Blessures

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Connu et aimé du grand public pour avoir longtemps présenté le journal de 20 heures, Paul Amar ne s’était jamais confié. Pour la première fois, il raconte ici son enfance en Algérie, son adolescence à Lyon, et ses premiers pas dans le journalisme comme correspondant de guerre.
Éditorialiste politique écouté, célèbre animateur des soirées électorales et des grands débats de société, confident des artistes et des écrivains, Paul Amar aime donner la parole aux autres. Mais aujourd’hui, avec une sensibilité extrême, il dit sans détour son mal-être et son indignation face à la montée du racisme et de l’antisémitisme. Lui qui se définit comme un Français républicain, laïc et humaniste souffre d’être désigné ainsi que d’autres comme juif et s’interroge sur la vie politique française.
Mêlant souvenirs et réflexions, on découvre, au fil des pages, un homme indigné, profondément blessé et inquiet pour l’avenir de son pays et de ses valeurs.
Un témoignage saisissant.
Publié le : jeudi 28 août 2014
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EAN13 : 9791021006607
Nombre de pages : 288
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À mes enfants

LES GANTS DE BOXE


Printemps 1994… Je n’avais jamais vu, de mémoire de 20 heures autant de photographes sur le plateau. Face à face, deux hommes qui défraient sans cesse la chronique, pour des raisons différentes : Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie. Ils ont répondu sans hésitation à l’invitation de Jean-Pierre Elkabbach, président de France Télévisions. Jean-Marie Le Pen, souriant, comme à son habitude. Bernard Tapie, plus tendu. Les deux hommes, qui ne se parlent pas, se prêtent à la séance photos. Elle me semble interminable et ajoute au sentiment étrange que j’éprouve. J’ai honte d’animer ce débat imposé par Jean-Pierre Elkabbach. L’enseignement que j’ai reçu de deux anciens résistants, Claire Richet et Philippe Viannay, au Centre de formation des journalistes, l’exigence morale héritée des lectures de Camus, la sévérité dont j’ai fait preuve à l’égard de certains médias si complaisants avec l’extrême droite, la ligne de conduite que je m’étais moi-même fixée… tout cela est tout à coup réduit à néant. J’allais être associé, pour l’éternité, à ce tableau guignolesque, à ce débat populiste qui tenait davantage de l’empoignade, du match de catch que de l’échange intellectuel.

J’avais pourtant refusé ce débat, et démissionné, en réaction à ce diktat. Démission acceptée par Jean-Pierre Elkabbach qui l’attendait depuis son arrivée à France Télévisions, six mois auparavant, et qui s’employait à l’obtenir.

La Société des journalistes, informée, avait aussitôt convoqué une assemblée générale, le matin même du débat. Réunion solennelle et grave. Mes confrères désapprouvent, dans une écrasante majorité, ce débat. Ils ne le trouvent pas digne de France 2. Ils comprennent mon refus, ils sont eux-mêmes choqués par les méthodes de Jean-Pierre Elkabbach, mais ils me demandent de revenir sur ma décision : « Nous avons besoin de toi, me disent-ils, pour l’élection présidentielle de 1995. Jean-Pierre Elkabbach n’a pas changé. »

Et c’est vrai qu’il n’avait pas changé.

Quelle différence avec Hervé Bourges qui n’avait pas exercé la moindre pression en deux ans ! Il m’avait même soutenu après une interview plutôt musclée de Pierre Bérégovoy, Premier ministre qui s’en était plaint et avait privé France Télévisions d’une aide financière indispensable.

Quelle différence avec Pierre Desgraupe, qui avait été solidaire de son équipe après l’interview ratée de François Mitterrand à Latche : panne de son et d’image.

Quelle différence avec Philippe Guilhaume et Dominique Alduy qui m’avaient confié sur France 3 les rênes du 19/20 !

Tous ces responsables avaient compris, avant même la révolution du net, le besoin de transparence dans la fabrication et la diffusion de l’information. Ils avaient réussi à couper le cordon avec le pouvoir dès leur entrée en fonction. Au risque parfois de l’irriter.

Jean-Pierre Elkabbach ! Non !

Je l’avais pressenti à son arrivée à France Télévisions. Et j’en ai eu confirmation un soir à minuit, dans un grand hôtel parisien. Hôtel de la Tremoille, 8e arrondissement, là où les fortunes se font et se défont. Triangle d’or, dit-on. « Triangle des Bermudes » plutôt, annonciateur de mauvaises nouvelles pour moi !

Pourquoi à minuit ? Pourquoi à l’hôtel ? C’est la question que je me pose quand il m’appelle et me demande de le rejoindre. Je lui propose de le retrouver le lendemain dans son bureau. Refus. Il y a urgence. Diable ! Qu’a-t-il à me dire de si important ? Pourquoi choisit-il cette heure et ce lieu si insolites ? Parce qu’il entend me signifier l’étendue de son pouvoir, parce qu’il éprouve sans doute une jouissance à convoquer ses collaborateurs à n’importe quelle heure, sur un territoire choisi par lui, aussi étrange soit-il. Ses collaborateurs au grand complet ! Sont en effet présents à mon arrivée ses hommes de confiance du moment, Louis Bériot et Carlo Freccero. Ils se trouvent tous trois dans la salle à manger de l’hôtel – où les couverts du petit-déjeuner du lendemain sont déjà dressés ! Le concierge, qui me conduit dans la pièce, ferme ensuite la porte à la demande de Jean-Pierre Elkabbach. À clef ! Je préfère sourire, intérieurement. Vaudeville ou mauvais polar ?

Carlo Freccero, directeur des programmes, parle le premier. Il loue le succès du 20 heures, mais Jean-Pierre Elkabbach l’interrompt. « Il faut savoir changer. » Que me propose-t-il ? De rejoindre sur France 3… Christine Ockrent qui dirige alors la rédaction ! Je refuse et lui suggère de me retirer la présentation du journal – il en a la prérogative – et d’en expliquer les raisons à la rédaction. Il comprend que je ne démissionnerai pas et met fin à l’entretien.

Commence une nouvelle épreuve – après l’épisode Ockrent. Pas de désert à traverser, un champ de mines plutôt. L’ORTF… ressuscité ! Directives quotidiennes relayées par les « hommes » d’Elkabbach, Jean-Luc Mano, Arlette Chabot et… Patrick Clément qui agit, lui, dans l’ombre, au siège de la présidence de France Télévisions, avenue d’Iéna. Les difficultés du ministre Alain Carignon, soupçonné de corruption, évoquées par toute la presse ? Ordre est donné de ne pas en parler au 20 heures. Ordre non suivi. Convocation aussitôt avenue d’Iéna, deux heures avant le journal, et menaces à peine voilées de Patrick Clément : « Désormais, tu devras obéir ! » La présence de deux ministres côte à côte, dans un même journal ? Une première dans l’histoire de la télévision – et sans doute une dernière ! Je l’apprends, comme toute la rédaction, par l’Agence France-Presse : Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur et Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé « invités » au 20 heures de France 2. Pourquoi ? Pour sceller en direct un accord entre le président du conseil général des Hauts-de-Seine (autre fonction de Charles Pasqua) et le ministre de la Santé. Je crois d’abord à une blague. Les collaborateurs des deux ministres à qui je téléphone sont eux-mêmes embarrassés. « C’est ridicule, on le sait, me disent-ils. Mais Matignon l’exige. » Je propose à Jean-Luc Mano et Arlette Chabot d’expliquer aux services d’Édouard Balladur, Premier ministre, que cet accord intéressera au mieux les Hauts-de-Seine. Proposition rejetée. Si bien que les deux ministres se retrouvent sur le plateau du 20 heures, l’un, plutôt gêné, Philippe Douste-Blazy, l’autre, hilare. Charles Pasqua sifflote en entrant dans le studio : « Amar, le peuple aura ta peau ! »

Ma peau… Ce n’est pas le peuple qui l’a eue. Mais un homme qui, ne parvenant pas à me faire craquer avec ses oukases, croit avoir trouvé l’arme ultime : l’extrême droite.

Voilà le contexte dans lequel Jean-Pierre Elkabbach m’impose ce fameux débat Le Pen – Tapie, auquel je tente, en vain, d’échapper. En affirmant d’abord qu’il s’agit d’une mauvaise idée, d’un remake. Patrick Poivre d’Arvor avait déjà arbitré – et bien arbitré – le premier duel. En proposant ensuite de le confier à Bruno Masure, volontaire, qui n’a, lui, aucun état d’âme. Refus. « Non, ce sera toi. » En exprimant enfin mes scrupules, mes réticences. « Je n’ai rien à faire de tes scrupules de… Juif ! » Voilà comment Jean-Pierre Elkabbach, né à Oran, en Algérie, réagit à mes propres doutes. Je rétorque tout aussi brutalement que ma « résistance » n’est pas celle d’un Juif, mais d’un citoyen, d’un démocrate, d’un républicain. Il ne veut rien entendre.

Il est temps pour moi de partir. Mais la pression – amicale – de la rédaction, toutes sensibilités confondues, est si forte, le matin du débat, que je change d’avis. Mes jeunes confrères et consœurs, choqués par des pratiques qu’ils n’avaient jamais connues, me veulent à leurs côtés, dans la perspective de l’élection présidentielle. Je suis moi-même partagé entre deux sentiments : la culpabilité si je les délaisse et la honte si j’accepte malgré tout d’animer ce débat. Je choisis de rester.

Quitte à me prêter à cette mascarade, autant la préparer, professionnellement, tenter de percer les intentions des deux protagonistes, pour protéger la rédaction de toute dérive, de tout dérapage. Autant connaître aussi les raisons d’une telle obstination chez Jean-Pierre Elkabbach. Je ne suis pas déçu. Un contact digne de confiance m’informe sur l’origine de ce débat. L’idée a été soufflée par Matignon, dans un but précis : aider Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie, en difficulté dans la campagne des élections européennes. Difficultés de nature différente. Les écarts de langage et de pensée de Jean-Marie Le Pen sur la Shoah, sur l’occupation allemande qu’il ne trouve pas si « inhumaine », le rendent encore moins fréquentable. Quant à Bernard Tapie, son passage de la chronique politique à la chronique judiciaire met à mal son charisme et sa popularité.

D’UN 20 HEURES À L’AUTRE


Automne 1995… Paris, Porte Maillot. 20 heures. Entretien avec Charlotte Gainsbourg. Elle avait longtemps hésité avant d’accepter mon invitation. Elle avait même failli annuler la veille. La peur. Elle n’en avait pas dormi. L’idée de parler d’elle, de sa vie, de ses parents, l’effrayait. La perspective de se confier pendant une heure la terrorisait. Ce n’était pas un caprice de star, je le savais. Elle était si timide. Elle l’est toujours…

Ce qu’elle ne savait pas, c’est que j’éprouvais les mêmes craintes, pour d’autres raisons. Je n’avais jamais imaginé m’entretenir, une heure durant, avec des artistes. Mon enfance (la guerre d’Algérie), mes études, mes premiers pas dans le journalisme (la guerre du Cambodge), les soirées électorales (si peu culturelles), rien ne m’avait pas préparé à ce type d’interviews. Et j’ai été surpris quand, sur les conseils de Pascal Josèphe, Cyrille du Peloux, le président de Paris Première me propose… un nouveau 20 heures, en direct et quotidien, sur sa chaîne. Une chaîne confidentielle à l’époque, mais pionnière. Cyrille du Peloux avait saisi l’importance de la révolution technologique dans le monde de la télévision, et voulait imprimer sa marque. Pari osé, autant pour lui que pour moi. Le lieu choisi pour cette émission, baptisée 20 heures Paris Première, ajoutait à l’audace. Une bulle de verre, posée à même l’asphalte, porte Maillot, aux pieds du Palais des Congrès. Minuscule igloo face à l’imposant édifice et un plateau télé, ouvert à tous les vents. Une première dans l’histoire de la télévision française. Les passants intrigués s’attardaient, le nez collé aux baies vitrées, pour nous regarder et nous écouter. Nous avions, avec le producteur Christian Gerin, sonorisé l’extérieur. Exhibition gênante pour nous au début, puis très vite, nous nous y sommes habitués, et nous étions même fiers de montrer à ces téléspectateurs de rue les coulisses d’une émission télévisée en direct. Nous revendiquions cette proximité. Qu’avions-nous à cacher ? Rien. Cette liberté offerte par Paris Première m’a procuré un bonheur inouï. Bonheur partagé. Artistes, auteurs, créateurs se succédaient dans ce kiosque-télé pour se confier, et prendre le temps d’échanger, en toute confiance. Je l’avoue, j’avais quelque pudeur au début à entrer dans leur vie intime. À être trop intrusif. Mais la création et la vie personnelle, somme d’épreuves, de blessures, d’échecs sont si étroitement mêlées que je m’y suis résolu. Je prenais d’infinies précautions, en laissant à l’invité le choix de se livrer ou pas. En l’autorisant aussi au silence s’il éprouvait quelque peine à évoquer un souvenir. Ainsi Charlotte Gainsbourg s’est tue tout à coup à huit minutes de la fin de l’émission et nous étions en direct. Elle ne pouvait plus parler, ne voulait même plus entendre le son de sa voix. J’étais affolé à l’idée de devoir rendre l’antenne, mais je me suis bien gardé de le montrer. Surtout ne pas la brusquer, ne pas réagir de façon agressive et vulgaire. J’ai préféré respecter son silence, attendre qu’elle se détende et puisse de nouveau parler. J’ai découvert à cette occasion la fragilité des artistes, leur sensibilité extrême. Elle les incite à fuir le monde réel qui les rattrape et les entraîne, implacable, dans une spirale douloureuse, tragique parfois. Je me souviens d’un Philippe Léotard indigné par la sottise des hommes, rugissant comme un lion, mais terrassé par ses propres démons. Je me souviens d’une Marie Laforêt, révélant en larmes un secret d’enfance. Violée. D’un Francis Huster accablé par le cynisme de ses pairs un soir d’avant-première et l’échec d’une pièce de théâtre qu’il avait portée, montée et jouée, seul, sur scène. D’une Marie Trintignant, si réticente au début – elle n’aimait pas la télé, elle s’en méfiait – et si radieuse à l’issue de l’entretien. « Cette » télé l’avait aidée, le temps d’une rencontre, à se confier, à dire sa souffrance, sa solitude, sa relation complexe avec les hommes. Ses parents remarquables m’ont ému au lendemain du drame à Vilnius. « S’il vous plaît, m’ont dit Jean-Louis et Nadine Trintignant. Repassez l’émission. Elle était rentrée si heureuse. Nous ne l’avions jamais vue ainsi. Elle sera toujours vivante. »

Je me souviens d’un CharlElie inspiré, dans sa musique, comme dans sa peinture, d’un Bashung tourmenté et solitaire, d’un Lavilliers révolté et généreux, d’un Christophe, rêveur et toujours ado, d’une Mylène Farmer étrange et si cultivée, d’une Sandrine Bonnaire si proche de sa sœur handicapée.

J’aurais voulu me souvenir aussi de Barbara. Mon grand regret. J’aurais tant aimé l’accueillir, l’écouter. Lui dire mon amour pour elle. J’ose ce terme. Elle le savait. Mais elle avait choisi le silence, l’enfermement. Pas de lumière naturelle, volets fermés, porte verrouillée… Hors le monde, hors la vie, hors les hommes qu’elle avait si bien chantés. Et conquis par ses mots, sa voix, son timbre de voix, ses murmures…

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