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Cent jours du siège à la préfecture de police

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399 pages

La journée et la soirée du 31 octobre 1870 vues dans Paris. — Comment devenu préfet de police. — Pourparlers. — Acceptation. — Vote des mesures répressives.

Paris, dans la journée du 31 octobre 1870, n’avait pu deviner les événements qui menaçaient le Gouvernement de la Défense nationale et qui troublèrent sa sécurité intérieure. La matinée s’était effacée dans la triste monotonie du siège. Aux yeux de la population, familiarisée avec les appels, les exercices et les parades de la garde nationale, les nombreux bataillons descendus de Belle ville et de Ménilmontant devaient être convoqués régulièrement, ou bien pour une revue, ou bien pour une de ces distributions de drapeaux que prodiguait l’ambition municipale.

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Ernest Cresson

Cent jours du siège à la préfecture de police

2 Novembre 1870 - 11 Février 1871

AU LECTEUR

Apres trente années, bien loin des événements désastreux du siège de Paris, je publie des mémoires très personnels réunis par moi avant 1875 et dont, en 1881, sous le titre Trois voyages à Versailles, la Revue des Deux Mondes imprimait un chapitre.

A la suite de la distribution officielle des enquêtes de l’Assemblée nationale sur le 4 Septembre et sur le 18 Mars, qui m’avaient donné satisfaction, j’avais pris envers moi-même rengagement de garder le silence. Ils me paraissaient devoir être posthumes, ces souvenirs pleins des douleurs et des amertumes qui ont désolé les heures de la fin du siège et du bombardement de Paris ; il n’était ni bon ni utile, surtout au milieu des projets d’une amnistie très humaine, sinon politique, le récit de tant de misères, de tant de crises, de tant de luttes intérieures !

Et puis, il faut l’avouer, il répugne à plus d’un de se mettre en scène, d’y poser, de solliciter même indirectement la faveur du passant ; surtout le goût de l’autobiographie, si naturellement partiale et complaisante pour son auteur, n’est pas celui de tout le monde.

Si j’abandonne aujourd’hui une résolution longtemps respectée malgré l’avis de quelques amis, je cède à la seule pression de la conscience. Elle est inquiète ; elle demande si l’homme mêlé par une fonction redoutable aux actes des derniers mois de la guerre peut retarder encore les déclarations de son témoignage tout entier ? Doit-il attendre indéfiniment ? Le devoir rempli n’a rien à cacher quand il est sans reproche.

Un fait bien imprévu met un terme à des hésitations scrupuleuses. En effet on a affiché dans les rues de Paris, ailleurs aussi, dit-on, de vastes placards qui promettent des histoires de la Commune, de la République démocratique et sociale, de leurs socialismes ! La légende du patriotisme des fauteurs : de la guerre civile a si bien grossi, que l’on demande à donner les noms des chefs de l’armée insurrectionnelle à des rues de la capitale !

Je ne me réfugie, dès lors, ni dans les droits de l’âge ni dans l’égoïsme du repos laborieusement acquis. J agis, j’offre à la bonne foi de tous les partis une narration fidèle, écrite depuis bien des années. Elle rapporte avec impartialité ce que j’ai vu, ce que j’ai touché ; elle résume les actes essentiels de la préfecture de police, que je m’honore d’avoir commandée ; qu’il me soit permis de dire qu’encore à cette heure je revendique la responsabilité de mes ordres, écoutés et courageusement obéis dans les nombreux services.

J’atteindrai le but que je me suis proposé, si je suis utile à la vérité, à la justice de l’histoire, à la patrie.

 

18 mars 1900.

J’écris la vérité en face des témoins désintéressés ; plusieurs vivent encore. Je n’ai pas, volontairement du moins, obéi aux complaisances de l’amitié, cédé aux impulsions de l’indignation, écouté les amertumes de la vanité, ni sacrifié à des rancunes sans probité.

Dans leur confusion humaine, le lecteur patient trouvera, au milieu de souvenirs fidèles soutenus par des preuves écrites, les grandes et les petites choses du siège de Paris, les meilleures et les pires, les contraires les plus inattendues dans les chefs et dans le peuple, le courage des résolutions et la faiblesse des actions, les élans du pur patriotisme et les calculs oublieux des intérêts publics ; en résumé, les extrêmes du bien et du mal.

S’étonnera-t-on si d’ailleurs ces mémoires sont personnels, s’ils sont minutieux, si les détails y prennent la place d’une vue générale, s’ils ne peuvent être une page dans l’histoire, si celle-ci reste à satisfaire ? On oublierait alors que trop près des personnages, mêlé aux conseils, aux actes, aux événements, le témoin ne saisit jamais l’aspect de l’ensemble, non plus que le soldat celui d’un champ de bataille.

Mais, d’autre part, comme il connaît bien la partie du drame dont il était un des acteurs ! que de fois il saura, mieux que le chef dirigeant, ce qu’il a vu et touché ! A ce titre, ses dépositions intéressent toujours. Sans doute, dominé par son rôle, sous la pression des devoirs dont il avait la charge, avec la cicatrice ineffaçable des blessures morales, ne pouvant, parce qu’il est homme, oublier sa part dans les misères, les épreuves et le danger, il apparaît presque toujours sur la scène ; mais c’est dans l’intérêt de ce bien si rare, la vérité ; c’est pour la dire sans passion, sans exagération ; il doit se défendre, même contre l’orgueil d’avoir souffert pour la patrie.

Paris, 1874.

I

La journée et la soirée du 31 octobre 1870 vues dans Paris. — Comment devenu préfet de police. — Pourparlers. — Acceptation. — Vote des mesures répressives.

Paris, dans la journée du 31 octobre 1870, n’avait pu deviner les événements qui menaçaient le Gouvernement de la Défense nationale et qui troublèrent sa sécurité intérieure. La matinée s’était effacée dans la triste monotonie du siège. Aux yeux de la population, familiarisée avec les appels, les exercices et les parades de la garde nationale, les nombreux bataillons descendus de Belle ville et de Ménilmontant devaient être convoqués régulièrement, ou bien pour une revue, ou bien pour une de ces distributions de drapeaux que prodiguait l’ambition municipale.

Pour ma part, j’avais dépensé les heures de l’après-midi au Palais de justice, à quelques pas de l’Hôtel de Ville, dans une réunion du conseil de l’ordre des avocats, spécialement convoqué par l’initiative du bâtonnier, Me Rousse. Sans la moindre préoccupation de la rue, on avait examiné la question de la rentrée dés tribunaux et des usages à respecter : la Messe rouge du Saint-Esprit serait-elle célébrée et suivie d’une audience solennelle ?

Aucun bruit du voisinage n’avait éveillé l’attention. Après la délibération, prolongée par des conversations, chacun avait quitté la silencieuse bibliothèque de l’ordre sans la moindre appréhension d’un trouble immédiat.

Aussi, vers six heures du soir, je me rendis au ministère des finances, chez Ernest Picard, mon ami depuis vingt-cinq ans. Chaque jour, je l’avais prié de joindre au courrier du Trésor, peut-être plus exact que celui de la Poste, une lettre adressée à ma famille ; d’ailleurs, je devais accompagner le ministre chez un camarade, dont la table nous offrait les dernières provisions d’une ferme abandonnée, introduites à temps dans Paris.

En arrivant rue de Rivoli, sur la dernière marche de l’escalier monumental du ministère des finances, les huissiers m’apparurent agités, inquiets. Avant toute question, ensemble, ils me dirent l’Hôtel de Ville envahi, le gouvernement prisonnier, le général Trochu, Jules Favre, sans doute morts, fusilles ; enfin, Ernest Picard, sorti d’une cohue tumultueuse et menaçante, sauvé et entouré dans son cabinet de quelques personnes. Ému par ces nouvelles, j’entrai sans être annoncé.

Assis devant son bureau dans la pleine lumière de plusieurs lampes, Picard, grave malgré son sourire, écoutait un personnage, long, maigre, âgé, voûté sous son costume d’officier d’état-major (Roger du Nord), qui lui disait :« Donnez-moi un ordre écrit. » Avant de m’avoir aperçu, Ernest Picard prit une feuille de papier, écrivit rapidement quelques mots, apposa le cachet du ministère à côté de sa signature ; alors l’officier, muni du titre qu’il avait réclamé, se retira en disant : « Ce sera fait si c’est possible. » Ernest Picard lui recommandait d’aller vite. En le reconduisant, il se trouva en face de moi. « C’est la Providence qui t’envoie, » s’écria-t-il ; puis, me confirmant brièvement ce que je venais d’apprendre : « Tu vas m’aider ; cours au ministère des affaires étrangères ; que les portes en soient fermées devant toi ; qu’on se tienne prêt à repousser une surprise, peut-être une attaque de vive force. Vite et reviens ; je t’attends.

On ne raisonne pas à l’heure des catastrophes publiques ; sans répondre, je sortis en courant sous la pluie fine. Au ministère des affaires étrangères, les secrétaires intimes de Jules Favre, son gendre Martinez del Rio, Perrin, son ami, étaient absents ; les huissiers, sur mon invitation, avertirent le secrétaire général de ma présence ; je lui transmis les avertissements et les injonctions du membre du Gouvernement de la Défense nationale. M. de Pontécoulant était déjà prévenu. Sous mes yeux cependant, il fit fermer grilles et portes ; les gardes nationaux prirent le rang et chargèrent les fusils.

Une voiture, rencontrée à la sortie du quai, me facilita l’avertissement à l’hôte exposé à attendre ses invités en grands retards ; je fus reconduit ensuite rapidement au palais de la rue de Rivoli.

Un envoyé de Blanqui, chargé de prendre possession du ministère des finances, venait de s’y présenter. Ernest Picard l’avait reçu ; il l’avait écouté en souriant devant son embarras, et lui avait demandé communication de l’ordre, signé et daté à l’Hôtel de Ville ; puis, avec une politesse affectée, il avait pris « la permission de l’arrêter ». On avait enfermé l’intrus dans une pièce du ministère que gardaient des factionnaires du bataillon des Finances, composé du seul personnel, dès le premier moment convoqué et enfin réuni.

« On ne bat pas le rappel ! Je n’entends rien. Que font-ils ? » me dit Ernest Picard, en achevant le récit de l’aventure du messager blanquiste. « Je te supplie de courir à l’état-major de la garde nationale ; que partout retentisse la générale ; qu’au fur et à mesure de leur réunion les bataillons marchent sur l’Hôtel de Ville. » Je fis remarquer qu’on m’avait écouté aux Affaires étrangères ; mais je n’avais ni qualité ni surtout un grade et un uniforme ; des officiers m’entendraient-ils ? m’obéiraient-ils ? Alors, sur une feuille du papier spécial au ministère, Ernest Picard écrivit :

« Cresson, avocat, est délégué auprès de l’état-major de la garde nationale à l’effet de faire battre la générale dans tous les quartiers et de faire diriger sur l’Hôtel de Ville les bataillons formés. »

Cet ordre, timbré, était signé :« Pour le Gouvernement de la Défense nationale : Ernest Picard. »

Deux minutes après, je m’adressai, place Vendôme, à l’hôtel de l’état major de la garde nationale, au premier officier que je rencontrai. C’était M. Lacaille, depuis peu juge suppléant au tribunal de la Seine.« Où est le général de la garde nationale ? — On ne le sait ; il n’a pas reparu ici depuis l’après-midi. — Comment ? mais peut-être, lui aussi, est prisonnier ! » Je produisis l’ordre qui constituait mes pouvoirs, et je fus conduit à la recherche d’un officier supérieur.

Au milieu d’une salle brillante de lumières, remplie d’officiers d’état-major qui mangeaient, buvaient et fumaient autour d’une table servie, Lacaille découvrit un chef. Celui-ci, après avoir vérifié mon mandat, affirma que tout se préparait pour délivrer l’Hôtel de Ville. « Des bataillons étaient déjà en route ; on comptait sur cent mille hommes ! »

En recommandant de réitérer les ordres, d’en presser l’exécution sans perdre une seconde, j’emmenai le capitaine Lacaille, qui rendrait compte au gouvernement des consignes obéies, et recevrait directement les appels nouveaux à transmettre. Je ne me retirai pas sans manifester le regret étonné de voir des officiers autour d’une table à l’heure d’un danger qui menaçait la vie des chefs du gouvernement. On m’expliqua la fatigue, l’épuisement de tous, les besoins qu’impose une journée laborieuse ; on ajouta qu’on avait mis la main sur un autre émissaire de Blanqui ; il portait l’ordre de s’emparer des portes de Paris.

Je revins avec Lacaille au ministère des finances ; le compte rendu de ma mission y fut aussi court que facile ; le tambour retentissait sous les arcades de la rue de Rivoli et dans son voisinage. Ma communication se termina par la mise au feu de l’ordre qui m’avait ouvert l’hôtel de l’état-major. A ce moment, convoqués par le télégraphe, des commandants des secteurs, amiraux, généraux, officiers supérieurs arrivaient pour s’asseoir dans un conseil de gouvernement ; je me retirai.

Après un dîner réduit à un morceau de pain, cette fois en uniforme, le fusil sur l’épaule, je me hâtai jusqu’à l’Hôtel de Ville, cherchant mon bataillon. Sans l’avoir trouvé dans l’immense foule armée et par la nuit sombre, mouillé, couvert de boue, je rentrai chez moi après avoir entendu l’affirmation répétée par mille bouches de la délivrance des membres du gouvernement..

L’agitation du lendemain fut extrême dans tous les quartiers ; l’inquiétude, la douleur, la colère, se lisaient sur chaque visage ; les mairies étaient entourées, assaillies ; la garde nationale se groupait devant les maisons de ses capitaines ; on lisait, on se montrait des placards signés Étienne Arago, maire de Paris ; ils annonçaient des élections municipales. Quelques heures après, des affiches nouvelles démentaient les convocations du matin. Puis, surtout, le bruit se propageait d’une seconde attaque insurrectionnelle préparée dans les faubourgs ; une bataille des rues, sanglante comme celle de 1848, devenait imminente. Ainsi que dans ce passé, je me préparai à me joindre à ceux qui voulaient le respect de l’ordre, des lois et du bon sens : elle serait patriotique, la lutte contre les hommes qui, déjà, dans les journées de Juin, avaient frappé mortellement la République ; par leurs fureurs, non seulement ils avaient fourni un prétexte au coup d’État de 1851, mais ils avaient préparé une justification à l’empire, acclamé contre eux par la France.

Dans le souci de ces réflexions, j’avais mêlé le sentiment de l’amère ironie de la joie de l’ennemi, quand, le 2 novembre au matin, je fus arrêté près du Palais-Royal par un ami qui parcourait l’Electeur libre. Ce journal, suivant lui, annonçait que le. gouvernement me voulait choisir pour préfet de police ! Je ris de la nouvelle ; c’était une fable ridicule ! J’avais tort : la feuille publique avait écrit la vérité.

A trois heures du soir, rue du Sentier, on sonnait à ma porte. J’ouvris moi-même au jeune Pallain, secrétaire particulier d’Ernest Picard ; ne m’ayant pas trouvé au Palais de justice, il m’avait cherché un peu partout. J’étais demandé chez le général Trochu ; il venait me prendre pour m’y conduire. « Je ne connais pas le général et je n’ai pas l’honneur d’en être connu ! Que me veut-on ? » Mon interlocuteur ne le savait pas bien ; mais il croyait qu’il s’agissait de me charger de la préfecture de police. Je déclarai net mon refus ; je ne voulais même pas aller chez le gouverneur. Pallain insista vivement : Ernest Picard, Jules Favre, m’attendaient ; je ne pouvais refuser de les voir ; la politesse et les devoirs de l’amitié me déterminèrent à suivre mon guide.

. Au Louvre, Ernest Picard s’impatientait. « As-tu du courage ? » me dit-il en me serrant la main. Je, répondis que je le croyais. « Il faut que tu nous rendes un grand service : sois préfet de police ! » Je protestai vivement. Où étaient mes aptitudes, mon expérience, mon autorité pour exercer une telle fonction, si contraire à mes goûts, à ma nature ! J’avais une famille : elle avait besoin de son chef ; me nommer, c’était m’envoyer à tous les périls, peut-être à la mort. « Et nous, reprit Picard, ne sommes-nous pas en face de la mort ! Si des hommes de ton caractère nous abandonnent, à qui veux-tu que nous nous adressions. — C’est donc un devoir à remplir, un sacrifice imposé par l’intérêt public ? Jules Favre est-il de cet avis ? — Il va te le dire, » reprit Ernest Picard en ouvrant la porte d’un salon. Jules Favre en sortit, et nous nous embrassâmes. Je ne l’avais entrevu qu’un instant depuis mon retour à Paris ; il était horriblement changé et vieilli ; sa longue figure avait encore grandi par l’amaigrissement ; le front pâle, presque livide, des cheveux tombants, épais et gris, les yeux profondément enfoncés, caves, entourés d’un cercle noir et bleuâtre, des lèvres décolorées, la taille courbée et comme écrasée, tout son être prouvait ses travaux, ses efforts, ses veilles, ses chagrins : on devinait des luttes avec lui-même pour conserver des espérances, avec d’autres pour subir des illusions. Jules Favre me fit l’honneur de répéter la prière d’Ernest Picard ; il voulait m’associer à l’effort contre l’ennemi. L’autorité du patriotisme est puissante. Après une dernière résistance, je me déclarai à la disposition du gouvernement. Immédiatement, alors, Jules Favre et Ernest Picard m’introduisirent dans le cabinet du gouverneur de Paris ; ils me présentèrent au général Trochu.

Le gouverneur de Paris, dans la petite tenue de son grade, vint à moi, en me fixant d’un regard droit et profond. « Monsieur, me dit-il, je n’ai pas l’honneur de vous connaître ; mais sur l’affirmation des amis qui estiment votre caractère, je n’hésite pas : vous êtes mon préfet de police. »

Comment des patriotes ne comprendraient-ils pas mon émotion ? Elle était grande : elle me dominait.

« Puisqu’on m’en prie, j’accepte la fonction et le titre de préfet de police, » répondis-je ; « mais c’est avec la volonté de remplir les devoirs de ma charge. Magistrat, je ne consens à servir que la patrie et la justice. Je ne veux pas subir une autre journée du 31 octobre. Il faut que Paris assiégé obéisse aux lois ; je n’entends pas donner ma vie sans la défendre ; permettez-moi de vous indiquer les deux conditions de mon concours. »

Le général Trochu, sans paraître trop étonné, continua ainsi le colloque : « Quelles sont ces conditions ? »

« Vous me rendrez douze cents sergents de ville armés du fusil ? — Les sergents de ville sont de précieux soldats que les chefs des postes avancés conservent avec jalousie ; cependant je comprends la nécessité de leur présence à l’intérieur. Je vous rendrai huit-cents hommes au début ; le reste rentrera par détachements successifs. — Soit ! — Alors, votre seconde condition ? — Général, si de nouvelles attaques insurrectionnelles menacent l’ordre de la ville investie par l’ennemi, je veux pouvoir compter sur la force d’une batterie d’artillerie ! »

Le gouverneur, avant de répondre, me pénétra de nouveau du regard ; mon propos lui semblait évidemment étrange ; il répliqua cependant, après une pause qui s’adressait à Jules Favre et à Ernest Picard silencieux : « Vous pouvez y compter. »

Ces derniers mots étaient prononcés au moment même où M. Edmond Adam, préfet de police, était annoncé et introduit dans le cabinet du gouverneur. Ce dernier me présenta au fonctionnaire qu’il qualifiait déjà « votre prédécesseur ». Il l’invita à mettre à ma disposition, et sans retard, les rapports de la veille et de la journée ; il terminait la conférence en nous priant de nous retrouver ensemble dans la soirée devant le gouvernement réuni ; son conseil aurait à consacrer ma nomination en acceptant la démission de M. Edmond Adam.

Je n’avais jamais vu Edmond Adam. Son nom, depuis 1848, brillait avec un certain éclat. Je le croyais un républicain modéré. Sa réputation, malgré des rapports avec des financiers, était celle d’un honnête homme. Confiant dans ce passé, touché par la bonne grâce et la cordialité de son attitude, je m’ouvris à lui. En montant dans sa voiture, je lui exprimai mon angoisse sur cette situation qui m’était imposée à l’improviste ; elle me sortait de l’obscurité laborieuse pour me jeter aux exigences redoutables d’une charge pénible, politique. Je lui demandai quelles raisons déterminaient un citoyen de sa valeur à donner une démission après quinze jours seulement de l’exercice d’une fonction à la hauteur de son mérite.

J’appris alors de sa bouche qu’il n’était plus d’accord avec la majorité du gouvernement ; il se refusait aux arrestations des coupables de l’attentat du 31. octobre. Sans comprendre une telle hésitation, je lui dis : « Ne considérez-vous pas comme le plus grand des crimes une insurrection devant l’ennemi ? Dans Paris assiégé, l’envahissement de l’Hôtel de Ville, la séquestration du gouvernement, les menaces de mort, les violences exercées ? — Sans doute, »me répliqua Edmond Adam. « C’est un crime ! mais une transaction a été faite avec les envahisseurs ; une parole a été donnée, et je n’y veux pas manquer ! »

Mon étonnement devenait de la stupéfaction. « Comment ! une transaction consentie avec des criminels à propos d’un attentat accompli les armés à la main ! Était-ce donc la préfecture de police qui avait donné sa parole d’amnistie aux chefs de la lutte qu’elle devrait prévenir et réprimer ? Le préfet avait-il agi seul avec une intention politique ? » Edmond Adam répondit à ces questions : « Il n’avait aucun engagement personnel ; la préfecture de police n’avait pas de rôle dans la transaction. Des membres du gouvernement, Dorian plus particulièrement, avaient engagé leur parole ; ils avaient promis une véritable amnistie aux envahisseurs de l’Hôtel de Ville entourés et menacés à leur tour. « Mon interlocuteur, prié de dire sa pensée sur ma liberté d’action, affirma que rien ne devait préoccuper ma délicatesse. Je n’avais ni directement ni indirectement à m’inquiéter d’actes auxquels je n’étais pas mêlé.

Sur ces propos nous arrivâmes à la préfecture de police, dont Edmond Adam me montrait les accès particuliers. En pénétrant dans le salon de l’hôtel, j’entrevis une femme qui disparut derrière une porte après avoir jeté cette question : « Est-ce fait ? »

Avec une excuse d’un mot, Edmond Adam courut à cette personne ; je restai seul quelques secondes seulement, car il revint pour m’ouvrir la porte du vaste et fameux cabinet du préfet de police où j’ai souffert quatre mois.

Mon prédécesseur me présenta son secrétaire général, M. Pouchet ; après lui, le personnel politique et administratif de son cabinet ; enfin le chef de la police municipale, M. Ansart. Ce dernier, sur un ordre, me remit les rapports des derniers jours et des dernières heures, en même temps tous ceux qui se multipliaient de minute en minute ; il ajoutait à ces renseignements écrits des appréciations convaincues.

Depuis la journée du 31 octobre, la situation était restée très, grave. Plus violente dans les faubourgs, à Belleville, à Ménilmontant, à la Villette, l’agitation avait Flourens pour chef militaire. A cette heure même, dans l’église de Belleville, du haut de la chaire envahie, un orateur dont le rapport ne savait pas le nom échangeait avec ses auditeurs les plus cruels reproches sur ce qu’ils appelaient ensemble la journée perdue ; des injures, surtout des menaces étaient proférées contre le gouvernement. On se promettait, on organisait une décisive invasion de l’Hôtel de Ville par une autre descente. Pour ce coup, on n’aurait pas d’hésitation à propos des prisonniers, une première fois arrachés aux fusils et à une exécution sommaire.

Au cours de cette rapide étude si peu rassurante, je me trouvai en face du chef du personnel, M. Lestiboudois, ancien condisciple que je n’avais pas vu depuis le collège de Versailles ; il allait rendre de nouveaux et grands services à l’administration. Je le priai en effet de se trouver dans la nuit à ma disposition pour me renseigner sur la valeur des fonctionnaires dont le concours m’était indispensable.

Je me préparais à sortir de la Préfecture, quand Edmond Adam m’invita à accepter son dîner. Je dus refuser cette politesse. J’avais été enlevé de ma maison, où je devais être attendu ; quelques dispositions intérieures étaient indispensables puisque je devais vivre nuit et jour désormais à l’hôtel préfectoral. D’ailleurs j’étais dominé par le désir d’avertir immédiatement Ernest Picard et Jules Favre des constatations des rapports que j’avais lues, des affirmations que j’avais entendues ; donc, malgré l’insistance gracieuse dont j’étais le sujet, je réussis à saisir un moment de liberté, en promettant d’ailleurs de revenir dans la soirée pour étudier les derniers mouvements surveillés, et pour accompagner ensuite mon prédécesseur devant le conseil gouvernemental.

J’usai dans deux visites les heures qui m’appartenaient ; la première était due à Ernest Picard ; il sut ce qui se passait dans les faubourgs. En même temps, je m’adressai à son beau-frère, Albert Liouville, fils de mon ancien et cher maître le bâtonnier Liouville. Albert Liouville avait dû être pour quelque part dans l’appel à mon dévouement ; puisqu’il m’avait cru assez de patriotisme pour affronter les fatigues, les dangers, les douleurs de l’impopularité, il consentirait sans doute, avec sa jeunesse, à partager mes responsabilités. « Refusait-il d’être secrétaire général ? » Albert Liouville me remercia avec effusion ; il ne me demandait que la soirée pour décider le ministre des finances, dont il était le collaborateur utile, à lui rendre sa liberté.

La seconde visite était plus intime encore. Ma belle-mère n’avait pas consenti à quitter son fils Albert Choppin, resté dans Paris. Elle m’attendait, comme chaque jour, pour parler de sa fille et de mes enfants. En apprenant la recherche dont j’avais été l’objet, elle me montra un véritable désespoir, me rappelant d’abord ma promesse aux miens abandonnés en province, de n’être que soldat dans la garde nationale ; puis mes refus antérieurs des magistratures judiciaires ; elle me supplia de ne pas subir des périls imminents ; pour l’avenir, elle me montrait l’ingratitude qui attend et qui paye les sacrifices les plus purs.

Je la quittai plus triste, ébranlé, prêt à tenter un nouvel effort pour conserver complète mon indépendance.

Mon retour à la Préfecture était attendu ; je fus introduit dans le salon que présidait Mme Edmond Adam, entourée du personnel du cabinet de son mari. Après des présentations, et en acceptant du café, je priai la femme de mon prédécesseur d’insister avec moi auprès de lui pour le déterminer à retirer une démission dont la cause n’était pas sérieusement discutable. J’ajoutai ce qu’exigeaient les convenances ; mais je n’obtins avec des sourires que des réponses étudiées. Ceux qui nous écoutaient semblaient heureux de la retraite de leur chef ; leur attitude délivrée m’annonçait le poids de la chaîne à porter ; tous accusaient d’ailleurs le tort du gouvernement ; suivant eux, il manquait à un devoir en ordonnant des poursuites, d’ailleurs impolitiques, contre les coupables amnistiés par des promesses jurées au moment du danger d’une fusillade.

Au milieu de quelques recommandations désignant des personnes, la femme d’Edmond Adam me pria de ne pas oublier les secours aux réfugiés qu’elle qualifiait » mes pauvres Polonais très intéressants ». Je pus bientôt quitter le salon pour me livrer à l’examen important des dépêches et des rapports du soir. Edmond Adam, en m’abandonnant devant ces pièces, promit de se rendre directement au Louvre.

Je l’y retrouvai, mais seulement après une conférence obtenue de Jules Favre ; le vice-président repoussa ma prière d’éloigner le calice dont je devinais les amertumes ; il avait invoqué mon dévouement dans des termes qui n’admettent pas les résistances. Au moment de le quitter, je fus aperçu par mon prédécesseur ; il m’avertit que sorti du conseil, devant lequel il me précédait, il ne s’occuperait plus en rien des obligations et des soucis de la fonction ; elle n’était plus la sienne ; je coucherais à la Préfecture, et il ne resterait, jusqu’au lendemain, dans l’appartement de Mme Adam que pour me fournir les renseignements dont je pouvais avoir besoin après ceux que j’avais acquis par les dépêches, les rapports et le dépôt dans mes mains d’une liste de vingt-huit noms, ceux des plus coupables entre les accusés du 31 octobre.

La conférence d’Edmond Adam avec le gouvernement fut longue. Après avoir promené mon attente au milieu des secrétaires du général-gouverneur, parmi lesquels je remarquai, avec Kæmpfen, Pierre Véron du Charivari, en costume d’officier d’état-major, je descendis pour éviter des questions. Mon absence avait été d’un instant ; au retour, un aide de camp m’annonça que j’étais attendu par le conseil ; mon prédécesseur était parti. On m’assurait qu’on avait entendu le bruit sourd d’une discussion violente, puis qu’Edmond Adam, sortant très animé, avait prié les officiers de service, de me prévenir qu’il rentrait à la Préfecture pour m’y faire place.

Je fus introduit, après cet avis, dans la salle des séances du gouvernement. Le vaste salon du Louvre était plein de lumières ; elles éclairaient, ici un guéridon chargé de verres et de rafraîchissements, là un bureau autour duquel étaient assis, des plumes aux mains, Hérold, Durier, Dréo, gendre de Garnier-Pagès ; au milieu, la table du conseil entourée de fauteuils dans lesquels, avec des attitudes peu officielles, s’enfouissaient les membres du Gouvernement de la Défense nationale. On avait tort de leur reprocher, à Paris du moins, le goût du costume et des galons ; leur simplicité ressemblait à de l’abandon ; elle ne pouvait être dépassée. Les yeux de tous étaient fixés sur moi ; le général Trochu, m’invitant à prendre un siège à côte de Jules Ferry, m’annonça qu’à l’unanimité le gouvernement consacrait son choix et me nommait préfet de police. Il fut appuyé dans sa déclaration par Emmanuel Arago, qui s’écria : « Sans doute, s’il croit pouvoir accepter ; hier je voulais le nommer premier avocat général1. »

Le gouverneur n’écouta pas ma réponse et ajouta : « Monsieur le préfet, sitôt venu, sitôt pendu ; voulez-vous nous donner votre avis sur la question qui nous divise ? Peut-on, pouvez-vous arrêter cette nuit les individus dont voici les noms ? » Et il me présentait en même temps la liste des vingt-huit accusés que m’avait déjà produite Edmond Adam.

Je répondis « que les lois de l’état de siège commandaient ces arrestations contre des coupables dont les crimes avaient pour victimes et pour témoins les membres eux-mêmes du gouvernement. Mais cet acte de poursuites provoquerait à n’en pas douter des scènes tapageuses, au moins des reproches que l’empire avait connus en arrêtant Mégy avant le lever du jour ; d’autre part les élections plébiscitaires sur la ratification des pouvoirs du gouvernement avaient été fixées au lendemain. Était-il politique de permettre aux journaux, extrêmes dans l’attaque, d’accuser les membres du gouvernement d’avoir cherché à influencer les électeurs par des mesures de répression ? Surtout enfin je ne connaissais encore ni le personnel ni les moyens d’action de la Préfecture. Il n’était pas douteux que tout mouvement nouveau serait contenu et réprimé, qu’au cas de flagrant délit les coupables seraient arrêtés ; mais j’étais dans l’impuissance matérielle, à cette heure de la nuit, de réaliser l’exécution du mandat d’amener que j’étais prêt d’ailleurs à rediger et à lancer contre les organisateurs de l’attentat du 31 octobre. Ne valait-il pas mieux assurer les préparatifs de ces arrestations et les exécuter le matin même du dépouillement du vote populaire » ? Cette proposition fut appréciée et acceptée. Le gouvernement, alors, à la demande de plusieurs de ses membres, procéda de suite au vote sur la question de savoir si des arrestations seraient faites. Il les décida ; une minorité de quatre voix les avait repoussées. Je sortis du Louvre portant à la préfecture de police le décret qui me nommait son chef.

Edmond Adam attendait mon arrivée. Encore nerveux et irrité, il me dit « avoir eu avec Jules Ferry une scène d’une violence extrême, mêlée de démentis ; on l’avait modéré et forcé d’accepter une main offerte ; puis, devant cette forme de réconciliation, plusieurs ayant insisté pour le retenir dans son poste, il avait rejeté les sollicitations en fuyant pour rendre sa résolution irrévocable ».

Après cette confidence faite à haute voix, presque bruyante, Edmond Adam me mit en possession des clefs des bureaux et me laissa ensuite en face du personnel administratif du cabinet, à la tête duquel MM. Gaultier de Nayelle, Collet et Naudin se distinguaient par une pratique attentive qui ne connaissait ni le repos du jour ni celui de la nuit. Je reçus par leur initiative le mot d’ordre de la Place de Paris ; avec eux les précautions ordinaires furent arrêtées. Le service de vigilance, commandé par l’un d’eux, ne devait, lui non plus, quitter la Préfecture ; on m’appellerait pour tout événement un peu sérieux.

A cette heure encore le chef de la police municipale me communiqua de précieux renseignements sur l’ensemble de l’administration. Puis une longue conférence s’ouvrit avec le chef du personnel. Il fut chargé de préparer pour le lendemain un tableau confidentiel du service et des notes de chaque commissaire de police. On m’ouvrit enfin la porte de la chambre aux tentures jaunes où couchait le préfet de police de l’empire. En regardant des sonnettes qu’enroulait un morceau de parchemin précisant leur usage, demi-vêtu, je me jetai sur ce lit, où j’ai si rarement trouvé le sommeil et jamais le repos.

Sans ambition politique, sans calcul d’aucune nature, malgré les protestations de la raison, mais fortifié par l’amour de la patrie et la volonté de la servir contre l’ennemi, j’étais fonctionnaire, voué à l’honneur d’être accablé par les uns de remerciements flatteurs, inattendus, étranges2 ; d’être criblé par les autres d’injures, d’insultes, de menaces. Par la foule et ses maîtres, dès.le lendemain, en effet, n’étais-je pas qualifié Piétri III !

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