Bordeaux Ravensbrück Leipzig Bordeaux

De
Publié par

Vivre, Survivre, Revivre, une présentation originale de trois destins. Trois bordelaises qui ne se connaissent pas vont s'engager, chacune dans une organisation résistante différente. On va suivre leurs cheminements de soldats de l'ombre. Elles seront arrêtées, séparément, et emprisonnées au fort du Hâ. Malgré les interrogatoires, parfois renforcés, aucune des trois ne parlera , elles vont faire connaissance dans le wagon qui les emportera vers des camps de concentration en Allemagne … Ravensbrück … Leipzig … La merveilleuse amitié née entre elles les aidera à survivre … et à retrouver Bordeaux en 1945, très changées mais vivantes.
Publié le : vendredi 17 juin 2011
Lecture(s) : 320
EAN13 : 9782748162868
Nombre de pages : 401
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat



2

Bordeaux Ravensbrück
Leipzig Bordeaux

4 Erreur ! Source du renvoi introuvable.

Rémi Thomas
Bordeaux Ravensbrück
Leipzig Bordeaux
Souvenirs de Résistance et de Déportation de
Francine Bonnet-Caillou, Françoise Babillot
et Marguerite Ourgaud-Merlas




DOCUMENT










Le Manuscrit
www.manuscrit.com
5














© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6287-0 (fichier numérique)
EAN :9782748162875 (fic
ISBN : 2-7481-6286-2 (livre imprimé)
EAN : 9782748162868 (livre imprimé)
6

8 RÉMI THOMAS






Le hasard m’avait permis de connaître Françoise
Babillot en 1978. Alors âgée de 72 ans elle avait une
énergie que bien des personnes plus jeunes auraient pu
lui envier. J’appris qu’elle était agrégée d’espagnol,
ancienne élève de l’École Normale Supérieure et qu’elle
avait longtemps enseigné l’espagnol à Bordeaux. Deux
ans plus tard, un autre hasard me fit découvrir qu’elle
avait été résistante et déportée.
En 1987-1988, Françoise Babillot me fit connaître
quelques unes de ses camarades de combat, je
commençai alors à comprendre ce qui réunissait celles
qui tous les jeudis venaient déjeuner chez elle. Des
années après, des décennies après, elle avait conservé
des liens solides avec ses compagnes de déportation,
celles à propos de qui elle m’expliquera plus tard :
« On peut dire que nous nous sommes sauvées
toutes ensembles ».
Les conversations enregistrées avec Françoise
Babillot, Francine Bonnet-Caillou et Marguerite
Ourgaud-Merlas sont la raison d’être du présent
document.
Nous allons d’abord entendre le témoignage de
Francine Bonnet. Fuyant Bruxelles, elle et sa famille
sont arrivées à Bordeaux en juin 1940. Francine Bonnet
est alors une lycéenne âgée de 16 ans. Elle ne supporte
pas la défaite ; en 1942 elle infiltre l’Intendance de
Police de Bordeaux afin de renseigner la Résistance. Sa
mère, Eugénie Bonnet (52 ans en 1940) et son frère,
9 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Jacques Bonnet (19 ans en 1940) se battent eux aussi.
Francine Bonnet et sa mère sont arrêtées en février
1944 ; Jacques Bonnet parviendra à fuir Bordeaux mais
sera arrêté plus tard.
Puis nous découvrons le courage et les épreuves d’un
couple de résistants bordelais. En 1940 Pierre Babillot
est âgé de 34 ans ; ingénieur en aéronautique il est
1affecté spécial à la SNCASO , malgré sa volonté de se
battre directement. Françoise Babillot a 34 ans en 1940,
2elle est professeur au lycée Mondenard ; après la
défaite et l’occupation de Bordeaux, ils deviennent l’un
et l’autre agents de la France Libre. Pierre Babillot
appartient au réseau CND Castille (« CND Castille » ou
« Confrérie Notre-Dame » fut un réseau fondé par le
colonel Rémy) jusqu’à son arrestation en juin 1942 ;
Françoise Babillot est secrétaire du Délégué Militaire
Régional (DMR) de la région B (Claude Bonnier, dit
Hypoténuse) de la fin de 1943 à l’arrestation
d’Hypoténuse en février 1944 ; elle est elle-même
arrêtée en mars 1944.
En 1940 Marguerite Ourgaud a 23 ans ; jeune
pharmacienne, elle tient une officine à Lormont dans la
banlieue de Bordeaux ; ardemment patriote elle
recherche longtemps le contact avec la résistance et
saisit, en 1943 la première occasion de rallier un réseau.
Après quelques mois d’activité, elle est arrêtée en mai
1944.


1. Société Nationale de Constructions Aéronautiques du Sud
Ouest.
2. Aujourd’hui, lycée Camille-Jullian.
10 RÉMI THOMAS

Ces trois histoires se succèdent, elles n’ont pas de
lien direct entre elles mais s’achèvent toutes par
l’arrestation et l’incarcération au Fort du Hâ,
incarcération qui précède l’envoi en Allemagne.
Déportées ensemble de Bordeaux à Romainville, de
Paris à Sarrebrück puis à Ravensbrück, enfin de
Ravensbrück à Leipzig, Françoise Babillot, Francine
Bonnet et Marguerite Ourgaud se connaîtront et
développeront entre elles et avec d’autres déportées, la
solidarité qui leur permettra de survivre, de continuer à
résister et enfin d’échapper aux massacres perpétrés par
les nazis dans leur débâcle.
A partir de leur déportation, elles décrivent donc
souvent les mêmes événements ; il était donc logique
d’utiliser leurs témoignages pour, dans la plupart des
cas, constituer des récits à trois voix. Mais l’origine de
chaque témoignage sera toujours indiquée sans
ambiguïté.

De même seront clairement distingués, d’une part,
les transcriptions des témoignages et, d’autre part, les
paragraphes que j’ai rédigés.

Rémi THOMAS,
Paris-Bordeaux, avril 1999 - mars 2005.

11 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX

12 RÉMI THOMAS

Chapitre I
RESISTER





Francine BONNET- CAILLOU
Françoise BABILLOT
Marguerite OURGAUD-MERLAS

Francine BONNET-CAILLOU
Prologue : la famille BONNET à Bruxelles

La mère de Francine Bonnet, Eugénie Sahuguet
épouse Bonnet, était née le 20 février 1888 à Sète
(Hérault). Elle était issue d’ « une famille béarnaise, qui a
eu le triste privilège de voir son nom sur les pierres
tombales de ceux qui ont défendu le pays ». Jacques
Bonnet, le frère de Francine, est né le 17 juin 1921 à
Bois Colombes (Seine). Francine Bonnet est née à
Bruxelles, le 23 avril 1924.
Quelques mois après, leur père s’en va pour ne plus
revenir ; Francine Bonnet-Caillou écrit que ses parents
13 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
ne s’aimaient pas et qu’elle n’a jamais vu sa mère aussi
triste que sur la photo de son mariage.
Après ce départ vivaient ensemble à Bruxelles :
Jacques Bonnet, Francine Bonnet, leur mère, leur tante
maternelle et leur grand-père.
Ce grand-père « avait été riche et avait eu très tôt une
voiture, une maison, une vie bourgeoise classique mais il
perd tout en 1929 » et la famille Bonnet doit sévèrement
restreindre son mode de vie : « C’est très difficile, on ne
va plus en vacances, on quitte d’anciens amis, on change
de monde. »
Le grand-père de Francine disait qu’il regrettait de ne
pas avoir fait la guerre, trop jeune en 1870, trop vieux
en 1914.
Il meurt en 1936.
Eugénie Bonnet ressent durement cette perte, elle
élève seule ses deux enfants. Elle se débat dans les
problèmes d’argent ; elle trouve un emploi à la chambre
de commerce française de Bruxelles, la vie devient alors
moins difficile.
Francine Bonnet-Caillou écrit : «J’aime bien
Bruxelles, c’était une ville gaie, bon enfant. Le
tutoiement était fréquent et la ville connaissait les fêtes,
les vraies. Mon frère et moi nous nous aimions
beaucoup même s’il avait trouvé le jour de ma naissance
qu’une fille n’était pas jolie et qu’il aurait préféré un
3petit frère. »


3. Ce paragraphe s’appuie essentiellement sur le Cahier 1 de
Francine Bonnet-Caillou ; les citations sont extraites de ce cahier.
14 RÉMI THOMAS

Fuite de Bruxelles à Bordeaux

« Je suis née en 1924; au moment de la débâcle j’étais
lycéenne à Bruxelles où mes parents vivaient, mais nous
sommes français.
Je suis arrivée à Bordeaux comme réfugiée de
Bruxelles : ma mère, sa sœur, mon frère et moi, nous
avions fui dans le camion qui transportait les archives
de l’ambassade de France à Bruxelles. Nous sommes
d’abord arrivés à Paris. Puis nous avons continué, avec
un autre camion, jusqu’à Bordeaux où nous nous
sommes arrêtés parce qu’il n’était pas possible d’aller
plus loin. Et là il a fallu s’insérer alors que nous n’avions
plus rien et que nous ne connaissions pas Bordeaux;
j’étais pour la première fois dans le midi de la France.
Nous avions tout perdu : notre appartement de
Bruxelles avait été pris par les Allemands, ma mère
n’avait plus son travail.
Ma vision des choses était différente de celle que
pouvaient avoir les Bordelais : la Belgique avait déjà
connu l’occupation pendant la première guerre
mondiale et le souvenir des atrocités allemandes était
encore très présent ; c’était des récits que chaque famille
reprenait. Et puis nous arrivions après avoir été
bombardés, mitraillés sur les routes. »
Entrée dans la Résistance

« J’ai été un an au lycée à Bordeaux, en classe de
seconde, puis j’ai arrêté pour travailler et entrer dans la
résistance. Je n’ai jamais supporté ni accepté la défaite,
15 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
mon entourage était profondément résistant et je n’ai
jamais pensé une minute qu’on devait ne rien faire.
4J’ai d’abord travaillé chez un notaire puis j’ai lu une
annonce demandant une sténodactylo traductrice. Je
suis donc entrée l’été 1942 à la préfecture de police, ce
qui a été possible parce que je connais l’allemand ce qui
à Bordeaux était assez rare : c’est plutôt l’espagnol qui
5était répandu ! C’était mieux payé que chez le
6notaire ! C’est qu’il n’y avait pas beaucoup
d’interprètes ! J’avais un patron qui était traducteur et
j’étais sa secrétaire, ils avaient fait sur moi une enquête
qui était restée superficielle : ils n’ont pas été très doués.

4. Ce notaire c’est Jean Marie Figerou, 41 cours Victor Hugo.
Francine Bonnet a travaillé pour lui comme sténo-dactylographe,
erdu 1 mai 1942 au 31 juillet 1942. M. Figerou indique que
Francine Bonnet le « quitte de son plein gré » et qu’ « elle a
toujours fait preuve dans son travail d’une grande application. »
5. Dans sa déposition du 11 juin 1945, Francine Bonnet indique
qu’elle entre à l’Intendance de police de Bordeaux en août 1942 ;
ce qui est cohérent avec le certificat de J.-M. Figerou.
Francine Bonnet étudiait l’allemand lorsqu’elle était lycéenne ;
datée du 11 juin 1945 voici une attestation qui confirme ses
aptitudes en allemand :
« Je soussigné Mr André Lowrie, directeur de l’Ecole Berlitz de
Bordeaux, certifie que Mademoiselle Francine Bonnet a rempli
chez nous les fonctions de professeur d’Allemand du mois de Juin
1943 au mois de Février 1944.
Nous avons toujours été très satisfaits de son travail et c’est avec
grand regret que l’avons vu partir arrêtée et déportée par les
Allemands. »
6. Le traitement mensuel de Francine Bonnet à l’Intendance de
Police était de 2000 francs, desquels il fallait déduire 80 francs
pour les assurances sociales, 110 francs de « Contribution
nationale » en 1944 (respectivement 125 en 1943) et 3 francs de
droit de timbre ; il restait donc 1807 francs en 1944
(respectivement 1792 en 1943).
16 RÉMI THOMAS

Et, encore une fois, il n’y avait à Bordeaux que très peu
de gens qui parlaient l’allemand et pouvaient le taper à la
machine : c’était ce que mon chef recherchait, donc ils
n’ont pas fait très attention. Ce chef était un breton
germanophile, il était le traducteur en chef, c’est lui qui
avait de l’importance, en revanche on prenait beaucoup
7moins garde aux dactylos comme moi .
Je rentrais parmi les loups avec inquiétude mais avec
satisfaction : sciemment je prenais ce poste pour être en
mesure de renseigner la résistance.
Mes déplacements allaient être facilités par les
papiers que j’avais reçus, ils m’autorisaient à circuler la
nuit en ville, à franchir la ligne de démarcation et à me
rendre en zone rouge : le littoral. J’avais ces laissez-
passer parce que je pouvais être appelée par la police
pour faire des traductions ou taper des rapports de jour
comme de nuit et en tout lieu. »
L’intendance de police de Bordeaux

« Rattaché à l’intendant de police, mon service
assurait la liaison avec la Gestapo, les liaisons entre la
police française et la police allemande. C’est par
exemple via ce service que la police allemande donnait
l’ordre à la police française d’effectuer telle et telle
arrestation. Nous recevions aussi des renseignements
militaires concernant les sous-marins, les unités

7. Le « Chef de service » de Francine Bonnet se nommait
Berthaud ; il était aussi professeur à l’Ecole Berlitz, cours
Greorges-Clemenceau (Cf interrogatoire en 1945, François
Lespine).
17 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
allemandes en France, en particulier celles qui
stationnaient sur la côte.
Les dactylos tapaient, les décideurs décidaient,
néanmoins, beaucoup de gens n’étaient pas
particulièrement favorables aux Allemands mais ils
faisaient simplement ce qu’on leur demandait de faire,
comme beaucoup de Français.
C’est après Stalingrad que les gens ont commencé à
changer; j’ai par exemple été surprise de voir mon chef
de bureau, qui savait le russe, commencer à lire des
8livres russes à ce moment là .
La masse globale de l’intendance de police était donc
plutôt neutre mais il y avait aussi ceux qui travaillaient
activement avec les Allemands, il s’agissait du Service
des Affaires Politiques (SAP) dirigé par le commissaire
Poinsot qui a été fusillé à la libération. Ils collaboraient
avec les Allemands dans la recherche des résistants et
des maquis; ils passaient des renseignements aux
Allemands ; ils étaient peut-être une vingtaine de
policiers français collaborateurs ; ils étaient de fait
directement rattachés à la Gestapo. »
Le commissaire POINSOT et la SAP

La SAP (« Section des Affaires Politiques ») et le
commissaire Pierre Poinsot sont très largement évoqués

e8. L’encerclement de la VI armée allemande est achevé le 22
novembre 1942 ; le 16 janvier 1943 la propagande allemande
admet à demi-mot cet encerclement ; le 2 février 1943, les
dernières poches allemandes de Stalingrad se rendent ; le 3 février
1943 la propagande allemande admet l’anéantissement complet de
la VIe armée allemande (300 000 hommes); voir par exemple
« Stalingrad » d’Antony Beevor.
18 RÉMI THOMAS

dans l’ouvrage Bordeaux 1940-1944 de René Terrisse ;
j’extrais ces passages des pp. 45-46 :
« La SAP de Bordeaux, sans doute la plus active de
toutes les SAP ne vit que par son chef, dont l’autorité
sur ses subordonnés est indiscutable. Tous le craignent
et exécutent ses ordres sans discuter. Pendant quatre
années, il s’acharne sur ses compatriotes sans la
moindre pitié ni le moindre remords, n’hésitant pas à
déployer son zèle au service de Vichy, tout en
entretenant avec les services de police allemande des
relations que ses maîtres nazis qualifieront « de bonne et
franche collaboration ». Pendant sa sinistre activité dans
la région bordelaise, plusieurs centaines de patriotes,
communistes ou gaullistes, compteront parmi les
victimes de Poinsot, dont beaucoup seront livrés aux
Allemands. En mai 1944 Poinsot est nommé sous-
directeur des renseignements généraux à Vichy, en
récompense des services rendus. (...) Interné à la maison
d’arrêt de Cusset, dans l’Allier, il sera finalement jugé
par la cour de justice de Moulins, et condamné à la
peine de mort. "J’ai eu foi en la collaboration, et j’ai mis toute
mon ardeur à la tâche. ” devait-il avouer sans détour. »
Un chapitre de l’ouvrage de R. Terrisse « A la botte
de l’occupant » retrace plus en détails l’itinéraire et les
crimes de Pierre Poinsot. Le policier dévoyé est aussi
évoqué dans des livres de souvenirs de résistants
bordelais qui eurent le malheur de tomber entre ses
mains.
Dans les papiers de Francine Bonnet-Caillou, je
trouve une coupure de presse de 1945 intitulée :
« Poinsot, Evrard et Célérié ont payé ». Evrard et Célérié
étaient deux autres agents de la SAP ; ce très bref
19 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
entrefilet annonce l’exécution de ces trois individus à
Riom (Puy de Dôme) le 16 juillet 1945.
Combats dans l’ombre
Transmission des informations à la résistance

« Comme j’avais ce poste j’ai cherché à passer des
informations à des réseaux de résistance. J’avais déjà des
contacts avec la résistance avant d’entrer à l’intendance
de police, par des étudiants qui connaissaient mon frère
lequel souhaitait passer en zone libre puis en Angleterre.
J’ai alors été en liaison avec plusieurs services de
renseignement tous intéressés par les informations
importantes auxquelles j’ai eu accès de 1942 à 1944. En
effet des tas de choses arrivaient dans mon service : liste
de juifs qu’il fallait arrêter, endroits clé où stationnaient
des troupes allemandes, endroits où relâchaient les sous-
marins allemands, renseignements sur les maquis,
renseignements sur la résistance...
J’ai travaillé d’abord avec le réseau Brutus puis avec
le réseau Navarre. Brutus faisait du renseignement en
zone libre où la conscience du danger n’était clairement
pas la même qu’en zone occupée : eux ils ne voyaient
pas régulièrement des avis rouges annonçant que tel ou
tel avait été fusillé. J’ai pu me rendre compte de cette
différence de mentalité à l’occasion d’un déplacement
9de Bordeaux à Toulouse pour transporter des papiers

9. Au terme de l’armistice, Bordeaux (occupé le 28 juin 1940), de
même que toute la côte, fait partie de la zone occupée ; en
revanche Toulouse fait partie de la « Zone libre » ; le 11 novembre
1942 la « Zone libre » est également occupée.
20 RÉMI THOMAS

ou des armes, je ne m’en souviens plus. Ce passage de la
ligne de démarcation avait été possible grâce à mes
papiers. A Toulouse, ils se retrouvaient tous ensemble; à
Bordeaux c’était différent. Les gens de Brutus étaient
très décontractés mais pas moi, j’ai donc arrêté de
travailler avec ce réseau. Au cours de ce déplacement à
Toulouse, j’ai eu une sacrée frousse : ils faisaient des
photos de groupe ! J’étais affolée ! Alors je suis partie !
Très vite ! En zone libre, ils étaient décontractés !
Des services spontanés, fantaisistes c’est évidemment
dangereux : on ne s’improvise pas agent de rensei-
gnement.
Enfin j’ai travaillé avec le réseau Jade Amicol, un
réseau inter-allié, franco-anglais, lié aux services secrets
britanniques. Ce réseau était le plus structuré, le mieux
organisé; il était bien cloisonné. Je ne connaissais aucun
nom des agents de Jade Amicol, je n’en ai su certains
qu’après la guerre.
Je ne distribuais pas de tracts, je ne menais aucune
action de ce genre car je ne voulais pas m’exposer afin
de préserver ma position pour continuer à passer des
informations.
Je remettais les renseignements au cours de rendez-
vous. Pour Jade Amicol, j’avais toujours rendez-vous
avec la même personne; à chaque rendez-vous il
m’indiquait le rendez-vous suivant, dans un endroit
toujours différent. Il est venu me voir à Paris après mon
10retour de déportation; j’ai oublié son nom .

10. Comme on le verra l’agent de liaison de Jade Amicol, c’est, à
partir de l’automne 1943, Alain Perpezat ; l’agent de liaison de
Brutus puis Navarre, c’est Pierre Grolleau. Mais ajoutons que
Pierre Grolleau a, probablement, pendant quelques temps, servi
d’agent de liaison de Jade Amicol.
21 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Les contacts avec Navarre étaient faciles car nous
avions un ami qui avait développé ce réseau parmi un
groupe de jeunes, étudiants pour certains, groupe dont
mon frère faisait partie. Cet ami venait nous voir chez
nous, je connaissais aussi ses parents chez qui je me
11rendais parfois . C’était un camarade de mon frère, il
venait à la maison en tant que tel ; ils étaient une bande
d’étudiants, de jeunes, et lui s’était occupé de former le
réseau.
Les rendez-vous avec lui pour Navarre avaient donc
lieu parfois chez nous, ce qui était assez peu prudent.
De temps en temps aussi j’allais chez ses parents
puisque je les connaissais aussi. D’autres rendez-vous
avaient lieu dans des cafés ou dans la rue, par exemple
Allée de Tourny ou vers la rue Judaïque; c’était variable,
c’était moins strict qu’avec Jade Amicol.
J’apprenais certaines choses par cœur, je sortais aussi
des documents du bureau; j’avais 18 ans et personne ne
se méfiait de moi. On me demandait si je pouvais
fournir tel renseignement, tel document.
J’indiquais les listes de gens qui allaient être arrêtés.
Je pense avoir évité l’arrestation de beaucoup de gens,
surtout des juifs. »
Comment Francine BONNET contacta la
Résistance
On touche ici une des difficultés posées par le
témoignage de Francine Bonnet-Caillou. Elle avait
accepté de répondre à mes questions et d’être

11. Cet ami, c’est Pierre Grolleau. Francine Bonnet et les parents
de Pierre Grolleau étaient très proches et le sont restés après la
guerre comme le montre la correspondance qu’ils échangèrent.
22 RÉMI THOMAS

enregistrée mais sur certains points importants je
m’étais heurté aux silences et aux omissions.
Voici le silence qui m’avait le plus étonné : malgré
mes questions, elle n’avait jamais voulu ni me dire
comment elle avait pris contact avec la résistance ni me
donner aucun nom de ses camarades. Elle avait dit : « Je
ne sais plus comment mais ces contacts se sont établis »
ou bien « Je ne me souviens plus » ou encore « un ami ».
On sait pourtant qu’établir le contact avec la résistance
n’était pas une chose aisée et que, le plus souvent, cette
première prise de contact était la première difficulté de
celui ou celle qui voulait faire quelque chose.
Il fallait donc tenter d’aller au-delà de ces silences.

Les entretiens avec Alain Perpezat, Denise Tricotet,
Mariette Tricotet et Pierre Grolleau, le témoignage de
Jean-Baptiste Lespes, et la Notice sur Pierre Grolleau et
Francine Bonnet rédigée par Jeanne Thoorens permettent
de reconstituer comment les choses se sont passées
pour Francine Bonnet.
On l’a vu, Eugénie Bonnet, sa sœur, ses enfants
Francine et Jacques, sont réfugiés à Bordeaux où, à leur
arrivée, ils ne connaissent personne. Leur existence est
précaire. Jacques est étudiant à l’Ecole de
12Radioélectricité de Bordeaux , Francine est lycéenne.

12. Dans le Cahier 1 Francine Bonnet-Caillou écrit : « Il était en
faculté et finissait son diplôme d’ingénieur. » Guy Ducos connut
Jacques Bonnet à l’Ecole de Radioélectricité de Bordeaux (Cette
école faisait partie de la Faculté des Sciences de Bordeaux.) où ils
étudiaient l’un et l’autre, c’est lui qui me donna cette précision sur
les études de Jacques Bonnet.
23 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Jacques Bonnet manifestait de façon ostentatoire son
13hostilité aux Allemands et c’est cela qui lui vaut sa
première incarcération. Il est emprisonné pendant une
courte période au Fort du Hâ où, durant l’été 41, il fait
la connaissance de Jean-Baptiste Lespes, lui aussi
condamné à une peine légère, pour avoir écouté la BBC.
En 1941, Jean-Baptiste Lespes est âgé de 28 ans, il
est instituteur à l’institution Sainte Marie de Langon,
institution dirigée par son père. Les Allemands avaient
surpris Jean-Baptiste Lespes, son père et les deux
adjoints de celui-ci, M. Woestelandt et Denise Tricotet,
alors qu’ils écoutaient la BBC.
Denise Tricotet est elle aussi emprisonnée au Fort du
Hâ où elle se lie à Jeanne-Marie Thoorens qui est déjà
engagée dans la résistance. Libérées les deux femmes
14restent en relation .
Jean-Baptiste Lespes et Jacques Bonnet sont eux
aussi libérés à la date prévue. Jean-Baptiste Lespes
propose alors à Jacques Bonnet de venir donner des
cours à l’institution Sainte Marie de Langon où Jacques
Bonnet se rendra alors chaque semaine, probablement à
15partir de l’automne 1941 . Plusieurs de ceux qui
travaillent dans cette institution sont des patriotes,
notamment les Lespes et les Tricotet. Inclus dans la
zone occupée, Langon est sur la ligne de démarcation ;

13. Cf. le témoignage de Jean-Baptiste Lespes (La résistance en
Aquitaine, tome 1 ; p. 198), celui des sœurs Tricotet et celui de G.
Ducos.
14. Pour ce fait, deux témoignages parfaitement concordants :
l’entretien avec Denise et Mariette Tricotet et la Notices sur Pierre
Grolleau et Francine Bonnetrédigée par Jeanne Thoorens.
15. Cf. l’entretien avec le sœurs Tricotet.
24 RÉMI THOMAS

comme d’autres Langonnais, les Lespes aident donc
16ceux qui veulent passer en zone non-occupée .
C’est à l’institution Sainte Marie que Jacques Bonnet
17fait la connaissance de Denise et Mariette Tricotet .
Et c’est par l’intermédiaire de Denise Tricotet que
Jacques, puis Francine Bonnet entrent en contact avec
18Jeanne Thoorens .

Puis en septembre 1942, Jeanne Thoorens directement
menacée, est obligée de prendre la fuite, elle quitte définitivement
Bordeaux. Sa sœur, Sissy, met alors en contact Francine Bonnet
et Pierre Grolleau (né en 1923) qui, jusque là travaillaient avec
Jeanne-Marie Thoorens mais ne se connaissaient pas. Pierre
Grolleau confirme aujourd’hui que c’est par Jeanne Thoorens qu’il
connut Francine Bonnet mais qu’il ignore comment Jeanne et
Francine s’étaient rencontrées.

Dès lors, Francine Bonnet se lie à la famille Grolleau.
Pierre Grolleau devient un ami proche et un personnage
clé de l’entourage résistant de Francine Bonnet : c’est
par lui qu’elle entre au service de Navarre et c’est aussi
19par lui qu’elle contacte Jade-Amicol .

16. Cf. le témoignage de Jean-Baptiste Lespes (La résistance en
Aquitaine, tome 1 ; p. 183-199).
17. Ces circonstances de l’arrivée à Langon de J. Bonnet sont
décrites dans le témoignage des sœurs Tricotet (cf. l’entretien
avec elles) comme dans celui de J.B. Lespes (cf. La résistance
en Aquitaine, tome 1 ; pp. 191 et 198-199).
18. Cf. Notice sur Pierre Grolleau et Francine Bonnet, de Jeanne
Thoorens.
19. Ajoutons que la famille Grolleau habitait rue Duffour-
Dubergier et la famille Bonnet rue du Commandant Arnould ; il
25 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
En effet, Georges Grolleau, le père de Pierre
Grolleau, était un agent de Pierre Moniot, chef d’une
des équipes bordelaises de Jade Amicol. Et dans sa note
de synthèse rédigée en 1946, Moniot écrit ceci : « M.
20Grolleau me mit en relation avec Francine Bonnet. »

Etablir ces contacts était une première difficulté,
mettre en place les filières pour le passage des
informations était une autre difficulté.
Jeanne-Marie Thoorens fut le premier contact de
Francine Bonnet, c’est à elle que Francine passait les
listes de personnes menacées d’arrestation, listes
21recueillies à l’Intendance de Police ; mais ceci n’a pu
erdurer, au plus, que du 1 août 1942 (entrée de Francine
dans la police) au 17 septembre 1942 (fuite de Bordeaux
de Jeanne-Marie).


suffisait donc de quelques minutes à pied, en longeant la
cathédrale St André pour se rendre d’un domicile à l’autre.
20. Cf. « Note de Pierre Moniot ».
21. Voici ce qu’écrit Jeanne Thoorens dans sa : Notice sur Pierre
Grolleau et Francine Bonnet : « Francine Bonnet vient d’entrer au
service du tristement célèbre commissaire Poinsot, avec l’intention
de travailler contre lui et contre l’occupant et très vite nous
montons ensemble une petite organisation d’avertissement aux
patriotes menacés. Francine me porte chaque samedi la liste des
Français qui doivent être arrêtés ou sur lesquels la Gestapo
demande qu’on fasse enquête. A mon tour je répartis les noms
entre plusieurs « avertisseurs » (Pierre Grolleau est du nombre) qui
vont chez les intéressés pour les mettre en garde.
En même temps Francine et Pierre m’aident à la diffusion d’un
petit journal clandestin L’Anguille que je rédige et imprime avec
quelques amis. »
26 RÉMI THOMAS

Sur les liaisons entre Francine Bonnet et Jade-
Amicol, voici ce qu’écrit Pierre Moniot, chef d’une
importante équipe bordelaise de Jade Amicol :
« En 1943, je commençai à utiliser Mlle Francine
Bonnet, secrétaire de l’intendance de police, qui nous
transmettait déjà des renseignements par voie directe.
Mon départ eut lieu presque aussitôt, mais Mlle Bonnet
resta une précieuse auxiliaire, contactée par Alain
Perpezat, elle fut arrêtée en janvier 1944 et déportée à
22Ravensbrück. »
Ce « départ » dont parle Moniot, c’est sa fuite de
23Bordeaux à Paris le 22 septembre 1943 .
J’ignore ce que signifie « voie directe » ; d’après Pierre
Grolleau, il est probable que dans un premier temps les
renseignements de Francine Bonnet parvenaient à Jade
Amicol via lui-même et son père, Georges Grolleau, qui
était un agent de Moniot.
Alain Perpezat était également un important agent du
réseau Jade-Amicol : né en 1920, il s’engage dès
1940 dans la Résistance : par l’entremise du Père
Gorostarzu il prend contact en juillet 1940 à Bordeaux
avec Claude Arnould, futur fondateur du réseau de
renseignements Jade Amicol.
Il se met sous les ordres de Claude Arnould, il
devient à la fin de 1941 responsable des liaisons entre
les réseaux bordelais de Jade Amicol et le P.C. de
Claude Arnould à Paris. Ce travail d’agent de liaison
comprenait le contact avec Francine Bonnet.

22. Ce passage est extrait de la note de Pierre Moniot ; on verra
que la date de janvier 1944 est légèrement erronée.
23. Cf. Note intitulée « 22 septembre 1943 » rédigée par Mme
Moniot.
27 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Le témoignage d’Alain Perpezat confirme la note de
Moniot, et une lettre que Francine Bonnet-Caillou
adresse le 20 janvier 1996 à A. Perpezat, est une autre
confirmation.

Lorsqu’il est chargé, à partir de l’automne 1943, de
cette nouvelle mission, Alain Perpezat ignore quand et
comment Francine Bonnet est entrée au service de
Jade-Amicol : « Francine Bonnet était à part, elle
formait une équipe à elle seule, en raison de sa position
chez Poinsot et puis ça s’est passé comme ça : on m’a
dit : ‘’Tu vas chercher les renseignements chez Francine
24Bonnet.’’ »
Sécurité oblige, Pierre Grolleau ignorait l’existence de
cette filière et il a continué, pour les besoins des réseaux
Brutus puis Navarre, d’être en contact avec Francine
Bonnet, indépendamment de la filière Perpezat. Pierre
Grolleau et Alain Perpezat ne se sont jamais rencontrés,
ni pendant la guerre, ni après.

Enfin, il est frappant de noter qu’Alain Perpezat
aussi était de Langon et que ses premières missions
consistèrent à organiser des passages clandestins de la
ligne de démarcation. Encore aujourd’hui (février 2001)
Mariette Tricotet et Alain Perpezat habitent à quelques
centaines de mètres de distance mais ils ne se sont
rencontrés ni durant la guerre ni après.
On le voit : Francine Bonnet cloisonnait ses
entourages. Au moment où j’achevais ces lignes
(novembre 2004) je rencontrai un résistant-déporté
bordelais, Guy Ducos, qui me fit découvrir un autre

24. Cf. Entretien avec A. Perpezat.
28 RÉMI THOMAS

entourage de Francine et Jacques Bonnet et d’autres
circonstances où elle avait appliqué ces principes de
cloisonnement. Durant l’année scolaire 1940-1941, Guy
Ducos était étudiant à l’Ecole de Radioélectricité de
Bordeaux ; là, il fait la connaissance de Henri Aufrère,
André Bergez, Michel Borderie, Camille Lajarthe et
Jacques Bonnet. Guy Ducos évoque le groupe
d’étudiants patriotes auquel il appartenait ainsi que
Francine, Jacques et plusieurs autres :
« Nous nous étions mutuellement repérés comme
ayant des opinions patriotiques ; en effet l’actualité du
jour était chargée, on ne pouvait pas ne pas en parler ;
on se reconnaissait par quelques conversations avant
l’entrée dans l’amphi. Et le sentiment de chacun
apparaît ; évidemment cela dépend des individus ; des
gens comme Camille Lajarthe et Jacques Bonnet
annonçaient tout de suite la couleur.
Je connaissais bien les Lajarthe, on allait faire les
vendanges chez le grand-père de Lajarthe à Abzac dans
le Libournais. Jacques Bonnet aussi a vendangé chez les
Lajarthe. »
Ces jeunes sont réunis par des convictions
communes ; puis tous ils choisiront la lutte contre les
nazis, parfois ensemble, souvent séparément. On verra
le rôle que trois d’entre eux joueront auprès de Jacques
Bonnet. En revanche, à ma connaissance (ceci s’appuie
en particulier sur les entretiens avec G. Ducos, M.
Borderie et H. Aufrère), il ne semble pas qu’ils aient eu
un rôle direct dans les activités de Francine Bonnet,
malgré l’allusion qu’elle fait aux « étudiants qui
connaissaient son frère ». Guy Ducos n’a pas connu les
autres entourages de Francine Bonnet pas plus qu’il ne
sut les réseaux avec lesquels elle travaillait.
29 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Guy Ducos se souvient :
« Francine Bonnet était très secrète, ce n’était pas une
fille qui se confiait ; quand nous prenions des photos
elle se cachait, se mettait en arrière ou de profil, ce
25n’était pas facile de l’avoir sur la pellicule. »
Renseignements sur les résultats de la répression
« J’essayais de me renseigner sur les résultats des
interrogatoires pour savoir ce qui était dit et avertir les
groupes de résistants. Pour cela j’écoutais à travers une
cloison ce qui se passait dans une cellule au sous-sol de
l’intendance de police : je percevais – difficilement – les
cris, les questions et les réponses. Dans ce sous-sol, il y
avait aussi une salle d’escrime, donc pour m’y rendre
26facilement, j’ai pratiqué l’escrime .
Évidemment ce n’était pas facile du tout. Je ne me
suis pas amusée pendant la guerre !
Il arrivait aussi dans mon service des documents
portant sur les résistants, sur les personnes arrêtées, sur
les maquis qui pouvaient être cernés, sur les contacts
que les Allemands pouvaient avoir en vue de cerner des

25. Ces différents points proviennent d’un entretien avec Guy
Ducos à Bordeaux le 21 novembre 2004. Sur ce groupe, voir dans
le présent chapitre le paragraphe consacré à Jacques Bonnet et, en
Annexe, les notices biographiques de Michel Borderie et Guy
Ducos.
26. Francine Bonnet possédait une « Carte sportive d’éducation
physique » (n° 351563) délivrée par le Commissariat Général aux
Sports, valide du 21 mai 1943 au 30 septembre 1943, société
sportive : « l’Essor ». On peut lire sur la carte le Serment de l’athlète :
« Je promets sur l’honneur, de pratiquer le sport avec
désintéressement, discipline et loyauté pour devenir meilleur et
mieux servir ma Patrie. »
30 RÉMI THOMAS

maquis, je tentais aussi de les transmettre; mais ces
renseignements étaient difficiles à obtenir. »
Renseignements sur les collaborateurs
« J’essayais aussi de me renseigner sur les structures
des collaborateurs, j’ai transmis des listes de collabo-
rateurs, notamment de miliciens particulièrement
sadiques durant les interrogatoires : ils étaient bien à
égalité avec la Gestapo. En plus de cela, la milice
fournissait beaucoup de renseignements aux
Allemands. »
Renseignements militaires
« Je donnais aussi à mes contacts des renseignements
militaires qui arrivaient dans mon service : par exemple
sur les sous-marins allemands et italiens qui relâchaient
dans le port sous-marin de Bordeaux ; ces informations
pouvaient servir pour la préparation des
bombardements. (N’oublions pas les Italiens, ils
n’étaient pas très nombreux mais eux aussi étaient
occupants à Bordeaux.)
Je ne pense pas que les Allemands donnaient de
gaieté de cœur de tels renseignements mais la raison en
était, je suppose, que les Allemands demandaient à la
police et à la gendarmerie françaises d’organiser des
gardes à proximité des bases sous-marines et des points
d’appui de l’armée allemande. Ainsi ces lieux étaient
défendus par des Français, dans le but d’éviter des
attaques de groupes de résistants.
Que faire pour aider au débarquement, que faire
pour que le débarquement réussisse ? Quels
renseignements passer ? Cela dominait tout le reste,
31 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
c’était à mon avis l’objectif le plus important. C’était la
hantise de tout le monde : quand, où, comment le
27débarquement va-t-il se faire ? Nous étions donc
extrêmement sollicités pour donner des renseignements
sur le mur de l’Atlantique. Mais ça ne s’obtenait pas
facilement. Nous n’étions pas les seuls à fournir des
informations : elles venaient aussi d’autres réseaux, ce
qui permettait aux Anglais de faire des recoupements.
28Ainsi mes contacts m’avaient demandé les plans de
défenses des Allemands en cas de débarquement, il
s’agissait des points d’appui (zones fortifiées, casernes,
gendarmeries...) qu’ils prévoyaient d’organiser entre la
côte et Bordeaux. C’est probablement le renseignement
le plus intéressant que j’aie obtenu et aussi le plus
difficile à obtenir. Je devais en effet aller chercher ce
document dans un autre service que le mien : il ne
m’était pas très facile de circuler mais j’y suis parvenue ;
je me suis rendue entre midi et deux heures dans le
bureau où se trouvait ce document ; à ce moment il n’y
avait personne.

27. Ce “ nous ” peut poser problème : au cours de l’entretien du
11 novembre 87, F. Bonnet-Caillou parle souvent à la première
personne du pluriel, je lui avais donc demandé le 7 juillet 99 qui
étaient les autres résistants avec qui elle avait travaillé à
l’intendance de police, elle m’avait alors très fermement dit qu’elle
ne connaissait aucun autre résistant à l’intendance de police et
qu’elle y avait toujours agi seule. Mais ce « nous » peut
s’interpréter comme désignant le réseau « Jade Amicol » (ou le
réseau Navarre …) comme le laisse penser la phrase suivante
(« Nous n’étions pas les seuls … »).
28. Il est difficile de savoir s’il s’agissait de Navarre ou de Jade-
Amicol mais remarquons qu’Alain Perpezat avait, pour Jade-
Amicol demandé à Francine Bonnet des renseignements sur les
défenses allemandes.
32 RÉMI THOMAS

En même temps que ce rapport, j’ai volé un cachet
de police, ce qui a déclenché une enquête mais on n’a
pas pensé à moi : j’étais trop jeune et puis mon bureau
29était éloigné de celui où le vol avait été commis .
Je me suis débrouillée seule pour obtenir ce
document. Je n’ai bénéficié d’aucune complicité à
l’intendance de police car je n’y connaissais aucun autre
résistant : dans le renseignement on évite de se
connaître. Dans le livre de René Terrisse
“Grandclément, traître ou Bouc émissaire ? ”, il est écrit
que je ne parviens pas à prévenir l’inspecteur Duclos de
la menace d’arrestation qui pèse sur lui mais ceci n’a
aucun fondement parce que je ne connaissais pas cet
30inspecteur .
Toutes ces précautions et ces règles de travail je les
avais décidées moi-même : personne ne m’avait formée,
mais c’était cohérent avec mon caractère secret.
On me demandait certaines fois des renseignements,
que j’essayais d’avoir, que je pouvais ou que je ne
pouvais pas avoir. Mais à part cela, c’était moi qui
décidais ce qu’il fallait transmettre : je voyais ce qui était
important. »


29. Voici ce qu’écrit Jeanne Thoorens dans sa Notices sur
Pierre Grolleau et Francine Bonnet:
« Francine se distingue elle aussi : elle s’empare chez Poinsot
de documents et de tampons avec lesquels nous faisons de
fausses cartes d’identité. »
30. Le passage dont il est question se trouve dans Grandclément,
traître ou bouc émissaire, pp. 179-180.
33 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Explications d’Alain PERPEZAT
Voici un extrait de mes entretiens avec Alain
Perpezat :
« A un moment Francine Bonnet avait un laissez-
passer qui lui permettait d’aller dans la région du
Verdon. Elle s’est donc débrouillée pour aller là-bas
avec eux. Quand Poinsot allait en mission du côté de
Soulac par exemple, elle s’arrangeait pour les
accompagner. Et elle en profitait pour repérer les
fortins qui avaient été construits et elle nous indiquait
ensuite les emplacements sur une carte.
Nous lui demandions : ‘’Il faudrait regarder ce qu’ils
construisent du côté de Soulac ou du Verdon.’’ Elle
répondait : ‘’Bon je vais tâcher d’y aller avec eux.‘’
Il lui arrivait aussi de voler des documents, d’ordre
militaire ou d’ordre politique. »
Des vies sauvées par des coups de crayon
« La police allemande transmettait des ordres
d’arrestation que la police française devait exécuter. En
effet, ce n’est pas la police française qui possédait des
stocks de noms : ces noms venaient de la police
allemande, via des informateurs évidemment. Au moyen
de ces ordres d’arrestation, les Allemands se servaient
d’une partie de la police française où il y avait aussi des
gens qui faisaient simplement ce qu’on leur demandait
de faire. En particulier nous recevions chaque semaine
des listes d’environ 30 personnes, des juifs, qu’il fallait
arrêter. Dans ces listes certains noms étaient barrés,
ceux qui étaient barrés n’étaient pas arrêtés alors je
barrais quelques noms de plus, c’était la meilleure
solution, évidemment il n’était pas possible de tous les
34 RÉMI THOMAS

rayer... Nous pouvions aussi parfois prévenir des gens,
31mais on ne pouvait pas tout faire ...
Prévenir les gens n’était pas si facile : d’abord
certains n’auraient pas voulu partir et auraient pensé
passer au travers; d’autres auraient pu bavarder, il y avait
des risques de dénonciation : il fallait éviter le pire, nous
étions en guerre et il y avait des priorités : la priorité
c’était le renseignement militaire. Je ne voulais pas me
faire arrêter pour des noms barrés : il y avait autre
chose. »
Le réseau Jade-Amicol
C’est probablement en 1945 que Claude Arnould,
fondateur de Jade-Amicol, signe l’attestation des
services de Francine Bonnet :
« Mlle Bonnet Francine immatriculée au service sous
l’indicatif 244/AO a appartenu au GROUPE JADE
erAMICOL DE L’ETAT MAJOR INTERALLIE du 1
avril 1943 au 8 février 1944 où elle a servi en qualité
d’agent date à laquelle elle a été arrêtée et déportée.
Elle s’est acquittée avec loyauté et dévouement de
toutes les missions qui lui ont été confiées. »

Dans nos conversations, Francine Bonnet-Caillou dit
sa grande considération pour Jade Amicol. Mais peu de

31. En novembre 87, Francine Bonnet-Caillou avait dit « Cela nous
en faisait barrer 10 ou 12 de plus » ; je lui demandai donc en juillet
99 quelles étaient les autres personnes qui rayaient les noms, elle
m’avait alors très nettement répondu qu’elle était la seule à le faire
et qu’il fallait donc écrire « je barrais ». Dans la phrase suivante le
« nous » signifie certainement « mes camarades et moi ».
35 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
chose ont été écrites sur ce remarquable réseau de
renseignements, voici quelques repères.
C. Arnould, maréchal des logis du train monte à
Bordeaux à partir de l’été 40 un réseau de
erenseignements en liaison avec le 2 Bureau de l’armée
d’armistice. Puis le Dr Cathary lui fait rencontrer à
Bordeaux en février 41 un officier franco-britannique,
Philipp Keun. Grâce à lui le réseau de C. Arnould se lie
à l’Intelligence Service britannique mais continue à faire
passer des renseignements à l’état major de l’armée
d’armistice. Fin 41, la transformation est achevée : le
eréseau de C. Arnould a rompu avec le 2 Bureau ; il ne
passe plus les renseignements qu’à l’Intelligence Service
et se nomme Jade-Amicol.
En février 42, C. Arnould rencontre à Paris l’abbé
Huet grâce à qui il installe un P.C. à Paris. Le réseau
Jade Amicol possède alors des antennes dans plusieurs
villes, notamment Paris, Lyon, Reims. Et Bordeaux
demeure une antenne très importante avec plusieurs
équipes dont chacune ignore l’existence des autres,
sécurité oblige ; parmi ces équipes on trouve celle de
Pierre Moniot, dont le rôle dans les contacts entre
Francine Bonnet et Jade Amicol est évoqué plus haut.
Alain Perpezat a une vue d’ensemble des équipes
bordelaises car C. Arnould l’a chargé d’assurer les
liaisons entre ces équipes et son P .C. parisien. Ce travail
de liaison comprend la récupération des renseignements
auprès de Francine Bonnet, « équipe à elle seule ».
Jade Amicol fut un réseau de renseignements d’une
grande efficacité ; les témoignages de Francine Bonnet
et d’Alain Perpezat montrent comment leur réseau
renseignait dans le détail les Alliés sur le mur de
l’Atlantique. Citons aussi un fait que nous révèlent les
36 RÉMI THOMAS

archives de Jade Amicol : un rapport envoyé à Londres
en juillet 1943 décrit complètement le système défensif
32des Allemands à Bordeaux et ses environs .
Ce ne sont que deux exemples parmi d’autres et ils
ne concernent que les équipes de Bordeaux ; il n’est pas
possible d’écrire ici l’histoire de Jade Amicol mais on
mesurera la reconnaissance de l’Empire britannique
pour Jade Amicol quand on saura que son chef et
fondateur, Claude Arnould fut décoré en juin 1945 du
« Distinguished Service Order ».
Enfin, comme nous l’explique, Francine Bonnet-
Caillou, Jade Amicol fut peu touché par les arrestations.
Ceci est confirmé par la « Demande de Reconnaissance
F.F.L. en faveur du réseau Jade Amicol des F.F.C. » Ce
document de 1952 dénombre 1115 agents de Jade
Amicol et indique les pertes suivantes : 8 tués ou
fusillés, 26 morts en déportation, 91 déportés.
L’organisation cloisonnée de Jade-Amicol contribua
certainement à l’atteinte d’un tel résultat, mais y
contribua également le courage de ceux qui, tels
Francine Bonnet, ont résisté aux interrogatoires et n’ont
pas parlé.
Le réseau Brutus
Voici l’attestation signée en 1947 par le lieutenant
Pierre Grolleau :
« Je soussigné Grolleau Pierre, ex-responsable du
eréseau BRUTUS pour la 18 région et ensuite du réseau
« NAVARRE » (S.R.B.), atteste que Mademoiselle

32. Document consultable au centre Jean-Moulin de Bordeaux ;
s’agit-il du document dérobé par Francine Bonnet dans les locaux
de l’Intendance de Police ?
37 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Francine Bonnet a appartenu au réseau BRUTUS (sous-
réseau Vidal) depuis le mois d’octobre 1942 jusqu’au
mois d’Août 1943 puis au réseau « NAVARRE »
(S.R.B.) de Sept. 1943 au 8 fév. 1944, date à laquelle elle
a été arrêtée, internée et déportée.
Mademoiselle Bonnet, engagée au titre du décret 366,
en qualité d’agent permanent, a rendu aux réseaux
auxquels elle a appartenu et à la Résistance locale des
services insignes qui lui ont valu les félicitations des ses
chefs, l’admiration de ses compagnons de lutte et le
témoignage de la reconnaissance de la Patrie. »

Dans l’attestation qu’elle signe le 10 janvier 1945,
Jeanne Thoorens indique que Francine Bonnet a servi
dans Brutus d’octobre 1942 à juin 1943. Dans sa
déposition du 11 juin 1945, Francine Bonnet fait
démarrer son activité à Brutus en novembre 1942.

De Brutus, Pierre Grolleau explique qu’il s’agissait
d’un « énorme réseau ».
Voici quelques informations sur Brutus extraites
33des Mémoires de Passy :
« Un jeune avocat marseillais, Boyer (pseudo
Brémond), prit heureusement la tête de
l’organisation (…). Nous donnâmes le nom de Brutus à
son réseau.
Ce réseau possédait quatre antennes principales à
Lyon, Marseille, Toulouse et Montpellier et comprenait
quatre branches, hélas mal séparées :

33. Mémoires du chef des services secrets de la France Libre, pp.
412-414.
38 RÉMI THOMAS

- une branche « renseignements » dont s’occupait
très activement Boyer (…) un assez bon réseau de
moyenne importance (…)
- une branche « action militaire » dirigée par le
colonel Vincent (pseudo Veni) (…) qui groupa
quelques milliers de membres principalement dans les
milieux socialistes (…) raccrocher cette branche à
l’Armée secrète (…)
- une branche « prospection » (…) recruter et trier
les agents organiser des refuges etc.
- une branche « opérations ». »

Dans la suite Passy rappelle les liens du chef de
Brutus, Boyer avec des chefs socialistes, notamment
Gaston Deferre, Daniel Mayer et Félix Gouin. Comme
on le voit, Passy estime que Brutus a rendu des services.
Et il rend hommage à Boyer :
« (...) il fut un magnifique résistant et mourut en
déportation. Grâce à lui le réseau «Froment », devenu
« Brutus », prit en 1943 une certaine extension et donna
finalement d’assez bons résultats. »
Mais Passy regrette que Boyer ait « mélangé » les
activités de Brutus avec celles d’autres réseaux et écrit
qu’il en « résulta un imbroglio que nous ne réussîmes
jamais à démêler et qui porta un grave préjudice au
développement du réseau Brutus. »

On observe que les brèves indications, données de
mémoire et sans notes par Francine Bonnet-Caillou
(« Brutus, un réseau qui faisait du renseignement en
zone libre ») sont parfaitement cohérentes avec les
descriptions détaillées de Passy.

39 BORDEAUX RAVENSBRÜCK LEIPZIG BORDEAUX
Passy indique que Toulouse était une des antennes
importantes de Brutus. C’est avec cette antenne que
Francine Bonnet fut brièvement en contact, contact qui
fut établi par Jeanne Thoorens. En effet après sa fuite
de Bordeaux, le 17 septembre 1942, Jeanne Thoorens
rejoint Brutus-Vidal à Toulouse et met en place des
filières pour faire passer des renseignements de
Bordeaux à Toulouse. Sa sœur Sissy contribua à ces
34filières et le voyage de Bordeaux à Toulouse, dont
parle Francine Bonnet-Caillou, s’inscrivait aussi très
probablement dans ces filières.
Le réseau Navarre
Citée, ci-dessus l’attestation de Pierre Grolleau
indique que Francine Bonnet fut active dans Navarre de
septembre 1943 au jour de son arrestation, le 8 février
1944.
Voici quelques explications de Pierre Grolleau sur le
réseau Navarre :
« Navarre était à l’origine une émanation d’une
mission confiée par le BCRA (Passy) à Jacques Henri
Simon qui était avocat. Il avait été parachuté dans le Sud
de la France, il n’avait personne sur Bordeaux et il se
trouve que j’étais disponible.
Entre nous, nous n’utilisions jamais le nom de
Navarre, nous parlions de ‘’S.R.B. ‘’
Navarre était un réseau de renseignements et
d’évasions. Le but premier de Navarre était d’assurer
des liaisons rapides, ce qui supposait de passer par la
Navarre, d’où le nom du réseau. »

34 Cf. Charlotte Loupiac - Itinéraire clandestin dans la France
occupée, p. 69.
40

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.