Chamanisme et psychanalyse

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Les sociétés occidentales et occidentalisées doivent faire face à une inflation dramatique du nombre de conduites à risque et de délinquance. L'auteur, psychanalyste, interprète ce mouvement social de "retour au chaos" comme symptôme essentiel d'un manque significatif de procédures initiatiques, celui d'une société en "défaut d'initiation". Cet ouvrage s'adresse à tous ceux qui s'intéressent aux expressions transculturelles de l'inconscient, cherchent des voies thérapeutiques novatrices et complémentaires entre chamanisme et psychanalyse, sciences et traditions.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296320819
Nombre de pages : 352
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CHAMANISME ET PSYCHANALYSE
Le défaut d'initiation

~L'Harmattan,2003 ISBN: 2-7475-4355-2

Collection « ÉTUDES PSYCHANAL YTIQUES» dirigée par Alain Julien BRUN et Joël BERNAT

Henri Paumelle

CHAMANISME ET PSYCHANALYSE
Le défaut d'initiation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Études psychanalytiques

La collection Étudès Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Dernières parutions
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Du même auteur

Le rôle du cotps en psychothérapie. ( Coll. " thérapie", Dunad, Paris, 2001 )

Avant-propos
Notre société industrialisée et informatisée semble avoir oublié certains processus fondamentaux encore pratiqués dans de nombreuses sociétés traditionnelles, principalement de culture chamanique. La perte des procédures initiatiques de passage, notamment à la période pubertaire et pour l'accession à l'état adulte, se manifeste cruellement de nos jours par une multi-symptomatologie, individuelle et sociale, du manque. Ce manque est surtout un manque culturel d'initiation et de référence collective à un ordre symbolique. Cette absence dramatique de procédures initiatiques de passage et d'insertion socioculturelle dans notre société est ainsi, d'après moi, à l'origine d'une déstructuration sociale qui implique le développement de graves symptômes sociaux en aggravation constante tels que violences et délinquances, tentatives de suicide, fugues ou toxicomanies. L'initiation est, dans les sociétés premières, un facteur fondamental de structuration de la personnalité, d'ordonnancement de la vie pulsionnelle par l'entrée dans un ordre symbolique qui, par le cadre rituel, pennet de profonds remaniements psychiques, une réorganisation des voies du désir, confonnément à la fois aux nécessités psychiques individuelles de la période pubertaire et aux nécessités psychiques groupales du corps social auquel le jeune appartient. J'interprète la vague de "retour des chamans" qu'on observe actuellement dans notre société comme une tentative d'autorégulation "sauvage" du désordre culturel par un appel à des "nécessaires oubliés" et l'expression d'un "retour du refoulé". Ce refoulé serait, entre autres et particulièrement, celui de la peur archaïque du féminin régulée dans les sociétés premières mais qui est mal gérée dans les sociétés occidentales. D'un point de vue historique, cette peur se serait exprimée d'une façon particulièrement dramatique dans les vagues successives de "chasse aux sorcières" et de destruction des rituels dits "paiens" au cours des temps anciens et particulièrement des 16ème 17ème et siècles. Le cartésianisme accentua le

mouvement de séparation entre la pensée associée à la science, source de pouvoir sur le monde vivant, et ce monde du vivant dont l'homme ne faisait plus partie. Il s'associait ainsi à une certaine théologie catholique (depuis Augustin jusqu'à Bérulle l'inspirateur de Descartes) qui visait à considérer le mond~, et le monde des humains, comme une mécanique en dehors des affres de l'enfance, des passions du cœur, du corps et... du péché. Les rituels initiatiques auraient ainsi une fonction de régulation efficace des angoisses que procure, aux mâles de notre espèce, la féminité et, plus particulièrement, le corps de la femme. Nombre de "sociétés premières" auraient ainsi trouvé des modes de gestion de cette angoisse bien plus efficaces, et surtout moins dangereux pour les femmes, que d'autres, notamment dans les processus initiatiques. Au-delà, il peut également sembler pertinent d'interroger les procédures initiatiques comme facteurs de régulation des pulsions fondamentales entre Eros et Thanatos. De génération en génération et de siècle en siècle, dans leur marche triomphante vers la modernité sous l'égide du progrès, de quelques théologiens puis du cartésianisme, les sociétés occidentales semblent avoir perdu des liens fondamentaux qui font l'hwnanité: lien entre le spirituel et le charnel, lien entre l'esprit et la matière, pour survaloriser la troisième part, celle du domaine de l'intellect. En lieu et place d'une saine alliance entre science et spiritualité, le fossé s'est creusé entre églises et magisme d'un côté et laïcité et scientisme de l'autre. La psychanalyse, elle-même, n'y échappa pas dans sa façon systématique, sous le regard de Freud, de réduire toute velléité religieuse au domaine des projections infantiles à dépasserpour enfin accéderà une sainenormalité.Les rituels, notamment initiatiques, ont été relégués alors parmi les pratiques infantiles, dues à la "pensée magique" du jeune enfant, sans comprendre et considérer la part si importante qu'ils ont joué dans l'histoire de l'hwnanité comme source de régulation psychique individuelle et sociale. Les derniers lambeaux d'initiation qui subsistent encore continuent de s'effilocher entre pratiques d'églises désertées et bizutages d'étudiants virant parfois au sadisme mal contrôlé. J'observe nos sociétés occidentales comme foncièrement de nature œdipienne dans leur déni de l'importance des procédures initiatiques et du sacré, dans leur possessivité et leur avidité dévorante, qui semblent inextinguibles, de tout ce qui est "autre" sur cette planète, autre "terremère", autre" natures et cultures", autre" objet consommable" au service 8

du développement d'une économie dite "libérale". Celle-ci ne serait ainsi que la part historique la plus aboutie d'une recherche sans fin de la jouissance et, donc, expression de la nature fondamentalement œdipienne, incestueuse, des sociétés occidentalisées. Je propose un nouveau regard sur les rituels initiatiques et thérapeutiques, les chamans, leur rôle et leur fonction, ainsi que sur la fonction et le fonctionnement des procédures dites sorcières ou de guérissage dans les cultures populaires et traditionnelles dans le cadre d'une compréhension analytique. Je demande, de plus, que les expériences initiatiques à inductions hallucinogènes d'origines chamaniques, respectueuses du cadre initiatique, soient désormais considérées comme des procédures de travail psychique de valeur et, par là même, accessibles à l'interprétation et étudiées comme telles. Ceci sera illustré par quelques exemples cliniques. Au-delà de l'expérience initiatique et visionnaire, j'interrogerai au passage le déni du vécu et de la parole de l'autre quand l'expérience s'appelle "violence fondamentale" ou "approche de la mort" (N.D.E.). Cela permet de concevoir une pratique thérapeutique qui soit complémentariste analytico-chamanique ou chamanico-analytique, pratique que je définis comme d'anthropothérapie ou d'a11lhrojxlu;je dinique.Il s'agit, avant tout, au-delà du préfixe "psy" de s'investir dans une thérapie de l'humain. Enfin, certaines mesures essentielles devraient, à mes yeux, être appliquées dans notre société, mesures qui relèvent du politique et dont le but serait de réinstaurer un minimwn d'initiation et de reconnaissance du sujet jeune par le groupe social et dans ce groupe. J'estimerais notamment pertinente la mise en vigueur, la consécration, ou la réhabilitation, d'une forme d'initiation pubertaire et, d'autre part, d'un autre rituel de passage collectif pour les jeunes valorisant l'accession à l'état adulte et reconnu à sa juste valeur par la société. De même, la logique thérapeuto-initiatique d'agrégation devrait permettre la mise en place de procédures de ce type adaptées à des populations d'origine étrangère et/ou marginalisées dans notre société. Ainsi, je souhaite qu'une politique de recherche-action à long terme soit menée pour développer en pays occidentaux des procédures initiatiques et d'anthropothérapie à l'égard de la jeunesse en priorité mais aussi, eu égard aux problèmes fondamentaux auxquels se heurtent les politiques de santé et d'insertion des sociétés dites "modernes", plus généralement comme réponse à l'inflation du désordre socioculturel actuel. 9

«Que pouvons-nous comprendre, nous, gens des lumières, nous qui, ne cherchant plus à atteindre un autre monde, ne distinguons plus de passages au-delà du temps? Nous qui ne pratiquons plus d'initiation, que pouvonsnous comprendre à cette heure mystérieuse où, dans nos tragédies et nos mythes, chacun vient se faire reconnaître

d'un dieu? »
Marie Balmary. A!:xi ou la traœrsée de l'Eden,

p. 145.

« Une caractéristique [...] de la civilisation industrielle et il est swprenant - j'ai envie d'écrire inquiétant - que les psychanalystes ne se soient pas encore penchés sur elle: la destruction des équilibres biologiques et des environnements naturels, l'envahissement des déchets, les rebuts, les détritus, les pollutions, les retombées corrosives. Quelle envie destructrice de l'intérieur du corps de la mère Nature n'opère-t-elle pas là! Un tel processus est assez évident, mais il reste à préciser comment il fonctionne dans l'inconscient social, puisque c'est de ce dernier qu'il s'agit et non plus seulement de l'inconscient individuel où les psychanalystes se sont jusqu'ici contentés de le repérer. Il convient aussi d'en chercher les causes. Quels effets la civilisation d'abondance et de tolérance a-t-elle sur l'éducation? À son tour, quel appareil psychique est modelé par cette éducation? Quelles conséquences

s'ensuivent sur la vie collective?

»

Didier Anzieu. PS)fhanal)5er, p. 261.

Introduction
Le phénomène chamanique et initiatique suscite l'intérêt grandissant de nombreuses personnes en recherche de nouvelles voies d'évolution personnelle ou de soins dans l'ensemble des pays occidentaux et, ce, en dehors du cadre d'origine de la plupart de ces pratiques. Les espérances soulevées dans ce domaine sont diverses. Elles relèvent parlois d'une demande de soins concernant des troubles de la santé physique (assortie d'une déception voire d'une méfiance vis à vis de la médecine classique), le plus souvent d'une demande de soins pour des problèmes que je qualifierai de "frontières" comme, par exemple, la toxicomanie, certains troubles psychosomatiques ou encore une recherche de compréhension et d'intégration d'expériences telles les N.D.E.! ou d'autres expériences spontanées ou provoquées d'états modifiés de conscience ayant laissé des traces plus ou moins traumatiques et perturbantes en attente d'une réponse psychologique ou existentielle pour la personne qui les a vécues. Parfois, il s'agit de la recherche d'un complément qui serait "plus profond" ou "plus spirituel" d'une psychothérapie analytique ou émotionnelle. Parfois aussi, il s'agit d'une recherche philosophique existentielle, d'une recherche sur le sens de sa vie et de son rapport au monde, à l'environnement naturel et humain. Celle-ci est souvent stimulée par des témoignages d' "initiés", de chamans ou de participants à des démarches traditionnelles (plus ou moins édulcorées d'ailleurs) qui semblent leur avoir apporté une vision nouvelle d'eux-mêmes, témoignant d'un autre rapport au monde et de la place qu'ils y occupent, avec l'idée souvent avancée d'une nouvelle façon "d'être-au-monde"
qu'ils y auraient découvert, laquelle conférerait une direction nouvelle à

leur existence terrestre. Puis enfin, d'une recherche spirituelle axée sur un vécu qui associerait plus directement le corps, la nature et l'utilisation
1 Pour "Near Death Experiences". Sigle américain retenu par les chercheurs français, en général, pour désigner les expériences aux approches de la mort. Le sigle français équivalent serait E .MA pour" expériences de mort approchée".

concrète et pratique de moyens actifs aux effets visibles, ressentis directement et rapidement par le participant au sein de la démarche rituelle, notamment par l'utilisation de substances psychotropes ou de formes diverses de transe ou de méthodes d'accès à des états modifiés de
conscIence.

Il existe actuellement de nombreux ouvrages consacrés au chamanisme, qu'il soit approché sous l'angle ethnologique traditionnel ou sous un angle "new-age" plus ou moins bien tempéré. On y découvre les travaux des plus distingués ethnologues, de quelques psychanalystes, jusqu'aux témoignages les plus suspects de récupérations mercantiles ou narcissiques. Par contre, on ne trouve guère de travail dans ce domaine, à l'heure actuelle, qui permettrait de dégager de nouvelles voies de recherche et d'interprétation, qui nous permette d'en tirer des conséquences pratiques, utilisables, voire généralisables, en dehors de la rencontre avec des sujets issus de sociétés ayant conservé une part imponante de leurs traditions. En général la position ethnologique habituelle (bien compréhensible à l'observation des conséquences, la plupart du temps tellement néfastes, de l'impact de la pénétration de la culture socio-économique occidentale sur les ethnies traditionnelles et leurs savoirs) est plutôt celle du refus d'extraire du contexte traditionnel d'origine les savoirs et pratiques indigènes (position confortée, par exemple, par certains amérindiens qui peuvent légitimement tenir un discours du genre: "Ils vont aussi nous prendre ça l"), estimant qu'ils n'ont de valeur et ne peuvent se concevoir en dehors de ce cadre-là. Néanmoins, certains ethnologues et autres "chercheurs en hwnanité"2 ont estimé qu'il leur était nécessaire d'expérimenter eux-mêmes, peu ou prou, certains rituels indigènes afin d'essayer de mieux les comprendre "de l'intérieur" (position parlois très contestée par leurs confrères). Ils n'en considèrent pas forcément pour autant que ces savoirs doivent sortir du contexte local. Plus particulièrement, certains d'entre eux} considèrent que ces savoirs et ces pratiques traditionnels font, somme toute, partie du patrimoine commun de l'hwnanité et mènent des recherches dans diverses directions qui visent dans un contexte médical

2 Bastide, de Rosny, Favret-Saada, Harner, Jaulin, Lacombe, Laplantine, Le dezio, Mabit, Mercier, Narby, Verger. 3 Harner, Mabit.

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ou universitaire à promouvoir cenains rituels utilisant notamment des substances psychotropes qui induisent des états de conscience modifiée. Cenains psychanalystes ont dégagé des interprétations des vécus chamaniques en termes analytiques très classiques qui peuvent parlois sembler assez réducteurs, notamment quand ils relèvent d'une interprétation freudienne assez stricte et affinnative d'un savoir "plein" et définitif sur le sujet. L'avantage, à mon avis, réside dans leur démonstration de l'existence d'une cenaine unité du fonctionnement psychique de l'hwnanité, de l'existence de représentations de base communes4. D'autres encore ont relevé des similitudes entre cenaines pratiques initiatiques et cenains componements considérés ici comme psychotiques, qui relèveraient ainsi également d'un fond commun du fonctionnement psychique de l'hwnanités, ou bien aussi pouvant inspirer des projets éducatifs auprès d'adolescents délinquants6. Chacune de ces voies de recherche a son intérêt, sa logique propre et peut se justifier par diverses argumentations. Au fur et à mesure que j'avançais dans mes propres découvenes dans le monde du chamanisme et des pratiques traditionnelles, je me suis rendu compte que plusieurs choix étaient possibles. En tant qu'occidental issu d'une culture qui a rejeté massivement à une époque de son histoire ces pratiques jugées "païennes" ou "barbares", je pourrais, par exemple, considérer que seul ce qui est issu de la science et sa méthode expérimentale, avec tous ses a priori (même si elle s'en défend) issus du rationalisme triomphant, a droit de cité et rejeter ce qui peut aisément se montrer vulgairement comme un fatras new-age sans intérêt. Je pourrais, aussi, observer ces pratiques comme appanenant à d'autres temps et d'autres mœurs complètement dépassées. Dans ce dernier cas je pourrais considérer également que ces traditions étudiées ont pour seul intérêt de faire avancer la recherche en science humaine sur la "préhistoire" de la civilisation et que seuls les ethnologues ou anthropologues dûment cenifiés auraient alors droit de regard et de jugement sur le sujet. Je pourrais, encore, estimer que je n'ai pas le droit d'aller voler, détourner ou "polluer" les quelques rituels qui survivent encore ici ou là en un ultime pillage (même si involontaire et plein
4 Devereux, Freud, Jtmg, R6heim. 5 Bettelheim, Devereux, R6heim. 6 Albrecht, Kammerer. 15

d'ingénue bonne volonté) en les extrayant de leur contexte vivant et vivifiant d'où ils sont issus et dont ils se nourrissent. Je pourrais, enfin, en arriver à me dire qu'après tout si, en tant qu'occidental, une partie ,importante et manquante de ma propre histoire m'a été amputée par les pré-conquistadors d~ la Très Sainte Inquisition et les "lumières" de la Renaissance occidentale, mon désir d'individu néo-écologiste portant un regard pessimiste sur les grandes "avancées" de la culture et de l'économie libérale (où la confusion a été soigneusement entretenue entre libéral et libérant, libéralisé et libéré), rendrait légitime une envie d'aller chercher quelque refuge plus ou moins illusoire dans les profondeurs de quelque forêt tropicale en attente de désertification. A l'extrême de cette position: quitte à faire "l'indien", autant le faire jusqu'au bout et le mieux possible! Certains l'ont fait mais, soit en sont revenus, soit ont constaté qu'il leur était finalement impossible de ne pas, à un moment ou un autre de leur aventure, renouer contact avec, au moins, les franges de la civilisation pour des échanges médicaux, matériels ou alimentaires. Les indigènes avec lesquels ils vivent étant d'eux-mêmes souvent très friands de ce genre d'échanges. Ainsi n'ayant pas vocation à jouer au "bon sauvage" et ne pouvant renier mon passé, mon histoire, ma culture, mes formations, d'un trait de plume (même sacrée), de plus ayant vécu quelques "traversées" en autres territoires sauvages et riches de symbolique plus intériorisée, une autre piste s'est ouverte devant mes pas. Celle-ci m'a semblé pouvoir donner sens à cette quête d'un "sauvage" relié au "sacré", d'une "nature" reliée à "culture" et d'un possible à-venir pour un chamanisme à vocation initiatique réintégré à la raison de l'Occident. J'ai pensé également que je pouvais en retirer quelques leçons pour ma propre vie et mes activités professionnelles, arriver à en dégager des lignes de recherches et d'applications valables pour l'Occident d'aujourd'hui dans le domaine thérapeutique et social. Et puis, la réalité est ce qu'elle est. Les pratiques rituelles et les utilisations de plantes visionnaires ont désormais largement pénétré les frontières de l'Occident et sont bel et bien sorties du cadre originaire de leurs ethnies et lieux géographiques d'origine. Elles commencent à intégrerles culturesoccidentalespeu à peu, en rapport à ce qui apparaît comme une réelle demande, et dans une certaine anarchie qui favorise de nombreuses récupérations y compris à tendances sectaires. Ceci peut favoriser aussi, à terme, leur interdictionavantmême qu'on ait pu en mesurer les réels effets positifs et négatifs. 16

L'individu occidental moyen, en quête "d'autre chose" avec ses propres points de repère socioculturels, qui rentre momentanément dans un cadre rituel souvent totalement inconnu pour lui et véhiculant des modes de pensée bien différents, pénètre, de fait, dans une autre aire culturelle que la sie~e et se retrouve en situation de devoir opérer des choix, de se positionner face à cet ensemble sans avoir le plus souvent les moyens de le faire en toute connaissance de cause. De plus, il s'agit pour lui de découvrir un potentiel nouveau et parfois bouleversant d'expériences psychoaffectives par l'expérimentation rituelle avec ses éléments agissant sur le fonctionnement de la conscience (diètes, jeûnes, isolements, absorption de substances psychotropes végétales, etc.). Ses choix peuvent osciller entre différentes possibilités. Il peut faire le choix d'une acceptation inconditionnelle et finalement très délicate voire impossible in fine (les coups de foudre ont parfois des réveils difficiles). Il peut finir par rejeter ces incursions comme une erreur d'orientation momentanée. Il peut aussi les vivre comme un "trip" transculturel intéressant, certes, mais relevant davantage de la consommation momentanée et ludique d'expériences exotiques pour occidental en mal de sensations nouvelles ou pour répondre aux effets du stress urbain, comme un passage dans les rayons du grand supermarché des spiritualités actuelles. Le chamanisme s'y retrouve alors dans le caddie comme n'importe quel objet de consommation pour tenter de combler le vide d'une vie ressentie sans but et sans racines. Il peut encore parfois tenter d'intégrer quelques éléments de chamanisme dans sa vie quotidienne (parties de rituels, consommation de psychotropes, stages de néo-chamanisme à répétition voire thérapies "sauvages", adhésion à une secte plus ou moins syncrétiste, etc.) avec plus ou moins de réussite. Entre ces divers écueils, le chamanisme pourra se retrouver comme d'autres pratiques, de qualité et d'une haute valeur psycho-spirituelle dans le contexte d'une société précise avec ses croyances et ses valeurs, diffusé en guides qu'on peut imaginer du genre: "Le chamanisme en dix leçons", "Initiez-vous vous-même avec la méthode du chaman Tartempion" ou "Découvrez vos vrais pouvoirs grâce au chamanisme secret des sorciers du monde astral". On peut le regretter, mais c'est comme ça! Il est donc temps qu'on se penche sur la réalité de ces expériences transculturelles avec un regard aussi lucide que possible à partir de quelques points de repère indispensables issus de notre propre culture tout en tentant de ne pas trahir celle de l'autre, en en respectant les formes et les contenus. 17

Nous partirons de l'idée que la meilleure façon de les intégrer à nos cadres mentaux sera de ne pas se laisser gagner par les travers (malheureusement fort répandus me semble-t-il) de l'idéalisation, du mépris comme du déni, mais de les considérer comme des expériences humaines de qualité ,ayant sens et significations, porteuses, de plus, d'un réel potentiel de recherche et d'espérance dans le domaine de diverses orientations thérapeutiques qu'il reste encore à développer. Mes propres recherches dans le domaine du chamanisme et des initiations et ma pratique psychanalytique m'ont donc progressivement amené à dégager quelques pistes de réflexion et de propositions d'actions nouvelles en ce domaine. Je me suis donc décidé à tenter d'élaborer une interprétation personnelle sur les pratiques chamaniques et initiatiques à partir, d'une part, d'une connaissance de nombreux travaux déjà effectués sur le sujet dans le monde de l'ethnologie, de la psychanalyse, de l'anthropologie ou de l'histoire des religions, d'autre part, d'un certain nombre de témoignages directs ou indirects sur l'expérience chamanique ou initiatique, puis à partir de ma propre expérience de rencontre de ces pratiques et connaissances traditionnelles. Ces rencontres ont été pour moi l'occasion de transformations. Elles ont contribué à ma découverte de nouvelles façons de voir le monde et m'ont transfonné dans ma façon de me considérer en tant qu'être humain dans ce monde. Par ailleurs, et contrairement à ce qui aurait pu être imaginé (de l'ordre d'une distanciation quasi obligatoire avec certains éléments fondamentaux de la pensée analytique), elles m'ont amené à reconsidérer sous un autre angle les éléments fondamentaux du chamanisme et des procédures initiatiques en faisant référence à un "autre regard" et à une "autre écoute", eux-mêmes dégagés de certains de leurs propres a priori culturels. Cette position, qui m'est apparue comme de plus en plus incontournable face à des dérives dont j'étais témoin, m'a permis de dégager quelques points d'ancrage qui pourraient s'avérer utiles dans un univers de pratiques où de nombreux occidentaux s'aventurent sans avoir, le plus souvent, les garde-fous nécessaires pour assimiler le mieux possible des vécus souvent déroutants pour la pensée occidentale. Heureusement, l'expérience semble prouver qu'en fait elles ne sont pas si déstabilisatrices qu'on pourrait le craindre quand elles sont appliquées de façon correcte, et que nombre d'occidentaux les ayant traversées, non seulement n'en sont pas sortis gravement perturbés mais,

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bien au contraire, enchantés et y ayant retrouvé une nouvelle dynamique de vie. Ceci dit, il est vrai que ces expériences transculturelles sont néanmoins susceptibles de perturber les cadres mentaux de la personne qui s'y aventure dans la mesure où elle n'a pas, a priori, les points de repères culturels adéquats. Tout se passe comme si la rencontre de deux mondes (l'occidental rationaliste et le traditionnel chamanique avec, je le crois, en soubassement, une opposition entre monothéisme et animisme) souvent aux antipodes l'un de l'autre dans leurs conceptions de l'homme et de l'univers et du rapport entre les deux, consistait en une tentative de création d'une nouvelle zone culturelle frontière où il s'agirait d'arriver, aussi bien pour l'individu que pour la société où il vit, à mêler ensemble des points de repères issus de cultures et de modes de pensée très différents dans un même moule. Ceci n'est évidemment pas facile et peut expliquer quelques dérives déjà relevées. Le risque premier est qu'il en résulte une sorte de soupe plus ou moins chaotique et, si je puis dire, plus ou moins "new-ageuse", version floue. L'avantage premier, par contre, serait un enrichissement mutuel entre des mondes qui se sont longtemps côtoyés, ignorés ou combattus et l'ouverture de nouveaux espaces de découverte et de créativité encore grandement inexplorés. Au cours de mon itinéraire dans le monde des traditions chamaniques, j'ai eu l'occasion de rencontrer successivement des enseignements de la tradition lakota et ses "inipi" (huttes de prièreguérison-sudation) tels que transmis par un de ses représentants itinérants (Archie Fire Lame Deer7), les pratiques des ayahuasceros du Pérou avec l'utilisation rituelle de la préparation dite "ayahuasca", puis, enfin, une initiation vécue au Gabon avec l'utilisation rituelle de la plante iboga (dans le cadre du Bwiti Fang avec un nganga8de Libreville). J'y ai été progressivement amené à formuler de façon de plus en plus précise ma pensée, à émettre quelques points de vue personnels sur les causes de l'intérêt actuel dans nos sociétés contemporaines pour le chamanisme, et dans le domaine de la pratique psychanalytique qui est la mienne. J'estime qu'au-delà d'un effet de mode ou d'un engouement passager pour des pratiques ou des croyances a priori exotiques, il ya de véritables richesses
7 Lame Deer. Œ. également en bibliographie: Brown, Elan Noir, Hultkrantz, Powers, Ushte (le père d'Archie Lame Deer), Vazeilles,White Bird. 9Nom donné au guérisseur ou à l'initiateur au Gabon. 19

à découvrir (ou à redécouvrir)dans le chamarllsmetraditionnel et les
pratiques initiatiques qui viennent interroger fort pertinemment certaines failles des modes de pensée et des pratiques sociales et thérapeutiques de

nos socIetes contemporames. Il m'apparaît, au vu des procédures de thérapies de plus en plus nombreuses expérimentées par le monde à partir, ou dans le contexte, des procédures initiatiques traditionnelles, qu'il nous devient désormais incontournable de nous interroger sur le degré d'opportunité des pratiques initiatiques de guérison dans le contexte d'une société occidentale. Nous remarquons qu'il s'agit de tenter d'évaluer la validité d'une adoption (ré-adoption?) de pratiques qui se réfèrent à la dimension spirituelle de l'existence humaine dans un monde où les références au sacré sont de plus en plus perdues, où elles sont considérées souvent comme anachroniques, irrationnelles, relevant d'une pensée magique ou infantile, dénuées de valeur scientifique, etc. Nous essaierons donc, au-delà d'une évaluation du bien-fondé ou non de ces références au sacré, de discuter l'opportunité de ces pratiques à partir d'autres points de repères issus de la pensée occidentale. Dans ce domaine, je me contenterai de revendiquer, a minima, un principe d'incertitude. Celui-ci se situant en dehors de tout dogme et de toute révélation qu'elle soit dite "religieuse" ou plus ordinairement (prétentieusement ?) scientifique. Ce principe d'incertitude de base pourrait se référer au fameux texte du Révérend Edwin A Abbott9, proviseur du Lycée de la Gté de Londres, écrit il y a une centaine d'année: Flatland:A rorntnœin mlny Dirœnsions (Pays-plat: une aventure à plusieurs dimensions). Il s'agit bien
d'un "pays plat", c'est à dire avec des habitants vivant uniquement sur le plan horizontal fait de longueur et largeur, sans le concept de la hauteur. Ils ne peuvent donc ni descendre ni monter ni en concevoir la possibilité. Leur "science" s'arrête là. Le héros de l'histoire est un carré qui fait un rêve d'un pays où les gens ne vivent que sur une ligne et ne se déplacent que vers l'avant et l'arrière et jamais sur les côtés. Toute tentative d'expliquer l'existence d'un monde comme celui où il vit, c'est à dire sur la totalité d'un plan plat, est inutile et incompréhensible aux habitants de ce "Lineland" (pays-ligne). Le concept du carré leur est incompréhensible et devient source d'agressivité. Le Carré rêveur se réveille. Mais il
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I

I

.

Gté par Watzla'Wick, 1978, pp. 206-211.

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commet la même erreur que les habitants de Lineland quand son petitfils Hexagone lui réplique, lors d'une leçon de géométrie, qu'il doit bien exister autre chose au-delà d'une surlace plane, préfigurant le concept de volume. Après qu'il eu renvoyé son petit-fils penurbateur de l'ordre établi, un visiteur Sp~ère venu de "Spaceland" (pays spatial) lui apparaît et tente de lui expliquer le domaine de la troisième dimension. Le cercle pouvant y devenir sphère, etc. Mais le Carré ne comprend pas ces
explications car il ne voit, lui-même, de son visiteur sphère que son aspect cercle et non sphère, cette représentation n'existant pas pour lui. On comprend donc que le monde des habitants-sphères est interdit de représentation aux habitants cercles ou carrés. L'idée d'un "haut" comme d'un "bas" étant étrangère au monde de Flatland est ainsi étrangère au Carré. Celui-ci ne pouvant même pas imaginer qu'une Sphère puisse s'introduire dans son monde plat puisque, logiquement pour lui, il ne peut exister d'autre dimension. La Sphère décida donc de confronter le Carré, par une expérience vécue, à la troisième dimension. Par une suite d'opérations mentales, elle finit par bousculer ses références existentielles et lui fait même craindre de rentrer dans la folie, ce dernier traversant un moment d'horreur infernale, se croyant entrer en agonie. Le comique de l'histoire vient ensuite du fait que le Carré ayant swvécu à cette expérience de "connaissance", en quelque sone "initiatique", veut convaincre son initiatrice de la continuer afin de découvrir encore d'autres nouvelles dimensions de l'espace qui doivent bien exister quelque part au-delà de cette troisième dimension. Mais la Sphère n'en veut rien entendre et traite cette idée de baliverne, comme il se doit. Elle ne peut le concevoir! Comme l'écrit Paul Watzlawick,
« La morale de

cette histoireest tristementréaliste.Le Carrévoit devant

lui une glorieuse carrière: se mettre en chemin sans attendre pour évangéliser tout Flatland et chanter le cantique des trois dimensions. Mais outre qu'il lui est de plus en plus difficile de se rappeler ce qu'il a exactement perçu de la réalité tri-dimensionnelle, il est en fin de compte arrêté et jugé par l'équivalent pour Flatland de l'Inquisition» (Watzlawick, 19781°,pp. 210-211).

Le Carré finira sa vie en prison. Paul Watzlawick nous amène ici à toujours nous souvenir de la «complète relativité de la réalité ». Il nous

t0Les citations effectuées dans ce livre renvoient aux éditions françaises, les dates de parution correspondant à l'édition française utilisée par l'auteur. 21

appelle à Wl haut degré de tolérance et de maturité pour vivre en accord
avec ce concept de vérité relative dans le respect envers les autres. Notre connaissance des divers génocides et ethnocides historiquement reconnus n'ajoute que plus de poids à cette nécessaire mise en garde. «Sans doute l'élément le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité est-il l'illusion d'une réalité «réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. [...] Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous reléguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l'âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d'un crématoire» (Watzlawick,1978, p. 211). Dans cet ouvrage, j'incite à aborder avec Wl autre regard, pour le moins avec respect, les croyances autres que celles de l'univers rationaliste occidental et je tente d'en décrire certains aspects à partir de mes propres points de repère dont certains, évidemment, appartiennent à ce même monde rationaliste. Il est clair pour moi qu'il ne peut s'agir en auclUl cas, dans ma façon de procéder, ni de prétendre exprimer précisément des modes de pensées propres aux peuples indigènes dont sont issues les pratiques chamaniques et initiatiques et, encore moins, de les idéaliser G'avoue que certains comportements tribaux, ici ou là, sont loin de m'enchanter), ni d'apporter ooe ou des réponses définitives sur le sujet en termes rationalistes ou psychanalytiques. Je n'oublie pas que c'est en tant que français d'aujourd'hui que je les observe et que cela m'oblige à Wle certaine réserve. Je proposerai de tenter de sortir quelque peu du pays de "Flatland", de nous interroger sur ce qui n'appartient pas à notre dimension courante d'entendement, de prendre en considération un audelà des croyances et des comportements qui ne pourra que s'en trouver réduit, forcément, à Wle mise en forme appartenant au monde des

références de l'auteur. Ceci ne nous ôte pas la possibilité de laisser la
porte ouverte à d'autres dimensions de l'espace et du temps, dont je ne me sens pas le droit de nier la possibilité d'existence, bien que nonreprésentables à nos entendements autrement que par l'allégorie ou la

poeSIe. Je m'attacherai,dans ce travail, à retenir les aspects que j'estime
bénéfiques des pratiques initiatiques, notamment dans la bonne insertion des jeunes dans leur société d'appartenance et une autre façon qu'elles amènent de se concevoir humain dans le monde d'une façon globale. Je serai sûrement ainsi amené à effectuer quelques généralisations qui

/

.

22

pourront sembler abusives à certains lecteurs, notamment du côté de l'ethnologie, mais je les crois justifiées dans le cadre de cette réflexion qui ne se veut pas exhaustive. Ceci dit, je prends pour légitimes certaines réflexions de R6heim qu'il attribuait à l'ethnographie et que son élève Devereux étendra à tout domaine de recherche des sciences du comportement dans une magistrale étude (Devereux, 1980). Reprenons d'abord la citation de R6heim :
«l'ethnographie est un domaine où ce que l'on trouve est fortement conditionné par ce que l'on cherche: l'homme primitif est en grande partie un être construit à partir de l'ethnologue, de son enracinement social, de ses imprégnations idéologiques, de ses fantasmes, de ses sublimations» (R6heim, 1967, p. 13). Que Devereux
« Ps)dxxhérapk

complétera

en reconnaissant,
», ses propres

dans le cadre de sa
« écarts non prémédités

d'un Indien dt3 Plaiœ

par rapport à un idéal non directif ». Écarts qui
« prouvent au moins que même un anthropologue éprouve de la difficulté à se libérer totalenrnt des préventions, des systèmes de valeurs et des tendances au prosélytisme inhérents à sa propre culture» (Devereux, 1998, p.230). Il mettra alors en évidence cette idée que
« c'est

le contre-transfert, plutôt que le transfert, qui constitue la donnée la
(Devereux, 1980, p. 15).

plus cruciale de toute science du comportement»

Ce que souligne ensuite à sa manière Jeanne Favret-Saadaquand elle dénonce l'impossible «idéal de totale a-topie du sujet théoricien» (Favret-Saada, 1977, p. 33). Elle qui remarque, dans ses recherches sur la sorcellerie dans le bocage de l'ouest de la France, le fait que tant
«qu'elle soutient une position d'extériorité, l'ethnographe n'entend que billevesées destinées à la convaincre qu'on est aussi doué qu'elle pour se distancer d'un" objet" nommé sorcellerie» (Favret-Saada, 1977, p. 36). Ainsi, si certaines idées exprimées ne relèvent pas nécessairement d'tme réalité universelle qui se vérifierait dans toutes les sociétés dites "premières" ou "traditionnelles", j'observe que des exemples très divers d'organisations semblables dans le fonctionnement de ces sociétés et dans leurs pratiques de soins existent bien tant au niveau de la forme que du fond. Je fais partie du groupe de ceux qui pensent que des nécessités et des règles de fonctionnement inhérentes au psychisme humain s'y

23

retrouvent et que les problèmes soulevés par le développement de l'hwnain, de l'enfance à l'état adulte, semblent y générer des réponses très proches relevant de constantes de l'humanité au travers des âges et des lieux. En ce qui concerne l'interprétation des mythes, même s'il est possible, pour certaips, de faire la moue devant les théories de Jung de l'inconscient collectif (in «Les Raciœs de la Conscienœ »,Jung, 1995) ou de certains aspects, qui semblent parfois réducteurs, d'interprétations strictement freudiennes, on peut, je le propose, au moins reconnaître avec Didier Anzieu que:
«

La mythologie et les autres données analogues ne valident pas seulement

la méthode psychanalytique d'intetprétation des rêves et des symptômes. La même symbolique est à l'œuvre partout; l'universalité de cette symbolique valide l'hypothèse de l'universalité, de l'intemporalité, de l'indestructibilité de l'inconscient» (Anzieu, « PS)fhanalJ5er», 2000, p. 59).

Ou encore que:
«les mythes grecs (peut-être tous les mythes) transposent symboliquement les diverses formes et les divers niveaux de maniement des objets internes par les diverses instances psychiques» (Anzieu, Ibid. p. 71).

Parmi les pratiques et croyances indigènes, certaines, ici ou là, ont évolué au cours du temps en prenant parfois des fonnes syncrétistes au gré des contacts entre populations d'origines culturelles diverses (comme, par exemple, par le contact des populations autochtones avec le "conquistador", le "missionnaire" et, disons, le "blanc" d'une façon générale) où il n'est plus toujours si aisé de déceler ce qui relève du local ou de l'importé. Mais ceci ne me semble pas l'essentiel dans le cadre de cet ouvrage plutôt orienté sur le sens et la valeur d'une réactualisation, voire d'une importation, plus ou moins partielle, de pratiques et croyances assorties de rituels et de mythes précis dans le cadre d'une société de type occidental, industrialisée et informatisée. Je me contenterai d'exposer un point de vue qui s'appuie sur certains aspects de ces sociétés premières et d'essayer d'en tirer des arguments en faveur de l'exploration de nouvelles démarches thérapeutiques qui pourraient désormais s'avérer dignes d'intérêts dans une société occidentale. Libre à chacun d'avoir son opinion sur les avantages et inconvénients de tel ou tel type d'organisation sociale ou de croyance.

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A - Œdipe et les chamans

1 - Un phénomène de société: "retour des chamans" ou "retour du refoulé" ?

Le retour des racines?
La vague chamanique qui a commencé à pénétrer notre société depuis une dizaine d'années doit-elle être vue comme une vague passagère, un simple effet de mode ou relève-t-elle d'une réalité, voire d'une nécessité, plus profonde qu'il n'y paraît? Et s'il y a nécessité, de quelle nécessité s'agirait-il? Que viendraient donc chercher dans ces nombreux groupes de pratiques diverses, parlois quelque peu hétéroclites, de ce qu'il est convenu d'appeler désormais le "néochamanisme" ou dans des aventures exotiques en d'autres continents, tous ces gens prêts à se prosterner devant des pierres, jeûner seuls pendant plusieurs jours dans la forêt au pied d'un arbre ou à avaler des potions amères fone ment vomitives à la recherche de visions transcendantales plus ou moins heureuses? J'irai même jusqu'à voir dans ce phénomène quelques accointances (au-delà d'une logique purement commerciale) avec le succès maintenant affirmé du retour de la fête de Halloween en terres d'Europe d'où elle était partie sur les bateaux des émigrés irlandais du siècle dernier vers le Nouveau-Monde. Pour avoir moi-même fréquenté (avec intérêt) différents groupes de ce genre, avoir découven (avec étonnement parfois) des pratiques et des philosophies qui réveillaient en moi des sensations nouvelles, des images, des rêves et des componements nouveaux (comme chez nombre d'autres participants que j'y ai croisés), je ne peux que constater que ce "chamanisme" ou ce "néo-chamanisme", malgré quelques errances et sûrement escroqueries, nous fait découvrir (ramène sur la scène du conscient) des façons d'être qu'on peut (doit) aborder au départ, cenes,

avec prudence et curiosité mais qui finalement semblent réveiller une part cachée de nous-mêmes que l'on se prend à retrouver avec plaisir (parfois), surprise (souvent), désagrément (auss~ et, en tout cas, un . . mteret certaIn.
I 1\

Cette quête des racines que j'ai partagée avec d'autres, s'est formalisée chez moi en une quête du lien entre biographie personnelle et biographie culturelle, entre inconscient personnel et inconscient collectif qui m'amenait à de nouvelles élaborations. Version intellectuelle: c'est après avoir lu quelques ouvrages sur les traditions amérindiennes et africaines que j'ai pris conscience qu'il y avait de troublants points communs entre des pratiques, des croyances et des traditions de peuples bien lointains et des pratiques, croyances et traditions de gens qui, après tout, n'étaient bel et bien que nos ancêtres. Version expérimentale: c'est après être sorti d'une "inipi", menée par un représentant de la tradition lakota au fond d'une forêt française, qu'a germée en moi cette idée que, peut-être en cette même forêt, il y a quelques siècles (ou millénaires ?), des humains s'assemblaient pour transpirer et prier à côté d'un crâne de cervidé, d'ours ou de loup (comme ici d'un bison) et qu'il devait bien en rester quelques traces, ou sens profond, en moi et en mes compagnons de "suée" pour qu'une telle expérience nous bouleverse à ce point u'appris, plus tard, que le sauna scandinave serait d'origine chamanique nordique). Ce fut ensuite que, sous l'effet des plantes et des rituels nocturnes des chamans péruviens, je me suis souvenu des "sorciers" et "sorcières" de nos terroirs, de leurs potions, de leurs breuvages, de leurs sabbats nocturnes, et du si triste malentendu entre le paganisme européen et le christianisme inquisitorial. C'est, encore, revêtu d'un pagne, assis au fond d'une case dans un village de la forêt gabonaise, assistant à un rituel initiatique, que j'ai cru voir, un instant, mes ancêtres européens dansant et chantant de semblables chants, absorbant leurs plantes sacrées, respectant de même leurs arbres guérisseurs, s'adressant au hêtre, au chêne, au bouleau sacré, à une même rivière. Tout ceci en pensant aux bulldozers si proches des entreprises de déforestation occidentales (indonésiennes, de plus, maintenant) qui détruisent ces patrimoines forestier et humain tellement associés. C'est là que je me suis dit qu'une part de moi-même, une part de mon inconscient (et de l'inconscient collectif de la société à laquelle j'appartenais), avait quelque chose à voir avec ce monde qui me touchait tant et que ma raison, tout d'abord réticente devant ces pratiques "sauvages", avait vacillé de plus en plus au 28

fil du temps dans ses certitudes d'appartenir au monde du savoir
estampillé si raisonnable d'un européen "évolué", jusqu'en psychanalyse. Et que cette part de moi-même, et de ma culture, n'avait pas à accepter sans réaction la loi des bulldozers d'une dévastation destructrice et pathogène car non çréatrice et non symboligène. Bientôt, les arbres en ces terres ne pousseront plus! Bientôt, les hommes en ces terres auront oublié leurs dieux et leur désir ! Le fait qu'en ces lieux mon expérience (mes abréactions, mes sensations, mes rêves, mes visions), sur cenains points, pouvait rejoindre celle d'autres hwnains de la même culture ou de cultures différentes devait bien avoir un sens du côté des racines de l'humain. La question se posait pour moi, en moi, de l'existence d'invariants rituels formels liés à des invariances culturelles humaines (invariances psychiques, éthologiques ?) et de leur raison d'être, de leçons à en tirer. Ainsi, ce livre est peut-être né au pied d'un arbre, au fond d'une case, d'un temple ou d'un hamac, quelque part dans une quelconque forêt de France, d'Mrique équatoriale ou d'Amérique du sud, et de la rencontre entre l'inconscient d'un européen d'aujourd'hui et un ancêtre, un arbre, un serpent, ou un oiseau sacré, entre rêve et réalité. Mais l'oiseau avait besoin d'une branche ou se poser, le serpent d'un trou entre deux racines où se glisser, l'arbre de puiser dans la terre profonde sa substance nutritive, et l'ancêtre d'y assurer ses fondations. Ainsi, du moi, de ses objets, de ses pulsions, de ses racines, et de sa filiation, dans les sombres profondeurs de nuits sorcières. J'en arrivais donc à me dire, recherches à l'appui, que je n'étais finalement qu'en train de redécouvrir tout un pan de l'expérience humaine universelle que notre Occident avait tout bonnement mis au rancart de l'histoire. De plus, il me semblait bien que ces barbarismes exotiques avaient la bonne fortune de correspondre à quelques besoins réels et profonds du fonctionnement humain. En effet, on observe que des pratiques très semblables se retrouvent, ou se sont retrouvées au cours de l'histoire de l'humanité, dans toutes les régions du globe. Et puis quand on découvre l'origine même de nombre de nos habitudes rituelles festives encore en usage, telles Noël (et son culte de l'arbre sacré, axe du monde, et son chaman qui descend du monde céleste avec tous ses dons), :Halloween maintenant, arbres de mai, et multiples autres traditions locales qui n'ont rien de chrétiennes au départ, on reste confondu de son inculture ordinaire comme si tout avait été fait 29

(inconsciemment!?) pour que chaque occidental moyen soit le plus ignare possible quant à ses propres racines culturelles dans leur part si fortement "païenne", il faut bien le dire, et pas pour autant néfaste, bien entendu. Certaines forces profondes semblent nous obliger (insistance du refoulé?) à la. reproduction annuelle quasi obsessionnelle (par "isolation" de l'intention d'origine) de certains rites, certaines cérémonies bien païennes au départ et dans leurs manifestations puisque fêtes des morts, Père Noël et saints locaux, feux de la Saint-Jean, Toussaint et autres fêtes devenues" folkloriques" sont toujours bien là pour nous rappeler que, dans les couches les plus profondes de notre mémoire collective, des conceptions du monde, de l'homme et de la vie, oubliées

mais néanmoins"

occiden tales" 11, auraient bien quelques accointances
pratiques issues de terres lointaines

pertinentes et d'origine avec d'autres et (re)découvertes actuellement.

Je constate, d'ailleurs, que l'enseignement qui nous a été donné désigne notre civilisation sous le terme de "judéo-chrétienne". J'en suis toujours étonné quand j'observe ces traces rituelles (traces mnésiques collectives) qui se manifestent. Il eut mieux convenu, me semble-t-il, que la civilisation européenne fut clairement désignée comme globalement "chrétienne", aboutissement de la rencontre entre des influences grecques (puis latines) avec le judaïsme mais aussi avec croyances et cultes locaux récupérés et intégrés à l'ensemble. En fait nous vivons plutôt, me semble-t-il, dans une société judéo-hellène-latine dite "chrétienne" qui tendit à refouler la part païenne autant de l'hellénisme antique et initiatique que des influences gauloises-celtes du territoire sur lequel, en France, elle s'est implantée (et autres paganismes en autres pays à partir de son expansion romaine puis européenne). Triple alliance ratée (mais peut-être à redécouvrir) donc, entre le monde de la raison inspiré des philosophes grecs, celui de la foi juive en un avenir radieux au terme d'un temps linéaire (terreau fertile où put germer l'idée de progrès), et celui de l'inclusion païenne de l'homme dans la nature et ses cycles cosm1ques.

11Sur ces aspects oubliés de la culture européenne, voir les travaux de Claude Lecouteux, professeur de littérature et de civilisation germaniques du Moyen Age à l'Université Paris IV-Sorbonne (Lecouteux, 2001). Voir également l'essai d'anthropologie médiévale de Jean-Claude Schmitt, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (Schmitt, 2001), ainsi que la « Mythologie chrétienne» de Philippe Walter, professeur de littérature française du Moyen Age à l'Université Grenoble III (Walter, 2003). 30

L'universel païen
Il est fréquent aujourd'hui que le public s'indigne de violations évidentes de ce qu'on appelle les" droits de l'homme" un peu partout dans le monde. Il s'indigne aussi, de plus en plus souvent, des ethnocides qui sévissent encore de nos jours. Le public américain puis européen en redécouvrant l'histoire de la "découverte" des Amériques12,a découvert par la même occasion l'épouvantable, l'effroyable génocide et ethnocide que ces invasions violentes ont pu représenter sur les populations qui y vivaient en ces temps-là. De même, on commence à découvrir, avec tout autant d'effroi, l'extrême violence, tout autant ethnocidaire (a minima, sur le plan culturel) des ravages des "chasses aux sorciers et (le plus souvent) sorcières" qui ont eu lieu dans notre propre histoire continentale13.Ces événements, qui se sont produits à l'échellede milliers de personnes, tentant d'éradiquer pratiques et praticien(ne)s, croyances et croyant(e)s traditionnel(le)s locaux, se sont déroulés il y a finalement assez peu de temps dans notre processus historique (les chasses aux sorcières majeures se situent autour du milieu du 16ème la fin du 17ème à siècle). En ces temps-là, il semble qu'un point culminant ait été atteint dans l'éradication des pratiques et croyances populaires depuis l'expansion du Saint-Empire Romain de Charles 1er dit "le Grand" (ou encore "Charlemagne"), en croisades réductrices d'hérésies, jusqu'à ce que soit achevée la coupure la plus radicale entre l'homme et son environnement devenu mécaniste en pensée pure cartésienne. Combien de populations asservies, torturées ou massacrées au nom d'un nouvel ordre des choses caché sous le voile d'une sainteté impériale dite chrétienne?
On peut penser que l'ordre des "païens" comme (étymologiquement) "gens du pays", "paysans", les ruraux de l'époque et toute leur culture encore basée sur nombre de croyances et de pratiques populaires, devait avoir le don d'agacer fortement les détenteurs du pouvoir religieux, économique et politique de ce temps-là pour lesquels, certainement, la vérité venait des structures qu'ils dirigeaient et qui se devaient évidemment d'envahir le territoire de la vieille Europe puis du reste du monde, in fine. On est même étonné, à la lecture de textes de ces
12Jacquin, Lame Deer, Ushte. 13 Muchembled, Sallmarm.

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époques de propagation du christianisme en terres "barbares", d'y retrouver des déclarations si semblables à celles d'explorateurs ou de missionnaires occidentaux en terres d'Amériques ou d'Afrique depuis les conquistadores aux colons du siècle dernier. Jean-aaude Schmitt nous rappelle (Schmitt, 1988) certaines VÜ5 de saints mérovingiens particulièrement riches sur le thème de la conversion des paiens. Par exemple: «saint Amand (t 647),dont la Vie sera écrite au VIlle siècleseulement, obtient de l'évêque de Noyon et du roi Dagobert 1er la mission de convertir les populations" féroces et païennes" vivant dans ce qui est aujourd'huila Belgique;SaintÉloi,évêquede Noyon et Tournaide 641 à 660, poursuit cette action vers la Flandre, dont les habitants, dit son hagiographe,sont" comme les bêtes sauvagesdes champs" » (Schmitt,
1988, p. 443). Ainsi, décrivait-on les "sauvages", amérindiens et noirs africains, il n'y a pas si longtemps. En visitant des sites archéologiques bretons, il y a quelques années, j'ai appris que l'empereur Charlemagne avait déjà, dans ses édits, ordonné abattage et démantèlement de tous les arbres et pierres sacrées sur le territoire de son empire comme lieux de cultes paiens. La Bretagne n'étant pas sous sa juridiction, ses sites ont été mieux épargnés, ce qui ne fut pas le cas du reste de l'empire où on peut supposer l'existence à l'époque (donc jusque vers la fin du premier millénaire) d'une quantité aussi remarquable de ces lieux de cultes ou de sites archéologiques tels dolmens et menhirs du Néolithique. L'histoire des saints évangélisateurs de la Gaule est pleine de récits de processions païennes et de cultes rendus à des lieux sacrés, aux arbres, aux eaux, lacs, sources ou rivières, pour témoigner de la lutte triomphante des saints évangélistes contre les pratiques populaires. Hélas, en nos temps de pollution généralisée et de grave déprédation de l'environnement humain, on peut se demander si la conversion des âmes au christianisme triomphant n'a pas été le début d'une longue chaîne de désordres et malheurs dont nous payons aujourd'hui le prix. Que n'avons-nous continué à adorer rivières et montagnes! Hélas, évangile trahi dès les commencements ecclésiaux quand les missionnaires de "la vraie foi", au lieu de prêcher ses valeurs profondes d'amour et de pardon, qui auraient pu se greffer d'autres manières sur un socle animiste, ont voulu édifier une église fonctionnant comme un pouvoir politique, jusqu'à ces pires extrémités totalitaires à

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certaines périodes de son histoire. Quant à ces fameuses "sorcières", fortement diabolisées, qui avaient pour rôle essentiel de gérer les angoisses humaines de leurs temps avec les moyens rituels symboliques à leur disposition, aujourd'hui, on mesure mieux qu'au milieu de réels "actes sorciers" (comme, étymologiquement, de "sons jetés"), en brûlant ces sorcières (mais qùelle société traditionnelle n'en a pas puisque pour celle-ci elles participent de l'équilibre du monde, de celui des forces du bien et du mal ?), c'est tout un ensemble de savoirs et de pratiques en matière de "guérisons" de "médecines" traditionnelles, de rituels et de mythologies, qui a été détruit en même temps dans les flammes des bûchers. Carlo Ginzburg14, dans son livre-enquête sur «le sabbat des sorcièresl5» (Ginzburg, 1992) établit des liens de cause à effet particulièrement intéressants entre l'arrivée en Occident, au milieu du 14èmeiècle, des bacilles de la peste, déchaînant des réactions défensives, s et les persécutions, voire extenninations de masse, dont ont été ensuite victimes les lépreux, les juifs et les "sorcières" à partir d'une « obsession du complot» qui se généralisa en périodes successives. Dès lors, les croyances populaires chamaniques et, de fait, hors des normes chrétiennes furent progressivement assimilées à des actes maléfiques. Pounant, en dehors du syndrome paranoïaque, et de ses délires interprétatifs singuliers, qui se développait (comme la peste) dans la culture chrétienne de l'époque, les croyances et pratiques paiennes n'étaient qu'expression du fond culturel chamanique traditionnel ambiant. Eh oui, chamanique, car son enquête met en évidence une série de témoignages
«où l'on parlait d'hommes et de femmes qui vivaient en extase des expériences semblables à celles des chamanes sibériens: le vol magique et

la transformation en animal » (Ginzburg, 1992,p. 254) ! Ces êtres remplissaient à l'évidence une fonction sociale semblable à celle qu'on observe dans les sociétés chamaniques : contacter les mons, effectuer un contrôle magique des forces de la nature pour sauvegarder

14 Professeur d'histoire à l'w1iversité de Bologne et enseignant au département d'histoire de l'université de Californie. 15 Titre de son ouvrage traduit en Français et publié aux éditions Gallimard. Voir également du même auteur: «Les kttailks na:turnes. Sorœlkrie et ri1uelsagraires en Frioul, XVIe- XVIIe si1ne », Verdier, 1980.

33

les récoltes, faire pleuvoir, garantir de bons troupeaux, préserver des maléfices, combattre les mauvais esprits ou les "vraies" sorcières lors de voyages extatiques, soigner les victimes. Pour lui, il est clair que l'émergence de l'image du sabbat des sorciers et sorcières, chère aux inquisiteurs, corresp~nd à une obsession plus qu'à une réalité historique, et que ses fondements réels relèvent d'une importante de notre patrimoine culturel [qui] provient - [...] - des chasseurs sibériens, des chamanes de l'Asie septentrionale et centrale, des nomades des steppes» (Ibid. p. 269).
« partie

Ainsi, pour Ginzburg, on observe «la lente diabolisation qui s'était produite à travers les siècles, d'une couche de croyances qui ne nous est parvenue que d'une manière fragmentaire, grâce à des textes produits par des canonistes, des inquisiteurs et des juges. Le fossile-guide qui nous pennet d'identifier cette couche est constitué par des allusions à de mystérieuses figures féminines, vénérées surtout par les femmes» (Ibid. p. 110-111). Des témoignages issus de lieux et d'époques différentes en provenance de toute l'Europe mettent en évidence «les traits d'une religion extatique surtout féminine, dominée par une déesse nocturne aux multiples noms» (Ibid. p. 125).

Et que
«dans la déesse nocturne à demi animale ou entourée d'animaux, située au centre d'un culte extatique chamanique et assimilée à Diane par les canonistes et les inquisiteurs, nous avions reconnu une très lointaine héritière des divinités eurasiatiques protectrices de la chasse et de la forêt. [...] des thèmes chamaniques comme l'extase, le vol magique, la métamorphose en animal étaient présents aussi bien chez les Scythes que chez les Celtes. La corneille qui abandonne le corps des sorcières

écossaises, tombées en

"lXtaseis

and transis", POUITait même être

rapprochée du corbeau qui représentait l'âme d'Aristée16. [...] Mais le royaume des elfes décrit dans les procès de sorcellerie écossais a, lui aussi, une physiologie indiscutablement celtique» (Ibid. p. 205).

Ah, ces femmes, femmes de la nuit, qui fréquentent les forces animales et en tirent pouvoirs et profits! De quels sortilèges disposent-

16

Fils d'Apollon.

34

elles qui révèlent le manque des hommes et leur désarroi face aux noirceurs inconnues de leur âme ?

L'insupportable femmes! ?

féminin

.

brûler (par) les

Le crime majeur des "sorciers" et "sorcières" occidentales n'était-il pas de perpétrer des coutumes et pratiques pareilles à celles que l'on retrouve sous des formes diverses, encore aujourd'hui, sur le terrain de l'ethnologie ou des associations humanitaires pour peuples en détresse? Coutumes et pratiques associées à une conception du monde où la femme pouvait aussi être reconnue comme détentrice de "pouvoirs" et "connaissances". Insupponabilités majeures, semble-t-il, des théologiens et décideurs de ces temps-là qui «participent en fait à une peur grandissante de la femme dans la culture savante européenne. Une peur de toutes les femmes, pas seulement de la sorcière, minorité diabolique agissante» (Muchembled, 2000, p. 115). Tout ce qui s'opposait à la conception du monde dominante ne pouvaitil relever que de l'horreur? Souvenons-nous au passage des déclarations vinùentes de saint Augustin dans ses "Confessions", convaincu qu'il était d'avoir été «conçu dans l'iniquité... c'est dans le péché que ma mère m'a

poné...

»

(ConfessionsI, chap.7. Œ. Badinter, 1980).N'oublions pas
1

qu'Augustin fut aussi le grand théoricien des superstitions. De la pensée

augustinienne, J.-C. Schmitt retient «deux idées clés»:

-

les

superstitions sont signes de survivances du paganisme et d'idolâtries, puis, 2 - il ya un lien étroit entre la démonologie et les superstitions. « Cette liaison fut lourde de conséquences; de la critique, spécialement au haut Moyen Age, des" superstitions" comme survivances de l'idolâtrie antique, à la chasse aux sorcières à partir du XVe siècle, jamais la séduction diabolique ne manquera d'être invoquée par les clercs, à la suite de saint Augustin, comme la cause première de la chute des hommes dans le péché» (Schmitt, p. 430. Chap. «Les fondements latins et patristiques de la notion de superstitw». n Le Goff, 1988). l

Ah, la peur d'être séduit! Une diabolisation de la part féminine de l'humanité à partir d'une interprétation extrêmement rigide du texte biblique de la Genèse semble s'être imposée progressivement au cours 35

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