Bisexualité et Littérature

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Ce livre tente de répondre à plusieurs questions. Celle, bien entendu, du rôle exact de la bisexualité dans le dispositif freudien. Celle, aussi, de l'efficacité réelle de la reconsidération engagée par la psychanalyse et de ses conséquences sur la littérature. Mais, surtout, plus fondamentalement encore, il s'interroge sur la manière dont pourra désormais se dire une androgynie qui n'est plus de l'ordre de la représentation mais de celui de la pulsion et, pour cela, s'attarde sur les oeuvres, contrastées mais en même temps exemplaires, de deux grands romanciers britanniques de l'entre-deux guerres.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296358928
Nombre de pages : 176
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BISEXUALITÉ

ET LITTÉRATURE

Autour de D. H. Lawrence et Virginia

Woolf

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Dernières parutions
Mallarmé ou la création au bord du gouffre, Anne BOURGAIN-W ATI1AU. Le Transfert, J.P. RESWEBER. Le sacré et le religieux. Expression dans la psychose, sous la direction
de M. LAHARIE.

Les espaces de la folie, Jean-David DEVAUX. Le psychotique: sa quête de sens, Claude BRODEUR. Psychanalyse et cancer, Danièle DESCHAMPS. Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture, Helena
BESSERMAN VIANNA.

L'arrière-scène du rêve, lM. PORRET. Les travaux d'OEdipe, C. DUBARRY, GARNER, . MÉLÈSE,P. RÉFABERT. G. L La légitimation. Approche psychanalytique, sociologique et anthropologique, Louis MOREAUde BELLAING. Une étude psychanalytique de la figure du ravissement dans l'oeuvre de Marguerite Duras. Naissance d'une oeuvre, origine d'un style,
S. FERRIERES-PESTUREAU.

Le style, structure et symptôme, B. STEINER G. MORALÈS(dir.) et Génétique et temporalité, Anne Joos DE TER BEEST. Malaise dans l'organisation: le pouvoir imaginaire, G. LABOUNOUX. L'antimanagement. Psychanalyse de la violence dans l'entreprise, Loïck ROCHE. Un autisme qui se dit...Fantôme mélancolique, Jacqueline LÉGER. Sortir de la croyance, Xavier AUDOUARD. L'espace africain, CLAUDE BRODEUR. @ L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-6363-0

Frédéric Monneyron

,

,

BISEXUALITE ET LITTERATURE

Autour de D. H. Lawrence et Virginia Woolf

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
Dernières parutions
L'arrière-scène du rêve, J.M. PORRET. Les travaux d'OEdipe, C. DUBARRY, GARNER, . MÉLÈSE,P. RÉFABERT. G. L La légitimation. Approche psychanalytique, sociologique et anthropologique, Louis MOREAUde BELLAING. Une étude psychanalytique de lafigure du ravissement dans l'oeuvre de Marguerite Duras. Naissance d'une oeuvre, origine d'un style,
S. FERRIERES-PESTUREAU.

Le style, structure et symptôme, B. STEINER G. MORALÈS(dir.) et Génétique et temporalité, Anne Joos DE TER BEEST. L'antimanagement. Psychanalyse de la violence dans l'entreprise, Loïck ROCHE. Un autisme qui se dit...Fantôme mélancolique, Jacqueline LÉGER. Sortir de la croyance, Xavier AUDOUARD. L'espace africain. Double regard d'un psychanalyste occidental et d'un dramaturge africain, CLAUDE BRODEUR.

Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 1997. Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri EY, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, J. COTARD, M. CAMUSET, J. SEGLAS, 1997. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive, E. KRAEPELIN, 1997. De lafolie à deux à l'hystérie et autres Etats, Charles LASEGUE, 1997. Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY, 1998. Du délire des dénégations, J. COTARD, 1998. De lafolie à deux à l'hystérie à d'autres états, Ch. LASEGUE, 1998. Leçons cliniques sur la démence précoce et ma la psychose maniacodépressive, C. KRAEPLIN, 1998.

Du même auteur L'Androgyne romantique. Du mythe au mythe littéraire, ELLUG, 1994 L'Androgyne décadent. Mythe, figure,fantasmes, ELLUG, 1996 Séduire. L'imaginaire de la séduction de Don Giovanni à Mick Jagger,PlJP,1997 L'Ecriture de la jalousie, ELLUG, 1997 Sous de la direction de (Colloques de Cerisy)
L'Androgyne dans la littérature, Albin-Michel, Misogynies, Deux Temps/ Tierce, 1993 La Jalousie, L'Harmattan, 1996 1990

Traductions
A. Coomaraswamy, Pardès, 1990 La Philosophie chrétienne et orientale de l'art,

E. Wharton, Voyage au Maroc, Editions du Rocher, 1996

Les traductions de D.H. Lawrence sont de M. Rancès et G. Limbour pour Women in Love (Femmes amoureuses, Paris, Gallimard, 1949) et de L. Dile pour The Fox (Le Renard, Paris, Stock, 1961); celles d'Orlando de Virginia Woolf de Ch. Mauron (Stock, 1930), les unes et les autres remaniées à l'occasion par nous. Toutes les autres traductions de l'anglais sont les nôtres. Les pages des œuvres de D. H. Lawrence et de Virginia Woolf faisant l'objet d'une étude suivie ou fréquemment citées seront données, après une première référence en note, dans le texte, sous les sigles suivants: WIL pour Women in love, TF pour The Fox, SOTH pour Study of Thomas Hardy, FOTI pour Fantasia of the Unconscious, CL pour Collected letters of D.H. Lawrence, P pour Prologue; O. pour Orlando, AROOO pour A Room of one's own, AWD pour A Writer's Diary, L pour The Letters of Virginia Woolf. On se reportera enfin pour les ouvrages qui ne sont pas entièrement référencés dans les notes à la bibliographie.

A V ANT -PROPOS

C'est sans doute, par ses titre et sous-titre, comme un essai de psychanalyse littéraire que semble devoir se présenter ce livre. Son ambition est pourtant autre, à la fois plus limitée et plus ample. Il se propose en effet d'étudier le dialogue qui, au début du xxe siècle, s'instaure à propos de la bisexualité entre la psychanalyse et la scène littéraire, et, ce faisant, de mesurer, certes, l'impact de la première sur la seconde mais aussi, en retour, de manifester l'intérêt que peuvent avoir les représentations romanesques dans une élaboration conceptuelle. A cet égard, il peut se suffire à lui-même et se lire tout autant comme une approche de l'histoire culturelle d'une époque déterminée que comme une approche littéraire. Mais c'est également dans le prolongement des recherches entreprises dans deux précédents ouvrages qu'il nous importe de l'inscrire.

Bisexualité et littérature

Dans L'Androgyne romantique1, «la synthèse des leçons mythémiques »2 tirées d'un vaste ensemble de textes mythologiques, philosophiques et ésotériques nous avait permis d'identifier la structure ternaire autour de laquelle s'articule le mythe de l'androgyne: à l'androgynie initiale, symbole de l'unité originelle du monde, succède, alors que l'Homme pénètre dans le devenir, la bipolarité sexuelle que l'homme et la femme aspireront désormais à réduire pour reconquérir cet état unitaire privilégié, et les deux niveaux ontologiques SU]lesquels repose cette structure: celui du monde a-temporel et a-historique des essences et celui du monde temporel et historique de l'existence humaine. Puis, après avoir étudié les différents facteurs constituant ce que Gilbert Durand appelle son bassin de réception3 à l'aube du XIxe siècle: la pensée ésotérique, l'esthétique néo-classique ou l'observation médicale, nous avions observé l'inscription littéraire de ce mythe à l'époque romantique dans la Séraphîta d'Honoré de Balzac et la Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier qui en retrouvent d'une manière originale et contrastée - l'un sur le mode spiritualiste, l'autre sur le mode idéaliste - la structure et en renouvellent le sens symbolique et la portée philosophique. C'est la dégradation de ce mythe qui a constitué le sujet du second volume L'Androgyne décadent4. Si, en effet, dans les littératures française et anglaise de la fin du XIxe siècle, l'androgyne
1. F. Monneyron, L'Androgyne romantique. Du mythe au mythe littéraire, Grenoble, ELLUG, 1994. 2. G. Durand, Figures mythiques et visages de l'œuvre, Paris, Berg International, 1979, p. 316. 3. Cf. G. Durand, Beaux Arts et archétypes, Paris, PUF, 1989 4. F. Monneyron, L'Androgyne décadent. Mythe, figure, fantasmes, Grenoble, ELLUG, 1996.

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Avant-propos

est omniprésent, jusqu'à constituer ce que Mario Praz considérait comme une des obsessions majeures de la Décadence5, il ne représente plus à proprement parler la réunion des deux sexes en une figure du rêve et de l'idée mais se présente, actualisé dans la réalité de l'époque, sous la forme d'un jeune homme efféminé et accessoirement, en tout cas négativement, sous celle de la femme masculine. Cette perte de transcendance, qui définit un épuisement des possibilités narratives et, partant, une dégradation totale puisque c'est tout le scénario mythique qui est touché, préside en même temps à l'émergence d'une figure qui apparaît comme le lieu d'un investissement fantasmatique où se livrent quelques-unes des principales angoisses d'une société quant aux relations entre les sexes. Si la quête du féminin qui se lit dans la fascination des formes androgynes finit par déboucher sur l'exclusion la plus virulente de la femme, les représentations que décline cette exclusion, de la dissymétrie fondamentale entre les sexes à l'angoisse de castration en passant par la femme phallique et la maman et la putain, ne sont pas sans constituer en outre un matériau qui, à l'évidence, annonce celui de la psychanalyse. Pré-freudienne à bien des égards, la littérature décadente qui exprime à travers la figure de l'androgyne les manifestations les plus diverses de la pulsion sexuelle et, au premier chef, le désir homosexuel, n'est pas en particulier sans ouvrir sur l'inconscient et l'hypothèse de la fundamentale Bisexualitiit. Certains auteurs de la fin du siècle ne sont d'ailleurs pas sans balbutier cette bisexualité psychique que Freud, dans les dernières années du siècle, admet au rang des concepts fondamentaux de la psychanalyse et qui lui sert,
5. M. Praz, La Chair, la mort, le diable. Le romantisme noir, Paris, Denoël, 1977.

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Bisexualité et littérature

dans un premier temps, à expliquer l'inversion sexuelle, avant d'être tenté de la considérer comme une armature fondamentale du psychisme humain. Sans doute Freud repoussera-t-il par la suite cette hypothèse au profit de l'Oedipe et de la castration mais il reste que la psychanalyse contribuera décisivement à l'intériorisation psychologique de l'androgyne. Et, dès lors, dans l'imaginaire littéraire comme dans l'imaginaire social du XXe siècle, une androgynie donnée dans l'ordre de l'anatomie cèdera le plus souvent la place à une androgynie qui se tient dans celui de la sexualité. C'est cette nouvelle métamorphose du mythe de l'androgyne qui constitue le sujet par excellence de ce livre. Son enjeu est d'importance et elle soulève plusieurs questions. Celles, bien entendu, du rôle exact de la bisexualité dans le dispositif freudien. Celles, aussi, de l'efficace réelle de la reconsidération engagée par la psychanalyse et de ses conséquences sur la littérature. Mais, surtout, elle pose la question, plus fondamentale encore, de savoir comment pourra désormais se dire une androgynie qui n'est plus de l'ordre de la représentation mais de celui de la pulsion. A l'évidence très indirectement. Dans le pathos plutôt que dans l'anecdote d'un récit, ce qui sans doute impliquera aussi des formes littéraires particulières. C'est en une suite de trois chapitres à même de répondre à ces interrogations que s'organise dès lors ce travail. L'un, introductif, cherche à décrire les modalité~ du passage d'une androgynie figurative à une bisexualité psychique et la perspective, idéologique et imaginaire, dans laquelle celle-ci peut s'inscrire. Les suivants étudient les deux manières, constratées mais en même temps exemplaires, dont elle s'écrit dans la littérature britannique de l' entredeux guerres.

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CHAPITRE

I

DE L'ANDROGYNIE

A LA BISEXUALITÉ

1. MYTHE ET PSYCHANALYSE

Au tournant du siècle, la déconstruction mythique qu'amorce la littérature décadente, en vidant l'androgyne d'une transcendance originelle que maintenait encore le romantisme et en le scindant en ces deux figures concurrentes du dandy-esthète efféminé et de la femme fatale garçonnière, est confirmée par l'avènement de la psychanalyse. La dissymétrie fondamentale, fondée sur les complexes de castration et d'Œdipe, sur laquelle

Bisexualité

et littérature

elle repose, celle qui s'institue entre la sexualité de l'homme et celle de la femme, laisse peu de place à la thèse de l'androgyne. De fait, dans Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Freud donne comme essentiellement masculine la pulsion sexuelle, dont la meilleure interprétation lui semble pourtant se trouver chez Platon, «dans la légende pleine de poésie selon laquelle l'être humain fut divisé en deux moitiés - l'homme et la femme - qui

tendent depuis à s'unir par l'amour »1.
Considérant les organes sexuels de l'homme et de la femme, Freud estime que la sexualité féminine est avant tout clitoridienne et que le vagin n'intervient pas pendant de nombreuses années. «Tout ce que mon expérience a pu m'apprendre sur la masturbation des petites filles m'a démontré l'importance du clitoris à l'exclusion des autres parties génitales externes, dont le rôle décisif dans la vie sexuelle n'apparaîtra que plus tard »2. Or il considère le clitoris comme un membre viril en miniature, ce qui lui permet d'écrire que «si on prend en considération les manifestations auto-érotiques et masturbatoires, on peut émettre la thèse que la sexualité des petites filles a un caractère foncièrement mâle. Bien plus, en attachant aux conceptions de mâle et femelle des notions plus précises, on peut affirmer que la libido est, de façon constante et régulière, d'essence mâle, qu'elle apparaisse chez l'homme ou chez la femme, et abstraction faite de son objet, homme ou femme »3. Le mécanisme de l'Œdipe, pierre de touche du système, et le
1. S. Freud, Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905), p. 18. 2. Trois Essais, p. 129. Cf. aussi un texte plus tardif: « Sur la sexualité féminine» in La Vie sexuelle (1931). 3. Ibid. 12

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à la bisexualité

complexe de castration, défini plus tard, s'inscrivent dans le cadre de cette interprétation dont ils n'apparaissent que comme une autre formulation. Le premier, reposant sur la relation du petit garçon à la mère, ne fait qu'aligner - et on sait avec quelles difficultés - l'évolution de la petite fille sur elle. Quant au second, par la primauté qu'il accorde au pénis, il donne la sexualité masculine comme référence valant aussi, à quelques modifications près, pour la sexualité féminine. Une telle conception moniste évacue l'androgyne fondé sur une dualité, dualité que, à la fin du XIXe siècle, les auteurs décadents, tout en la réduisant, respectaient malgré tout encore, car si la figure s'incarnait alors essentiellement dans le masculin, elle n'était pas sans impliquer le féminin. De plus, Freud identifie d'une manière toute traditionnelle le masculin et le féminin à l'actif et au passif: «ce ne sont pas encore masculin etféminin qui s'opposent, mais les deux termes antagonistes: actif et passif »4. Plus tard, en 1932, dans une conférence sur « la féminité» il justifiera cette analogie hâtive en s~appuyant sur la biologie: «En général, vous employez le mot "viril" dans le sens de "actif" et le mot "féminin" dans le sens de "passif", non sans raison d'ailleurs. La cellule sexuelle mâle est active, mobile, elle va au devant de la cellule féminine, l'ovule immobile et passif »5, et cela, bien qu'il remarque ailleurs que « pour distinguer, du point de vue psychique, ce qui est mâle de ce qui est féminin, nous nous servons d'une équivalence évidemment insatisfaisante, empirique et conventionnelle. Nous appelons mâle
4. Ibid., p. 96 5. S. Freud, « La féminité» in Nouvelles Conférences sur la psychanalyse (1932), p. 150. 13

Bisexualité

et littérature

tout ce qui est fort et actif, féminin tout ce qui est faible et passif »6. L'édifice de la psychanalyse rompt, on le voit, la symétrie du masculin et du féminin et il ne semble guère, par conséquent, que la bisexualité puisse y trouver sa place. Il reste que, non seulement elle n'est pas totalement exclue de la doctrine freudienne mais qu'elle semble même avoir quelque peu fasciné Freud. Christian David a d'ailleurs pu montrer d'une manière particulièrement convaincante que l'idée de bisexualité épouse l'itinéraire freudien 7. Freud s'est intéressé tout d'abord à la bisexualité pour expliquer l'inversion. Si, dans Trois Essais sur la théorie de la sexualité, il convoque le récit d'Aristophane - qu'il ne nomme d'ailleurs pas -, c'est pour servir d'introduction, comme le rappelle Monique Schneider, «non à la rencontre entre l'homme et la femme mais à l'homosexualité »8, puisque, après la

description de ce qui est pour lui « la meilleure interprétation de la
notion populaire de pulsion sexuelle », il écrit: «C'est pourquoi l'on est fort étonné d'apprendre qu'il y a des hommes pour qui l'objet sexuel n'est pas la femme, mais l'homme, et que de même il y a des femmes pour qui la femme représente l'objet sexuel »9 avant de se concentrer sur l'homosexualité masculine dont il ne
6. S. Freud, Abrégé de psychanalyse (1938), p. 60. 7. Ch. David, «La bisexualité psychique» in Revue française de psychanalyse. Cf. aussi du même auteur, l'ouvrage La Bisexualité psychique. 8. M. Schneider, « L'Androgyne, un mythe critique? » in F. Monneyron, L'Androgyne dans la littérature, Paris, Albin-Michel, 1990, p. 115. 9. S. Freud, Trois Essais, p. 18. 14

De l' androgynie

à la bisexualité

manque pas de faire un sujet d'étude honorable en rappelant ses lettres de noblesse: « Il ne faut pas oublier que l'inversion fut une pratique fréquente, on pourrait presque dire une institution importante dans les peuples de l'Antiquité, à la période la plus élevée de leur civilisation »10. A cet égard, sa démarche n'a rien de vraiment originale et il en est, au demeurant, parfaitement conscient. Il cite dans la première édition des Trois Essais de nombreux auteurs qui ont utilisé l'idée de la bisexualité pour expliquer l'inversion: Lydston, Kiernan, Chevalier, Taruffi, Halban, Gley, Krafft-Ebing, Arduin, Hirschfeld et Hermann11 tandis que Wilhem Fliess auquel il a repris cette idée12 mais a refusé celle, qui lui est associée, de bilatéralité13 fait remonter, quant à lui, l'hypothèse de la bisexualité, à 1846 avec Berthold14,
10. Ibid., p. 22. 11. Cf. Trois Essais, p. 25 pour les trois premiers et dans les notes des p. 166-167 pour les suivants. 12. D. Anzieu signale que c'est à Nuremberg, à Pâques 1897, que Fliess

aurait parlé à Freud pour la première fois de la bisexualité (<<La bisexualité
dans l'auto-analyse de Freud» in Bisexualité et différence des sexes, p. 180). 13. Dans une lettre du 4 janvier 1898, Freud écrit en effet à son ami: «J'ai

adopté d'emblée ta conception de la bisexualité (oo.) Je ne m'élève, je crois,
que contre ton identification de la bisexualité à la bilatéralité. Pendant la seconde après-midi passée à Breslau, je ne me sentais pas tout à fait en forme (...) sans quoi j'aurais sans doute exprimé les doutes qui m'assaillaient ou plutôt repris en t'entendant dire que chacune des deux moitiés contenait probablement les deux sortes d'organes sexuels. Que devient donc la féminité dans la moitié gauche de l'homme si cette dernière contient un testicule (ainsi que les organes sexuels moins virils correspondants), tout à fait comme la partie droite elle-même? Ton postulat suivant lequel, pour obtenir quelque résultat, le masculin et le féminin doivent se réunir se trouve déjà réalisé dans une seule moitié» (cité par M. Schneider, in op.cit., p. 119120). 14. Cf. P. Fédida, « D'une essentielle dissymétrie dans la psychanalyse» in Bisexualité et différence des sexes, p. 162. 15

Bisexualité

et littérature

Dans les Trois Essais Freud observe que « la science nous fait connaître des cas où tous les caractères sexuels ont disparu, où, par conséquent, la détermination sexuelle devient malaisée, et cela tout d'abord du point de vue anatomique. Chez ces individus, les organes génitaux sont à la fois mâle et femelle (hermaphrodisme). Dans quelques cas exceptionnels, les organes génitaux des deux sexes coexistent l'un à côté de l'autre (véritable hermaphrodisme) ; le plus souvent, on constate une atrophie de l'un et de l'autre. Les anomalies sont intéressantes en ce qu'elles jettent une lumière innatendue sur l'anatomie normale. un certain degré d' hermaphrodisme anatomique est normal. Chez tout individu soit mâle, soit femelle, on trouve des vestiges de l'organe génital du sexe opposé. Ils existent soit à l'état rudimentaire et sont privés de toute fonction, ou bien se sont adaptés à une fonction différente. La notion qui découle de ces faits connus depuis longtemps déjà est celle d'un organisme bisexuel à l'origine, et qui, au cours de l'évolution, s'oriente vers la mono sexualité, tout en conservant quelques restes atrophiés du sexe contraire» 15. Loin d'être sans lendemain, cette hypothèse d'un organisme bisexuel à l'origine manifeste une certaine permanence dans l'oeuvre freudienne. Dans un texte comme «Au-delà du principe du plaisir », on en trouve une nouvelle version puisque, à l'occasion d'un développement sur la scissiparité des êtres monocellulaires, sur la parthénogénèse chez les animaux non vertébrés, Freud est amené à avancer que «la sexualité et les différences sexuelles n'existent certainement pas à l'origine de la vie »16.
I5.Trois Essais, p. 25-26. 16. S. Freud, Essais de psychanalyse, p. 52. 16

De l'androgynie

à la bisexualité

Ces observations d'ordre biologique et physiologique ne sont pas, en outre, sans conséquences. Si, habituellement, Freud est très attentif à séparer le plan psychique du plan somatique, à partir d'elles il infère une analogie psychiquel? : «On peut transporter cette conception dans le domaine psychique et comprendre l'inversion dans ses variantes, comme l'expression d'un hermaphrodisme psychique »18. Sans doute faut-il toutefois comprendre cette transposition ainsi: «Par la bisexualité biologique ou constitutionnelle, Freud entendait la coexistence d'éléments ou de dispositions mâles et femelles chez un même individu, liée à des vestiges embryonnaires et à la synergie d'hormones androgènes et oestrogènes. Par bisexualité psychique qu'il appelle aussi hermaphrodisme psychique, il désignait la coexistence chez un même humain de disposition. et de traits masculins et féminins influant sur le choix d'objet aussi bien que sur toute la personnalité quoiqu'il eût reconnu la relative dépendance de ces relations entre elles comme par rapport aux caractères sexuels somatiques »19. Quoi qu'il en soit, cette idée d'hermaphrodisme psychique ou de bisexualité psychique en tant qu'armature fondamentale du psychisme humain, qui est l'originalité de Freud, lui sert dès lors à éclairer l'inversion. La bisexualité psychique permet de comprendre que souvent « l'objet sexuel des invertis est l'opposé de l'objet normal »20 , que l'inverti se sentant femme recherche l'homme, même s'il estime que «c'est loin de constituer un
17. Cf. sur ce point Ch. David, art. cit. 18. Trois essais, p. 26. 19. C. David, art. cit., p. 723 20. Ibid., p. 29. 17

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