Cambodgiens, Laotiens, Vietnamiens de France

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Ce regard sur l'intégration des réfugiés cambodgiens, laotiens et vietnamiens est la suite logique de deux ouvrages publiés par l auteur, en 2000: "De l'enfer à la liberté" et "Franche-Comté, terre d'accueil". L'auteur s'est impliqué personnellement et en équipe auprès de ces réfugiés pour faciliter leur intégration. Il connaît très bien ces pays pour y être allé souvent. Son regard sur ces réfugiés n'est pas le même que celui d un sociologue. Il n'en a pas la formation ni la prétention. C est le regard de quelqu'un qui vit à tout instant avec eux.
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296354937
Nombre de pages : 141
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CAMBODGIENS, LAOTIENS, VIETNAMIENS DE FRANCE
Regard sur leur intégration

@L'Hannatian,2004 ISBN: 2-7475-6159-3 EAN: 9782747561594

Claude GILLES

CAMBODGIENS, LAOTIENS, VIETNAMIENS DE FRANCE
Regard sur leur intégration

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

De l'Enfer à la Liberté: Cambodge - Laos - Vietnam Editions: L'Harmattan, Paris, 2000 Franche-Comté, terre d'accueil: Cambodgiens - Laotiens - Hmong - Vietnamiens Editions: L'Harmattan, Paris, 2000

PREAMBULE

Cette étude est le résultat de vingt-huit années de présence en milieu asiatique et plus particulièrement auprès des réfugiés cambodgiens, laotiens et vietnamiens. J'ai suivi de près lors de mes nombreux voyages humanitaires, cette population désemparée, dans les camps de Thaïlande et d'Indonésie jusqu'à leur fermeture. Ici, je me suis efforcé de les accompagner sur le plan administratif et moral jusqu'à aujourd'hui pour les plus démunis. Cette expérience a été très riche pour moi et pour beaucoup d'amis français, car tout ce que j'ai pu réaliser, je le dois au soutien de la communauté française en général et de L'AFCAR en particulier. Tout cela je l'ai écrit dans deux livres. Le premier, "De l'enfer à la liberté", relate ce que les réfugiés ont vécu dans leur pays d'origine depuis 1975 jusqu'à leur départ pour la France. Ce livre nous fait découvrir l'enfer de ces familles, de 1975 à 1992, date des dernières arrivées officielles. Chacun a vécu différemment ces périodes selon qu'il était Cambodgien, Laotien ou Vietnamien, car l'application du régime communiste a varié selon les gouvernements de ces pays. Mais pour tous, ce fut terrible. Dans un deuxième livre, "Franche-Comté, terre d'accueil", j'ai relaté historiquement la manière si généreuse de l'accueil fait à ces malheureux par la population française, qui fut extraordinaire. Je souligne bien, la population car, sur le plan gouvernemental, c'était un devoir de justice, puisque nous avons été les anciens colonisateurs ou protecteurs de ces pays pendant une centaine d'années. Les récits de cette mobilisation des cœurs sont édifiants.

Vingt-cinq années ont passé. II était utile de faire le point sur le résultat de cette présence asiatique parmi nous. Y-a-t-il eu intégration? Si "oui", comment? Que sont-ils devenus? Où en sont-ils? Combien sont-ils? Toutes ces questions, je me les suis posées et j'ai essayé d'y répondre lors d'une conférence à la Société d'Emulation du Doubs à Besançon. Ce document n'est pas scientifique, mais c'est un témoignage, une orientation. Je crois pouvoir dire que ce qui est décrit pour une petite région est valable pour la France entière. Comme il s'agit d'une tranche de vie, celle-ci évolue chaque jour. C'est pourquoi je ne prétends pas être exhaustif! C'est une page de l'histoire de l'immigration récente en France.

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PRESENTATION

Il Y a plus de vingt ans, je me souviens des premières conférences traitant de l'émigration en général. Le conférencier énumérait les trois aspects, les trois étapes que devait franchir l'émigré: L'insertion: Il y a insertion lorsque l'étranger trouve sa place, se situe dans la société dans laquelle il vient d'entrer. L'intégration: Il y a intégration lorsqu'un groupe social minoritaire vivant dans une société étrangère participe à son fonctionnement tout en gardant ses caractéristiques culturelles propres. L'assimilation: Il y a assimilation quand un groupe, ou parfois une société entière adopte, ou est contraint d'adopter les habitudes, les croyances, les modes de vie d'une culture dominante. Depuis, je n'ai plus jamais entendu le mot assimilation lors des congrès et conférences divers. On nous parlait uniquement de société pluri-culturelle. Le terme assimilation n'est plus "politiquement correct" en France. En effet, la politique actuelle de la France - contrairement à celle des USA qui cherche à assimiler ses étrangers pour faire une unité - est l'intégration des étrangers. Ils participent au fonctionnement de la France, mais sont encouragés à garder leurs caractéristiques culturelles propres. Cette recherche ne concerne que les réfugiés l cambodgiens, laotiens et vietnamiens arrivés depuis vingt à vingt-cinq ans et leurs enfants. J'élimine dans cette étude les
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avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays". Définition de la convention de Genève du 28 juillet 1951, étendue au monde entier en 1967 par le protocole de Bellagio ou de New York.

- Réfugié: Le terme de réfugié s'appliqueà toute personne... "qui craignant

Vietnamiens résidant en France depuis de nombreuses décades. Ainsi que les femmes asiatiques mariées depuis peu de temps à des Français de souche qui partent dans ces pays en touristes pour tenter de trouver l' "âme sœur", et les travailleurs migrants de ces pays arrivés légalement depuis quelques années, attirés par le travail, surtout dans la restauration. Il s'agit uniquement des réfugiés arrivés entre 1975 et environ 1993, date de la fermeture des derniers camps officiels de l'ONU en Asie. Etant journellement sur le terrain depuis vingt-cinq ans, je vais tenter de répondre le plus concrètement possible à ces questions: comment les réfugiés du SEA 1 se sont-ils intégrés à la société française, et comment ont-ils été perçus par cette société d'accueil? C'est-à-dire essayer d'expliquer et éclaircir le phénomène d'intégration des réfugiés asiatiques en FrancheComté. Cette analyse est faite, non en sociologue, mais en observateur, le plus impartial possible. Avant de parler de l'intégration des réfugiés cambodgiens, laotiens et vietnamiens, il est nécessaire de donner un bref rappel historique des raisons de leur exode et de leur présence parmi nous, ainsi que de mon implication personnelle, avec l'aide de nombreux amis, dans leur accueil.

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SEA sigle employé souvent pour désigner le Sud-Est Asiatique. (on emploie 10

aussi: ASE, Asie du Sud Est).

CAUSES DE L'ARRIVEE DES REFUGIES Il Y a vingt-cinq ans, d'importants événements se sont produits en Asie du Sud-Est, dans une région bien connue des Français de l'époque, celle que l'on appelait ['Indochine française ou "la Perle des colonies", composée de deux colonies, la Cochinchine et le Tonkin, et de trois protectorats, l'Annam, le Cambodge et le Laos. Tous ces événements sont les contrecoups de la deuxième guerre mondiale et de l'hégémonie du communisme qui ont conduit aux deux guerres d'Indochine: souvenir douloureux pour nombre de soldats français et américains. Première guerre avec les Français, après la capitulation des Japonais qui avaient donné l'indépendance au Vietnam, suite au coup de force militaire contre l'armée française le 9 mars 1945 1. Elle fut le prélude aux différentes décolonisations. Deuxième guerre avec les Américains après 1954, pendant la guerre froide où ceux-ci refusaient de voir d'autres pays tomber sous le joug communiste. Les populations autochtones furent broyées par la machine de guerre, ainsi que par la troisième guerre d'Indochine dont on parle peu: celle de l'armée vietnamienne au Cambodge de fin 1978 à 1989. (Je ne compte pas la guerre sinovietnamienne de 1979 en représaille de l'attaque du Cambodge). A Besançon-Planoise, depuis janvier 1975, plusieurs étudiants cambodgiens et cambodgiennes venaient dans mon appartement, tous les soirs, afin de regarder les informations à la télévision. Ils étaient inquiets, affolés car presque tous et toutes étaient mariés et avaient laissé au pays conjoints et enfants. C'est ainsi que je me suis trouvé mêlé à un drame qui se déroulait à l'autre bout du monde, par un engagement total qui dure encore vingt-cinq ans après, soit ici, soit là-bas.

La proclamation de l'Indépendance par les Japonais pour le Vietnam eut lieu le Il mars 1945, au Cambodge le 12 mars et au Laos le 8 avril. Dans chacun de ces nouveaux Etats, un "Conseiller suprême" japonais remplaça l' "ex-Résident supérieur" français.

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Le 17 avril 1975, se déclencha le premier des trois bouleversements: la prise de Phnom Penh, au Cambodge, par les Khmers rouges,l suivie de l'entrée de l'armée nord-vietnamienne à Saigon au Vietnam, le 30 avril, et le 23 août de la même année l'occupation de Vientiane par le Pathet Lao, au Laos, ce qui plaçait l'ensemble de l'ASE sous des régimes communistes. Au Cambodge, les Khmers rouges entrèrent à Phnom Penh à 6 h du matin, applaudis par une foule en liesse croyant à la fin de la guerre et à la réconciliation nationale. Joie de courte durée puisque dès 9 h, les camions khmers rouges sillonnèrent la ville avec des haut-parleurs ordonnant l'évacuation totale et immédiate de la population, avec interdiction de retourner à la maison ( Phnom Penh comptait 2 millions d'habitants avec les réfugiés venus de la campagne à la suite des combats). La raison invoquée était un prochain bombardement de représailles, par les Américains. Ce fut le début d'un douloureux calvaire pour ce peuple. En réalité c'était la mise en pratique d'un plan bien élaboré par les dirigeants khmers rouges pour prendre en main cette population des villes. C'était aussi l'application d'une thèse élaborée dans une université française par l'un des dirigeants dont l'idée générale était celle-ci: "La ville détruit l'homme, la campagne le régénère". Ce plan fut mis en place dans toutes les villes du pays. Tous les citadins furent envoyés pendant quatre ans dans les campagnes, qui s'étaient transformées en camps de concentration: travaux forcés, sous-alimentation, exécution sommaire du moindre récalcitrant, torture physique et mentale, etc. Bref, comme le disaient les Khmers rouges: "Il vaut mieux tuer 1 000 innocents que de garder en vie un ennemi". Ou Khieu Samphan, ministre du Kampuchea démocratique: "Avec un million de jeunes bien conditionnés, nous pouvons réaliser le Cambodge que nous voulons, Nous n'avons pas besoin des autres". Il Y eut d'ailleurs des dissenssions au sein des dirigeants sur la réalisation de ce projet. Désaccords qui causèrent les premières purges au sein de l'Angkar Loeu (Direction suprême
1 _ Les Khmers rouges, dénomination créée par Sihanouk pour désigner les communistes de son pays. De la même manière il avait baptisé les royalistes Khmers blancs et les républicains Khmers bleus. Actuellement au Cambodge on emploie le terme de "Polpotistes" pour désigner les Khmers rouges.

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dirigée par Pol Pot), comme celle du ministre Hou Youn, l'un des membres fondateurs du parti. Ce drame dura trois ans, huit mois et vingt jours, jusqu'à la libération du Cambodge, le 25 décembre 1978, par l'armée vietnamienne, libération qui dura de deux à trois mois et fut suivie d'une occupation de dix ans. Cette période de terreur, cet autogénocide causa la mort de 1 million 700 000 Cambodgiens à 2 millions, sur 7 millions d'habitants que comptait le pays à cette époque.l Au Vietnam, le 30 avril, avec la prise de Saigon par les armées nord-vietnamiennes, 2 se réalisa le rêve ancestral vietnamien: la réunification du Vietnam, de la frontière de la Chine au nord à la presqu'île de Camau au sud. La descente irrésistible des Vietnamiens, originaires du Nord (l'ancien Tonkin), s'achevait dans le sang, Ce rêve a commencé au 17e siècle par l'annexion définitive du royaume Champa, au centre du Vietnam actuel. Par la suite ils étendirent leur territoire vers le sud au détriment du Cambodge, sous le protectorat français. Le 30 avril 1975 c'était, enfin, la réunification totale sous le régime communiste, suivie de l'exode de millions de personnes, l'emprisonnement dans les camps de rééducation de l'élite vietnamienne, présage des futurs drames des boat people quelques années plus tard. Au Laos, le 23 août, le Pathet Lao,3 armée communiste laotienne, occupa Vientiane, la capitale du royaume laotien. Le Pathet Lao instaura la véritable unification du Laos, dans les frontières tracées par la France, lors de son protectorat, suite aux divers traités passés entre la France et le Siam entre 1893 et 1907. Cette unification communiste se substitua aux trois royaumes Lao qui existaient tant bien que mal depuis de
1 _ Marek SLIWINSKI estime l'ampleur de cet autogénocide à 25 % de la population totale cambodgienne de cette époque. Quant aux populations citadines, elles ont été décimées à 42,9 %. Marek Sliwinski. : "Un génocide Khmer Rouge: une analyse démographique". Ed. L'Harmattan, Paris, 1995. 2 _ L'armée nord-vietnamienne: suite à la division du pays en deux parties, au 17 è parallèle, en 1954, le Nord (Hanoi) était communiste et le Sud (Saigon) était sous influence capitaliste, soutenu par les USA. 3_ Le Pathet Lao mot qui signifie littéralement la "Patrie Lao". C'est le nom donné au parti communiste laotien! 13

nombreux siècles. Dans ce pays comme dans les autres, il y a eu des purges contre les contestataires et les dignitaires de l'ancien régime, avec la création de camps d'internement, mais de moins grande ampleur. Au début le nouveau régime se montra très dur, en imposant la collectivisation des terres et en éliminant tous les anciens dirigeants. "Les mutations des personnels, des enseignants, des étudiants étaient incessantes. Les époux étaient séparés, les jeunes gens étaient envoyés dans le Nord, dans les zones dites libérées selon la terminologie révolutionnaire. Les bonzes devaient collaborer à la propagation de la pensée marxiste ou défroquer pour sy soustraire. Souvent, au sein d'une même famille, des membres dénonçaient ou arrêtaient leurs proches. Du jour au lendemain, les disparitions se multipliaient dans une discrétion totale. Les arrestations avaient toujours lieu le soir ou la nuit,. par peur des représailles, les bouches étaient cousues, chacun feignant de ne pas être au courant, puis on évitait d'aborder le sujet".1 Dès les premiers jours, une panique s'empara des jeunes et de nombreuses personnes se sauvèrent en traversant le Mékong pour se rendre en Thaïlande. Dans les années suivantes, les Laotiens, ayant perdu beaucoup de liberté sous ce régime, prirent la fuite aussi pour se réfugier de l'autre côté du Mékong. Le nombre de ceux qui ont quitté le Laos à cette époque est estimé à près de 20 % de la population! 2 Ces trois dates marquèrent un tournant dans l'histoire de ces pays, non seulement par une défaite militaire sans précédent et l'instauration d'un régime communiste dictatorial, mais par des exodes qui devinrent massifs au cours des années suivantes, exodes vers les Etats voisins: la Thaïlande pour les Cambodgiens et les Laotiens, ceux que l'on appellera les land
SOUV ANNA VONG V La jeune captive du Pathet Lao Fayard 1993 pp. 28-29. 2 _ Pour plus de renseignements: lire pour le Cambodge: HAING NGOR Une odyssée cambodgienne Fixot 1982 - Pour le Laos: NARPOOLMIN Somboun Les enfants du Palais Blanc: de l'Orient à l'Occident Fixot 1982 - Pour le Vietnam: DOAN VAN TOAI Le goulag vietnamien Robert Laffont 1979. 14
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