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Campagne de l'Iphigénie, croiseur école d'application des aspirants

De
253 pages

Brest, Jeudi 6 Octobre 189...

Nous voici enfin sur l’Iphigénie bien et dûment embarqués. Nous attendions ce moment, et depuis longtemps, avec impatience. Nous foulons enfin le pont de cette Iphigénie que tant de fois déjà nous avons entrevue dans nos rêves d’avenir. Le dernier youyou du vaguemestre m’apporte une lettre de chez moi ; depuis le matin les embarcations sont rentrées ; à présent nous sommes aussi isolés de la terre que si nous étions en pleine mer.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Joseph Blot

Campagne de l'Iphigénie, croiseur école d'application des aspirants

Souvenirs d'un officier de marine

PRÉFACE

On a beaucoup écrit sur le Choix d’une Carrière et je ne pense pas que la jeunesse attentive, penchée sur les gros volumes surchargés de renseignements et de détails techniques, y trouve des clartés comparables à celles qui se dégagent des pas d’un jeune homme entrant résolument dans la route de son choix, y marchant d’une allure rapide et soutenue, marquant les étapes, décrivant avec sincérité le chemin parcouru, et nous donnant ainsi une leçon de choses, dont nul ne peut contester la valeur.

Et si, dans sa course, ce très jeune a su conquérir l’estime de ses chefs, l’amitié de ses camarades, l’attachement dévoué de ses inférieurs, nous le regardons avec envie tracer un beau sillon, bien droit, en plein champ du devoir, aidant ainsi les autres à trouver leur voie, en leur communiquant une belle clarté.

Les pages de ce livre, écrites au courant de la plume, dans le bercement du roulis, vrai journal de bord, reflètent l’impression du moment avec la vivacité d’un esprit prompt et lucide ; elles furent adressées, feuillet par feuillet, à la « Sister-Mother » confidente de sa vocation, soutien de ses premiers efforts. Elles sont telles que les envoyait l’Enseigne de vingt ans, dans la joyeuse attaque des difficultés, dans le courageux entrain de la lutte. Il s’en dégage des enseignements pleins de charmes, tout pétris de bon sens, de sagesse et de gaîté.

Joseph Blot appartenait à une vieille famille normande, dans laquelle, depuis plusieurs générations, la célèbre école de Droit, à Caen, couronnait ses lauréats. Descendant de ces anciens magistrats intègres et austères, l’enfant, dès qu’il put agir, construisit de petits navires ; sa turbulence naturelle était aussitôt calmée et faisait place à l’attention la plus soutenue, quand sa grande sœur « Sister Mother », l’aidait à embellir ou à pavoiser ses canots ! Sa famille passait plusieurs mois d’été au bord de la mer ; c’est alors que, trompant la surveillance la plus attentive, ayant d’ailleurs pour complices et amis les vieux marins de la plage, il se glissait dans les filets et les amarres, se couchait au fond du bateau qui partait à la pêche et revenait, ivre de joie, sans comprendre l’inquiétude causée par son absence. Il le déclara avant d’avoir dix ans : « Je serai marin. » Son père et sa mère eurent à peine le temps de sourire de cette assurance, ils moururent tous deux, le laissant aux soins maternels de sa sœur aînée qui entretint la vocation naissante avec un dévouement désintéressé, fidèle et vigilant. Après de brillantes études au collège Sainte-Marie de Caen, puis à l’école préparatoire de Cherbourg, il entra au Borda, et, dès lors, prit l’habitude d’envoyer à « Sister Mother » son journal de bord. En quittant le vaisseau-école, il prit son service sur l’Iphigénie pour y faire sa première campagne.

La carrière du jeune officier fut courte ; il servit pendant quinze ans ; breveté de plusieurs écoles de la marine, destiné aux postes les plus élevés, il entreprit, au Sénégal, des travaux qui dépassaient ses forces. Le pays était décimé par la fièvre jaune qui, cette année-là, s’attaquait surtout aux blancs ; seul, avec une escouade de noirs — car il ne veut pas que ses hommes soient exposés au danger d’une contagion presque inévitable — il part visiter l’« Héroïne » dont l’équipage entier et tous les officiers ont péri ; il recherche les papiers, les souvenirs laissés par les morts pour les envoyer à leurs familles ; puis, sur un ordre du ministère, il va loin en mer et coule le bâtiment qui ne peut plus servir, tant il est contaminé.

Il agit ainsi sans souci d’un regard humain, toujours attentif à remplir son devoir et y mettant toute son âme.

Dès le retour, il ressentit les premières atteintes du mal contracté dans cette lutte avec la mort ; condamné au repos, il écrivait après avoir lu la Vie de Pasteur : « Ces pages m’ont presque désespéré ; comment me résigner à vivre inutile après les avoir lues ? »

Il oubliait tout ce qu’il avait fait et crut partir avant d’avoir servi.

Les notes de ses chefs, commandants d’escadre, vice-amiraux, qui le classent parmi les excellents officiers, les lettres de ses supérieurs et de ses amis, lui rendent un témoignage unanime et touchant : « Il nous laisse, disent-ils, un grand exemple et d’inoubliables souvenirs ; franc, loyal, sûr en amitié, énergique, brave, indifférent à l’éloge, constant à le mériter. » Il se souciait si peu du succès que, maintes fois, ses travaux hydrographiques arrivèrent au Ministère de la Marine, où ils furent remarqués, mais, toujours modeste, il ne les avait pas signés.

Disons, en passant, que ces qualités, si rares, ne le sont pas dans la marine et cependant, son exemple et son souvenir y sont en honneur.

Très artiste, excellent musicien, tenant avec un égal succès le crayon et le pinceau, il avait l’horreur de ce qui trouble l’harmonie ; les manques de tact, de savoir-vivre, éveillaient en lui l’esprit railleur et caustique ; il se le reprocha et, pendant les derniers mois de sa vie, trouvait d’indulgentes excuses pour les méfaits d’éducation qui l’indignaient si fort jadis.

Il fut, jusqu’au bout, l’officier fidèle, intègre, irréprochable et garda quelque chose de cette seconde nature dans la façon dont il se prépara à paraître devant son Chef Suprême. Plein de confiance en la miséricorde divine, il eut cependant la préoccupation constante de satisfaire à sa Justice : « Je sais bien, m’écrivait-il, que mon salut est assuré par la miséricorde divine, mais sa justice ne peut être méconnue. Demandez pour moi une foi profonde qui ne me fasse rien perdre des grâces attachées à ma douloureuse situation. »

Il exprima les mêmes pensées à Madame L.B., amie de sa sœur, qui le visita souvent pendant sa longue maladie.

Telles étaient les dernières et graves réflexions du jeune et brillant officier, auteur des pages que nous offrons à la jeunesse de France !

A la jeunesse vivante et vaillante qui nous donne le réconfortant spectacle d’une belle résurrection.

Après des années de pression antimilitariste, antipatriotique, antireligieuse — telles les fleurs dans un paysage d’hiver — la jeunesse de France se lève sur tous les points du sol, au cri de « Vive l’Armée ! Vivent les libertés religieuses ! Vive le devoir ! » Nos aviateurs, nos marins et nos soldats rivalisent d’ardeur pour vaincre l’obstacle, courir au danger, en méprisant la mort.

Tous trouveront dans ces pages l’esprit qui les soutient et les anime ; les plus jeunes, avant d’aborder la carrière de leur choix y verront que la tâche, si rude qu’elle soit, a, chez nous, pour compagne fidèle, la gaieté, cette gaieté vaillante et française qui nous fait reconnaître sous tous les climats et marquer le pas dans les chemins de l’héroïsme comme sur la route du devoir.

Y. d’ISNÉ.

PREMIÈRE PARTIE

De Brest à Toulon, par Madère — Ténériffe — Dakar — La. Martinique — la Guadeloupe et Gibraltar.

CHAPITRE PREMIER

De Brest à Madère

Brest, Jeudi 6 Octobre 189...

Nous voici enfin sur l’Iphigénie bien et dûment embarqués. Nous attendions ce moment, et depuis longtemps, avec impatience. Nous foulons enfin le pont de cette Iphigénie que tant de fois déjà nous avons entrevue dans nos rêves d’avenir. Le dernier youyou du vaguemestre m’apporte une lettre de chez moi ; depuis le matin les embarcations sont rentrées ; à présent nous sommes aussi isolés de la terre que si nous étions en pleine mer.

Après le dîner, nous montons sur le gaillard d’avant, et nous échangeons avec nos fistots1 nos derniers adieux, par signaux à bras.

Avec ma jumelle, je distingue très bien mon fistot, debout sur les râteliers, au pied des haubans du grand mât.

Je vois la batterie, le bureau, où tant de fois, accoudé sur ma table par une belle après-midi d’été, je rêvais aux aiguillettes d’or des midships, tandis que le Borda, en évitant, faisait défiler la côte à mes yeux...

L’Iphigénie est un bâtiment superbe, bien distribué, avec une mâture splendide (3346 m. carrés de toile). Les postes sont plus spacieux qu’on ne serait tenté de le croire ; ils ont 6 mètres de long sur 3 de large.

Tout le centre est occupé par une table à roulis. Les bancs sont à dossiers reversibles et permettent de s’asseoir face à la mer ou face à la table. Aux deux extrémités du poste, deux sabords faisant face à deux portes. Entre les sabords, une bibliothèque où nous plaçons nos livres ; en face, un dressoir où l’on ramasse la vaisselle, les verres, etc. Sur les côtés, les armoires. Nous sommes donc bien installés et assez grandement.

On a tiré les services au sort :

Je suis chef de gamelle pour le mois de mai. J’aurai donc, pendant un mois, la terrible responsabilité de nourrir 70 midships2. Or, à bord, la nourriture est la première occupation. Si elle est mauvaise, tout s’en ressent. De plus, je suis responsable de 10.000 fr. que je confierai, du reste, au trésorier.

Lundi, 10 Octobre 189...

Depuis ce matin, il est enfin décidé que nous partons aujourd’hui. Nos derniers achats sont faits. On vient d’embarquer 3 bœufs, et de signaler un canot qui nous amène des moutons, des veaux, des lapins, de la volaille. Toutes ces pauvres bêtes ont l’air ahuri ; les moutons surtout sont très résignés. On les parque sur le pont, à bâbord. Un quart d’heure après, trois des moutons étaient à moitié étranglés : les gabiers chargés de les amarrer les avaient attachés avec un nœud coulant !

A 1 h. 18, l’ordre est enfin donné. Des coups de sifflet répétés, suivis de ces mots : « Tout le monde en haut ! Chacun à son poste pour l’appareillage » appellent tout l’équipage sur le pont.

A bord, règne un silence complet, chacun est à son poste. Nous autres tribordais, nous ne sommes pas de quart. Nous nous groupons sur la dunette, nos jumelles à la main. Nous sentons notre cœur se serrer... On a beau aimer sa carrière, il faut bien avouer qu’il y a des moments pénibles.

Là-bas, dans le lointain, la mâture du Borda s’est garnie comme par enchantement. Les hunes, les vergues sont prises d’assaut. On agite les mouchoirs, les casquettes. Et probablement que, en ce moment, les anciens disaient à nos petits fistots : « Ah ! fistots ! quand l’Iphi reviendra !... Eh oui ! quand vous reverrez l’Iphigénie, vous serez à la veille de quitter le Borda ; chrysalides encore, mais papillons aux riches couleurs bientôt, vous serez à la veille de voler de vos propres ailes !... »

Nous passons à l’arrière du Suffren, dont la musique, groupée sur le pont, nous joue le « Chant du départ ». Les officiers se découvrent et nous les imitons. Puis, dès que le dernier accord a cessé, le canon du port salue ceux qui vont partir. Les bâtiments sur rade les imitent. Et, quand la salve est finie, l’Iphigénie, à son tour, salue de 11 coups de canon la terre et l’amiral.

La brise, assez forte, dissipe vite la fumée ; sur les bâtiments de l’escadre, des hommes rangés dans les haubans nous envoient trois derniers hourrahs.

Déjà nous sommes loin. La machine a été mise à l’allure normale et nous enfilons le goulet. Nous apercevons encore les signaux d’adieu de nos fistots grimpés dans la mâture.

Puis, le Borda s’efface, la rade disparaît, et bientôt, la côte de France n’est plus qu’une légère brume qui s’estompe à l’horizon.

Nous sommes en route pour Madère, car nous ne devons pas nous arrêter à Lisbonne.

Pour la première fois, nous allons passer dix jours sur mer. Jusque-là, nous ne connaissions que le Bougainville, ce yacht que l’on arme de temps à autre pour promener les élèves de l’école navale. L’Iphigénie va être notre première étape ; là, nous allons réellement, apprendre notre métier d’officier.

Mardi 11 Octobre.

Le service à la mer est commencé. La mer est assez houleuse, et beaucoup d’entre nous se sentent mal. Jusqu’ici, je suis ferme.

Les pauvres bêtes embarquées font pitié. Les bœufs se comportent à peu près convenablement ; mais les moutons et les lapins n’ont certainement pas le pied marin. Quant aux porcs, on les a parqués à part ; et ce matin, au lavage, les matelots se sont amusés à voir s’ils pouvaient vivre dans l’eau. Ils grelottent et se sont couchés en cercle pour se réchauffer. Le service ici est excessivement compliqué. Nous y perdons le peu que nous avons de tête. Il paraît qu’au bout de quinze jours on commence à se débrouiller. Tant mieux !

5 h. du soir. — Nous allons enfin dîner. A 11 h. 3o, j’ai pris le quart dans la machine. Il y fait une chaleur étouffante. J’y ai passé 2h. 1/2, à surveiller la chauffe. C’est-à-dire que pendant 2h. 1/2, je suis resté constamment entre deux fourneaux allumés, tandis que la manche à vent m’envoyait de l’air glacé sur la tête.

Je suis sorti de là pour grimper dans la hune de misaine où m’appelait mon service sous voiles. Il pleuvait, on était alors à la hauteur de Bordeaux. Jusque-là on avait marché vent debout. En ce moment on piquait vers l’Est, pour doubler, vent travers, le cap Finistère qui termine l’Espagne au Nord. Et maintenant, nous courons droit à l’Est, à travers la forte houle du golfe de Gascogne. L’Iphigénie résonne comme un tambour au choc des lames, tout vibre à bord. N’importe ; elle s’élève bien à la houle ; elle escalade les lames, courant toujours vers le même point invisible de l’horizon. On ne paraît pas avancer. Le grand cercle du large est toujours le même ; pas de terre en vue. Rarement un navire nous croise. Nous échangeons le salut, et puis, l’Iphigénie reprend sa course qui semble sans but. Il faut que les calculs soient là, qui nous donnent le point exact où nous nous trouvons ; alors on constate avec plaisir que nous sommes ce soir à 150 lieues dans le Sud de Brest.

Mercredi 12 Octobre.

Nous naviguons à la voile depuis hier ; le vent a tourné au N.-E. et nous piquons droit sur le Cap Finistère, à travers le golfe de Gascogne. Nous sommes tout à fait au large, à 3oo milles au moins de toute côte. Les bâtiments se font rares. A peine, aujourd’hui, avons-nous croisé un vapeur anglais, qui, par hasard, nous a salués.

Ce matin, nous avons aperçu une troupe de marsouins qui sont venus folâtrer autour de l’Iphigénie. Ils suivent quelquefois les navires pendant des heures entières, jouant avec la carène, passant sous la quille. Rien n’est gracieux comme un marsouin qui s’élance hors de l’eau. Il bondit comme une flèche dans un nuage d’écume, et plonge, la tête la première, en montrant son ventre argenté.

Nous avons aperçu aussi une « lune de mer » sorte de poisson tout rond, de 1 mètre à 1 m. 5o de diamètre. Parfois quelques pauvres oiseaux de terre, chassés en mer par un coup de vent, des alouettes, des bergeronnettes, venaient demander à l’Iphigénie un asile.

Nous avons croisé une bande d’alcyons ; de loin on eût dit des hirondelles ; mais en approchant, on les reconnaît aux deux magnifiques plumes blanches de leur queue. Ils nous ont suivi quelque temps. « Mauvais signe, disaient les matelots, les alcyons sont des précurseurs de tempête. » Je ne sais s’ils ont raison, mais le fait est que, à 10 h. du matin, le vent a brusquement sauté du S.-O. au N.-E. La brise fraîchit de minute en minute. La houle allongée, qui secouait l’Iphigénie, a fait place à des vagues courtes et pressées, toujours plus hautes, qui courent, se poursuivent, s’escaladent mutuellement, et s’effritent en flocons d’écume que le vent emporte au loin. Le ciel s’est couvert et la pluie tombe par rafales, que le vent fait courir horizontalement sur la mer. Nous serons bientôt obligés de fermer les sabords de notre poste. Déjà quelques vagues plus fortes, entrent chez nous et inondent tout. Pour mon compte, toutes mes affaires sont bien arrimées. Mais, j’aperçois sous la table deux bottines et une casquette qui nagent dans les paquets de mer et me prouvent que tous mes camarades de poste ne m’ont pas imité.

Jusqu’ici le ciel est resté couvert. Depuis notre départ, le soleil ne s’est pas encore montré. Partout des nuages, de la pluie, cette petite pluie fine de Brest qui s’appelle du crachin, et qui mouille à fond sans en avoir l’air. Tant qu’on n’est pas de quart, nous restons dans les postes. Ils sont encore très habitables, car on peut tenir les sabords ouverts ; mais d’ici peu, il faudra les fermer et alors, ceux qui voudront de l’air seront obligés de l’aller chercher sur le pont, où il pleut, où l’on glisse sur les planches mouillées, où le roulis et le tangage vous secouent.

Hier soir, pendant la prière3, nous avons trouvé, cachée dans un coin de la timonerie, une pauvre petite bergeronnette, probablement partie de Brest avec nous. Elle était toute effarouchée. On lui a donné à manger, et elle semble disposée à nous accompagner jusqu’à Madère.

Deux de nos lapins sont morts cette nuit, de froid, je crois. On les mangera ce soir en civet. Les porcs, eux, pour se soustraire à l’opération du lavage, ont imaginé de se cacher sous le foin que mangent les bœufs. De temps à autre, ceux-ci, d’un coup de dent, attrapent l’oreille ou la queue d’un cochon, lequel crie, naturellement.

Cette nuit, j’ai fait encore le quart, de minuit à 4 h. Nuit noire, de la pluie, du vent. J’étais sur la passerelle, j’ai causé quelque temps avec l’officier. Mais nous avons dû cesser bientôt : on ne pouvait plus s’entendre. Alors, nous nous sommes promenés chacun de notre côté sur la passerelle, essayant de résister aux mouvements désordonnés du bâtiment, dormant debout.

A bord, le service n’est pas ennuyeux, mais il nous occupe constamment, nuit et jour, sans répit. Les aspirants sont partagés en deux bordées, bordée de tribord4 et bordée de bâbord. Une bordée est de quart un jour sur deux ; et chacun des quatre postes de la bordée de quart se partagent les quarts de jour et de nuit. La bordée de quart est, en plus, chargée des exercices, des corvées, etc. La bordée qui n’est pas de quart est dite d’instruction. Elle assiste aux conférences faites par les officiers, fait les calculs nautiques, etc.

Jeudi 13 Octobre.

La brise avait fraîchi cette nuit, maintenant elle mollit. Néanmoins, sous notre misaine et sous nos huniers, au ris de chasse, nous filons encore de 8 à 9 nœuds.

Le soleil s’est enfin montré à midi. On sent qu’on va vers le Sud.

Vendredi 14 Octobre.

Ce matin, en nous levant, une surprise nous attendait. La vigie venait de signaler la terre dans l’Est. Nous montons sur le pont avec nos jumelles. La vigie ne s’est pas trompée. Droit devant, nous apercevons les îles Berlingue ; et, plus loin, sur bâbord, la côte du Portugal dont le soleil blanchit les falaises. Le pays a l’air très pittoresque : quelques montagnes se dressent à l’horizon, estompées dans la brume du matin. A mesure que le soleil monte, elles se dessinent davantage, et on commence à en distinguer les détails. Elles sont couvertes de verdure ; sur la plage, de petits villages sont semés çà et là, et font des taches blanches sur la côte. A chaque instant nous croisons des vapeurs, presque tous anglais, qui saluent notre pavillon de guerre. La brise est presque complètement tombée. Nous avons établi nos 2500 mètres carrés de toile ; cacatois et bonnettes, tout est dehors. Malgré cela, nous n’avançons pas, et nous pouvons contempler à loisir la côte Portugaise, sur laquelle nous ne pouvons pas descendre. A l’horizon, on distingue la pointe Roca, derrière laquelle se cache l’embouchure du Tage ; ce soir, nous l’aurons doublée, et nous signalerons Lisbonne. Nous ne nous y arrêterons pas, et nous obliquerons à l’Ouest pour courir sur Madère, qui n’est plus qu’à 400 milles.

Plus nous avançons dans le Sud, et plus nous trouvons le soleil et la chaleur. Où nous sommes, c’est-à-dire à la hauteur du Sud de l’Espagne, nous avons déjà la température du mois de juillet en France.

Dimanche 16 Octobre.

Aujourd’hui, dimanche, repos absolu, pour l’équipage comme pour nous, en dehors des quarts bien entendu. Aussi, j’écris dans le poste, une cigarette au bec et un verre de grenadine devant moi. Il fait un temps superbe. Nous sommes passés devant Lisbonne sans nous arrêter, et nous sommes partis pour Madère. La chaleur devient accablante. La mer est d’un bleu intense, d’un bleu qu’on ne connaît pas sur nos côtes normandes et bretonnes.

Sur le pont, la scène est charmante. Les matelots ont repos ; on met à leur disposition des jeux, une boite à musique, un accordéon. Les uns jouent au loto, les autres dansent, et, sur le gaillard, les midships sont là qui les regardent et les photographient.

Vraiment on leur doit bien un peu de liberté sur une semaine de travail, à ces pauvres marins ! Il leur faut si peu pour les distraire.

Ce matin, nous avons assisté à une chasse émouvante. Un rouge-gorge était venu rejoindre la petite bergeronnette. Or, à 9 heures, on s’aperçoit qu’elle était entre les griffes d’un épervier, qui s’en allait la plumer sur la misaine. Vite, voilà les gabiers dans la mâture. L’un d’eux se glisse dans la misaine, il touche presque à l’épervier lorsque celui-ci s’envole et va se poser sur le bout dehors de foc. Pendant près d’une heure, les gabiers ont couru dans la mâture à la recherche du voleur. Ils n’ont pas réussi car, ce matin, je l’ai aperçu qui plumait un alcyon.

Hier, je me suis vu chargé d’apprendre aux matelots le nom des manœuvres. J’en avise un, je lui demande, en lui montrant la misaine, quel est le nom de cette voile. Il me regarde tout ahuri, et ne répond rien. Un gabier qui passait me dit : « Il ne comprend pas le français, monsieur. » Je passe à un second, et je lui fais la même question. Il me répond dans une langue sauvage. « C’est un breton, me dit mon gabier. » Pour le coup, je n’y tiens plus, je vais trouver l’officier de quart : « Capitaine, mes hommes ne comprennent pas le français ! — Eh bien ! monsieur, me dit l’officier avec un sang-froid superbe, il faut le leur apprendre ! » Et je suis parti, en méditant sur les métiers bizarres qu’un officier de marine peut être appelé à faire.

Lundi 17 Octobre.

Nous voici pincés par le calme plat. Pas un souffle de brise, pas une ride sur l’eau. Rien. Depuis hier à 10 heures, nous avons fait trois milles au gré du courant. Le commandant s’obstinant à ne pas user de sa machine, il n’y a pas de raison pour que le statu quo finisse. Hier soir, les matelots ont eu, jusqu’à 9 heures, la permission de chanter et de danser.

Jamais je n’avais vu une scène aussi pittoresque. J’étais sur la passerelle. A l’avant, le pont était dans la plus complète obscurité. Au pied du gaillard, tout un groupe de marins s’était formé, les uns couchés, les autres debout, et, au centre du cercle, l’un d’eux chantait ou disait des monologues, éclairé par la lueur d’un fanal.

Je m’attendais à entendre chanter en chœur des chansons vulgaires et burlesques. Pas du tout ; des morceaux d’opéra, des monologues de Déroulède, des chansonnettes comiques ont défilé pendant deux heures. Et tout cela, très bien chanté et très bien dit, en artistes.

A l’arrière, le décor était différent. On avait accroché des fanaux un peu partout, et on dansait au son d’un accordéon. Un petit buffet avait même été organisé où l’on trouvait de l’eau et du rhum. Ils dansent fort bien, avec un balancement qui a son cachet.

Mardi 10 Octobre.

La brise s’est levée. Nous courons par un temps magnifique et nous ne sommes plus qu’à 200 milles de Madère. Nous sommes dans une solitude absolue : pas un oiseau, pas un navire. C’est si grand cet Atlantique, on ne s’y rencontre pas. Le commandant compte mouiller à Madère demain soir, ou après demain. Il sera temps.

Jeudi 20 Octobre.

8 heures du matin. — Nous arrivons en vue de Madère. En face, ce sont les Désertas, qui ont l’air assez plates ; dans l’Est, nous apercevons, depuis une heure, les montagnes de Porto-Santo. Enfin, la vigie vient de signaler Madère ; les jumelles sont braquées sur cette terre promise ! Hier soir, nous en étions encore à 80 milles ; un bon vent du Sud nous a poussés rapidement. Il était temps, car il ne nous reste plus qu’un mouton, et un seul et unique bœuf. Depuis trois jours, nous ne vivons guère que de conserves. Il est vrai que, sur ce point, nous ne sommes pas embarrassés : nous en avons pour cent cinquante jours.

Hier, nous avons mis une ligne à la traîne, dans l’espoir de pêcher des dorades et des thons. Çà ferait bien une dorade, dans le paysage des pommes de terre, du « Corn-beaf » et des fayots, que nous contemplons depuis huit à dix jours. Mais ces poissons se sont bornés à venir nous narguer sous la dunette. Je crois qu’ils se sont payé notre tête.

J’ai fait, cette nuit, un quart charmant. D’abord, une nuit splendide, la brise est tiède toujours ; il y a des multitudes d’étoiles, et les étoiles ont un éclat singulier. La mer est phosphorescente, le sillage du bâtiment faisait une grande traînée lumineuse etles petites vagues s’écrêtaient en pluie d’étincelles.

De plus, notre officier de quart, en s’examinant bien, s’est trouvé une faim canine. Il appelle un timonier et se fait monter du pâté, du jambon, du thé, du pain, du beurre. Naturellement, comme mes fonctions me retenaient avec lui, j’ai partagé son frugal repas. Nous avons fait ainsi, à 2 heures du matin, dans le kiosque de la timonerie, un petit lunch délicieux. De temps à autre, nous sortions une minute pour surveiller la route, et puis, on s’attablait à nouveau.

Vendredi 21 Octobre.

Le vent qui avait fraîchi nous a quittés hier soir. Nous nous sommes abandonnés au courant, qui nous portait sur Madeira et nous nous sommes réveillés ce matin à 15 milles de Funchall. Quelle vue magnifique ! Le soleil se levait derrière Madeira, qui se détachait admirablement sur le fond embrasé du ciel. Malgré la distance, par un effet d’optique, nous pouvions distinguer ses montagnes de basaltes dont l’une, le Pico Rinoo, après de 2.000 mètres. A l’opposé, Porto-Santo commençait à sortir de l’ombre.

Le groupe de Madère se compose de trois îles principales : Madère, Porto-Santo, et Las Desertas. Madère mesure 15 milles dans la largeur et plus de 3o milles dans sa longueur. C’est une île montagneuse d’une végétation admirable, d’un climat toujours beau. Elle a pour capitale Funchall au Sud-Est, où nous mouillons cet après midi. Nous y débarquerons dimanche.

8 heures soir. — Nous sommes en rade de Funchall.

Nous avons longé toute l’île de Madère dans sa largeur. C’est une île granitique d’origine volcanique. Plusieurs de ses pics atteignent près de 2.000 mètres. On sent qu’un bouleversement général a soulevé ces montagnes et creusé ces vallées. L’île entière est sillonnée de ravins profonds, sauvages. A côté se trouvent des plants de vignes, de palmiers, des bois, tout cela est semé de petites maisons blanches. Jamais je n’ai vu un contraste si frappant, et si proche entre un sol sauvage et une terre riche et cultivée.

Madère est très accoré, c’est-à-dire que la mer devient profonde tout près du bord. Aussi, avons-nous pu la longer de très près, et jouir pendant près de deux heures de ce paysage ravissant. Bientôt nous avons doublé le cap qui nous cachait Funchall.

La ville est située magnifiquement au bord de l’Océan, au pied d’un amphithéâtre de montagnes verdoyantes. La rade est abritée des vents du Nord, seulement, et le mouillage n’est pas très sûr. Mais la vue de Funchall avec ses maisons très blanches qui s’éparpillent dans la campagne, escaladant les pics, est superbe.

Le soir, en montant sur le pont, la scène avait changé. On ne voyait plus les maisons ; mais partout sur la côte, jusqu’à mi-pente des montagnes dont ils piquaient le fond sombre, des points lumineux scintillaient dans l’obscurité. Sur une petite goëlette mouillée près de nous, on jouait la Marseillaise, et on criait : « Vive la France ! » C’était féerique, ce décor d’Opéra dans une nuit tiède des tropiques.

Nous sommes en quarantaine jusqu’à ce qu’on se soit assuré qu’il n’y a pas de cas de choléra à bord. Nous avons un douanier qui nous surveille, à demi-couché dans une embarcation montée par deux matelots en chapeau de paille. Quels indolents, ces Portugais ! et quel malheur qu’un riche pays comme Madère languisse entre leurs mains.

Le consul est venu à bord et nous a fait présent de quelques caisses de vrai madère. Nous les avons dégustées au dîner. Franchement, ce vin ne vaut pas celui qu’on sert dans les cafés français sous le nom de Madère.

Samedi 22 Octobre.

Notre quarantaine a été levée ce matin, à 9 heures. Nous avons été immédiatement envahis par une nuée de camelots nous offrant des mantilles, des broderies.

D’autres marchands se sont installés sur le pont, et vendent des bananes, des mangues, des figues, des citrons, des oranges, des ananas, etc. Nous nous en bourrons. On n’a pas idée de ce qu’on peut avaler de fruits dans les pays chauds. D’ailleurs, ils sont à vil prix.

Tout le long du bord, circulent des embarcations, montées par des indigènes, qui plongent pour rattraper les sous qu’on leur jette dans l’eau. Je ne les ai jamais vus manquer la pièce qu’on leur jette. Ils sont là qui crient, qui gesticulent : « Signor ! Signor ! Demi Franco moi passer sous la quille ! » On leur jette dix sous. Ils piquent une tête, et on les voit reparaître de l’autre bord, après avoir passé sous l’Iphigénie. Pour « oun Franco ! » ils font le tour avec leur embarcation, qu’ils chavirent. Quand ils ont redressé leur barque, ils s’accroupissent dans l’eau qui la remplit, et font des pieds et des mains pour la vider. Ce sont de vrais poissons.

Dimanche 23 Octobre.