Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Partagez cette publication

CANNABIS, ECSTASY: DU STIGMATE AU DÉNI

Logiques Sociales Série Déviance dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman
La série Déviance a pour vocation de regrouper des publications sur
les normes, les déviances et les délinquances. Elle réunit trois ensembles: Déviance & Société qui poursuit une collection d'ouvrages sous l'égide du comité éditorial de la revue du même nom; Déviance-CESDIP qui publie les travaux du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales; Déviance-GERN, enfm, qui est destinée à accueillir des publications du Groupe européen de recherches sur les normativités. DÉVIANCE-GERN Groupement de recherche du Centre national de la recherche scientifique, le GERN réunit une quarantaine de centres ou de départements universitaires travaillant sur les normes et les déviances dans huit pays européens.

Dernières parutions

Bernard DIMET, Enseignants et ordinateurs à l'aube de la révolution Internet, 2004. Amedeo COTTINO, Vie de clan. Un repenti se raconte, 2004 P. PONSAERS, V. RUGGIERO, La criminalité économique et financière en Europe,. Economic and Financial Crime in Europe, 2002. S. GAYMARD, La négociation interculturelle chez les filles franco-maghrébines, 2002 Cécile CARRA, Délinquance juvénile et quartiers « sensibles », 2001. Philippe ROBERT et Amedeo COTTINO (dir.), Les mutations de lajustice: comparaisons européennes, 2001. X. ROUSSEAU, S. DUPONT-BOUCHAT, C. VAEL (ed.), Révolution etjustice pénale en Europe, 1999. Joanna SHAPLAND, Lode VAN OUTRIVE (eds), Police et sécurité: contrôle social et interaction public/privé, 1999. P. HEBBERECHT, F. SACK (eds), La prévention de la délinquance en Europe, 1997.

Patrick PERETTI- W A TEL

CANNABIS, ECSTASY: DU STIGMATE AU DÉNI
Les deux morales des usages récréatifs de drogues illicites

Mise au point éditoriale de Bessie Leconte (GERN)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

2005 ISBN: 2-7475-7870-4 EAN:9782747578707

@ L'Harmattan,

Pour Bérénice et Circé
L 'œil de l'enfant retire de la contemplation du monde des émotions et des pressentiments qui feraient honte à bien des découvertes conquises de haute lutte par l'esprit de l'homme mûr.

H6lderlin, Fragment Thalia

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage a bénéficié de nombreuses relectures critiques: je remercie chaleureusement François Beck, Alain Chenu, Nicolas Herpin, Hugues Lagrange, Stéphane Legleye, Rémi Lenoir, Jean-Paul Moatti, Yolande Obadia, Charlotte Peretti-Watel, Pierre Vergès. Je remercie aussi l'Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT) et son Directeur Jean-Michel Costes, ainsi que Robert Ballion, qui m'ont donné accès à leurs données. Enfin, certains chapitres reprennent des articles publiés dans diverses revues scientifiques. Je remercie donc les comités de rédaction et les relecteurs anonymes des revues suivantes: British Journal of Sociology, Health Education Journal, Médecine/Sciences, Revue française de sociologie, Sciences sociales et santé. Je remercie enfin Philippe Robert et l'équipe éditoriale de la collection Déviance et société, ainsi que les trois relecteurs anonymes qui m'ont permis de bonifier une première mouture de cet ouvrage. Je reste bien sûr seul responsable de son contenu.

Liste des acronymes

ADN : Acide désoxyribonucléique. CADIS: Centre d'Analyse et D'Intervention Sociologique. CAN : Conseil suédois pour l'information sur l'alcool et les autres drogues. CDC: Center of Disease Control. CFES: Comité Français d'Education pour la Santé. CNID: Comité National d'Information sur la Drogue. CNIL: Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés. CNIS : Conseil National de l'Information Statistique. EROPP: Enquête sur les Représentations et les Opinions relatives aux Produits Psychoactifs. ESCAP AD: Enquête sur la Santé et les Consommations lors de l'Appel de Préparation à la Défense. ESP AD: European School Survey on Alcohol and Other Drugs. FBN: Federal Bureau ofNarcotics. INSERM: Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. IRA : Armée républicaine irlandaise. lYS: Institut de Veille Sanitaire. JAPD : Journée d'Appel de Préparation à la Défense. LSD: diéthylamide de l'acide lysergique. MDMA: méthylène-dioxyméthamphétamine (ecstasy). MENRT: Ministère de l'Education Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. MILDT: Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie. OFDT: Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies. OGM: Organisme Génétiquement Modifié. RPR : Rassemblement Pour la République. SINTES: Système d'Identification Nationale des Toxiques Et des Substances. THC: tétrahydrocannabinol. TREND: Tendances Récentes Et Nouvelles Drogues. Vlli: Virus de l'Immunodéficience Humaine. WHO : World Health Organization. XTC : ecstasy. YRBSS : Youth Risk Behavior Surveillance System.

INTRODUCTION I - Jeunes

a risques: la nouvelle grammaire d'une
vieille inquiétude

Je n'ai plus aucun espoir pour l'avenir de notre pays si la jeunesse d'aujourd'hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible. Notre monde atteint un stade critique. Les enfants n'écoutent plus leurs parents. Hésiode, Les travaux et lesjours (VIlle siècle avant J.-C.)

1 - Un nouvel enjeu de santé publique: risque des jeunes

les conduites

à

Dans La gestion des risques, Robert Castel (1981) décrivait l'apparition en France, au cours des années 19601970, de nouvelles stratégies préventives reposant sur un dépistage systématique et précoce de populations dites' à risques'. Légitimées par un discours empruntant sa grammaire à la fois à la médecine et à la psychologie, ces stratégies avaient pour objectif de différencier les 'anomaliques' des normaux, si possible dès l'enfance, pour prévoir l'orientation des premiers vers des structures spécialiséesl. A la même époque, cette volonté de prévenir les problèmes sanitaires et sociaux en cernant des populations à risque à partir de critères psychologiques est encore illustrée par l'ouvrage Lesjeunes et la drogue (Fréjaville et al., 1977). Qualifiant l'usage de drogue de 'sociopathie', les auteurs
1 Dès 1976, le système de Gestion Automatisée en Médecine INfantile (GAMIN) commença à enregistrer les nouveaux-nés pour repérer les sujets à risques. Les critères retenus incluaient le fait que la mère soit célibataire, mineure, étrangère... Ce système a été rapidement démantelé.

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

dressaient un profil psychologique des jeunes 'drogués' (expansivité, non-conformisme, mésestime de soi. . .) et cherchaient à identifier les jeunes à 'haut risque', baptisés les 'droguables', qui avaient un profil proche de celui des 'drogués' sans avoir encore consommé, cela afin de faciliter un dépistage et une prise en charge précoces. Si le terme 'droguable' n'a pas survécu aux années 1970, les préoccupations et les interprétations qui inspiraient ces démarches de repérage des sujets 'à risques' occupent encore aujourd'hui une place importante en santé publique. Cette importance est illustrée par le succès contemporain des notions de 'risque' et de 'conduite à risque' dans la littérature savante, en particulier dans les revues médicales et épidémiologiques2. Les 'conduites à risque', surtout celles attribuées aux jeunes, suscitent l'inquiétude des pouvoirs publics; elles font l'objet d'enquêtes, de rapports, de colloques et d'actions de prévention. Outre-Atlantique, le gouvernement fédéral américain a mis en place depuis 1991 Ie Youth Risk Behavior Surveillance System (YRBSS), qui combine des actions de prévention et des enquêtes épidémiologiques (CDC, 2002a). En France, dès 1990, un colloque intitulé Adolescence et risque a été organisé par l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM). Plus récemment, deux rapports officiels publiés au printemps 2002 ont été consacrés aux conduites à risque des adolescents. En s'appuyant largement sur les travaux épidémiologiques produits ces dernières années dans ce domaine, ces rapports présentent les jeunes Français comme les champions d'Europe des conduites à risque, qui sont interprétées comme le symptôme d'une souffrance psychique3. Ainsi, parce qu'ils seraient victimes d'un mal-être, d'une souffrance psychologique, d'une pulsion autodestructrice, ou tout simplement de l'aveuglement et de l'insouciance propres à la jeunesse, les adolescents se livreraient aujourd'hui massivement à des conduites qui
2

3

Cf. Hayes (1992) ; Skolbekken (1995) ; Peretti-Watel (2002).
Pommereau (2002) ; Tubiana, Legrain (2002).

8

Introduction

mettent leur santé (et parfois celle des autres) en péril. Cette interprétation est commune à de nombreuses études menées ces dernières années, épidémiologiques, mais aussi sociologiques ou cliniques4. Elle donne sa cohérence à une liste de conduites à risque très longue et fort hétérogène: usage de drogue ou rapport sexuel non protégé, violence ou désinvestissement scolaire, morosité ou troubles alimentaires, tous ces phénomènes exprimeraient un mal-être, et renverraient plus largement à un syndrome général de conduites à problème (Donovan, Jessor 1985). 2 - Une inquiétude récurrente cristallisée sur la

jeunesse
Toutefois, le discours actuel tenu par les experts sur les conduites à risque adolescentes pourrait bien s'avérer plus révélateur des fantasmes sécuritaires récurrents manifestés par la société adulte à l'égard des jeunes, que des prises de risque 'réelles' de ces derniers. Sans remonter jusqu'à Hésiode, si les jeunes sont aujourd'hui étiquetés comme population à risque, ils constituaient déjà dans la France d'après-guerre un problème social, voire une classe dangereuse, qui justifiait une politique d'assainissement moral et la censure d'un cinéma jugé trop violent. A la fin des années 1950, les blousons noirs avaient pris la place des apaches, qui avaient suscité une peur de la jeunesse et une crise sécuritaire au tout début du XXe siècles.

4 Pour l'épidémiologie: Choquet et al. (1993) ; Embersin, Grémy (2000). Pour la sociologie, Le Breton (2002). Pour la psychologie clinique, Hachet (2001, l'auteur signale au lecteur intéressé que P. Hachet a écrit une psychanalyse de Rahan). Bien qu'il revendique une perspective sociologique, Le Breton reprend des arguments psychologiques ou psychanalytiques pour expliquer les conduites à risque adolescentes: attitude contraphobique, défaillance de la fonction œdipienne, surprotection maternelle, absence de la figure paternelle, dissolution du Surmoi, démonstration sublimée de virilité. .. STétard (1993) ; Furedi (2000) ; Perrot (2001). 9

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

Cette mise en perspective historique, qui met l'accent sur le fait que la construction experte des conduites à risque adolescentes n'échappe pas aux enjeux et aux conflits propres aux rapports entre générations, est confortée par l'examen des données françaises pour la mortalité, la morbidité ou l'accidentalité relatives aux conduites à risque les plus souvent imputées aux jeunes. En effet, la focalisation croissante sur cet âge de la vie ne correspond pas vraiment à une 'réalité objective': les chiffres disponibles montrent plutôt une tendance à la baisse depuis une dizaine d'années, ou s'avèrent moins élevés pour les jeunes que pour leurs aînés6. Développant cette analyse dans le cas du sida et des campagnes de prévention mises sur pied en France dans les années 1980, Florence Maillochon (2000) suggère que la projection des jeunes au centre du dispositif préventif serait le résultat d'un syncrétisme entre épidémiologie, sociologie et psychologie. Ce syncrétisme serait parvenu à associer à une tranche d'âge, qui définit la jeunesse comme simple catégorie démographique, l'idée d'une communauté et d'une nature propres aux jeunes, qui seraient pétries d'irresponsabilité, d'insouciance, d'hostilité à l'égard de la société adulte, et qui se manifesteraient par des provocations, des transgressions et

des prises de risque délibérées7.
L'inquiétude contemporaine à l'égard de la jeunesse qui 'tourne mal' n'est donc pas inédite. Elle se comprend en référence à des tensions intergénérationnelles, qui réactivent au sein de la société adulte le mythe de la jeunesse en perdition qu'il faut sauver d'elle-même. Cette inquiétude se distingue de ses versions antérieures par l'argumentation scientifique qu'elle mobilise, qui met en cause la 'nature
6 Aquatias et al. (1999); Maillochon (2000) ; Peretti- Watel (2002). De même, aux Etats-Unis, parmi les 31 conduites à risque mesurées par l'enquête nationale YRBSS, entre 1991 et 1999 la tendance est à la baisse pour 14 d'entre elles (elles sont de moins en moins pratiquées par les jeunes), et à la hausse pour 6 conduites seulement (CDC, 2002b). 7 Ainsi, selon Aquatias et al., Ce que la société nomme 'comportements à risques' (...) stigmatise surtout des pratiques qui échappent à l'autorité et au contrôle des adultes (1999, 80). 10

Introduction

jeune' ou la santé mentale des adolescents, et aussi par le fait que la société adulte ne craint plus que les jeunes saccagent le passé, mais plutôt qu'ils gâchent leur avenir.

3 - Un nouvel impératif moral
En effet, la montée en puissance des valeurs de la concurrence économique et de la compétition sportive fait de chacun d'entre nous un individu-trajectoire, sommé de partir à la conquête permanente de son identité et de sa réussite. Dans les entreprises, l'idéal de l'ouvrier n'est plus l'hommemachine ou l'homme-bœuf cher à Taylor, mais l'ouvrier entreprenant et flexible, tandis que les impératifs de réussite n'épargnent ni les adolescents, ni les enfants8. De même, Giddens (1991) souligne la prégnance contemporaine de ce qu'il appelle la culture du risque, définie comme un aspect culturel fondamental de la modernité, par lequel la prise de conscience des risques encourus deviendrait un moyen de coloniser le futur. Nous vivons dans une société qui n'est plus orientée vers le passé mais vers l'avenir, au sein de laquelle les individus sont plus autonomes et incités à prendre leur destin en main, à gérer eux-mêmes leur trajectoire biographique. Nous sommes exhortés à coloniser le futur, à être attentifs aux risques et aux opportunités qu'il recèle, à prendre aujourd'hui les décisions qui assureront notre bienêtre demain, en nous appuyant sur des savoirs experts qui fournissent des chiffres pour nous guider. Dans un tel contexte, l'émoi suscité par les conduites à risque adolescentes est compréhensible: en adoptant des
8 Quel que soit le domaine envisagé (entreprise, école, famille), le monde a changé de règles. Elles ne sont plus obéissance, discipline, conformité à la morale, mais flexibilité, changement, rapidité de réaction, etc. Maîtrise de soi, souplesse psychique et affective, capacités d'action font que chacun doit endurer la charge de s'adapter en permanence à un monde qui perd précisément sa permanence, un monde instable (...). Ces transformations institutionnelles donnent l'impression que chacun, y compris le plus humble et le plus fragile, doit assumer la tâche de tout choisir et de tout décider (Ehrenberg, 1998, 200-201). Il

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

comportements qui réduisent peu ou prou son espérance de vie telle qu'elle peut être objectivée par les statistiques disponibles, l'adolescent ne se conforme pas au nouvel impératif moral posé par la culture du risque, il refuse ou est incapable de coloniser le futur, et le gaspillage de cette ressource rare que constitue l'avenir est d'autant plus préoccupant et blâmable que son horizon temporel potentiel est long. D'ailleurs, les experts des conduites à risque adolescentes mettent souvent l'accent sur le fait que ceux-ci hypothèquent leur avenir, n'y sont pas assez attentifs, et ont donc le tort d'entamer leur 'capital-santé'9.

4 - Une nouvelle façon de faire la science
En outre, au delà des seules conduites à risque étiquetées 'jeunes', le discours savant qui nourrit et modèle cette inquiétude s'avère très caractéristique d'une nouvelle façon de faire la science, qui repose tout particulièrement sur l'application de la démarche et des outils épidémiologiques à l'étude des comportements humains. Dans la mesure où la santé publique accorde aujourd'hui une attention croissante aux pathologies qui sont consécutives à une mauvaise hygiène de vie, autrement dit à des conduites à risque, de nombreuses recherches étudient désormais ces conduites en les assimilant par analogie à des maladies, dont il s'agit de mettre au j our l'entrelacement des facteurs de risque associés, par les méthodes de statistiques inférentielles classiques de l'épidémiologie. Pour des raisons qui restent à éclaircir, cette démarche se double aussi d'une tendance à 'biologiser' les comportements étudiés, en tentant d'en trouver la clef dans la neurochimie, la génétique ou l'étude des cobayes animaux en laboratoire. Autre fait nouveau: la mobilité, la diversité et la plasticité du savoir scientifique, désormais accessible à tous
9

Le Breton (2002), 61 ; Pommereau(2002), 3. De même, Le Quotidien

des Médecins du 24 avril 2002 rappelle que le thème moteur de l'éducation pour la santé des jeunes se centrait en 1999 sur la question suivante: Jeunes: comment préserver l'avenir? 12

Introduction

ou presque et donc susceptible d'être incorporé sous une forme simplifiée et déformée dans les discours profanes, ce qui fait de chacun de nous un expert en puissance. La balkanisation d'une science qui, selon le mot d'Ulrich Beck (1992), s'est désenchantée elle-même, fournit aux profanes un arsenal d'arguments contradictoires, dans lequel chacun peut trouver des preuves scientifiques qui défendent sa position idéologique. Nous verrons d'ailleurs que le recours au paradigme épidémiologique contribue à cette balkanisation du savoir, et que le recours à des approches 'biologisantes' peut être considéré comme une tentative de réunifier le savoir. Cette transformation de la science et de ses usages est illustrée par ce médecin généraliste auditionné en 2002 à titre d'expert par la commission d'enquête sénatoriale consacrée à la délinquance juvénile, qui mobilise (détourne ?) tour à tour des données épidémiologiques, neurologiques puis des expériences de laboratoire réalisées sur des chiens et des rats, pour 'démontrer' à son auditoire captivé que les jeunes d'aujourd'hui sont en train de régresser à l'état de primates, à cause d'un mode de vie qui entraverait le développement de leur système nerveux, et qui réduirait la taille de leur cerveau. En effet, les musiques trop bruyantes, la violence et le sexe à la télévision, le scooter et surtout le cannabis, tout cela contribuerait à en faire des 'frontaux' :
C'est à force de voir des jeunes abîmés dans leur développement, des familles en souffrance majeure face à un mur invisible contre lequel elles butent que l'intuition m'est venue: ces jeunes ont toutes les caractéristiques des patients ayant perdu les fonctions hébergées par la partie antérieure de notre cerveau, les aires préfrontales, fondant la différence entre l'homme et le singe. (...) Je me suis dit un jour: ces jeunes drogués sont des frontaux. Les causes principales de l'augmentation des problèmes psycho-comportementaux observés dans la jeunesse sont à mon sens: (...) l'écoute excessive de musiques contenant des basses fréquences, (...) la télévision, (...) les images à connotation sexuelle, (...) le stress lié à la sur-motorisation et (. ..) le cannabis 10. 10 cf l'audition de M. Saladin, dans le rapport d'information 340 du Sénat. Dans sa description apocalyptique de la jeunesse contemporaine, 13

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

5

- L'usage

de drogue comme conduite à risque: discours expert et croisade morale

Bien sûr, il ne faut pas confondre le discours savant produit sur les conduites à risque et le discours des entrepreneurs de morale, pour reprendre le terme popularisé par Howard S. Becker dans Outsiders (1963). Sachant que nous aurons l'occasion de revenir sur cette notion, précisons simplement pour l'instant qu'un entrepreneur de morale est un individu qui constate, dans une société donnée, à un moment donné, qu'une norme existante n'est pas suffisamment respectée (par exemple l'interdiction de consommer certaines substances), ou qu'une nouvelle norme doit être instaurée, et qui part en croisade pour mobiliser l'opinion et les politiques afin d'imposer son point de vue. Dans l'exemple qui vient d'être cité, le discours de l'entrepreneur de morale se sert du discours expert pour étayer une thèse sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir: 'la drogue' avilirait l'homme, le priverait de son humanité, et ce retour à l'animalité menacerait toute forme de civilisation (van Ree, 1997). Encore faut-il préciser qu'il n'est pas toujours facile de distinguer le discours de l'expert de celui de l'entrepreneur de morale, d'abord parce que le second a tout intérêt à se confondre avec le premier, ensuite parce que le premier n'est pas toujours exempt des considérations idéologiques qui caractérisent le second. Certains acteurs sont d'ailleurs à la fois experts et entrepreneurs de morale.
ce médecin liste les symptômes observés chez les 'frontaux' (et par extension chez les' cannabiques '), liste longue, inquiétante, délirante et parfois hilarante. Dans cette liste, l' anosognosie est un élément très intéressant, car permettant de récuser par avance toute réaction du 'cannabique' qui prétendrait aller bien: protester de sa bonne santé mentale serait déjà un symptôme du mal. On retrouve ici une propriété du discours des institutions psychiatriques étudiées par Goffman : la capacité à interpréter tout comportement, tout discours du reclus comme une preuve supplémentaire du mal qui justifie son internement. 14

Introduction

Du point de vue de ces deux discours, l'usage de substances psychoactives illicites constitue une conduite à risque remarquable à double titre. D'abord, cette consommation concerne aujourd'hui principalement les adolescents et les jeunes adultes. Elle se prête donc particulièrement bien au discours expert qui associe les conduites à risque à des difficultés psychologiques, puisque l'adolescence et le passage à l'âge adulte sont considérés comme des périodes charnières de l'existence, propices à

l'apparition de telles difficultésIl. En même temps, en tant
que 'marqueur de la jeunesse', l'usage de produits illicites cristallise naturellement les craintes récurrentes des adultes à l'égard des jeunes, et occupe donc une place centrale dans le discours de ceux qui s'inquiètent aujourd'hui de la faiblesse morale des adultes de demain12. Ensuite, cet usage donne un substrat chimique aux analogies 'biologisantes' souvent utilisées dans le discours expert, qui tend à étudier les conduites à risque comme on étudie des pathologies, des virus qui s'introduisent dans l'individu et l'agissent de l'intérieur. Il paraît en outre plus raisonnable de s'interroger sur les prédispositions génétiques et les réactions neurochimiques associées à l'usage d'un produit psychoactif, et à monter des expériences de
Il L'interprétation psychologique, inscrite dans la loi de 1970, qui fait de l'usager de drogue un délinquant et un malade, tire de son inscription dans la loi une puissance auto-réalisatrice: un usager interpellé a tout intérêt à se faire passer pour un malade, pour bénéficier d'une injonction thérapeutique qui le soustrait aux poursuites pénales. Cela fait écho au cas des criminels américains des années cinquante, qui pour échapper à la peine de mort plaidaient l'irresponsabilité en reprenant les délires de Anslinger sur les pulsions assassines provoquées par la marijuana. 12 Si aujourd'hui, pour le sens commun, le 'drogué' est forcément un jeune homme de milieu urbain, cela n'a pas toujours été le cas: dans les Etats-Unis du début du siècle, les toxicomanes étaient surtout des femmes d'âge mûr et de milieu rural, qui abusaient des potions vendues par des charlatans ambulants. Ceux-ci prétendaient que leur potion guérissait tous les maux, ce qui n'était pas faux: quel que soit son mal le client était soulagé un moment, puisque la potion contenait de la morphine. 15

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

laboratoire avec des animaux pour explorer ces questions, plutôt que de procéder de la sorte pour d'autres conduites à risque telles que le refus ou l'oubli de la ceinture de sécurité au volant, ou du préservatif lors d'un rapport sexuel avec un partenaire de statut sérologique inconnu, ou encore le manque d'exercice physique. Or le discours expert qui procède à une 'biologisation' de l'usage de drogue donne prise au discours des entrepreneurs de morale, dans la mesure où il permet de réactiver des analogies lourdes de sens: l'usager serait dépossédé de lui-même par les propriétés psychoactives du produit, il serait en quelque sorte possédé par un démon chimique, et ce fléau se propagerait telle la peste dans son entourage, ce qui justifierait l'intervention de la puissance publique et le recours à des mesures contraignantes.

6 - L'usage de drogue comme conduite à risque: trois pistes pour le sociologue
Dans une perspective sociologique, l'usage de drogue est une conduite à risque remarquable pour au moins trois raisons. D'abord, en tant que catégorie d'analyse de l'expertise en santé publique, les conduites à risque sont définies de façon 'objective', sans référence au point de vue des individus qui s'y adonnent. Or il apparaît nécessaire de distinguer les conduites à risque des prises de risque délibérées revendiquées par les individus. En effet, les premières sont des constructions expertes dans lesquelles les individus ne se reconnaissent pas forcément: du point de vue de la santé publique, le tabagisme, le manque d'exercice, manger trop gras ou sauter un repas sont des conduites à risque, même si leurs auteurs ne vivent pas ces comportements comme des prises de risque. Les usages de drogues illustrent bien ce hiatus entre conduites à risque et prises de risque, puisque les données disponibles montrent qu'à l'adolescence de tels usages ne sont généralement pas vécus comme une prise de risque délibérée13. Ces usages
13 Ainsi, dans le Baromètre Santé jeunes 97/98, 15 % des adolescents déclaraient avoir pris un risque par plaisir ou par défi au cours des 30 16

Introduction

mettent ainsi bien en évidence les limites de la notion de conduite à risque construite par les experts, et invitent à mobiliser quelques acquis de la sociologie des sciences pour s'interroger sur la genèse et l'utilisation de cette notion. Ensuite, dans le cas des usages de drogue, le label 'à risque' se superpose au qualificatif 'déviant' (pour les produits illicites bien sûr, mais aussi pour les produits licites dont l'usage est réprouvé, en particulier à l'adolescence), de sorte qu'il est plus facile d'étudier ce label en référence aux travaux antérieurs qui ont étudié la construction sociale de la déviance et le rôle des entrepreneurs de morale, dont il a déjà été question, en particulier en s'intéressant aux valeurs cardinales qui sont menacées par ces usages, et à l'arsenal rhétorique qui est mobilisé par ces entrepreneurs: les travaux d'Howard Becker, mais aussi ceux de Stanley Cohen et de ses continuateurs autour de la notion de panique morale, fournissent ici au sociologue un solide cadre interprétatif. Enfin, les limites de la notion experte de conduite à risque et la référence à la sociologie de la déviance soulignent la nécessité d'adopter une posture compréhensive, en prenant en compte le point de vue de l'individu qui agit, pour saisir le sens qu'il donne à ses actes. Aussi faut-il envisager un troisième terme à l'alternative dans laquelle se cantonne le plus souvent l'interprétation des conduites à risque: les individus qui s'engagent dans de telles conduites le feraient soit par myopie, parce qu'ils ne savent pas quels risques ils courent ou surestiment leur capacité à y faire face; soit par défi, pour exprimer une souffrance psychologique ou un goût

derniers j ours, mais s'agissant de décrire cette prise de risque seul un dixième évoquait l'usage d'une drogue licite ou illicite, soit 1,5 % de l'échantillon global. Pourtant, sur cet échantillon 15 % buvaient de la bière au moins une fois par semaine, 24 % fumaient du tabac chaque jour, tandis qu'un quart avait pris un produit illicite lors des douze derniers mois. Or tous ces usages sont aujourd'hui défmis comme des conduites à risque: il apparaît donc bien que la plupart du temps l'usage de substances psychoactives n'est pas vécu comme une prise de risque délibérée (Peretti-Watel, 2002). 17

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

du risque innél4. Un troisième terme consisterait à supposer que les usagers de drogue développent des argumentations qui leur permettent de considérer que leur pratique est inoffensive, pour neutraliser ainsi l'étiquette 'à risque', à l'instar des délinquants qui justifient leurs actes pour en nier le caractère délictuel: cette piste interprétative apparaît en filigrane dans l'analyse de la 'carrière morale' des fumeurs de marijuana que propose Becker dans Outsiders.

Il - Les usages récréatifs de drogues illicites et leurs

deux morales

Les usages de drogues constituent donc un cas particulier de ces comportements qui cristallisent aujourd'hui
14Nous reviendrons sur le goût du risque. Les psychologues expliquent la myopie par le biais d'optimisme et l'illusion de contrôle: chacun sousestimerait son risque d'être victime d'un accident ou d'une maladie (biais d'optimisme) ; chacun surestimerait aussi sa capacité à se sortir indemne d'une situation dangereuse (illusion de contrôle). Il s'agirait de défauts de personnalité à l'origine de nombreuses prises de risque. Les psychologues les qualifient souvent de façon très dépréciative (illusion d'invulnérabilité, optimisme irréaliste, perception magique de son pouvoir de contrôle, etc., Kouabenan, 1999). Pourtant, se croire plus fort ou plus malin que les autres pourrait être un signe de bonne santé mentale. L'illusion de contrôle est l'inverse d'un sentiment d'impuissance. En outre, le biais d'optimisme, positivement lié au bienêtre physique, permettrait de mieux gérer les situations stressantes (Scheier, Carver, 1987), ou induirait une plus grande persévérance, donc des succès plus fréquents (Taylor, Brown, 1988). Soulignons enfm qu'il peut être malaisé de distinguer le biais d'optimisme de l'illusion de contrôle: dans une situation où l'issue semble ne pas dépendre de l'individu, il est toutefois possible que l'optimisme manifesté par ce dernier soit dû à un sentiment de contrôle qui échappe à l'observateur: un joueur de dés peut croire qu'il maîtrise suffisamment ses lancers pour obtenir les chiffres qu'il désire (Henslin, 1967), de même un joueur de roulette peut croire que des règles mystérieuses président aux suites de numéros sortants, et qu'il lui est possible de les découvrir pour gagner (Wagenaar, 1988). 18

Introduction

l'inquiétude de la société adulte à l'égard de ses jeunes, inquiétude exprimée par des entrepreneurs de morale qui puisent leur grammaire dans un discours expert centré sur la notion de conduites à risque et sur une interprétation psychologique de celles-ci. Ce discours tend à réifier l'usager, à le présenter comme la victime d'un mal qui agit à sa place en le privant de son libre-arbitre. Au contraire, une perspective sociologique invite à étudier l'usage de drogue en posant comme hypothèse que le consommateur reste un individu doué de raison, qui fait des choix, en étant capable de les justifier. Bien sûr, cette perspective peut sembler plus ou moins appropriée, suivant la consommation dont il s'agit. C'est pourquoi on se restreindra ici aux usages récréatifs.

1 - Pourquoi se restreindre aux usages récréatifs?
En première analyse, le caractère plus ou moins récréatif d'un usage de drogue peut se juger à l'aune de quatre critères: l'usage récréatif est conventionnel (il ne s'inscrit pas nécessairement dans un mouvement contestataire), festif (les effets recherchés restent cantonnés dans le champ des loisirs, par opposition au dopage), sociable (l'usage récréatif se déroule le plus souvent entre pairs, il participe d'une certaine convivialité) et relativement maîtrisé (l'usage récréatif n'est pas compulsif, il n'exprime pas une dépendance physique au produitI5). Nous aurons l'occasion de revenir en détail sur ces critères.

15En revanche, il est clair que le cannabis peut faire l'objet d'un usage abusif. Sur ce point, les défmitions de référence produites par les psychiatres privilégient désormais une perspective comportementale: ainsi, le fait qu'un individu poursuive sa consommation malgré les ennuis que celle-ci lui attire (avec la police, avec des proches) est un symptôme d'abus. Cette perspective intègre donc la réprobation sociale et la capacité d'un individu à y faire face. De ce point de vue, les personnages de Farenheit 451, qui se livrent clandestinement à la lecture en courant le risque d'être dénoncés et emprisonnés, présentent des symptômes évidents d'usage abusif des livres. 19

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

Pour le sociologue, le trait décisif de l'usage récréatif est ici son caractère maîtrisé, et non compulsif. Cette maîtrise implique que l'usager n'est pas un malade, qui subirait sa dépendance comme on subit la présence d'un virus dans son organisme. Au contraire, c'est un individu qui contrôle ses actes, prend des décisions, les met en œuvre et en juge les résultats. Cela suppose de sa part un minimum de réflexivité : il doit être capable de prendre de la distance par rapport à sa pratique, pour l'évaluer, afin de décider s'il la continue ou l'interrompt, provisoirement ou définitivement. L'individu qui se livre à un usage récréatif de drogues peut donc être considéré comme un être moral, car pourvu de la faculté de jugement (Ogien, 2000). Dès lors, il sera accessible à une démarche sociologique compréhensive, visant à saisir le sens qu'il donne à son usage, en particulier à partir du discours qu'il produit pour décrire, argumenter, et justifier sa pratique (en un mot: sa morale). En supposant que l'usager contrôle sa consommation et en lui attribuant une morale, c'est-à-dire une capacité de réflexivité et d'élaboration d'un système de justifications, le sociologue formule donc une hypothèse nécessaire à une démarche compréhensive. Si cette hypothèse apparaît particulièrement raisonnable s'agissant d'un usage récréatif, ajoutons que, dans une certaine mesure, elle reste tout à fait défendable pour les 'drogués' en général, y compris les injecteurs d'héroÏneI6.
2 - Pourquoi se restreindre aux substances

illicites?

Si la démarche proposée ici implique que l'on s'intéresse aux usages plutôt qu'aux produits, il faut tout de même reconnaître qu'en définitive telle ou telle substance se prête plus ou moins à un usage récréatif. En France comme ailleurs, la première drogue récréative est sans contexte l'alcool: largement banalisée dès l'adolescence, sa consommation est conventionnelle, festive, sociable, et les

16Zinberg (1974) ; Ogien (1994a). 20

Introduction

effets sont le plus souvent maîtrisés17.Pourtant il ne sera pas question d'alcool dans cet ouvrage, seulement de substances illicites. L'interdiction de l'usage de certains produits peut être conçue comme la cristallisation d'un jugement moral, qui a défini cet usage comme contraire aux valeurs et aux intérêts de la collectivité, et qui est parvenu à se faire inscrire dans la loi. Lorsque l'usage en question tend à s'accroître, qui plus est à l'adolescence, âge charnière, porteur de l'avenir de la collectivité, ce jugement moral est réactivé, il réinvestit les discours politiques comme la scène médiatique, porté par des entrepreneurs de morale, qui se lancent dans de véritables croisades. Bien sûr, de telles croisades morales peuvent prendre pour cible un usage licite, pour tenter d'obtenir sa prohibition: ce fut le cas pour l'alcool aux Etats-Unis, au début du XXe siècle, et c'est sans doute le cas aujourd'hui pour le tabac, dans ce pays comme ailleurs. Toutefois, il apparaît légitime de se focaliser ici sur les drogues illicites, à l'exclusion donc de l'alcool ou du tabac, pour au moins trois raisons. D'abord, un discours qui condamne un acte déjà illicite ne se construit sans doute pas de la même façon qu'un discours prenant pour cible un acte encore licite. Ensuite, de fait, aujourd'hui, les adversaires les plus acharnés des usages de drogues illicites distinguent généralement les substances licites de celles qui ne le sont pas, et réservent le terme drogue aux secondes. Enfin, l'inquiétude suscitée par les jeunes générations se focalise d'abord sur les usages de produits illicites, dans la mesure où ces derniers sont principalement consommés par les adolescents et les jeunes adultes, par opposition aux substances licites (tabac, alcool, médicaments psychotropes) très couramment consommées à l'âge adulte.

17

Cette première place ne résulte pas simplementd'un héritage culturel,

qui serait aujourd'hui entamé par les usages de substances illicites. Ainsi, en Grande-Bretagne, au cours des années 1990, dans le cadre de la récupération mercantile du mouvement Techno, des bières de plus en plus fortes ont été mises sur le marché, pour concurrencer les drogues illicites auprès des 17-25 ans. 21

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

Ces remarques justifient que l'on centre encore davantage le propos sur deux substances: d'une part le cannabis, d'autre part l'ecstasy, substance emblématique des nouvelles drogues de synthèse. Le cannabis est la drogue illicite la plus consommée par les jeunes: selon l'enquête ESCAP AD 2002, à 17 ans, 55 % des garçons et 46 % des filles l'avaient déjà expérimenté, tandis que le Baromètre Santé 1999 indique que les deux tiers des personnes qui avaient pris du cannabis au cours de l'année étaient âgées de 12 à 25 ans. Quant à l'ecstasy, selon la première enquête 5 % des garçons et 3 % des filles de 17 ans en ont déjà consommé, prévalences faibles mais qui ont tout de même doublé depuis 2000, tandis que selon la seconde enquête 85 % des usagers dans l'année étaient âgés de 15 à 25 ansl8. En outre, nous verrons que ces deux substances se prêtent bien à usage récréatif, tel que nous l'avons défini. Par ailleurs, le cannabis et l'ecstasy ont suscité depuis quelques années une pléthore de discours très virulents, qui en soulignent l'immoralité et les multiples dangers: ils fournissent donc un matériau abondant pour l'examen du discours des entrepreneurs de morale. 3 - Le parti pris du sociologue Nous verrons plus tard que les données disponibles incitent à penser que la grande majorité des usages de cannabis et d'ecstasy sont des usages récréatifs au sens défini ici. Pourtant, il faut d'emblée bien préciser que la notion d'usage récréatif ne va pas de soi, qu'elle constitue un enjeu, et que le choix d'étudier les usages récréatifs procède donc d'un parti pris délibéré. Les critères sommairement présentés plus haut pour caractériser ces usages s'appuient d'abord sur des travaux sociologiques qui ont recours à des méthodes d'investigation ethnographiques, lesquelles recueillent et analysent les paroles des sujets observés. La notion d'usage

18 Beck, Legleye (2003); Beck et al. (2001). Pour quelques repères quantitatifs sur les usages de drogues illicites en France, cf annexe 1. 22

Introduction

récréatif est donc une catégorie d'analyse spécifiquement sociologique, construite à partir du discours des usagers. En revanche, pour les entrepreneurs de morale l'usage récréatif n'existe pas, et le fait d'employer cette expression est tendancieux et dangereux, puisque de leur point de vue consommer une drogue, ne serait-ce qu'une fois, c'est déjà mettre le doigt dans un engrenage fatal qui risque fort de mener l'expérimentateur imprudent jusqu'à l'inéluctable déchéance de l'addiction. Quant au discours expert, il réduit la diversité des usages au croisement des différents produits et des niveaux d'usage: on consomme plus ou moins de tel ou tel produit sur une période de temps donnée (la vie, l'année, le mois, la semaine), sachant que cette fréquence d'usage est souvent utilisée pour distinguer sommairement l'usage, l'abus et la dépendance. Du point de vue expert, le plus souvent calé sur des analogies médicales, l'usage de drogue est une intoxication, qui peut certes rester faible et sans conséquence sur la santé: on pourrait alors parler d'usage 'bénin' . Toutefois la question d'un usage récréatif ne se pose pas en ces termes, tout simplement parce que dans cette perspective les motivations, les valeurs, et la parole des usagers ne sont généralement pas prises en compte, ou pas prises au sérieux. Etudier les usages récréatifs, c'est donc prendre position en admettant qu'ils existent, donc prendre d'emblée le parti des usagers. Nous verrons que cet abandon de la neutralité axiologique s'avère ici nécessaire, et que ce parti pris n'empêche pas de faire une analyse rigoureuse et impartiale des discours et des morales en présence. 4 - Trois discours, deux morales En résumé, les usages de drogues illicites suscitent au moins trois types de discours. D'abord celui des experts en santé publique, qui situent ces usages dans la catégorie plus large des conduites à risque. Cette catégorie d'analyse a sa grammaire spécifique, elle correspond à une certaine conception du travail scientifique. En outre, le discours expert qui prévaut sur ces usages en donne une interprétation 23

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

psychologique, centrée sur l'idée qu'ils seraient la conséquence d'une psychopathologie plus ou moins lourde. C'est à l'examen de ce discours expert que s'attachera la première partie de cet ouvrage. En se restreignant ensuite aux usages de cannabis et d'ecstasy, il s'agira dans la deuxième partie d'examiner un second discours: celui développé par les entrepreneurs de morale (en privilégiant le cas français, tout en mobilisant à l'occasion quelques exemples étrangers, anglo-saxons pour la plupart). Ce discours s'inspire largement, dans sa tournure comme de son contenu, du discours expert. Toutefois il se situe sur un autre plan: outre qu'il dénonce les conséquences sanitaires et sociales des usages de cannabis et d'ecstasy, et exige que des mesures coercitives soient prises ou renforcées, il émet aussi très explicitement un jugement moral qui stigmatise aussi bien les usages que les usagers. Ce second discours constitue donc une morale. A cette morale s'oppose un troisième discours, que l'on peut considérer lui aussi comme une morale, au sens d'une capacité de réflexivité et d'élaboration d'un système de justifications: celle des usagers de cannabis et d'ecstasy en l'occurrence, d'autant plus aptes à justifier leur consommation qu'elle est récréative, donc contrôlée plutôt que compulsive. C'est à l'examen de cette morale que sera consacrée la troisième partie, à partir de données françaises et étrangères. Les morales de l'entrepreneur et de l'usager ont le même objet, mais se situent dans des perspectives radicalement différentes: celle de l'entrepreneur stigmatise une pratique illicite et cherche à la constituer en problème social sur la scène publique, tandis que la morale des usagers est constitutive de cette même pratique, qu'elle tente de légitimer. Ces deux morales interagissent, ou du moins la première contraint la seconde: en général, le consommateur qui essaie de légitimer son usage connaît le discours des entrepreneurs de morale, et doit être capable de s'en abstraire, de le neutraliser. On verra d'ailleurs que si le discours expert constitue une ressource privilégiée pour l'entrepreneur de morale, il est parfois aussi mobilisé dans l'argumentation de l'usager.
24

PREMIERE DISCOURS

PARTIE ET

EXPERT, CONDUITES A RISQUE USAGES DE DROGUES

Il existe de nouvelles formes de gestion des risques et des populations à risques par lesquelles la conjuration du danger qu'ils représentent ne se fait plus par l'affrontement direct ou la ségrégation brutale, mais par une marginalisation des individus qui passe par la négation de leur qualité de sujet. Robert Castel (1981)

Si l'inquiétude contemporaine à l'égard des conduites à risque adolescentes, et des usages de drogues en particulier, traduit des tensions entre générations, cette interprétation ne rend pas compte du caractère inédit de la construction scientifique des conduites à risque, qui recourt au paradigme épidémiologique et mobilise aussi une grammaire interprétative empruntée à la psychologie, qui revient souvent à considérer ces conduites en rapport avec des problèmes psychologiques. Ce faisant, le discours savant contribue à légitimer une hiérarchie de crédibilité entre les entrepreneurs de morale et les usagers de drogues, au détriment des seconds. Ce discours savant n'est pas suspendu au-dessus de la mêlée: les entrepreneurs de morale peuvent récupérer et déformer ce discours, mais aussi parfois convoquer les experts pour les 'faire parler' ; enfin la croisade morale peut se dissimuler derrière le masque de l'expertise. I - Du recours au paradigme épidémiologique l'étude des conduites à risque pour

Le premier chapitre visera à décrire et à questionner cette application du paradigme épidémiologique, en soulignant les difficultés auxquelles elle est confrontée, et en s'attachant à montrer que les solutions mises en œuvre pour surmonter ces difficultés conduisent parfois à nier le

Cannabis, ecstasy:

du stigmate au déni

caractère social des comportements étudiés. Tout au long de ce chapitre, en tant que cas exemplaire de la construction contemporaine des conduites à risque, les usages de drogues illicites, et de cannabis en particulier, permettront d'illustrer l'analyse. Tout d'abord, il s'agira de présenter les traits saillants du paradigme épidémiologique. Celui-ci a déjà fait l'objet de

plusieurs recherches sociologiquesl, mais qui ne traitaient pas
de la question des conduites à risque. Ce paradigme repose sur une tradition qui associe étroitement recherche et prévention en donnant la primauté à la prévision sur la compréhension, il privilégie une conception multifactorielle du lien causal centrée sur l'individu, conception dont le succès et la diffusion peuvent être interprétés en référence aux concepts de boîte noire et d'objet frontière2. On verra que le recours à ce paradigme pour l'étude des comportements humains induit à la fois une prolifération des conduites à risque et une confusion conceptuelle: il devient difficile de distinguer les conduites à risque des facteurs censés les expliquer. Cette prolifération va aussi de pair avec la multiplication des controverses scientifiques. Pour tenter de clore ces controverses persistantes, des approches 'biologisantes' se développent, qui tentent de réduire la diversité et la complexité de leur objet en se repliant dans des laboratoires pour y mener des expériences sur des cobayes animaux, en substituant des réactions neurochimiques aux décisions individuelles, ou en invoquant une programmation génétique des comportements. Or ce repli remet en cause la dimension proprement sociale des comportements étudiés.

Il - Le normal et le pathologique: dépressivité et usage de cannabis à l'adolescence
Le chapitre II examinera le lien entre usage de cannabis et symptômes dépressifs à l'adolescence, en
1Murard, Zylberman (1985) ; Skolbekken (1995) ; Shim (2002). 2 Latour (1995) ; Shim (2002). 26

Discours expert, conduites à risque et usages de drogues

questionnant le caractère normal ou pathologique de ces symptômes, ainsi que l'opportunité d'interpréter cet usage à l'adolescence comme l'expression de problèmes psychologiques. Cette relation illustre les analyses présentées dans le chapitre précédent. En effet, le lien entre dépression et usage de drogue focalise l'analyse sur les déficiences individuelles au regard de la culture du risque contemporaine. En outre, ce lien reste très controversé, avec une incertitude sur le sens de la relation: l'usage suscite-t-il des troubles psychologiques, ou l'inverse? A moins que ces deux phénomènes ne soient tous deux des conséquences d'une tierce variable3 ? L'examen de données récentes nuancera l'interprétation qui présente l'usage de cannabis comme une pathologie consécutive à un mal-être. En effet, comparé aux autres adolescents, ceux qui présentent des symptômes dépressifs déclarent rarement des manifestations plus graves ou des usages de cannabis plus fréquents. Cet examen permettra aussi de recontextualiser la relation entre usage de cannabis et santé mentale à la fin de l'adolescence, en prenant en compte le mode de vie et la sociabilité des jeunes interrogés. Enfin, cet examen sera l'occasion de souligner la diversité des interprétations possibles, pharmacologiques, psychologiques ou sociologiques: de ce dernier point de vue, l'usage de cannabis et la santé mentale apparaissent comme deux facettes complémentaires d'un même mode de vie, et ne seraient donc qu'indirectement liés.

III- De l'expertise à l'entreprise de morale
Le chapitre ill fera office de transition entre l'analyse du discours expert et celle du discours des entrepreneurs de morale. Il quittera en partie le monde savant pour éclairer par quelques exemples détaillés les interactions entre les deux discours. Par souci de simplicité, les termes 'savant' et
3 Pour une synthèse récente de la littérature scientifique sur la relation entre usage de drogues et morbidité psychiatrique, cf. Barrow (1999). 27