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Changements d'aire
De la « race» dans l'aire anglophone

Collection Racisme et eugénisme
dirigée par Michel Prum

La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l'ethnicité. Parmi les ouvrages déjà publiés dans la collection:
Diane Afoumado : Exil impossible, préface de Serge Klarsfeld (2005) M.C. Barbier, B. Deschamps et M. Prum (dir.): Tuer l~utre (2005) Lucienne Germain et Didier Lassalle (dir.), Les Politiques de l'immigration en France et au Royaume-Uni (2006). Marine Le Puloch, Le Piège colonial (2007) Henri Nahum, La Médecine française et les Juifs, 1930-1945, préface de Jean Langlois (2006) Martine Piquet, Australie plurielle (2004) Michel Prum (dir.) : De toutes les couleurs (2006) Michel Prum (dir.) : L Vn sans I :Autre, (2005) Michel Prum (dir.) : Sang impur (2004) Michel Prum (dir.) : Les Malvenus (2003) Didier Revest: Le Leurre de l'ethnicité et de ses doubles (2005)

Sous la direction de MICHEL PRUM

Changements d'aire
De la « race» dans l'aire anglophone

Groupe de recherche sur l'eugénisme et le racisme

L'HARMATTAN

Ouvrage publié avec le concours de l'Université Denis Diderot (Paris 7)

cgL'Harmattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan I@wanadoo.fi' diffusion.harmattan@wanadoo.fi' ISBN: 978-2-296-03554-6 EAN : 9782296035546

INTRODUCTION
L'aire anglophone ne voit pas la « race» comme nous la voyons en France. Ou plutôt, el1e la voit alors que nous nous voulons «colour-blind », aveugles à la couleur, et que nous affirmons haut et fort qu'une(e) Français(e) est un(e) Français(e), et que la concentration de mélanine à la surface de sa peau, ou la texture de ses cheveux sont des détails qui ne doivent pas être pris en compte, et surtout pas répertoriés, par exemple à l'occasion d'un recensement. On se rappelle l'intervention du Président de la République, à l'époque Jacques Chirac, lorsqu'un haut fonctionnaire avait cru bon d'inclure une question ethnique pour un recensement en Nouvelle-Calédonie. L'idée avait semblé au chef de l'État « scandaleuse» et l'auteur de cette décision, « tout à fait irresp~nsa~le »j alors même qu'il s'appuyait sur un décret du ConseIl d'Etat. Cette différence d'approche s'explique en grande partie par les situations distinctes de la France et de la Grande-Bretagne (ou des États-Unis) durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que la France était occupée par l'Allemagne nazie et que le découpage raciologique de la population était pratiqué officiellement (avec le tristement célèbre «fichier juif»), l'Angleterre restait à l'abri de telles discriminations d'État sur son territoire. Après la guerre, le terme de « race» était discrédité en France, alors qu'outre-Manche il continuait d'être employé de façon neutre (on parle toujours aujourd'hui de« race relations» et de« racial equality»).

I Voir Michel Prum (dir.), Les Malvenus. Race et sexe dans le monde anglophone, Paris, L'Harmattan, 2003, pp. 8-9.

8 Que se serait-il passé si l'Angleterre avait été elle aussi occupée? Il serait vain d'entrer ici dans des spéculations de politique fiction et de refaire l'Histoire avec des « si ». Pourtant, on oublie souvent qu'une partie du territoire britannique a été effectivement occupée par l'Allemagne nazie: il s'agit des îles anglo-normandes. Curieusement, peu de littérature a été consacrée à cette «exception britannique ». Il est vrai qu'une étude de l'occupation dans ces territoires insulaires, comme celle que nous livre ici David Fraser, Professeur à l'Université de Nottingham, écorne quelque peu le mythe d'un Royaume-Uni héroïque, jamais envahi depuis 1066, et uni comme un seul homme derrière Churchill pour résister au nazisme et à l'antisémitisme qui gangrenaient le reste de l'Europe. Déjà le roman de Kazuo Ishiguro, The Remains of the Day (Les Vestiges du jour - 1989) avait éclairé les compromissions d'une partie des classes dirigeantes britanniques avec le lue Reich - compromissions qui ne se limitaient pas au roi Édouard VIII et à Madame Simpson, sa future épouse, connue pour ses sympathies nazies. Ici, David Fraser montre un microcosme britannique placé dans la même situation qu'une grande partie de l'Europe continentale. Et la comparaison est édifiante. David Fraser rappelle comment, dès octobre 1940, la Cour royale de Jersey intègre les ordonnances anti-juives dans le droit jersiais, suivie de peu par la Cour de Guernesey. Il montre surtout comment les autorités locales, faisant preuve d'un zèle peu commun, traquent tous les habitants identifiés comme «juifs» et s'en prennent aux «propriétés juives », agissant «sans faille et sans hésitation, comme agents de la machine antisémite et meurtrière des nazis ». David Fraser, qui a publié sur cette question peu explorée un volume très documenté, The Jews of the Channel Islands and the Rule of Law, 1940-19452, nous fait profiter, dans la contribution qu'il livre ici, d'un long travail mené dans les archives et les greffes des îles anglo-normandes.

2 Brighton, Sussex Academic Press, 2000, 260p.

9 C'est aussi durant la Seconde Guerre mondiale que le Britannique Tolkien (né en Afrique du Sud) rédige, en Angleterre, une grande partie de Lord of the Rings (Le Seigneur des anneaux), qui sera publié à partir de 1954, devenant le succès planétaire que l'on sait: plus de cent millions d'exemplaires de ce livre et de The Hobbit auraient été vendus dans le monde. Or l'univers créé par Tolkien, comme le note Marc Chémali, Maître de conférences à l'Université de Nanterre (Paris 10) et spécialiste de cet auteur, est un univers qui pose problème en termes de racisme. Les races y sont très présentes et très hiérarchisées: l'auteur parle ainsi de «lesser men» (les hommes moindres), terme qui évoque le tristement célèbre Untermensch. Marc Chémali constate que, dans ce monde imaginaire, certaines «races humaines », de type scandinave ou celte, se voient parées des plus hautes qualités, tandis que d'autres, sombres de peau, «s'entêtent dans leur égarement ». L'hybridation est également présentée comme une forme de décadence par rapport aux races de sang pur. Une telle racialisation du monde, même en littérature, aurait dû soulever un tollé dans l'immédiat après-guerre. Or, comme le note Marc Chémali, il n'en a rien été, l'ouvrage n'a suscité aucune polémique de ce type et les adeptes de la suprématie blanche n'ont d'ailleurs pas revendiqué son héritage, à l'inverse des hippies non-violents et pacifistes des années 60, qui eux n'ont pas craint de s'y référer. Tout l'intérêt de l'article que nous donnons ici est de montrer que l'œuvre de Tolkien est plus complexe et ne peut être réduite à une vision simpliste. Il éclaire les nuances, voire les contradictions d'un auteur très marqué par la guerre (vécue comme « un choc salutaire ») et surtout peut-être par sa foi catholique. Ces contradictions, ces «tensions» contribuent à faire de cette œuvre littéraire une cosmogonie riche et fascinante. Le monde de Tolkien n'est certainement pas « colour-blind », mais il n'est pas non plus la simple apologie de la pureté des races «supérieures» ou la dénonciation du métissage. La décadence raciale dont parle Marc Chémali est un vieux thème qui hante l'Europe au moins depuis les Lumières. Nathalie Saudo, Maître de Conférences à l'Université Jules Verne

10 (Picardie), s'est intéressée à celle-ci, ou plutôt au concept de dégénérescence, «le doublet scientifique de la décadence», en Grande-Bretagne à la fin du xrxe siècle. Le siècle finissant a sans doute contribué à rendre populaire cette notion d'épuisement de la race, que Nathalie Saudo rapproche du deuxième principe de thermodynamique de Sadi Carnot. Le discours de la dégénérescence raciale renvoie au discours capitaliste sur la gestion des énergies et l'angoisse de la déperdition - de l'usure des forces énergétiques (l'entropie). Le sentiment de fragilité qui en découle s'est infiltré dans toute la société européenne et la littérature (les fameuses sagas familiales). Nathalie Saudo replace la théorie de la dégénérescence dans le contexte de l'histoire des idées, dans la lignée du lamarckisme et en opposition au darwinisme (puisque avec le dégénéré, c'est de la survie de l'inapte - survival of the unfit - qu'il s'agit). Pourtant, malgré cette incompatibilité apparemment rédhibitoire, le darwinisme social (à ne pas confondre avec le darwinisme) récupère cette notion de dégénérescence. Nathalie Saudo montre bien comment vers la fin du siècle le discours de ces théoriciens prend de l'ampleur, dans une perspective eugéniste, et s'attaque à toutes les sociétés de bienfaisance et autres institutions philanthropiques, accusées de défendre les faibles et les paresseux au détriment des honnêtes gens. De déclin de la «race» britannique il est également question avec Arabella Kenealy, dont Florence Binard, Maître de conférences à l'Université Denis Diderot (Paris 7) montre l'idéologie anti-féministe et eugéniste. Arabella Kenealy se soucie elle aussi de la dégénérescence et de l'amélioration de la « race ». Cette amélioration, ce sont les « mères» qui à ses yeux en ont la responsabilité. Pour Arabella Kenealy, la maternité est la vraie marque de la féminité, et «les idées féministes nuisent aux capacités reproductives des femmes et donc à l'avenir de la "race" britannique ». Gynécologue, Arabella Kenealy cite tous les cas de ces femmes enceintes qui ont continué leurs activités intellectuelles ou sportives, malgré ses conseils, et ont accouché d'un enfant chétif et attardé. C'est surtout contre le sport féminin que le

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docteur Kenealy met en garde, dénonçant la masculinisation que de telles pratiques induisent. Elle dénonce aussi ce que les syndicats britanniques appelaient étrangement alors la « dilution» (l'accès massif aux métiers dits «masculins» par les femmes, pendant la Première Guerre mondiale) et ce qu'elle considère comme 1'« hermaphrodisme» qui s'ensuit. Florence Binard montre bien cette idéologie anti-féministe et eugéniste, fondée sur l'essentialisation des femmes et des hommes et la séparation des sphères masculine et féminine, seul remède selon Kenealy pour assurer l'avenir racial de la nation. L'avenir racial de la nation, et le souci d'exclure tous ceux qui menacent la paix intérieure ont été invoqués depuis des siècles pour surveiller, mesurer, cataloguer les corps potentiellement délinquants. Neil Davie, Professeur à l'Université Lumière (Lyon 2), étudie depuis des années cette idéologie: qu'il s'agisse des photos composites inventées par Francis Galton pour chercher dans le corps des suspects la marque indélébile de leur potentiel criminel avant même qu'ils aient sévi, qu'il s'agisse des corps des prisonniers que l'on ne quitte plus des yeux, avec le Panopticon de Bentham, ou des corps suppliciés que l'on cache ou que l'on montre, ou enfin des empreintes digitales censées faire apparaître la preuve irréfutable de la différence raciale3. Dans la présente livraison, Neil Davie s'intéresse au phénomène, unique au monde par son ampleur, de la vidéosurveillance en Grande-Bretagne. Les chiffres qu'il donne laissent pantois: une caméra de surveillance pour quatorze Britanniques, cinq cents nouvelles caméras installées chaque semaine; un(e) Britannique est filmé(e) en moyenne plus de trois cents fois par jour! Souriez toute la journée: vous êtes filmé(e) ! Bentham lui-même n'aurait osé rêver à un tel « paradis» où chaque geste peut être épié.
Voir Neil Davie, article sur Galton dans Les Malvenus (2003), sur le Panopticon de Bentham dans L'Un sans l'Autre (2005), sur les pendaisons publiques dans Sang impur (2004), sur la dactyloscopie dans De toutes les couleurs (2006), quatre ouvrages collectifs du GRER sous la direction de Michel Prom aux éditions l'Harmattan. 3

12 Mais derrière cette technologie, il y a des êtres humains, et Neil Davie montre bien que la toute puissance de la machine doit être nuancée du fait des limites des personnes qui sont derrière les écrans. De même l'objectivité de la caméra censée filmer tout le monde sans tenir compte des origines ethniques et des « faciès» est un mythe, et l'article montre bien que les préjugés raciaux continuent de dicter leur loi, et que ce sont toujours les Noirs qui sont soupçonnés et donc davantage observés et suivis par les opérateurs des réseaux de télésurveillance. « On a entre une fois et demie et deux fois plus de chances d'être surveillé si l'on est noir », quantifie un sociologue cité par Neil Davie. De même les Asiatiques et les Noirs sont plus faciles à identifier par les systèmes automatisés de reconnaissance faciale que les Blancs. Le recours à la biométrie n'est pas aussi neutre (colour-blind) que le clament ses défenseurs. Ce délire sécuritaire a bien sûr été exacerbé par le traumatisme mondial du Il septembre. Aux États-Unis, ce traumatisme a été encore plus profond et a touché en particulier la communauté musulmane. Paradoxalement, et même si l'attaque des Tours Jumelles a déclenché à court terme des représailles hystériques et souvent aveugles4, sur le plus long terme elle a favorisé un mouvement progressiste, créant « une nouvelle opportunité pour les musulmans américains de remettre en question les influences étrangères, et de s'affirmer comme des citoyens américains à part entière », comme l'écrit Nadia MaUnovich, historienne docteur de l'Université d'Ann Arbor (Michigan), qui a étudié l'émergence de cette identité musulmane américaine au travers d'un corpus représentatif de cette évolution: la revue Islamic Horizons. L'islam américain répond aux contraintes et influences de son environnement: regain de la religiosité dans les années 50 face à la « menace» communiste, remontée du communautarisme dans les années 70, etc. L'histoire de l'islamisme américain épouse donc l'histoire de la nation. Nadia
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Voir Taoufik Djebali, « Haine et violence à l'égard des musulmans aux ÉtatsUnis: l'effet du Il septembre 2001 », in Michel Prum (dir.), L'Un sans ['Autre, Paris, l'Harmattan, 2005.

13 Malinovich s'intéresse ici à deux aspects du discours tenu par la revue Islamic Horizons: l'éducation et la place des femmes dans la société. Là aussi il y a eu au cours des dernières décennies une évolution notable, accentuée par le Il septembre, et Nadia Malinovich montre bien le chemin parcouru, sur des sujets aussi sensibles que le port du voile ou la séparation des sexes. Elle souligne aussi les limites de cette évolution, mais surtout elle indique l'existence de cercles progressistes qui contournent et dépassent l'islam américain traditionnel et ouvrent de nouveaux débats sur les pratiques sexuelles ou la hiérarchie des sexes. Bien avant l'arrivée des Musulmans, un autre groupe se constitue, dès le XVIIIe siècle, au nord du continent américain: il s'agit des métis, issus des unions entre Indiennes et trappeurs ou marchands de fourrure européens. Marine Le Puloeb, Maître de conférences à l'Université Denis Diderot (Paris 7), décrit la complexité de cette organisation sociale canadienne, où interviennent divers types de colons: Anglais, Écossais, Français, deux religions: protestante et catholique, et des relations très différentes selon qu'i! s'agisse de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou de la Compagnie du Nord-Ouest. Le sort de ces métis est aussi fort différent, en termes d'éducation et d'intégration, selon qu'il s'agisse de garçons ou de filles. Mais les uns et les autres sont victimes de discrimination raciale, prétexte à une exploitation économique. Les deux sexes, mais surtout les femmes, sont victimes de stéréotypes qui les stigmatisent. Cette discrimination s'estompe ensuite, mais au prix d'une acculturation des métis. Le métissage apparaît donc comme un phénomène d'autant plus complexe et fluctuant que la société colonisatrice est linguistiquement, culturellement et religieusement plurielle et que les impératifs économiques et démographiques se modifient sensiblement d'une décennie à l'autre. Quels que soient ces impératifs, l'enseignement apparaît comme l'élément essentiel qui permet aux métis, surtout garçons, de s'élever dans la hiérarchie sociale, quitte à s'acculturer. L'éducation joue ce même rôle central en Afrique du Sud, autre

14 ancienne colonie de l'Empire britannique, également enjeu d'un double colonialisme, non pas franco-britannique, comme au Canada, mais néerlando-britannique. En Afrique du Sud on parle aussi de Métis (coloured), mais le terme désigne une population différente, issue à l'origine du mariage de femmes hottentotes et de colons européens. Les Noirs, les Blancs, les Métis et les Indiens constituent les principaux groupes démographiques, longtemps ségrégués, de la République sud-africaine. Cécile Perrot, qui enseigne à l'Université de Nanterre (Paris 10), se penche ici sur l'enseignement supérieur en Afrique du Sud. Le problème de la reconstruction de la société postapartheid pose la question de la discrimination positive, seule façon pour beaucoup de briser le quasi-monopole des élites blanches, mais méthode paradoxale qui interdit la discrimination en instaurant la discrimination: opposer à un passé inégalitaire un présent inversement inégalitaire pour atteindre, espère-t-on, un futur qui sera, lui, enfin égalitaire. Mais comment aider les plus défavorisés? Cécile Perrot distingue les deux solutions envisagées: le « redressement individuel» et le « redressement institutionnel ». La politique du redressement individuel consiste à aider les étudiants défavorisés pour qu'ils puissent accéder à l'université de leur choix, qu'elle soit « historiquement avantagée » (lire: historiquement blanche) ou « historiquement désavantagée» (c'est-à-dire historiquement noire). Au contraire avec le redressement institutionnel, «il s'agit d'accorder des fonds spécifiques aux institutions historiquement désavantagées afin qu'elles puissent combler l'écart les séparant des institutions historiquement avantagées ». C'est la première solution qui a eu les faveurs des autorités sud-africaines, sans doute par souci d'efficacité économique. Les résultats semblent positifs si l'on jette un regard rapide sur les chiffres d'hier et d'aujourd'hui. Mais Cécile Perrot invite son lecteur à regarder au-delà du « trompe-l'œil », et à distinguer massification de l'accès à l'enseignement supérieur et analyse qualitative de l'obtention effective des diplômes. Beaucoup d'étudiants défavorisés n'arrivent jamais au bout de leur cursus universitaire. Pourtant, si elle tempère l'optimisme des premières

15 années de l'ère post-apartheid, Cécile Perrot se veut malgré tout raisonnablement confiante, compte tenu du chemin déjà parcouru en direction de la déségrégation de l'enseignement supérieur. Cette ségrégation raciale que l'Afrique du Sud peine à effacer complètement repose, on l'a vu, sur quatre grosses communautés: les Noirs (79,5%), les Blancs (9,2%), les Métis (8,9%) et les Indiens (2,5%). Ces chiffres5 ne résument pourtant pas toute la diversité de la République sud-africaine. Thierry Vircoulon, expert national détaché de la Commission européenne en République démocratique du Congo (Kinshasa) et grand connaisseur de l'Afrique du Sud, attire notre attention sur un groupe oublié de la Nation arc-en-ciel: les Chinois, pourtant évalués aujourd'hui à trois cent mille. L'histoire de leur immigration est tout à fait intéressante, car elle est souvent liée à des politiques d'État, politiques d'ailleurs fluctuantes au gré de la situation internationale et des amours et désamours successives de Pretoria avec la Chine nationaliste (Taiwan) et le régime de Pékin. Si l'État et les responsables économiques, tout en promulguant souvent des législations restrictives, ont mis en place des politiques d'immigration pour satisfaire les besoins de l'industrie minière ou des homelands, la population blanche a accueilli avec fraîcheur ces vagues de travailleurs asiatiques, perçus comme des rivaux. Ce rejet fait penser à celui dont souffrirent les Asiatiques aux ÉtatsUnis6. Thierry Vircoulon montre bien comment les Chinois ont eux aussi pâti du système de l'apartheid, qui les classait comme Métis et les forçait, par exemple, à installer leurs commerces dans les quartiers plus pauvres réservés à cette communauté. Ils ne bénéficièrent pas, comme les Japonais, du statut surréaliste de « Blancs honoraires ». Dans l'Afrique du Sud post-apartheid, les Chinois ont cherché à bénéficier du statut de « historiquement désavantagés»
5 Chiffres 2006 fournis par le site officiel de l'Afrique du Sud: http://www.southafrica.info/On notera qu'on arrive à un total de 100,1% ! 6 Voir Annick Foucrier, « Peau jaune et yeux bridés ne sont pas américains: les Asiatiques et la formation de l'identité nationale aux États-Unis », in Michel Prum (dir.), La Peau de l'Autre, Paris, Syllepse, 2001, pp.2l-46.

16 dont parlait Cécile Perrot dans son article. Mais l'absence d'engagement des Chinois dans la lutte contre l'apartheid joue en leur défaveur pour cette demande tardive de reconnaissance, et le refus des nouvelles autorités de leur faire profiter de la discrimination positive est mal vécu par les Chinois d'Afrique du Sud, qui dénoncent la « suprématie noire» qui aurait remplacé la « suprématie blanche ». Les manifestations de racisme présentées dans cet ouvrage et rencontrées dans toute l'aire anglophone (et que l'on pourrait tout autant dénoncer dans l'aire francophone, hispanophone, lusophone, etc.) pourraient nous faire croire que le racisme est universel et éternel, comme la violence ou la guerre: il serait, selon cette opinion, de la nature de l'Homme de discriminer en fonction des phénotypes des uns et des autres, et essentiellement en fonction de la couleur de la peau. Dès lors le combat contre le racisme serait un combat sans fin et sans espoir. Sans tomber dans la caricature inverse et un optimisme béat, il convient néanmoins de rappeler que le racisme n'a pas toujours et partout existé et que certaines sociétés, par ailleurs inégalitaires, exclusives et même esclavagistes, ne fondaient pas leurs inégalités, leur hiérarchie et leurs exclusions sur des critères de « races» ou de couleur de peau. On sait par exemple que l'univers que décrit la Bible est un monde où les hiérarchies et les exclusions ne s'appuient pas sur la couleur de la peau. L'ethnicisation de la Bible s'est effectuée des siècles plus tard, à partir de la fin du Moyen-Âge. La « malédiction de Cham» comme justification de l'esclavage des Noirs est une lecture tardive de la Genèse et, selon Léon Poliakov', l'érudit allemand Georg Horn est le premier, au xvue siècle, à proposer une division de l'humanité en fonction de la postérité de Noé, Cham étant l'ancêtre des Noirs, Japhet des Blancs et Sem des Asiatiques. De même la Rome antique tenait les différences phénotypiques pour des curiosités plus que pour des barrières de «race », comme l'explique Anne Logeay-Vial, Maître de
7 Léon Poliakov, Le Racisme, Paris, Seghers, 1976, p. 57.

17 conférences en latin à l'Université de Rouen. «La différence est reconnue, mais elle n'est pas soumise à un jugement de valeur », note-t-elle. Anne Logeay- Vial étudie ici l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, écrite au premier siècle de notre ère, « au moment de l'extension maximale de l'Empire» romain. Cette véritable somme, en trente-sept volumes, nous donne une idée précise de la vision qu'un citoyen romain pouvait avoir du monde et de l'Autre. Et ce qui est intéressant, c'est que, pour lui, les facteurs d'unité de l'humanité priment sur les différences. Le genre humain est un, « et la diversité humaine [...] est prise en compte sous un angle positif. » Certes il y a les Romains et les autres, mais les autres ne sont pas « irréductiblement» autres, il n'y a pas de véritable altérité. « Chez Pline, précise Anne Logeay-Vial, l'éloignement n'est pas un marqueur de sauvagerie, ou de non-civilisation. » Déjà Cicéron exprimait une certaine fois en l'universalité de l'humanité lorsqu'il déclarait: « Les hommes diffèrent par leur savoir, mais sont tous égaux par leur aptitude au savoir: il n'est pas de race qui, guidée par la raison, ne puisse parvenir à la vérité. »g Certains auteurs modernes, comme David Hume, auraient gagné à s'imprégner de cette philosophie antique. Entre la Rome Antique et l'époque moderne, il y a, avec la fin du Moyen-Âge, la découverte du Nouveau Monde et surtout la mise en place d'un système d'exploitation de masse de la maind'œuvre africaine par l'esclavage et la Traite, dont la GrandeBretagne a célébré en 2007 le bicentenaire de l'abolition. Pour transformer des êtres humains en marchandises, le fameux « bois d'ébène », il faut bien que ces derniers cessent d'être des humains pour que leurs maîtres osent prétendre le demeurer. Comme l'écrivait Montesquieu: « It est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. »9

8 Cité par Léon Poliakov, op.cil., p. 41. 9 Montesquieu, De l'Esprit des lois (1748), livre XV, chapitre V.

18 Ce racisme, qui prend son essor avec le commerce triangulaire puis avec le colonialisme, cherche au xrxe siècle à se fonder sur une base scientifique. En Angleterre cette conceptualisation s'opère dans le cadre du darwinisme social. On a vu comment, au XXe siècle, le discours sur la « race» a adopté des expressions différentes en France et dans l'aire anglophone, en particulier en fonction des destins des divers pays durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, dans les deux aires, ce discours est loin d'être considéré comme obsolète. Il semble au contraire que la visibilité ethnique tende à occuper le vide laissé par une identité « de classe» en perte de vitesse. Il devient donc chaque jour plus important de réfléchir à notre approche de la question ethnique et de tirer le bilan de cette opposition entre une approche française traditionnelle que l'on a appelée «colourblind », terme anglais, on en convient, mais sans doute plus précis que « universaliste », et une approche anglo-saxonne qui répertorie les «races» et met en lumière les différences pour réduire les inégalités et les discriminations. La question de la « discrimination positive », on l'a vu avec l'Afrique du Sud, est en partie liée à la seconde approche. Il n'est pas question ici de trancher entre ces deux visions, mais simplement de les présenter dans toute leur complexité afin que l'on puisse, en comparant les deux aires, mieux comprendre et mieux infléchir celle que l'on habite.

Un antisémitisme très britannique: l'application des lois anti-juives sur les îles anglo-normandes (1940-1945)
David Fraser Introduction: le contexte historique
L'identification, l'exclusion, la persécution, et la mort des individus identifiés selon le «droit racial» nazi, ce sont des phénomènes qui font partie de notre héritage historique et juridique en Europe. Nous connaissons aussi l'aryanisation, ces «vols légaux» commis par le régime allemand, et ses alliés et collaborateurs, partout en Europe occupée, au nom de l'élimination de la pernicieuse «influence juive» dans les économies du continent. Le Royaume-Uni se contente de sa mythologie nationale qui vante la défaite des forces hitlériennes par l'esprit britannique grâce à la ténacité anglaise. L'Angleterre est un pays qui depuis 1066 n'a pas été envahi ou occupé par une armée étrangère. Puisque le pays n'a pas été occupé pendant la Seconde Guerre mondiale, les horreurs de la Shoah sont aussi des événements qui se sont passés « ailleurs». Dans cette mythologie collective, les îles anglo-normandes n'avaient guère de place. Ce qui distingue les histoires de l'Holocauste sur les îles anglo-normandes est le fait, à la fois banal et profond, de l'implication des autorités « britanniques» au cœur de ces processus de la persécution anti-juive sur la seule partie du territoire des îles de la Grande-Bretagne occupée par l'armée allemande.l
I Voir, David Fraser, The Jews of the Channel Islands and the Rule of Law, I9401945: 'Quite contrary to the principles of British justice', Brighton, Sussex Academic Press, 2000 et F.E. Cohen, The Jews in the Channel Islands During the

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À la fin de la «drôle de guerre », au printemps 1940, le gouvernement britannique permet l'évacuation de la population civile des îles anglo-normandes, soit Jersey, Guernesey, Sercq et Aurigny2. Parmi les évacués se trouve la plus grande partie de la petite communauté juive des îles. Lorsque les Allemands occupent Jersey, en juillet 1940, ils n'y trouvent que douze personnes s'identifiant comme «juives ». À Guernesey, cinq individus tombent éventuellement sous la définition lé~ale allemande de cette nouvelle catégorie juridique: «juif». A la seigneurie de Sercq, une seule femme, Annie Wranowsky, est identifiée comme JUive. Après l'évacuation, avec les civils, des lieutenantsgouverneurs, représentants du Roi sur les îles, les baillis Alexander Coutanche à Jersey et Victor Carey à Guernesey deviennent les autorités les plus hautes et les plus puissantes des îles. À Serq, le Seigneur demeure le chef féodal, dépendant en partie seulement des États de Guernesey dans l'exercice de ses pouvoirs. Les baillis Coutanche et Carey prêtent serment encore une fois au Roi anglais3. Dans les tâches onéreuses qui leur incombent pendant l'occupation, quand il faut à la fois pourvoir aux besoins de la population civile et répondre aux exigences de l'occupant, ils sont tous les deux aidés et avisés par leurs procureurs-généraux (attorneys-general) et leurs avocats-généraux (solicitors-general). Le bailli est en même temps le magistrat suprême (juge en chef) et Président de la Cour royale, (chambre législative et chambre judiciaire). Coutanche et Carey détiennent toute la puissance britannique pendant les cinq années de l'occupation des îles. À l'automne de 1940, quand le commandant militaire siégeant à
German Occupation, St. Helier, Jersey Heritage Trust, Institute of Contemporary History et Wiener Library, 2000. 2 Après la conquête allemande, l'île d'Aurigny est complètement évacuée. Sa petite population civile est dispersée à Guernesey et à Jersey. L'île devient le site de plusieurs camps de travaux forcés et de concentration. Cohen, op. cU. 3 Lettre du Home Office à Maxwell, Lieutenant-Gouverneur, 19 juin 1940 ; Cour royale de Jersey, 21 juin 1940.

21 Paris, et dont les îles dépendent juridiquement, introduit les premières ordonnances anti-juives,4 ce sont les Cours royales de S1. Hélier et S1. Peter Port qui confirment les mesures légalisant la discrimination contre les Juifs de Jersey et de Guernesey. Le 21 octobre 1940, laCour royale de Jersey accepte que ces premières ordonnances anti-juives fassent partie dorénavant du droit jersiais. Trois jours plus tard, la Cour royale de Guernesey suit le même chemin de l'antisémitisme juridique et incorpore les dispositions allemandes au droit local. L'ordonnance est immédiatement communiquée au greffier de Sercq qui tombe sous la juridiction administrative de Guernesey. À une exception près, les représentants parlementaires et judiciaires des îles anglonormandes, qui prêtent un serment de loyauté et d'obéissance envers le roi anglais, et le prêteront chaque année pendant la durée de l'occupation allemande, n'hésitent pas à accepter ces lois iniques5. Pendant toute la période de l'occupation allemande des îles anglo-normandes, les autorités gouvernementales de Guernesey et de Jersey n'auront qu'une occasion de «refuser» l'application de ces lois visant la population juive. Pendant cette même période très difficile pour toute la population, les autorités administratives et policières de Jersey et Guernesey, suivant à chaque instance les ordres directs et non ambigus des baillis, poursuivent les individus identifiés comme «juifs» et traquent la propriété dite «juive» avec zèle et selon les règles et procédures d'une bureaucratie tout à fait « correcte ». Ces agents du roi britannique, toujours fidèles à leurs serments et aux principes du droit en vigueur, ont agi sans faille et sans hésitation, comme agents de la machine antisémite et meurtrière des nazis.

4

S Abraham Lainé, membre de la Cour royale, objecte à l'introduction de ces ordonnances en droit jersiais. 11acceptera toutes les ordonnances qui suivront sans mot dire.

Le 27 septembre] 940.

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Les premières ordonnances anti-juives et les autorités britanniques
La première ordonnance contre les Juifs offre la définition légale du « Juif» et édicte le recensement de toute personne tombant sous cette définition. L'article 1 stipule que:
Sont reconnus comme juifs ceux qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive, ou qui ont plus de deux grandsparents (grands-pères et grands-mères) juifs. Sont considérés comme juifs les grands-parents qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive.

L'article 4 impose « l'affiche spéciale» désignant toute entreprise dont le ou les propriétaires sont juifs, comme « entreprise juive ». À Jersey comme à Guernesey, ce sont les indigènes qui s'occupent de ce processus d'identification et de recensement de la population juive. À Jersey, comme le précise l'annonce qui paraît dans Ie journal local, Ie Jersey Evening Post, Ie recensement des « Juifs» s'effectue au Bureau des Étrangers6. Clifford Orange, chef du Bureau des Étrangers à Jersey devient acteur-clé dans le drame de la population juive de l'île. C'est Orange qui s'occupe de l'application quotidienne des ordonnances anti-juives. C'est lui qui veille à ce que les Juifs de Jersey obéissent aux lois antisémites et c'est lui qui se montre toujours vigilent en s'assurant que la loi soit appliquée d'une façon rigoureuse. Orange fait preuve, pendant toute cette période néfaste, d'un zèle approfondi dans la chasse aux Juifs de Jersey. Mais il faut aussi souligner que, dès le début de l'application de ces lois antisémites à Jersey, Orange n'est qu'un officier subordonné dans la hiérarchie administrative et gouvernementale. Sans doute Orange se montre-t-il très efficace dans sa tâche. Mais c'est toujours une tâche qui se fait sous les ordres directs du bailli Coutanche ou bien suivant les décrets du procureur-général,
6 « Avis relatif à l'enregistrement des Juifs à Jersey» (Notice concerning the Registration of Jews in Jersey), Jersey Evening Post, 22 octobre 1940.