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L’affiche du filmHabemus papam a été reproduite sur la couverture de cet ouvrage avec l’aimable autorisation de Le Pacte.
Carte : © Légendes Cartographie / Éditions Tallandier, 2015
© Éditions Tallandier, 2015
2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
EAN : 979-10-210-0329-3
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Introduction
« Et je te donnerai les clés du Royaume des Cieux. » Évangile de SAINT MATTHIEU.
La papauté est aujourd’hui au centre d’un paradoxe : le monde occidental ne cesse d’évoquer le déclin de l’Église catholique et de l’influence de son chef sans se rendre compte que, dans l’histoire de l’humanité, l’Église n’a jamais eu autant de fidèles répartis sur les cinq continents. C’est peut-être d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, de manière générale, le christianisme est aujourd’hui la religion la plus persécutée dans le monde. Alors que l’histoire des papes s’est longtemps confondue avec celle de e l’Europe, être pape au XXI siècle signifie être acteur d’une scène aux dimensions universelles. Une responsabilité incomparable et écrasante. Proche de Jean-Paul II, Joaquín Navarro-Valls , l’ancien porte-parole du Saint-Siège, écrit qu’« être pape ne signifie pas la même chose qu’avoir un habit que l’on peut enlever le soir quand on est fatigué et remettre le lendemain après s’être reposé : être pape […], c’est avoir comme un tatouage indélébile imprimé dans l’âme. Pierre Damien a affirmé que cela équivaut à l’impossibilité de se défaire, dans son propre Moi, du Nous universel de l’Église ». Que l’on admire ou pas cette institution séculaire, qu’elle nous semble obsolète ou qu’elle représente au contraire une espérance pour l’humanité, la papauté garde un côté inaccessible et nous avons beaucoup de peine à nous représenter la réalité et le poids immense d’une telle charge. Quand, au moment du conclave de l’année 2005, le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, comprendra que la majorité requise pour son élection est atteinte, l’image de la guillotine surgira aussitôt devant le nouvel élu : « Maintenant, le couperet tombe et c’est sur toi qu’il tombe. » Il n’en fut pas ainsi à toutes les époques et les réactions des élus au moment fatidique ont été différentes. Avant de devenir le pape François, au cours des congrégations précédant le conclave pendant lesquelles les cardinaux dessinent le portrait idéal du souverain pontife, le cardinal Bergoglio déclara à un journaliste que le futur élu ne pourrait se dérober. Et Jorge Maria Bergoglio , qui n’avait pas souhaité e s’opposer à Ratzinger en 2005, ne se déroba pas. Au XX siècle, à la suite de leur élection et à une seule exception près, tous les papes ont pleuré. Cela, bien avant de rentrer dans la fameuseStanza delle lacrime, littéralement la « pièce des larmes », une sacristie située à gauche de l’autel de la chapelle Sixtine. C’est dans cette petite pièce que le pape revêt la soutane blanche, juste avant d’apparaître à la loggia de la basilique
Saint-Pierre pour la bénédictionurbi et orbi, c’est-à-dire à la ville de Rome et au monde. C’est aussi dans cette pièce qu’en 1878, le cardinal Pecci, fraîchement élu sous le nom de Léon XIII, dut boire un verre de bordeaux afin de redonner des couleurs à un visage submergé par l’émotion et par la peur. En 1958, dans cette même salle, le cardinal Roncalli, dont l’embonpoint était légendaire, eut beaucoup de mal à revêtir la plus grande des soutanes, si bien que l’on dut utiliser des épingles à nourrice afin que l’ensemble puisse tenir tant bien que mal… Engoncé, Roncalli, qui prit le nom de Jean XXIII, lança cette phrase laconique : « Ce sont les liens du pontificat… » En 2011, le film de Nanni Moretti,Habemus papam, a popularisé l’image d’un cardinal français élu mais qui, finalement, refuse le « calice amer » et la charge pontificale. Dans l’histoire, nombre de cardinaux furent effrayés par la perspective de l’élection. Moretti a merveilleusement retraduit cet instant où chaque électeur, dans le silence, doit opérer un choix et inscrire un nom sur le bulletin blanc. Chacun sait qu’il peut être choisi et, en son for intérieur, demande à Dieu de ne pas l’être : « Pas moi, Seigneur ! Pas moi ! Ne me choisissez pas… » Mais il y eut d’autres temps où l’élection pontificale était un motif de triomphe et de gloire, au centre de combinaisons politiques européennes aux intérêts multiples. « Il y a un grave danger à rêver d’une Église d’anges gouvernée par des hommes angéliques. Le culte de la personnalité n’aide pas l’obéissance », écrivait le père Rouquette dans un article consacré à Jean XXIII . Depuis plus d’un siècle maintenant, le pape possède davantage qu’un charisme institutionnel ; il manifeste un rayonnement personnel, plus ou moins marqué selon les personnalités. Il existe même une dévotion à la personne du Saint-Père, mais, à l’échelle de la longue histoire de l’Église et en dehors de l’Antiquité, celle-ci est très récente. Cela a commencé sous le pontificat de Pie IX (1846-1878), prisonnier au Vatican après l’invasion des États pontificaux par les troupes révolutionnaires italiennes en 1870, jusqu’au pape François dont la popularité incontestable semble même dépasser celle de Jean-Paul II. L’universalité du Saint-Siège repose en partie sur l’idée que le pape s’adresse à chaque croyant. Il est à la fois un père – ce qui est le sens originel du mot « pape » – et un berger, un pasteur. Dans un livre d’entretiens avec le journaliste Peter Seewald, Benoît XVI disait : « D’un côté, le pape est un être tout à fait impuissant. D’un autre côté, il a une grande responsabilité. Il est, dans une certaine mesure, celui qui conduit, le représentant de la foi ; il a en même temps la responsabilité de faire que l’on croie en la foi qui unit les hommes, qu’elle demeure vivante et qu’elle reste intacte dans son identité. Mais seul le Seigneur Lui-même a le pouvoir de maintenir les hommes dans la foi. » Comme tous les pouvoirs, celui des pontifes a évolué avec les époques. Leur influence et leur capacité d’agir sur leur temps en ont d’autant plus varié. Comme a pu l’écrire l’historienne Nicole Lemaître, « la papauté, avec son extraordinaire capacité d’adaptation aux changements culturels et mentaux, avec ses prétentions de représentativité supranationale, fait partie de notre patrimoine commun. Refuser, comme on l’a longtemps fait en France, de prendre en compte la puissance du mythe pontifical dans l’édification du monde européen occidental, c’est refuser une part de la compréhension de cette construction, c’est chausser des œillères quand il s’agit d’inventer une Europe nouvelle, qui sera pluraliste ou qui ne sera pas. » Qu’on le dise d’emblée : opérer un choix parmi les deux cent soixante-six papes qui furent à la tête de l’Église catholique reste un exercice subjectif. Quels sont les éléments permettant de dire qu’un pape a bouleversé le monde, qu’il a influencé l’histoire au point d’en changer le cours ? Faut-il retenir des critères politiques pour un pouvoir qui se veut avant tout spirituel ? Doit-on prendre en considération les éléments de
« rupture » jalonnant l’histoire de l’Église ou au contraire des événements qui lui sont e extérieurs, comme la chute de l’Empire romain ou les révolutions du XIX siècle ? Doit-on considérer les changements intérieurs de l’Église ou bien sa relation au monde ? Peut-on se contenter du faste et de la grandeur de tel ou tel règne ou ne retenir que l’humilité et le martyre de saint Pierre, crucifié la tête en bas, à l’emplacement de la colline vaticane sur la rive droite du Tibre ? Retenir une figure dans l’histoire de la papauté signifie qu’elle se distingue au moins par son caractère exceptionnel, par sa capacité à agir sur les événements de son époque. Pourtant, dans les faits, tous les papes se situent dans une forme de continuité et provoquent rarement des ruptures au sens fort du terme. « Rupture » vient du latin ruptura, le verberumperedonné le mot « rompre ». Quand on ouvre un ayant dictionnaire, les synonymes sont nombreux : division, séparation brusque en deux ou plusieurs parties, destruction, fracture, cassure, brisure… L’idée est donc extrêmement forte. On parle de rupture conjugale, c’est-à-dire de divorce. En droit international, on évoque des ruptures diplomatiques et, dans l’histoire, de telles ruptures débouchent très souvent sur une période de guerre. Dans l’Église, une rupture ecclésiologique n’est ni plus ni moins qu’un schisme, c’est-à-dire qu’il n’existe plus de communion avec Rome. On ne parlera donc pas de « rupture pontificale », à de très rares exceptions près. En effet, les changements dans l’Église se font sur le temps long et chaque pape porte un héritage, une tradition liée à une institution qui ne lui appartient pas. Pour cette raison, il existe des permanences dans l’histoire de l’Église, une continuité dont la personne pontificale est en quelque sorte la garante. Le pape est donc un héritier, mais il est un « héritier indépendant » selon la belle formule de Philippe Levillain. Alors que nous considérons le pape comme un homme tout-puissant, cette puissance est en fait toute relative. Elle rencontre des limites étroites, « celles que la tradition a lentement tracées et solidement établies ». Surtout, le pape est au service de l’Église qui, comme toute institution ici-bas, a vécu des périodes de stagnation, de progrès, parfois de régression, souvent de renaissance. Face aux ferments de divisions, le souverain pontife offre l’unité qui est une sécurité et le secret de sa longévité à travers les siècles. La papauté a été le témoin et a survécu aux trois transformations majeures de l’histoire européenne que sont la chute de l’Empire romain, l’émergence de la Réforme protestante et le Siècle des lumières, générateur des révolutions, des démocraties, mais aussi des totalitarismes. Dans l’histoire de l’Église, on recense une majorité de papes sans éclat. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne faisaient pas leur devoir, simplement. Par opposition, il y eut aussi des médiocres, parfois avides de richesses et de pouvoir. Ils sont moins nombreux qu’on ne le croit… Enfin, il y a ceux qui se détachent et dominent non seulement leur temps, mais aussi leur siècle. Leur influence va bien au-delà de leur règne, en donnant un tournant décisif à l’histoire de l’Église, voire à l’histoire du monde. Comme l’affirme le vaticaniste Jean-Marie Guénois, il n’y a pas de grand soir dans l’Église « mais seulement des grands hommes ». Nous avons tenté d’en retenir les principaux. Plusieurs sont des évidences : de saint Pierre (†64 ou 67) à Innocent III (1198-1216), nous en avons choisi cinq qui feront l’unanimité. Mais plus on avance dans le temps, plus ces choix peuvent être contestés ou relativisés. Il est vrai que, dans les derniers siècles, l’histoire semble s’épaissir et laisse prise à de nombreux débats dont l’écho retentit jusqu’à notre époque. L’histoire, comme l’écrivait Jacques Bainville , est « avant tout une abréviation ». Il ajoutait : « Seulement, c’est une abréviation d’un
caractère particulier qui ne s’étend pas également à toutes les époques. C’est une sorte de cône dont le présent est la base et qui va en s’amincissant vers le passé. On pourrait presque dire que l’histoire, au lieu d’être l’art de se souvenir, est l’art d’oublier. » Les temps modernes et contemporains nous sont naturellement plus proches. Ils constituent la partie la plus importante du cône de Bainville. Plus nous remontons vers l’époque médiévale et la période antique, moins les enjeux intellectuels nous semblent importants. Qui se souvient ainsi du concile de Chalcédoine en 451, sous le pontificat de Léon le Grand (440-461) ? L’événement était pourtant primordial, autant que le fut par e exemple la conférence de Yalta au XX siècle. Nous savons que l’expression « aller à Canossa » signifie « s’incliner devant son ennemi », mais sait-on qu’elle est directement liée à l’opposition entre le pape Grégoire VII (1073-1085) et l’empereur germanique e Henri IV (1050-1106), qui déchira la société du XI siècle ? D’ailleurs, prend-on parti aujourd’hui pour la réforme grégorienne ? Naturellement non, car les débats autour de ce qu’on a appelé la querelle des Investitures se sont dilués dans les méandres de la mémoire et donc de l’oubli. Tous ces conflits religieux nous semblent bien éloignés de l’époque contemporaine… e En revanche, le concile de Trente au XVI siècle peut raviver quelques souvenirs, voire quelques controverses, parce qu’il est lié au développement du protestantisme qui déchira la tunique sans couture de la chrétienté médiévale. L’événement est aujourd’hui le symbole d’une forme d’obscurantisme et de fixisme. Pourtant, ce concile a été le fruit d’une longue réforme spirituelle et intellectuelle venue de la base de la chrétienté, bien e avant l’arrivée de Luther et de ses thèses. Et ce n’est qu’au XVI siècle que le pape Paul III (1534-1549) décida de prendre en main cet élan en convoquant, non sans difficultés, un concile… Or, nous lui avons préféré saint Pie V , un homme rigide, peu sujet au compromis, mais qui aurait pu écrire les mots du cardinal Müller, préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi du pape François. Nous étions au mois de février 2015 : « L’histoire nous a enseigné qu’à chaque fois que l’Église s’est libérée de la mentalité mondaine et des modèles terrestres d’exercice du pouvoir, s’est ouverte la voie de son renouveau spirituel en Jésus-Christ […]. » Pie V incarnait une autorité libérée de la mondanité après bien des décennies de crises dans l’Église, et il marqua durablement l’institution, bien plus que Paul III, Alessandro Farnese , qui reste un pape de la Renaissance et donc, par certains aspects, un homme du passé : « L’ère de l’Église triomphante touchait à sa fin, commençait celle de l’Église militante. » e e Et que dire des papes des XX et XXI siècles ? Ils sont au nombre de onze, de Léon XIII (1878-1903) à François, élu en 2013 après la renonciation historique de Benoît XVI. La question du choix des papes contemporains a peut-être été l’exercice le plus difficile de cet ouvrage. Au hasard de nos rencontres avec des historiens de l’Église, des théologiens ou des vaticanistes, elle se posait à chaque fois : en dehors de Jean-e Paul II, quels sont d’après vous les deux ou trois papes qui ont marqué le XX siècle ? Le directeur d’un quotidien romain et catholique m’a répondu sans hésitation : « Pie XII (1939-1958) et Paul VI (1963-1978) », des pontificats faits de souffrances mais, d’après lui, culminant sur les sommets de l’intelligence. Un brillant historien, spécialiste de la curie, me livra le nom de Pie X (1903-1914) pour ses nombreuses réformes trop peu connues et pourtant décisives, et celui de Jean XXIII (1958-1963) « pour la convocation du concile certes, mais aussi pour sa
physionomie populaire et un dialogue renoué avec la société » ; un théologien de renommée internationale eut un regard… d’historien en me donnant le nom de Pie XI (1922-1939), car l’État de la Cité du Vatican n’aurait pas existé sans lui, ni les accords du Latran de 1929. C’était aussi le choix du cardinal Biffi qui, dans ses mémoires, e estimait que Pie XI avait été le plus grand pape du XX siècle. À ce dernier, notre théologien ajoutait le nom de Pie X. Pie X, me disait-il, « en dépit d’une vision un peu artificielle du modernisme », avait compris la « centralité de la Foi » et les dangers du positivisme, c’est-à-dire d’un monde excluant le divin. Enfin, le directeur d’un grand hebdomadaire français catholique nous donna pas moins de quatre noms qu’il considérait tous comme des prophètes : Benoît XV pendant la Grande Guerre, Pie XI contre le totalitarisme, Jean-Paul II pour la réunion œcuménique d’Assise et Benoît XVI pour sa dénonciation du relativisme… Finalement, nous avons retenu Pie X, largement réhabilité par l’historiographie italienne et les études juridiques, Pie XI pour les accords du Latran et le moment totalitaire européen, Jean XXIII enfin, pour le concile mais aussi pour son intervention à un des moments les plus critiques de la guerre froide. Sans compter, naturellement, l’incontournable Jean-Paul II. Nous aurions souhaité ajouter d’autres papes à ces douze noms qui renvoient, comme un clin d’œil, aux douze apôtres. Nous pensons notamment à Léon XIII pour sa doctrine sociale et aussi, sujet trop peu connu, pour son implication à recouvrer une place dans le concert des nations, à l’échelle du monde. Il fut à l’aube de la renaissance du Saint-Siège et du mouvement de la Nouvelle évangélisation décrit récemment par George Weigel . Jean-Paul II fut d’ailleurs un de ses lointains héritiers, car il sut faire fructifier dans sa tradition une nouvelle conception géopolitique du rôle de l’Église sur la scène internationale. Beaucoup plus loin dans le temps, nous aurions pu aussi retenir er l’oublié Gélase I (†496). Ce pape africain n’a régné que quatre ans mais a été à l’origine d’une contribution majeure sur les relations de l’Église et du politique, du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Une distinction essentielle dans l’histoire de la pensée politique et religieuse occidentale, que l’on ne retrouve guère par exemple dans l’islam. Ainsi, et de manière générale, ce présent livre se veut une réflexion sur le pouvoir des papes à travers les siècles, mais aussi et surtout une approche de leur rapport au monde. Il renvoie à une question faussement simple et à laquelle nous tenterons de répondre dans la conclusion. Elle ne tient qu’en quelques mots : qu’est-ce qu’un grand pape ? Enfin, ce travail, qui ne peut être à charge, n’est qu’une introduction à l’histoire des papes et des moments clés de l’histoire de l’Église. Des sommes monumentales ont été écrites par des universitaires de renom sur plusieurs détails du présent ouvrage. Nous évoluons donc ici dans un champ simplifié où les omissions sont inévitables. Néanmoins, si ce livre permet à de futurs chercheurs de s’emparer d’un pontificat afin de l’étudier plus avant, il aura rempli une partie de son objectif. Il doit être ainsi considéré comme une porte d’entrée ou, mieux, un pont séparant une réalité souvent biaisée et caricaturale de l’institution et une histoire bien plus complexe et nuancée ; un pont *1 menant vers cet univers fascinant qu’est le pouvoir pontifical .
*1. Afin d’aller plus loin, le lecteur pourra s’appuyer sur l’ensemble des notes en fin d’ouvrage et sur les multiples références bibliographiques françaises mais aussi étrangères qui nous ont porté dans notre réflexion.