Cahiers Albert Cohen n°16, 2006, Hommage à Norman Tau

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Les Cahiers n°16 rendent hommage au travail très complet d'analyse de Norman Thau sur l'oeuvre d'Albert Cohen. Mis en perspective par des spécialistes dans différents domaines, ces cahiers se focalisent sur la problématique identitaire juive chère à Albert Cohen. Le temps de six études, Jérôme Cabot, Jack Abecassis, Isabelle Enderlein, Patrick Sadrowski, Anne-Laure Milceut et Renata Jarzebowska-Sadkowska rendent compte de cette identité utopique impossible, "catasrophique". Ce véritable dilemme qui questionne le juif d'occident, soulignant l'impossible dualité cohénienne, à travers ses personnages romanesques et son enfance, un véritable voyage au coeur de la judéité sans cesse réaffirmée de cet auteur exceptionnel.
Publié le : samedi 8 juillet 2006
Lecture(s) : 226
EAN13 : 9782748177640
Nombre de pages : 159
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CAHIERS ALBERT COHEN




N°16, 2006






Cahiers Albert Cohen



Écriture et identité
dans l’œuvre d’Albert Cohen

Hommages à Norman David Thau











N°16, 2006













© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7765-7 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748177657 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7764-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748177640 (livre imprimé)

ÉDITORIAL
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PHILIPPE ZARD
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ÉDITORIAL





Éditorial

Philippe ZARD


Il est des textes que l’on aurait aimé ne pas avoir à écrire, des
hommages que l’on aurait préféré ne pas rendre. En 2005,
Norman David Thau nous quittait, terrassé par ce que la langue de
bois des faire-part désigne généralement comme une « longue
maladie », comme si le mot de cancer était inavouable ou indécent.
Il avait quarante-cinq ans.
Certes, ce n’est pas dans les Cahiers Albert Cohen qu’on peut
évoquer l’homme qu’il était : certains, parmi nous, ont eu la
chance de partager son amitié, d’autres n’ont fait que le croiser.
Tous garderont pourtant en mémoire ce sentiment indéfinissable
d’une présence, de ce je ne sais quoi qui donne à un homme sa
densité. On le reconnaissait d’abord à sa démarche, à son allure
rassurante d’ours débonnaire. On l’aimait pour son petit sourire
en coin et ses yeux pétillants, pour sa vigilance un peu
chatouilleuse, pour sa générosité et ses coups de gueule, son
intelligence, sa culture et son humour.
Très jeune, il avait frôlé la mort et il semblait savoir depuis
toujours qu’elle ne le laisserait pas longtemps en paix. Avant que la
maladie ne lui ait livré son ultime assaut, il avait proposé pour son
intervention à Cerisy un titre atrocement prémonitoire, emprunté
à Cohen : « Le bon sourire d’heure de mort » − comme un
testament, comme si la terrible échéance n’avait jamais disparu de
son horizon. Cette conscience donne à certains êtres une forme de
désespoir mélancolique ; Norman était avide de bonheur. La
pensée de la mort donne à d’autres une légèreté toute séraphique,
comme s’ils n’étaient déjà plus tout à fait de ce monde ; tout au
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PHILIPPE ZARD
contraire, Norman y avait gagné comme un poids supplémentaire,
une pesanteur qui le tenait fermement arrimé au sol, une force de
gravité. C’était un « Mensch », comme on dit en allemand − et en
yiddish. Et il fallait souvent toute sa formidable simplicité pour
nous aider à ne pas nous sentir futiles en sa présence.
Il avait donné à ses travaux − par ailleurs si scrupuleux, si
rigoureux − ce caractère de nécessité existentielle sans laquelle la
critique ne serait qu’un vain divertissement. Il savait que l’essentiel
était dans les livres, tout en ayant conscience que les livres ne sont
pas l’essentiel, et que toutes les gloses sur Albert Cohen ne valaient
pas le sourire radieux de son petit garçon. Son interrogation sur
l’identité juive n’était qu’une manière − il en est beaucoup d’autres,
évidemment − de s’interroger sur la condition humaine, sur ces
infinies complications de l’existence qui en font le sens, le sel et le
drame. On l’a dit, il ne sera question, dans ces pages, que du
chercheur. Comment, cependant, maintenir jusqu’au bout la ligne
de partage entre l’homme et l’œuvre quand on sait de quels
brûlants questionnements était habité le moindre de ses
commentaires ? Qui l’a lu a déjà commencé à le connaître.
Comment résumer en quelques lignes ce que fut l’apport de
Norman Thau aux études cohéniennes ? Même si sa connaissance
de l’œuvre de Cohen était admirable, il ne s’est jamais voulu un
« spécialiste » de cet auteur. Aussi à l’aise dans le domaine
germanique que dans le domaine français, il a d’abord été un
comparatiste. Son maître livre sur Le roman de l’impossible identité a
apporté une contribution décisive au désenclavement de l’œuvre
d’Albert Cohen. Il a d’abord, dans le domaine strictement français,
tiré des auteurs juifs de la pénombre (Armand Lunel, Némirovsky,
Jean-Richard Bloch, Edmond Fleg) et parfois de l’obscurité
complète (Bernard Lecache, Jacob Lévy) où l’histoire littéraire les
confinait. Cohen n’y perdait rien de sa spécificité − Norman Thau
rappelait à bon droit que Solal demeurait un hapax dans le paysage
romanesque français − mais il se détachait désormais sur un fond
d’interrogations communes et de représentations culturelles
insistantes qu’il n’était plus permis d’ignorer. Norman Thau,
surtout, a eu l’immense mérite de recontextualiser l’œuvre de
Cohen en l’inscrivant dans un cadre plus résolument européen.
C’est évidemment dans le domaine allemand que ses
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rapprochements ont été les plus éclairants : qui d’autre que lui
aurait pu mener à bien ces études croisées entre Albert Cohen,
Joseph Roth, et surtout Lion Feuchtwanger, si peu connu du
public français ? La dernière étude de Norman avait encore, on
s’en souvient, élargi le spectre linguistique par une remarquable
confrontation entre Albert Cohen et Israël Zangwill.
De ces multiples références ressortait un tableau riche et cohérent
de la manière dont des écrivains juifs avaient tenté de formuler
une équation identitaire que l’émancipation avait singulièrement
embrouillée. L’une des vertus les plus stimulantes de la réflexion
de Norman Thau tient sans doute à son refus de se satisfaire des
réponses toutes faites. Refus d’un sociologisme naïf qui ferait du
roman le simple reflet d’une réalité sociale : il montre, avec force
arguments, comment certains romanciers forgent des univers
délibérément polarisés qui dramatisent les antagonismes, en
gommant ou en atténuant la possibilité des compromis et des
réconciliations (par exemple, en n’accordant aucune place à
l’existence d’assimilations réussies ou d’osmose culturelle entre les
Juifs et l’Europe). Refus d’une interprétation exclusivement
victimaire de la condition juive, celle qui ferait de l’antisémitisme
la seule et unique cause de la persistance de l’identité juive en
Europe : Norman Thau expose comment, chez Cohen, Feuchtwanger ou
Roth, agissent également des obstacles internes à l’assimilation, des
interdits procédant de ce qu’il appelait parfois « l’autodéfinition
identitaire ». Il a souligné aussi la manière dont Cohen tentait,
tantôt par l’humour, tantôt par l’élaboration d’un judaïsme
réinventé, de résoudre esthétiquement et imaginairement des
problèmes dont toute l’œuvre exprimait par ailleurs le caractère
objectivement aporétique.
Ce modeste recueil témoigne de la richesse des perspectives
que son travail a ouvertes. Les trois premières études reprennent
et relancent la problématique de l’identité juive dans l’œuvre de
Cohen : Jérôme Cabot en explorant les paradoxes d’une condition
qui ne se satisfait d’aucune territorialisation identitaire et pointe
vers un horizon utopique ; Jack Abecassis en invitant, dans une
veine plus polémique, à réfléchir sur la portée d’une
recomposition identitaire qui se résout à ses yeux dans une
« métaphysique de la persécution » ; Isabelle Enderlein en
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PHILIPPE ZARD
convoquant la question des origines dans l’œuvre d’un autre grand
écrivain juif, allemand, européen et « oriental », Elias Canetti.
Mais l’identité ne se ramène jamais, contrairement à ce qu’un
usage réducteur tend aujourd’hui à imposer, à ses composantes
religieuses ou ethno-culturelles. Les trois études suivantes
s’emploient à suivre les tours et les détours d’une identité narrative
− celle des personnages ou de l’écrivain − qui se formule dans le
rapport aux livres et au Livre (Piotr Sadkowski, sur les
personnages de lecteurs dans les romans de Cohen), qui
recompose par l’écriture les émotions premières et les jeux de
l’enfance (Anne-Laure Milcent) et qui s’inscrit dans les singularités
d’une langue et d’un style (Renata Jarzebowska-Sadkowska).
Il n’y a que les pensées mortes qui ne prêtent pas à discussion.
Norman, depuis la parution de son livre, n’avait cessé
d’approfondir, d’élargir et de nuancer ses interprétations. Nul ne
peut savoir ce que serait aujourd’hui l’état de sa réflexion, ni ce
qu’il eût été demain. Et l’on regrettera toujours qu’il ne soit plus là
pour répondre directement aux questions que les chercheurs lui
adressent. Mais il continuera de nous accompagner dans notre
travail, nous n’en aurons jamais fini de dialoguer avec cet
interlocuteur douloureusement absent, d’entendre les lointains
échos de sa voix, d’imaginer ses objections, de nous demander,
avant d’aborder un problème : qu’aurait-il pensé ? Une manière
comme une autre de narguer le destin, de nous convaincre que
notre ami est toujours là qui nous regarde, un peu détaché mais
toujours bienveillant, avec son petit sourire en coin et ses yeux
pétillants…






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Études



Écriture et identité
dans l’œuvre d’Albert Cohen
Hommage à Norman David Thau

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UTOPIE VERSUS IDENTITÉ





Utopie versus identité

Jérôme CABOT


JUDÉITÉ, IDENTITÉ ET ÉPOPÉE

La première réception critique de l’œuvre romanesque de Cohen
fut d’y privilégier la problématique identitaire. On trouve une
formulation condensée de ce topos récurrent dans la médiocre
thèse de Chantal Argoud-Sigaud : « Albert Cohen est juif avant d’être
1écrivain, avant même d’être homme. » Mais c’est également ce qui
oriente les excellents travaux de Norman Thau : « Au centre de
2l’œuvre (et de la vie) de Cohen : la problématique identitaire juive » . Pour
l’œuvre, je considère quant à moi que Norman Thau lit la
tétralogie à travers le prisme de Solal, et que ce qui est vrai pour le
premier roman s’infléchit et se complique par la suite. Philippe
Zard discute avec pertinence ces présupposés dans sa critique de
3l’ouvrage de Jack Abecassis. La lecture identitaire survalorise
l’analyse symbolique et la structuration duelle qui la sous-tend ;
elle redouble les déclarations programmatiques de l’auteur au

1 Chantal ARGOUD-SIGAUD. Les Bases stylistiques du rire et de ses limites dans
Mangeclous d’Albert Cohen. Th. univ. : Grenoble-III, 1985, p. 145.
2 Norman D. THAU. « Humour, irréalisme et autodéfinition identitaire », Cahiers
Albert Cohen, n° 6, 1996, p. 48.
3 Philippe ZARD. « Albert Cohen. Dissonant Voices, de Jack Abecassis », Cahiers
Albert Cohen, n°14, 2004, notamment p. 140-142. Voir aussi Philippe ZARD.
« Fertilité des marges. Précautions de méthode et éléments de réflexion pour
l’étude des judéités littéraires », Perspectives, n°12, 2005, p. 7-34 ; et Robert
ELBAZ. Albert Cohen, ou la pléthore du discours narratif, Publisud, 2000, p.107
note 3.
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