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Cahiers Albert Cohen n°20

De
242 pages
Le lecteur d’Albert Cohen est assez vite frappé par la multiplicité des références à la folie dans l’œuvre. Pathologies diverses, folie prophétique du personnage principal, folie amoureuse, folie du monde, lyrisme échevelé et goût oriental de la grandeur et du travestissement : la folie est partout. Cohen, lui-même lecteur et admirateur de Freud, se livre à une psychopathologie de la vie quotidienne de ses personnages et nous conduit de l’appréhension clinique des comportements (narcissisme, mégalomanie, délire de persécution, scarifications, pulsions suicidaires) à une vision plus symbolique de la folie, carnavalesque au sens de Bakhtine ou prophétique au sens de Neher. Les articles qui com
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CAHIERS ALBERT COHEN




N°20, 2010





Cahiers Albert Cohen



La folie dans l’œuvre
d’Albert Cohen

Études recueillies par Alain Schaffner









N°20, 2010



Le manuscrit
Paris





Titres déjà parus
aux éditions Le Manuscrit






Cahiers Albert Cohen n°8, Lectures de Belle du Seigneur Cohen n°15, Ô vous frères humains Cohen n°16, Hommage à Norman Tau
Cahiers Albert Cohen n°17, Albert Cohen et la modernité
littéraire
Cahiers Albert Cohen n°18, Animal et animalité dans l'œuvre
d'Albert Cohen
Cahiers Albert Cohen n°19, Cohen « humorialiste » : Hommages
à Judith Kauffmann





© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-03568-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304035681 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03569-8 (livre numérique) 2304035698 (livre numérique)







Éditorial

Alain SCHAFFNER


Ceux qui ont eu le privilège si rare de tels sentiments
éprouvent une sorte de démence ; ils tiennent des propos
incohérents, étrangers à l’humanité ; ils prononcent des
mots vides de sens ; et à chaque instant l’expression de
leur visage change. Tantôt gais, tantôt tristes, ils rient, ils
pleurent, ils soupirent ; bref, ils sont vraiment hors
d’eux-mêmes. Revenus à eux, ils ne peuvent dire où ils
sont allés, s’ils étaient dans leur corps, ou hors de leur
corps, éveillés ou endormis. Qu’ont-ils entendu, vu et
dit ? qu’ont-ils fait ? Ils ne s’en souviennent qu’à travers
un nuage, ou comme d’un songe ; ils savent seulement
qu’ils ont eu le bonheur pendant leur folie. Ils déplorent
leur retour à la raison et ne rêvent plus que d’être fous à
perpétuité. Encore n’ont-ils eu qu’un faible avant-goût
1du bonheur futur !

Se livrant à l’éloge paradoxal de la folie au début du
seizième siècle, Érasme évoque l’extrait qui précède le
ravissement religieux et recense les nombreux passages de
l’Ancien et du Nouveau Testament qui font référence à la
folie. Il en conclut que l’ardeur de la foi a bien des parentés
avec la folie, et que – comme le dira plus tard Pascal dans
Les Pensées – « ce serait être fou par un autre tour de folie que de
n’être pas fou ». Dans son Histoire de la folie à l’âge classique,
Michel Foucault, dissociant la « folie » de la « maladie

1 ERASME, Eloge de la folie, GF Flammarion, 1997, p. 94
7 ALAIN SCHAFFNER
mentale », a retracé le mouvement qui conduit de la fin du
Moyen Age à la naissance de l’asile au XIXe siècle. Si la
Renaissance a donné la parole aux fous, l’âge classique la leur
a retirée en ouvrant l’ère du « grand renfermement ». L’essor
de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse au
e etournant des XIX et XX siècles semble avoir enlevé toute
pertinence clinique à la notion de folie (qui ne subsiste que
dans le vocabulaire courant) tant la maladie mentale a éclaté
en de multiples pathologies.
Il n’en reste pas moins que le lecteur d’Albert Cohen
est assez vite frappé par la multiplicité des références à la
folie dans l’œuvre. Pathologies diverses, folie prophétique du
personnage principal, folie amoureuse, folie du monde,
lyrisme échevelé et goût oriental de la grandeur et du
travestissement : la folie est partout. Cohen, lui-même lecteur
et admirateur de Freud, se livre à une psychopathologie de la
vie quotidienne de ses personnages et nous conduit de
l’appréhension clinique des comportements (narcissisme,
mégalomanie, délire de persécution, scarifications, pulsions
suicidaires) à une vision plus symbolique de la folie,
carnavalesque au sens de Bakhtine ou prophétique au sens de
Neher. Les articles qui composent cet important dossier
nous invitent à une promenade dans les différents aspects de
ce motif récurrent dans l’œuvre, mais jamais exploré en tant
que tel.
Claire Stolz nous présente d’abord « quelques aspects
de la langue de la folie chez Cohen », Elle constate dans son
œuvre « la coexistence de deux âges de la folie, telle que décrite par
Foucault » : la folie carnavalesque du Moyen Age et la folie
paranoïaque de la jalousie, et conclut que la folie est pour
l’écrivain « avant tout circonscrite dans le monde du verbe ».
L’approche stylistique de Claire Stolz est complété par
l’approche lexicométrique de Baptiste Bohet qui présente les
193 occurrences du mot « folie » (et des mots apparentés)
dans Belle du Seigneur. Il démontre que le terme est
majoritairement employé en relation avec la religion et la
sexualité. Aurélie Jean examine ensuite, d’un point de vue
thématique, « trois aspects de la folie dans Belle du Seigneur »,
en repartant de l’injonction paradoxale de Solal à
8ÉDITORIAL
Ariane : « Dites-moi fou mais croyez-moi » (BS, 39) : la folie
comme déséquilibre psychique individuel, « l’amour fou »
comme recherche dans la passion de l’unité perdue et enfin
la folie prophétique de Solal comme réponse à la folie d’un
monde en marche vers le second conflit mondial. Maxime
Decout développe plus particulièrement le second point, la
question de la folie amoureuse, qu’il situe entre une « folie
rationalisée » et un « rationalisme fou » fonctionnant dans le
cadre d’un système de vases communicants. Céline Quint
prolonge sa réflexion par un parallèle entre Belle du Seigneur et
les romans de Françoise Sagan écrits entre Un certain sourire
(1956) et Le Lit défait (1977). « Amour narcissique », « passion
dévorante », « folie du dressage amoureux », « piège de l’amour fou »,
« passion comme folie destructrice », les points de comparaison
sont nombreux entre ces deux œuvres jamais mises en
parallèle jusqu’à présent. Denis Poizat explore, lui, les
détours symboliques de la folie : de la folie familière à la
sagesse du fou dressé contre la folie du monde, le chemin
conduirait, dans l’œuvre de Cohen, « vers le jardin », c’est-à-
dire manifesterait la nostalgie du paradis perdu et de l’ère
messianique annoncée par les prophètes. Marina Davies,
explorant plutôt l’aspect carnavalesque, s’intéresse à la figure
du fou du roi, héritée du Moyen Age, et d’un de ses avatars
sous la Troisième République : les « fous de la République »
(Pierre Birnbaum), elle relit l’histoire de Solal à la lumière des
deux héritages complémentaires du bouffon médiéval et du
« Juif d’État ». Alain Schaffner se penche enfin sur « Combat
de l’homme », texte écrit par Cohen à Londres en 1942 et
intégré dans le dernier monologue de Solal dans Belle du
Seigneur. Il montre que l’antinature, notion empruntée à
Nietzsche et présentée pour la première fois dans ce texte, se
définit au croisement de la folie et du monstrueux : la folie
nazie produisant le monstrueux guerrier se voit opposer la
folie prophétique des hommes en lutte pour l’avènement du
« monstre d’humanité ».
Dans la partie hors dossier de ce numéro, Cécile
Brochart nous présente une réflexion sur « Albert Cohen et
le XVIIe siècle moraliste » : peinture sociale critique,
démolition du héros, misère et vanités humaines sont
9ALAIN SCHAFFNER
également condamnés par l’écrivain qui renouvelle, dans le
roman, l’héritage des auteurs du grand siècle. Géraldine
Dolléans, s’interroge enfin sur les rapports entre corps et
société dans Belle du Seigneur présentant une approche
sociologique du texte de Cohen inspirée des travaux de
Norbert Elias sur la civilisation des mœurs et d’Erving
Goffman sur les rites d’interaction et la mise en scène de la
vie quotidienne.
L’écrivain David Foenkinos, qui a souvent dit son
admiration pour les romans d’Albert Cohen, a eu la
gentillesse de se prêter au jeu des questions et des réponses
lors de notre journée d’études sur la folie. On trouvera trace
de sa présence dans ce numéro sous la forme d’un entretien
qu’il a bien voulu nous accorder pour clore le volume. Ce
premier entretien – et ceux qui le suivront, j’espère, dans les
prochains numéros – nous permettra de mesurer l’impact
des écrits de Cohen sur la création littéraire contemporaine...
La diversité des perspectives ici présentées et les
ouvertures qu’elles ont suscitées traduisent la richesse des
recherches en cours sur l’œuvre d’Albert Cohen. « Donc,
adieu ! Applaudissez, prospérez et buvez, illustres initiés de la
1Folie ! »






1 ERASME, Eloge de la Folie, LXVIII, op. cit., p. 94.
10









ÉTUDES



La folie dans l’œuvre d’Albert Cohen
11





Quelques aspects de la langue de la folie
chez Cohen


Claire STOLZ


Pour ce travail, la première question que je me suis posée a
été de savoir ce que je pouvais appeler « langue de la folie »
et donc de trouver des critères pour délimiter mon corpus
d’analyse : la langue du fou, bien sûr, mais aussi la langue
chargée de la représentation de la folie. Deuxième question,
bien plus cruciale au fond, qu’appeler « folie » chez Cohen ?
Le terme de folie en effet appartient bien plus à la langue
courante qu’à la langue scientifique, médicale. Le mot « fou »,
comme l’ont montré Alain Schaffner et Baptiste Bohet,
apparaît à de multiples reprises sous la plume de Cohen ;
mais que décrit-il ?
1Le Dictionnaire des termes de psychiatrie et de santé mentale
nous indique que folie est

un terme général et très vague, qui n’est plus utilisé que
dans le langage courant et en sociologie. En droit, il revêt
un aspect spécifique lié à l’irresponsabilité du sujet au
moment des faits. Désordre ou trouble mental, quelle qu’en
soit la nature. Ce terme a été associé à des syndromes
particuliers : folie circulaire (maniaco-dépressive), folie
raisonnante (délire d’interprétation […], n’est plus utilisé)
folie du doute (névrose obsessionnelle). En ce sens, folie
s’oppose à raison. La folie n’a reçu son statut de maladie

1 Simon-Daniel Kipman (dir.), Doin éditions 2005.
13 CLAIRE STOLZ
mentale qu’au XVIIIe siècle (Philippe Pinel) et surtout au
XIXe siècle (Jean-Étienne Esquirol) : elle cesse alors d’être
une expérience existentielle pour devenir une pathologie
[…].

Puisque le terme n’est plus utilisé que dans le langage
courant, voyons donc la définition de fou donnée par le TLF,
en nous contentant des emplois en sens propre :

A. Qui présente des troubles du comportement ou de
l’esprit dénotant ou semblant dénoter une altération
pathologique des facultés mentales. Synon. aliéné, dément,
déséquilibré; anton. sain, normal.[…]
B. 1. [En parlant de pers.] Qui est dans un état
psychologique de trouble intense ou d’exaltation causé par
une forte émotion ou un sentiment poussé au paroxysme.
Synon. bouleversé, égaré, enthousiaste, hors de soi; anton. calme, de
sang-froid, tranquille. […]

Voici à présent l’article folie :

A. 1. Trouble du comportement et/ou de l’esprit, considéré
comme l’effet d’une maladie altérant les facultés mentales
du sujet. […]
2. En partic. [Le concept de folie est défini dans une
approche sc. et/ou institutionnelle]
a) PSYCH., MÉD. La folie [...] n’est autre chose que le désordre
ou le défaut d’accord des impressions ordinaires (CABANIS,
Rapp. phys. et mor., t. 1, 1808, p. 90). […]

Le fou est donc celui qui a perdu la raison, c’est-à-dire
celui qui ne perçoit plus les choses comme elles sont (c’est le
délire) ou qui ne les perçoit pas comme tout le monde, et qui
par là- même s’exclut de la société ou suscite un mouvement
d’exclusion de la part de celle-ci.
D’où l’analyse philosophico-sociologique menée par
Foucault dans son Histoire de la folie à l’âge classique (1961) qui
oppose d’une part la période médiévale dans laquelle la
présence des fous est la manifestation inquiétante d’un autre
monde possible ou parallèle, – monde inversé, monde
chaotique – évoqué notamment par les tableaux de Jérôme
14QUELQUES ASPECTS DE LA LANGUE DE LA FOLIE
Bosch (La Nef des fous, vers 1500), de Grünewald (La
Tentation de Saint Antoine, vers 1512) ou de Bruegel (Carnaval
combattant Carême, 1555), période dans laquelle les fous font
peur mais font aussi rire, et circulent dans la société (les
exclus étant les lépreux), jusqu’à pouvoir devenir « fous du
roi » ; et d’autre part la période classique, qui voit dans la
folie le contraire pur et simple de la raison, « négativité vide de
1la raison » , celle-ci prenant une valeur telle que la déraison est
considérée comme un effet de l’illusion, une sorte de
puissance trompeuse, comme la croyance en ce qui n’existe
pas, si bien, dit Foucault, que « La folie, au fond, n’est rien. Mais
ce rien, son paradoxe est de le manifester » (op. cit., p. 261). Les fous
sont alors internés à la place des lépreux ; et pour Foucault,
e el’âge contemporain (XIX /XX ) achève le chemin cartésien
en voyant dans la folie une maladie qu’il s’agit d’expliquer
rationnellement et ensuite de guérir, donc d’éradiquer.
Or, que voit-on chez Cohen ? La coexistence de deux
âges de la folie, telle que décrite par Foucault : la folie
carnavalesque du Moyen Âge, du monde parallèle, qui dit
une vérité autrement indicible car bâillonnée par la société, et
qui, pour le faire, utilise des accoutrements plus ou moins
grotesques qui dédramatisent, rendent presque inoffensifs
ses traits ; mais aussi la folie délirante, violente et inquiétante,
folie paranoïaque de la jalousie ou folie maniaco-dépressive
conduisant dans Belle du Seigneur au suicide d’Adrien, d’Isolde,
d’Ariane et de Solal.
À partir de ce rapide tableau, j’ai donc choisi de limiter
mon corpus aux passages suivants de Belle du Seigneur : la cave
de Berlin avec le personnage de la naine Rachel (chapitre 54)
et, accessoirement, le passage où Solal rêve de feindre la folie
(chapitre 96) ; la jalousie de Solal (chapitres 97-102) ; le
suicide d’Isolde (chapitre 50), et je dirai un mot du suicide
2d’Adrien (chapitres 79-80). En revanche, j’ai écarté les
derniers chapitres décrivant le suicide des amants, car il me
semble que bien d’autres enjeux, narratifs et poétiques,

1 Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972 [1961], p. 268
2 Les références paginées renvoient à l’édition de la Pléiade.
15CLAIRE STOLZ
expliquent ce passage : l’aborder du seul point de vue d’un
acte considéré comme pathologique serait tellement
réducteur que cela en deviendrait un contre-sens total.

LA FOLIE CARNAVALESQUE : UN MONDE PARALLELE

Dans le chapitre 54, Solal effectue une catabase dans une
cave berlinoise qui résonne des talons des SS ; mais,
contrairement à Énée qui, sous la conduite de la Sibylle,
descend dans le monde souterrain pour y rencontrer les
morts, Solal se réveille brutalement dans une cave habitée de
vivants, tandis que le rôle de la Sibylle est tenu par la naine
Rachel. Mais le discours de celle-ci est marqué d’incohérence
1et surtout de non-pertinence , ce qui signale un discours qui
paraît non rationnel, car en fait non adapté au contexte
extralinguistique et/ou linguistique, et donc un discours non
orienté vers une communication satisfaisante. Je rappelle
rapidement le cadre théorique suscité par cette question
lancinante pour un linguiste : « qu’est-ce qui fait apparaître
un discours comme cohérent et pertinent ? », donc, dans
l’optique de notre problématique, comme raisonnable, non-
fou.
En simplifiant à l’extrême, est apparue en linguistique
textuelle (appelée souvent grammaire textuelle) la distinction
entre cohésion et cohérence du texte : la cohésion, désigne
« l’ensemble des moyens linguistiques qui assurent les liens intra- et
interphrastiques permettant à un énoncé oral ou écrit d’apparaître

1 Voir Michel CHAROLLES, « Cohésion, cohérence et pertinence
du discours », Travaux de linguistique, 1995, 29, p. 125-151 ;
accessible en ligne : http://hal.archives-
ouvertes.fr/docs/00/33/40/43/PDF/CoheTrvxLing.pdf
et Jacques MOESCHLER, « Conversation, cohérence et
pertinence » In Réseaux, 1990, Hors Série 8 n°1. pp. 79-104.
Accessible en ligne
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0
984-5372_1990_hos_8_1_3532
16QUELQUES ASPECTS DE LA LANGUE DE LA FOLIE
1comme un texte » ; ces moyens sont maintenant bien
référencés, il s’agit d’une part d’outils linguistiques comme
les connecteurs, les anaphores et toutes les formes de reprise,
la succession des temps verbaux, etc., et d’autre part il s’agit
des modes de composition du texte grâce au travail de la
progression thématique (reprise du thème d’une phrase à
l’autre, ou bien transformation du propos d’une première
phrase en thème de la phrase suivante, ou bien encore
rupture thématique) ; mais un texte bien construit au plan de
la cohésion n’est pas nécessairement cohérent (« Marie a une
pneumonie, mais Albert apprend le piano depuis l’âge de 4
ans »). La cohésion est donc une caractéristique grammaticale
(d’ailleurs inscrite au programme de grammaire des classes
du secondaire), nécessaire pour produire des énoncés
grammaticalement bien formés.
La cohérence est une caractéristique logico-sémantique
qui prend en compte les compétences encyclopédiques du
destinataire et l’ensemble du contexte discursif et
extradiscursif de l’énoncé. Elle « désigne des propriétés
pragmatiques qui assurent l’interprétabilité d’un texte, par exemple des
données informationnelles, portant sur des actions ou des situations, qui
sont susceptibles d’être congruentes avec le monde de celui qui évalue ces
2données » . Ainsi, l’énoncé « Marie a une pneumonie, mais
Albert apprend le piano depuis l’âge de 4 ans » peut devenir
acceptable si le contexte amène à l’interpréter comme
fortement ironique et indigné, s’il est compris comme « X,
mais Y », au sens d’une concession : certes Marie est très
malade, mais le plus important c’est le piano d’Albert,
proposition évidemment scandaleuse du point de vue de la
hiérarchie des valeurs, mais qui retrouve une acceptabilité
logico-sémantique, si l’énoncé est ironique. Le concept de
cohérence est donc dépendant des capacités d’interprétation
du destinataire ; celles-ci sont présupposées par le locuteur,
qui donne des informations pertinentes en fonction de ce

1 P. CHARAUDEAU et D. MAINGUENEAU, dir., Dictionnaire
d’analyse du discours, Seuil, 2002, article « Cohérence »)
2 F. NEVEU, Lexique des notions linguistiques, Nathan, 2000, p. 21.
17CLAIRE STOLZ
qu’il sait des compétences de son destinataire : c’est la
1maxime conversationnelle de pertinence dégagée par Grice :
il faut parler à propos.
La pertinence est donc liée à une intentionnalité du
locuteur, laquelle est, réciproquement, présupposée par le
destinataire : « tout énoncé suscite chez l’interlocuteur l’attente de sa
2propre pertinence », d’où la mise en route de processus
3d’interprétation, d’inférences par le locuteur .
Si on résume, la cohésion assure le « collage »
grammaticalement correct des phrases, la cohérence répond
à l’exigence d’acceptabilité logique dans l’univers de
croyances des interlocuteurs et la pertinence de l’énoncé est
son adaptation au contexte linguistique et extralinguistique,
réalisée grâce à des calculs inférentiels. Si l’énoncé demande
des inférences trop compliquées pour un résultat informatif
trop faible ou inexistant, l’énoncé est non pertinent : c’est
pour cela que, comme l’a bien vu Ionesco dans La Cantatrice
chauve, les dialogues de l’Assimil ne sont pas pertinents (voir
le célèbre « le jardin de ma tante est plus grand que le
chapeau de mon oncle » : quel est le but illocutoire de cette

1 « Logique et conversation », Communications, n°30, 1979, p. 57-72.
Grice produit dans cet article deux notions fondamentales :
l’implicature (exploitation de l’implicite pour une communication
réussie : par ex : « John est anglais ; il est donc courageux »
présuppose la perception de la proposition implicite « tous les
Anglais sont courageux ») et le principe de coopération
(participation rationnelle des interlocuteurs à la conversation) ; ce
dernier principe se décline sous quatre formes : la maxime de
quantité (dire ni plus ni moins que ce qu’il faut), la maxime de
qualité (présupposer la sincérité du locuteur), la maxime de relation
ou de pertinence (adaptation au contexte), la maxime de manière
(clarté de l’expression).
2 A. REBOUL et J. MOESCHLER, La pragmatique aujourd’hui,
Seuil, 1998, p. 75.
3 C’est l’apport essentiel de D. SPERBER et D. WILSON (La
Pertinence. Communication et cognition, éd. de Minuit, 1989) qui ont
élaboré une hypothèse cognitiviste dans laquelle il y a deux étapes
dans l’interprétation des énoncés : une étape codique et une autre
inférentielle.
18QUELQUES ASPECTS DE LA LANGUE DE LA FOLIE
phrase ? il ne peut être informatif, car tout jardin est plus
grand qu’un chapeau). Cette exigence de la pertinence dans la
perspective pragmatique rejoint l’exigence en rhétorique de
l’adaptation du discours au public, à l’orateur et aux
circonstances.
Dans le texte de Cohen, nous allons voir que le
discours de Rachel présente des failles du triple point de vue
de la cohésion, de la cohérence et de la pertinence.
Du point de vue de la cohésion, Rachel est capable de
séquences dont l’absence de cohésion oblige à une
reconstruction de celle-ci pour trouver la cohérence, comme
dans ce passage : « […] je m’ennuie dans le sombre et la fermeture
lorsque mes oncles vont par le souterrain dans les autres caves pour des
nourritures, des diamants indispensables et l’étude de la Loi !
Indispensables, indispensables ! On peut les cacher ! On peut les
emporter ! Deux oncles, un de religion et un de commerce ! » (chapitre
54, p. 502-503)
Dans ce cas la cohésion est mise à mal d’une part du
fait de la progression thématique qui utilise une partie du
propos (« des diamants indispensables ») puis un élément
thématique (« mes oncles ») ; on a donc une sorte de mixte
entre une progression linéaire – surprenante par ce qu’elle
développe la première partie du propos (et non la dernière)
et une progression à thème éclaté. De plus, la réalisation de
ces progressions thématiques est aussi surprenante : le
propos de la première phrase est triple et ordonné en une
gradation qui correspond bien à l’échelle de valeurs juives
dans laquelle s’inscrit le discours de Rachel : des nourritures,
des diamants, la Loi, la Loi étant l’élément spirituel, donc le
plus précieux ; or, ce sont les diamants qui sont thématisés
dans la phrase suivante, et qui plus est, de façon elliptique,
car ce n’est pas le groupe nominal ou le noyau du groupe qui
est repris mais l’adjectif « indispensables ! indispensables ! », dans
une phrase averbale rhématique (équivalente de « ils sont
indispensables ») ; seule l’anaphore fidèle de l’adjectif
épithète, élément syntaxiquement secondaire et en fait non
cohésif, permet de reconstituer l’enchaînement thématique ;
et cette laxité cohésive se poursuit avec la reprise
pronominale dans la phrase précédente qui renvoie bien
19CLAIRE STOLZ
cette fois au noyau du GN « diamants ». Puis, c’est la reprise
du substantif « oncles » qui assure une cohésion directe entre
la première et la cinquième phrase, par une sorte de viaduc
anaphorique. Là encore, on a une phrase averbale, mais
complète avec le thème « deux oncles » et le rhème « un de
religion, un de commerce ».
Du point de vue de la cohérence, Rachel passe du coq
à l’âne dès sa première parole : « Bonne semaine, bonne semaine,
chantonna-t-elle d’une voix de contralto. Et dis-moi, cher homme, quel
est ton nom […] ? » (p. 500) : l’énoncé dont la cohésion est
assuré par le connecteur d’addition « et » n’est évidemment
pas cohérent, mettant sur le même plan un énoncé sans
doute assertif et un énoncé interrogatif ; au contraire
l’affichage de la cohésion en décalage avec la rupture
thématique et pragmatique (changement d’acte de langage)
souligne l’incohérence.
Mais c’est surtout la pertinence qui fait défaut à
Rachel : elle ne parle pas à propos, son discours au sens large
n’est pas adapté au contexte. Du moins pas apparemment :
elle construit un univers de discours aux valeurs inversées,
carnavalesque, et qui se rattache de manière assez évidente à
l’évocation de la fête de Pourim ; elle revendique ou plutôt
recontextualise elle-même cette inversion, en disant « En ce
Berlin, tout est à l’envers, mon cher ! Les humains en cage et les bêtes en
liberté ! » (p. 505).
Cette non-pertinence touche tous les cantons du
langage : d’abord, au niveau lexical, elle utilise de nombreuses
périphrases inattendues qui construisent un univers
grotesque en décalage avec la tragédie qui se joue, et en
même temps pris dans une tension paradoxale entre terreur
et puérilité : « mon mari le docteur double dot » (p. 501), « ils feront
des choses de la grande épouvante » (p. 501), « les bêtes de grande
blondeur » (p. 501), « les bêtes » (passim, pour désigner les nazis),
« le mal de la nuit » (p. 508), « Celle avec l’Enfant » (p. 509),
« rôtisseurs de juifs » (p. 509), « l’aboyeur avec la moustache »
(p. 510), sans parler de l’euphémisme « somnambule » (p. 509)
dont elle avouera qu’il cache « aveugle » (p. 511-512).
Ensuite, au niveau conversationnel, le discours de
Rachel est empreint de marques de dialogisme, mais elle fait
20QUELQUES ASPECTS DE LA LANGUE DE LA FOLIE
généralement les demandes et les réponses, Solal, pourtant
désigné comme interlocuteur, n’étant le plus souvent que
spectateur, comme dans ce passage avec l’adverbe dialogal
« oui »:

« Cela dit, grâce à mon mari le docteur double dot, je serai
reçue dan les salons éminents, respectée, importante, et tu
verras comme je m’éventerai ! Oui, oui, je sais que les
hommes naissent libres et égaux en droit, mais ça ne dure
pas longtemps ! »

Ou bien Solal est réduit à être une marionnette qui
répète ce qu’elle veut qu’il dise :

« Dis-moi bonne semaine ! Montre que tu es homme
d’éducation, dis bonne semaine à ton tour, car c’est
aujourd’hui le saint jour ! Bonne semaine, vite ! cria-t-elle en
faisant tournoyer son réticule de fausses perles.
Bonne semaine, murmura-t-il. » (p. 503)

Au niveau contextuel enfin, la non-pertinence du
discours, sa non adaptation au contexte éclate surtout dans
sa scénographie, qui est clairement théâtrale : ainsi, Cohen
pointe ce que la rhétorique appelle l’action oratoire de
Rachel, à savoir, le rapport qui s’établit entre le corps de la
naine et ses paroles, par son costume, par ses gestes et par sa
voix ; dans cette perspective, l’action oratoire fait
évidemment partie du discours, et la rhétorique montre
qu’elle constitue un moyen non négligeable de persuasion.
Ici, nous allons voir qu’elle constitue souvent une espèce
d’illustration inversée des paroles, dans une véritable mise en
scène théâtrale. La naine, fort laide, minaude et prétend à la
séduction comme une jeune première, arborant un
accoutrement de coquette non pertinent, c’est-à-dire non
adapté aux canons de laideur qu’elle présente : on est donc
dans le burlesque, les canons de beauté étant travestis et
ridiculisés par l’habitus tout entier de Rachel ; ainsi Cohen
nous présente « une petite créature » (à ce stade, on ne sait
même pas s’il s’agit d’un être humain) qui se déguise en jeune
beauté, dont l’ethos est dès le début tendu entre positivité
21CLAIRE STOLZ
grâce à un système symbolique d’autorité construit par son
positionnement surélevé et par sa lanterne (qui rappelle bien
sûr celle de Diogène, d’où l’emploi précis du mot
« lanterne », associé à cette figure de la sagesse antique) et
décrédibilisation par la description de son grimage de clown
blanc :

Juchée sur une échelle et une lanterne à la main, la petite
créature s’examina avec des mines dans le miroir pendu au
mur, puis rougit ses lèvres, enfarina son visage carré, lissa
ses gros sourcils charbonneux » (incipit du chap. 54, p. 500).

Arborant une « voix de contre-alto », voix
fondamentalement « ambivalente » pour reprendre un terme
de Rachel, puisque cette tessiture féminine est exactement la
même que la tessiture masculine appelée « haute-contre »,
mi-humaine, mi-animale, puisqu’elle repousse « sa traîne
d’une ruade », elle joue (au sens scénique du mot) un
déroutant jeu de séduction, « perchée sur ses souliers de bal à hauts
talons, imprimant de brusques envols à sa robe de satin jaune et agitant
furieusement son éventail de plumes » (p. 500).
Cet habitus incohérent, au sens où les éléments qui le
composent sont hétéroclites, déjoue donc les calculs
interprétatifs et par là participe à la non-pertinence du
discours du personnage. D’où la perplexité de Solal, dont
l’intelligence est déroutée : le texte nous dit qu’il est
« fasciné » (p. 500), terme qui évoque un envoûtement
magique, qu’il a « la tête confuse » (p. 510), et il finit par la
considérer comme une « petite insensée, héritière de peurs
séculaires, et de ces peurs le fruit contrefait » (p. 513).
Le contexte n’aide pas à comprendre le personnage,
car il est aussi déroutant que celui-ci : d’emblée, nous est
proposé un univers carcéral, avec « des murs suintants, hérissés de
longs clous » (p. 500), en totale dysharmonie avec le
personnage clownesque de Rachel ; en faisant de celle-ci la
fille d’un antiquaire (« mon père le riche antiquaire », p. 501),
Cohen reprend en partie le topos romanesque de la boutique
de l’antiquaire, propice à justifier la présence de tout un
22QUELQUES ASPECTS DE LA LANGUE DE LA FOLIE
1capharnaüm qui offre un cadre facilement fantastique ,
univers typique de la folie, où les objets ont tendance à
s’animer, et où certains d’entre eux sont emblématiques de la
folie (ou de la sorcellerie), comme le hibou que l’on voit par
exemple juché en haut du mât de la nef des fous de Jérôme
Bosch : « les pendules battaient à contretemps et […] les mannequins
de cire souriaient, les surveillant dans l’ombre. De nouveau, elle s’arrêta
brusquement, caressa un hibou empaillé aux yeux orangés et aux
grands sourcils qui la regardait aussi […] » (p. 510). Les animaux
portent des noms de personne, Isaac et Jacob, et l’un a
même une « longue face humaine ».
Ainsi, la scénographie du discours de Rachel, tout
autant que son discours lui-même construisent un univers de
folie, parce que inversé : la laideur de Rachel au moment
même où elle est affirmée, est transfigurée en cérémonial
tragique et magique ; simiesque, elle a « le geste bouleversant d’un
singe malade » et devient avec sa bosse et sa couronne en
carton une noble reine « de triste carnaval » (p. 513). Elle
entraîne Solal dans cette métamorphose inversant les valeurs
en lui faisant dissimuler sa beauté derrière un nez en carton
pour lui conférer une royauté dérisoire mais sublimée par
l’écriture (notamment par le biblique « et voici ») et par
l’allusion à la fête religieuse des Sorts : « ils se tinrent par la
main, lui avec son faux nez, elle avec sa couronne de carton. […] Et
voici, la naine ôta sa couronne et la posa sur la tête de son frère aux
yeux clos […] ». Une nouvelle cohérence est donc trouvée, la
folie de Rachel a pour Solal une vertu non seulement
initiatique comme les paroles de la Sibylle d’Énée, mais aussi
heuristique : il a retrouvé son peuple et lui-même dans cette
cave berlinoise.
C’est pourquoi ce moment reste dans la mémoire de
Solal comme un moment de grâce, de réconciliation avec ses
origines. Et il n’est pas étonnant de voir qu’il rêve de le
reproduire, mais cette fois avec la belle Ariane, au chapitre
96, dans un monologue où les termes « fou », « folie »
deviennent le centre de jeux verbaux d’allitération et de

1 Comme on le voit dans La Peau de chagrin de BALZAC.
23CLAIRE STOLZ
paronomase (« feindre la folie feindre », « fou et fils », « fils fou », )
et dans une scénographie carnavalesque qui reprend celle de
la cave berlinoise : « feindre qu’elle est la reine ma mère et moi le roi
son fils le roi avec la couronne de la naine Rachel »…

LA FOLIE PARANOÏAQUE DE LA JALOUSIE (CHAP. 97-102)

Deuxième lieu de folie cohénien, les horribles scènes de
jalousie de Solal, jalousie qu’il prétend manipuler pour sortir
la passion de l’ennui, mais qui en réalité le dépassent et
l’aliènent.
On se souvient des interprétations de Freud sur la
jalousie amoureuse : il distingue la jalousie consubstantielle
(c’est-à-dire normale), liée au complexe d’Œdipe (le petit
garçon jaloux de son papa) ; la jalousie projetée dans laquelle
en réalité le jaloux projette ses propres impulsions, et
soupçonne l’être aimé d’infidélité parce que lui-même est
tenté par l’infidélité, et rejette en quelque sorte la faute sur
l’autre ; et enfin la jalousie délirante : le jaloux serait un
homosexuel refoulé qui suspecte la femme aimée d’infidélité
avec les hommes que lui-même convoite.
Si la jalousie œdipienne est évidemment fondamentale
dans les relations fils/mère décrites dans toute l’œuvre de
Cohen, et si finalement on la retrouve dans le fantasme du
chapitre 96 où Solal rêve de feindre une folie dans laquelle il
se prendrait pour le fils d’Ariane, les deux autres types de
folie sont bien représentés dans les chapitres 97 et suivants :
Solal, lui-même plusieurs fois infidèle pendant sa liaison avec
Ariane, reproche à celle-ci une infidélité qui a eu lieu avant
cette liaison (et évidemment on peut donc se demander si
c’est encore une infidélité). Il met tant d’ardeur à imaginer le
corps de Dietsch, l’amant, qu’il en fait un rival, c’est-à-dire
quelqu’un qui peut lui être comparé, qui peut être aussi
séduisant que lui : quand il presse de questions Ariane sur le
physique de Dietsch, il ressent cette crainte : « Il n’osa pas
demander plus de détails. Ce Dietsch était capable d’être élancé et bien
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