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Cahiers Albert Cohen n°15, 2005, Ô vous frères humains

De
193 pages
Relire Ô vous, frères humains impose de réfléchir aux conditions particulières de sa genèse, mais aussi aux éclairages fluctuants que viennent projeter ses contextes d’écriture et de réception : le traumatisme d’un enfant juif humilié en 1905 par un camelot antidreyfusard , la première version de ce récit, en 1945, avec le génocide en arrière-plan , la reprise et l’amplification du témoignage, en 1972, à une époque où l’antisémitisme semble définitivement hors la loi. Et aujourd’hui ? Comment lire ce texte, à l’heure où des manifestations d’intolérance ont lieu jusque dans les écoles de la République ? Peut-on faire d’Ô vous, frères humains une arme au service de l’antiracisme ?
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CAHIERS ALBERT COHEN









N°15, 2005




Cahiers Albert Cohen





1905-2005 :
Retour sur
Ô vous, frères humains






Témoignages :
Gérard Valbert, Albert Bensoussan

Le Manuscrit
www.manuscrit.com





© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-5845-8 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-5844-X (livre imprimé)







ÉDITORIAL
ÉDITORIAL
Philippe ZARD

Relire Ô vous, frères humains impose de réfléchir non seulement aux
conditions particulières de sa genèse, mais aussi aux éclairages
fluctuants que viennent projeter ses contextes de réception.
1905 : rencontre traumatisante du petit Albert Coen avec un
camelot antisémite. De la réalité de l’événement, de son
déroulement exact, nous sommes condamnés à ne savoir que ce
que l’écrivain nous en rapporte. Que l’épisode soit véridique, il
nous est impossible de le certifier ; que l’invective antijuive soit
plausible, dans une France qui est encore celle de l’Affaire
Dreyfus, ne fait en revanche aucun doute.
1945. L’anachronisme est présent dès la naissance de
l’œuvre : c’est quarante ans plus tard, et dans les circonstances
historiques que l’on sait, qu’Albert Cohen décide de raconter le
« Jour de [ses] dix ans », d’abord, en deux livraisons, dans La
France libre puis, dans une version abrégée, dans la revue Esprit.
Avec tout ce que les analogies comportent à la fois d’inévitable et
d’insatisfaisant, le texte invite, parfois explicitement, le plus
souvent implicitement, à tisser des liens entre le traumatisme d’un
enfant juif dans la France de « la Belle Époque » et la découverte
des chambres à gaz, entre l’exclusion raciste d’un enfant et la
politique d’extermination raciale. « Jour de mes dix ans » est aussi
la parole d’un homme blessé mais plein d’espoir qui, après la
défaite du nazisme et de Vichy, s’adresse à la conscience humaine,
à la conscience nationale (La France libre), et aux chrétiens
d’ouverture (Esprit).
9 ÉDITORIAL
1972 : parution d’Ô vous, frères humains dans sa forme et son
titre définifs. Nouvel anachronisme ? L’époque n’est-elle pas déjà
celle où l’antisémitisme est devenu hors la loi ? Le texte peut alors
passer pour le rappel d’une barbarie révolue, d’une passion
définitivement « déshonorée » − pour reprendre la formule, au demeurant
équivoque, de Bernanos − par la mémoire de l’horreur hitlérienne. Le
Juif semble même s’être, dans l’intervalle, retrouvé auréolé, parfois
à son corps défendant, parfois avec son consentement tacite, du
prestige de la victime élective de l’Histoire :
« Seul dans son coin, le gamin hébété contemple sa blessure. Il n’est pas
le semblable de ses semblables, il a reçu en pleine figure le choc de son
appartenance à une tribu méprisée. Juif : il n’aura pas trop de sa vie entière
pour apprivoiser la violence de cette révélation. [...] Pour la première fois, il
éprouve en lui-même l’impuissance rageuse du paria. Pour la première fois, il
est chassé de la ronde parce qu’il est juif, dédaigné par ses pairs, pourvu par
eux d’un moi dégoûtant et bizarre, isolé, séparé, sans qu’il puisse déceler sur
son corps ou dans son for intérieur la cause de ce bannissement. L’injure est
un acte de baptême : l’affiliation incertaine devient sa vérité et son nom. »
Lorsque Alain Finkielkraut, en 1980, ouvre Le Juif imaginaire sur
cette phénoménologie de l’exclusion antisémite − qui pourrait
apparaître comme un commentaire circonstancié d’Ô vous, frères
humains −, c’est pour ajouter aussitôt qu’elle ne lui semble plus à
l’ordre du jour :
Cette anecdote, vous la connaissez déjà. Sous d’innombrables variantes,
elle vous a été racontée par une multitude d’écrivains. C’est l’histoire
pathétique et édifiante d’un enfant arraché à l’innocence et né au
judaïsme sous les espèces de l’injure ou, mieux, de la malédiction. Je
voudrais, moi, dire et méditer l’expérience inverse : celle d’un enfant,
d’un adolescent non seulement fier mais heureux d’être juif, et qui s’est
demandé, peu à peu, s’il n’y avait pas de la mauvaise foi à vivre sa
singularité et son exil dans la jubilation. [...] Le paradis dont j’ai été
chassé n’est pas celui de l’entente, de l’harmonie, de l’homogénéité, mais
une région inaccessible au commun des mortels, l’éden aristocratique où
c’est la dissidence qui tenait lieu de distinction, et où n’entraient que les
proscrits et les rebelles.
2005. Il n’est pas sûr, pourtant, qu’un tel constat puisse être
reconduit aujourd’hui − l’auteur du Juif imaginaire en conviendrait
sans doute ; si les camelots ont disparu, on sait en revanche que
l’injure antisémite est de retour ; que la société multiculturelle n’est
10 ÉDITORIAL
pas toujours ce havre de tolérance un moment espéré, mais aussi
celle où, pour citer les termes récents du rapport Obin (Inspection
générale de l’Éducation nationale, juin 2004), « les enfants juifs, et
ils sont les seuls dans ce cas, ne peuvent plus être scolarisés dans
n’importe quel endroit ».
Est-ce ce contexte imprévu qui rend la lecture d’Ô vous, frères
humains d’autant plus impérative ? Peut-on faire de la lecture d’Ô
vous, frères humains, un témoignage au service de l’antiracisme ?
C’est en tout cas le défi qu’a voulu relever Max Mamou en faisant
de 2005 − le centenaire du « jour des dix ans » − une « Année
Albert Cohen ». L’association qu’il a créée, « À vous frères
humains », entend « favoriser l'apprentissage des valeurs
d'humanisme et de rejet de toutes les formes de racisme auprès de
jeunes publics, au moyen d’œuvres littéraires et artistiques ». C’est
bien volontiers que l’Atelier Albert Cohen le rejoint sur des
valeurs aussi authentiquement universalistes ; il est par ailleurs
incontestable que cette visée humaniste est constitutive, dès
l’origine, du projet d’écriture d’Albert Cohen et qu’il est donc
légitime de chercher dans cette œuvre de quoi nourrir, sinon une
morale, du moins un sens de la fraternité.
Il faut toutefois garder à l’esprit tant la complexité du réel
que l’ambiguïté des œuvres, qui ne se ramèneront jamais à la
simplicité d’un évangile humanitaire. L’interprétation du social
doit éviter tout aussi bien le catastrophisme indécent que la
dédramatisation politiquement correcte. Face aux métamorphoses,
aux flux et aux reflux de l’antisémitisme, les propositions
contraires − « c’est toujours la même chose », « ce n’est jamais la
même chose » − sont également vraies et fausses, et il serait tout
aussi déplacé de plaquer sur les nouvelles intolérances des grilles
de lecture du passé que d’en nier les invariants, tout aussi
inconséquent de se réfugier derrière des relativisations
sociologiques pour contester la gravité des faits que de vouloir
retrouver à tout prix la scène antidreyfusarde dans les
manifestations du nouvel antisémitisme.
Par ailleurs, la tâche du critique doit se distinguer de celle du
militant, sans se prévaloir d’une quelconque supériorité sur elle. Ô
vous, frères humains reste un texte littéraire qui réclame attention,
respect, discernement, vigilance ; il nous revient dès lors de le
soumettre à un regard distancié, susceptible d’en éclairer les
11 ÉDITORIAL
ressorts rhétoriques, les agencements argumentatifs, les
soubassements mythographiques − puisque aussi bien c’est dans
cette œuvre qu’Albert Cohen donne à lire le mythe fondateur de
sa vocation d’écrivain. C’est à ce travail d’élucidation que se
livrent, dans quatre études remarquables de précision et de
densité, Piotr Sadkowski, Claire Stolz, Anne-Marie Paillet-Guth et
Jérôme Cabot. D’autres études pourraient venir, très bientôt,
compléter cet ensemble.

Deux bonnes nouvelles et une catastrophe ont marqué, pour
l’Atelier Albert Cohen, cette année 2005. La première bonne
nouvelle est la parution des Actes du Colloque de Cerisy, Albert
Cohen dans son siècle, aux éditions Le Manuscrit. La seconde bonne
nouvelle est que Les Cahiers Albert Cohen ont trouvé, par la même
occasion, un éditeur et donc, enfin, une diffusion digne de ce
nom.
La catastrophe, ce fut la disparition prématurée, inacceptable,
de notre ami Norman Thau, dont nous demeurons inconsolables.
Le prochain numéro des Cahiers Albert Cohen sera un volume
d’hommages à sa mémoire.

12 T ÉMOIGNAGES
Témoignages



Les Cahiers Albert Cohen sont heureux de présenter ici deux
communications qui, faute de place, n’ont pu être publiées avec
les Actes du colloque de Cerisy. La première est issue d’une
conférence dont Gérard Valbert, biographe et ami de l’écrivain,
nous avait fait l’honneur, au premier soir d’une riche semaine ; la
seconde, d’un texte qu’Albert Bensoussan, absent du colloque,
avait eu la gentillesse de nous transmettre pour manifester son
attachement à une œuvre dont il fut l’un des premiers
commentateurs.

13 CAHIERS D’ALBERT COHEN



14 T ÉMOIGNAGES

Albert Cohen, le romancier,
le visionnaire
Gérard VALBERT

LES MULTIPLES SERRURES DE LA PORTE D’ENTRÉE...
Pendant une douzaine d’années, de 1968 à sa mort en 1981, assez
régulièrement, j’ai franchi la porte aux multiples serrures de
l’appartement de l’avenue Krieg, à Genève et cette porte pouvait
m’indiquer que l’écrivain habitant ici, incroyable charmeur, était en
même temps un être quelque peu compliqué. Ayant activité de
journaliste à Paris, j’ai pu lui rendre un certain nombre de services.
Très vite, Albert Cohen m’incita à écrire sur lui, mais les
circonstances voulurent que le projet tardât avant de se réaliser.
Cela simplement, parce qu’ayant bénéficié de confidences, je ne
jugeais pas avoir la liberté de tout dire. La parution, en 1968, de
Belle du Seigneur, livre terminé, pour l’essentiel en 1938, posait
problème. Le suicide de Marianne, la seconde épouse de l’écrivain,
en Angleterre, en 1973, compliqua encore les choses.
APOSTROPHES...
L’ayant convaincu d’accepter l’invitation de Bernard Pivot, j’avais
été à l’origine de l’émission Apostrophes de la télévision française du
23 décembre 1977, qui donna de grands tirages à l’œuvre d’Albert
Cohen. Déjà, il était fragile, il eut un malaise au début de
l’enregistrement, mais l’écrivain montrait, alors, toute sa brillance.
La maladie, la perte de lucidité qu’elle occasionna n’allaient venir
que quelques mois plus tard. Par miracle, Albert se rétablit
15 CAHIERS D’ALBERT COHEN
quelque peu, mais jamais ne retrouva l’entier exercice de ses
facultés. Il fallait le ménager. Malade, ayant perdu maîtrise de lui-
même, Albert Cohen, en dépit de sa réputation de prudence, parla
trop devant les journalistes. Pour ma part, j’étais fâché de cette
conduite. On a dit qu’Albert accepta l’intrusion des médias sur
conseil de son médecin, Ce que je sais, c’est qu’il ne pouvait que
donner une image fausse de lui-même. Il avait quatre-vingt-quatre
ans. Que ces prestations aient fait l’objet d’un livre me terrorise
car elles donnent un portrait caricatural de l’écrivain.
La première chose essentielle que je dois dire, c’est que tous
les livres d’Albert Cohen parus après 1945, dans une première
version tout au moins, ont été écrit avant cette date. Seule
exception : Les Valeureux, livre extrait du dernier manuscrit de Belle
du Seigneur et les Carnets, encore que dans les deux cas, il doit y
avoir des pages anciennes. Après avoir quitté Londres, à la fin de
la guerre, Cohen a sans doute encore écrit, mais son travail a été
de mise au point et non de création.
De deux ouvrages, la revue : La France libre, à Londres, donne
une première version. En 1943-1944, elle publie : Chant de mort qui
devient, en 1954 : Le livre de ma mère. En 1945, récit repris
également par la revue Esprit, nous avons Jour de mes dix ans, qu’on
retrouve en 1972 sous le titre : Ô vous, frères humains. Des années
plus tard donc, l’écrivain publie des textes anciens de revues qui ,
livres, paraissent sous la couverture des éditions Gallimard. Les
deux récits de La France libre s’inscrivent dans l’Histoire du siècle.
L’émotion guide l’écriture. Dans le premier, Cohen vient
d’apprendre la mort de sa mère, victime d’une crise cardiaque en
novembre 1942, alors que l’armée allemande entre à Marseille
(occupation de la zone libre). Dans le second, Jour de mes dix ans,
l’auteur, en 1945, apprend la découverte des camps de la mort. Le
récit de l’humiliation de l’enfant répond à la douleur de
l’événement.

LA SECRÉTAIRE…

Dans un cheminement différent, Belle du Seigneur, illustre la même
rupture. Le roman de plus de huit cents pages publié en 1968, à
quelques pages près et une ou deux inversions de chapitres, n’est
pas différent du manuscrit terminé en 1938. Je tiens la précision
16 T ÉMOIGNAGES
de ces renseignements d’Anne-Marie Boissonnas. De 1935 à 1938,
en Savoie puis à Paris, Albert Cohen dicta à sa jeune secrétaire des
milliers de pages, les trois versions de Belle du Seigneur et celles
d’une suite terminée en 1938 et aujourd’hui détruite.
En 1940, Anne-Marie sauva les manuscrits restés à Paris d’un
Albert Cohen réfugié à Londres, en particulier celui de Belle du
Seigneur. À la fin des années quatre-vingt, avant même nos
conversations, Anne-Marie m’écrivait ceci :
Quand la France fut occupée, Albert Cohen, inquiet pour ses
manuscrits, entreprit des démarches auprès des autorités suisses. Sachant
que je travaillais à l’Agence centrale des Prisonniers de Guerre, il pensa
que je pourrais, peut-être, trouver le moyen de savoir ce qu’il était
advenu de l’appartement de la rue du Cherche-Midi. J’eus l’occasion
d’approcher le messager qui faisait la navette entre l’Agence et son
délégué à Paris. Un M. Henriot, je me souviens. Je lui demandai de
contacter la Légation de Suisse à Paris, d’essayer de savoir si elle avait pu
prendre à temps l’appartement sous sa protection et, dans le cas
contraire, de la prier instamment d’intervenir au plus vite pour sauver les
papiers enfermés dans le coffre-classeur et, éventuellement, d’aller voir
sur place ce qui était arrivé à l’appartement. À son retour, le messager
me dit que les Allemands avaient pénétré dans l’appartement, que les
représentants de la Légation avaient trouvé les papiers éparpillés dans
toute la pièce, qu’ils les avaient rassemblés et transportés dans la cave de
la Légation, rue de Grenelle. Une croix suisse avait été collée sur la
porte.
Au printemps 1945, je travaillais à la Délégation du CICR à Paris. Albert
Cohen me chargea alors d’aller à la Légation de Suisse, d’essayer de voir
ce qui restait du mobilier ( soigneusement entreposé dans le garde-
meubles de la Légation et apparemment complet comme je pus le
constater) et surtout le manuscrit de Belle du Seigneur.

DICTÉE DE BELLE DU SEIGNEUR

Cette histoire je la conte dans mon livre : La compagnie des écrivains.
Anne-Marie Boissonnas m’a légué un certain nombre de
documents concernant son travail pour Cohen, y compris copie
de notes et de pages d’écriture. Elle tenait une sorte de journal. Je
savais donc qu’elle avait commencé de prendre dictée de Belle du
Seigneur, le 15 septembre 1935 : « A.C. dicte presque toujours
debout sans notes, tout en marchant de long en large dans la
chambre... ». Deux secrétaires avaient précédé Anne-Marie. Albert
17 CAHIERS D’ALBERT COHEN
dicta aussi à Marianne, (alors son épouse) et à Myriam (sa fille).
Dans une première étape, il est question du suicide d’une Iseult
qui deviendra le suicide d’Ariane. Début avril 1937, Anne-Marie
écrit : « A.C. dicte d’après des notes, presque toujours assis.... »
Les versions du roman vont se succéder. Le 7 février 1938, Anne-
Marie écrit : « Pendant mon absence A.C. a achevé de trier les
notes. Il a travaillé du matin au soir. Il finit ce travail le premier
janvier. Manuscrit 1, troisième état : entièrement recopié le
manuscrit précédent revu, corrigé, remanié. Avec un double. Le
Livre 1 va maintenant jusqu’à la fin de la passion : 1080 pages. »
Quittant Londres à la fin des années quarante, Albert Cohen
exerce à Genève de hautes fonctions dans les institutions
internationales. Cessant cette activité, il tente de reprendre
l’écriture. Une lettre de l’écrivain à Anne-Marie, en date du 27 juin
1952 nous annonce qu’il a repris la plume. Il écrit les dialogues
d’une pièce de théâtre, probablement une nouvelle version
d’Ézéchiel et un livre : « C’est le livre de la mort et de l’amour et ce
sera mon meilleur livre. Oui, la nuit va bientôt tomber et il
faudrait rentrer au moins quelques épis. » La phrase prélude au
Livre de ma mère.
LIVRE II
Sur le Livre II de Belle du Seigneur le silence se fera. Ce manuscrit,
détruit selon sa volonté, reste un mystère. Dans une lettre, Anne-
Marie me pose la question : « Récemment, je me suis une fois de
plus interrogée sur les motifs qui avaient conduit Albert Cohen,
alors que le manuscrit du Livre I de Belle du Seigneur était terminé, à
cette volte-face de dernière heure en tirant du roman de Solal et
d’Ariane les épisodes des Valeureux pour en faire un livre à part :
Mangeclous. Fatigue ?.... Besoin impératif d’argent ?...Menace de la
guerre ?...... Tout cela, sans doute. Mais quel rôle Gallimard a-t-il
joué dans cette affaire ?... Quand je pense qu’il aurait suffi de
quelques semaines de travail pour terminer le Livre II, déjà très
avancé pour achever ce roman. Ce recul si près du but reste, tout
de même, très surprenant, Peut-être, avez-vous quelques idées là-
dessus ? »
18 T ÉMOIGNAGES
LECTURE DES MANUSCRITS BRÛLÉS...
Des manuscrits brûlés après sa mort, en plusieurs occasions, l’écrivain
m’avait lu des passages. Puisque maintenant Gallimard acceptait
n’importe lequel de ses textes, il voulait mon avis. Je me souviens de la
lecture de Visions, ce texte qui avait fait dire à Max Jacob, dans une
lettre adressée au jeune Cohen : « Vous êtes le génie !... » Ce texte me
parut, par la manière d’écrire, ressembler à ceux publiés en 1925 dans
cette Revue juive qu’il dirigeait. D’autres lectures me firent davantage
d’impression. J’y retrouvais la verve comique d’Albert. Je ne pourrais
donner indications plus précises qu’en me référant aux notes d’Anne-
Marie Boissonnas et, peut-être serais-je dans l’erreur. Était-ce dans ces
pages qu’il était question de Zurich et de la Pologne ?... Vraiment je ne
sais plus.
Au bord du Léman dans la maison de Myriam ou à Paris, j’ai eu
des conversations passionnantes avec Anne-Marie Boissonnas. La
secrétaire de jadis et la fille de l’écrivain étaient les deux derniers
témoins de la période noire, celle d’un Albert Cohen des montagnes de
Savoie et de Paris écrivant : Belle du Seigneur. Avec elles je pus mener à
bien un jeu de vérifications, car la vérité sur Belle du Seigneur, je la dois
d’abord à l’écrivain et cette confidence date des débuts d’une relation
qui dura une douzaine d’années.
Albert Cohen avait lu et annoté mon premier ouvrage sur lui :
Albert Cohen ou le pouvoir de vie. Au vrai, ce n’étais qu’un hommage.
Depuis longtemps, ensemble, nous avions parlé de ce livre que je
voulais, que je devais écrire, mais plus le temps avançait, plus la
complication était apparue, car ne pouvant pas tout dire, je ne savais
plus quoi dire. Quand je le vis très satisfait de mon manuscrit, je fus très
étonné. Cependant, très vite, je lui avais promis d’écrire un ouvrage
plus complet et dans une de nos dernières conversations téléphoniques,
en automne 1981, il me rappela cette promesse. J’ai encore son
« Dépêchez-vous !... » en mémoire.
Ma relation avec Albert Cohen se résume à une conversation
jamais terminée, toujours recommencée. Notre correspondance, la
dédicace des livres en donnent une mesure. Les lettres se terminent à la
ligne des salutations par des « sentiments très affectueux ». « À Gérard
Valbert parce que je l’aime » dit la dédicace. Albert Cohen n’a pas écrit
d’autres préfaces que celle de mon roman, Le Silence des Atlantes.

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