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Boudon, un sociologue classique

De
347 pages
L'objectif de cet ouvrage est d'inviter à lire Boudon. Pour cela l'auteur propose quatre sortes de repérages: les étapes du parcours, un résumé des quinze principaux livres, une synthèse de la méthode employée (illustrée d'études de cas) et enfin les principales réactions suscitées par l'oeuvre. Pour conclure l'auteur défend une thèse simple: Boudon est déjà un classique, dont l'oeuvre rejoint celles de Tocqueville, Durkheim ou Weber en sociologie hier et celles de Popper, Merton ou Simon dans les sciences sociales aujourd'hui.
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BOUDON
UN SOCIOLOGUE CLASSIQUE

théorie

sociale

contemporaine

collection dirigée par Georges Benko

dans la même collection:
Les conséquences de la modernité Anthony Giddens, 1994 La convention de terreur Michel Rétiveau, 1994 L 'ordre économique de la société moderne Bernard Billaudot, 1996 Sociologie urbaine et rurale Jean Remy et Étienne Leclercq, 1998 Régulation et croissance Bernard, Billaudot 2001 Les régions et l'économie mondiale Allen J. Scott, 2001 Philippe Aydalot, pionnier de l'économie territoriale Andrée Matteaccioli, 2004 Boudon, un sociologue classique Jean-Michel Morin, 2006

BOUDON
UN SOCIOLOQUE CLASSIQUE

Jean-Michel Morin
Université de Paris 5

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B226O Ouagadougou 12

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Couverture:

Photo de Raymond Boudon (Ç)Archives familiales

(Ç)L'Harmattan, 2006 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal mai 2006

ISBN: 2-296-00272-2 EAN : 9782296002722

Sommaire

Avertissement Introduction

9
Il

Partie I : VIE
1) Le milieu familial 2) L'Ecole normale supérieure 3) Débuts: Toulon, New York, Bordeaux 4) Sorbonne 5) GEMAS 6) L'édition 7) Institut (ASMP) 8) Hommages et entretiens 9) La médiatisation directe 10) Y a-t-il des « boudoniens » ?

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19 22 25 30 35 39 43 48 52 56

Partie II : ŒUVRE 1) La crise de la sociologie 2) La notion de structure 3) L'inégalité des chances 4) Effets pervers 5) La logique du social 6) La place du désordre 7) L'idéologie 8) L'art de se persuader 9) Le juste et le vrai 10) Le sens des valeurs Il) Etudes sur les sociologues classiques 12) Déclin de la morale 13) Raison, bonnes raisons 14) Les intellectuels et le libéralisme 15) Tocqueville aujourd'hui Conclusions de la partie II

63
68 74 77 98 110 116 124 135 150 168 177 188 193 201 206 212

Partie nI : METHODE
1) L'essentiel de la méthode 2) Exemples stylisés 3) Explications de texte 4) Codification complète 5) Ressorts de l'argumentation 6) Une ouverture aux autres disciplines Conclusions de la partie III

215 220 228 242 254 257 260 266

Partie IV : IMP ACT 1) Auprès de la communauté scientifique internationale 2) Auprès des enseignants et étudiants en France 3) Auprès des médias et des intellectuels parisiens 4) Contrastes dans la réception des idées de l'auteur Conclusion de la partie IV
Conclusion Index des notions principales
Bibliographies: PRINCIPAUX LIVRES

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275 304 310 316 327

329

333 335

1) De Boudon 2) Utilisés par Boudon 3) Sur Boudon 4) Inspirés par Boudon 5) Anthologie pour commencer

335 336 344 345 347

« Sur cette Terre, il y a une chose effroyable, c'est que tout le monde a ses raIsons»
Jean Renoir, La règle dujeu, 1939.

AVERTISSEMENT

Cet ouvrage est une invitation à lire Raymond Boudon. Bien sûr, ce sociologue devient chaque jour davantage le classique qu'il est depuis ses débuts. On peut ainsi présenter Boudon en ce début de XXIe siècle comme on identifiait Tocqueville au XIXe siècle ou Durkheim au XXe siècle. Mais, justement, alors qu'il produit une œuvre nuancée et évolutive, ses détracteurs ont toujours essayé de le caricaturer et ses admirateurs souhaiteraient déjà le statufier. Heureusement, il y a ses lecteurs, nombreux, sur tous les continents. Leur tâche est simple mais vaste. En effet, chaque texte est un modèle de clarté. Comme la plupart des classiques, cet auteur sait expliquer de manière limpide les choses les plus complexes. En revanche, avec pour l'instant plus de 20 livres et plus de 200 articles en quarante ans, le temps de lecture nécessaire pour une connaissance complète est important. Mon but est alors d'aider celui qui veut se repérer dans cet ensemble, afin qu'il puisse avoir un aperçu lui permettant de mieux choisir parmi les thèmes susceptibles de l'intéresser. Cette optique suppose de rester le plus neutre possible. Pour avoir une chance d'y parvenir, je souhaite mettre à plat dès le départ les convictions ou sentiments qui sont les miens. En les explicitant, j'espère que ces éléments peuvent éclairer les présentations qui suivent tout en évitant de les contaminer. - D'abord, je suis depuis longtemps impressionné par cette œuvre. - Ensuite, je trouve qu'elle constitue la meilleure proposition élaborée au sein des sciences sociales; dans un premier temps face aux dogmatismes des années 50, 60 et 70; dans un deuxième temps face aux relativismes des années 80, 90 et 2000.
- Enfin, j'ai un seul regret au stade des années 2000. C'est

que, ayant tiré toutes les conséquences d'une méthode individualiste pour expliquer les phénomènes sociaux, l'auteur n'aille pas plus résolument vers les causes individuelles dans toutes leurs dimensions, résumées ici par les « raisons» de chacun. Pour cela, il faudrait sans doute prendre en compte une

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Jean-Michel Morin

réalité plus complète de chaque être humain en tant que personne. Bien sûr, cela ferait sortir à un moment de la sociologie. Qu'il me soit permis d'appuyer ces avis sur un témoignage. J'ai lu trois fois le livre central sur « L'inégalité des chances» : en 1980 pour passer ma maîtrise de sociologie à Paris 4, en 1990 pour préparer mes cours à Paris 5, en 2000 pour réunir les éléments de cet ouvrage. La première fois, j'avais le regard de l'étudiant, la seconde fois celui de l'enseignant, la troisième fois celui du père de quatre filles donc du parent d'élèves. Chaque fois, j'étais concerné à un titre différent par cette reconstitution des mécanismes d'orientation scolaire et sociale. Toutes les fois, j'ai trouvé que les explications avaient la solidité du vrai. C'est pourquoi, encore aujourd'hui, je trouve que ce livre est d'une importance majeure pour notre compréhension des sociétés contemporaines. En définitive, c'est sur un fond d'adhésion assez large à l'œuvre et de sympathie pour l'auteur que je m'efforce d'être le plus objectif possible. Je profite de cet avertissement pour remercier Judith Lazar qui a eu l'idée de ce livre, Georges Benko qui l'a accueilli dans sa collection et Annie Devinant qui m'a fourni une documentation d'une richesse telle qu'il faudra bien d'autres travaux pour en tirer pleinement partie. Enfin, j'ai une pensé toute particulière pour les étudiants de deuxième année de licence de sociologie de Paris 5. Ils sont chaque année plusieurs centaines à lire Boudon. Les pages qui suivent tiennent compte de nos nombreuses discussions.

INTRODUCTION

Cette étude sur un sociologue classique n'est ni la première, ni la dernière. L'intention ici est surtout de présenter une œuvre jalonnée par des livres qui ont fait date. Cela suppose de restituer les idées clé dans leur argumentation essentielle. Il serait dommage de proposer une version figée de cette œuvre en évolution ou de l'enfermer déjà dans des nomenclatures définitives. Il est encore plus exclu de stigmatiser l'auteur en lui apposant des étiquettes réductrices comme « méthodologue », « individualiste », ou même « rationaliste », voire « libéral »... ce qui frise souvent l'injure en France. Ces classements hâtifs dispensent trop souvent de lire et, par suite, d'approfondir une réflexion. Le but est ici d'inviter à lire. Pour obtenir cet effet, le cœur de l'étude est constitué de résumés des quinze. principaux livres de Raymond Boudon en suivant un ordre chronologique. Cela présente un double avantage. D'une part, on reconstitue les étapes d'une pensée qui se développe au fil du temps. D'autre part, cela permet de faire ressortir l'aspect cumulatif de l' œuvre en insistant à chaque étape sur les nouvelles idées, élaguées des inévitables répétitions. L'ensemble est complété par la présentation d'articles, manuels, éléments autobiographiques ainsi que par l'analyse d'une documentation sur la réception de l' œuvre. En fait, le socle de l'étude s'appuie sur une vingtaine de livres écrits en quarante années marquantes. Tous sont disponibles et traduits en outre dans de nombreuses langues étrangères. Ils sont souvent en collections de poche pour les éditions récentes en français. Dans les éditions originales utilisées ici, en voici la liste:

12 année 1968 1971 1973 1977 1979 1982 1984 1986 1990 1992 1995 1996 1999 2000 2002 2002 2003 2003 2004 2005 titre A quoi sert la notion de structure? La crise de la sociologie L'inégalité des chances Effets Qervers et ordre social La logique du social Dictionnaire critique de la sociologie La Qlace du désordre L'idéologie L'art de se Qersuader des idées fragiles. .. Traité de sociologie Le juste et le vrai Pourquoi devenir sociologue? Le sens des valeurs Etudes sur les sociologues classiques Déclin de la morale, déclin des valeurs? Les méthodes en sociologie Y a t il encore une sociologie? Raison, bonnes raisons Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme? Tocqueville aujourd'hui

Jean-Michel Morin éditeur Gallimard Droz A.Colin PUF Hachette PUF PUF Fayard Fayard PUF Fayard Revue FSP PUF PUF PUF PUF 12è éd. O. Jacob PUF O. Jacob O. Jacob code NS CS IC EP LS DC PD ID AP TS JV DS SV SC DM MS YS RB IL TA

Une première partie est consacrée à la VIE de l'auteur. Ce dernier étant très réservé sur le sujet, les éléments de biographie se trouvent avant tout dans les confidences faites au sociologue canadien Robert Leroux dans: « Y a t il encore une sociologie? », en 2003 (YS). Des compléments viennent de l'article de 1996: «Pourquoi devenir sociologue?» (DS) paru dans la Revue Française de Sciences Politiques et d'un témoignage fait fin 2002 à Paris 7 au séminaire de Vincent de Gaulejac, sociologue critique versé en psycho-généalogie.

La deuxième partie est concentrée sur l' ŒUVRE. Elle contient la présentation chronologique des quinze principaux livres. Pour chacun, les idées force et les arguments originaux sont mis en avant pour aboutir à cette accumulation de connaissances sur: l'éducation, le changement social, la science, les croyances, les valeurs, la rationalité, la relecture des autres classiques... La troisième partie constitue une synthèse de la METHODE utilisée pour parvenir à de tels résultats. L'auteur s'explique dans cl1acun de ses livres sur cette méthode. C'est particulièrement le cas dans trois manuels ponctuant chacun une décennie et explicitement destinés à cela:

RaYl110nd Boudon

: un socioloque

classique

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- le « dictionnaire critique de la sociologie» 1982 avec François Bourricaud, - le « traité de sociologie» (TS) qui réunit toute 1992 - et surtout « les méthodes en sociologie» entièrement remaniée en 2002 avec Renaud vénérable « Que sais-je? » écrit dans les années

(DC) écrit en une équipe en (MS) édition Fillieule d'un 60.

La quatrième partie consiste en une tentative de mesure de l'IMPACT de cette œuvre. C'est de loin la plus difficile à réaliser. La solution a consisté à différencier l'étude de la réception de cette œuvre suivant trois publics distincts: la communauté scientifique internationale, les enseignants et étudiants en France, les intellectuels et médias parisiens. C'est une façon d'y voir clair. Cependant, les regards ont bien le temps de changer. Parions qu'ils seront de plus en plus intenses et intéressés au fil des lectures de cette œuvre classique de la sociologie. Les quatre parties sont assez largement indépendantes. La raison en est que la vie en amont et l'impact en aval servent d'écrin à ce qui constitue espérons-le le noyau dur de l'étude: l'œuvre et la méthode.

PARTIE I: VIE

PARTIE I : VIE

S'il fallait donner cinq dates pour baliser le parcours entre la l1aissance en 1934 et le tournant de 2000 correspondant à la retraite llniversitaire... sans ralentissement des activités de recherche, il faudrait retenir - 1954 : à 20 ans, entrée à l'Ecole Normale Supérieure - 1961 : à 27 ans, mariage et entrée au CNRS - 1967 : à 33 ans, thèse et professeur à la Sorbonne - 1973 : à 39 ans, notoriété internationale renforcée par la
publication de « L'inégalité des chances»
- 1991 : à 57 ans, entrée à l'Institut de France par élection à

l'Académie des Sciences Morales et Politiques (ASMP) Ajoutons 1971 : création du Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique (GEMAS) 1977 : lancement de la collection « Sociologies» aux Presses Universitaires de France (PUF). Cela fait sept à neuf dates, chiffres au-delà desquels les capacités cognitives d'un lecteur normal saturent. Un historien pourrait rappeler les époques traversées: de la France de la quatrième République à celle de la cinquième, de l'Europe des six à l'Union élargie à vingt-cinq, du monde de l'après guerre à celui du Il septembre 2001. Avec plus de légèreté, un humoriste mettrait en chanson de chaque période les étapes successives avec: « vous permettez monsieur? » au moment du mariage, « Paris s'éveille» en 1968 après l'entrée à la Sorbonne et « fais comme l'oiseau» pour l'envol international à partir des année 70. Un psychologue décrirait un caractère calme, modeste et courtois; à la fois cordial avec les gens et exigent avec les idées; bref une

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Jean-Michel Morin

personnalité qui correspond au conseil souvent repris de Maritain dans une lettre à Cocteau: « avoir l'esprit dur et le cœur doux».

Un tel tempérament fait irrésistiblement penser au personnage de Sherlock Holmes que Raymond Boudon évoque d'ailleurs (AP, p 184 et 218). Il y a : la même jubilation à résoudre des énigmes; la même capacité à reprendre les indices collectés pour pousser plus loin la déduction; le même flegme bienveillant. Pour filer la comparaison, chaque lecteur est invité à prendre la place du docteur Watson! Laissons quelqu'un de cette génération en décrire les meilleurs éléments: « bons élèves de la classe creuse... travaillant dur sans ostentation, ne se payant pas de mots, plutôt bons garçons sous leurs airs stricts, ironiquement tendres avec leurs fils, bien installés dans lIne maturité» (Le bénéfice de l'âge, de Jacques Rigaud, Grasset, 1993).
En vue d'éclairer ensuite l' œuvre, il s'agit d'ouvrir ici dix dossiers . . pour parcourIr une VIe: 1) Le milieu familial (depuis 1934) - 2) L'Ecole normale supérieure (1954-1958) 3) Débuts professionnels: Toulon, New York, Bordeaux (1958-1967) - 4) La Sorbonne (depuis 1967) - 5) Le GEMAS (depuis 1971) - 6) Les PUF et l' édition (depuis 1977) - 7) L'Académie des Sciences Morales et Politiques (depuis 1991 ) - 8) Hommages et entretiens (en particulier autour de 2000)
- 9) La médiatisation directe (depuis 1980)

10) Y a-t-il des « boudoniens » ?'

Raynl0nd Boudon : un socioloque classique

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Le milieu familial (depuis 1934)

Sur ce sujet où il est le plus discret possible, Raymond Boudon a deux positions complémentaires. D'un côté, il ne croit pas au déterminisme dû aux origines sociales. D'un autre côté, sa famille a une importance primordiale pour lui. Ses deux parents sont issus d'un milieu d'artisans et ont un niveau scolaire modeste. En même temps, ils ont une passion pour la culture et la politique, un désir d'ascension sociale et une ambition scolaire pour leurs deux enfants. Le père, Raymond Boudon (1900 - 1957) a son certificat d'études. Dès l'âge de 15 ans, il est manœuvre dans un grand magasin parisien. On est encore proche du « Bonheur des dames» de Zola dans une telle entreprise. Hormis un service militaire en Rhénanie à l'issue de la première guerre mondiale, il poursuit sa carrière chez le même employeur. Dès la trentaine, il devient responsable de la centrale d'achat de ces grands magasins. Cela coïncide avec l'époque de la naissance de son fils aîné qui porte le même prénom que lui: Raymond.

La mère, Hélène Milet (1906 - 1995) ne dépasse pas la fin des
études primaires. Son fils mentionne cependant son style élégant et son orthographe parfaite. Comme beaucoup de femmes de sa génération, elle reste à la maison pour s'occuper de sa famille. De ce fait, elle est mentionnée: « sans profession ». Dans la bibliothèque familiale, « trônent» les œuvres complètes de Balzac et d'Anatole France. Il y a aussi des livres d'histoire. « Une traduction française de « Mein Kampf» de Hitler avait alimenté l'aversion de mes parents pour le national-socialisme; un exemplaire du « J'ai choisi la liberté» de Kravchenko leur aversion pour le communisme» (YS, p 16). Il Y a enfin des biographies de musiciens. Doté de l'oreille absolue et passionné de musique, le père est un excellent instrumentiste. Pendant longtemps, il assure bénévolement des cours de hautbois dans un conservatoire municipal à Paris. Son fils aîné avoue ne pas avoir été aussi doué en s'essayant à la flûte traversière. Un frère cadet, Philippe, sept ans plus jeune, naît en 1941. Le père est mobilisé. C'est la guerre avec les alertes aériennes, les tickets de rationnement. A la libération: « les tirs des francs-tireurs nous avaient jeté au sol, ma mère, mon frère, qui avait alors trois ans, et moi dans

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Jean-Michel Morin

les jardins du Grand Palais ». Un deuxième souvenir: « Quelques temps après, une femme fut tondue sous nos fenêtres, rue du Faubourg Saint Honoré. Cette barbarie me souleva le cœur» (YS, p 17). Un demi-siècle plus tard, les deux frères qui se ressemblent physiquement à s'y méprendre - témoignent chacun d'une réussite exemplaire: l'aîné en refondant la sociologie; le cadet en développant une épistémologie de l'architecture. Dans leurs domaines respectifs, ils ont une notoriété internationale. Les deux enfants des «jardins du Grand Palais» ont désormais des notices voisines et denses dans le Who'sWho (édition de 1992). Dans ces parcours, l'école a une place décisive. « J'ai effectué mes études primaires et le début de mes études secondaires, jusqu'à la fin du premier cycle, dans des institutions religieuses catholiques. Mes parents n'ont cherché à m'inculquer aucune vérité, à l'exception d'une rigueur morale très troisième République» (YS, p 15). Sur les conseils d'un ami, inspecteur général, les parents inscrivent ensuite leur fils aîné dans le public, au Lycée Condorcet, de la seconde à la terminale. «J'ai été effrayé par le niveau des exigences et impressionné par le professionnalisme des enseignants du secondaire de cette époque» confie Raymond Boudon (séminaire Paris 7, p 9). Toujours sur les conseils du même inspecteur général, c'est désormais l'Ecole normale qui est visée. Pour cela, il est préférable d'entrer en hypokhâgne puis en khâgne à Louis Legrand dans le cinquième arrondissement. Comme la famille habite dans le huitième, le père parvient à contourner la carte scolaire très stricte de l'époque afin que le fils puisse s'inscrire. L'effort est couronné de succès avec l'intégration à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, en 1954, à l'âge de vingt ans (cf. chapitre suivant). Peu après, il rencontre en 1956 sa future épouse, Rosemarie Riessner. Allemande, elle est venue apprendre le français à Paris. Fille d'un médecin protestant et d'une mère catholique, elle est née à l'Est, en Thuringe. En 1945, ses parents se réfugient à l'Ouest, en Bavière, pour fuir l'avancée de l'Armée rouge. Quand elle arrive en France, elle vient de terminer ses études de droit à Munich. Raymond Boudon confie que son épouse joue un rôle important dans l'élaboration de ses écrits (YS, p 18). Ils se marient en 1961 et elle travaille quelques années chez un avocat international. Lors de la nomination de son mari à l'Université de Bordeaux (1964 - 1967, voir plus loin), elle cesse son activité. Lors de leur retour à Paris, elle entreprend des études d'allemand et enseigne ensuite cette langue pendant dix-sept

Raymond Boudon : un socioloque classique

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ans dans le secondaire «jusqu'à ce que la détérioration déplorable des conditions d'enseignement l'amène à la décision de prendre une retraite anticipée» (YS, p 18). Leur fils unique, Stéphane, naît en 1963. Lui aussi devient normalien à Ulm mais dans une autre discipline. Il a une agrégation de physique chimie. C'est à lui qu'est dédié le livre de 1986: « L'idéologie» (ID, p 5). A moins de trente ans, il est PDG d'une société de logiciels de chimie qu'il redresse mais qui est vendue à des anglais. Il devient alors responsable des collections scientifiques d'un éditeur spécialisé dans ce domaine. Dans les années 2000, il passe dans le secteur banque et finance. Marié, il a deux enfants: Eric et Marc. L'aîné des deux petits-fils est dédicataire de : « Le juste et le vrai» en 1995 (N, p 7). Le nom de Boudon continue donc à se transmettre. Ce patronyme n'est de toute façon pas très rare avec environ 4000 naissances en France tout au long du XXe siècle. Signalons que son étymologie signifie: le messager. En définitive, Raymond Boudon se retrouve beaucoup dans le premier chapitre d'un livre de souvenirs de Jacques Rigaud: « Le bénéfice de l'âge» paru chez Grasset en 1993. Ces enfants des année trente appartiennent à la « classe creuse », composée d'individus « trop jeunes pour la guerre et la résistance, trop vieux pour le rêve de 68 ou l'épopée de la décolonisation ». J. Rigaud ajoute: « Par rapport à nos devanciers et à nos suivants, nous aurons été, dans ce siècle, la génération la moins sensible à l'idéologie. Dès le rideau de fer baissé, le communisme a exhibé son visage le plus déplaisant, qu'avaient pu dissimuler aux yeux de nos aînés la fraternité des combats et les illusions lyriques de la Résistance » (op. cit., p 39).

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L'École normale supérieure (1954 - 1959)

On ne présente pas la prestigieuse institution de la rue d'Ulm. Lors de sa création, le décret du 9 brumaire an III (30 octobre 1794) indique l'objectif de recruter: « de toutes les parties de la République, des citoyens» pour en faire des professeurs et «régénérer l'entendement humain» dans l'esprit des Lumières (N. Masson, L'Ecole normale supérieure, Gallimard, 1994). Au XXe siècle, un futur sociologue s'y trouve dans la succession des: Durkheim (1858 1917), Lévy-Bruhl (1857 - 1939), Bouglé (1870 - 1940), Mauss (1872 - 1950), Halbwachs (1877 - 1945), Aron (1905 - 1983), Lévi-Strauss (né en 1908). Raymond Boudon (né en 1934) est précédé de peu par: Alain Touraine (né en 1925) ou Pierre Bourdieu (1930 - 2002). Il est de la même promotion que Jacques Lautman (né en 1934). Tous les champs de l'activité humaine sont en fait représentés: l1istoire (Jacques Le Goff ou Emmanuel Leroy-Ladurie), littérature (Jean d'Ormesson), philosophie (Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Jacques Derrida, Michel Foucault, Bernard-Henri Lévi), politique (Alain Peyrefitte, Georges Pompidou, Laurent Fabius, Alain Juppé), journalisme (Jacques Julliard, Jean-François Revel), industrie (Marcel Boiteux), banque (Pierre Moussa). Ayant intégré l'Ecole grâce à ses notes de philosophie, Raymond Boudon commence par passer une licence de philosophie en 1955, ce qui le conduit à préparer l'agrégation dans cette discipline. Toutefois, il hésite beaucoup sur l'orientation à prendre. Ayant avant tout un goût prononcé pour la gymnastique mentale, il côtoie les mathématiciens, est tenté par l'économie, se perfectionne en langues vivantes, en particulier l'allemand et l'anglais. Sur place, il y a un folklore auquel tout nouveau doit s'initier. La chambre d'étudiant est une « turne ». Le directeur est une véritable autorité morale; à l'époque c'est le philosophe Jean Hyppolite. Les répétiteurs sont appelés « caïmans ». Pour Raymond Boudon et Jacques Lautman, le caïman n'est autre que Louis Althusser. En 1957 1958, les trois vont régulièrement au bistro de la rue des Ursulines (séminaire Paris 7, p 5). Certains cours sont assurés par d'autres

anciens. Michel Foucault (1926 - 1984) qui présente alors Nietzsche
se moque de l'admiration du jeune étudiant pour Kant (YS, p 30). Une atmosphère aussi stimulante n'est pas exempte de tensions. On mentionne souvent les conflits de début du XXe siècle entre les

Raynl0nd Boudon : un socioloque classique

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« talas» et les « anti-talas ». Cette étymologie canularesque désigne ceux qui « vont à la messe », en les opposant à leurs détracteurs anticatholiques. Dans les années trente, le normalien Jules Romain décrit dans son roman: « Les hommes de bonne volonté» les relations ambivalentes entre Jerphaniou le « boursier» et Jallez l' « héritier ». Quelques années après, un Pierre Bourdieu souffre beaucoup de l'arrogance de ces héritiers qui regardent de haut leurs « camarades» issus de milieux modestes (confidence aux Inrockuptibles). Dans les années cinquante, Raymond Boudon est surtout agacé par un goût pour la rhétorique alambiquée et stérile qui se manifeste trop souvent à l'Ecole et qui semble même y être valorisé. Quarante ans après, lorsqu'on lui demande une « chronique de la vie normalienne» pour l'édition du bicentenaire de l'Ecole (en 1994), il propose une « pochade» intitulée le « PQ », dans: A. Peyrefitte, Rue d'Ulm, Fayard, 1994, pp. 528 à 531. Ce court pamphlet commence en canular et se termine plus sérieusement. Le « PQ » désigne au sens propre le « papier cul» mais au sens figuré, il s'agit des dissertations et exposés où les normaliens doivent apporter la preuve qu'ils sont brillants. L'exercice met notre auteur mal à l'aise. On cherche à séduire et influencer plutôt qu'à expliquer et démontrer. Ce règne de la rhétorique tourne vite, selon lui, à des distinctions dignes des précieuses ridicules. Dans la conclusion, il en tire de lourdes conséquences: « le culte du PQ dans certains cercles de l'Ecole normale des année cinquante explique dans une bonne mesure, je crois, certains épisodes qui ont marqué la vie intellectuelle de notre pays, des années soixante à nos jours: le mysticisme - d'obédience principalement marxiste, mais aussi le structuralisme - qui régna dans les année 65 - 80, comme le relativisme des théoriciens contemporains de la post-modernité » (PQ, p. 531). A côté de la préciosité, monte aussi un climat d'intolérance qui le heurte. La cellule communiste de l'Ecole veut faire interdire aux camarades (au sens normalien du terme) « la lecture du journal Le Monde, suspect à ses yeux de collusion avec la bourgeoisie» (PS : « Pourquoi devenir sociologue? Réflexions et évocations », Revue Française de Sciences Politiques, vo1.46, nOl, février 1996, p 76). Beaucoup d'intellectuels suivent Sartre « qui avait réussi à ériger la grossièreté et l'insulte elle-même en vertu» (id.). Dans ce climat parfois étouffant, l'Ecole permet cependant deux ouvertures: l'université pour obtenir des diplômes; des bourses pour aller étudier à l'étranger.

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Pour l'université, notre étudiant préfère Aron à Gurvitch. Ce sont en effet les deux seuls professeurs de sociologie de la Sorbonne pour ceux qui veulent avoir un directeur de recherche dans ce domaine en vue d'obtenir un diplôme d'études supérieures. Intéressé par l'économie, le jeune normalien suit aussi le séminaire de François Perroux. Ce dernier l'accueille avec enthousiasme, au point que le premier article de Raymond Boudon est rédigé dans cette discipline (CS, p 311 : premier article de R. Boudon, « Les temps économiques» dans L'encyclopédie française, tome IX, l'univers économique et social, publiée sous la direction de F. Perroux, Larousse, 1959). Aron a cependant le dernier mot en faisant valoir que: « la sociologie est plus ouverte, moins routinisée ; par suite, il est plus facile et davantage plausible d'y apporter du nouveau» (YS, p 23). La philosophie reste cependant la trame de l'ensemble puisque la sociologie n'est, pendant longtemps, qu'une sous discipline encore peu autonome et raccrochée à la philosophie en France. En 1956 - 1957, une bourse permet un séjour d'étude en Allemagne. Inscrit à Fribourg en Brisgau, il suit les cours de Heidegger. Il en profite pour aller à Bâle écouter Jaspers. Pendant les vacances de Pâques, il va à Berlin applaudir Helena Weigel, la femme de Bertold Brecht, qui interprète le rôle principal de Muter Courage (YS, p 28). Nous sommes quatre ans avant la construction du mur (1961) mais le rideau de fer entre l'Est et l'Ouest est fortement ancré dans les esprits. Un policier populaire ou « Vopo » arrête la voiture des étudiants à la Porte de Brandebourg... car la vitesse est plus strictement limitée à l'Est! Lorsqu'il revient à Berlin presque trente ans après, en 1986, trois ans avant la chute du mur cette fois, c'est pour présenter son livre sur « L'idéologie» (ID) au Centre Culturel Français implanté côté Est. Plus de 1000 personnes assistent à la conférence. L'immeuble est encerclé par cinq automitrailleuses. « Cette expérience du contraste Est-Ouest m'a beaucoup plus marqué que la guerre que j'ai vécu comme enfant. Elle m'a plus impressionné que les événements de 68 qui m'ont intrigué et amusé plus que l11arqué» (séminaire Paris 7, p 25). Les années d'Ecole se terminent avec la réussite à l'agrégation en 1958. Pour un garçon de cette génération, c'est le moment d'être appelé sous les drapeaux.

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Débuts professionnels: (1958 - 1967)

Toulon, New York, Bordeaux

En 1958, nous sommes en pleine guerre d'Algérie et le service Inilitaire dure 27 mois. Raymond Boudon se réjouit de ne pas aller en Algérie. Il rejoint le service de psychologie appliquée de la Marine Nationale: le CERP A (Centre d'Etudes et de Recherches en Psychologie Appliquée). Ce service, dirigé par des médecins militaires, doit élaborer et administrer les tests destinés à la sélection et à l'orientation des engagés (YS, p 33). Le normalien épris de mathématiques se perfectionne ainsi en statistiques et en psychométrie. Il retrouve là son camarade d'Ulm Jacques Lautman, aspirant puis enseigne de vaisseau comme lui. Il y a aussi Guy Michelat, connu en terminale à Condorcet, simple quartier-maître Inais spécialiste des échelles de Gutman et du scalogramme. Raymond Boudon constate alors que les techniques de mesure des attitudes sont de plus en plus sous-tendues par les travaux de l'américain Paul Lazarsfeld. Il a lu « The langage of Social Research» vers la fin de ses études à l'Ecole normale. Il retrouve des applications de ces démarches à Toulon, dans la Marine. Son projet mûrit d'approcher l'auteur. C'est chose faite à Paris où le chercheur américain intervient régulièrement, en particulier pour l'UNESCO. Grâce à Aron, une bourse de la Fondation Ford permet de s'inscrire pour un an à l'Université de Columbia (YS, p 34). Les marins acceptent de ramener la durée de conscription de 27 à 24 mois, afin que la fin du service national coïncide avec la rentrée universitaire à New York. Chez les sociologues, une sorte de légende entoure le campus de Columbia en général et le séjour qu'y effectue Raymond Boudon en

1960 - 1961. En sociologie, il faut préciser que cette université où officient Paul Lazarsfeld (1901 1976) et Robert K. Merton (1910 2003) est la plus prestigieuse de l'époque. Il y a aussi Harvard où règne Talcott Parsons (1902 - 1979). Il y a également Chicago qui a eu son heure de gloire auparavant. Mais, à Columbia, on rencontre alors: Herbert Hyman, Amitai Etzioni, Peter Blau, Martin Lipset (né

en 1922), Daniel Bell, James Coleman (1926 - 1995) ancien qui
revient souvent, bien que nommé à l'Université John Hopkins. Parmi les étudiants, on trouve: Anthony Oberschall, Terry Clark ou Hanan Selvin (YS, p 35-36).

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Le jeune chercheur français est surtout sous l'aile protectrice de Paul Lazarsfeld pendant cette année à New York. Par un juste retour des choses, il lui servira d'assistant lorsque le professeur américain viendra enseigner à Paris dans la suite des années soixante. Cette collaboration est à l'origine d'une trilogie:
-

Le vocabulairedes sciences sociales, Mouton, 1965 ; L'analyse empirique de la causalité,Mouton, 1966 ;
L'analyse des processus sociaux, Mouton, 1969 (avec aussi François Chazel).

Ce sont des sélections de textes méthodologiques. En 1970, Raymond Boudon rédige aussi l'introduction au livre du maître: « Philosophie des sciences sociales» (repris dans CS, p 93 à 142). Ultérieurement, il rédige sa notice dans le dictionnaire de textes sociologiques de Karl Van Meter chez Larousse (1992). Il rend aussi hommage à sa mémoire dans l'ouvrage dirigé par Jacques Lautman et Bernard-Pierre Lécuyer, Paul Lazarsfeld, la sociologie de Vienne à New York, L'Harmattan, 1998. De retour en France, il s'agit de se trouver un sujet de thèse et un ancrage institutionnel. Cela passe par le choix d'un directeur de recherche. Dans la tradition universitaire, en France comme aux EtatsUnis comme partout, c'est le disciple qui va trouver un maître qui ensuite accepte de le coopter. Dans les années soixante, la sociologie compte quelques dizaines d'enseignants-chercheurs et quelques centaines d'étudiants. On est loin des effectifs actuels avec des centaines d'enseignants-chercheurs et plusieurs milliers d'étudiants. La visibilité est donc forte pour que les meilleurs doctorants aillent vers les professeurs les plus en pointe. Le choix de Raymond Boudon se porte sur Jean Stoetzel (1910 - 1987). Ce dernier est remarquable à
au moins quatre titres. - D'abord, il est professeur à la Sorbonne, en psychologie sociale. - Ensuite, il a créé l'Institut Français d'Opinion Publique (IFOP). - Egalement, il a fondé la Revue Française de Sociologie où Boudon publie son deuxième article, en 1962. Au comité de rédaction de l'époque, se trouvent: Edgar Morin, Jean-Daniel Raynaud, Jean-René Tréanton.

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- Enfin, Stoetzel dirige aussi le Centre d'Etude Sociologique (CES) au CNRS. En sont membres: Jean Cazeneuve, André Davidovitch, Mattei Dogan, Joffre Dumazedier, François Isambert, Henri Mendras et Pierre Naville. - Ajoutons que le maître orientera ensuite ses enquêtes vers la série sur les valeurs européennes. - Il entrera enfin à l'Académie des Sciences Morales et Politiques où il aura pour successeur: Raymond Boudon, élu en 1990 au fauteuil occupé par Jean Stoetzel. On le voit, les débuts professionnels sont en définitive marqués par deux rencontres décisives. Il y a d'abord le maître américain: Paul Lazarsfeld. Il y a maintenant le maître français: Jean Stoetzel. Pour le sujet de thèse, l'idée est de « dresser un bilan de l'apport de la pensée mathématique aux sciences sociales» (PS, p 77). Stoetzel accepte de diriger la thèse principale sur ce thème, fortement marqué par le séjour à New York. La thèse complémentaire reste dirigée par Raymond Aron. Le sujet en est suggéré par Lazarsfeld: sur la notion de structure (YS, p 40). Pour l'ancrage institutionnel, c'est d'abord le CNRS, comme attaché puis chargé de recherche (1961 - 1963). Cela permet d'avancer les thèses en attendant de rejoindre l'université. L'entrée au CNRS est grandement facilitée par Alain Touraine qui avait soustraité auprès de Boudon l'exploitation des données de son enquête sur « les ouvriers d'origine agricole ». L'expérience américaine du candidat est aussi un atout évident (PS, p 78 et YS, p 42). A son entrée au CNRS, notre jeune chercheur est d'abord affecté au Centre de Sociologie Européenne fondé et dirigé par Raymond Aron qui y a pour adjoint Pierre Bourdieu. On lui confie une enquête de terrain sur l'insertion des polonais dans la société française. Il mène des entretiens dans le nord de la France et pense à utiliser les échelles de Gutman pour mesurer « les processus d'obsolescence des traditions polonaises» (séminaire Paris 7, p 9). C'est la seule enquête de terrain de sa carrière. Il juge ensuite cette démarche passionnante mais très coûteuse en temps. Très vite, il rejoint en fait le CES de Jean Stoetzel où il peut plus directement avancer sa thèse sur: «L'analyse l11athématique des faits sociaux ». Il se lie avec André Davidovitch, personnage « chaleureux et pittoresque ». C'est avec lui qu'il signe son premier grand article en 1964 : « Les l11écanismes sociaux des abandons de poursuite» dans l'Année

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Sociologique (3e série, pIll - 244). La sympathie est immédiate pour ce hongrois d'origine qui a quitté son pays: « parce qu'il avait eu le tort d'être communiste à un moment où il ne fallait pas l'être» (séminaire Paris 7, p 9). Ayant exercé des fonctions judiciaires dans son pays, il est responsable de la sociologie de la justice et du crime au CES. Il a dans son bureau toute la collection du « Compte général de la justice criminelle» française. La publication de cet annuaire statistique remonte à Napoléon. Davidovitch cherche de régularités en se réclamant des travaux de Durkheim sur le Suicide. Boudon lui propose d'introduire des éléments dynamiques inspirés de la sociologie de Tarde. L'ambition partagée est surtout de tester des modèles mathématiques qui puissent permettre de reconstituer les phénomènes observés. Les techniques de simulation sont mobilisées pour cela. En faisant 1'hypothèse qu'un juge d'instruction idéal typique prend « ses décisions en fonction de la gravité des faits, et aussi en fonction des risques d'encombrement de la justice », on peut « engendrer une évolution séculaire fictive des affaires classées» qui correspond aux données historiques réelles (YS, p 47 à 51 ou séminaire Paris 7, p Il). Le passage par le CNRS permet effectivement d'avancer la thèse. L'université reste cependant la vocation première et l'ambition ultime du jeune chercheur qui veut devenir aussi enseignant. Le pas est

franchi pour une première expérience à Bordeaux (1964 - 1967). Il
s'agit d'abord d'un détachement d'un an, avec l'accord de Stoetzel, pour aller remplacer François Bourricaud. Ce dernier passe en effet un an à Harvard, invité par Talcott Parsons. Comme l'année suivante, Bourricaud est élu à Nanterre, où sont déjà Alain Touraine et Michel Crozier, Raymond Boudon se porte candidat à sa succession et il est élu comme maître de conférences en 1965. Cela entraîne le déménagement de toute la famille (YS, p 43). Une telle affectation comporte tout un symbole. Durkheim avait déjà commencé à Bordeaux avant d'arriver à la Sorbonne. Dans le milieu des années soixante, la sociologie de l'éducation attire de plus en plus de chercheurs et d'enseignants. L'explosion scolaire commence alors à manifester ses effets. Pierre Bourdieu, Viviane Isambert, Alain Girard ou Alfred Sauvy s'intéressent au phénomène. Vu les enjeux importants et les fortes attentes sur ce thème, Raymond Boudon choisit de faire porter ses cours de Bordeaux sur ces sujets. Il s'arrange pour participer aussi à des projets de

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l'OCDE portant sur des comparaisons internationales en la matière. Il ramène ainsi chez lui « quelques mètres cubes de données statistiques relatives aux systèmes d'éducation en Norvège, en Suède, en Angleterre, aux Etats-Unis et ailleurs» (YS, p 218 ou séminaire Paris 7, p 12). Clôturant ses recherches sur les mathématiques, l'auteur s'oriente en fait vers la sociologie de l'éducation qui va l'occuper presque dix ans. C'est là qu'il va appliquer des techniques nouvelles (modèles, simulation) à un sujet en pointe (les chances devant l'école et la société) pour réaliser un véritable coup d'éclat. En attendant, en 1967, c'est la soutenance des deux thèses. Pour celle sur les mathématiques en sociologie, le jury est composé de : Jean Stoetzel, Roger Daval et le statisticien Robert Fortet. Pour celle sur la notion de structure, le jury est composé de : Raymond Aron et Georges Canguilhem. Dans la foulée, c'est la candidature à la Sorbonne, comme professeur, sur une chaire nouvelle de « méthodologie des sciences sociales ». La candidature unique est en fait suscitée par Aron et Stoetzel. Elle est approuvée par Georges Balandier et Jean Cazeneuve qui sont aussi membres de la section chargée du recrutement. Il retrouvera le premier aux PUF dix ans après et le second lui remettra son épée d'académicien vingt-quatre ans plus tard. Professeur à la Sorbonne à 33 ans, personne n'a jamais fait mieux. Nous sommes à la veille de 68.

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Sorbonne (depuis 1967)

Lorsqu'il arrive à la Sorbonne comme jeune professeur, Raymond Boudon est un familier des lieux. Il y a été étudiant dix ans auparavant. Avant encore, il était au Lycée Louis Legrand, juste en face, de l'autre côté de la rue Saint-Jacques. L'Ecole normale n'est pas loin non plus, au dessus de la rue Cujas, en dépassant le Panthéon. Nous sommes au cœur du Quartier latin. Même en étant familier des lieux, on ne peut qu'être impressionné par leur ampleur et leur histoire. Le nom évoque le XIIIe siècle de Robert de Sorbon, confesseur de Saint Louis et fondateur. La chapelle lnarque encore le XVIIe siècle de Richelieu, le grand protecteur de l'époque. L'édifice actuel date pour le reste de la fin du XIXe siècle, moment où Jules Ferry a commandé la reconstruction. Il y a ainsi un immense quadrilatère de 21 000 mètres carrés, en pente vers la Seine. Pour les sociologues, il y a la statue d'Auguste Comte, inventeur du mot sociologie, sur la place de la Sorbonne, à l'extérieur. Il y a surtout le souvenir de Durkheim, fondateur de l'école française de sociologie et qui a son amphithéâtre, à l'intérieur. Même en passant un demi siècle à arpenter ce labyrinthe, on ne le connaît jamais entièrement. D'autant qu'après les événements de 1968 et le découpage des universités de Paris, plusieurs universités (ParisI, 3,4,5) y obtiennent des locaux, en partage avec le Rectorat. Cela cloisonne l'ensemble et, par suite, les circuits de chacun. Au cours d'une carrière dense, beaucoup d'endroits deviennent des lieux de mémoire. Pour notre professeur, il y a : les salles du haut par la Galerie Claude Bernard pour les cours; le foyer des professeurs par la Galerie Gerson pour la remise du livre en son honneur; la salle Louis Liard par la cour d'honneur pour les grandes soutenances de thèse; l'amphithéâtre Richelieu par la Galerie du même nom pour certains colloques de son laboratoire; le Grand salon d'apparat par la rue des Ecoles tout en bas pour la remise de son épée d'académicien. Dans cet espace, il faut distinguer trois moments.
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D'abord, il y a l'université de Paris d'avant 68 où Raymond

Boudon est non seulement le plus jeune professeur élu en sociologie mais où il succède dans le même temps à Jean

Stoetzel pour prendre la direction du CES (1968 - 1971).
- Ensuite, il y a la création de son propre laboratoire, le GEMAS (voir plus loin) et l'affectation à l'Université de Paris

5 René Descartes (1971 - 1978).

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- Enfin, il y a la stabilisation à l'Université de Paris 4 Sorbonne, elle aussi dans les locaux et seule habilitée à porter le nom presque magique d'après le découpage post soixantehuitard. A Paris 5, la sociologie est autonome et accueille de nombreux étudiants dès le baccalauréat obtenu. A Paris 4, la sociologie dépend encore de la philosophie et se déploie surtout après la licence: en maîtrise, DEA et doctorat. La formule convient mieux à Raymond Boudon et à François Bourricaud. Ce dernier avait quitté Nanterre après 68. Il rejoint la Sorbonne, puis le côté Paris 5, grâce à son jeune collègue qu'il avait fait venir à Bordeaux. Les deux passent ensemble de Paris 5 à Paris 4 en 1978. Peu après, ils publient le « Dictionnaire critique de la sociologie» (DC, 1èreédition, 1982). Tout universitaire est enseignant-chercheur. Dans le premier rôle, Raymond Boudon développe trois activités principales: des cours, des directions de thèses, des conférences et missions à l'étranger. Les cours suivent les préoccupations du chercheur avec un décalage dans le temps. En fait, une nouvelle piste donne naissance à un livre et le livre devient le support très souple d'un thème d'enseignement. C'est ainsi que la sociologie de l'éducation, avec une base mathématique, constitue le principal des programmes proposés tout au long des années soixante-dix, après la publication de « L'inégalité des chances « (IC) en 1973. Dans les années quatrevingt, arrivent les thèmes de la sociologie de l'action, basés sur les distinctions effectuées en particulier dans « La logique du social» (LS) en 1979. Dans les années quatre-vingt-dix, l'évolution se constate vers une sociologie de la connaissance et des croyances. Enfin, les années deux mille sont clairement orientées vers la sociologie cognitive et les théories de la rationalité. Bref, on retrouve l' œuvre en filigrane. Dans ce processus qui va de la réflexion à l'écriture et de la publication à l'enseignement, l'auteur a toujours eu deux positions très marquées. D'abord, le but ultime est bien la transmission de connaissances solides: un bon livre de sociologie, c'est un livre qui permet de faire quelques heures de cours et de TD intéressants et formateurs. Ensuite, les relations qu'il considère comme les plus gratifiantes sont les échanges d'idées avec les étudiants: «j'ai pour ma part souvent tiré davantage de profit des objections de mes étudiants que de celles de collègues prévenus ou

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trop polis... Je n'éprouve jamais de joie professionnelle plus grande que lorsque... j'ai le sentiment de voir émerger un jeune chercheur» (PS, p 79). Fort de ces convictions, il étonne souvent ses nouveaux étudiants impressionnés de prime abord par sa notoriété. Illes traite d'emblée quasiment comme de futurs collègues, en tout cas toujours comme des interlocuteurs à part entière. Ayant eu des groupes plutôt restreints, de niveau maîtrise à doctorat, sa pédagogie repose sur trois piliers: des synthèses précises; des bibliographies complètes; des exposés d'étudiants avec discussions animées. Son souci des nouvelles générations et son sens de l'écoute s'expriment de manière encore plus personnalisée à l'occasion du suivi des doctorants. De plus en plus sollicité au fil des années, il s'efforce de suivre des thésards qu'il pourra aider efficacement, y compris dans leur insertion professionnelle de chercheur ou d'enseignant principalement. Il est inutile de restituer toutes les thèses dirigées par Raymond Boudon en trente ans. Il y en a une centaine entre les plus anciennes qui sont répertoriées sur les bases d'avant 1990 et les plus récentes qui sont disponibles par Internet au fichier central des thèses tenu à Nanterre www.fct.fr. Il suffit d'extraire des listes les noms de quelques thésards pour mesurer la qualité et la variété des domaines abordés. On se limite surtout à la France et aux enseignants-chercheurs, sans être encore exhaustif. Viennent d'abord les thèses de troisième cycle et les thèse d'Etat* : Jean Padioleau, en 1972, en méthodologie - Mattéi Dogan, en 1973, en sciences politiques* - Hélène Chauchat, 1977, sur la voie communautaire - Janina Lagneau, en 1978, sur la sociologie en Pologne* - Alain Lancelot, en 1980, en sociologie électorale* -

Philippe Cibois, en 1980, sur l'analyse factorielle - Simon Langlois, en 1981, sur les réseaux sociaux - Mohamed Cherkaoui, en 1981, sur
les systèmes d'enseignement* - Michel Blanc, en 1981, en sociologie militaire - Hervé Dumez, en 1983, sur Walras - Jean-Michel Chapoulis, 1984, sur les professeurs de l'enseignement secondaire*

Claude Dubar, en 1984, sur la formation professionnelle continue* Catherine Paradeise, en 1985, sur la marine marchande* - Philippe Nemo, en 1987, sur Hayek*. Viennent ensuite les thèses nouveau régime: Sylvie Mesure, en 1988, sur Dilthey - Annette Disselkamp, en 1990, sur Weber -

Monique Hirschhorn, en 1990, sur les enseignants* - Marc Leroy, en

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1991, sur les décisions de contrôle fiscal - Louis-André Vallet, en 1992, sur la mobilité sociale - Renaud Fillieule, en 1994, sur la
rationalité - Philippe de Lara, en 1994, sur Wittgenstein - François Cusin, en 1994, sur les comportements financiers - Emmanuelle Betton, en 1995, sur Ie sentiment de justice - Maxime Parodi, en 1997, sur le structuralisme - Marc Crapez, en 1998, sur les intellectuels français - Christophe Chomant, en 2000, sur les idées en

matière d'inégalité des chances scolaires - Guillaume Emer, en 2003,
sur les explications de l'antisémitisme. Cet échantillon permet de constater la variété des provenances et des destinations scientifiques ou même idéologiques de ces thésards. On voit aussi la très grande liberté qui est laissée au doctorant quant au choix de son sujet. Ce serait encore plus manifeste en élargissant la liste aux doctorants repartis à l' étranger (Italie, Argentine, Maroc, Japon, Canada, Chine, Russie, Vietnam...) ou aux thésards devenus praticiens. Ces derniers ont travaillé sur: les cadres, l'école maternelle, la criminalité, l'industrie pharmaceutique, les parcours d'officiers, l'organisation de la santé, le terrorisme, la réception de la génétique, l'art, la parité homme femmes, les risques face au SIDA, la réduction du temps de travail, les liens entre sciences et religion, la médiatisation des sciences sociales, etc. Si ses cours attirent nombre d'étudiants étrangers, lui-même déploie une activité internationale intense. Il anime de nombreux cycles d'enseignement dans des universités étrangères. Il faut d'abord citer Genève où il se rend tous les ans pendant plus de deux décennies (1971 - 1995). Mentionnons aussi: Columbia (New York), Faculté latino-américaine des sciences sociales (Santiago du Chili), Fondation Getulio Vargas (Sao Paulo), Laval (Québec), Harvard, Stockolm, Institut universitaire européen (Florence), Collèges universitaires français en Russie (Moscou et Saint-Pétersbourg), Université de New York, Lisbonne, Chicago, Milan, Montréal, sans oublier l'Italie à nouveau avec l'Université de Trente depuis plus de cinq ans (2000 2005). Il donne des conférences plus ponctuelles en: Allemagne, Belgique, Algérie, Egypte, Espagne, Mexique, Norvège, Pologne, Corée, Japon. Dans les années soixante-dix, il passe un an à Stanford (Californie): en 1972 1973 où il termine la rédaction de

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« L'inégalité des chances» (IC) et un semestre à Harvard: en 1974 1975 où il rencontre Talcott Parsons. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, il est chargé de nombreuses conférences « honorifiques» à Londres (1981), New York (1982), Turin (1984), dans l'Indiana (1985), Chicago (1986), Cologne (1988), Oxford (1995), Heidelberg (1997), Oslo (1998), Hong-Kong (1999), etc.