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Cameroun : liquider le passé pour bâtir l'avenir

De
230 pages
Comment sera le Cameroun de demain ? Cinquante ans après les "indépendances", le Cameroun a conservé, pour conduire les affaires du pays, le pacte colonial habillé aux couleurs de la néocolonie. Le moment est venu de liquider tout ce passé pour bâtir un Cameroun nouveau. Quel contenu les Camerounais vont-ils donner au pacte républicain ? Il devra aborder sérieusement les questions de cohabitation, souveraineté et gouvernance dans la perspective du développement.
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Avant-propos L’impuissance aujourd’hui paralyse nos mains […]. Mais sachons rendre notre angoisse profitable à la génération qui nous remplacera […]. Nous serons la pierre avec laquelle nos enfants dresseront un pilier de la maison future. Souhail Idris, poète libanais, L’Angoisse, 1956 Rien ne se passe jamais au Cameroun comme ailleurs, sommes-nous accoutumés à entendre dire. « Le Cameroun, c’est le Cameroun », conclut-on d’habitude. Vérité de La Palice, il va de soi. Pourtant à bien y penser, cela ne va pas tellement de soi. Au-delà de son caractère un peu simpliste, cette affirmation veut attirer l’attention sur cette singularité qu’est le Cameroun dans le contexte qui est le sien, probablement depuis la pose de la première pierre de sa fondation. Toute son histoire, que les Camerounais dans leur grande majorité connaissent peu, témoigne de cette singularité qui, des fois, confine à la bizarrerie. Le pays tient son nom de crustacées ; il s’en faut de peu qu’il soit colonisé par le pays de Sa gracieuse Majesté dont le digne représentant est coiffé au poteau de justesse par l’Allemand Gustav Nachtigal ; l’Allemagne rêve d’un grand destin pour le pays mais sera contrariée par la Grande Guerre qui en fit une possession internationale, sous mandat de la Société des Nations. Celle-ci, naïvement ou non, livra cette charmante possession aux vainqueurs 9

Français et Anglais qui, fondant sur ce morceau de choix à la manière de voraces coyotes, le mettront en pièces et, subtilement, distrairont quelques-unes de ses pièces essentielles pour les incorporer à leurs coffres-forts personnels. Du grand rêve allemand, il ne subsista en 1961 qu’un étroit triangle que l’on se garda de confier à des mains paternelles. Comme on le voit, ce raccourci historique ressemble à toutes les histoires du même type, mais en même temps, semble révéler la persistance d’un concours de circonstances défavorables d’une rare ténacité. La nuit a beau être longue, elle finit toujours par céder sa place à l’aube, aime-t-on à dire. Les années 60 apparurent comme l’aube d’un nouveau départ. Dans un contexte de lutte contre le nationalisme armé, le pouvoir néo-colonial ne bénéficia même pas d’un état de grâce et se raidit dès les premiers pas. Dans un silence assourdissant obtenu à un prix horriblement élevé, il engagea une course qui aurait dû être celle du développement. Mais ce n’avait été, semble-til, qu’un faux départ comme on le verra en 1982, et comme il fallait bien que quelqu’un en payât le prix, ce fut le paysan qui trinqua. Heureusement s’ouvrait une nouvelle ère, apparemment riche de promesses. M. Biya prenait les rênes du pays, par la grâce de son prédécesseur ou du Saint-Esprit, allez donc savoir. Lui eut droit à son état de grâce, en plus d’une situation économique exceptionnelle, le pétrole s’étant substitué au planteur ; en outre, la transition semblait idéale : décidément, le Cameroun, c’était bien le Cameroun ! La machine ne fut cependant pas longue avant de se gripper et le fils du « père de la nation » devenu lui-même « père » ne fit pas mieux que le désormais « grand-père de la nation ». Il avait pourtant bénéficié de circonstances exceptionnelles, même au cœur de la tourmente de 1984. 10

Cette fois, ceux qui avaient profité du calvaire du paysan payèrent à leur tour : le fonctionnaire, le commerçant. Aujourd’hui, au bout d’un long règne qui agonise interminablement, l’un des bilans les plus éloquents du régime nous vient de son propre glacis, sous la plume du très RDPCiste Ateba Eyéné, qui n’hésite pas à résumer son propos par le terme « malédiction » qu’il associe simplement à la province du Sud sous le renouveau. Qu’est-ce qui pourrait bien justifier que cette image n’englobe pas dans son orbe gris l’ensemble du Cameroun ? Ainsi, fidèle à lui-même, le Cameroun reste le Cameroun : par mer houleuse ou calme, son bateau prend de l’eau. La chose a atteint dès la fin des années 90 un degré tel que les rats – ceux qui parasitent le pays sans s’en sentir responsables et sans concevoir que leur destin soit lié au sien – ont commencé à quitter le navire. Tout autour de nous, les choses bougent, avancent, reculent. Et comme dans l’univers de Guillaume Apollinaire, « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure ». Le Cameroun n’est pourtant pas un « res nullus ». Est-il normal qu’il dépérisse sous le soleil et la pluie sans qu’une bonne âme, un bon samaritain comme l’on dit, intervienne pour s’inquiéter de son sort et lui porter quelque secours alors qu’il est peuplé de près de 20 millions d’habitants ? Oui, cela est normal à partir du moment où chaque Camerounais se sent plus membre de son ethnie que du Cameroun. Ah, pardon ! J’avais oublié qu’il ne fallait pas toucher à ce sujet. De peur d’être taxé de tribaliste, ce à quoi je ne tiens pas spécialement. De quoi faut-il donc parler ? De l’économie qui sombre faute d’une politique économique lisible et efficace ? Vous le dites parce que le ministre de l’économie n’est pas de votre tribu, vous êtes un tribaliste. Du Cameroun qui ne semble pas géré parce que son président est vieux, malade et passe le plus clair 11

de son temps à l’étranger ? C’est parce qu’il n’est pas de votre tribu : vous n’êtes qu’un jaloux et un tribaliste. On le voit bien, le Cameroun est bloqué parce que le tribalisme y rend tous les sujets tabous. Il y a ceux qui y assument leur statut de tribalistes et dénoncent ce qu’ils peuvent dénoncer : leur discours est désamorcé avant même de franchir leurs lèvres, parce qu’il ne concernera plus désormais qu’une fraction de la communauté nationale. Il y a ceux qui jouent à n’appartenir à aucune tribu : il s’ingénient à trouver le pour et le contre partout et à la fin de la journée, ils réussissent à tout relativiser, à la grande satisfaction des uns et au grand mécontentement des autres. C’est donc la quadrature du cercle ? Certainement pas. Le regard trop enfoui dans le présent, nous saisissons de très vieux phénomènes comme s’ils étaient nés de notre époque. L’analyse que nous en faisons se nourrit alors de faits actuels qui renforcent des logiques anciennes oubliées mais qui continuent à agir et déforment celles d’aujourd’hui. Voilà pourquoi un pèlerinage à la source s’impose. Mais ce pèlerinage ne se fera de manière efficace que lorsque le débat sur l’ethnisme ou le tribalisme ou tous les –ismes apparentés quittera l’informel pour le formel. Ce n’est que de cette façon que, levant cette hypothèque au dialogue franc et dénué d’hypocrisie, l’on pourra peut-être organiser avec quelques chances de succès ce débat national – large ou grand mais véritable – que le Cameroun réclame sans succès depuis 1958 sur un ton de plus en plus aigu au fil des générations. Ce livre se veut donc surtout un appel et nous espérons que beaucoup l’entendront, et qu’au moins quelques-uns y répondront. L’auteur.

Première partie : La question de l’Etat au Cameroun

Introduction Le Cameroun comme Etat existe-t-il réellement ? Question saugrenue en apparence. A entendre parler de l’Etat camerounais, à considérer l’insistance faite autour de son autorité qu’il faut sans cesse affirmer comme s’il s’agissait d’un objet fuyant après lequel l’on court sans cesse, on finit par se faire à l’idée que l’Etat camerounais, s’il existe, doit être « grevé de nombreuses hypothèques » qui demandent à être levées pour lui assurer une personnalité pleine, indiscutable, forte. De quelles natures sont ces hypothèques ? Par quels côtés amoindrissent-elles la personnalité de l’Etat camerounais ? Pour répondre à ces questions, il faut s’appuyer sur les concepts fondamentaux. En science politique, la notion d’Etat recouvre deux sens différents : c’est d’une part l’ensemble des institutions publiques qui gèrent le pouvoir dans une communauté humaine définie, c’est d’autre part ladite communauté elle-même considérée comme une entité souveraine. Pour Maurice Duverger, «l’Etat au premier sens (Etat-gouvernement) désigne l’ensemble des gouvernants d’une nation souveraine, c’est-à-dire d’un Etat au second sens (Etat-nation) »1. L’Etat désigne donc à la fois une chose et sa figure, dans un glissement qui, en
M. Duverger, Institutions politiques et droit constitutionnel, Paris, PUF, 1963, P.57
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fonction de son étendue et de son mode de mise en place, permet de distinguer le régime politique qui prévaut dans l’espace ainsi délimité. Cette définition appelle un certain nombre d’observations. - Lorsque M. Duverger parle d’Etat-nation, il présuppose que les deux notions se recoupent forcément. Or l’histoire a démontré à suffisance que cela n’est pas toujours le cas. Peut-on imaginer qu’en faisant coïncider Etat et nation l’on se retrouverait dans le schéma idéal ? En tout cas, pour répondre à cette question, il faut examiner la notion de nation séparément de celle d’Etat et essayer d’identifier le jeu de relations qui unissent ces deux réalités. - Lorsque Louis XIV devant le parlement français disait : « L’Etat, c’est moi », il parlait de l’Etat au sens premier et situait ipso facto la France dans une monarchie. Il s’ensuit que la question de l’Etat appelle nécessairement celle du pouvoir et que les acteurs qui figurent l’Etat sont ceux qui détiennent et exercent le pouvoir réel de l’Etat. S’il n’y en a qu’un seul, nous sommes dans une monarchie ; quand il s’agit d’un petit nombre, c’est une oligarchie ; quand c’est le peuple, c’est une démocratie. Mais le pouvoir peut être souverain ou délégué, réel ou apparent. Agissant au nom d’une communauté donnée (Etat au second sens), le ou les gouvernants en reçoivent un pouvoir dont la qualité dépend du statut réel de l’Etat considéré, étant entendu que nul ne peut conférer plus de droits qu’il n’en détient. En parlant de la qualité du pouvoir que l’Etat au sens second délègue, nous opérons une fiction juridique qui fait de cette entité un sujet parmi d’autres, détenteur d’un pouvoir dont la souveraineté ne peut s’apprécier qu’en rapport avec ces autres acteurs avec lesquels il entretient des relations qui peuvent être de simple 16

coopération, de concurrence ou les deux à la fois, ou de soumission ouverte ou voilée. Ceci nous ramène à la définition que le droit international ( !) donne de la notion d’Etat : une entité reconnue sur le plan international comme tel et constituée d’un territoire, d’une population et d’un gouvernement souverain. En partant de cette dernière définition, l’on pourrait examiner la question de l’Etat au Cameroun en prenant toutefois la précaution suivante : les critères ci-dessus définis sont-ils inclusifs ou exclusifs ? Faut-il dans l’examen de la question de l’Etat adopter une approche minimaliste ou maximaliste ? Auquel cas il suffirait que l’un de ces critères vienne à manquer pour que s’évanouisse la réalité de l’Etat : option maximaliste peu vraisemblable. Ceci ouvre une perspective intéressante : celle de l’Etat comme un phénomène en construction qui, saisi à un moment donné de son histoire, présente des caractéristiques précises (se trouve dans un « état » donné). Ainsi, la problématique initiale pourrait s’interpréter de la manière suivante : • L’Etat camerounais : territoire / population / reconnaissance / souveraineté • La nation camerounaise : diversité et glissements • L’Etat-nation au Cameroun : une cohabitation difficile

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Chapitre 1 L’Etat du Cameroun, une entité en définition Comme personne morale de droit public international, l’Etat naît, grandit et peut mourir. Ce cycle de vie s’encadre dans une durée a priori non définissable. La carte politique actuelle de l’Europe a peu de choses à voir avec celle de l’époque où l’Empire romain d’occident déclinant résistait désespérément aux assauts des barbares entre le IIIè et le IVè siècle. Chaque Etat est donc une histoire, une actualité et un futur qui s’écrivent en termes de territoire, de population sur lesquels s’exerce une autorité souveraine par le biais d’institutions diverses. L’Etat camerounais dispose indiscutablement d’un territoire, d’une population et d’un gouvernement, lequel ne rate pas une occasion d’affirmer sa souveraineté. Cette évidence manifestement consensuelle peut cependant être trompeuse et dangereuse à la longue pour l’existence même de l’Etat camerounais. Il n’est jamais bien avisé de prendre ses croyances pour la réalité hors de la sphère 19

religieuse. C’est pourquoi demander si l’Etat camerounais existe réellement ce n’est pas céder à la tentation de philosopher : c’est poser le problème crucial de la définition nette et précise des attributs de l’Etat camerounais pour identifier les zones d’ombre qui constituent d’ores et déjà ou potentiellement des menaces à l’existence et à l’épanouissement de cette entité. Le Cameroun a-t-il un territoire reconnu ? Notre pays connaît-il sa population ? Ces deux attributs dépendent-ils de la reconnaissance et si oui de qui ? L’Etat du Cameroun est-il souverain ou a-t-il un gouvernement souverain ? I. La question territoriale : la fortune d’un nom Le territoire du Cameroun a jusqu’ici connu une évolution fort intéressante et pour retracer celle-ci, il faut remonter à l’arrivée des Portugais dans la baie du Wouri, cette rivière des crevettes dite « rio dos camaroes » en portugais, moment qui signe historiquement la naissance internationale du futur Cameroun. En effet, l’histoire du territoire camerounais devait être désormais indissolublement liée à cette surprise première du navigateur portugais Fernando Póo en 1472 à son arrivée dans la baie du Wouri. Ce nom, d’abord hispanisé (après l’annexion du Portugal par la monarchie espagnole sous Philippe II, « Camaroes » devint « Camerones ») sera par la suite anglicisé (À partir de 1827, les Britanniques explorent la côte du « Cameroon » et l'arrière-pays du golfe du Biafra. Commerçants et missionnaires britanniques s’y établissent après 1845), germanisé (dès 1860 les Allemands y concurrencent les Anglais et finalement avec Gustav Nachtigal les prennent de vitesse en 1884 en signant des traités de protectorat avec les chefs dualas de la côte « kamerunaise ») puis francisé dès la première guerre mondiale en « Cameroun ».

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1. Le territoire du Cameroun avant le protectorat allemand Peut-on affirmer qu’à l’époque des Portugais le Cameroun existait déjà ? Difficilement. D’un point de vue strictement juridiciste, un Etat pour exister doit d’abord disposer d’un territoire défini, donc avoir des frontières clairement fixées. Le territoire apparaît alors comme l’attribut de base de l’Etat. En 1472, la seule frontière certaine de ce qui allait devenir le Cameroun, c’était la côte. Il fallut attendre 1884 et la conférence de Berlin pour que la politique dite de « l’hinterland » vienne établir les règles de constitution des limites territoriales des zones d’influence des puissances impérialistes. Est-ce à dire que l’Etat en Afrique fut avant tout le résultat des impérialismes extérieurs ? Les Etats actuels le sont certainement mais le concept abstrait d’Etat non : royaumes, empires, sultanats, lamidats… de nombreuses formes étatiques de toutes dimensions avaient fait, défait et refait la carte de l’Afrique des millénaires avant les conquêtes impérialistes. Le royaume d’Abomey par exemple fut occupé à la fin du XIXè siècle presque dans les limites territoriales du Bénin actuel. L’essentiel de l’Afrique cependant n’était alors qu’une mosaïque de tribus acharnées à des rivalités plus ou moins aiguës et, si ces tribus peuvent à juste titre être considérées comme de petites royautés (dans la zone forestière il y eut également nombre de sociétés dites lignagères institutionnellement acéphales), on ne saurait en déduire que la réalité étatique en Afrique était de nature tribale2. Cette situation correspondait surtout à un état de déstructuration pour ne pas dire d’anarchie, situation qu’ont connue bien des
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Dans les périodes de troubles et d’insécurité comme ce fut le cas pendant le haut Moyen Âge en Europe, la tribu est souvent la forme politique la plus apte à survivre à l’émiettement.

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zones du globe (Au Vè siècle avant J.-C., la Chine fut divisée en une multitude de petits royaumes antagonistes, les royaumes combattants. Il fallut attendre le milieu du IIIe siècle av. J.-C. pour que les Qin s’imposent progressivement sur les autres États ; et leur chef se fit proclamer empereur de la Chine unifiée sous le nom de Qin Shi Huangdi en 221 av. J.-C. Et si des puissances extérieures avaient pu durablement dépecer la Chine à cette époque-là, ce territoire aurait une configuration toute autre aujourd’hui). En admettant le rôle fondateur de l’impérialisme dans la mise en place et l’évolution des Etats dans l’Afrique actuelle, nous donnons du même coup une date certaine à la naissance de ces Etats. Pour ce qui est du Cameroun, tout part donc d’un mot portugais : « camaroès ». « Camaroès » ne désigne au départ qu’un fleuve riche en crevettes : le Wouri. Pourtant, en vertu d’une transposition métonymique, « Camaroès » bientôt ne désignait plus seulement le fleuve mais toute la région environnante. Le Révérend Père Mveng affirme que le Cameroun est en fait une dilation de l’estuaire du Wouri que les Allemands appellent « Kamerun Fluss » ; et le territoire qu’ils vont développer autour du Wouri sera le « Kamerungebiet », sa capitale le « Kamerunstad ». Au XVè siècle, le Cameroun existait donc déjà et son territoire correspondait aux terres entourant la baie du wouri, territoire habité alors par les Dualas. C’est le sens que l’on doit donner à la lettre du roi Bell adressée au Consul anglais Hewett depuis la « Ville de Bell, Cameroun, 8 mars 1881 » dans laquelle King Bell fait cet aveu pathétique : « Cher Monsieur, je suis fatigué de gouverner mon pays […] Je vous demande pardon, faites tout ce que vous pourrez pour m’aider dans cette

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importante entreprise »3. Pendant longtemps cependant – près de quatre cents ans – ce territoire n’est pas autre chose qu’un comptoir commercial dont la partie la plus connue se limite à la côte, l’arrière-pays étant surtout vu comme le « cœur des ténèbres »4 pour reprendre le titre terriblement évocateur de l’écrivain anglais Joseph Conrad. Cette période peut être considérée comme celle d’une relative indéfinition territoriale qui confine le futur Cameroun à une existence en partie virtuelle jusqu’à la conférence de Berlin. Lorsqu’en 1884 les Allemands signent des traités avec les rois dualas – et, cela est fort significatif, sous la pression des forces capitalistes en pleine expansion en Allemagne comme dans toute l’Europe5 ils reconnaissent par là le fait que le territoire qu’ils convoitent n’est pas un « res nullus », qu’il appartient à quelqu’un et que cette personne a qualité et capacité d’en disposer par voie de traité. 2. Le territoire du Cameroun allemand : le « Gross Kamerun » Le Cameroun allemand que l’on a appelé le « gross Kamerun » du fait de l’étendue exceptionnelle de son territoire au regard de ce qu’il en reste aujourd’hui résulte directement de la conférence de Berlin, tenue de novembre 1884 à février 1885, et qui a consacré les règles du partage colonial en Afrique centrale. Organisée par l’Allemagne et la France, la conférence de Berlin réunit les délégués de
Lettre de King Bell au Consul anglais Hewett in F. Etoga Eily, Sur les Chemins du développement, Yaoundé, CEPMAE, 1971, P. 131 4 J. Conrad, Heart of Darkness (1902) 5 Adolphe Woermann qui fut l’artisan de l’occupation du Cameroun par l’Allemagne – membre du Reichstag en 1884 et proche de Bismarck – était avant un homme d’affaires ; il vit ses affaires prospérer à grande vitesse grâce au commerce avec les indigènes de la côte ouest africaine, ses bateaux passant de 15 en 1896 à 35 en 1903.
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