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Changer de politique vis-à-vis du Sud

De
204 pages
Les Pays du Sud semblent condamnés à descendre de plus en plus bas tandis que les pays du Nord semblent leur tendre - vainement - une main secourable. En fait, l'Impérialisme Occidental enserre le monde entier pour lui imposer son hégémonie économique, politique, culturelle. L'auteur passe en revue les divers "sujets d'actualité" : la famine en Afrique, le génocide rwandais, l'islam en France, la guerre contre l'Irak, le gâchis haïtien, les attentats de Madrid, la guerre en Côte d'Ivoire.
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« Points de vue concrets»

Jean-Claude

DJÉRÉKÉ

Changer de politique vis-à-vis du Sud

Une critique de l'impérialisme occidental

L'HARMATT AN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F- 75005 - Paris

L'auteur
Jean-Claude DJEREKE est né en 1962 à Tekpalilié (actuel Nébo) dans le Sud-Ouest de la Côte d'Ivoire. Il a étudié à l'Université d'Abidjan, à Saint-Pierre Canisius de KimwenzaJ Kinshasa, à Hekima College de Nairobi, à l'Université Grégorienne de Rome et à l'Institut Catholique de Paris.

Autres ouvrages publiés

- L'engagement politique du clergé catholique en Afrique Noire (Karthala, Paris 2001) - Etre Chrétien en Afrique aujourd 'hui (CIPCRE, Bafoussam 2002) - Fallait-il prendre les armes en Côte d'Ivoire? (L'Harmattan Paris 2003)
- Christianisme
et Humanisme en Afrique Noire ( en collaboration,

Karthala, Paris 2003)

Copyright L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-6184-4 EAN : 978 2747 561 846

REMERCIEMENTS Nous tenons à exprimer notre sincère gratitude aux personnes qui nous ont été d'un grand secours pour la réalisation de ce livre, soit en nous prêtant livres, revues et journaux, soit en acceptant de répondre à nos interrogations: les Pères Jean-Pierre ROCHE, Michel RACAUD, Marc MANGOT, MM. Lucien DEGNY, Pierre DAGBO GODE et René OBROU. Un merci particulier à Badjo YACÉ pour la mise en page de ce livre.

« La première personne que je cherche à aider, c'est moi. En même temps, je souhaite que ce soit partagé... Être avec d'autres dans une parole qui leur parle et qui me dépasse ». (Maurice Bellet, prêtre et philosophe français)l.

« C'est la vérité qui est cruelle et non celui qui la dit ». (Ben Soumahoro, député ivoirien)2. «Le monde change lorsque l'on commence à militer pour le changement ». (Miguel Benasayag)

I Cf Croire aujourd'hui, n. 168 du 15 janvier 2004, p. 28. 2 Dans L'Intelligent d'Abidjan du 15 avril2004.

SIGLES ADM BCEAO CAISTAB CCFD CEDEAO FIACA T FMI FPI JMJ MPCI OMC ONG ONU PAM PDCI RDC RDR RFI STABEX TPIR UDPCI Armes de destruction massive Banque centrale des États de l'Afrique occidentale Caisse de stabilisation des prix des matières premières Comité catholique contre la faim et pour le développement Communauté économique des États de l'Afrique occidentale Fédération internationale de l'action des chrétiens pour l'abolition de la torture Fonds monétaire international Front populaire ivoirien Journées mondiales de la jeunesse Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire Organisation mondiale du commerce Organisation non-gouvernementale Organisation des nations unies Programme alimentaire mondial Parti démocratique de Côte d'Ivoire République démocratique du Congo Rassemblement des Républicains Radio France internationale Système de stabilisation des recettes d'exportation des produits agricoles. Tribunal pénal international pour le Rwanda Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire

INTRODUCTION

Il sera beaucoup question, dans le présent ouvrage, d'impérialisme. Ce terme nous sert à désigner la volonté, de la part d'un pays ou d'un continent, d'imposer sa vision du monde et sa façon de faire à un autre pays ou continent. Qu'il soit européen ou américain, l'impérialisme est d'abord culturel, religieux et politique. Qu'on pense, par exemple, au synode de 1994 qui eut lieu à Rome alors que la plupart des catholiques africains (laïcs, théologiens, prêtres et évêques) voulaient un concile en terre africaine pour débattre' librement des problèmes et défis qui se posent à l'Eglise en Afrique. Pensons encore à la démocratie que George W. Bush veut instaurer en Irak et dans tout le Moyen-Orient. Mais cet impérialisme est aussi économique dans la mesure où il refuse de prendre en compte les desiderata des pays pauvres (par exemple, la suppression des subventions accordées aux agriculteurs occidentaux et l'abolition des barrières douanières érigées par les pays du Nord). Ce qui se cache derrière un tel refus, c'est l'intention d'empêcher les pays pauvres de progresserl. L'impérialisme occidental est d'autant plus dangereux qu'il se pare d'habits humanitaires: aller sauver de l'extermination telles ou telles populations. En réalité, il s'agit de faire main basse sur les richesses de certains pays. C'est le cas de la Côte d'Ivoire et de la République Démocratique du Congo (RDC). La France a envoyé une
Cf A.-c. Robert, L'Afrique au secours de l'Occident, Paris, Éditions de l'Atelier,2004.
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force militaire dans ces deux pays2 comme elle le fit dans le Rwanda de Juvénal Habyarimana avant et pendant le génocide dont on vient de commémorer le dixième anniversaire. Les autorités françaises ne se sont pas contentées de déployer des soldats en Côte d'Ivoire. Elles avaient en outre transféré les négociations entre gouvernement et rebelles ivoiriens de Lomé à Marcoussis, une banlieue parisienne. L'impérialisme des pays occidentaux ne se limite cependant pas à l'Afrique. Il est également à l' œuvre en Irak et en Haïti. Le premier est désormais dirigé par la coalition formée par les Etats-Unis et la Grande Bretagne après avoir déboulonné Saddam Hussein en avril 2003. Quant à la République de Haïti, elle est administrée, depuis janvier 2004, par les Etats-Unis et la France qui ont poussé au départ de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide. Bien <;ûrque les Bokassa (Centrafrique), Mobutu (exZaïre), Eyadéma (Togo), Macias Nguema (Guinée équatoriale), Idi Amin Dada (Ouganda), Omar Bongo (Gabon), Matthieu Kérékou (Bénin), Moussa Traoré (Mali), Didier Ratsiraka (Madagascar), Paul Biya (Cameroun), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Charles Taylor (Liberia), François et Jean-Claude Duvalier (Haïti), Saddam Hussein (Irak) et autres dictateurs ont une part de responsabilité dans la tragédie que vivent leurs pays. Les élites, fers de lance de ces autocrates, ne sont pas moins responsables de la situation qui prévaut actuellement dans les pays pauvres. En s'occupant uniquement d'eux-mêmes d'abord, des gens de leur clan ou ethnie ensuite, en privilégiant des réalisations somptuaires alors que l'essentiel (routes, dispensaires, écoles, électricité, etc.) est
Zn s'agit des opérations « Licorne» et « Artémis». Voir Le Monde du 23 avril 2004, p. IS.

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loin d'être assuré, en déposant les fonds publics sur des comptes personnels dans des banques européennes, en ne faisant rien contre la corruption et le racket, les uns et les autres ont en effet causé la clochardisation de leurs peuples. Cette démission des dirigeants et des élites dans l'Etat post-colonial, on en trouve la meilleure description sous la plume de Fabien Eboussi :
« La prédation, la terreur affament et avilissent les corps et les esprits ; elles tuent les sujets qui pourraient inventer et soutenir une société et une économie viables, productives et accumulatrices. Les idéaux de construction, d'unité, de stabilité, d'intégrité et de sécurité nationales ont été moins des normes régulatrices d'un projet commun que des alibis sanglants qui ont permis à de véritables gangs d'exercer une violence sans restriction, avec pour résultat final la banqueroute économique, financière et morale3».

Il n'en reste pas moins que nombre de pays du Sud sont empêchés de faire face aux besoins primaires de leurs populations. Combien de villages, dans ces pays, ne sontils pas plongés dans l'obscurité, enclavés et confrontés à la famine et à la maladie! Pis, ces pays ont du mal à décider de leur destin. Tout se passe comme si on voulait qu'ils tendent continuellement la main et qu'ils n'aient pas voix au chapitre sur la scène internationale. Le cas des matières premières (le cacao, le coton, le café, etc.) qui ne peuvent être transformées qu'en Occident en est une éloquente illustration. Dans plusieurs pays, on constate aussi que certaines multinationales continuent à bénéficier de contrats léonins et sont prêtes à armer et à financer des rébellions quand on veut revoir ces contrats. Comme le
3F. Eboussi, A Contretemps. L'enjeu de Dieu en Afrique, Paris, Karthala, 1991, p. 252.

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note l'historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo, «il y a des guerres qui sont soutenues, appuyées, trafics d'armes y compris, par ces organisations et compagnies minières transnationales. Et parfois elles n'hésitent pas à susciter des rébellions pour affaiblir le pays avec lequel elles négocient (...). Cela ne fait que répéter le schéma, le modèle du temps de la traite des Noirs. Pendant la traite des Noirs, les bateaux négriers mouillaient au large des ports des grandes villes africaines et, à partir de leurs bateaux, les négriers interféraient dans la politique interne des chefs africains. Ils soutenaient tantôt l'un, tantôt l'autre, parce qu'ils savaient que le fruit de ces combats, de ces chocs, de ces affrontements, était des captifs de guerre qu'on pouvait vendre à volonté\>. Qu'il s'agisse de Haïti, de la Côte d'Ivoire, de l'Irak, du Rwanda, de la mondialisation qui ne bénéficie qu'aux pays riches ou de la famine qui serait une arme utilisée par certains pays pour dominer, on a donc l'impression que les problèmes que nous rencontrons aujourd'hui ont pour cause principale l'impérialisme. C'est ce mal qui pousse certains (les islamistes) à commettre des attentats meurtriers comme ceux qui frappèrent Madrid le Il mars 2004. Bien entendu, nous condamnons ces attentats. Nous soutenons que les islamistes ont tort de tuer pour protester contre l'humiliation et le mépris subis par le Sud. Nous croyons que personne n'a le droit de détruire des vies humaines au nom de Dieu. Mais nous constatons que ce terrorisme ne frappe pas uniquement l'Occident et les pays arabes soupçonnés de faire la politique des gouvernants occidentaux. Il s'est déjà signalé au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998 quand l'ambassade américaine fut attaquée. Une attaque qui fit
4

1. Ki-Zerbo, À quand l'Afrique?

Entretien avec René Ho/enstein, Paris,

Editions de l'Aube (Poche Essai), 2004, pp. 48-49.

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257 morts et 5000 blessés5. Les attaques terroristes peuvent-elle baisser? Peut-on les diminuer? Peut-on préserver les intérêts du monde entier (et pas seulement ceux des entreprises et dirigeants occidentaux) ? Peut-on venir à bout du réseau AI-Qaïda? Pour nous, cela est possible à condition que- et c'est la thèse que nous défendons dans ce livre- l'on change les rapports entre le Sud et le Nord, à condition que ces ra~orts ne soient plus fondés sur la domination et le pouvoir. Concrètement, les dirigeants occidentaux sont appelés à abandonner l'arrogance et la suffisance, à ne pas penser uniquement à leurs intérêts, bref à redécouvrir que les habitants du Nord et du Sud sont les enfants de la même Terre et que seules des relations basées sur la justice, le respect et la tolérance empêcheront cette Terre de sombrer dans le chaos. Nous ne disons pas que ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique en Occident ne doivent pas se battre pour leurs intérêts. Ce que nous voulons montrer, c'est que le malheur des uns ne peut faire indéfiniment le bonheur des autres. Comme l'a bien perçu l'Egyptien Hosni Moubarak, lors de sa visite à Paris en avril 2004, «les intérêts américains et israéliens ne sont pas à l'abri pas seulement dans notre région mais également dans d'autres parties du monde, en Europe, en Amérique, n'importe où dans le monde 7». Nous estimons que ces intérêts ne seront mieux protégés que si les responsables occidentaux renoncent à leur impérialisme. Et non en traquant les terroristes car le terrorisme ne fait que se développer. Zyad Limam le résume bien quand il affirme: «La guerre d'Irak n'a pas provoqué la venue au monde du nouveau Moyen-Orient et
5

Cf Libération du 27 septembre 200 I.

6 J. Ki Zerbo, op. cit., pp. 152-153. 7 Cf Le Monde du 21 avril 2004.

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elle n'a pas non plus détruit la menace terroriste incarn~e par Al-Qaïda. Pire, le mouvement paraît plus fort aujourd'hui qu'au lendemain du Il septembre. Malgré la traque de ses dirigeants et de ses militants, il a frappé des cibles soigneusement sélectionnées: Bali, Istanbul, Casablanca et, tout récemment, Madrid en plein cœur de l'Europe continentale 8». Dernière observation: Le ton de ce livre pourrait surprendre ou déplaire. C'est que nous avons choisi de nous exprimer en toute liberté. Non pour faire du mal à qui que ce soit, ni pour nuire aux intérêts de tel pouvoir ou de telle multinationale mais pour essayer de faire bouger les choses dans le bon sens. Bref, la liberté qui se déploie dans les pages qu'on va lire est celle qu'évoquait Jean SulivaI1dans cette apostrophe: «Quand un homme libre se parle réellement à lui-même, il s'adresse à tous. Sa voix rejoint les paroles endormies au fond de tout vivant9 ». Paris, le 24 avril 2004

8Zyad Limam, « Un nouveau monde », dans Afrique Magazine, n. 223, avril 2004, p. 42. 91. Sulivan, Petite littérature individuelle, Paris, Gallimard, 1971, p. 133.

Chapitre premier

La faim en Afrique

La famine sévit de nouveau en Afrique. Pis, elle frapperait plus de pays qu'il y a trente ans. En effet, selon James Morris, le directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM), environ 38 millions d'Africains sont menacés de famine. Pour lui, il s'agit d'une crise sans précédent. Il présentait ce tableau peu reluisant à l'occasion de la séance du Conseil de Sécurité de l'ONU du 3 décembre 2003. Quelles sont les régions affectées? Quels sont les facteurs de la famine? Que peut-on faire?

Les régions frappées par la famine L'Afrique australe est la région la plus gravement atteinte. Le Zimbabwe, la Zambie, la Namibie, le Mozambique, le Malawi, l'Angola et le Swaziland font en effet partie des pays où la faim fait rage en ce moment. Dans ces pays, près de 16 millions de personnes ont besoin d'aide alimentaire. Le Zimbabwe compte le plus grand nombre de personnes touchées par la famine. On évalue à 6, 7 millions le nombre de personnes qui y sont confrontées à la famine.

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Vient ensuite la Corne de l'Arnque, notamment l'Éthiopie et l'Érythrée. On se souvient que le premier pays avait déjà connu, en 1984-1985, une grave famine qui coûta la vie à environ un million de personnes. Aujourd'hui, on estime à Il millions le nombre de personnes ayant besoin d'aide alimentaire dans le pays. En Érythrée, pays qui a pris son indépendance en 1993, près d'un million de personnes, soit le tiers de la population totale, attendent d'être soulagées. En Afrique centrale, des réfugiés et déplacés ont besoin d'une assistance en République démocratique du Congo (RDC), en Ouganda et au Congo-Brazzaville. En Aftique de l'Ouest, il faut distinguer les pays situés dans la région aride (Mali, Gambie, Cap-Vert, Mauritanie et Sénégal) et ceux de la Côte (Liberia, Sierra-Leone, Guinée et Côte d'Ivoire).
Causes de la famine

On en conviendra: les conflits armés et la guerre apparaissent aujourd'hui comme la première cause de la faim en Arnque. Ces conflits, on peut les localiser en Éthiopie, en Érythrée ou au Soudan. Dans ce dernier pays, 20 années de guerre civile ont rendu 3 millions de personnes dépendantes de l'aide alimentaire. Quant à la guerre, elle a fait de nombreux déplacés et réfugiés qui sont dans le besoin d'une assistance alimentaire. Les pays qui ont connu la guerre ces dernières années sont la RDC, le Congo-Brazzaville, l'Ouganda, la Sierra-Leone, la Guinée, le Liberia et la Côte d'Ivoire. Dans ces pays, la guerre a empêché les cultivateurs de travailler la terre. Par exemple, les paysans ivoiriens qui habitent Korhogo, Odienné, Katiola, Toulepleu, Duékoué, Kouibly et Bouaké sont menacés de famine pour avoir perdu une année de

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travail. En effet, en raison de la guerre, ils n'étaient pas en mesure de cultiver et d'entretenir leurs champs. Par ailleurs, nombre d'enfants qui avaient coutume d'aider leurs parents pour les travaux champêtres ont été enrôlés dans la rébellion. On constate aussi qu'on a encouragé les paysans à cultiver le cacao, le café ou le coton. Pendant ce temps, les cultures vivrières (maïs, riz, blé, soja, igname, sorgho, banane, etc.) étaient négligées. Or chacun sait qu'on ne se nourrit pas directement de cacao, de café ou de coton. Ces cultures sont destinées à l'exportation. Dans « Se nourrir, c'est un droit », vidéo-cassette réalisée par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), un agriculteur sénégalais reconnaît ainsi que l'arachide, le coton et les haricots verts, héritages de la colonisation, sont exportés. Résultat: le Sénégal est obligé d'importer 500 000 tonnes de riz. Pour lui, il est impératif de produire et de consommer localement tout comme il est important de diversifier la production alimentaire si on veut parvenir à une autosuffisance alimentaire. La sécheresse est un autre facteur pour expliquer le manque de nourriture dans la mesure où elle a engendré de faibles récoltes. C'est le cas des pays sahéliens de l'Afrique occidentale (Mali, Burkina, Sénégal, Mauritanie, Gambie et Cap-Vert), des sept pays de l'Afrique australe où les pluies ont été insuffisantes en 2002 pour la récolte du maïs, du sorgho, du blé et du soja. Le VIR / Sida est la qu~trième cause de la résurgence de la famine en Afrique. A cause de cette maladie qui décime les forces les plus productives, des régions entières se retrouvent aujourd'hui privées de bras pour travailler la terre et cultiver la nourriture nécessaire à l'alimentation quotidienne.

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Une cinquième cause, c'est le lourd endettement extérieur qui ne permet pas à certains pays d'importer des vivres. Cela est vrai de l'Éthiopie qui doit rembourser plus de 160 millions de dollars par an au titre du service de la dette. La chute des cours des matières premières (café, cacao, coton, etc.) sur les marchés internationaux limite la capacité de ces pays à faire face à la crise. L'Éthiopie, productrice de café, se trouve dans cette situation. Il est une dernière cause qu'il convient de prendre en considération si on veut comprendre pourquoi, de manière récurrente, l'Afrique est aux prises avec la faim: la mauvaise répartition des richesses. C'est Sylvie BruneI, géographe du développement, qui en parle. Elle soutient que le monde peut nourrir le monde, qu'il est possible de fournir à chacun sa ration quotidienne de calories car « la récolte annuelle de céréales a triplé depuis les années 1960 ». D'où vient alors le problème? D'après BruneI, la famine provient de la «répartition inégalitaire de la production et de la consommation entre le Nord et le Sud et, souvent, au sein d'un même paysI ». Jean Ziegler ne voit pas les choses différemment. Pour lui, si tant de personnes meurent de faim chaque jour, alors que notre planète regorge de richesses, c'est parce que certaines personnes le veulent. Il accuse ainsi le capital fmancier. Suivons-le dans ce sévère réquisitoire:
« Chaque jour, 100000 personnes meurent de faim ou de ses suites immédiates. Plus de 36 millions en 2002. Toutes les sept secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Toutes les quatre minutes, quelqu'un perd la vue à cause du manque de vitamines A. En permanence, 840 millions d'êtres sont gravement sous-alimentés, mutilés par la faim. Cela se passe sur une planète qui
IS. BruneI, Famines et politique, Paris,Pesses de Sciences-Po, 2002.

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pourrait nourrir sans problème douze milliards d'êtres humains, soit le double de l'actuelle population mondiale. Conclusion: ce massacre quotidien par la faim n'obéit à aucune fatalité. Derrière chaque victime, il y a un assassin.. .La globalisation des échanges marchands, de services, de capitaux, de brevets a abouti, durant les dix ans passés, à l'établissement d'une dictature mondiale du capital financier. Les oligarchies transcontinentales dominent la planète. Les 200 plus puissantes d'entre elles ont contrôlé en 2002 plus de 23 % du produit mondial brut (soit toutes les richesses produites sur la planète en une année). Sur des milliards d'êtres humains, les seigneurs du capital financier mondialisé exercent un droit de vie et de mort. Par leurs stratégies d'investissement, par leurs spéculations boursières, par les alliances qu'ils concluent et les campagnes de conquête des marchés qu'ils organisent, ils décident chaque jour qui a le droit de vivre sur cette planète et qui est condamné à mouril ».

L'hebdomadaire catholique La Vie titrait à la une de son numéro du 23 octobre 2003 : « Famines: à qui profite le crime?» Selon Christian Troubé, «les famines modernes sont essentiellement politiques. Elles sont, de plus en plus souvent, soumises aux arrière-pensées de gouvernements cyniques ou aux bas calculs de chefs de guerre. .. Au Liberia, Charles Taylor3 et ses milices ont joué, pendant quatorze ans, sur la privation ou la distribution de nourriture pour combattre ou s'allier une partie de la population. Littéralement prises en otages entre l'impératif besoin de soulager les populations et les bas calculs des dictateurs, les ONG se retrouvent
2J. Ziegler, « Derrière chaque victime, il y a un assassin », in La Vie, n. 3034 du 23 octobre 2003, p. 40. 3Inculpé de crimes de guerre et de crimes contre I'humanité par le Tribunal spécial des Nations unies pour la Sierra-Leone pour son soutien présumé aux rebelIes sierra-léonais, il a trouvé refuge à Calabar (Nigeria).

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également en porte-à-faux. Elles constatent des détournements de leur aide qui, parfois revendue, vient casser le marché local au détriment des populations , qu'elles sont censées soutenir... En Ethiopie, la famine a été érigée en système de pression internationale par le gouvernement (celui de Mengistu en 1984-1985) avec, parfois, la complicité passive d'agences des Nations unies et d'ONG soucieuses de préserver leurs parts de marché4 ». Benoît Miribel, le directeur général d'Action contre la faim, fait le même constat quand il affirme:
« Depuis des années, nous savons qu'il n'y a pas de famine innocente, que la faim peut être une arme. Quand Poutine met les Tchétchènes à la diète ou que Charles Taylor se maintient au pouvoir en faisant main basse sur l'aide alimentaire... nous ne pouvons nous contenter d'être des ambulances5 ».

On remarque ainsi que certaines personnes exploitent ou manipulent la famine, s'en servent pour atteindre leur objectif: la conquête ou la conservation du pouvoir. Quefaire? Un devoir de dénonciation La première chose à faire, c'est de dénoncer ceux qui manipulent la famine. Telle était en tout cas la position de Paul VI que nous rappelons ci-dessous:
« Quand tant de peuples ont faim, quand tant de foyers souffrent de la misère, quand tant d'hommes demeurent plongés
4C. Troubé, « Ces fatalités organisées» in La Vie, op. cil., p. 38. 5Benoît Miribel, « Nous humanitaires, il nous faut secourir, mais aussi dénoncer» in La Vie, n. 3034 du 23 octobre 2003, p. 43.