Ce qui vient à l'esprit en siutation psychanalytique

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296270121
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ce qui vient à l'esprit
en situation psychanalytique

« La philosophie en commun»
Collection dirigée par s. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'Ecole de Korcula (Yougoslavie), le Collège international de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

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Collection « La Philosophie en commun» dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Jacqueline Rousseau-Dujardin

Ce qui vient à l'esprit
en situation psychanalytique

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Collection « La philosophie en commun»
Jean Ruffet, Kleist en prison. Jacques Poulain, L'âge pragmatique ou l'expérimentation totale. Karl-Otto Apel, Michael Benedikt, Garbis Kortian. Jacques Poulain, Richard Rorty et Reiner Wiehl, Le partage de la vérité. Critiques du Jugement philosophique. Geneviève Fraisse, Giulia Sissa, Françoise Balibar, Jacqueline Rousseau-Dujardin, Alain Badiou, Monique David-Ménard, Michel Tort, L'exercice du savoir et la différence des sexes. Armelle Auris, La ronde ou le peintre interrogé. Sous la direction de Jacques Poulain et Wolfgang Schirmacher, Penser après Heidegger. Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages. Pierre-Jean Labarrière, L'utopie logique. A paraître: Les philosophes allemands en 1933, collectif sous la direction de Wolfgang Fritz Haug. Ulrich Johannes Schneider, Le passé de l'Esprit. Une archéologie de l'histoire de la philosophie. Marcos Garcia de la Huerta, Critique de la raison technocratique. Reyes Mate, La raison des vaincus. Jean-Louis Déotte, Le Musée, l'origine de l'esthétique. Du même auteur : Couché par écrit, éd. Galilée, Paris, 1981. Tu as changé, éd. Aubier, Paris, 1987. L'Excursion, Récit, éd. Aubier, Paris, 1984.

Photographie

de couverture:

F. Boissonnet

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1471-0

Pour suivre.

Dix ans depuis qu'est paru « Couché par écrit ». La figure du monde a changé. Celle de mes patients aussi. Et leurs figurations intérieures. Ainsi certains sont-ils partis plus à l'aise qu'ils ne l'étaient en arrivant. Pas tous: rencontre de mes limites et des leurs dont je n'ai pas toujours su éviter l'effet néfaste. Silences dont je n'ai pas fini d'écouter les résonances. Pendant ces dix années, ceux qui sont venus me voir m'ont apporté les matériaux d'une réflexion in situ qui, si elle s'assoupissait parfois ou se développait à distance, ne s'est jamais suspendue. Ils y ont leur part, de large mesure. C'est la raison pour laquelle je leur dédie ce livre. C'est aussi pour cela que je m'applique à transmettre ici leurs bonheurs de parole qu'ils n'ont pas forcément éprouvés en direct. Je suis toujours aussi reconnaissante à ( de ) 5

la psychanalyse. Elle a constitué et constitue pour moi, dans les moments les plus critiques de ma vie, un espace où l'on s'affronte à autre chose que du non-sens. J'en vois beaucoup qui, autant que moi, en bénéficient. Voilà pourquoi, s'il m'arrive d'être fatiguée d'écouter, je ne m'en lasse pas.

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Premier chapitre

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Parler.

« Y voir plus clair », « dire ce qu'on a sur le cœur », « vider son sac », « mettre à plat », ils savent tous en venant qu'ils auront à passer par le parler. Ce qu'ils ne peuvent évaluer c'est comment ce parler-là est en marge du discours habituel, in-solite, in-convenant. La psychanalyse est une mise en déséquilibre du discours, qui ne s'accomplit que par des croche-pieds à la rationalité. Le rêve en est un, que Freud qualifiait de voie royale. Il en est d'autres, plus ponctuels, plus ténus, par lesquels surgit la surprise de l'inconscient. Encore faut-il y consentir, de part et d'autre, ne pas permettre que s'usent les forces pour refermer, sans délai, la brèche ouverte dans la maîtrise des mots et des pensées. Un écueil à cet exercice: que la jouissance en reste au niveau de l'esthétique, accompagnée d'une douce réassurance narcissique. Voilà un jeu bien 9

amusant que celui du cache-cache du sens. Pourquoi donc ne pas demeurer dans l'agrément de cet échange? Mais une analyse ne saurait se rabattre sur ce qui se marque comme suffisance. Elle ne trouve son sens qu'en débouchant sur sa propre béance, son incomplétude. Il lui faut poser la question de la vie et de la mort par ses propres moyens et s'apercevoir comment ceux-ci manquent, comme d'autres, à y répondre. Un autre danger, si courant et insistant à la fois qu'on le repère difficilement - et peut-être de moins en moins - : que l'analyse se laisse aller, suivant la ligne de plus grande pente du discours, à la banalisation, qu'elle établisse son régime dans le déploiement introspectif du patient, ponctué par les interventions psychologisantes de celui qui l'accompagne. Analyse à la dérive, dé-marquée et à laquelle, manquant de vigilance, on se laisserait parfois aller, pressé par des circonstances critiques, cédant à des demandes répétitives, exaspéré par des « résistances» obstinées qu'aucun abord interprétatif ne saurait vaincre. Heureusement qu'il est parfois possible de retrouver l'assise analytique. Ils vous tendent la perche eux-mêmes, les patients, ravis de la parole que nul autre espace ne permet, assurés d'en être les praticiens et les créateurs.

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... tout stimulé à l'idée de venir ici, avec l'impression que quelque chose était à fleur de parole...
Première séance d'analyse: un « taux d'information » prodigieux (je pense à un ami compositeur qui, évoquant Verdi, parle d'une musique « à faible taux d'information »). Mêmes thèmes qu'ailleurs, certes, ou peu s'en faut, mais combien différentes sont les harmonies. Quant aux paroles... Et quelle intensité les soutient, dans l'angoisse d'emblée revécue du retour quotidien, et toujours trop tardif, à la maison familiale dont l'accueil a été et serait critique et conflictuel! Peur qu'elle vient pourchasser ici. Je ne peux tout enregistrer, j'allais écrire « tout encaisser». Je laisse passer des mots dont l'importance signifiante apparaît d'emblée, couler des souvenirs probablement clés, en me retenant d'intervenir: trop tôt, ça pourrait couper le fil. A la fin, je déborde. Pas grave. Ce flux rentrera dans le lit du cours des séances. On y trouvera alors des repères. La séance parole ». d'analyse: « le footing de la

On dit: « Ça vient à l'idée ». On devrait dire: « Ça vient au fantasme ». Certes, le tout-dire est inaccessible, que la règle soit énoncée ou non, qui ne prescrit d'ailleurs de dire que tout ce qui vient à l'esprit. Non-dit et midire règnent. Et l'analyse y trouve son compte, son 11

régime, sa condition. Cela ne saurait se sousestimer. Mais non plus le fait de pouvoir se permettre de tout dire si l'on voulait-pouvait. Savoir que le jugement de l'analyste sur vous, le patient, s'il est toujours soupçonné (attendu, désiré) n'entraînera pas de sanctions, c'est la moindre des choses. Mais surtout que, quoique l'on dise, cela ne se retournera pas contre vous lors d'un conflit ultérieur: tout dire ne fournira pas d'arme éventuelle. Plus nécessaire encore: disant tout à l'autre vous ne faites pas peser sur ses épaules le poids d'une plainte, poids injuste même si celle-ci ne le concerne pas: d'une mère à ses enfants sur son mari leur père par exemple, d'un homme à sa mère sur sa femme ou l'inverse, etc. Là trouve son plein emploi la neutralité bienveillante. Ce statut du dire n'apparaît pas immédiatement à celui ou celle qui est sur le divan comme privilège exclusif de l'analyse. Parfois, ailleurs, le gagne l'ivresse du tout dire ou des grandes profondeurs. Chaque interlocuteur pourrait s'y prêter. L'on deviendrait transparent l'un à l'autre. L'autre s'y refuse souvent. Il a raison. Je ne les crois pas sur parole, je crois à leur parole, honneur mis à part.

La plus grande aide que vous puissiez me donner, c'est la possibilité de dire des choses sans savoir si elles vous plaisent ou non. Mots durs et lèvres de velours. 12

Un exemple de mise en déséquilibre du discours: elle arrive, enceinte de sept mois, et me dit: « En ce moment, j'ai l'impression de ne pas être intéressante, de ne rien faire d'intéressant d'ailleurs ». J'interviens: « Tiens, on dit pourtant traditionnellement d'une femme enceinte qu'elle est dans un état intéressant. » Suit alors un développement sur le fait qu'elle se sent coupable parfois d'être intéressante de cette façon là. N'a-t-elle pas, par moments, l'impression de ressembler à la mère du père de son enfant, une mère qui le battait, etc. Faire en sorte que le silence analytique ne retombe pas dans le non-dit favorisant un fonctionnement imaginaire névrotique. Beaucoup d'années sont nécessaires pour apprendre à, comment, quand, mettre au clair de la parole sans pourtant rationaliser. Je me demandais le pourquoi du silence, mais aussi le pourquoi de la parole. Parler, c'est peutêtre déjà partir sur une fausse piste. Observer et respecter certaines zones de nondit (de sexe, d'argent) pour ne pas tomber dans la détection/accusation, exercer une pression de « clarté» qui banaliserait la relation. En même temps, ne pas se laisser prendre à ces non-dits, ne pas accepter que l'analyse se construise et se développe à côté d'eux. Savoir que si on le fait, ce n'est qu'un répit, qu'il faudra, un jour ou l'autre, pénètrer dans ces zones réservées. 13

Dans l'attente d'un statut déclaré à ce qu'il fait ici - il voudrait que ce soit une psychanalyse mais je ne sais pas encore si ça peut l'être - il appelle cela une prise de parole, sûr du moins qu'ici, la parole, on ne la lui reprendra pas. Jusqu'à maintenant elle lui a servi - sur le modèle des échanges avec ses parents - soit à répéter leurs propositions, leurs injonctions, soit à présenter des demandes impossibles à satisfaire, pour fuir ensuite dans un acte d'où tout aménagement temporel était exclu. La parole ici réintroduit la temporalité. Dire, c'est renoncer à cette image de soi-même aux potentialités illimitées où siégerait l'indicible.

Le dit, ici, ça me dépasse et vous savez bien que je n'aime pas ça.
Difficile à écouter: parole. elle joint le bruit à la

Animée d'une telle ambivalence que son mode de pensée en est imprégné: il lui arrive souvent de dire une chose et son contraire sans se préoccuper du « plus» vrai, ballotée entre des comportements contradictoires auxquels la conduit la succession affirmation-négation. L'analité: difficile interpréter sans tomber qu'on risque... de s'y d'autres: la dévaluation 14 à repérer, à marquer, à dans le caricatural, sans enliser. Un indice parmi du discours de la séance.

Ainsi dit-elle qu'elle pose ses paroles comme un gros caca. C'est vrai, elle les amène en vrac et s'interdit d'y « toucher» pour en faire quelque chose. Et puis elle les traite comme des « merdes» sans importance, «lâchant» des mots qui ne valent rien par rapport à ce qu'elle veut dire: exagérés, inadéquats. Il n'y a plus qu'à tirer la chasse,
:: ~""H ~"'~ j"'l"'i.

oubliés, gardés par devers soi.

~u lCVdlll:m:, l:onsnpanon

aes reves

C'est beaucoup trop dur de parler en ayant la responsabilité de ses mots. Moi, je n'ai pas appris à parler comme ça. L'inconscient a de l'humour. « Tellement, ditelle, que ce qu'il découvre, je ne l'aurais pas trouvé toute seule ». D'une certaine manière, parler, c'est aussi une forme d'arrachement, d'arrachement à soi-même. Ça ne fait pas longtemps, je pense, que j'emploie des mots qui désignent les choses par leur nom: jalousie, plaisir... Après des années d'errance dans les mots (pourquoi pas ce mot-là plutôt que son contraire 1), après des années de psychanalyse aussi, elle touche à la notion du mot juste et de son exigence au moment où sa fille l'interroge sur la mort. 15

Cette façon de parler qu'on a en analyse, on ne peut la retrouver nulle part ailleurs. C'est un peu terrifiant.

- Mais si on pouvait la retrouver ailleurs, il n'y aurait pas de psychanalyse. - C'est vrai,. en tout cas, continuer à parler cette parole-là, l'écouter, c'est ce qui fait le désir d'être psychanalyste.
Quand ça va sortir, une parole qui va me libérer, me sauver? - Ça va sortir? D'où? - De vous. - Pourquoi pas de vous? Vous me permettez, petit à petit, de devenir responsable de ce que je dis, de faire corps avec mes mots ».
Oh ! la langue, elle va plus vite que la pensée. .. J'ai dit plus haut que la psychanalyse ne s'instaure pas sans mise en déséquilibre du discours. C'est vrai. Mais il est des cas où le parler est si mal assuré, les mots tellement approximatifs et loin de la chose à saisir que tout un apprentissage à l'adéquation est à faire pour restituer l'objet dont il est question avant d'en apprécier les résonances.

Si ma pensée obsessionnelle arrivait à s'arranger, que je puisse penser comme un fleuve qui coule.. .

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