Cahiers français : Pauvreté et vulnérabilité sociale - n°390

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La pauvreté et la vulnérabilité sociales minent profondément la cohésion de la société française et on observe que les figures de la vulnérabilité ont profondément évolué depuis 40 ans même si des traits communs les réunissent comme le chômage et les ruptures familiales. Face à la recrudescence et à l'évolution de ces formes de pauvreté et d'exclusion, les pouvoirs ont cherché à adapter les réponses sociales. Ce sont ces moyens mis en oeuvre qui sont ici présentés et interrogés.
Publié le : mercredi 24 février 2016
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EAN13 : 0900004039009
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É D I T O R I A L
PAUVRETÉ, LA NOUVELLE QUESTION SOCIALE ?
Après des décennies de recul, tant en volume qu’en part de la société concernée, la pauvreté figure à nouveau en tête de l’agenda des politiques publiques. Les effets de la profonde crise économique et sociale, que traverse la France depuis 2008, se sont conjugués à la fragilisation du lien social à l’œuvre depuis la fin des Trente Glorieuses pour voir s’accroître le nombre de personnes vulnérables, ou qui se sentent potentiellement menacées d’un déclassement social. Si les caractéristiques de la pauvreté et de l’exclusion restent les mêmes à travers les époques : privation des biens essentiels, délitement des liens sociaux, stigmatisation, les figures de la vulnérabilité ont profondément évolué depuis 40 ans. Ainsi, après avoir été plutôt vieux et rural, le pauvre aujourd’hui est plus souvent jeune, c’est fréquemment une femme seule avec enfants et vivant en milieu urbain. Ces transformations montrent à la fois qu’il ne s’agit pas d’un phénomène immuable et éternel, et que les politiques sociales influent sur les publics les plus exposés. La généralisation de l’assurance retraite a protégé les personnes âgées soumises auparavant à l’incapacité physique de subvenir à leurs besoins, tandis que la quasi-absence de politique sociale pour les jeunes ni en emploi ni en formation avant 25 ans les expose au dénuement. Les parcours qui mènent à la pauvreté sont variés, et s’il n’y a pas de fatalité ni de prédestination, des traits communs apparaissent pour l’ensemble des personnes vulnérables, comme l’éloignement du marché du travail et les ruptures familiales. Face à la recrudescence et à l’évolution des caractéristiques des personnes exclues, les pouvoirs publics ont cherché à adapter les réponses sociales, entre individualisation des réponses et décentralisation de la délivrance des aides. Le plan interministériel de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale en est l’illustration la plus récente. De fait, les politiques d’assistance permettent d’éviter le dénuement total à nombre d’individus, mais les traitements apportés méritent d’être réinterrogés, comme le revenu de solidarité active, sous le prisme notamment de leur non-recours par une part importante des usagers potentiels. Comprendre les mécanismes qui amènent des personnes vulnérables à ne pas solliciter les aides auxquelles elles ont pourtant droit peut être un moyen pour élaborer des réponses mieux adaptées et moins stigmatisantes. La pauvreté et la vulnérabilité sociales, réelles ou ressenties, ne sont pas que la conséquence logique d’une crise économique qui perdure, elles minent profondément la cohésion de la société française. Face à cette nouvelle question sociale, les volontés ne manquent pas, mais la capacité de l’affronter de manière efficace est interrogée du fait de la multiplicité des acteurs investis, de leurs moyens budgétaires amoindris et de la diversité des situations. Benoît Ferrandon
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PAUVRETÉ ETVULNÉRABILITÉ(*) ENPÉRIODEDECRISE Serge Paugam Sociologue Directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS
L’expérience vécue de la pauvreté, quels que soient l’époque et les pays, recouvre des caractéristiques communes qui vont audelà de la seule privation de biens. À partir d’une enquête menée dans sept pays de l’Union européenne pour mesurer l’effet de la crise à travers l’expérience de nouveaux chômeurs, Serge Paugam montre les traits communs des individus confrontés à la vulnérabilité sociale. Parmi ceuxci, on retrouve en particulier l’affaiblissement de la sociabilité et la perte de confiance dans les institutions publiques, même si cette défiance varie selon les politiques sociales menées. Et, lorsque les solidarités familiales ne sont pas fortes – c’est le cas en Allemagne et en France au contraire des pays du Sud de l’Europe –, le risque est alors plus élevé que les ruptures de liens sociaux, souvent cumulatives, n’aboutissent à une pauvreté disqualifiante. C. F.
« La vîe devînt sévère pour Marîus. Manger ses habîts et sa montre, ce n’étaît rîen. I mangea de cette chose înexprîmabe qu’on appee de a vache enragée. Chose horrîbe, quî contîent es jours sans paîn, es nuîts sans sommeî, es soîrs sans chandee, ’âtre sans feu, es semaînes sans travaî, ’avenîr sans espérance, ’habît percé au coude, e vîeux chapeau quî faît rîre es jeunes ies, a porte qu’on trouve fermée e soîr parce qu’on ne paye pas son oyer, ’însoence du portîer et du gargotîer, es rîcanements des voîsîns, es humîîatîons, a dîgnîté refouée, es besognes queconques acceptées, (1) es dégoûts, ’amertume, ’accabement ».
(*) Cet artîce reprend pour partîe des déveoppements duRapport ina pour a Commîssîon européenne DG Empoî, Affaîres socîaes et încusîon,Les chômeurs européens face à la crIse. Enquête qualItatIve réalIsée dans sept pays de l’UnIon européenne, de Paugam S. avec a coaboratîon de Gîorgettî C.,Goukovîezoff G., Guerra I., Laparra M., Papadopouos D., Tuccî I. et Vase I. (1) Hugo V. (1862),Les MIsérables, Bruxees, Lacroîx et Verboeckhoven.
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Que sîgnîie être pauvre ou vunérabe ? Quees sont es expérîences vécues de a pauvreté et de a vunérabîîté ? DansLes MIsérables, Vîctor Hugo en donnaît déjà une déinîtîon précîse. L’extraît que nous avons choîsî comme épîgraphe retîent au moîns cînq dîmensîons :
1. Les prîvatîons du nécessaîre :« Les jours sans paIn,[…]les soIrs sans chandelle, l’âtre sans feu[…]l’habIt percé au coude, le vIeux chapeau »;
2. L’împossîbîîté de faîre face aux dépenses de base :« la porte qu’on trouve fermée le soIr parce qu’on ne paye pas son loyer »;
3. L’încertîtude structuree de ’exîstence :« Les semaInes sans travaIl, l’avenIr sans espérance »;
4. La stîgmatîsatîon au quotîdîen :« l’Insolence du portIer et du gargotIer, les rIcanements des voIsIns, les humIlIatIons, la dIgnIté refoulée »;
5. La détresse psychoogîque :« les dégoûts, l’amer-tume, l’accablement ».
Même sî une énumératîon de nature romanesque n’a pas de prétentîon conceptuee, ee sonne juste et sembe encore aujourd’huî tout à faît approprîée pour quaîier ce que vîvent es hommes et es femmes en sîtuatîon de pauvreté. Ce phénomène ne se réduît pas en effet à une dîmensîon unîque, en ’occurrence e revenu, que ’on contînue pourtant à prendre en compte de façon prîorîtaîre et souvent excusîve dans es études sur a pauvreté. Ce que Vîctor Hugo décrîvaît dans son céèbre roman, ce n’est pas une condîtîon statîque et unîdîmensîonnee, maîs, au contraîre, un processus cumuatîf de ruptures.
Le socîoogue aemand Georg Sîmme, de son (2) côté, expîquaît en 1908 que a questîon essentîee que doît se poser e socîoogue est sîmpe : qu’est-ce quî faît qu’un pauvre dans une socîété donnée est pauvre et rîen que pauvre ? Autrement dît, qu’est ce quî constîtue e statut socîa de pauvre ? À partîr de que crîtère essentîe une personne devîent pauvre aux yeux de tous ? Qu’est-ce quî faît qu’ee est déinîe prîorîtaî-rement par sa pauvreté ? Pour Sîmme, c’est ’assîstance qu’une personne reçoît pubîquement de a coectîvîté quî détermîne son statut de pauvre. Être assîsté est a marque îdentîtaîre de a condîtîon du pauvre, e crîtère de son appartenance socîae à une strate spécîique de a popuatîon. Une strate quî est înévîtabement déva-orîsée puîsque déinîe par sa dépendance à ’égard de toutes es autres. Être assîsté, en ce sens, c’est recevoîr tout des autres sans pouvoîr s’înscrîre, du moîns dans e court terme, dans une reatîon de compémentarîté et de récîprocîté vîs-à-vîs d’eux. Le pauvre, récîpîendaîre de secours quî uî sont spécîaement destînés, doît accepter de vîvre, ne fût-ce que temporaîrement, avec ’îmage négatîve, que uî renvoîe a socîété et qu’î inît par întérîorîser, de n’être pus utîe, de faîre partîe de ce que ’on nomme parfoîs es « îndésîrabes ».
Quelles stratégies de résistance face à la crise ?
Une enquête récente menée dans pusîeurs pays européens a permîs d’étudîer es effets de a crîse en se penchant sur une catégorîe fortement exposée au rîsque de cumu de formes de vunérabîîtés, à avoîr es
(2) Sîmme G. (1908),SocIologIe: Parîs,, (édîtîon françaîse PUF, 1999).
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(3) chômeurs . La crîse économîque quî sévît en Europe touche pus sévèrement certaîns pays que d’autres, maîs aussî certaînes franges de a popuatîon de chaque pays pus que d’autres. Sî es enquêtes statîstîques permettent d’îdentîier es ménages partîcuîèrement exposés à a (4) pauvreté et au chômage de ongue durée , ees ne parvîennent pas aîsément à cerner comment ces dernîers parvîennent à faîre face aux chocs économîques que provoque cette crîse. À bîen des égards, cette questîon, pourtant sîmpe, correspond à une vérîtabe énîgme. En ayant recours à une approche quaîtatîve, î s’agît de mîeux apprécîer es stratégîes de résîstance face au chômage et à a pauvreté dépoyées dans un contexte de prîvatîons împosées et d’en détermîner es condîtîons de possîbîîté et, par conséquent, es prîncîpaux facteurs expîcatîfs. Maîs qu’entend-on vraîment quand on pare de stratégîes de résîstance ?
I faut tout d’abord revenîr sur e sens de ’expé-rîence du chômage dans es socîétés postîndustrîees quî se caractérîsent, on e saît, par ’actîvîté productrîce et ’împortance accordée au travaî, maîs aussî par a garantîe, varîabe d’un pays à ’autre, d’une protectîon socîae des travaîeurs face aux aéas de a vîe. Le système d’assurances socîaes obîgatoîres adossé à ’empoî stabe, quî s’est généraîsé dans es prîncîpaux pays déveoppés à a in de a Seconde Guerre mondîae, a contrîbué à modîier e sens même de ’întégratîon professîonnee. Pour e comprendre, î faut prendre en consîdératîon non seuement erapport au travaIl, maîs aussî erapport à l’emploIquî reève de a ogîque protectrîce de ’État socîa. Autrement dît, ’întégratîon professîonnee ne sîgnîie pas unîquement ’épanouîs-sement au travaî, maîs aussî e rattachement, au-deà du monde du travaî, au soce de protectîon éémentaîre constîtué à partîr des uttes socîaes dans e cadre de ce qu’î est convenu d’appeer ewelfare capItalIsm. L’expérîence du chômage, en partîcuîer orsqu’ee dure au-deà de a durée égae de ’îndemnîsatîon,
(3) Cette enquête quaîtatîve repose sur des entretîens appro-fondîs auprès de chômeurs de sept pays de ’Unîon européenne (France, Aemagne, Espagne, Portuga, Grèce, Roumanîe, Irande). Dans chacun d’entre eux, envîron 15 personnes ont été întervîewées dans deux types de îeu, une grande vîe et une petîte vîe éoîgnée d’une grande métropoe, soît au tota près de 110 personnes. Voîr Paugam S. (2014),Les chômeurs européens face à la crIse. Enquête qualItatIve réalIsée dans sept pays de l’UnIon européenne, Rapport ina pour a Commîssîon Européenne, DG Empoî, Affaîres socîaes et încusîon. (4) Voîr, par exempe, sur ce poînt, Commîssîon européenne, Employment and SocIal Developments In Europe 2012, en partî-cuîer e chapître 2 « Socîa trends and dynamîcs of poverty and excusîon », p. 143-192.
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(5) menace elIen de partIcIpatIon organIqueà a socîété postîndustrîee car ee remet au moîns partîeement en questîon à a foîs areconnaIssancematérîee et symboîque du travaî et de aprotectIonsocîae quî découe de ’empoî. Les chômeurs sont donc confrontés (6) au rîsque d’une dîsquaîicatîon socîae .
L’expérience du chômage : engrenage ou compensation ?
(7) Sî ’on se réfère à a théorîe des îens socîaux , deux perspectîves anaytîques contrastées sont possîbes pour anayser ’expérîence du chômage. Seon cette théorîe, sî elIen de partIcIpatIon organIqueoccupe une
(5) Au sens du concept de soîdarîté organîque éaboré par Émîe Durkheîm dans sa thèse de 1893, întîtuéeDe la DIvIsIon du travaIl socIal. Le concept de soîdarîté organîque est déinî par a compémentarîté des fonctîons et des îndîvîdus dans e monde du travaî et, pus généraement, dans e système socîa. Le îen de partîcîpatîon organîque peut donc être déinî comme e îen quî garantît ’întégratîon professîonnee. (6) Paugam S. (2009),La dIsqualIicatIon socIale. EssaI sur la e nouvelle pauvretéédîtîon, co. « Quadrîge »., Parîs, PUF, 8 (7) Paugam S. (2008),Le lIen socIal, Parîs, PUF, co. « Que saîs-je ? ».
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pace fondamentae dans e système d’attachement des îndîvîdus aux groupes et à a socîété dans son ensembe, î n’est pas e seu. I faut, en effet, prendre en compte troîs autres types de îens : elIen de ilIatIon(entre parents et enfants) elIen de partIcIpatIon électIve(entre paîrs ou entre personnes choîsîes sur un mode afinîtaîre) et elIen de cItoyenneté(entre îndîvîdus réunîs par un soce de droîts et de devoîrs au seîn d’une communauté poîtîque). Avec elIen de partIcIpatIon organIque(entre îndîvîdus compémentaîres au seîn du monde du travaî), c’est donc au tota quatre types de îens quî assurent ’întégratîon des îndîvîdus à a socîété. Nous pouvons déinîr chacun d’entre eux à partîr des deux dîmensîons de a protectîon et de a reconnaîssance. Les îens sont mutîpes et de nature dîfférente, maîs îs apportent tous aux îndîvîdus à a foîs aprotectIonet areconnaIssancenécessaîres à eur exîstence socîae. La protectîon renvoîe à ’ensembe des supports que ’îndîvîdu peut mobîîser face aux aéas de a vîe, a reconnaîssance renvoîe à ’înterac-tîon socîae quî stîmue ’îndîvîdu en uî fournîssant a preuve de son exîstence et de sa vaorîsatîon par e regard de ’autre ou des autres. L’expressîon « compter sur » résume assez bîen ce que ’îndîvîdu peut espérer de sa reatîon aux autres et aux înstîtutîons en termes
de protectîon, tandîs que ’expressîon « compter pour » exprîme ’attente, tout aussî vîtae, de reconnaîssance.
Une foîs posé ce cadre anaytîque, a questîon est de savoîr sî e chômage, comme traductîon d’une rupture dulIen de partIcIpatIon organIque, s’accompagne ou non d’une rupture des autres types de îen. Sî ’on se réfère à a premîère optîon on soutîentl’hypothèse de l’engrenage(e chômage correspond à un processus cumuatîf de ruptures des quatre types de îen), sî ’on se réfère à a seconde, on est aors encîns à défendre l’hypothèse de la compensation(a rupture du îen de partîcîpatîon organîque est compensée par e maîn-tîen, voîre e renforcement, des autres types de îen). I est caîr qu’étudîer es stratégîes de résîstance dans ’expérîence du chômage revîent aors à admettre, au moîns à tître d’hypothèse, a possîbîîté d’un mécanîsme compensatoîre. Face au retraît pus ou moîns durabe du marché de ’empoî, es chômeurs trouvent-îs des ressources dans e îen de iîatîon en mobîîsant es supports potentîes de eur famîe éargîe tant sur e pan matérîe que sur e pan mora et psychoogîque ? Trouvent-îs des ressources dans es réseaux de rea-tîons éectîves (reatîons de coupe, amîs, cerces ou communautés de proxîmîté) ? Maîntîennent-îs magré eur éoîgnement vîs-à-vîs du monde professîonne un îen avec e travaî, en se tournant par exempe, vers es cîrcuîts de ’économîe înformee et pus ou moîns souterraîne ? Et, enin, ont-îs toujours coniance dans es înstîtutîons de eur pays et se tournent-îs vers ees avec ’espoîr d’être protégés et reconnus au tître de eur statut de cîtoyen ?
Vivre avec moins ou survivre dans l’extrême pauvreté
Anayser es stratégîes par esquees es chômeurs européens parvîennent à résîster à a crîse nécessîte de prendre en compte non seuement es condîtîons de vîe, maîs, de façon pus générae, ’ensembe des res-sources dîsponîbes que ’envîronnement économîque, socîa et înstîtutîonne peut eur procurer. Le système d’îndemnîsatîon du chômage n’est pas îdentîque dans es sept pays. L’accès à des aîdes pour e ogement est égaement varîabe d’un pays à ’autre, aînsî que a possîbîîté de bénéicîer d’une couverture socîae éargîe pouvant prendre en compte a santé et ’accès aux soîns. Parmî es sept pays anaysés, a France et ’Aemagne bénéicîent d’un système de protectîon socîae quî est nettement pus déveoppé. Or, ce sont
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aussî es deux pays es moîns touchés par a crîse. Le taux de chômage est nettement pus bas en Aemagne qu’en France, maîs e taux de pauvreté des chômeurs y est supérîeur.
Comme on pouvaît s’y attendre, es entretîens réa-îsés dans es sept pays permettent tout d’abord de conirmer que e chômage a un effet dîrect sur e nîveau de vîe. Que que soît e pays, être au chômage se traduît systématîquement par une contraînte de prîvatîon en matîère de consommatîon. Aucun chômeur întervîewé n’a faît une expérîence quî contredîraît cette tendance. Le dépouîement des entretîens en devîent même un peu monotone tant e dîscours, au moîns en apparence, est e même. La hîérarchîe des prîvatîons est pus ou moîns îdentîque dans tous es pays. Une foîs grîgno-tées – orsqu’îs en avaîent – es petîtes économîes, es chômeurs întervîewés îndîquent qu’îs ont commencé par se prîver de toutes es dépenses jugées superlues ou îégîtîmes. Les vacances arrîvent en tête, encore que ce poste budgétaîre est souvent spontanément oubîé par es enquêtés tant î eur apparaït évîdent que ’absence de travaî împîque ’absence de jours de repos. Arrîvent ensuîte es sortîes au restaurant ou au café, es oîsîrs et toutes es dépenses spontanées de paîsîr. Tous dîsent faîre attentîon avant de se décîder à acheter et se restreîndre sur un peu tout. Is se restreîgnent sur es dépenses de vêtements et parfoîs même sur certaîns produîts de base qu’îs inîssent par juger non îndîspen-sabes. L’essentîe dans cette économîe de a prîvatîon est de sauvegarder ce quî permet de survîvre. C’est aînsî que ’on s’efforce de payer es factures de base (’eau, ’éectrîcîté et e gaz), quîtte à rogner égaement sur ce type de consommatîon. Beaucoupcherchent à évîter a spîrae de ’endettement et à maîntenîr des possîbîîtés de dépacement, notamment en mîîeu rura, par ’entretîen d’une voîture.
Maîs à y regarder de pus près, ’anayse quaîtatîve permet toutefoîs de reever des dîfférences quî appa-raîssaîent peu sîgnîicatîves à a premîère ecture. On peut en effet dîstînguer deux coniguratîons dîfférentes : vîvre avec moîns ou survîvre dans a grande pauvreté. Sî a prîvatîon est réee dans es deux, ee est bîen pus forte dans a seconde. On peut trouver dans tous es pays des exempes quî se rapprochent de ’une ou de ’autre de ces deux coniguratîons, maîs a premîère est nettement pus fréquente en Aemagne et en France aors que a seconde est nettement pus répandue en Espagne, en Grèce, au Portuga et aussî en Irande. En Roumanîe, a sîtuatîon paraït întermédîaîre tant es
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personnes înterrogées sont nombreuses à avoîr connu antérîeurement une sîtuatîon de prîvatîon et sembent de ce faît souvent pus armées pour y faîre face.
Un recours aux solidarités familiales qui varie selon les pays…
Le recours aux soîdarîtés famîîaes dépend non seuement des ressources dîsponîbes dans a famîe du chômeur, maîs aussî du système normatîf en vîgueur dans e pays en questîon. L’un des résutats es pus frappants est e constat d’une opposîtîon très nette entre ’attîtude générae des chômeurs aemands et françaîs quî exprîment une gêne de soîcîter ce type d’aîde et cee des chômeurs des pays du Sud de ’Europe, pour quî î est norma et égîtîme de se tourner en prîorîté vers des membres de a famîe en cas de besoîn, même sî cette dépendance peut être égaement vécue comme une contraînte. On ne peut comprendre cette dîstînctîon sî ’on ne prend pas en compte a norme d’autonomîe. En Aemagne et en France, es chômeurs se pensent avant tout comme des personnes autonomes et ne veuent en aucun cas dépendre de façon durabe de eur famîe. Cea ne veut pas dîre qu’îs entretîennent nécessaî-rement de mauvaîses reatîons avec eurs parents ou des membres pus éoîgnés de a famîe, maîs îs ont întérîorîsé cette norme de a non-dépendance dont îs font une questîon d’honneur socîa. Dans es pays du Sud de ’Europe, e régîme d’attachement – au sens des îens socîaux – est de nature famîîaîste. Ce régîme est régué par ’emprîse qu’assure e îen de iîatîon sur es autres types de îens. I est pus répandu dans des régîons caractérîsées par un faîbe déveoppement îndustrîe, dans des zones ruraes où ’économîe repose encore en grande partîe sur de petîtes unîtés de productîon reatîvement repîées sur ees-mêmes ou sur un secteur géographîquement îmîté. Maîs î peut se maîntenîr dans des régîons pus déveoppées en offrant aînsî une base famîîaîste à un capîtaîsme de petîts entrepreneurs soîdaîres entre eux. Ce régîme s’accompagne de fortes înégaîtés socîaes sans que cees-cî soîent pour autant fortement combattues. Ees sont en queque sorte « naturaîsées ». La pauvreté est întégrée au système socîa, es pauvres acceptant eur condîtîon comme un destîn, ceuî de eur famîe, auque îs ne peuvent pas échapper. La survîe est dès ors recherchée en prîorîté dans e réseau famîîa, eque constîtue ’înstance essentîee de ’întégratîon. Nous avons pu constater combîen ce prîncîpe de soîdarîté famîîae constîtue a
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référence absoue aussî bîen en Espagne, en Portuga et en Grèce. De nombreux chômeurs întervîewés sont retournés vîvre chez eurs parents. Certaîns avouent même qu’îs vîvent grâce à a pensîon de retraîte ou d’învaîdîté de eur père ou de eur mère. En réaîté, îs justîient cette attîtude à a foîs par a contraînte de a prîvatîon, maîs aussî comme ’expressîon d’une nécessaîre récîprocîté au seîn de a ceue famîîae, sachant qu’îs apportent eux-mêmes, par eur présence et es servîces qu’îs rendent, une aîde précîeuse à eurs parents vîeîîssants.
… mais une réduction globale de la sociabilité
S’î exîste, on e voît, une dîfférence dans ’ex-pressîon de a soîdarîté famîîae, peu de dîfférences apparaîssent en ce quî concerne es soîdarîtés amî-caes de proxîmîté. Dans tous es pays, es chômeurs souîgnent a réductîon de eur réseau d’amîs. Seus es « vraîs » amîs restent, es autres dîsparaîssent. On retrouve îcî une constante dans es études sur e chô-mage depuîs ’enquête de Pau Lazarsfed à Marîentha (8) dans es années 1930 . L’absence d’empoî affecte a communauté dans sa gobaîté. Les échanges socîaux se réduîsent. On assîste à un repî sur a sphère domes-tîque. Dans es pays du Sud de ’Europe et en Irande, a stratégîe de survîe devîent avant tout famîîae.
Nous avons constaté égaement que es chômeurs înterrogés restent gobaement très actîfs dans a recherche d’un empoî. Très peu sont découragés au poînt d’avoîr renoncé à faîre des démarches dans ce domaîne. Ce résutat peut être îé au choîx d’étudîer des personnes quî ont connu e chômage pendant a crîse et non des personnes sans actîvîté professîonnee depuîs de nombreuses années, maîs î nous sembe împortant de e reever tant î peut apparaïtre comme à contre-courant d’une représentatîon assez courante du chômeur paresseux quî ne faît aucun effort pour se prendre en charge uî-même. En revanche, e recours au travaî non décaré est varîabe d’un pays à ’autre. Comme on pouvaît s’y attendre, dans es pays du Sud de ’Europea pratîque du travaî au noîr est sî répandue que es personnes întervîewées en parent îbrement sans aucune réserve, un peu comme sî ee étaît înscrîte
(8) Pau Lazarsfed, Marîe Jahoda, Hans Zeîse, (1933), MarIenthal: The SocIology of an Unemployed. CommunIty, Londres, Tavîstock (traductîon en françaîs :Les chômeurs de MarIenthal, Parîs, Édîtîons de Mînuît, 1981).
dans a normaîté de a vîe économîque. Beaucoup y ont recours, maîs îs sont nombreux à consîdérer que cette soutîon reste très încertaîne d’autant que a crîse sembe avoîr égaement affecté ce secteur. En revanche, en Aemagne et en France, maîs aussî en Irande, e recours au travaî înforme est beaucoup pus contrôé. Lorsqu’î est découvert, î entraïne une suppressîon des aocatîons-chômage. En parer constîtue déjà un rîsque. Néanmoîns, pusîeurs îndîvîdus înterrogés ont avoué y avoîr eu recours par nécessîté, et d’autres ont îndîqué être tentés par cette soutîon.
Perte de confiance dans les institutions
Enin, sî a perte de coniance dans es înstîtutîons de son pays est une tendance quî ressort nettement de ’ensembe des entretîens réaîsés, ee atteînt des pro-portîons très éevées dans es pays du Sud de ’Europe. Toutes es înstîtutîons sans exceptîon sont crîtîquées et a désîusîon à ’égard du pays est massîve. Dans ces condîtîons, e cîvîsme y est évîdemment très faîbe. Pusîeurschômeurs souîgnent que e personne poî-tîque de eur pays est souvent corrompu et que es înstîtutîons pubîques en généra sont parfoîs détournées au proit d’întérêts îndîvîdues ou catégorîes, y comprîs dans e domaîne de a santé, ce quî constîtue à eurs yeux un scandae. Le régîme famîîaîste encourage une très forte soîdarîté famîîae pour faîre face à a pauvreté, aquee reste massîve tant e marché de ’empoî procure peu de protectîons généraîsées et aîsse se déveopper une économîe înformee aux franges de a condîtîon saarîae mînîmae, tant es înstîtutîons ne représentent pus de garantîe pour e bîen commun. En Aemagne, en France et en Irande, a crîtîque est moîns sévère et se concentre sur certaînes înstîtutîons putôt que d’autres, dans ’Hexagone Pôe empoî par exempe. En Irande, es chômeurs contînuent de soutenîr de façon patrîotîque eur pays ; en Aemagne et en France, îs savent ce qu’îs doîvent au système éducatîf et au système de santé.
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En déinîtîve, sî a crîse se traduît par une augmen-tatîon forte du chômage, ee se traduît égaement, de façon presque automatîque, par une augmentatîon du rîsque de pauvreté et de vunérabîîté socîae. I convîent toutefoîs de souîgner a persîstance de fortes varîatîons entre es pays. Les chômeurs des pays du
DOSSIER -PAUVRETÉ ET VULNÉRABILITÉ EN PÉRIODE DE CRISE
Sud de ’Europe sont pus confrontés que es autres à un cumu de prîvatîons quî es conduît fréquemment à faîre ’expérîence de a survîe. Maîs cette extrême pauvreté du nîveau de vîe n’împîque pas, on ’a vu, une rupture de tous es îens socîaux. Les soîdarîtés famîîaes, notamment, y sont pus déveoppées que dans es pays du Nord et constîtuent une forme puîssante de résîstance au quotîdîen. De même, ’absence d’empoî peut être en partîe compensée par une însertîon dans es réseaux de ’économîe înformee. De ce faît, sî es pauvres sont touchés par e chômage et ’extrême pauvreté, îs restent magré tout reatîvement întégrés à a socîété, d’autant qu’îs sont partîcuîèrement nom-breux à partager a même condîtîon. I s’agît aors d’une (9) pauvreté Intégrée. Dans es pays comme a France et ’Aemagne, e rîsque de pauvreté extrême exîste, maîs î est atténué par es aîdes que es chômeurs peuvent trouver auprès des înstîtutîons de ’actîon sanîtaîre et socîae. En revanche, ’expérîence du chômage et de a pauvreté s’accompagne d’un rîsque pus éevé de rup-tures cumuatîves des îens socîaux, ce quî correspond à ce que nous avons appeé apauvreté dIsqualIiante.
(9) Serge Paugam,Les formes élémentaIres de la pauvreté, Parîs, Presses Unîversîtaîres de France, co. « Le îen socîa », e 2005, 3 édîtîon mîse à jour et compétée 2013.
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