signalons toutefois qu'il faut en faire une lecture au moins à deux niveaux, celle d'une part de l'idéal des parents intériorisé et celle d'autre part de leur désir devant lequel ils et elles viennent buter à la recherche de ce qu'ils sont et souhaitent devenir. Leur histoire personnelle est bien sûr avant tout liée à leurs familles qui, ici aussi, sont souvent partagées, scindées et douloureuses. Choisir, c'est renoncer et ainsi, mis devant le choix de choisir, certains et certaines connurent bien des difficultés à la fois dans leurs études mais aussi dans le tout début de leur vie affective et amoureuse. La perturbation des couples parentaux, dont chacun a fait état dans les premières sessions, est très étrangère à toute cause venant de leur ccmportement en tant qu'enfant ou adolescent. De cela aussi, comme de bien d'autres choses encore, malaises physiques, symptômes psychiques, ils en prirent conscience avec satisfaction et étonnement. Souvent ils purent découvrir, avec les autres 'analysants' étudiants, que la perturbation du couple de leurs parents était liée à des enjeux qui ne les concernaient pas. Pour la plupart d'entre eux, la crise de l'adolescence a été classiquement 'douloureuse', violente, car il leur fallut accepter l'idée selon laquelle leurs parents, souvent dans des couples en grande difficulté, présentaient une totale méconnaissance de leur enfant tel qu'il est. Tout, dans leurs paroles comme dans leurs actes, montrait à quel point le quiproquo était complet, l'enfant n'étant dans ce cas qu'imaginaire (Dolto, 1985 ; Leclaire, 1975). L'impact de la relation inconsciente de chacun des parents, à leurs propres parents du même sexe que leur enfant, parasite parfois leur responsabilité parentale.

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1.2.2. L'expérience clinique des neuf groupes L'expérience clinique et professionnelle accumulée, autour de ces neuf séminaires, pendant ces cinq années de 1993 à 1998, nous permet d'avancer l'hypothèse centrale que ce qui domine, dans les discours et les comportements reconnus et pas toujours acceptés, c'est essentiellement la question de la souffrance et du désir évoquée tout au long des histoires de vies personnelles et familiales racontées. L'évocation concrète, lors de cette rencontre particulière en groupe, ramène de toutes façons les étudiants et étudiantes aux souvenirs de leurs souffrances anciennes aussi diverses soient-elles (Anzieu & Martin, 1982; Chasseguet-Smirgel, 1990; Dejours & al. , 1998 ; Djian, 1991 ; Godet, 1997 ; Leclaire, 1975 ; Mannoni, 1973 ; Pagès, 1977 ; Vas se, 1983). Parole et souffrance ont été au fil des séances toujours les deux moments d'un acte de vie, de survie, prenant parfois des expressions corporelles particulières. Dans cet acte de parole, l'étudiant patient se trouve soumis à l'épreuve d'une écoute, la sienne et celles des autres, et d'un désir qui constamment le déloge de l'image qu'il a de lui-même. Cette question est d'importance quand on sait que ces étudiants viennent à peine de quitter une adolescence qui fut, dans tous les cas, traversée par le doute et la violence, les pulsions de mort et les multiples dépressions accompagnées de rapports, souvent complexes, à de multiples produits non politiquement corrects (drogue, alcool). L'évitement de la souffrance passe parfois par des tentatives réelles ou symboliques de suicide. Dans ce dernier registre les attentes exprimées, au moment de la création du séminaire par l'animateur, ne sont pas très éloignées d'une très forte prise de risques et peut-être aussi d'un désir de rupture, de cassure, de suicide ou de développement professionnel. Ecoutons encore d'autres mots de l'époque, ceux de l'animateur lui-même: « Je souhaite m'enrichir grâce à ce séminaire, m'enrichir par le contact avec les autres, leurs histoires qui sont peu ou prou la mienne. Je souhaite comprendre et théoriser 43