Bruxelles, ville ouverte

Publié par

Enclavée en région flamande, Bruxelles est aujourd'hui bien plus que le carrefour des migrations flamandes et wallonnes. Près de la moitié de sa population est étrangère ou d'origine étrangère. Si le français reste dominant, de nombreuses autres langues y sont parlées. Bruxelles va être confrontée à deux enjeux superposés : celui de la dualisation sociale de la ville et celui de l'identité plurielle... Comment faire de la différence culturelle une source de progrès plutôt de d'affrontement ?
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
Lecture(s) : 74
EAN13 : 9782336276755
Nombre de pages : 287
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

BRUXELLES VILLE OUVERTE Immigration et diversité culturelle au cœur de l’Europe

Ouvrages des mêmes auteurs
Delwit P., Composition, décomposition et recomposition du paysage politique en Belgique, Bruxelles, Labor, 2003. Delwit P., De Waele J.-M., Magnette P. (Eds.), Gouverner la Belgique, Clivages et compromis dans une société complexe, Paris, PUF, 1999. Rea A. et Tripier M., Sociologie de l’immigration, Paris, La Découverte, "Coll Repères", 2003. Rea A., Jeunes immigrés dans la cité. Citoyenneté locale et politique publique, Bruxelles, Labor, 2001.

Martiniello M. et Swyngedouw M. (Eds), Où va la Belgique ? Les soubresauts d’une petite démocratie européenne, Paris, L’Harmattan, 1998.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-04553-8 EAN : 9782296045538

Sous la direction de Pascal Delwit, Andrea Rea, Marc Swyngedouw

BRUXELLES VILLE OUVERTE Immigration et diversité culturelle au cœur de l’Europe

L'Harmattan

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents : milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques ; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus Jean-Luc ROQUES, Inclusion et exclusion dans les petites villes, 2007. Jacques PEZEU-MASSABUAU, Construire l’espace habité – L’architecture en mouvement, 2007. Nora SEMMOUD, La réception sociale de l’urbanisme, 2007. Alain-Claude VIVARAT , Les origines symboliques de notre habitat, 2007. Augusto CUSINATO, La genèse d’une culture locale d’entreprise au nord-est de l’Italie, 2007. Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006. François HULBERT (sous la direction de), Villes du Nord, villes du Sud, 2006. Jean-Pierre FREY, Henri Raymond, paroles d’un sociologue, 2006. Jean-Louis MAUPU, La ville creuse pour un urbanisme durable, 2006. Catherine CHARLOT-VALDIEU et Philippe OUTREQUIN, Développement durable et renouvellement urbain, 2006. Louis SIMARD, Laurent LEPAGE, Jean-Michel FOURNIAU, Michel GARIEPY, Mario GAUTHIER (sous la dir.), Le débat public en apprentissage, 2006.

Alain BOURDIN, Annick GERMAIN, Marie-Pierre LEFEUVRE (sous la dir.), La proximité : construction politique et expérience sociale, 2005.

Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, La transformation urbaine, 2005. Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les sociétés de développement communautaire, 2005. Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les hispaniques, 2005.

Table des matières

Introduction Pascal Delwit et Andrea Rea Le logement des minorités à Bruxelles Christian Kesteloot

9 19

L’accès limité aux emplois de qualité pour de très nombreux demandeurs d’emploi 37 Albert Martens et Hans Verhoeven L’enseignement et les minorités ethniques à Bruxelles Nouria Ouali L’usage des langues au sein des minorités bruxelloises Rudi Janssens Islam belge et bruxellois : état des recherches Felice Dassetto Les sans-papiers à Bruxelles : les exclus de l’intérieur Ilke Adam 49 69 81 97

Nouveaux arrivants, bienvenus ? L’accueil des nouveaux arrivants à Bruxelles 111 Olivia Van Mechelen Crime et immigration : état de la question Fabienne Brion La double citoyenneté des Turcs et des Marocains à Bruxelles. Karen Phalet et Marc Swyngedouw Belges d’origine étrangère dans les systèmes politiques régional et communal bruxellois (1994-2000) Marco Martiniello 125 147

163 7

La vie associative allochtone dans la Région de Bruxelles-Capitale Dirk Jacobs Préjugé et discrimination en Région bruxelloise : un bref aperçu Hassan Bousetta

181 195

Les politiques d’intégration des immigrés : entre social et sécuritaire 209 Andrea Rea Les orientations socio-politiques des Turcs et des Marocains à Bruxelles Karen Phalet, Marc Swyngedouw et Lieve De Rycke 235 Des étrangers aisés dans la ville : le cas des fonctionnaires britanniques à Bruxelles 255 Julie Cailliez Citoyenneté et diversité culturelle Paul Magnette Conclusions Pascal Delwit et Andrea Rea Auteurs 269 281 285

8

Introduction

PASCAL DELWIT

ET

ANDREA REA

Il ne fait aucun doute que Bruxelles soit plus connue dans le monde que la Belgique dont elle est la capitale. Bruxelles désigne aujourd’hui autant un lieu qu’une institution. Ainsi, lorsque les médias parlent de Bruxelles, ils se réfèrent principalement à la Commission européenne. En devenant la capitale des institutions européennes, Bruxelles a acquis une notoriété mondiale. Étrange devenir que celui de cette ville au carrefour de nombreuses frontières. Bien que Saskia Sassen ne la reconnaisse par comme une ville globale, Bruxelles est un territoire urbain international, cosmopolite et multiculturel. Bruxelles est également une ville bilingue où se côtoient des francophones et des néerlandophones. L’identité institutionnelle bruxelloise est particulièrement complexe. Depuis 1989, elle est une des trois Régions de la Belgique fédérale disposant d’un parlement et d’un exécutif. Par ailleurs, Bruxelles est également composée de dix-neuf municipalités autonomes qui disposent d’un bourgmestre et d’échevins (maire et adjoints au maire). Petite ville, Bruxelles compte, en 2006, un peu plus d’un million d’habitants. Parmi ceux-ci, 26,9 % sont des étrangers. Toutefois, depuis toujours, ces étrangers sont majoritairement (58 %) des ressortissants des 25 pays composant l’Union européenne. Cette identité européenne bruxelloise se marque chaque jour davantage. Bruxelles a connu son expansion grâce aux migrations. Au moment de l’indépendance de la Belgique en 1830, la capitale compte 50.000 habitants. Durant les cent ans qui suivent, le développement démographique de Bruxelles repose sur l’immigration flamande et wallonne. À la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, Bruxelles connaît une forte expansion économique. Une importante activité industrielle se développe autour du canal. Les ouvriers s’installent dans cette zone et dans les parties basses de la ville. Jusqu’au début des années 1970, la métallurgie, l’habillement, le textile, le montage automobile, la construction, l’alimentation font de la capitale belge la première ville industrielle du pays. L’implantation industrielle et la structure de l’habitat contribuent à structurer durablement la ségrégation urbaine. Un axe nord-ouest/sud-est oppose les populations selon le niveau économique. Les classes populaires se retrouvent majoritairement dans le nord-ouest, installées dans les quartiers bordant les deux rives du canal. Depuis la fin de la Deuxième

9

Guerre Mondiale, l’accroissement de la population repose également sur l’implantation des administrations publiques et sur l’accroissement d’une activité commerciale intense générant une diversification des populations qui y résident. Alors que la Wallonie et la Flandre ont connu des arrivées de migrants dès les années 1950, les travailleurs immigrés s’installent à Bruxelles juste avant l’arrêt de l’immigration en 1974. Les activités industrielles et de service de la capitale belge ont conduit les employeurs à faire appel à une main-d’œuvre d’appoint toujours plus importante. Alors que les immigrés de l’Europe du Sud, essentiellement les Espagnols, sont les plus nombreux au début, dès 1977, les Marocains sont devenus la première communauté étrangère à Bruxelles. Bien qu’ils soient numériquement moins importants que certains étrangers européens (les Français, les Italiens et les Espagnols), les Turcs sont perçus comme la deuxième communauté étrangère de Bruxelles. Plus récemment, les nouvelles migrations africaines, surtout des Congolais, et d’Europe de l’Est, essentiellement les Polonais, ont conduit à une transformation de la diversité culturelle bruxelloise. Durant les années 1970, Bruxelles connaît une très forte progression de la population étrangère transformant profondément et durablement certains de ses quartiers. Le regroupement familial rapide après la fermeture des frontières et le taux de natalité élevé des nouveaux migrants ont participé à la transformation des espaces urbains et de la composition des populations scolaires. La concentration des populations immigrées dans certaines communes résulte de l’insertion résidentielle de ces immigrés dans les espaces populaires de Bruxelles où le prix du logement est le plus faible et la structure de l’habitat la plus fruste. Elle est particulièrement marquée dans sept communes (Anderlecht, Bruxelles, Forest, Molenbeek, Saint-Gilles, Saint-Josse et Schaerbeek) où la proportion des étrangers varie de 30 à 50 % de la population locale. Cependant, l’augmentation de la proportion des immigrés à Bruxelles ne résulte pas seulement de leur forte présence numérique. Elle procède également de la diminution du nombre de Belges. Le phénomène de périurbanisation de Bruxelles entamé durant les années 1960 se poursuit durant la décennie suivante. Les personnes à hauts revenus délaissent les dix-neuf communes de l'agglomération bruxelloise, pour les communes plus verdoyantes de sa périphérie. La diversité culturelle de Bruxelles ne tient pas seulement à la présence de nombreux travailleurs immigrés et de leurs descendants. L’installation de l’OTAN en 1967 et des institutions européennes contribuent à l’arrivée d’autres étrangers souvent hautement qualifiés. Ceux-ci se désignent le plus fréquemment comme des expatriés ou sont qualifiés par les Bruxellois, parfois péjorativement, d’eurocrates. Cette différence de désignation, les immigrés

10

versus les expatriés démontre la distance sociale que recèlent ces dénominations. Cette distinction nominative se retrouve dans l’espace spatial puisque ces expatriés investissent davantage les quartiers aisés de la ville, voire sa périphérie. Au fil du temps, l’intégration des immigrés d’origines marocaine et turque, particulièrement stigmatisés, s’est réalisée dans l’espace urbain, les relations sociales et les imaginaires. Par ailleurs, les changements de la législation relative à l’acquisition de la nationalité belge ont conduit de très nombreux Marocains et Turcs à devenir Belges. Ainsi, plus des deux tiers des Marocains et des Turcs sont devenus Belges, tout en gardant pour la plupart leur nationalité d’origine. Les statistiques des nationalités les plus présentes à Bruxelles en 2006 (par ordre décroissant, les Français, les Marocains, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Turcs et les Polonais) correspondent ainsi de moins en moins à la perception de la diversité culturelle et ethnique de Bruxelles. L’ordre social ethnique qui s’est construit au cours des trente dernières années a contribué à renforcer la ségrégation ethnique et raciale dans les espaces résidentiels, les écoles, les espaces publics. Si la présence de ces immigrés et de leurs descendants n’est plus contestée ou illégitime, elle n’est pas encore véritablement reconnue. C’est particulièrement le cas lorsqu’il est fait référence à leur identité religieuse, surtout pour les musulmans. Le « problème immigré » a, par certains aspects, cédé le pas au « problème musulman ». En octobre 2002, le Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale a provoqué une large polémique après avoir déclaré : « La politique d’intégration des étrangers est un échec, (…) les personnes d’origine étrangère ne se sentent pas bien en Belgique et (…) les Belges de souche ne se sentent pas bien chez eux ». Cette affirmation s’inscrit dans un courant plus profond en Europe de remise en cause de certaines orientations des modèles nationaux d’intégration des immigrés, en particulier de la reconnaissance du multiculturalisme. Dès lors, les nouvelles politiques d’intégration en Europe convergent par la mise en œuvre de politiques publiques pour les nouveaux migrants visant l’apprentissage de la langue nationale, des institutions et des législations nationales. Au cours des dernières années, ce débat a fait l’objet de plusieurs bilans des recherches menées sur l’intégration des immigrés et des personnes d’origine étrangère. Le présent ouvrage présente un état des connaissances relatives aux recherches récentes menées dans le champ des sciences sociales et politiques. Il est le fruit d’une collaboration entre des chercheurs francophones et néerlandophones présentant à la fois les convergences analytiques ainsi que les nombreuses questions laissées en suspens. À partir d’une typologie des logements bruxellois, Christian Kesteloot constate une amélioration des conditions résidentielles des immigrés au cours des vingt dernières années. Ils ont davantage accès au logement social et ils deviennent

11

plus souvent propriétaires. Malgré la longue durée d’installation, la plupart des immigrés d’origines marocaine et turque se sont installés, majoritairement, dans les espaces de transit où ils sont arrivés. Toutefois, ce progrès est à nuancer parce que des facteurs structurels le rendent précaire. Ainsi, la moindre sécurité financière, en raison du chômage élevé, des personnes à faibles revenus et la diminution de l’offre de logements réduisent les opportunités de trouver un logement décent à un prix raisonnable. Pour les nouveaux immigrants, l’impact de ces mêmes facteurs est accru, réduisant d’autant plus leurs chances d’accéder à des logements convenables. Comme d’autres capitales européennes, Bruxelles attire de nouveaux migrants dont beaucoup ne disposent pas de titre de séjour. Ilke Adam montre que malgré la politique restrictive de l’État ces nouveaux migrants parviennent à entrer sur le territoire, à s’y installer et à y vivre. Leur présence et leurs emplois sont tolérés, mais les sans-papiers sont maintenus à la marge du droit, particulièrement des droits sociaux, civils et politiques, faisant d’eux des exclus de l’intérieur. Leur maintien dans une situation irrégulière et précaire semble constituer une des composantes de la politique européenne concernant l’immigration. L’auteur souligne l’importance que les recherches attribuent actuellement aux réseaux sociaux. Ces derniers jouent un rôle considérable tout au long du processus migratoire : destination et moment de la migration, adaptation des nouveaux migrants au pays d’installation à défaut de contacts avec les institutions publiques. La concentration dans le domaine résidentiel se vérifie également dans le domaine de l’emploi. Les immigrés sont surreprésentés dans certains secteurs industriels et de services et cette concentration se double de faibles possibilités de promotion. Exploitant des données permettant d’identifier les personnes d’origine étrangère disposant de la nationalité belge, Albert Martens et Hans Verhoeven établissent la reproduction intergénérationnelle de ces inégalités sociales. Ils démontrent que les étrangers non ressortissants de l’Union européenne se retrouvent plus souvent au chômage que ceux qui en font partie, et ce, à même niveau d’étude. Les salariés d’origines marocaine et turque sont concentrés dans certains secteurs spécifiques (construction, hôtel-restaurant, les secteurs hospitaliers et des soins de santé). Ainsi, l’obtention de la nationalité belge n’améliore pas leur situation. Ceci pourrait ainsi être le résultat de la discrimination ethnique et raciale sur le marché de l’emploi. La marginalisation des populations issues de l’immigration tient de plus en plus à des pratiques de discrimination qui n’ont véritablement été mises à jour que récemment. Hassan Boussetta propose une revue des recherches ayant eu pour objet les préjugés négatifs et la discrimination ethnique. Les préjugés ont principalement été étudiés en tant que déclencheur du racisme, de la discrimination et de l’extrémisme politique, mais ils ont été moins étudiés que les comportements ou les effets de la discrimination raciale. Durant les années 1990, se développe un courant de recherche traitant des préjugés et de la

12

discrimination accordant une grande place à la question de l’emploi. Une perspective institutionnaliste est adoptée par rapport à la condition subordonnée des travailleurs étrangers. Elle rompt avec les analyses précédentes basées sur la différence culturelle et sur les déterminats sociaux. Cette perspective a également montré que l’exclusion, loin de se limiter à l’arrivée des personnes, se reproduit avec les générations. Malgré les difficultés méthodologiques que comportent ces recherches, l’auteur estime qu’il n’est plus possible, dorénavant, de nier l’inégalité ethnique et raciale. Cette même perspective est également adoptée dans un autre champ d’études, politiquement et médiatiquement très sensible : la délinquance des personnes issues de l’immigration. L’immigration est constamment associée à la délinquance ; cette association ne disparaissant pas avec les générations. Particulièrement à Bruxelles où ils sont nombreux, les jeunes issus de l’immigration marocaine sont fortement associés à la délinquance. Les études portant sur les causes de la criminalité des immigrés ont établi que les facteurs socio-économiques sont plus déterminants que les facteurs ethniques. Toutefois, Fabienne Brion montre que la surreprésentation de ces jeunes dans les statistiques de la délinquance enregistrée tient aussi à la sélectivité du travail policier et du processus judiciaire. Elle résulte ainsi également de pratiques professionnelles et institutionnelles. Sans nécessairement parler de pratiques discriminatoires intentionnelles, les études criminologiques tendent à montrer la discrimination indirecte du système d’administration pénale. Si la discrimination est un sujet à l’agenda scientifique depuis quelques années, il en va de même de la participation politique des populations d’origine étrangère. À partir d’une enquête quantitative, Karen Phalet et Marc Swyngedouw explorent les relations entre citoyenneté et nationalité. Pour se faire, ils construisent une définition complexe de la citoyenneté en trois composantes (participative, normative et identitaire). Les résultats démontrent, d’abord, que la diversité des profils obtenus entre Turcs, Marocains et autochtones contredit l’idée de la marginalisation des immigrés et la séparation dichotomique entre allochtones et autochtones. Ensuite, la participation aux organisations multiethniques, comme les syndicats, est deux fois plus élevée que celle aux organisations ethniques infirmant l’hypothèse de la ségrégation ethnique. Enfin, les canaux conventionnels de représentation politique gardent une grande importance. Toutefois, les auteurs relèvent une relation distendue entre citoyenneté et appartenance nationale. La dimension participative de la citoyenneté est fortement associée au pays d’installation alors que celle identitaire renvoie au pays d’origine. Des composantes différentes de la dimension normative renvoient soit au pays d’origine soit au pays d’installation. La forte participation des immigrés d’origines marocaine et turque à la vie associative est analysée par Dirk Jacobs. La participation au sein d’associations immigrées ou ethniques est plus marquée chez les Turcs que chez les Marocains. L’auteur montre que la participation aux organisations immigrées et

13

ethniques n’est pas synonyme d’enfermement communautaire. En effet, la participation à la vie associative des communautés d’origine augmente les chances de participation à des associations multiculturelles, et tout particulièrement les syndicats. Toutefois, la forte densité des associations immigrées et la participation associative ne semblent pas une cause déterminante dans l’importante participation politique des personnes d’origines marocaine et turque. La communauté la plus structurée, d’un point de vue associatif, est formée par les personnes d’origine turque alors qu’elle est moins représentée politiquement que celle formée de personnes d’origine marocaine. Marco Martiniello retrace une des particularités des immigrés à Bruxelles : leur forte représentation politique. En effet, Bruxelles est la ville possédant le plus grand niveau de représentation politique des populations issues de l’immigration en Europe. Depuis 1994, le nombre de candidats et d’élus aux élections municipales et régionales ne fait que croître. Plusieurs causes expliquent cette tardive mais forte représentation politique : les lois électorales, les changements de lois relatives à l’acquisition de la nationalité belge et les pratiques de votes préférentiels (« vote ethnique »). Cette analyse de la participation politique est complétée par une étude des orientations sociopolitiques des personnes d’origines marocaine et turque. Karen Phalet, Marc Swyngedouw et Lieven De Rycke envisagent notamment le lien entre valeurs et processus d’intégration. Les résultats de leur recherche montrent que le choix entre les formes de vies culturelles belge ou ethnique est un faux dilemme. La majorité des personnes d’origine étrangère combinent le maintien de leur culture avec des contacts avec les autochtones. Le problème surgit lorsque la personne rejette ces deux modes de vie et se voit marginalisée. L’ouverture culturelle et l’inclusion sociale sont de ce fait des questions prioritaires pour prévenir la spirale négative de l’exclusion et de l’auto-exclusion. Mais l’intégration n’est pas qu’une question de choix et d’efforts de la part des immigrés, il s’agit aussi d’acceptation et d’inclusion lors des relations interculturelles entre les minorités et les groupes (et institutions) dominants. En raison de facteurs politiques et institutionnels, la Région de Bruxelles gère de manières différenciées certaines matières. Ainsi, deux institutions distinctes, la Communauté Flamande et la Communauté française sont compétentes sur des sujets tels que l’éducation et l’intégration sociale des immigrés. La contribution de Nouria Ouali met en évidence la différence dans la scolarité des enfants d’immigrés selon qu’ils suivent l’enseignement francophone ou néerlandophone. Ainsi, les taux de redoublements sont plus élevés dans les établissements francophones de même que l’abandon scolaire y est plus fréquent. Outre les déterminants sociaux, l’échec scolaire semble également le résultat de processus institutionnels. Les politiques éducatives ont connu des orientations opposées. La Communauté Flamande a élaboré une politique d’enseignement prioritaire comportant trois volets : l’enseignement

14

interculturel, l’enseignement de la langue et de la culture d’origine et l’accueil des allophones. Elle assure également l’accueil des nouveaux arrivants. La Communauté française a mis en œuvre une politique inspirée de celle développée par la France à savoir la politique des zones d’éducation prioritaires (ZEP). Cette politique est plus généraliste et insiste davantage sur l’origine sociale des familles que leur origine ethnique. Elle cherche à promouvoir la lecture, la fréquentation des bibliothèques et cherche à améliorer la motivation scolaire des élèves. Olivia Van Mechelen étudie les diverses politiques publiques d’accueil et d’intégration des nouveaux migrants séjournant légalement. Sur ce sujet également, les flamands et les francophones ont une politique différente, démontrant une conception différenciée du processus d’intégration. Les francophones privilégient les actions dans les quartiers en ne développant pas une politique spécifique. À l’inverse, la Communauté flamande a mis sur pied une politique d’inburgering consistant en des cours de langue néerlandaise et d’aide à la recherche d’emploi. L’auteur met en exergue les limites de cette politique qui touche insuffisamment les femmes et qui associe trop étroitement intégration et insertion professionnelle. Comme pour l’éducation, les flamands disposent d’une politique publique plus volontariste oscillant entre défense de la diversité culture et assimilation linguistique. La question linguistique est centrale pour comprendre les enjeux politiques de Bruxelles. En partant de l’hypothèse du rôle intégrateur pour les étrangers de l’apprentissage de la langue locale, Rudi Janssens exploite les données d’une enquête portant sur les usages linguistiques des minorités en comparant celles des Turcs, des Marocains, des Européens du Sud et des Européens du Nord. La grande majorité des Bruxellois d’origine étrangère (72 %) ont grandi dans une famille où l’on ne parlait ni le français, ni le néerlandais. Une grande majorité des personnes interrogées affirme parler correctement, voire parfaitement, le français, et une petite partie le néerlandais. Il existe une transmission intergénérationnelle de la langue d’origine et l’usage quotidien de la langue d’origine domine dans les contacts personnels, surtout chez les Turcs et les Marocains. Les Européens du Sud maîtrisent plus le français alors que ceux du Nord utilisent davantage l’anglais, ce qui est fortement lié aux lieux de travail. Rudi Janssens en conclut que l’apprentissage de la langue n’implique donc pas forcément une identification à la communauté locale, à ses normes et ses valeurs. Toutefois, la langue est à la fois un critère définissant les minorités et une manière de s’affilier à la majorité. En apprenant le français dans le cas de Bruxelles, l’identification se fait sur les réseaux formels francophones plutôt que néerlandophones. Toutefois, les différences en matières culturelle et linguistique se dissipent dans le domaine de l’action publique visant à lutter contre la marginalisation, la précarité et l’insécurité. En effet, la Belgique partage largement une politique publique fondée sur une injonction paradoxale : « Rester mais cela serait mieux

15

si vous n’étiez pas là ». Andrea Rea analyse l’orientation social-sécuritaire prise par les politiques sociales et urbaines mises en œuvre depuis le début des années 1990. Ces politiques publiques se structurent autour de deux pôles : la prévention et répression en matière de sécurité et la compensation en matière de lutte contre les désavantages sociaux. Ces politiques publiques sont mises en œuvre par les municipalités et initient un nouveau paradigme : la pacification urbaine. Cette dernière repose sur des mesures visant simultanément la sécurisation des personnes et des espaces publics et la réaffiliation sociale dans les territoires résidentiels précarisés. Les nouvelles politiques urbaines produisent de la régulation sociale tout en inscrivant leur rôle dans un cadre normatif renouvelé du contrôle social. En Europe, les politiques visant l’intégration des immigrés comportent trois objectifs distincts : lutter contre les désavantages sociaux, lutter contre la discrimination raciale et ethnique et promouvoir la diversité culturelle. En Région bruxelloise, les subsides vont principalement au premier de ces objectifs. Le troisième est subsidié principalement par la Communauté flamande. Par contre, la discrimination ethnique et raciale, pourtant démontrée par les recherches scientifiques, ne fait l’objet d’aucune politique spécifique. Les politiques de discrimination positive sont totalement absentes des politiques publiques bruxelloises, sauf en vue de protéger les deux groupes nationaux dominants. Le multiculturalisme de Bruxelles est fréquemment associé à la présence de personnes d’origines marocaine et turque, de populations qualifiées ou se qualifiant de musulmanes. Les musulmans ont été perçus tardivement malgré le fait qu’ils étaient présents dans le pays de longue date. Cette émergence du fait islamique sur la scène des migrations a d’ailleurs surpris les scientifiques belges qui n’avaient pas de grande tradition en cette matière. Felice Dassetto distingue trois phases dans l’étude de l’islam en Belgique. Les recherches se concentrent sur Bruxelles qui compte de nombreux musulmans. Répondant à des demandes sociales et politiques, elles privilégient des sujets tels que l’organisation, l’institutionnalisation et la gestion publique de l’islam au détriment des pratiques et croyances religieuses. Toutefois, depuis peu, l’accent est également mis sur de nouveaux aspects tels que les jeunes et l’islam, les conversions, les discours de l’islam. Inversement, le cosmopolitisme bruxellois est lié aux fonctions internationales de la ville, et en particulier aux institutions européennes. Les recherches consacrées aux expatriés ou aux étrangers disposant de haut niveau de qualification et de salaire sont très rares. Cette population n’étant pas définie comme un « problème social », elle ne fait l’objet d’aucune attention particulière des pouvoirs publics. La plupart de ces études sont l’œuvre de géographes sociaux et concernent l’aspect spatial de l’insertion des étrangers de haut standing dans la ville ainsi que l’impact de cette installation. Julie Cailliez a consacré une étude aux fonctionnaires européens britanniques à Bruxelles. Elle démontre que ces fonctionnaires tendent à suivre les mêmes choix que les Belges appartenant à la même couche sociale qu’eux.

16

Toutefois, leur contact avec la population belge, malgré une longue durée de séjour, est très faible. Fortement intégrés dans des réseaux d’expatriés, ces fonctionnaires connaissent une forte insertion urbaine mais une faible intégration sociale. Évoluant dans un univers social anglophone, ces fonctionnaires voient dans le cosmopolitisme bruxellois les germes d’une identité européenne. Toutefois, le cosmopolitisme et le multiculturalisme de Bruxelles semblent fonctionner comme deux registres culturels socialement segmentés. Tout se passe comme si les différences d’appartenance sociale se reproduisaient dans l’espace de l’appartenance culturelle. Bruxelles est bien une ville ouverte, mais elle est également une ville très compartimentée où la diversité culturelle se décline en fonction des appartenances nationales d’origine et des positions sociales occupées. Enfin, Paul Magnette propose une réflexion sur les tensions entre citoyenneté et multiculturalisme, sur les possibilités de construire une citoyenneté multiculturelle. Bruxelles est confrontée, comme espace urbain et entité politique, à deux processus de fragmentation : le nationalisme et le multiculturalisme. Les revendications des mouvements nationalistes conduisent à une remise en cause de la citoyenneté multiculturelle puisqu’elles reposent sur le principe politique de la sécession. La prise en compte de la diversité au sein d’une population nationale oblige à repenser la structure de l’État ainsi que les formes de représentations politiques. Le concept de citoyenneté n’est pas remis en cause si l’objectif de la multiculturalité consiste en l’inclusion civique, tout en reconnaissant que les différences objectives doivent être prises en considération afin de combattre les inégalités. La complexité émerge lorsqu’il ne s’agit ni de sécession, ni d’inclusion, c’est-à-dire lorsque les groupes désirent une autonomie relative. Les droits différenciés ont, dans cette optique, pour fonction de se retirer, en partie, du domaine de la citoyenneté commune. Cela crée une coexistence entre deux identités civiques plus ou moins concurrentes. L’absence de précédent historique et la polémique théorique qui entoure cette question fournissent peu de réponses pour la décision politique. Même si les appartenances multiples sont largement reconnues aujourd’hui, rien ne dit comment les agencer, ni comment régler les conflits que cela peut susciter, ni d’ailleurs comment cette diversité peut être compatible avec la participation à une entité commune. Pour échapper au tropisme homogénéisateur inhérent au concept de citoyenneté moderne, Paul Magnette affirme que seul « un débat structuré où toutes les voix puissent être entendues, y compris celles qui n’ont jamais été écoutées ».

17

D’une certaine manière, cet ouvrage cherche à contribuer à ce débat, à le nourrir en présentant des résultats de recherches menées en sciences sociales et politiques et prenant pour terrain celle ville ouverte qu’est Bruxelles1.

1

Les éditeurs remercient Claude Leonis pour son travail de mise en page.

18

Le logement des minorités à Bruxelles

CHRISTIAN KESTELOOT

Les conditions de logement des minorités étrangères à Bruxelles ont été relativement peu étudiées par le milieu académique (Martens & Vanden Eede, 1974 ; Alaluf et al. 1993 ; Kesteloot et al. 1997 ; Kesteloot & Cortie 1998). Cependant, certains aspects de la présence d’étrangers présentant des relations avec le logement ont été analysés, tels que la répartition spatiale, l’exclusion sociale, l'entreprenariat ethnique… (entre autres Kesteloot & Van der Haegen, 1997 ; Kesteloot & Meert 2000 ; Kesteloot & Mistiaen, 1998 ; Kesteloot et al., 2002 et dans une perspective comparative belge ou européenne, Breebaart et al. 1996 ; Kesteloot et al., 2000 ; Kesteloot et al., 2001). Il y aussi plus de recherches sur le logement des immigrés en Flandre, et certains concepts et notions qui y sont développés sont utilement applicables à Bruxelles (Kesteloot & Vandenbroecke, 1998 ; Peleman & Kesteloot 2001). Finalement, il y a un peu de littérature grise sur la question (entre autres Martens & Wolf, 1974 ; Goris, 1987 ; De Decker & Kesteloot, 2002 et le numéro 26-27 de « Tribune Immigrée » consacré au logement des immigrés à Bruxelles, publié en 1988). Plutôt qu’un état des lieux de la recherche existante, nous dresserons donc par la force des choses un portrait original des conditions de logement des minorités à Bruxelles sur base des données disponibles. Nous éclairerons le logement des minorités d’une part en décrivant la structure du marché du logement et d’autre part en analysant leur position sur ce marché à Bruxelles et leurs dynamiques résidentielles. Ces analyses sont encore nécessairement basées en grande partie sur le recensement de la population et du logement de 19912.

1. L’offre de logement à Bruxelles
Lorsqu’il est question de segments du marché du logement en Belgique, on utilise souvent la classification de Kesteloot (De Lannoy & Kesteloot 1985,
2

Pour une analyse générale du logement sur base du recensement, voir Goossens et al., (1997)

19

amélioré dans De Decker & Kesteloot 1994). Celle-ci s’appuie sur l’accessibilité (prix), l’intervention des pouvoirs publics et la distinction entre les secteurs locatifs et d'achat. Cette classification comprend aussi une importante dimension historico-spatiale, parce que le prix varie structurellement selon la période de construction (avant la première guerre mondiale, dans l’entre-deux-guerres, après la deuxième guerre) et parce que l’intervention des pouvoirs publics est également différenciée dans l’espace et dans le temps (laisser-faire dans la ville du XIXe siècle, accent sur le logement social après la première guerre mondiale, importance de l'acquisition en zone péri-urbaine après la seconde guerre mondiale)3. Ce classement distingue six secteurs de marché. Le marché locatif est scindé en un segment social et un segment privé. Il est occupé par des ménages qui n'ont pas les revenus nécessaires pour construire un logement, en acheter un ou rembourser un prêt. Dans le secteur locatif social, les pouvoirs publics financent les sociétés de logement social, afin que celles-ci puissent offrir des logements locatifs bon marché aux bas revenus. Le segment locatif privé est constitué d'un secteur de bonne qualité et d'un secteur de mauvaise qualité. La meilleure partie, le secteur locatif privé primaire, concerne les ménages qui ont un revenu suffisant pour acquérir leur logement. En ce sens il s’agit donc d’une exception au classement du marché selon les revenus. Il s’agit ici de ménages qui attendent l'occasion propice pour acheter ou qui, pour diverses raisons, dont souvent une grande mobilité résidentielle, préfèrent la location à l’achat ou la construction. La moins bonne partie du segment locatif privé constitue le secteur locatif résiduel. Celui-ci abrite les ménages exclus des autres segments du marché immobilier. Ce secteur est le seul qui leur reste. Il s’agit de logements anciens, remboursés depuis longtemps, dont la valeur d'usage n'est plus en rapport avec ce qu'ils rapportent à leurs propriétaires. Ils se situent principalement dans la ceinture du XIXe siècle de la ville. Les maisons y sont de plus en plus souvent subdivisées et louées par étage ou par chambre. Le marché d'achat est lui aussi constitué d’une meilleure et d’une moins bonne partie. Le secteur d'achat primaire fait référence à ce que recouvre habituellement le terme de propriété : la nouvelle construction ou le logement en achat de bonne qualité. Deux salaires ou un salaire élevé sont nécessaires pour avoir accès au secteur d'achat primaire. En conséquence de l'importance

Pour une présentation historique détaillée du marché du logement, voir Kesteloot (1986).

3

20

historique de l’intervention publique soutenant l'accès à la propriété, il existe aussi un secteur d'achat subsidié4. Enfin, le secteur d'achat secondaire fait référence au phénomène – historiquement assez nouveau – de l’achat « de fortune » : des personnes et des ménages qui manquent de moyens pour acquérir un logement de qualité et qui achètent dès lors à bas prix un logement en mauvais état. Ils le font avec l’intention de rénover, mais manquent généralement de moyens pour y parvenir. Ce phénomène est apparu suite au manque de sécurité d'occupation et de l’augmentation des loyers dans le secteur locatif résiduel. Il s’agit souvent de logements du secteur locatif résiduel qui sont transférés sur le marché d'achat. Le recensement ne fournit pas d’indicateurs directs concernant les différents segments du marché immobilier, principalement parce qu’aucune question n’est posée en matière de prix du logement ou d’intervention publique (en revanche, la question de la nature du bailleur était posée en 1970, ce qui permettait d'analyser le secteur locatif social ; c'est à nouveau le cas dans la dernière enquête socio-économique de 2001). On obtient cependant une classification qui se rapproche des segments en croisant plusieurs caractéristiques des logements, à savoir l’année de construction, le degré de confort (équipement) et le titre d’occupation (tableau 1). Le secteur locatif résiduel est assimilé aux logements en location sans le confort minimal (il manque au moins un des éléments suivants : eau courante, salle de bains ou douche, toilette privée), quelle que soit l’année de construction. La grande majorité de ces logements ont été construits avant 1945, puisque qu'il arrive plus souvent que l'année de construction soit inconnue pour les logements anciens que pour les nouveaux. Le secteur locatif primaire correspond aux logements locatifs construits après 1945 et comportant un certain degré de confort. Enfin, il y a un secteur locatif intermédiaire constitué de logements confortables, mais construits avant 1945 ou dont l’année de construction est inconnue. Une division parallèle est appliquée aux logements d'achat. Les logements occupés par leur propriétaire sans confort minimal forment le secteur d'achat résiduel (il s’agit à nouveau majoritairement de logements construits avant-guerre – l’effet des années de construction inconnues joue ici un rôle moins important puisque les propriétaires sont généralement mieux au courant de celles-ci que les locataires). Le secteur d'achat primaire est représenté par
4

La Région de Bruxelles-Capitale a supprimé la prime à la construction ou au premier achat, mais le Fonds du Logement de la Région octroie des prêts bon marché et la Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale met en vente des logements pour ménages à revenus moyens. Par ailleurs, les primes régionales à la rénovation sont parfois de facto une aide financière pour l'acquisition d’un logement (Pour une analyse socio-spatiale de cette politique, voir Decroly et al., (2000)).

21

22

les logements d’après-guerre bénéficiant d’un certain confort et occupés par leur propriétaire. Le secteur d'achat secondaire comprend les autres logements en propriété avec confort (dont ceux dont l’année de construction est inconnue). Ce tableau sous-estime sans doute la location résiduelle et sur-estime les deux autres secteurs locatifs. Le critère de confort utilisé ne prend en compte que l’équipement du logement, sans tenir compte la qualité de celui-ci. De plus les normes de confort s’améliorent avec le temps, alors qu’à l’inverse la qualité des logements tend à régresser avec le vieillissement de ceux-ci. En d’autres termes, des logements dotés d’un confort de base peuvent tout de même s’avérer relativement inconfortables et des logements construits après 1945 peuvent se trouver en mauvais état. Le même raisonnement est valable pour les logements habités par leur propriétaire5. Carte 1. L’étalement des segments du marché immobilier à Bruxelles en 1991
SECTEURS LOCATIFS

RESIDUEL SECTEURS D'ACHAT

INTERMEDIAIRE

PRIMAIRE

NOMBRE DE LOGEMENTS 1.000 500 100

RESIDUEL

SECONDAIRE

PRIMAIRE

L’enquête socio-économique de 2001 apprend qu'au moins un tiers des propriétaires bruxellois estiment qu’une rénovation de leur logement est nécessaire (23 % jugent que le toit doit être réparé et 33 % que les fenêtres doivent être rénovées. On trouve des pourcentages intermédiaires pour l’installation électrique, les murs intérieurs et extérieurs et les gouttières).

5

23

La répartition géographique de ces segments du marché immobilier reflète la structure historique de la ville et présente de ce fait un agencement de nature plutôt concentrique. Ainsi, les logements locatifs résiduels se situent principalement dans la ceinture du XIXe siècle de la ville (carte 1). Les logements du secteur d'achat primaire en sont les plus éloignés, aussi bien socialement que géographiquement. Ils apparaissent majoritairement aux confins de la Région. Il y a à peu près toujours superposition géographique entre les segments d'achat et locatif de qualité correspondante. Le secteur locatif primaire présente globalement la même répartition que le secteur d'achat primaire, avec pour différence une offre locative légèrement plus élevée dans le centre-ville. Le secteur locatif intermédiaire et le secteur d'achat secondaire prennent une position intermédiaire comparable. Le secteur locatif est relativement mieux représenté à l’ouest et au centre alors que le secteur d'achat domine au sud et à l’est. Enfin, le secteur d'achat résiduel correspond au secteur locatif résiduel, bien que le nombre de logements y soit bien plus petit. Étant donnée la sous-représentation des deux secteurs résiduels, on peut également supposer la présence de logements de mauvaise qualité dans la frange intérieure de la zone concentrique intermédiaire.

2. Les conditions de logement des minorités
Le secteur du marché du logement où sont hébergés les ménages est d'abord déterminé par les revenus et les caractéristiques du ménage qui y sont liés, telles la formation et la profession. Il détermine par la même occasion la localisation dans le centre-ville ou en périphérie. Ensuite, le cycle du ménage joue un rôle. La tendance à habiter en périphérie est plus grande chez les ménages avec enfants et celle-ci se réalise à partir du moment où le ménage a rassemblé suffisamment de moyens pour accéder à la propriété. Inversement, les ménages plus jeunes ou plus restreints sont davantage tournés vers le marché locatif. Ce constat mérite cependant d’être largement nuancé lorsqu’on l’applique aux minorités à Bruxelles6. La part des propriétaires au sein des différents groupes a fortement changé depuis le début de l’internationalisation de Bruxelles. La situation en 1970 reflète cependant ces facteurs fondamentaux (Figure 1).

Pour un aperçu général des minorités à Bruxelles et leur distribution dans la Région sur base du recensement de 1991, voir Eggerickx et al. (1999), et pour des données plus récentes, Kesteloot, (2001).

6

24

FIGURE 1 – Évolution de la part de propriétaires par nationalité 1970-2001 (en pourcentage des ménages)

C. Kesteloot 2004 ; Source : recensement INS et enquête socio-économique 2001.

Les étrangers riches sont plus souvent propriétaires de leur logement que les pauvres. Ainsi les Néerlandais, Français, Britanniques et Allemands apparaissent en haut de la liste. La durée du séjour et la stabilité du séjour jouent également un rôle. Les Danois et les Irlandais sont arrivés il y a peu et sont en pleine phase de rattrapage. Ceci s’explique par le fait que l’offre de logement suit la tendance croissante à acheter, ce qui finit par permettre à terme à ces groupes d'acquérir un logement adéquat. En revanche, les Japonais séjournent généralement temporairement dans notre pays et cela ne vaut donc pas la peine pour eux d’acheter un logement. Ceci est d’autant plus vrai que les coûts de transaction sont relativement élevés. Le même phénomène explique la part de propriétaires assez faible chez les Américains en 1970. Leur présence était due aux investissements américains dans l’économie belge et qu’ils ne restaient souvent dans le pays que jusqu'au moment où un management belge était formé pour leur entreprise. Enfin, il faut mentionner l’influence de la situation dans le pays d’origine. En Irlande par exemple, l'accès à la propriété est la norme, ce qui explique l'augmentation rapide du nombre de propriétaires irlandais à Bruxelles. Parmi les nationalités liées à l’immigration ouvrière, les Italiens présentent un taux de propriétaires déjà relativement élevé en 1970. Tant les revenus des eurocrates italiens, déjà présents à Bruxelles, que la durée de séjour des immigrés ouvriers Italiens jouent ici un rôle. Ces derniers étaient déjà présents en Belgique dans les années cinquante et leur présence déjà longue augmente

25

logiquement leurs chances de devenir propriétaires. On compte en revanche relativement peu d’Espagnols propriétaires dans les années septante et quatrevingt en raison de la faible stabilité de séjour due, au rétablissement de la démocratie en Espagne en 1975 et au développement économique du pays. Ces deux éléments ont fortement favorisé le retour des Espagnols dans leur pays. Les immigrés grecs ont connu la même évolution, mais le développement économique de la Grèce fut moins prononcé et la substitution des travailleurs immigrés grecs par des eurocrates fut relativement plus marquée, ne fût-ce qu’en raison des effectifs : seulement 10 000 travailleurs grecs à Bruxelles contre 35.000 espagnols. En raison de leur arrivée encore récente, les Turcs et Marocains présentent aussi des valeurs faibles en 1970 et 1981. De nouveaux arrivants, tels que les Portugais, qui n’apparaissent en grand nombre que dans les années nonante après l’adhésion du Portugal à la Communauté Européenne, ou les Congolais, présentent un taux de propriétaires légèrement plus élevé que les autres groupes, mais l'augmentation de celui-ci est relativement plus lente. L'accès à la propriété est remarquablement rapide chez les autres travailleurs immigrés. De plus, ils comptent relativement plus de propriétaires en 2001 que les autres nationalités, et dépassent même la moyenne bruxelloise, à l’exception des Marocains. Cette situation à plusieurs causes. Il se pourrait que les changements de nationalité, surtout à partir de 1985, jouent un rôle (cependant, on peut supposer que les changements de nationalités s’opèrent surtout chez les propriétaires, ce qui expliquerait plutôt une baisse du taux de propriétaires), mais les données disponibles ne permettent pas de confirmer cette hypothèse. Sur un plan plus général, les immigrés plus riches ont plus tendance à s'établir en zone péri-urbaine lorsqu’ils deviennent propriétaires-occupants, alors que les immigrés plus pauvres achètent relativement plus souvent un logement à l’intérieur de la Région Bruxelloise. Le degré de péri-urbanisation (pourcentage des habitants de la région urbaine bruxelloise habitant en dehors des 19 communes de la région Bruxelles-Capitale) est en effet beaucoup plus élevé pour les immigrés riches (Figure 2). Chez les nationalités de l’Europe méridionale, la substitution partielle d'immigrés ouvriers par des personnes hautement qualifiées dans le cadre de l’élargissement des institutions européennes et de l’internationalisation de Bruxelles joue également un rôle. En effet, ce nouveau groupe, conformément à la tradition dans son pays d’origine, a moins tendance à se péri-urbaniser et acquiert donc aussi un logement à l'intérieur de la Région. La carte 2 montre la distribution spatiale de la propriété par nationalité dans la Région. Le phénomène du propriétaire-occupant urbain est clair chez les Italiens et, dans une moindre mesure, chez les Espagnols, autour du quartier européen, à Uccle et Woluwé-Saint-Pierre.

26

FIGURE 2 – Degré de péri-urbanisation des nationalités étrangères dans la région urbaine de Bruxelles en 1981-1999.

C. Kesteloot 2004 ; Source : Recensement INS et registre du royaume.

La seconde génération de ces groupes est aussi en mesure d’acheter un logement, le plus souvent juste en dehors des zones de concentration initiales. Les pourcentages élevés de propriétaires chez les Italiens et les Espagnols dans la frange occidentale de la couronne du XIXe siècle de la ville en sont la conséquence. C’est moins le cas chez les Turcs et les Marocains qui sont arrivés en Belgique plus tard et n'ont pas eu assez de temps pour assurer la mobilité ascendante de leurs enfants avant la crise de l’emploi des années septante. Pour toutes les nationalités d'immigration ouvrière, le retour au pays d'origine est également important. L'immigration de retour touchera davantage les ménages qui ne sont pas propriétaires en Belgique. En conséquence elle contribue à augmenter la part des propriétaires-occupants dans la nationalité concernée. Enfin, il y a le phénomène de l’achat « de fortune ». La chute progressive du mythe du retour a poussé les immigrés à se tourner vers le secteur d'achat. Mais souvent, les logements qu'ils achètent sont de mauvaise qualité. L'achat de fortune désigne ce type d'acquisition, permettant d'échapper à l'augmentation continue des loyers, mais sans que l'acquéreur ait par la suite les moyens nécessaires pour rénover son bien. Cet achat de fortune semble d'ailleurs résulter d'une seconde cause, qui s'ajoute au besoin de contrôler le coût du logement, à savoir le besoin d'assurer sa localisation dans un lieu à partir duquel on puisse accéder aux infrastructures ethniques et à des réseaux sociaux

27

efficaces. La communauté turque de Bruxelles a fortement développé cette stratégie (Kesteloot et al., 1997), surtout à partir de la seconde moitié des années quatre-vingt lorsque démarrèrent de nombreux projets immobiliers et que les prix grimpèrent, surtout à l’est du canal. La carte montre en effet un pourcentage de propriétaires supérieur à la moyenne qui va de pair avec une concentration continue de Turcs dans la partie nord-est de la ceinture du XIXe siècle. Carte 2 – Pourcentage de propriétaires-occupants par nationalité, Région de Bruxelles-Capitale, 1991 (les quartiers de moins de dix ménages ne sont pas indiqués)

Dans une moindre mesure, les Marocains ont dans un premier temps suivi la même stratégie. Mais les données montrent qu’ils dirigent plus leur stratégie de logement vers la location de logements sociaux adaptés (figures 1 et 3 à 5). On constate sur la carte une consolidation des zones de concentration originelles par l’acquisition de la propriété (surtout à Schaerbeek et Molenbeek), ainsi qu’un mélange hétéroclite de propriété (surtout à Evere et Anderlecht, mais aussi à Molenbeek et Uccle) et de location en périphérie de celles-ci (dont quelques quartiers à logements sociaux). Deux facteurs expliquent cette différence frappante entre Turcs et Marocains. Dans un premier temps, on peut affirmer que les attitudes culturelles vis-à-vis de la propriété jouent un rôle. Le Coran interdit le prêt hypothécaire car l’intérêt sur un prêt est considéré comme un vol. Les Turcs attachent moins

28

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.