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Ce que les maîtres et les domestiques doivent savoir

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499 pages

Si haut que la pensée remonte le cours des siècles, elle retrouve au foyer familial cet étranger que nous nommons le domestique.

A peine les premiers feuillets sont-ils tournés sur les récits de la création et de la chute de l’homme, que la Bible mentionne déjà le serviteur et la servante.

C’est entourées de leurs femmes, c’est occupées à présider à leurs travaux domestiques, que le plus ancien des poètes de l’antiquité, Homère, nous montre sa touchante Nausicaé, sa fière et chaste Pénélope, — comme plus tard l’histoire nous montrera, dans la Rome des Tarquins, Lucrèce faisant tisser, au fond du gynécée, les toisons des brebis, ou, dans les Gaules, nos reines franques, plus qu’à demi barbares, filant activement les quenouilles de lin avec leurs serves domestiques.

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Ermance Dufaux de La Jonchère
Ce que les maîtres et les domestiques doivent savoir
LIVRE PREMIER
CE QUE DOIVENT SAVOIR LES MAITRES
* * *
PREMIÈRE PARTIE
CONSIDÉRATIONS MORALES
* * *
CHAPITRE PREMIER
DE L’IMPOSSIBILITÉ D’ABOLIR LA DOMESTICITÉ
Si haut que la pensée remonte le cours des siècles, elle retrouve au foyer familial cet étranger que nous nommons le domestique. A peine les premiers feuillets sont-ils tournés sur les récits de la création et de la chute de l’homme, que la Bible mentionne déjà le serviteur et la servante. C’est entourées de leurs femmes, c’est occupées à p résider à leurs travaux domestiques, que le plus ancien des poètes de l’ant iquité, Homère, nous montre sa touchante Nausicaé, sa fière et chaste Pénélope, — comme plus tard l’histoire nous montrera, dans la Rome des Tarquins, Lucrèce faisan t tisser, au fond du gynécée, les toisons des brebis, ou, dans les Gaules, nos reines franques, plus qu’à demi barbares, filant activement les quenouilles de lin avec leurs serves domestiques. Tant que la souche de l’humanité ne dépassa pas les bornes d’une famille unique, le soin de préparer la nourriture et les vêtements, de tenir l’habitation, d’élever les enfants, en un mot, les occupations journalières de la vie d omestique, furent dévolues aux femmes. Puis, le cerclé s’élargissant, par le fait des naissances qui accroissaient la race, il dut venir un jour où l’inégalité des forces et des capacités ayant engendré l’inégalité dans la possession des biens, telle femme de la famille, dé nuée de toutes ressources, fut contrainte d’offrir son travail à telle parente mieux partagée, lui demandant, en retour, un abri sous son toit, la nourriture et des vêtements. Ce n’était pas encore la domesticité, mais c’en était le germe. Le temps n’eut qu’à marcher, et, lorsque les générations se furent multipliées au point que les liens du sang, relâchés peu à peu, finirent par se rompre, il en résulta un nouvel ordre de choses. La femme qui prenait soin de la maison, ne pouvant plus y réclamer un titre de parenté, n’y trouva plus que des maîtres, par cela seul qu’elle y devenait une étrangère. De même que l’homme pauvre, qui labourait, ensemenç ait et moissonnait le champ d’autrui, ne fut plus qu’un valet, du jour où il n’eut plus le droit de s’autoriser de liens de famille auprès du possesseur du champ. Dès lors la domesticité fut créée, non pas celle qu e l’on vit plus tard greffée sur l’esclavage, mais la domesticité libre, qui s’est transmise jusqu’à nous, par des chaînons parfois peu sensibles dans l’histoire, mais dont la suite ne s’est jamais interrompue et dont les représentants sont lethérapônet lathérapeïades Grecs, lefamuluset lafamula des Romains, le mercenaire des Juifs, ces esclaves que la loi hébraïque faisait libres à chaque septième année, et qui continuaient de servir « parce qu’ils aimaient leur maître et sa maison », et enfin ces engagés volontaires qu e l’on retrouve, sous quelque nom que ce soit, dans tous les temps et dans tous les pays, à côté de l’esclave et du serf. Si la logique nous démontre ainsi les origines de la domesticité, il faut reconnaître que les écrivains, absorbés par les faits plus saillants de l’esclavage et du servage, laissent
dans l’ombre cette courté époque de transition. Selon eux, les hommes furent indépendants les uns des autres, tant qu’ils eurent pour nourriture le gibier qu’ils tuaient, le poisson qu’ ils péchaient ; tant qu’ils eurent pour demeures les cavernes ou les huttes de branchages e t de terre ; pour vêtements, la dépouille des bêtes ; en un mot, tant qu’ils surent pourvoir seuls à leurs besoins. Mais lorsque l’accroissement de la race eut eu pour résultat le dépeuplement partiel des forêts et des eaux ; lorsqu’ils durent demander à l’agriculture des ressources moins précaires que les produits de leur chasse et de leu r pêche, l’obligation du travail en commun s’imposa. Les hommes, contraints désormais de vivre en société, connurent les bienfaits et les maux inhérents à cet état de choses. Les premiers bœufs sauvages qu’ils eurent l’art de parquer, le premier champ que la faim leur apprit à défricher, leur donnèrent la notion de la propriété, — comme le désir de s’approprier ce champ et ce troupeau, comme la néce ssité de les défendre contre les entreprises des envahisseurs, leur donnèrent la notion de la guerre, et l’esclavage en fut le corollaire fatal, — si même il n’en fut l’object if, étant données la paresse naturelle à l’homme et son aversion instinctive pour les rudes travaux des champs. Donc, suivant cette théorie, qui fut celle de Jean- Jacques Rousseau, « tant que les hommes ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, ils vécurent libres ; mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre, dès qu’il s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour d eux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes, qu’il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer avec les moissons. » Mais, jusque dans cette théorie même, un esprit att entif découvre la preuve des conclusions qu’elle semble nier. En effet, il fallait que la servitude volontaire fû t bien enracinée, il fallait qu’elle fût devenue indispensable, autant qu’insuffisante, pour que l’homme surmontât sa férocité au point d’épargner son ennemi vaincu ; pour qu’il oubliât les conseils de la prudence, au point d’admettre à son foyer domestique cet ennemi exaspéré par sa défaite. Lors même que l’on prouverait que l’esclavage était le but de la guerre, et non pas seulement sa conséquence, ce ne serait qu’augmenter l’importance d’un enjeu, pour lequel le vainqueur risquait sa vie et sa liberté. D’autre part, il n’est guère d’historien des temps primitifs qui ne fasse mention de cette faculté, que les parents possédaient, de vendre leu rs enfants et d’aliéner eux-mêmes leur propre liberté. Dans ce dernier cas, l’on peut préjuger ce qu’étaie nt les clauses d’un tel contrat, surtout si l’on tient compte des traces que la domesticité libre a laissées dans l’histoire. Que ce soit esclavage, servitude ou domesticité, le s noms ont pu changer, la chose reste la même. En effet, pour qui voit la question d’un œil impart ial, qu’importe que ce soient les violences de la guerre, la constitution politique o u l’implacable nécessité de gagner le pain quotidien, qui aient réduit l’homme à servir son semblable ? Dans cette dernière hypothèse, malgré de trompeuses apparences, sa volonté n’est pas moins violentée, quant au choix d’un état. La domesticité est presque le seul métier que l’on puisse exercer sans apprentissage, ses exigences étant celles de la vie quotidienne, c elles que chacun, au besoin, remplit envers soi-même. Partant, c’est le métier qui s’impose à quiconque ne sait rien faire. A part la faculté de changer de maître à son gré, — faculté dont il n’use que trop à son propre détriment, — la situation du domestique moderne diffère peu de celle de l’esclave
antique et du serf féodal, en tant que ceux-ci sont considérés commee domo, c’est-à-dire attachés au service intérieur de la maison. Les fonctions étaient les mêmes, des travaux analogues remplissaient les journées. La sujétion matérielle n’est pas moins grande qu’elle ne l’était alors ; et, tenant compte des mœurs de chaque époque, le sort de celui-là n’est pas plus doux que ne l’était l’existence de ceux-ci au foyer domestique. Le maître, il est vrai, eut souvent droit de vie et de mort sur le serf et l’esclave ; mais il avait ce droit sur ses propres enfants, et la faculté que possède le maître moderne, de congédier le domestique vieilli ou malade, n’est guère moins cruelle. Le domestique a des gages, dont il peut disposer librement ; les autres amassaient un pécule pour se racheter, si mieux ils n’aimaient le dissiper en jouissances passagères. Le domestique économe et rangé se flatte du mirage, d’une indépendance plus ou moins problématique ; mais l’esclave et le serf, à bien plus juste titre, pouvaient espérer une liberté moins tardive, qu’elle leur vînt de la bonté d’un maître ou de leurs propres efforts. Un patient examen de l’histoire prouverait la justesse de ce parallèle entré trois types de servitude, si différents en apparence et pourtant si semblables en réalité. Mais il suffit ici de dégager nettement ce point capital : que dé tout temps la domesticité exista ; qu’elle répond à un réel besoin de la vie sociale, et que, partant, ceux qui prétendent l’abolir poursuivent une chimère. Nul ne peut préjuger de l’avenir ; mais, dans le présent, un fait reste acquis : c’est que parmi les maîtres qui réclament le plus haut cette réforme sociale, s’il en est que les exigences de leur profession ou de leur rang, ou leurs charges de famille, contraignent à recourir à l’assistance de domestiques, la plupart ne demandent, à une domesticité plus ou moins nombreuse, que des satisfactions de paresse ou de vanité. Or, rien que leur volonté ne les empêchant de se servir eux-mêmes, l’on peut augurer par ceux-ci de la sincérité des autres. Et telle est l’inconstance des désirs de l’homme, q ue si les progrès de la science parvenaient un jour à résoudre ce problème de remplacer la domesticité humaine par la domesticité animale ou mécanique, il est à croire que la perfection même de ce service automatique ne les consolerait pas du vide que lais serait, dans leur morne maison, l’absence de cet être de chair et de sang, pétri co mme eux de bonnes et mauvaises passions. D’autre part, si l’on prêtait l’oreille aux doléanc es des plus violents parmi les domestiques, l’on reconnaîtrait que, pour eux, l’id éal serait, non pas de ne plus servir, mais bien d’être servis. Il résulte de ces diverses considérations, que si la domesticité est un mal, comme tant de gens le prétendent, c’est un mal tellement enrac iné dans notre organisation sociale, que l’on ne peut même tenter de l’extirper. Lors même que les riches se résoudraient, — chose i mpossible, — à se servir soi-même, combien d’états ne pourraient s’exercer sans le concours de domestiques, combien de familles ne sauraient élever sans eux le urs nombreux enfants, combien de vieillards et d’isolés seraient privés de ces soins que nul ne leur rendrait, s’ils ne les payaient à des mercenaires ! En de telles conjectures, tout ce que la sagesse humaine peut faire, c’est de pallier les inconvénients et de développer les avantages, — puisque notre monde est ainsi fait que le mal et le bien n’y soient jamais si absolus, qu’ il ne s’y mêle quelque alliage bon ou mauvais.
* * *
CHAPITRE II
DE LA NÉCESSITÉ DE L’INITIATIVE INDIVIDUELLE POUR RÉFORMER LES ABUS DE LA DOMESTICITÉ
Il en est de la domesticité comme de toutes les ins titutions fondamentales de la société. Ayant leur raison d’être dans une réelle n écessité, elles traversent les âges en modifiant leurs formes, sans que pour cela le fond en soit sensiblement altéré. Imparfaites, comme toutes les œuvres dont l’origine porte un cachet purement humain, c’est pourtant moins dans les vices inhérents à leu r constitution, que dans les défauts mêmes de ceux qui doivent bénéficier de leurs bienf aits, qu’il faut chercher les causes qui les font parfois péricliter. Aussi les voit-on tout à coup se relever, plus flor issantes que jamais, au moment où leur incontestable décadence faisait déjà présager une ruine complète. Il suffit pour cela qu’une meilleure entente des in térêts communs surgisse, pour une raison quelconque. L’homme étant un être essentiell ement imitatif, le bien, comme le mal, se propage de part en part, et l’harmonie règn e de nouveau — jusqu’à ce qu’un choc accidentel vienne derechef déranger l’équilibre. Il faut avouer que la domesticité n’est pas actuell ement dans l’une de ces ères de prospérité. Sa désorganisation est arrivée à un tel point, que l’on se demande ce qui va en résulter. Mais c’est dans ces situations extrêmes, que les revirements se produisent d’ordinaire. Lorsqu’une institution a, par devers elle, tant de siècles d’existence et qu’elle trouve dans le présent de si impérieuses raisons d’être, l’application des réformes nécessaires n’est jamais qu’une affaire de temps. C’est donc à nous, qui souffrons de cette crise, d’en hâter le terme. Maîtres et serviteurs se plaignent à l’envi ; mais ni ceux-ci ni ceux-là ne font sur soi-même un retour de bonne foi, en cherchant quelle pa rt de responsabilité revient à chacun. Des deux côtés, fermant les yeux sur ses torts personnels, l’on s’en prend à autrui. Ces récriminations enveniment le mal, en ajoutant l’irritation des esprits au malaise qui résulte des faits. Mais elles ont cela de bon, qu’e lles dénotent une situation où chaque partie est réellement lésée, — partant, où chacune d’elles peut trouver, dans les concessions de l’autre, un dédommagement aux concessions qu’elle-même consentirait. Il ne s’agit pas ici d’une corporation régulièremen t constituée, où l’impulsion est forcément unique, qu’elle vienne d’en haut ou qu’elle s’impose d’en bas par la pression de l’opinion. L’on n’aurait alors à compter qu’avec les passions et l’entêtement d’un petit nombre d’individus. Une fois les résistances des membres dirigeants vaincues, par la persuasion ou par la force des choses, il suffirait de faire p asser les décisions par la filière hiérarchique, pour qu’elles devinssent faits accomplis. Malheureusement il n’en est pas ainsi dans le cas p résent. La première difficulté à laquelle on se heurte, c’est l’impossibilité de trouver un point d’action, au milieu de cette multitude éparse, qui n’a d’autre lien que la conformité des occupations. Que l’on envisage la classe des maîtres ou celle de s domestiques, l’isolement individuel reste le même. Quelque avantageuses, quelque urgentes que puissent paraître les réformes, l’on ne
saurait à qui les proposer, de façon à ce que les résolutions fussent efficaces pour tous. Quoi que l’on fasse, la généralité, faute de donner prise sur elle, échappera toujours aux influences que l’on voudra lui faire subir. Nul n’a sur d’autres une autorité effective. Au con traire, l’indépendance absolue est dans l’essence même des choses. De telle sorte que si l’on proposait, fussent les plus sages réformes, chacun serait en droit de demander, à l’indiscret conseilleur, de quoi il se mêle. La coalition des maîtres n’est pas plus acceptable que celle des domestiques, étant donnés nos mœurs et nos préjugés. Notre sens moral se révolte à la pensée de dévoiler à des tiers ces débats intimes de la vie journalière. Lors même, que notre délicatesse n’y répugnerait pa s, des impossibilités matérielles se dresseraient à chaque instant, sitôt qu’il s’agi rait d’y faire intervenir une médiation étrangère. Du côté, des domestiques, où les raffinements de l’éducation sont moins développés, c’est le gros bon sens instinctif qui arrête sur le s lèvres les confidences sincères, en suggérant que des confrères sont toujours quelque peu des compétiteurs. Moins l’esprit est cultivé, plus les méfiances irraisonnées sont grandes. Ici comme là, on se tient volontairement en deçà ou au delà de la vérité ; ce ne sont que réticences ou exagérations ; jamais le fait réel n’est relaté franchement. Que l’on soit entre maîtres ou entre domestiques ; chacun est préoccupé de cette arrière-pensée, que ses interlocuteurs, peut-être moins bien pourvus, peuvent être tentés de s’approprier la place ou le titulaire. L’on s’attache, par prudence, à grossir les défauts, à amoindrir les avantages. Dès lors, quel remède proposer à une situation présentée sous un jour aussi faux ? Ces inconvénients n’existeraient-ils pas, que les d écisions prises en commun ne serviraient de rien, chacun en définitive restant seul juge dans sa propre cause. Quelle détermination publique — pour n’apprécier qu’un seul cas — suffirait à arrêter sur la bouche du maître grossier, ou de l’insolent domestique, les brutales paroles que l’impatience lui arrachera ? Toute association restera forcément impuissante à réprimer le mal. Si donc chacun ne se met résolument à l’œuvre pour son compte personn el, aucune solution ne paraît possible. A vrai dire, ce parti est à la fois le plus sage et le plus expéditif. Tant et de si divers abus sont enracinés partout, que ceux-là seuls qui les ont laissé croître peuvent maintenant les extirper. Mais la seule bonne volonté n’est pas suffisante ; encore faut-il savoir que résoudre et que faire. Ce n’est que dans une patiente recherche des causes du mal, que l’on peut espérer d’en trouver le remède. Seulement quand deux parties, ayant toutes deux des torts réciproques, sont ainsi en présence, l’on ne peut compter que chacune d’elles fera un impartial examen de conscience. Il est dans la nature de rejeter les fautes, ou du moins la première faute, sur autrui, surtout lorsque l’on souffre des conséquences qui en ont résulté. Dans cette conjecture, il est donc indispensable, p our atteindre le but, qu’un tiers se charge de faire cet examen, sinon avec l’autorité, d’une réputation incontestée, du moins avec une conscience et une lucidité capables de porter la conviction dans les esprits les plus rebelles. La tâche est malaisée ; d’autant plus qu’aucun ouvrage analogue n’a encore frayé la voie dans ce sens. Mais lorsqu’il s’agit d’être uti le, c’est un devoir que de se mettre à
l’œuvre, — ne serait-ce que pour montrer, par les erreurs où l’on sera tombé, les écueils que d’autres, plus habiles, devront éviter.
CHAPITRE III
DE LA RESPONSABILITÉ QUI INCOMBE AUX MAITRES
La première obligation qui s’impose, c’est de déter miner laquelle des deux parties a l’influence prépondérante sur les agissements de l’autre. De prime abord, cette question paraît oiseuse, tellement la classe supérieure semble nettement désignée. Cependant, si l’on veut bien passer de la théorie à l’examen des faits, l’on verra les maîtres à ce point impuissants, que l’on attribuera le mal aux seuls domestiques. Ces deux opinions sont également erronées. En réalité, les fautes commises des deux côtés ont amené la situation où elle en est. Les torts les plus nombreux et les plus graves appa rtiennent visiblement à la domesticité : il n’en saurait être autrement dans u n état de choses où l’un est appelé à obéir, où l’autre n’a qu’à payer et à donner ses ordres. Mais il n’en est pas moins vrai que la plus large p art de responsabilité incombe à la classe dirigeante. Si l’on veut une preuve flagrante de cette vérité, que l’on observe le domestique à son entrée en place, et qu’on l’examine après un court séjour dans la maison. Pendant la première période, on le verra attentif, respectueux, s’acquittant de son service, sinon parfaitement, — son ignorance des habitudes est là qui s’y oppose, — du moins avec un zèle incontestable. Dans la seconde période, on le retrouvera négligent de ses devoirs, poli tout juste, — si même il n’est insolent. — Tous ses défauts se seront plus ou moins fait jour. Ce fait est si généralement constaté, qu’on l’attribue à l’imperfection humaine, qui ne saurait longtemps s’imposer de contrainte. Un dicto n populaire a consacré cette remarque en disant : « Nouveau balai fait la maison nette. » Pourtant, cette raison est plus spécieuse que réelle. La vérité est que le domestique, avec cette sagacité d’observation qui caractérise surtout les esprits peu cultivés, a jaugé son maître, et qu’il sait jusqu’à quel point il peut se permettre impunément les licences. Si l’on veut s’en convaincre, l’on n’a qu’à suivre du regard ce même domestique, dans une autre maison. Sa tenue sera plus ou moins correcte, ses défauts p lus ou moins apparents, mais toujours dans une proportion habilement calculée sur l’humeur du nouveau maître. Celui-ci n’a jamais à compter qu’avec la somme de tribulations qu’on le sait capable de supporter. Et telle est la précision du calcul dont il est vic time, que la moindre aggravation le décide au renvoi du coupable, lequel, le plus souvent, a une nouvelle place en vue, ou se sent possédé d’une si violente envie de changement, qu’il ne tente même pas d’obtenir qu’on le garde. S’il rentre chez ce maître, on le trouvera, — chose capitale à noter, — non pas tel qu’il fut aux premiers jours, mais tel qu’il se montrait à la veille de la crise qui détermina la catastrophe. L’expérience acquise lui rend superflu s les tâtonnements antérieurs ; il reprend ses aises au point précis où elles sont tolérées. Il résulte de ces observations, que le maître exerc e une influence décisive sur le domestique, lors même qu’il se désintéresse complètement de sa direction morale. Cette influence est dénuée de toute initiative inte llectuelle. Elle est le résultat de la
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