Changement social chez les Makina du Gabon

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Ce livre propose une anthropologie des rythmes de la transformation ethnique, par l'étude du cas spécifique des Makina du Gabon. En substituant aux analyses macroscopiques antérieures une analyse microscopique, l'auteur fait subir à la problématisation de l'ethnie une révolution.

Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296464025
Nombre de pages : 298
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Changementsocial
chezlesMakinaduGabonÉtudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
B. H. MOUSSAVOU, Prisons africaines. Le cas du
Gabon,2011.
MOTAZEAKAM, La sociologie de Jean-Marc Ela,2011.
Léon Modeste NNANG NDONG, L effort de guerre de
l’ Afrique. Le Gabon dans la Deuxième Guerre mondiale
(1939-1947),2011.
Joseph MBOUOMBOUO NDAM (sous la dir.), La
microfinance à la croisée des chemins,2011.
Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, De la postcolonie à la
mondialisation néolibérale Radioscopie éthique de la crise
négro-africaine contemporaine,2011.
Anne COUSIN, Retour tragique des troupes coloniales,
Morlaix-Dakar, 1944,2011.
Hopiel EBIATSA, Fondements de l’i dentité et de l’unité teke,
2011.
Patrice MOUNDOUNGA MOUITY, Transition politique
et enjeux post-électoraux au Gabon,2011.
Baoua MAHAMAN, La nouvelle génération d'Africains.
Quand les idéalistes d'hier plient face au système,2011.
Ghislaine SATHOUD, Rendez aux Africaines leur dignité,
2011.
Théodore Nicoué GAYIBOR, Sources orales et histoire
africaine,2011.
Jean-Christophe BOUNGOU BAZIKA, Entrepreneuriat
et innovation au Congo-Brazzaville,2011.
Papa Momar DIOP, Guide des archives du Sénégal
colonial,2011.
PiusNGANDUNkashama, Guerres africaines et écritures
historiques,2011.
Alphonse AYA, La fonction publique congolaise.
Procédures et pratiques,2011.
e
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE, Les Fang aux XIX et
e
XX siècles,2011.
’FabriceAGYUNENDONE
Chang eme nt soCial
Chez lesmak du
Préface de Pierre-Philippe Rey
n gabo ina© L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54737-7
EAN:9782296547377REMERCIEMENTS
Nous tenonsàexprimer notre reconnaissanceàtous ceux qui, de près ou de loin,
nous ontpermisdemener cette étudeàbien,toutparticulièrementRaymond
MayeretPatrick Mouguiama-Daouda, qui ont dirigénotre thèse de doctorat et
incité àlapublication de cet ouvrage. Nous remercions égalementJean-Marie
Hombert, LouisPerrois et Paul Van derGrijp, membresdenotre jury de thèse,
dont lesremarquesnous ontpermisd’améliorernotre texte. Un grand mercià
Pierre-Philippe Rey, égalementmembredenotre jury de thèse, pour nousavoir
fait l’honneur depréfacercelivre.
Au-delàdespersonnes,nousremercionsspécialementle CentredeRechercheset
d’Etudes Anthropologiques(CREA, Facultéd’anthropologie et de sociologie de
Lyon2) et le laboratoireDynamique du Langage(DDL, UMR5596 CNRS-
Lyon2) auxquels nousavons étéaffiliésduranttoute la période de recherche
doctorale.
Enfin, nosremerciements s’adressentaux premiers concernéspar cette étude, les
interlocuteurs consultéslorsdenos différentescollectes de terrain:nousleur
savons grépourtous lesrésultats atteints. Leursnomsapparaissent clairement à
traversnos schémasetnos diagrammes et attestentdeleurprésencepermanente
dansnotrerecherche.AVERTISSEMENT
Cetouvrage estlerésultat d’une thèsededoctoratdeSociologie-Anthropologie
soutenuele10décembre2009devantl’UniversitéLumière-Lyon2.
Parr apportàla versiono riginaledelat hèse, le nombreded iagrammes
généalogiquesaétér amenéi ci de 81 à2 5. La numérotation initiale des
diagrammesacependant étémaintenue. Ceciapermisdeconserver le système
de renvoi aux 747 références de notre indexpersonarum qui constituel’annexe
principaledelathèse.
La transcription de la langue shiwa/makina respecte lesprincipes de l’API, en
particulierdansles récitscollectésaucoursdenoscampagnesdeterrain.PRÉFACE
La thèse de FabriceAgyune Ndone,soutenue devant l’UniversitéLumière-
Lyon 2 en décembre2 009, et dontlep résent ouvrage esti ssu, tient
manifestementlepariqu’elle se proposaitpar son titre:une anthropologiedes
rythmesdela transformation ethnique, par l’étude du casspécifique desMakina
du Gabon. On pourrait presque considérer qu’ellemet un pointfinal au débat
surla pertinence du conceptd’«ethnie»ouvert ilyaun quartdesiècle. En
substituantaux analyses macroscopiquesantérieuresune analyse
microscopique,M.AgyuneNdonefait subiràlaproblématisationde l’ethnieune
révolution isomorpheàcelle qu’avaitfaitsubir à la thermodynamique, ilyaun
siècle, le passage à la thermodynamiques tatistique. De ce fait, la façon
d’aborderlaquestionsetrouve radicalementbouleversée.
La qualitédu traitement quantitatiftient à ce qu’il estdirectementassocié à
une enquête qualitative et que toutes lesdonnées ont étér ecueilliespar le
chercheur lui-même. Si cette association permet de dépasserles résultatsque
l’on obtient parla seuleenquête qualitative, elle permet, beaucoup plus encore,
de dépasser lesenquêtes quantitatives classiques, tellesque celles menées par
lesinstituts de statistiques, recensementscompris. Ayant moi-même participéà
desgroupes de travailavecdes statisticiens à ce sujet, je puis témoignerd’une
expériencepersonnelle quiconforte leschoix méthodologiquesdeM. Agyune
Ndone. Enquêtant dansl es villages «gangam»a u Nord-Togo, j’avaispu
constaterau premiercoupd’œilque latrès grande majorité deshommesde15 à
40 ans étaienta bsents pour causedem igration, alorsq ue less tatistiques
officielles, établiesàcetteépoquepar desstatisticienscoopérantsfrançais, ne
donnaientque5%de migrants.
En fait, n’ayant pasdeméthodologiequalitativepourremonterdans le
temps, less tatisticiens français quiopéraient en Afrique au sud du Sahara
avaientprisleparti méthodologique de ne comptabiliserque lesmigrations de
moinsdesix mois;car au-delà de cettepériode, ilsobtenaientdes résultatsque
lesr ecoupements venaientc omplètementf alsifier. J’ai procédéa lors d’une
manièrequi correspond exactement à la méthode de FabriceAgyuneNdone:
recueillirsystématiquement auprès desvieillardsles arbres généalogiques, en
partant de cesvieillardsetdeleurs propres frères, et en listant tous leurs
descendants dans l’ordredenaissance. Lesrecoupements montraient que très
peu de gens étaientainsi oubliés, même ceuxqui étaientpartisdepuisquarante
ans ou plus, dont chacun connaissait non seulementl’existence, mais aussi celle
de leursenfants, même si ceux-ci avaientpassé touteleurvie en migrationau
Ghana. On obtenaitalors un taux d’absencede70% pourles 15-40 ans, qui
permettait de chiffrer avec une précision satisfaisanteceque l’intuition avait
9saisiapproximativement. En rentrant à Lomé, j’avaispar conséquent proposé
une méthodepour corriger le biaisstatistique dansledomaine desmigrations,
en menant une séried’enquêtesponctuellesexhaustives associantqualitatifet
quantitatifete n établissant à partirdel à un coefficient de correction qui
permettait d’obtenir, région par région, sans reprendrelerecensement, une
estimation de l’ampleurdela migration tout à fait raisonnable. Il est doncclair
que sans enquêtequalitativeapprofondie et préalable, une enquêtequantitative
ne donnerien de sérieux, contrairementàce que croient beaucoup de nos
collèguesd’autresscienceshumaines, qui sont d’autant plus mystifiéspar les
chiffresqu’ilsn’ontpasengénéralunebonneformationenmathématiques.
Le choixd u groupe social pris comme sujetdel a démonstration par
l’auteur luidonnera sans douteune particulièrerésonance. CesShiwa (selon
leurethnonyme)qu’il désigneparleur « glossonyme»de Makina (« Je disque»
en langueshiwa, nomqui s’estsubstituédansla pratique au nom endogène),
dénommésOssebapar le premierexplorateur européen quiles a rencontrés,
Paul Du Chaillu (en 1856), et désignéscomme Ossyeba pendant la périodede
e
conquête colonialeduXIX siècle, nomqui leur viendraitdes Okandé, sont ceux
à propos desquels AnnieMerletsedemandait en 1990:«Mais où sont donc
passésles Ossyéba? Cesguerriers redoutésvenus du nordrepoussent devant
euxpuisrejettentKèlè,Kota,ApinjiOkandé,surla rive gauchedel’Ogooué…».
Un demi-siècleaprès cette période de gloire, ilssemblaients’êtreévaporés au
point queGeorges Balandierdans Sociologie actuelle de l’Afrique Noire ne les
distinguepas desFang. La thèsedeFabriceAgyuneNdone se situedonc surun
terrain labourépar GeorgesBalandier et Gilles Sautter, figuresdeproue de
l’africanisme;il rejointaussi lestravaux surles Maka du Cameroun de Peter
Geschiere, un desleaders de l’Ecoled’anthropologiemarxiste auxPays-Bas,les
Maka étant de prochescousins desMakina. Le fait que, grâceàsa méthode de
travail, il arrive à innover surun telterrain estdéjàun signe de la qualité de
l’étudequ’ilnouspropose.
En s’intégrant dans un projet àd ominantea nthropologie physique( le
projet OHLL) eten proposantlesMakinacomme un dessujetsdecette étude,M.
Agyune Ndones’est donnéles moyensdemener une enquête quantitative qui
aboutitàdesc onclusionst rèsc onvaincantes. Il complète cettee nquête
quantitativeparundépouillementexhaustifdesobservationsdesexplorateursdu
e
XIX siècledepuisBowdich (1819)jusqu’àSavorgnandeBrazza(1875).
L’enquêtequantitative,poursapartieintensive,remonteàtroisgénérations
avant Ego. Ceci permet à l’auteurdec omparers ur quatregénérations les
rythmesdetransformationdeplusieurs composantesdifférentes de l’ethnicité:
la langue, la localisation, le systèmematrimonial, le systèmelignager, lesnoms
10desp ersonnes (« anthroponymes»). Sesd onnées chiffrées amènentàune
conclusion incontestable:c’estla languequi se transforme le plus vite tandis
que le systèmelignagerest l’élémentleplusstable, plus stable quel’ethnonyme
lui-même. M. Agyune Ndone, à la fin de sa conclusion, souligne la convergence
de sesrésultats avec ceux qu’avaitétablis l’Ecoled’anthropologieéconomique
marxisteenparlant de mode deproductionlignager.
Je suggère à l’auteur, lors de recherches ultérieures, de se pencheraussi
surl es toponymes, particulièrementé clairantsl orsqu’on veutr econstituer
l’itinéraire de populations migrantes. Il serait intéressant de procéder de façon
fine, c’est-à-dire de recueillir lesn omsdet elle partie de forêto u bosquet
(notamment pour leslieux d’initiation), de telruisseau, de telbief, de telle
collineetc., et passimplementlesnomsdevillagesetde voir quelleestlalangue
dunomquis’impose.
Dans de nombreusesthèsesque j’ai dirigées, et notamment lorsqu’on peut
dater ce que la mémoireorale a retenu en le confrontantavec desdonnées
écritestrèsanciennes, commec’est le casdanstoutesles régionsd’Afrique qui
ont eu accès à la langue arabe depuis plus d’un millénaire, leschercheursont
constaté queles itinéraires migratoiresdechaqueclan étaientmémorisés, étape
parétape,parfois surplusde milleans,cequiamèneàsoupçonner que,dansles
régionsqui n’ontconnu l’écriture qu’avecl’arrivée desEuropéens, on a sans
doutetendanceàsous-estimer la profondeurhistoriquedeceque la mémoire
oraleretient.Quant àlastabilité dansle tempsdestoponymes,j’évoqueun autre
exemple:notre collègue historien de l’UniversitéLyon 2, Pierre Guichard, qui
vientdeprendresaretraite, a utiliséles toponymesespagnolspourdistinguer, à
l’époque de l’Espagne musulmane,les régions occupées parles Arabes de celles
occupées par lesB erbères. Il a ainsipu démontrer, en s’appuyant surdes
toponymes actuels, quel a grander égion du Levanteé tait occupéep ar les
Berbères et nonparlesArabes,contrairementàcequ’oncroyait jusqu’alors.Or
dans cetterégion lespouvoirs musulmans ontété refoulés parla « reconquista»
chrétienne depuishuitsiècles!
Poursuivants ur lesa pports méthodologiquesdecetravail, je voudrais
souligneraussi que si le lignageest l’unitéla plus stable dans le temps, ceci
permet, comme le fait son auteur, de reconstituer la continuité diachronique de
l’ethnie, en larecomposantàpartirdel’inventaire deseslignagesdanslecasde
sociétés à régime «harmonique» (pour reprendrela terminologie de Claude
Lévi-Strauss) de filiation et de résidence, c’est-à-dire soit – telest le casdes
Shiwa-Makina- patrilinéaireetpatrilocal, soit, symétriquement – comme dans le
casdes Makhuwa du Mozambique, sujets destravaux de notre regretté collègue
ChristianGeffray–matrilinéaire et matrilocal.
11Parc ontred anslec as de régime «dysharmonique» comme celuide
nombredepopulationsbantu, tels lesPunu, Kuni et Tsangui, sujets de mes
recherches au Congo, matrilinéaires et patrilocaux, la récollection deslignages
a plutôt poureffet de dissoudrel’ethniedans un ensemble plus vaste, l’aire
matrimoniale.On peut en effetconstaterimmédiatementquelesnomsdeclans et
de lignagesser etrouventd ispersés surt outu n ensemble de groupes
«ethniques» et l’explication théorique de ce fait est très simple:les enfants
d’un homme habitent la terre( «mukuna» en kipunu et kikuni du Congo
Brazzaville) de leur père;sicelui-ciest chef de lignage, il habite laterredeson
lignage,maisses enfantsqui habitentaveclui appartiennent au clan et au
lignage de leur mère;s’iln’est pas chef de lignage, il habitela terre du clan de
son père, voiredeson grand père paternel ou au-delà s’ilfaut remonter au-delà
pour trouver un chef de lignage dansses ancêtrescar tous leshommeshabitent
la terre où habitait leur père (qui n’estpas forcémentsa propreterrelignagère)
tant qu’ils n’héritent pas de la chefferiedeleurproprelignage;beaucoup
resteront ainsi, génération après génération, jusqu’àleurmort, surune terrequi
n’estpascelledeleur lignage.
Du fait quel es mariages«interethniques» sont systématiquesd ans la
région, beaucoupde femmesiront, parviri-patrilocalité, s’installersurlesterres
deslignagesde leur mari ou dupère,dugrandpère paternel etc.de leur mari, et
yengendreront desenfants qui appartiendront à leur propreclan et lignage et
non à celui de leur mari, ou du père, ou du grand père etc. de celui-ci surles
terres duquel ilshabiteront et produiront. Ainsisemultiplieront surles terres
d’un même lignageles divers lignages,lesdiversclansetlesdiverses«ethnies»
avec lesquels leshommesdu lignageetdeleurs descendants en ligne paternelle
aurontcontractédesalliancesmatrimoniales.
Cetteremarqueneremet nullementen question la démarche de M. Agyune
Ndone mais au contraireen élargitla pertinence:eneffet si le lignage (ou la
«maison» comme le montre Claude Lévi-Straussdans La voie desmasques)–
et non pas l’« ethnie» – estla vraiecomposantestabledans lessociétéssujets
desrecherches anthropologiques, il estappropriédeles caractériser comme
«lignagères ». J’avaisd’ailleursmontré queles sociétés « dysharmoniques»,
parce qu’elles amenaientàce que les«cadets» et lesfemmesconstituantle
groupe des«dominés» habitent et doncp roduisents ur une terre où ils
renforçaient un clan et un lignage dominantqui n’étaitpas le leur, si bien que
les«cadets» masculins, même ceux(minoritaires)qui accéderaient un jour à la
chefferie, ne deviendraientjamaisd ominants surla terreo ù ilsa vaient été
antérieurementd ominés, ces sociétés « dysharmoniques» donc étaientl es
meilleures révélatricesdela structurededominationpropreàl’ensemble des
12sociétés lignagèreseté clairaient par conséquent le casa pparemment plus
«simple»constitué parlessociétés« harmoniques».
La généralisation de la méthode de M. Agyune Ndone ne peut donc
qu’amener à renforcer encore sesc onclusions. Je conclurai, moi-même, en
félicitantl’auteurpourcetravail exemplaire,appelé àfaire école.
Pierre-Philippe REY,
Professeur àl’Universitéde Paris8,
janvier2010
13INTRODUCTION
Laquestion «ethnique »ajusqu’iciététraitéeentermesde «frontières »ou
de levéedes frontières(Barth, 1969), de structureà«cœur»d’histoire(Amselle
et M’Bokolo, 1985), de «déterritorialisation»o u de «flux globaux»
(Appadurai, 1996), d’«ethnogenèse»( Obadia, 2007; Morin, 2007)ou
d’«ethnothanasie»( Mayer, 2007a) voired ’«institution imaginaire»( si on
voulaiten référeràl’ouvrage emblématique de 1975 de Castoriadis), jamais en
termes de«rythmes évolutifs». C’est pourtant en termes de variabilité et de
vitessesdet ransformationq ue ceto uvrage voudraite xploreràson tour le
conceptethnique. Qu’on accepte ladéfinition de l’ethnie(PanoffetPerrin, 1973;
Laburthe-TolraetWarnier, 2003;Bonte et Izard, 2007), ou qu’onlarécuse
(Amselle, 2001), il semble acquisque la conception holiste de l’ethnieavécu.
Mouguiama-Daouda (2005:116)poseceproblèmedansdes termes en relation
directeaveccetravail:«Commode d’un point de vuesynchronique, le concept
d’ethnieest plutôt fuyant d’un pointdevue historique. Sauf si l’on admetque
l’ensemble culturel quidéfinit l’ethnie estconstitué de traits n’ayantpas de
valeur définitive. Ce qui revientàdire que, pour différentesraisons, lesmembres
d’une ethniepeuvent changerdelangue, de clans, d’anthroponymes, de système
de filiation, de villages historiques, etc. Commeles changementsaffectantces
traits ne se font past oujoursàla même vitesse, on peut tenird ansl eur
comparaison desi ndices de changement linguistique. En fait, la langue est
l’élémentque l’onatendanceàremplaceren premierlieu. C’estprobablement
pour cetteraison que de nombreux informateurs considèrentlaparenté clanique
commelaplusimportantedesrelationsinter-ethniques».
Cetouvrage voudraitapporterdes éléments de réponseàces questions et
hypothèsesen montrant queles diverses composantesstructurantes de l’ethnie
vivent en effetd es dynamiquesd ifférenciées. Il voudrait, en particulier,
démontrerque chaque composante connaîtun rythme d’évolution quiest loin de
vérifier l’interdépendancedes composantes, ce qui est pourtantlelieu commun
denombredethéoriescourantes.Lecontextegabonaisconstituelelaboratoirede
notre analyseetl es Makina, le cas d’espèce étudié. En effet, pays où les
linguistesidentifient une cinquantainedeparlers, le Gabon se présentecomme
un cadre idéalpourexplorerdes pistes de rechercheserapportantàl’analysedes
transformations qualifiéesd’«ethniques ».
La première piste, et non desm oindres, concernera la tailled es
«changementsculturels»incriminés.Àquelniveau sesituentleschangements?
Àquelleéchelle rapporterune dynamique?Est-cel’échelle internationale de la
globalisation, ouàl’échelle nationale, provincialeetvillageoise, voireethnique
15ou lignagère?Notre ouvrage se charge d’apporter desélémentsderéponse
circonstanciésàcettepremièresérie de questions, et de légitimer une approche
essentiellement lignagère dans l’appréciation du niveau principalde
transformation.
La deuxième pistederechercheconcerne lesdifférentsdomainesjustifiant
d’une approche privilégiéed es termes de la transformation. Commen ous
l’expliquonsàla fin de notre introduction, il nous semble que la condition
dirimantedanslasélection de nos objets empiriquesetscientifiquesd’étude est
celle de leur mesurabilité. Nous avons identifiés ix domainest hématiques
satisfaisantàcecritère. Commep remier domained’observation, nous avons
ainsiretenulechangementd’«ethnonyme», parcequ’il estpossibledemesurer
la course temporelle de la substitution d’un ethnonymeàun autre. Comme
deuxièmedomaine d’observation, nous avons choisi la répartition desvillages
dans l’espace, carl’indice de dispersion comparéàla durée de la dispersion
donneu ne claire idée de la vitessedelam obilité spatiale.Notre troisième
domaine porte surlasubstitution d’unelangueàuneautre:làencore, cette
substitution estmesurablesur la base de critèresquantitatifsetqualitatifs. Le
quatrième domaine retenu at rait auxa lliances matrimoniales exprimées en
termes d’homogamieethnique ou d’hétérogamieethnique. Le cinquième va aux
nomsdelignagescommerévélateursd’unerésistanceàlatransformation,touten
attestantd ’une ouverture àd ’autrese thnies. Le sixièmed omaine concerne
l’évaluation de la transformation desanthroponymes dans une sociétédeplusen
plusouverte.
Tous cesdomainesspécifiquesconcourentàla définition de notretroisième
pistederecherchequi portesur le termederéférence le plus important dans
notre recherche, aprèscelui de «l’ethnie »:celui de «rythme ». Il s’agit pour
nous de vérifier la vitessedetransformation comparée destraitsconstitutifs de
l’ethnie,àpartir d’un cadre expérimentalprogressifsefondantjustement surnos
observationsintensiveset extensivesdeterrain.
Dans cette perspective, ceté noncé de nosp istesder echerche va être
confronté, une fois misen relation plus précise avec le terrain gabonaisqui nous
aservi de terrain d’étude,ànotre cadre théorique desquestions classées se
rapportantau conceptethnique, puis au cadre méthodologique quien découle,
avantder evenir aux six approchest hématiquesq ui structurentn otre
argumentaireen termes de rythmesévolutifs, fournissantainsiànotre travailson
plande démonstrationfinal.
16Carte1 Lesdeuxzonesd’implantationdesMakina/ShiwaauGabon
Source:FabriceAgyuneNdonesurfonddecarteGéoatlas.com(2006).
17Sur le plan de sescultureset/ou de sessociétés, le Gabon est généralement
1
décrit commeun pays où vitsansheurt unepopulation d’environ 1300000
habitantsserépartissantàl’intérieur d’une quarantaine d’ethnies vivant surun
territoire d’unesuperficie de 267667 km². Le poidsdémographique de certaines
2
ethnies—particulièrement desFang(262879 personnes), desKota(25 935
personnes) et dans une moindremesure desSaké(9 130 personnes) pour le cas
qui nous concerne—enafait desgroupes majoritairesetles connaissances
accumulées surleurhistoireont éclipsé celles desautresqui ont, parconséquent,
étéréduits au statut d’«ethnies minoritaires », de «sous-groupesethniques »,
voired’«ethnies en voied’extinction ». Cependant, lorsqu’on s’intéresse de plus
près aux groupementshumains que l’on continue de désigner sous deslabels
ethniques, on constate quelaréalité estbeaucoup plus complexe que le discours
fossilisédélivré quotidiennementsur l’histoire et la composition de certains
groupes, en dépitdes avancées de certainesdisciplines (anthropologie, histoire et
linguistiquenotamment)surlaconnaissancedecespeuples.
Parmil es groupesr éduits au statut de minoritée thnique et en voie
d’extinction, le cas desMakina—dont le nombretotal de ressortissantsest
estiméàenviron 2 500 en 1993—nousinterpelleparticulièrement, caràlui
seul, il résume assez bien la problématique de l’échec desc lassifications
ethniquesenglobantesàrendrecomptedeladiversité culturelle du Gabon et de
l’histoire desidentités collectives particulièresrevendiquées parchacundeces
peuples. En effet, cette ethnie estdécrite, avec insistance dès1819 (Bowdich),
comme«un peupleconquérant, farouche,craintpar sesvoisins»etavecqui il
fallaittraiter pour la bonneconduite desmissions d’explorationdans«l’Ouest
e
africain»(De Brazza 1876-1885). CesMakinaqu’on appelait au XIX siècle
e
PahouinMaki danslavalléeduRembouéet Ossyébasurl’Ogooué,vont,auXX
siècle, curieusement disparaîtred es descriptions au profit du «groupe dit
pahouin»(Alexandre, 1965), puisau profit desFangauxquelson lesassimile
désormais.
Aprèsavoir repoussé lesOkandé, lesOkota, lesApindji, lesKélédeleur
territoire (Merlet, 1990b),les Makina auraient-ils cédéàleurtour devant la
pression et lesassauts guerriersdes Fang en provenance du Sud-Cameroun?
Cettepousséefangauraiteu pourconséquence la réduction du territoire makina
et l’assimilation linguistique et culturelle de cesd erniersa u pointq ue
l’inventaireethnique officiel,àpartirdu recensementgénéral de lapopulation du
Gabon de 2003, en vienne àconfondred orénavantles deux groupes. Cette
hypothèse estdu restel’hypothèse dominante de la communautéscientifiquedu
Gabon.
Cettevision de l’histoire et de l’identité makina n’est évidemment pascelle
que nous avons observéelorsdenos enquêtesdeterrain et dans la relecturedes
1
Lesrésultats du recensementde2003 ont étémajorés parleConseildes Ministresjusqu’à
1500000habitants, maiscechiffren’ajamaisétévalidéparlesstatisticiens.
2
Selonleschiffresdurecensementgénéraldelapopulationetdel’habitatde1993.
18textes desexplorateursqui serventpourtant de supportdocumentaireaux tenants
de cette approche contemporaine de l’histoire et de l’identité culturellede
3
certainspeuples du Gabon. Certes, la langue shiwa aété remplacée parlefang
dans certainescontrées(Agyune Ndone, 2005), mais on peutyrelever une forte
revendication d’ethnicitém akinad istincte,b asée surd ’autres« critères
culturels »tels que lesnomsdelignages, lesanthroponymes, lestoponymesou
lesrécitsdevie,parexemple.
C’est «l’archéologie»etladynamique de cetteethnicité makina prenanten
e
compteàlafoisles descriptions historiquesque nousavons retrouvées du XIX
siècle,etles généalogiesettémoignages que nous avons collectésaudébut du
e
XXI siècle (entre 2003 et 2007),q ue l’étude se proposed ’identifieretde
comprendre. Pouratteindrecerésultat, la démonstrationest faite icidanssix
domainesd ’observation qui, sans prétendreàl’exhaustivité, nous semblent
représentatifsdedynamiqueshétérogènes, et suffisentàfonder la contre-théorie
nécessaireàla réécriture de l’histoire «ethnique»en anthropologie. Ce sont
successivementl’ethnonyme ou la référenceau mythed’origine etàlasource
commune (chapitre1), la migration du village et de la résidence(chapitre 2), la
languepratiquée(chapitre3),lesstratégies matrimoniales(chapitre4),lenomdu
clan et du lignage(chapitre 5) et enfin l’attribution de l’anthroponyme (chapitre
6) qui sont passésa u filtre d’un examen dynamique visant àd éfinir non
seulementlavitessedetransformation,maislesrythmesévolutifs.
Présupposésthéoriques
L’objectif initialo u finalden otre étuden ’est pasder édiger une
monographied es Makina,m aisdec omprendre, àlas uite desn ombreuses
critiquessur le conceptd’ethnie, commentsur un plan locall’application de
l’approche classique de l’ethnie,apu créeràce pointdenombreuseszones
d’ombred ansl’histoired es peuplesdep lusieurs Étatsm odernes d’Afrique,
notammentsurlaconnaissancedespeuplesduGabon.Eneffet,leconstatestque
desgroupess’objectivantpourtant commedifférentscontinuent d’être classés
sous une même appellation. Aussi, l’objectif principaldecette étude ne consiste
pasen une construction simple de l’identité makina, mais en un débatsur la
légitimité de cetteethnicité inclusetrop facilement dans celle desFanget, dans
une moindremesure, dans cellesdes Saké, desKota, voiredes Kélé. L’objectif
de notreétude consiste, de ce fait, en une démonstration, domaine pardomaine,
de la singularitémakinacomparativementàcelles de sesvoisins.Àpartirdu cas
makina, nous voudrionsainsiinsistersurlapertinenced’un recourssystématique
àc ertaines preuves; anthropologiques, historiques, linguistiques, etc., pour
aboutiràplusd’objectivité dans le cadredes études axéessur lesidentités
collectives, notamments ’ile xisteu ne fortes uspicion dans la communauté
identitaireentredes groupesapparemmentproches. Finalement, surle plan local,
notre étudeambitionne dedémontrerque lesMakinanesontpas desFangetque
3
LangueoriginaledesMakina.
19la grandeur historique et numérique que l’on reconnaîtaujourd’huiaux derniers
cités,reposeraienten fait, en grande partiesurl’apportsubstantieldel’histoireet
de la «culture»des pseudo-assimilésmakinadanslaconstruction de l’identité
fang. Autrementdit, s’il s’avère que lesMakinanesont pasFang, c’esttout un
mythev ieux de deux siècles surl ’histoired u peuplementd u Gabon qui
s’écroulera;c’est un desobjectifs de ce travail;briser le mythedel’ethnie
englobanteetdes es composantesh omogènes et,p ourquoip as, contribuer
modestementàéclairerdavantage leszonesd’ombre de l’histoire socialeet
culturelle despeuples du Gabon. Notreperspective théorique consisteàrefuser
de considérer l’ethnie commeune globalité et au contraire,àlaconstituer en
différents domainesq ui se transforments uivant desr ythmes d’évolution
distincts.
En privilégiant une approche qui prenne en compte l’historicité desgroupes
observéset, en considérantlamanière dont chaque groupe s’auto désigne, dans
le butd ’une meilleurec ompréhension desc hangementse n course ntre
«cultures»relativementproches, notreprésupposé théorique s’inscritdansla
droitelignedesétudessurlesréévaluationscritiquesduconceptd’ethnie.
Si, dans bon nombred ’étudesa ctuelles surl es identitésc ulturelles, la
dimension historique estdeplusen plus priseencompte, cela n’étaitpas le casil
4
yaàpeine trente ans. Ce n’estqu’àpartirdelaseconde moitié desannées 1980
(Amselle et M’Bokolo, 1985;Chrétien et Prunier, 1989) que cette approche va
commenceràsegénéraliserenoppositionauxnombreuxdiscoursquiontfigé les
groupements humains dans un essentialisme ethnique. Il semblerait que cette
vision réductricedes peuples africains, découleraitdes fondements mêmesde
l’émergencedel ’anthropologie en tant ques cience. Quellese n sont les
implications ?
Il convient ainsider appelerb rièvementl es principaux fondements,
notamment lesn ombreux écueils quie xpliquent que la discipline
anthropologique, jusque dans un passéassez récent, aiteu du malàrendre
5
comptede manièreefficientedecertaines dynamiquesculturelles .
Lesidentitéscollectivesetlefonctionnalisme
Essentiellementbasésur le rejetdu postulatdel’évolution unilinéaire des
sociétéshumaines, le fonctionnalismeprône au contraireque chaque sociétése
distinguedes autres sociétés parune culture propre et que la manièredontsont
agencés lesdifférentséléments, au sein de cetteculture, estcequi la différencie
desa utres. Cettev ision qui s’est astreinteàsaisir chaque sociétéd anssa
spécificité, va cependant reléguer au second plan l’historicitédechaque peuple
parsapréférencepourles étudessynchroniques. Au point qu’aussi paradoxal
4
Dansledomainedel’ethnologied’inspirationfrançaise.
5
Notammentdesdynamiquesidentitaires.
20que cela puisse paraître,onen déduiraitpresque quec’estàpartirdelamiseen
placedel’observation ethnographiquefonctionnelle baséesur la production de
monographies (Izard et Bonte, 2007), qu’apparaissent lesprémices desattributs;
englobant, naturel, immuable liésàla notion d’ethnie dans lest ravaux qui
suiventdanslalittérature anthropologique desannées 1920-1960. Notamment,
dans le discours anthropologique d’inspirationanglo-saxon desapprochesde
l’ethnicité (nousyreviendrons dans la suite de ce travail). Certes, le
fonctionnalisme àé normément contribué au décloisonnement de la pensée
anthropologique du joug de l’évolutionnisme avec la production de nombreuses
monographies dans lesdomainesdel’économie, de la parenté, de la politique et
dureligieux chezles «primitifs », maisledéni del’histoiredanssesperspectives
méthodologique et théorique ae u pour conséquencelac ristallisation et
l’essentialisation desgroupes dits ethniques. Finalement, le fonctionnalisme en
faisantm ieux que l’évolutionnisme dans l’interprétation de l’altérité, n’aura
cependant paséchappéàune formederéductionnisme culturel, particulièrement
parson incapacitéàrendrecomptedes changementssociaux et culturels, et plus
généralementdeladynamiquedesidentitéscollectives.
Mais très vite, de cettec onception figée, va émergeru ne conception
dynamiquedesidentitésdegroupes.
Lediffusionnismeet l’ethnie
Malgré sesexcès, on peut constater, a posteriori, quelediffusionnismea
contribuéàlaremiseen question du conceptdel’ethnie. La synthèse originale
desméthodes de reconstruction du passé, faitepar Sapir(1969), fixe bien les
conditionsdanslesquelles ladynamiquedesethniesdoitse faire.
On ne devraitj amaism anquerc es occasions d’analyser la dynamique desc ultures
primitives;leurintérêt ne se borne pasàéclairer lesphasesrécentesdudéveloppement
culturel d’une tribu, ellesfournissentaussi deséléments appréciablesàla mise au point
d’unetechniqued’interprétation historiquedesfaitsdupassééloigné.(Sapir1969:212).
Avec un telp rojet, on peut s’étonnerq ue lesp remiersa nthropologues
n’aientpas tiré de conclusions plus hardiessur la pertinence de l’ethnie dans une
perspectivehistorique.Eneffet, dèslors qu’une méthodepermetdefixer dans un
cadre chronologique l’étudedes sociétés primitives, on perçoittoutdesuite
comment, au fildu temps, le contenu quel’on peut donneràl’ethnievarie. Et
dans la mesure où on peut mettreen évidence l’influenced’un groupe ethnique
surun autre, on admetipsofacto queles composantesculturelles quiconstituent
ungroupeethniquen’ontqu’unevaleursynchronique.
Ethnicitéet perspectivehistorique:lesfondements
(…)Leconceptd’ethnicité ne désignepas,comme le pensentGlazer et Moynihan,de
nouveauxp hénomènes, mais desp hénomènes occultésp ar la grille d’analysed es
chercheurs de l’époque antérieure:celle desthéoriciens fonctionnalistesqui,enmettant
l’accentsur le consensus, l’adaptationetl’équilibre, ontintroduitunbiais dans l’analyse
21de la relationinter-groupes, et celle desthéoriciensde la modernisationquin’ontvudans
leslienstribauxetles formes sociales traditionnellesquedesarchaïsmes ou desobstacles
àlaplanifications ociale.( Gusfield,1967;Lijphart, 1977;B urgess, 1978 citéspar
PoutignatetStreiff-Fenart,1995:30).
Onconstatedoncàpartirdesannées1960,débutdesannées1970,unregain
pour la prisee n compte de la dimension historique dans lesé tudess ur le
questionnementdelavariabilitédesidentitésculturelles.
Pour mieuxcomprendretoutl’intérêtdeladimensiondiachronique,dansles
étudess ur l’ethnicité, examinons brièvement l’approche primordialec omme
modèled’interprétationdesidentitéscollectives.
De manièregénérale, le postulat primordialistealongtemps considéréque
lesl iens qui unissaient lesm embres d’un groupe donné, étaientb asés sur
l’existencesupposée de relations primordiales, de relations primairesentre tous
lesm embres de ce groupe. Autrementd it, l’ethnicité ou le sentiment
d’appartenanceàun groupeethnique relevait de l’hérédité voired’une dérive
6
«d’un sentimentd’affinité naturelleplusque de l’interaction sociale» (Geertz,
1963 citéspar PoutignatetStreiff-Fenart, 1995) entreles membresdecette
ethnie. C’est ce quie xpliquerait l’ineffabilité et l’irrationalitédelaf orce
contraignante( Shils, 1957 citésp ar PoutignatetS treiff-Fenart, 1995) des
sentiments quiunissentles membresd’un même groupe ethnique. Là encore, les
résultatss’apparententàune formedecloisonnementdes identitésculturelles,
doubléd’unesubordinationduparticularisme culturelàuneoriginebiologique.
C’est cetteperception essentialiste de l’ethnicitéqui va être remise en cause
dans lestravaux ultérieurs, dans un contexte d’aprèsguerre où lesanciennes
7
colonies ,après «l’effort deguerre», aspirentauchangement.
Ainsidès1955,Balandier(1984) va inscriresonétudesurlacompréhension
8
dessystèmespolitiquesfangetbakongo pendantlapériode coloniale, dans une
perspectiveh istorique.E t, commeilled it lui-même dans la préface de la
troisièmeéditiondeSociologie actuellede l’Afriquenoire:
Avec cet ouvrage,une étude relevant de l’entrepriseanthropologique réhabilite l’histoire,
àl’encontre desprésupposées fonctionnalistesetstructuralistes.Laconfrontationdes
sociétés kongoetf angles révèle inscrites dans un devenirdelongue durée, quia
provoqué la diversitédeleurs formations,etladiversitédeleurs réactions en présence de
situations identiques–cellesrésultantdel’économiedetraite,puisdurégimecolonialeet
la décolonisation. Lessystèmes de rapports sociauxetles agencementsculturelsne
peuventêtreappréhendéssousleseulaspect desprincipesqui lesrégissent et de leur
existence«formelle»;ils ne prennent leur pleine significationque s’ils sont rapportés
auxmouvements et conjonctureshistoriquesqui lesfaçonnentet lesaffectent. (Balandier,
1984:VI).
6
Desliensdesang.
7
Aussibien en Afrique,qu’en Asieet en Océanie.C’estlapériodedesdécolonisations.
8
LesFangauGabon et lesBakongo au Congo, sont considérés comme desethnies majeures dans
chacundesesdeuxpays.
22Si le mouvement, l’histoire est beletbien mise en perspectivedanscette
œuvremajeure de l’auteur, Balandiernes’interroge vraiment pas,cependant, sur
la micro histoire de la formation desethnicitésfangetbakongo commeun des
éléments interprétatifs de certaines contradictions observables au sein de ces
«ethnies ». Mais,p ar une approche macro sociale, il voit dans les
transformations politiquesdes Fang du Gabon, notammentsous la contrainte du
pouvoircolonial, le leitmotiv destentatives de reconstruction de l’unitédes
clans. Ce quinenousavancepas nécessairement, surlaconnaissancedela
formationdel ’identitéf ange n dehors ou avantlap ériode coloniale. Cela
voudrait-il dire qu’avant cettepériode, la sociétéfangjouissait d’une stabilité
interne?Que dire alorsdurapport au changement dessociétésqui ontsubitrès
tardladominationcoloniale?
Mercier(1968) donneune esquissederéponseàla question précédente,
dans sa critique desétudessur lesSomba du Béninqui, longtempsrestésen
margedes circuits coloniaux, étaient a priori décrits, dans lestextesdeceux qui
lesa vaient rencontrés avantl ui, commer épondanta ux caractéristiquesde
9
l’époque;desociété archaïque , primitive, en sommedesociété sans histoire.
Dans son approche de la question de l’identité desSomba et en ruptureavecses
prédécesseurs, Merciermet en placeune méthode quilui permet de collecterles
traditions orales;celles-ci soumisesàune critique révèlent un certain nombrede
contradictions, doncdum ouvement, du changement au sein de ce groupe
ethnique. Autrementdit, en inscrivantson analysedansune perspectiveprenant
en compte la micro histoire du peuple qu’il observe, Mercierarriveàpercevoir
que l’identité sombaétait certesconstruite autour d’une «cohésion ethnique »,
mais que cette cohésion apparentenedoitpas faireoublierqu’àl’intérieur du
groupe, il existe desc ontradictions quinep euvent être décryptées qu’en
s’intéressantàladynamique internedelasociété. Toutefois, même si Mercier
marque de son empreintel’émergence desétudessur l’historicité des«sociétés
sans États»aveclecourant de pensée dynamiste, il n’en demeurepas moins
chez cet auteur, au-delàdunon isolementdanslequelilperçoit unesociété, que
l’ethnie apparaît commeun groupe fermédont lesmembres descendent d’un
même ancêtreetparlentlamêmelangue.
On voitquelescritèresqu’onpourraitretenirpourdélimiterlessociétéss’appliquentsans
se recouvrir:l ’inventaired iffère selonq u’on privilégiel ’ethnique,lep olitique,le
linguistique,leculturel ou l’économique.Siencore ces critèress’appliquaient de façon
homogènedansletemps!Maisbienaucontraire,les communautés gumsa deviennent
gumlao et vice versa,etdes Kachin deviennent Shan.(DanSperber,1967àpropos d’un
compterendusurl’œuvredeLeach,1954).
9
«Ils se distinguaienteneffet despeuples voisinsàla fois parleurnudité et parlepittoresque de
leursdemeuresàtourelles, ce qui lesfaisait désigner tantôt comme des«sauvages », réfractairesà
tout progrès, tantôt commedes «paysans-châtelains»(…). Leur originalité s’appuyaitsur les
conditionsnaturelles…».(Chrétien,1969:640).
2310
Si Leach (1972) s’interroge surl’effectivitédes limitespolitiques, sociales
ou ethniques, entreShan et Kachin vu qu’on retrouvechezles uns et lesautres
une minoritédemembres appartenantàl’autregroupe, c’est surtoutàBarth
(1969)que l’on se réfère,pour la placequ’il accorde, dans son analyse,àla
problématique de l’émergencedes barrièresethniques commerévélatrice des
constructions desidentités de groupes. L’apport de Barth (1969), dans le débat
surl’ethnicité, tientfinalementau fait qu’ilconsidère quelaformation des ethnic
groups estconcomitantedel'édification desfrontièresrésultant desinteractions
entregroupes en contact. En d’autres termes, dans lesinteractions entregroupes,
ce sont lesacteurs sociauxeux-mêmesqui vont se distinguer lesuns desautres
dans desformesd’organisations quimobilisent certainescatégoriesconsidérées
parles membresdes groupes interagissantcomme significatives, pourétablir la
frontièreentrecequi estNouset,cequiestlesAutres.Barth(1969)insistesurle
fait qu’on ne peut pas, a priori, distinguer un groupe ethnique d’un autre, rien
qu’àpartird’unrecourssystématique de leursmembresàdes caractéristiques
universellement reconnuesc omme modess ignificatifsd ’organisationd es
groupes ethniques. Autrementdit, d’un groupe ethniqueàun autre, lesmembres
ne mobiliserontpas lesmêmes critères, fussent-ils moinspertinentsque d’autres
pourse singulariser.C’estpourquoi,Barthestimeque:
Identifierq uelqu’un d’autrec omme appartenant au même groupe ethnique ques oi
impliquequel’onpartageavecluidescritèresd’évaluationetdejugement.Delàlesdeux
acteurs en viennentàassumerqu’ils jouent au fond «lemêmejeu », et celav eutdire
qu’ilyaentreeux un certain potentieldediversificationetd’expansion dans leurs
relations sociales qui ests usceptible éventuellement de recouvrir l’ensembled es
différents secteurs et domainesd’activité.Inversement, une dichotomisationdes autres
comme étrangers, comme membresd’unautre groupe ethnique,implique de reconnaître
deslimitations dans la compréhensioncommune,des différencesdansles critères de
jugementdes valeursetdes actes, et une restriction de l’interactionaux seulssecteurs
présumés offrir despossibilitésd’intercompréhension et d’intérêt mutuel.(Barth, 1995 :
213).
10
En insistant surles changementsdela«structuresociale », dans un contexte anthropologique
influencépar lesidées du fonctionnalisme, notammentdes idées de Radcliffe Brown surl’unité,
l’homogénéité dessociétés, quinzeans avantBarth,Leach fait une despremières critiquesdu
fonctionnalisme et ai ntroduitl es prémices du constructivisme:«Lorsque l’anthropologue
s’efforcededécrireunsystème social,ilne décrit nécessairementqu’un modèle de la réalité
sociale. Ce modèle ne représente en réalité quel’hypothèse de l’anthropologue sur«la façondont
fonctionneles ystème ». Lesd ifférentes parties du systèmed ansles ystème formentd onc
nécessairementuntoutcohérent–c’estunsystème en équilibre. Mais,celaneveutpas dire que la
réalité socialeforme,elle aussi,untoutcohérent;bienaucontraire,lasituationréelle est, dans la
plupartdes cas,pleinedecontradictions;etcesont précisémentc elles-ci qui permettent de
comprendrelesprocessusduchangementsocial.
Dans lessituations quel’onobserve dans la régiondes collines kachin,onpeutconsidérertout
individu commeayant au même moment un statut dans plusieurssystèmes sociauxdifférents. Ces
systèmes se présententàl’individu lui-même commedes alternatives ou descontradictionsdans le
schéma desvaleurs selonlequelilorganisesavie.Enmanipulantces alternatives afin de s’élever
dans l’échelle sociale, il déclencheleprocessusgénéral du changementsocial. Chaque individu au
sein de la sociétés’efforce, dans sonpropreintérêt,d’exploiterlasituationtelle qu’il la perçoitet
c’estainsi que la collectivité desindividus altèrelastructuredelasociété elle-même»(Leach,
1972:30-31).
24Aussi, même si la différenciation desidentités entregroupesencontact est
maintenue pardes frontières, ces dernièresneconstituent paschezBarth, des
obstacles, deslimites—au sens premierdu terme—, aux changements, aux
renouvellementsdes composantesethniques. Cettedynamique estimpulséepar
lesflux desindividus de part et d’autredes frontièresethniques. C’estcequi
expliquerait qu’en fonction de la périodeetd es critères de l’appartenance
revendiquée, que desShandeviennent Kachin—pourreveniràlacitation ci-
dessusdeLeach—et inversement.
Finalement, l’approche interactionnistedeBarth, en présupposantque les
barrièresethniquessontàla fois maintenuesetfranchies, préconise quel’identité
ethniqueou collectiveest le résultat d’un processusd’organisation plus ou moins
continue entreceq ue lesautrespensent que nous sommes et ce que nous
affirmons être (Formoso, 2001). Barth s’éloigneainsi de manièreflagrante de
l’immobilisme et surtout de la supposéecontinuité historique du lien qui unirait
les membresrevendiquantunmême grouped’appartenance.
En définitive, avec Leach,Balandier, MercieretBarth,une nouvelle ère
s’ouvre dans l’analysethéorique anthropologique, notammentsur laquestion des
identitéscollectives. On voit queletraitementdecette approche historique et
constructiviste de l’ethnie s’estd avantage développé dans la littérature
ethnologique anglo-saxonne. Néanmoins,àpartirdes années 1980, un certain
nombred’ethnologues et historiens françaissous l’impulsion de;Amselle et
M’Bokolo (1985), Chrétien et Prunier( 1989), contribuent de manièrep lus
significativesaudébatsurl’ethnie.
C’est dans ces perspectives historiquesetconstructivistes, quenotre étude
se proposed’examinerlasituation identitairemakinaincluse dans «l’ethnie»
fang.
Aprèscebrefdétoursur lesfondements desperspectives constructivistes de
l’ethnie dans le débatsur l’identité, il convient égalementderevenir surla
définition desconcepts d’ethnicité, d’ethnogenèse et de métissage usités dans les
11
Globalization Studies et surc elui d’ethnothanasie commeé léments
interprétatifs desprocessusdeconstructiondesidentitéscollectives.
Définitiondequelquesconceptsmajeurs enrapportavecl’ethnie
Il s’agit principalement de définirles notions clés dérivées du substantif
«ethnie»danslediscoursscientifique actuel de la compréhension desidentités
collectives, pours oulignerl eurs caractères historiques, constructivistes et
relatifs;cesnotionssontl’ethnogenèse,l’ethnothanasieet le métissage.
11
Lesétudessur la mondialisation.
25Ethnogenèse
Àlasuite desnotions d’ethnie et d’ethnicité, le conceptd’ethnogenèse
apparaît de plus en plus commeune desnotions opératoirespourpenserles
identitéscollectives contemporaines, notammentdanslalittérature ethnologique
américaine où l’ethnogenesis désigne«desp rocessus de reviviscence ou
d’émergenced’une conscience collectivedegroupessouventminoritaires ». Plus
généralement, le conceptd’ethnogenèse renvoieaux processusdeformation des
identitésdeg roupes. C’est qui fait dire àB onte et Izard (2007) que
«l’ethnogenèse désigneles processus dynamiquesetlesmodalitéshistoriquesde
formationdeg roupes ethniqueso riginaux ». Obadia (2007)nevap as à
l’encontre de cette perception puisque dans sa Cartographiecritique desusages
et dessignifications attribuésau conceptd’ethnogenèse dans lesGlobalization
Studies, il ditque c’est«le processuspar lequel un groupe estconsidéré ou se
considèrelui-même, surleplan ethnique, dans un paysagesocialqui estcelui de
son émergence ». Mais au-delàdes définitions plus ou moinsproches lesunes
desautres, ce qu’il faut retenirdecette approche ethnogénétique, c’estqu’elle a
pour butde«traduire une vision historique dessociétéshumaines»(Obadia,
2007)légitimée parles nombreuses contradictions du Nous dans un contexte
mondial où lesfrontièresethniquesentre un Nous et les Autres sont de plus en
plusambiguës.
Si l’usagedelanotion estnouveau dans le vocabulaire desanthropologues
influencés parles courants de pensée de l’ethnologie de l’Europe occidentaleet
de l’ethnologieaméricaine, il faut cependant le distinguer dessignifications à
connotations évolutionnistesete ssentialistesa uxquellesilr envoie dans le
contextede sonapparitionetdesonutilisation,l’ethnologied’inspirationrusseet
soviétique.En effet;
C’est dans l’etnografya soviétique –s cience taxinomique surlep land escriptif,
évolutionnistesur celuide la théorie–que le conceptd’ethnogenèseainitialement connu
sesplusa mplesdéveloppements:Shirokogoroff, le premier,athéorisé, en 1963,le
conceptclefdel’anthropologie russe,l’ethnos,unité ethnique de base,inscrite dans une
histoire,etdont lespropriétéssont dépendantesdel’économie et du politique (…) Le
modèle d’analysedes ethnos estcelui de l’évolutionnisme,mesurantleurs variations de
formesur une échelle historique qui va de l’«archaïque»au«développé»(Obadia,
2007:10).
Ethnothanasie
L’ethnothanasiepeutêtredéfiniecommeunconceptcouvrantlesdifférentes
étapes quimènentàla disparition d’une ethnie (Mayer, 2007a). Pourcompléter
laperspectivethéorique del’«ethnogenèse»qui s’intéresseàlanaissanceet àla
genèse desethnies, Mayerproposecelle de l’«ethnothanasie»pour fonderle
cadre théorique quipuissedisputerdeladisparition et de la mort desethnies.
Bien entendu, cetauteurn’est paslepremieràvouloirrendrecomptedela
disparition desethnies, puisque Jaulin (1970)utilise le conceptd’«ethnocide»
pour parler de l’état de suppression ou plutôt du processusded estruction
26«violente»des caractéristiquesculturelles propresàune ethnie parun État ou
un autregroupeethnique considérécomme plus puissant. C’estcecaractère
violentdeladéfinition du conceptd’ethnocide utiliséparJaulin, quifaitpréférer
àMayer le recoursau néologisme d’«ethnothanasie », parceque cetauteur
penseque le changement opéré dans lesethniesàl’époque contemporaine se fait
majoritairementde manièreconsentie(Mayer,2007a:40-41).
Revenons également,surdeux notions prochesmaisdistantes,fréquemment
usitées ou suggérées, mais dont on s’abstient parfois de définircomme éléments
d’intelligibilités desidentitéscollectives dans lecontextede la mondialisation,le
métissage etl’hybridité.
Métissage
La métaphoredu métissage, dans les Globalization Studies, intervient le
plus souventen oppositionau conceptdemulticulturalisme où lescultures, les
identités, sont appréhendées a priori commed es «entités discrètes »,
juxtaposées lesunesàcôté desautres—multiculturalisme —, ce que réfute un
certainnombredelittérateurs.
En réaction au replii dentitaire dans lequel lesi dées essentialistes du
multiculturalismep oussent lesg roupes minoritaires, on assiste en Grande
Bretagne, dans lesannées 1990,àl’entréeen forcedu conceptd’hybridité, dans
le domaine des Cultural Studies, commem odèled ’intelligibilité des
constructions identitaires plurielles, métissées, revendiquées parles nouvelles
générations issues desdiasporas antillaises, indiennes, pakistanaises, etc. Les
12
tenantsdecette approche culturelledel’hybridité sont Gilroy (1993), Bhabha
(1996)etsurtout Hall (2007). Si chez Bhabha «l’hybridation»est le processus
d’imitation de la culture colonialep ar lesc olonisés, chez Gilroy et Hall,
l’hybriditéc ulturellep eutsed éfinir commelep roduitd es processusde
brassages, de combinaisons, de connexions desp euples et desc ultures,
notammentdescultures «diasporiques ».
Reprenantàson compte le paradigmedu métissage cultureldansses études
surcertaines sociétés africaines, Amselle (1999) considèreque leslogiquesà
l’origined anslac onstitution dess ociétésh umainess ont des«logiques
métisses », hybrides et quel’idéed’une puretédes peuples estune illusion,
même si la très forteproximité du conceptdemétissage, avec lescatégoriesdu
biologique, luipermetderevenir ultérieurement surl’utilisationdecettenotionà
fortec onnotation racialeetn aturelle dans la perspectivedes es analyses
«culturelles». Désormais, c’estsur le conceptdebranchements (2001) qu’il
s’appuie pour rendrecomptedelaquestion de l’identité commeprocessus de
constructionsocialeethistorique,aussibienenAfriquequ’ailleurs.
12
e
Àdistinguer de l’approche polygénistedel’hybriditéduXIX siècle, faisantréférence au
mélangedessangsdanslesthéoriesraciales.
27Para illeurs, Turgeon( 2002) dans un ouvrage collectif regroupantd es
spécialistes dess ciences sociales et desl ettres —historiens, ethnologues,
archéologues, littéraires, philosophes, notamment— fait de la critique des
usages du conceptdem étissage depuis lesé tudesp ostcolonialesa ux
préoccupations desauteurs postmodernes, voiredelamondialisation, une notion
incontournable dans la compréhension desidentités collectives. S’appuyantsur
13 14
lescontributions de Bhabha (1994) de Clifford (1997) , d’Amselle(2001), de
Laplantine et Nouss(2001), le métissageyest analysésous son aspect culturelet
non biologique où «la problématique du métissage culturel(…) permet de
rejoindrel es préoccupations du postmodernisme, c'est-à-direl es questions
identitaires, lesappartenances plurielles, lesdiasporas, lesnationalismes et les
déplacements transnationaux»(Turgeon, 2002:5 ). Cependant, àp roposde
l’usagetousazimuts du conceptdemétissage dans le contexte de l’information
mondialisée et de son rapprochementàdesnotions prochestellesque mélangeet
hybridité, l’auteur, certainementsous l’influencedes travaux de Laplantine et de
Nouss(2001),tientàpréciserque:
(…) On cherchelemétissage culturel là où il n’estpas.Iln’estpas dans«l’esthétique de
l’hétérogène»,dont la tendanceàl’universalité masque mallecaractèrenéocolonial.Il
n’estpas dans le multiculturel, qui estune formedefragmentationetd’éclatement. Il
n’estpas dans l’élogedela«créolité»que l’on peut reconnaîtrecomme un nouvel
essentialisme.Lemélange estpartout,maisle«métissage culturel»est insaisissable
(Turgeon,2002:10).
Avec Laplantine et Nouss(2001), quis’éloignaient dessentiersbattusdu
mélange et de l’hybridité des Postmodern Studies,lan otion de métissage
culturel va êtrethéoriséeautrement.Eneffetpourcesauteurs:
Le métissage,contraireàl’autisme, estcequi nous arracheàlarépétitiondumême,àla
reproductionducompact dans un cadre délimité.Iln’estpas dans la constanceetla
consistancemaiss’élaboredansledécalageetl’alternance. On reconnaît le métissage par
un mouvementdetension, de vibration, d’oscillation quisemanifesteàtravers des
formesprovisoiresseréorganisantautrement(LaplantineetNouss,2001:8).
Cesd eux auteursi nsistent aussi surlef aitq ue le métissage est une
expérience individuellequi consisteàpenserl’autre et l’étrangetéen soi, dans
une posture alternativeder enoncementetder éappropriation du moietde
l’autre. En d’autres termes, «le métissage consisteàh abiter son «moi»à
plusieurs, ce qui crée lesc onditions d’une objectivation de la subjectivité
13
Bhabha (1994) insistes ur la nécessité de repenser et de dépasserl es identitésetl es
appartenances nationales, parl’imitationqui serait«l’art descolonisésàmimerlecolonisateur»
tout en conservant sonidentité.Cette ambivalencedel’identité,illa pensesous le concept
d’hybriditéculturelle.
14
Dans Routes, Clifford,mettant en œuvreunexercicededéconstruction/construction, insistesur
l’importancedelaspatialisation, du voyage,delatrajectoire–exemple de la diaspora–dansla
constitutiondes cultures,doncdes identités. D’ailleurs, on retrouve dans Turgeon(2002),cette
idée de voyage,detranslation dans un article signépar Ouelletintitulé;«Les identitésmigrantes:
la passion de l’autre»,p.39-57.Pourpensercette problématique de la délocalisationetdela
diasporaseréférer aussiàAppadurai(2001),àGilroy(1993)etàHall(2007).
28puisque l’objectiviténaîtdu croisement desjugements, du partagedes pointsde
vue»(LaplantineetNouss,2001:15).
L’ethnieentantquerace
Il faut égalementajouter que la remise en causedel’ethnienesaitpas
restreinte aux sciences de l’Homme. Si l’ethnologie traditionnelle, inspirée par
l’anthropologiephysique, associe effectivementdes traits culturels particuliers
(système de filiation, organisation sociale, répertoire desclans, deslignages, des
anthroponymes, etc.)àdesindividuspartageantlemêmephénotype, aujourd’hui
on accordedemoins en moinsdecréditsàcetypedecorrélation. En effet,
commel es caractèresm orphologiquese xtérieursc hangente n fonction de
l’environnement, del’alimentation,etc., on peut mettredans un groupe identique
desindividusàl’origine différentsetinversement, dans desgroupesdifférents,
desindividusàl’origine identiques. Mais, surtout, lesprésupposésidéologiques
qui ont permis de passer de la raciologie au racismeont rendu caduquesun
certainnombredetraitsutiliséspourclasserlesgroupementshumains.
Mais le coup le plus durest venu de la génétique despopulations. Plus
stable quelephénotype, le génotypedevrait donner a priori desrésultats plus
fiables et contribueràclasserles êtreshumains surdes basesplussûrs. Or les
progrèsdelagénétique despopulations ont montré quelanotion de race n’était
pasévidente,sil’onconsidèreles marqueursgénétiques.
L’autrei nformation, révéléep ar desé tudess pécifiquess ur différentes
populations,estqueladiversitéàl’intérieurdesgroupesconstituéspeut êtreplus
marquéequecelleexistantentredesgroupesdifférents.
Dans un cas commedansl’autre,leterme estàprendreavecprécautions.Nous n’avons
généralementpas d’informations surlecomportementd’uncaractèredansletemps;c’est
laraisonpourlaquellenousnouslimitonsàparlerdelavariabilitéd’un individuàl’autre,
telleque nous l’observons aujourd’hui.Pour presquetous lescaractères héréditaires
observés, nous constatons d’ailleurs que lesdifférences entreles individussont plus
importantes que la différenceentre lesgroupesraciaux;il esttrèsrareeneffet de voir
entreces groupesdes différencesaussi marquées que cellesdelacouleurdelapeau,
quand tous lesindividusd’une raceAont la peau foncée et tous ceuxd’une race B la
peau claire.(Cavalli-Sforza,1994:315).
Si la notion de race n’estpas pertinenteàunmacro-niveau, il estvainde
vouloirenrechercherlapertinenceauniveaudel’ethnie.
Problématiquedesdynamiquesidentitaires —internes etexternes — au
niveaulignager
Suiteàlamiseàplat, d’un point de vueglobal, desconcepts reliés à
«l’ethnie», il estd’unintérêt certain, dans un contexte africain encore marqué
parlaréappropriationdes catégoriesethniquesdelapériode coloniale, que l’on
parachève, surunplan local, leur déconstruction. Il s’agit, en réalité, en tenant
compte de la situation gabonaise, de prolonger lesd ébatsc ritiquess ur les
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