Casanova ou l'Exercice du bonheur

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Entre Casanova et nous, il y a presque deux siècles d'ignorance et de malentendu. On le croyait don juan de salon et mauvais bougre, on le découvre homme des Lumières et ami des femmes.


Dans ce livre, Lydia Flem raconte comment l'enfant de Venise, malade et abandonné par sa mère, devient un homme audacieux, insolent, prêt à tout entreprendre. Casanova se jette dans l'existence sans rien vouloir en retour, sinon la plus scandaleuse des récompenses le plaisir.


Pour les femmes, le Vénitien est un homme disponible, un amant sans conséquences. Toujours généreux, il se donne sans compter et ne trouve la volupté que lorsqu'elle est partagée. Son art de vivre est un exercice du bonheur.


A pars, Rome, Berlin, Saint-Pétersbourg, Spa ou Londres, ce fils de comédiens se sent partout chez lui. Des salons aristocratiques aux bas-fonds, des alcôves aux couvents, des tables de jeux aux cénacles d'érudits, on le retrouve dans tous les cercles de la société du XVIIIe siècle. Tour à tour ignoré puis comblé par la bonne fortune, Casanova rebondit toujours.


Exilé dans un château de Bohême, rattrapé par la vieillesse, cet amoureux de la langue française écrit treize heures par jour l'histoire de sa vie. Dernier pied de nez à la postérité, le vénitien devient moraliste. Non content d'avoir fait de la volupté de vivre le principe d'une existence, il affirme que le vrai bonheur est celui qu'offre la mémoire. Au-delà du plaisir, il y a encore du bonheur, voilà l'insolente morale de Giacomo Casanova.



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Publié le : mardi 11 juin 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021124217
Nombre de pages : 256
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couverture

LA LIBRAIRIE DU XXe SIECLE

Collection

dirigée par Maurice Olender

Le dernier château

L’instant et la mémoire

Dans un château de Bohême, un vieillard en exil écrit treize heures par jour l’histoire de sa vie. Il ne possède rien, il a tout jeté, tout dilapidé. Il n’a plus ni femme ni fortune, ni maison ni patrie. Il a donné sans compter, il a pris de même. Il a joui de la vie comme peu d’hommes – et encore moins de femmes – ont osé en jouir. Il s’est livré à l’existence sans rien vouloir en retour, sinon la plus insolente, la plus scandaleuse des rétributions : le plaisir.

L’abandon qu’il fait de sa personne à l’instant est sans retenue, sans réserve, sans passé ni lendemain, absolument gratuit. C’est l’instant parfait, le pur présent, en pure perte. Suspendu entre hier et demain, il se donne au moment, généreux de lui-même. Puisqu’il ne craint pas le déplaisir, il a toutes les audaces. S’il n’a rien à perdre, tout lui appartient. Son évasion spectaculaire de la terrible prison des Plombs à Venise est l’emblème de sa vie. Il n’a jamais accepté de prendre moins de deux heures pour la raconter. Ce récit, dont il est le héros et le chantre, est sa meilleure lettre de recommandation dans le monde. Il parle, et les portes s’ouvrent.

J’ai toujours cru, songe-t-il avec une certaine délectation, que lorsqu’un homme se met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque et qu’il ne s’occupe que de cela, il doit y parvenir, malgré toutes les difficultés ; cet homme deviendra grand vizir, il deviendra pape, il culbutera une monarchie pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure.

La phrase lui plaît, il la note. Ses capitulaires éparpillés autour de lui, ses plumes et ses feuilles de papier répandues sur la table, le vieil homme, venu de Venise en Bohême, par de bien curieux détours du destin, est pris d’une rage d’écrire. Il se venge du quotidien par l’exaltation de sa vie passée. Il n’est pas un jour où les domestiques du château ne le tourmentent de quelque odieuse façon. Tout est prétexte à querelle : son café, son lait, le plat de macaronis qu’il exige à l’italienne. Le cuisinier rate sa polenta ; la soupe, par malice, lui est servie trop chaude. Les chiens ont aboyé pendant la nuit, un cor de chasse déchire ses oreilles par des sons aigres et faux. Il s’enferme dans sa chambre, s’assoit à sa table d’écriture et laisse défiler sous sa plume vive tous les âges de son existence. Son dernier projet, le plus audacieux, le plus fou, le plus joyeux aussi, celui pour lequel il se sent une résolution qui ne souffre aucune limite, aucun doute, c’est de s’offrir le bonheur de revivre une deuxième fois son existence, pour en jouir jusqu’à plus soif.

La mort l’entoure. La Révolution française gronde au-delà des montagnes, ses meilleurs amis disparaissent, les femmes qu’il a aimées s’éteignent, le vieux monde auquel il se sent encore appartenir est moqué, insulté, guillotiné. Les nouvelles valeurs qui lui sont chères – la liberté individuelle, le pouvoir des Lumières et de la raison, l’athéisme – ne sont pas encore répandues autour de lui. Le Vénitien se sent seul. Le jeune comte de Waldstein, qui l’a accueilli comme bibliothécaire dans son château de Dux, est trop souvent absent. Comment vivre sans parler, ni danser, ni jouer, ni faire rire ? Comment supporter l’ennui de n’avoir plus de public, plus d’intrigue à mener ni de nouvelles aventures à entreprendre ? Alors, il se détourne, pour la première fois de sa vie, du moment présent. Il s’écarte de l’instant et s’enfonce dans le temps des souvenirs. Il les fait surgir un à un sous ses yeux et jubile, en les écrivant, de s’offrir peut-être l’immortalité. Comme Voltaire, son irréductible modèle et ennemi. Il rêve de gloire littéraire. Il imagine que les pages qu’il couvre d’encre à la hâte seront traduites dans toutes les langues. Il estime que les pays attachés aux bonnes mœurs en interdiront la lecture. Ces deux idées l’amusent. Il se réjouit de braver la vie quotidienne qui lui pèse, et peut-être même la mort, ce monstre froid auquel il veut opposer la splendeur et les outrances de ses frasques. Pour lui, la vie est un divertissement, un drame joyeux : dramma giocoso.

Il se reconnaît intrépide, étourdi, avide des jouissances des sens et de la raison, prêt à violer toutes les lois qui mettraient un frein à son bon plaisir. Il se sent le roi de son existence mais son amour de soi englobe le plaisir de ceux et de celles qu’il aime. Il hait la souffrance et ne souhaite ni l’imposer ni la subir. La mort est cruelle puisqu’elle déloge, toujours trop tôt, le spectateur attentif du grand théâtre avant que la pièce qui l’intéresse infiniment soit finie. Pour lui, la vie doit être une fête, un bal, un carnaval sans fin. A chacun d’y inventer son rôle et de le tenir avec brio. Travestissements et masques offrent l’incognito du plaisir, la liberté de l’instant, l’invention joyeuse et débridée en toute impunité. Son emploi préféré, c’est d’occuper le devant de la scène. Il possède la faconde, le culot, la hardiesse, la vivacité de celui qui saisit l’occasion au pied levé. Il brode, il compose, il invente sur tous les canevas. Il entre sur-le-champ dans la peau du personnage que la situation ou le désir des autres attendent de lui. Il est l’homme de l’impromptu. Souvent la chance penche en sa faveur mais, surtout, il déborde de confiance en soi. Il se sent prêt à s’embarquer dans toute aventure. Saute, marquis ! s’ordonne-t-il à lui-même.

 

C’est ainsi, songe-t-il, la plume à la main, le regard perdu dans le passé, que Dieu me préparait le nécessaire à une fuite qui devait être admirable, sinon prodigieuse. Je m’en avoue vain ; mais ma vanité ne vient pas de ce que j’ai réussi, car le bonheur s’en est beaucoup mêlé ; elle procède de ce que j’ai jugé la chose faisable, et que j’ai eu le courage de l’entreprendre.

 

Le cran de concevoir, l’énergie de vaincre et, en équilibre fragile, comme un funambule sur les toits de plomb du palais des Doges, habillé insolitement de taffetas et de dentelles déchirées et d’un chapeau à point d’Espagne et plumet blanc, l’effronterie de réussir. Avec, sur les lèvres, un vers de Dante :

E quindi uscimmo a rimirar le stelle

(Et puis nous sortîmes pour contempler les étoiles)

Ensuite, tout lui est permis. Même de se réfugier dans la maison du chef des sbires, parti à sa recherche. Il y trouve l’hospitalité la plus douce : celle d’un jeune enfant qui joue à la toupie dans la cour, d’une femme enceinte et d’une grand-mère attentive, qui panse ses plaies, le nourrit et l’endort comme s’il était son propre fils. Triple image de la bonne fortune, de l’innocence et de l’amour inconditionnel. Il gagne ensuite Paris, la seule ville de l’univers où, selon lui, l’aveugle déesse dispense ses faveurs à ceux qui s’abandonnent à elle.

Le Vénitien se déplace d’un lieu à l’autre mais ne voyage pas ; il appartient au lieu où il se trouve. Il parle de tout avec feu, les plus savants lui prêtent des connaissances et des lectures prodigieuses. Il dilapide ses dons, touche à tout avec la même grâce, la même aisance, le même toupet. Il jette à tous vents sans jamais rien labourer ni récolter durablement. Il esquisse un pas de danse, suscite la curiosité puis s’évanouit dans les coulisses sur une dernière pirouette. Il adore qu’on parle de lui, il se met si bien en scène qu’à travers toute l’Europe son nom et sa réputation le précèdent. Il amuse, il étonne, il excite la curiosité, dans un siècle qui ne célèbre rien de plus que la diversité et le divertissement. Il agace aussi, il dérange, il bouscule l’ordre établi, il a trop de vanité et trop de morgue mais toujours il séduit par son art irrésistible de la conversation. Que demande-t-on de plus à un homme du monde au XVIIIe siècle ?

Depuis son plus jeune âge, il plaît. Côté cour et côté jardin, il s’introduit auprès de princes, d’archevêques et d’ambassadeurs dont il ne partage ni les privilèges, ni la fortune. Il donne le change. On l’accueille, parfois on le chasse pour une broutille, ou pire. Coupable, il s’en sort ; innocent, le voilà puni. La fortune a parfois d’étranges humeurs. Il est à la fois dedans et dehors. Par la naissance, il reste un paria, un déclassé ; par les talents, le charme et le savoir-faire, il appartient au cœur même de la société aristocratique.

Empressé, impatient, avide de variété, il court au-devant des événements, des actions nouvelles, des rebondissements. La nouveauté est la tyrannie de son âme. Tantôt porté au plus haut par la fortune, tantôt jeté tout en bas, il grimpe puis chute, et remonte aussi vite sur la roue du destin. Il en a fait plusieurs fois le tour. Parvenu aux sommets du succès, de l’argent et de la renommée, il se laisse entraîner vers sa perte, il la provoque. Il se grise et s’enivre des jours fastes, se rit des néfastes, fier d’en déjouer les pièges. Il revendique d’être son seul maître. Il se reconnaît pour la cause principale des malheurs et des bonheurs qui lui sont arrivés. Il assume ses erreurs, ses fautes et ses crimes, sans honte ni remords. Il ne se confesse ni ne se repent. Il n’attend pas de pardon. Rien ne l’arrête parce qu’il ne connaît pas la peur, il ne craint pas la souffrance. Il ose jusqu’au bout s’affirmer libre et léger, voluptueusement.

A présent, écarté des miroirs et des intrigues de salons, oublié des jeux de la fortune et des amours, aventurier sans aventures, voyageur immobile, il s’offre l’ultime jouissance, celle qui accompagne et justifie pour lui toutes les autres jouissances, la plus désirable, celle des mots. Par un tour de passe-passe inattendu, alors que le spectacle du séducteur semble s’achever, ici, à Dux, dans le château du comte de Waldstein, soudain, le temps qui fuit cesse de s’écouler. La mémoire prend sa revanche sur la vieillesse et l’exil, elle efface la mélancolie et les persécutions du monde. Dernière insolence, dernier pied de nez à ses contemporains, à la postérité et à la morale publique, le Vénitien jouit de réminiscences.

Treize heures par jour, qui lui paraissent treize minutes, il se raconte à nouveau son existence, comme s’il ne lui avait pas été prescrit, comme à chacun, de la vivre une seule fois. C’est le privilège de l’artiste : par la magie de son récit, il convoque les morts et les vivants, dialogue avec ce qui n’est plus, et donne un sens aux impulsions de jadis, aux instants épars de ses passions. Le mémorialiste rassemble, unifie, prend conscience de sa vie. Il accepte de s’inscrire dans le passé et la durée, dans l’écoulement et la continuité. En se rappelant les plaisirs qu’il a eus, il les renouvelle, il en jouit une seconde fois. Quant aux peines qu’il a endurées, il en rit puisqu’il ne les éprouve plus. Mais il sait désormais que le temps existe et qu’on ne lui échappe guère. Digne ou indigne, sa vie est sa matière et sa matière est sa vie. Il n’en a point d’autre et il la chérit. Toujours il s’est vu en état d’être l’écolier de lui-même, et en devoir d’aimer son précepteur. Voilà sa grande force, son secret : il jouit sans honte ni culpabilité. Il a le goût du bonheur, Giacomo Casanova.

Volupté de vivre, volupté d’écrire

Isolé du monde, des femmes, vieillard édenté et moqué par la valetaille du château, Casanova fait l’amour avec la langue française, la langue de l’amour et des Lumières. Son ultime conquête, sa plus belle courtisane, c’est l’écriture. Lui qui eut une enfance muette, ignorée des siens, il se gorge de mots, il ne lâche plus la plume. Les choses et les mots s’unissent. Les mots captent les parfums, les courbes, les matières, les sons, les couleurs des souvenirs. Les mots enferment le vivant et l’exaltent. Le brillant et le duveteux, le pourri et le suave, le velouté et le rugueux, l’onctueux et l’amer, le rauque et le poisseux, le pâle et le piquant, tout l’arc-en-ciel des sens se déploie et réchauffe l’âme d’un exilé qui craint l’ennui.

Les cours, les jardins, les boudoirs, les galetas des prisons, les parloirs des couvents, les conversations littéraires et les disputes théologiques, les femmes, les livres et les banques de pharaon, l’habit ecclésiastique et l’uniforme militaire, le masque de Pierrot ou la bautta, la gondole et la berline, la cabale et la philosophie, les fêtes, les véroles, les duels, les indélicatesses, la fuite et la gloire, tous les événements, toutes les curiosités défilent encore une fois sous les yeux plissés du vieillard triomphant.

Il évoque les mets de « haut goût » : les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui les habitent commencent à se rendre visibles, la morue de Terre-Neuve bien gluante et le gibier au fumet « qui confine » et, par-dessus tout, le champagne, les huîtres et le chocolat épais et mousseux du matin qu’il tient à préparer lui-même. Quant aux femmes, il ne s’en cache pas, il a toujours trouvé que celle qu’il aimait sentait bon, et plus sa transpiration était forte et plus elle lui semblait suave.

Le Vénitien rit en pensant à ceux qui s’écrieront sûrement : « Quel goût dépravé ! Quelle honte de se le reconnaître, et de ne pas en rougir ! » Il est assez effronté pour se croire justement plus heureux qu’un autre parce que ses appétits lui donnent davantage de plaisir. Sans scrupule, il a trompé les étourdis, les fripons et les sots quand le besoin s’en est fait sentir. Il rapporte lui-même le jugement de ceux qui le décrivent sans ménagements : sorcier, faussaire, voleur, espion, rogneur de monnaie, traître, joueur, fripon, calomniateur, faiseur de fausses lettres de change, contrefacteur de caractères, menteur impie, athée. Il ne dissimule pas ses méfaits, il les transforme en histoires, lui qui se fit appeler chevalier de Seingalt, par la grâce de l’alphabet, qui appartient à tous, et dont chacun est le maître de se servir pour créer son propre nom.

L’écrivain et son double

Il est assis à présent à sa table, près de la fenêtre de sa chambre, son regard se perd dans la profondeur du parc aux espèces rares qui s’étend jusqu’au pied de la montagne. Le château où il achève une vie d’errance ressemble à celui de Chantilly, en France. Bâti sur une large place, au fond d’une cour, il est encadré par une église jésuite et un pavillon. Un double escalier mène à la terrasse et à l’entrée principale. La façade est décorée de fenêtres à linteaux blancs et à croisillons. Les chambres et la suite de salons sont fort bien meublées. Tableaux et armures rappellent le glorieux passé familial de son hôte. A la place d’honneur se trouve le portrait du duc de Wallenstein, qui deviendra le héros tragique de Schiller. Un parfum de gloire et de vieux livres précieux imprègne l’atmosphère des lieux.

Pourtant, Casanova se languit dans sa retraite dorée. Il tente de s’en échapper par quelques escapades à Dresde ou à Prague. Lorsque le maître du château s’absente, ce qui est très fréquent, l’intendant, Georg Feldkirchner, persécute et humilie le vieux Vénitien. Celui-ci se venge alors par la plume, en lui écrivant des lettres, qu’il ne lui adresse pas.

Casanova revendique le respect « qu’un homme poli doit à un homme qui, sans être né gentilhomme, s’est rendu tel par l’étude des sciences et de la littérature ».

Depuis son enfance, il a compris que seule l’écriture donne du pouvoir à ceux qui ne l’ont pas reçu en naissant par les privilèges de leur caste. Ecrire, c’est revêtir un masque qui brouille les genres et les identités sociales, c’est s’inventer ses propres lois, s’offrir l’impunité de l’artiste, l’extra-territorialité des ambassadeurs. Ecrire lui est nécessaire à la santé, car la colère tue, pense-t-il, si l’homme ne parvient pas, d’une façon ou d’une autre, à s’en purger. L’écriture transforme le cours des choses. Il l’a souvent vérifié au long de sa vie. A dix-huit ans, jeune abbé incarcéré au fort Saint-André pour quelque peccadille, pauvre mais lettré, il aide un lieutenant-colonel qui rêve d’avancement mais ne sait pas écrire. Casanova rit en se rappelant la scène.

 

Je lui ai fait un court placet, mais si vigoureux, que le Sage, [le ministre de la Guerre] après lui avoir demandé qui en était l’auteur, lui promit ce qu’il demandait.

 

Largement récompensé pour son intervention, Giacomo se retrouve écrivain public et maître de faire avancer tout le régiment.

 

L’effet de mon placet fit croire à tous les autres officiers qu’ils ne parviendraient à rien sans le secours de ma plume ; et je ne l’ai refusé à personne.

Le Vénitien se souvient que dans son inexpérience il offrait, sans discernement, ses services aux uns et aux autres et que les rivalités entre ses clients lui avaient valu quelques querelles. Et une première maladie d’amour. Une belle Grecque ayant sollicité l’agilité de sa plume, il se fit payer en nature. Mais le surlendemain de l’exploit, au lieu de me trouver récompensé, je me suis trouvé puni, se doit-il de reconnaître.

Vingt-cinq ans plus tard, pour sortir d’une prison de Madrid, il avait dépêché quatre fortes lettres aux autorités. Après avoir obtenu sa libération, il interrogea l’alcade :

– Avouez que si je n’avais pas su écrire, vous m’auriez envoyé aux galères.

– Hélas ! cela se peut, répondit laconiquement le juge espagnol.

Son premier triomphe littéraire, il le connut, enfant, à Venise. Il n’était encore qu’un petit garçon de onze ans, exilé depuis deux ans à Padoue, où sa mère l’avait conduit pour y recouvrer la santé et y recevoir les rudiments de l’étude. Elle le croyait bête, elle l’avait abandonné dans une sordide pension. Mais bientôt la grammaire, le grec et le latin, ainsi que des notions de philosophie, d’astronomie et de musique, n’eurent plus de secret pour lui. Il était devenu un élève brillant. Appelé à Venise pour faire ses adieux à sa mère, qui partait une fois de plus en voyage, le petit Giacomo fit briller ses yeux d’admiration en improvisant un vers latin plein d’esprit et d’intelligence. L’enfant délaissé se voyait pour la première fois reconnu.

 

Ce fut mon premier exploit littéraire, et je peux dire que ce fut dans ce moment-là qu’on sema dans mon âme l’amour de la gloire qui dépend de la littérature, car les applaudissements me mirent au faîte du bonheur.

 

Dans sa retraite bohémienne, Casanova se souvient du regard de surprise et de fierté de sa mère. Belle comme le jour, c’est ainsi qu’il la voyait avec ses yeux d’enfant. Belle et lointaine. Un instant, il avait réussi à capter l’attention de cette mère inaccessible, qui s’était détournée de lui dès après sa naissance. Un instant, il s’était senti heureux sous son regard. Il ne s’avoua jamais la moindre tristesse, l’esquisse d’un regret ou d’une quelconque colère à son égard. Elle était la reine incontestée, la dame superbe qui traversait ses rêves la nuit mais n’agitait pas son âme enfantine. Elle ne l’avait peut-être pas aimé parce qu’il était fragile et maladif et qu’elle redoutait de le perdre. Elle l’avait confié à sa propre mère et s’était échappée à Londres avec son mari. Le petit Giacomo restait sans force, sans ressort, vacillant entre la vie et la mort. Il perdait tout son sang, qui s’écoulait par le nez sans jamais s’étancher. Avait-il cru la retenir ainsi ? Une autre femme s’était penchée sur lui, une grand-mère douce et résolue à le soigner, qui l’aima avec constance jusqu’à sa mort. Elle l’emmena chez une sorcière pour conjurer le sang qui le vidait de toute substance. Le désir de vivre lui vint alors, tardivement, mais avec une violence redoublée. Sa bonne grand-mère lui avait insufflé le goût de l’existence et une confiance absolue en soi. Il ne perdit jamais ni l’un ni l’autre, sauf un jour de désespoir à Londres où il pensa se jeter dans la Tamise parce que la Charpillon, une jeune prostituée, s’était jouée de lui.

 

Ce fut dans ce fatal jour au commencement de septembre 1763 que j’ai commencé à mourir et que j’ai fini de vivre, s’avoue-t-il. J’avais trente-huit ans. Si la ligne perpendiculaire d’ascension est égale en longueur à celle de descente, comme elle doit être, aujourd’hui, premier jour de novembre 1797, il me semble de pouvoir compter sur presque quatre années de vie, qui en conséquence de l’axiome motus in fine velocior passeront bien vite.

Tel m’a rendu l’Amour à Londres Nel mezzo del cammin di nostra vita, à l’âge de trente-huit ans. Ce fut la clôture du premier acte de ma vie. Celle du second se fit à mon départ de Venise l’an 1783. Celle du troisième arrivera apparemment ici, [à Dux], où je m’amuse à écrire ces mémoires.

 

L’urgence d’écrire, pour Casanova, c’est aussi, au seuil de la mort, une dernière revanche de la vie. L’évocation fugitive d’un éclat brillant dans le regard de sa mère. Un pari sur l’immortalité. Casanova est un joueur. Bassette, piquet, biribi, prime, whist, quinze et pharaon, il a été de toutes les parties de hasard, au ridotto de Venise, à la table du marquis de Grimaldi ou chez Lady Harrington comme à celles des filous et des capons. Pour ses vingt ans, son protecteur vénitien, presque son père, le sénateur Bragadin, lui donna le conseil qu’il suivit toujours de ne jamais jouer contre celui qui tient la banque : Puisque tu aimes le jeu de hasard, je te conseille de ne jamais ponter. Taille. Tu auras de l’avantage.

 

Ce qui me forçait à jouer était un sentiment d’avarice ; j’aimais la dépense, et je la regrettais quand ce n’était pas le jeu qui m’avait fourni l’argent pour la faire. Il me semblait que l’argent gagné au jeu ne m’avait rien coûté.

 

A présent, Giacomo Casanova joue sa dernière chance. Il n’a plus d’autre existence que celle de son récit. Avec sa plume en main, il détient la seule manière de sceller définitivement le destin : écrire pour transformer sa vie en œuvre d’art, et faire de sa personne un personnage littéraire.

La vie est un théâtre

Réfugié dans sa chambre, il écrit le dos tourné aux méchants qui le harcèlent en l’absence du maître de maison. Ses souvenirs le vengent des affronts. Il a parlé allemand, on ne l’a pas écouté. Il s’est fâché, on a ri. Il danse à chaque bal le menuet, fait la révérence comme le lui a appris Marcel, le fameux maître de ballet de Paris, on se moque de lui. Il porte son plumet blanc, son droguet de soie doré, sa veste de velours noir et ses jarretières à boucles de strass sur des bas de soie à rouleau, on rit encore.

 

Cospetto ! s’écrie-t-il, canaille que vous êtes, vous êtes tous des Jacobins, vous manquez au comte, et le comte me manque, en ne vous punissant pas.

 

Il a toujours été coquet. Il le reconnaît volontiers. Mais nous-mêmes les hommes, bien que dépourvus d’utérus, nous avions dans notre jeunesse un penchant extraordinaire à nous parer, aime-t-il à rappeler. Il se souvient d’un remarquable travestissement qu’il inventa pour quelques amis à l’occasion d’un carnaval à Milan. Il revoit la scène.

S’étant rendu chez le meilleur fripier de la ville, il fait l’acquisition de deux habits de velours, l’un bleu, l’autre couleur de soufre, et de robes en satin, l’une couleur de feu, l’autre lilas, la troisième en bourre de soie à mille raies. Il achète également des chemises de batiste et plusieurs demi-aunes de velours, de satin et d’étoffes rayées, le tout de diverses couleurs. Rentré chez lui, où l’attend un tailleur, armé d’un stylet, il fait à chaque vêtement une soixantaine de blessures dans tous les sens. Il ordonne ensuite à l’artisan effrayé de réparer les trous avec des morceaux de tissu pour produire, par contraste, le plus bel effet. A la femme du tailleur, la belle Zénobie qu’il ne manque pas de lutiner un peu, il demande de maltraiter les robes. Elle dispose les déchirures à la gorge, aux épaules et aux manches, de manière à provoquer le désir sans trop blesser la décence. Plusieurs jours sont nécessaires pour préparer ces costumes, ces pitocchi, qui transforment de nobles marquis et marquises en mendiants de luxe. Casanova veut garder le secret des déguisements. Ses amis n’en sauront rien jusqu’au moment de s’habiller. Ne me demandez pas comment, leur dit-il, car je veux jouir de votre belle surprise. Les coups de théâtre sont ma passion.

Travesti en Pierrot, Casanova s’amuse du spectacle donné par ses amis au bal. Souliers percés à dessein, manchettes de fines dentelles déchirées à plaisir, cheveux épars, masques de désespoir, assiettes de belle porcelaine ébréchées pour mendier : la mascarade est d’une somptueuse misère. Tous applaudissent à cette invention insolite, extravagante, qui raconte le monde à l’envers, avec l’insolence permise au carnaval. Casanova, incognito sous son masque blanc, jouit de son œuvre et fait sauter la banque. Quelques jours plus tard, nouveau travestissement pour une petite fête en chambre. Cette fois-ci, ce ne sont plus les classes sociales qui sont bouleversées mais les genres. Hommes et femmes s’échangent leurs vêtements. Les premiers se voient invités à imiter la modestie du beau sexe, sa pudique réserve alors que les secondes, protégées par le déguisement, s’enhardissent et se permettent des caresses luronnes. La nuit se termine comme le metteur en scène l’avait prévu. Tout était minutieusement préparé. Chacun s’en réjouit.

La vie est un théâtre, c’est à cette seule condition qu’elle vaut d’être vécue. Casanova aime faire vaciller les certitudes. Avec l’impertinence joyeuse d’un personnage de la commedia dell’arte, il renverse l’ordre établi, se moque des identités, brouille les frontières de la certitude. Il joue à redessiner la réalité pour l’ordonner selon ses menus plaisirs. Son plaisir inclut celui des autres. Casanova est généreux, excessif même. Il aime la dépense, la dilapidation. Il a besoin d’un public qui s’émerveille et applaudit à ses tours de magie. Il ne retient rien, ne thésaurise pas. C’est la meilleure preuve, à ses yeux, de son désintéressement, de sa profonde honnêteté. Ses joies sont celles de l’artiste, du magicien qui fait sortir de sa manche de merveilleuses illusions. Il n’en reste rien, sinon une révérence, quelques applaudissements et du plaisir, seulement du plaisir, rien que du plaisir.

S’il lui a fallu accepter l’hospitalité et la rente du comte de Dux, c’est qu’il n’a plus l’espoir de voir sa bourse, son lit, sa calèche se meubler. L’irrésistible jeunesse s’est évanouie. Le marquis n’a plus le ressort de sauter dans de nouveaux voyages, de nouvelles conquêtes. Il ne peut plus se dire comme jadis : Le matin, à mon réveil, je jette un coup d’œil sur mon état physique et moral, et je me trouve heureux. De moment présent en moment présent, la vieillesse l’a rattrapé. Plongé dans ses mélancoliques pensées, il note sur le papier les premières atteintes du temps.

 

Il me semblait avoir vieilli. Quarante-six ans me paraissaient un grand âge. Il m’arrivait de trouver la jouissance de l’amour moins vive, moins séduisante que je ne me la figurais […] Il y avait déjà huit ans qu’à petit degré ma puissance diminuait. […] J’avais beau faire, les femmes ne voulaient plus devenir amoureuses de moi. […] Je me trouvais tout à fait un autre…

 

Ce qu’il peut transmettre de sa vie, ce n’est pas un titre, une propriété ou une fortune. Ni même un nom. S’il a des enfants, il ne les a reconnus que par la ressemblance physique et la parole de leurs mères. L’héritage de Casanova tient en ces pages qu’il compose à présent, aussi rapidement qu’il le peut pour refaire le parcours complet de sa vie. Il n’est pas sûr d’y arriver. La fatigue et la mélancolie l’abattent par moments. Sa splendeur d’aventurier déclinant avec les années, le récit lui devient moins agréable. Mais avant que la mort ne le rattrape, il veut encore témoigner d’un siècle et d’un mode de vie qui s’achèvent. Il veut raconter l’extraordinaire disposition au bonheur qui fut la sienne et qu’il souhaite à chacun.

Sa plume glisse sur la page avec la même avidité qu’il mit à vivre sa vie. Il se rappelle le somptueux déjeuner qu’il offrit pour répondre au vœu de la femme du bourgmestre de Cologne qu’il souhaitait séduire. Elle l’engagea à s’adresser au comte Verità pour organiser un repas en tous points semblable à celui que fit le prince de Deux-Ponts.

– Dites-moi seulement ce que vous voulez dépenser, lui demande le comte.

– Plus qu’on peut, répond Casanova.

– C’est-à-dire moins, corrige le comte.

– Non. Plus, car je veux être magnifique.

– Il faut pourtant dire, car je connais l’homme.

– Dites-lui deux cents ducats.

– C’est assez. Le duc de Deux-Ponts n’a pas donné davantage.

Le couvert est mis pour vingt-quatre personnes sur une table au linge damassé, chargée de vermeil et de porcelaine. Le menu se compose de vingt-quatre huîtres par personne, d’un énorme plat de truffes en ragoût puis d’un buffet de dessert représentant les portraits de tous les souverains d’Europe. Casanova, en cavalier galant, se tient debout, et sert les dames, allant de l’une à l’autre, sans privilégier la dame de son cœur, éblouie d’être traitée avec une telle munificence. Il remarque avec plaisir qu’au cours du déjeuner il ne se boit pas une goutte d’eau : champagne, tokay, marasquin, vin du Rhin, vins de Madère, de Malaga, de Chypre, d’Alicante et du Cap n’en souffrent pas, et ce sont les seuls que l’on fait servir. Le Vénitien jouit de se sentir l’égal d’un prince de l’Empire. Pour avoir amusé l’Electeur de Cologne par le récit de sa fuite des Plombs, il reçoit de celui-ci une superbe tabatière d’or avec son portrait costumé en grand maître de l’ordre teutonique, entouré de brillants. Il fait passer la tabatière parmi ses invités. Personne ne doute plus de la noblesse de l’hôte du jour. Et la femme du bourgmestre lui communique discrètement le moyen de la retrouver une nuit prochaine : qu’il se dissimule dans l’église attenante à sa maison et s’y fasse enfermer jusqu’à ce qu’elle vienne le délivrer. L’attente fut aussi délicieuse que l’étreinte qui la récompensa.

Casanova aime se souvenir comme si seule la mémoire donnait à l’amour sa pleine signification. Il fait mentalement défiler les visages, les conversations, les événements. Il n’est plus le vieillard tracassé par l’intendant du château et son méchant comparse, Vidarol, qui vient de placarder son effigie sur les lieux d’aisance avec une matière nauséabonde et déshonorante. Non, il est le Vénitien bondissant d’un lieu à l’autre, toujours généreux de sa parole, de sa semence et de son imagination.

Catalogue

Casanova est un homme qui entreprend. Echec ou réussite, rien ne l’arrête ni ne l’abat. Avec un même élan, il va de l’avant. Il n’est jamais à court d’idées ni d’énergie. S’il rencontre des obstacles sur sa route : une bonne nuit de sommeil, un régime alimentaire strict pendant quelques jours et le voilà remis sur pied. Le Vénitien avoue n’avoir perdu qu’une seule journée de sa vie, celle qu’il ignore avoir vécue parce qu’il dormit vingt-sept heures d’affilée après un bal masqué à la cour de Saint-Pétersbourg, un dimanche de décembre 1764.

S’il est un catalogue drôle, surprenant, plein d’inventions et de rebondissements, qu’il aime feuilleter pour son plaisir, c’est celui de ses multiples projets, emplois et démarches à travers l’Europe.

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