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Chômage et devenir de la main-d'oeuvre féminine en Pologne

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296311077
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CHOMAGE ET DEVENIR DE LA MAIN-D'ŒUVRE FEMININE EN POLOGNE
Le coût de la transition

Du même auteur

- De la Primera a la Tercera Internacional : la cuestion de la mujer, Fontamara, Barcelona, 1978 - Femmes et mouvement ouvrier (avec Alix Holt et Annick
Mahaim), La Brèche, Paris, 1979 - Le droit à l'avortement en Pologne: la croix et la bannière, (avec Anna Matuchniak- Krasuska), L'Harmattan, Paris, 1992 - Le sexe des politiques sociales (avec Arlette Gautier, ouvrage collectif), Côté femmes, Paris, 1993

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3778-8

Jacqueline HEINEN

CHOMAGE ET DEVENIR DE LA MAIN-D'ŒUVRE FEMININE EN POLOGNE
Le coût de la transition

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'EcolePolytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

Dernières parutions :

Seguin M.-Tb., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. WerrebroukJ.-C., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A-M., Sociologie du tennis, 1995. Bierle J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A, Devenir éducateur, une affaire de famille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A, L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A. (008), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Cresson G., Le travail domestique de santé, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'HoutardA, Taleghani M. (008.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) I., Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven, 1995 Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995.

TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
Chapitre I LES ÉCUEILS DE LA TRANSITION 1. Changer les mentalités ne va pas de soi 2. Syndicats en perte de vitesse et mécontentement ouvrier 3. Une conjoncture économique lourde de conséquences 4. Les aléas du processus de privatisation * Le sens du mot privatisation * Avancées réelles et avancées formelles * Avantages au secteur privé * Poids du facteur social.. 5. Les coopératives de salariés: fin d'un mirage ? 6. Une opinion marquée au sceau du désenchantement.. Chapitre II DÉGRADATION DU CONTEXTE SOCIAL 1. La "question sociale", parent pauvre des réformes 2. Un système de santé qui aiguise la polarisation sociale 3. Le logement: entre cohabitation forcée et endettement.. 4. Le secteur de l'enseignement livré au jeu du marché 5. Remise en cause des structures de la petite enfance 6. Dynamique de paupérisation 7. Un dispositif d'assistance sociale fort insuffisant... 13

23 27 30 34 38 39 41 .4 46 .4 53

59 62 67 70 73 78 82 86

9

Chapitre III PRÉGNANCE ET PROFIL DUCHÔMAGE. 1. Différenciations géographiques 2. Disparités selon l'âge et le niveau de fonnation 3. Discrimination sexuelle et chômage de longue durée 4. Limites des politiques étatiques contre le chômage * Fonnation I recyclage: la portion congrue * Se mettre à son compte, mais comment ? * Programmes d'embauches temporaires 5. Le chômage vu par les chômeurs * Quelles causes et quelles solutions ? * Comment vit-on le fait d'être chômeur ? Chapitre IV LE STATUT DES FEMMES DANS LA SOCIÉTÉ 1. Les reliquats du passé 2. Ségrégation dans la fonnation et dans l'emploi
3. L'équation "femmes

91 95 98 l 00 106 110 112 114 116 117 119

125 126 130

= famille"

135
141 144 146 151 151 153 157

4. 5. 6. 7.

Devenir des législations protectrices Le travail à temps partiel: une "solution" ? Féminisation de la pauvreté Le poids des idées reçues quant au travail féminin * Projections contradictoires sous le communisme * Evolution sensible du rapport à l'emploi * Le stéréotype de "la" femme

Chapitre V ÊTRE CHÔMEUSE À LODZ OU À VARSOVIE 1. L'impact du chômage sur les femmes 2. Profil de l'enquête menée 3. Place centrale du cercle familial... 4. Valorisation du métier exercé 5. Un horizon bouché, surtout à Lodz

163 164 170 172 176 180 10

6. 7. 8. 9.

Un vécu modulé par l'âge et le statut financier. "Ils préfèrent embaucher des hommes" Vision traditionnelle des rôles selon le sexe Rompre le cercle vicieux

185 189 192 195 203 209

CO NCLUSI 0 N LISTE DES SIGLES UTILISÉS BIBliOGRAPHIE * Ouvrages et articles * Publications, revues et journaux

211 219

11

INTRODUCTION

Les bouleversements politiques intervenus en Pologne avec la chute du communisme ont entraîné des transformations profondes des rapports économiques et sociaux ainsi qu'une redéfinition du rôle de l'Etat. Dans le cadre de la récession qu'a connue le pays au cours des cinq premières années du régime post-communiste et de la montée inéluctable du chômage, de nouveaux clivages entre divers groupes d'individus sont apparus, notamment entre les sexes. Se pose donc le problème du traitement adopté pour faire face à l'accentuation patente des inégalités sociales - inégalités "qui s'appuient non plus sur la relation au pouvoir, comme dans la structure des systèmes communistes, mais sur le rapport à l'emploi et au patrimoine" (Mink, Szurek 1994, p. 11). L'ampleur du chômage, et sa dimension d'emblée très nettement sexuée, appelaient diverses questions pour une sociologue s'intéressant de près à la thématique de l'emploi féminin. Quels sont les facteurs qui concourent à la vulnérabilité plus grande des femmes devant le chômage? S'agit-il d'un phénomène passager dû à la nature des restructurations économiques touchant d'abord les secteurs à dominante féminine? Quelle est la nature des politiques mises en oeuvre pour faire face aux difficultés que rencontrent les personnes sans emploi? Quel est leur impact sur les individus concernés, et en particulier sur les femmes? Quelles sont les évolutions en matière d'attentes et de représentations chez les individus (hommes et surtout femmes) les plus frontalement touchés par les nouvelles donnes de la phase de transition?

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Telles sont les principales interrogations autour desquelles s'est articulée la recherche que j'ai menée de 1992 à 19941. Dans la mesure où cette étude s'inscrivait dans la prolongation d'un travail de longue date sur la gestion de la main-d'oeuvre féminine sous le régime communiste polonais, il m'est apparu essentiel de tenter de cerner le degré de rupture ou de continuité des transformations actuelles par rapport aux politiques sociales antérieures, notamment dans le domaine de l'emploi féminin, et aussi les incidences des réformes en cours sur la division sexuelle du travail et sur les rapports sociaux de sexe. Mes recherches précédentes avaient fait apparaître que les femmes, par leur situation sur le plan social et familial, se trouvaient au coeur des principales contradictions matérielles du système de type soviétique, caractérisé par l'exacerbation des conditions du "quotidien" (crise du logement, de l'approvisionnement, etc.). Ce constat m'avait conduite à les utiliser comme analyseurs de la crise économique et politique sévissant à tous les niveaux de la société et à mettre en évidence un certain nombre de failles du système en vigueur, en même temps que les mécanismes qui sous-tendaient les rapports de domination entre les sexes. La relecture des évolutions socio-politiques dans la Pologne de l'après-guerre dans une optique de rapports sociaux de sexe m'avait permis de montrer que le peu d'attention accordé par les autorités communistes aux besoins immédiats de la population renvoyait pour une bonne part au fait que ces besoins relevaient à leurs yeux de la sphère du privé, de la famille, autrement dit des femmes - ce qui explique qu'on les ait traités comme quantité négligeable. Pourtant, les pénuries constantes en biens alimentaires et en biens industriels de première nécessité, tout comme les carences en matière de services, ont joué un rôle majeur dans les explosions sociales qui ont marqué le pays à diverses reprises - culminant avec
la naissance de Solidarnosc en 1981

- ainsi

que dans l'isolement

croissant des équipes au pouvoir. En Pologne, comme dans le reste de l'Europe centrale et orientale, le rejet du "socialisme réel" ne tenait pas seulement au

Cette recherche a été financée par le ministère de la Recherche dans le cadre du programme "Intelligence de l'Europe Processus de transition en Union soviétique

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et en Europe centrale et orientale" .

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caractère répressif du système, loin s'en faut. Il tenait aussi, et pour beaucoup, à la lassitude due aux difficultés de la vie quotidienne. On en veut pour preuve la tendance croissante des individus, au fur et à mesure que la situation se dégradait sur le plan économique et social et de façon inversement proportionnelle aux contraintes étatiques, à valoriser la famille perçue comme un lieu de refuge marquant la frontière entre le "nous" et le "eux", comme le seul espace permettant le développement de l'initiative et de l'autonomie de la personne, et où se forgent les solidarités et les identités individuelles. Or quels étaient les acteurs centraux de cet univers, sinon les femmes, principales concernées par les difficultés croissantes au quotidien? Pourtant, les analyses n'avaient guère centré leur attention sur ce point pour tenter d'éclairer les échecs successifs des équipes communistes à la tête de l'Etat polonais. L'approche consistant à mettre l'accent sur la dimension sociale de lacrise apparaît donc tout à fait pertinente, a posteriori, de même que le fait de se pencher plus particulièrement sur la nature des politiques publiques mises en place durant près d'un demi-siècle pour examiner leur incidence dans le processus de désintégration sociale à l'oeuvre et dans la modélisation des rapports sociaux de sexe. Le peu d'attention consacré par les chercheurs (de l'Ouest comme de l'Est) à la sphère du privé sous le régime communistel peut paraître surprenant lorsqu'on sait que l'incapacité des gouvernants à tenir les promesses d'améliorer la consommation, qu'ils avaient faites durant les années 1970, joua un rôle de premier plan dans leur perte de crédibilité aux yeux de tous ceux (et c'était le plus grand nombre) qui n'appartenaient pas à des groupes d'opposition politique. Mais si les questions relatives à l'univers domestique ont peu retenu l'attention des économistes et des chercheurs en sciences sociales, n'est-ce pas parce qu'elles renvoyaient avant tout à un domaine synonyme de 1'« univers féminin »?

I Une très grande partie des ouvrages consacrés aux sociétés de type soviétique publiés à l'Ouest mettait plutôt l'accent sur la dimension politique et sur le caractère autoritaire des régimes concernés, ainsi que sur les échecs répétés des programmes de réforme économique au niveau macro comme au niveau des entreprises. Parmi les livres parus en français, celui de Pierre Kende et de Zdenek Strmiska, Egalités et inégalités en Europe de ['Est (1984), dont l'axe central porte sur les questions sociales, fait plutôt figure d'exception. 15

Je suis donc repartie de la problématique dans laquelle s'inscrivaient mes recherches antérieures pour étudier les transformations en cours. Dès 1992, il apparaissait clairement, aux yeux de quiconque était sensible à la dimension sociale de la crise des années 1980, que les problèmes sociaux constitueraient une pierre d'achoppement majeure pour les équipes gouvernementales chargées de mener à bien le processus de démocratisation. En Pologne, les élections de septembre 1993 ont apporté une confirmation plus rapide que prévu de cette appréhension, en donnant la majorité aux formations politiques qui avaient fait campagne sur ce thème - en l'occurrence les ex-communistes chassés du pouvoir trois ans auparavant... J'ai donc postulé que les femmes, en tant que groupe, constituaient une fois de plus un fil conducteur très pertinent pour faire avancer la réflexion sur les difficultés de la phase de transition. Dès le début de cette période, en effet, on a pu constater qu'en raison de la place qu'elles occupent sur le marché de l'emploi, elles se trouvaient au coeur des bouleversements économiques, en tant que partie de la maind'oeuvre la plus touchée par le chômage, et qu'elles étaient les premières concernées par les changements imposés en matière de politiques sociales. La première hypothèse de cette recherche est que l'attention secondaire apportée au facteur humain dans le processus de transformation économique conduit à la poursuite, voire à l'aggravation des pratiques sociales en vigueur sous le régime communiste, pratiques qui relèvent d'une sous-estimation systématique des besoins de la majorité de la population dans des domaines sociaux élémentaires (santé, logement, notamment) et qui renvoient dans les deux cas à la non-reconnaissance du poids de l'activité sociale (salariée ou non) pour le développement d'une société donnée. La seconde hypothèse est que, dans le cadre même du nouveau système institutionnel s'apparentant aux démocraties occidentales, les discriminations à l'égard des femmes tendront à croître comparativement à la période antérieure, en raison de la logique de l'économie de marché qui tend à accentuer la polarisation entre groupes sociaux dont la position de départ est inégale. Le degré élevé de ségrégation professionnelle entre hommes et femmes sous le régime communiste laissait d'emblée présager des développements particulièrement négatifs en termes de chômage féminin ainsi qu'une accentuation de la division sexuelle du travail, 16

impliquant une plus forte dépendance économique et une dégradation du statut social des intéressées. J'ai cependant avancé la supposition, et c'est la troisième hypothèse, que le choc provoqué par l'expérience du chômage tendrait à modifier le rapport des femmes à l'emploi et à infléchir les attitudes de repli sur l'univers familial observées dans les années 1980, lesquelles conduisaient beaucoup de jeunes femmes à n'accorder qu'une importance secondaire à leur activité professionnelle. L'objectif de cette recherche est donc double. Examiner d'une part la façon dont la gestion de la main-d'oeuvre féminine interfère dans le traitement social des problèmes liés à la période de transition, et en quoi elle influe plus globalement sur les orientations économiques et politiques du nouveau régime. Et étudier d'autre part l'évolution des représentations des acteurs et surtout des actrices concernée e)s par la montée du chômage et par le mouvement de précarisation qui l'accompagne. La documentation sur laquelle repose cette étude renvoie pour l'essentiel à des publications en polonais. J'ai eu recours d'une part aux sources officielles à disposition sur les transformations économiques et sociales, ainsi que sur la nature du chômage. Ces documents émanent principalement d'organismes étatiques ou d'instituts de recherche qui leur sont rattachés 1. D'autre part, je me suis appuyée sur les nombreux articles et ouvrages qui abordent ces mêmes questions dans une optique plus sociologique2. Notons à ce propos que les auteurs de ces travaux, qui m'ont été d'une grande utilité pour mener ma recherche à bien, affichent un point de vue généralement beaucoup plus critique sur le processus en cours que

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I Office central de la statistique (GUS) ; ministère du Travail; ministère du Plan; ministère des Transformations de la Propriété; Bureau d'études et de documentation de la Diète; Institut du Travail et des Affaires sociales (IPiSS). 2 Outre les ouvrages et articles figurant dans la bibliographie finale, on trouvera de nombreux renvois à des articles issus plus particulièrement de trois revues Polityka Spoleczna (Politique sociale), revue mensuelle de l'IPiSS ; Wiadomosci Statystyczne (Informations statistiques), revue mensuelle du GUS; Zycie

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Gospodarcze (La vie économique), revue économique hebdomadaire ainsi que des parutions du service de documentation de la Diète - Raport-BSEet lnformacja-

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BSE.

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ce qu'on peut lire dans la presse occidentalel. On trouvera également une série de références à des articles en français et en anglais publiés dans des revues spécialisées2, ainsi qu'à des rapports issus d'organismes internationaux tels que l'UNICEF, tout spécialement pour ce qui touche aux politiques sociales et à la question de la pauvreté. En ce qui concerne la question des représentations, j'ai tenu compte - tout en étant consciente des limites de ce type d'approche des multiples sondages d'opinion relatifs aux thèmes qui sont au centre de ma recherche. Par ailleurs, les résultats d'une série d'enquêtes qualitatives partielles sur le chômage et sur l'emploi (en particulier sur l'emploi féminin) m'ont aidée à construire ma propre enquête de terrain, réalisée à Lodz et à Varsovie au printemps 1993. Cette dernière repose sur une vingtaine d'entretiens avec divers acteurs de la politique à l'échelle nationale ou locale - responsables étatiques, représentants de groupements sociaux (syndicats, associations), etc. - ainsi que sur soixante interviews approfondies avec des travailleurs(euses) et des chômeurs(euses) de l'industrie légère et du tertiaire. A l'évidence, il ne s'agit pas d'une enquête représentative puisqu'elle ne concerne que des travailleur( euse)s de secteurs économiques délimités, de profil urbain, habitant qui plus est les deux plus grandes cités du pays. Elle présente toutefois l'intérêt de s'inscrire dans la continuité avec mes recherches antérieures3. J'ai délibérément centré mon étude sur la situation des femmes qui sont les plus directement frappées par les difficultés actuelles et qui apparaissent comme des perdantes - à savoir la très grande majorité d'entre elles. C'est dire que je ne traite pas ici de la petite minorité de femmes entrepreneures (dont on parle beaucoup dans

I Cette observation vaut également pour les rapports d'experts publiés par la Diète, lesquels témoignent d'une grande liberté d'esprit et se montrent sans concessions vis-à-vis de la politique gouvernementale. 2 En particulier: Problèmes économiques et Le Courrier des pays de l'Est, publications de la Documentation française, ainsi que La Nouvelle Alternative. 3 Le choix de limiter mes investigations à ces deux villes obéissait au souci d'inscrire les discours des femmes et des hommes rencontrés dans une perspective temporelle fondée sur la durée. Il s'agit en effet de deux agglomérations où j'ai enquêté sur le thème de l'emploi féminin dans les années 1980, et je me suis efforcée d'interroger des salariés et des chômeurs venant des entreprises où j'avais mené mes investigations précédemment (Heinen 1989). 18

les médias) qui sont présentées comme incarnant la preuve que les femmes sont les égales des hommes. Cette minorité existe à n'en pas douter (en ce sens, parler du "groupe des femmes" n'équivaut pas à considérer qu'il s'agit d'une catégorie sociale), mais elle ne saurait faire oublier que le risque majeur auquel sont confrontées la plupart des Polonaises dans la période présente, c'est celui du chômage et de la pauvreté. Et c'est à cette majorité-là que je m'intéresse ici, tout en étant consciente qu'une telle approche comporte un risque, celui d'être conduite parfois à forcer le trait. Précisons enfin que l'objectif premier de cette étude est de donner à voir un certain nombre de facettes de la situation économique et sociale qui sont rarement traitées sous cet angle dans la littérature touchant à ces qu~stions. Mon souci constant, au cours de cette recherche a été de replacer les résultats de mon enquête de terrain dans le contexte global qui sous-tend les changements auxquels on assiste en Pologne. C'est la raison pour laquelle j'ai consacré une partie substantielle de mon travail à des questions d'ordre économique général, à commencer par la nature du processus de privatisation, un point qui est abordé dans le premier chapitre où je traite également des attentes et des réactions face aux transformations économiques en cours. J'ai également tenu à examiner de près divers aspects des politiques sociales et de la façon dont la crise budgétaire se répercute sur des domaines tels que la santé, le logement, le système d'enseignement ou les équipements collectifs. Il s'agit là de facteurs déterminants pour le bien-être de l'ensemble de la population, au sens où ils renvoient à des besoins élémentaires. A ce titre, ils constituent des indicateurs extrêmement importants pour analyser le lien entre les difficultés actuelles et la situation passée. C'est l'objet du second chapitre. La question du chômage est développée dans le troisième chapitre sous l'angle de ses effets différenciés selon les régions et les groupes sociaux considérés, conjointement à une. analyse des effets des politiques étatiques dans ce domaine. Dans le quatrième chapitre, je me suis efforcée de restituer le cadre général et la perspective historique dans laquelle il faut, selon moi, appréhender la place faite aux femmes dans la société pour pouvoir saisir la nature des contraintes qui contèrent aux travailleuses un statut de "viennent ensuite". Enfin, les résultats de mon enquête, qui portait plus particulièrement sur les représentations des personnes interviewées, tant sur les thèmes du chômage que de l'emploi féminin, sont présentés dans le cinquième et dernier chapitre. 19

*****
Comme on le verra dans les pages qùi suivent, l'analyse des données empiriques émanant aussi bien de l'Office central de statistique (GUS) que de nombreuses enquêtes sociologiques a pleinement confirmé l'hypothèse selon laquelle les politiques officielles dans le domaine social tendent à aggraver plutôt qu'à améliorer les conditions d'existence de la majorité de la population; de son côté, le travail social (qu'il s'agisse d'un travail rémunéré dans les branches du secteur public telles que la santé ou le logement ou d'un travail non rémunéré dans le cadre de la sphère familiale) n'est pas considéré comme un facteur pouvant jouer un rôle déterminant pour le développement économique et pour le bien-être de la communauté. Par ailleurs, il ressort clairement que les discriminations à l'égard des femmes tendent à s'accentuer. Leur très faible présence dans les instances de décision économiques et politiques, de même que l'absence de tout mouvement social d'ampleur susceptible de défendre efficacement leurs intérêts spécifiques en tant que travailleuses y sont certainement pour beaucoup. Enfin, l'enquête de terrain a contribué à mettre en évidence une série de changements en matière de pratiques et de représentations chez les acteurs et actrices concernée e)s, notamment en ce qui concerne le rapport des femmes à l'emploi, mais sans que cela débouche pour autant (du moins jusqu'ici) sur une prise de conscience des inégalités de sexe en termes de discriminations, ni même sur une aspiration explicite à modifier ces inégalités. En témoignent le caractère plus que restreint des groupes qui s'efforcent de faire émerger la question des droits des femmes sur la scène politique et aussi, il faut le souligner, l'influence maintenue de l'Eglise catholique polonaise en ce qui concerne les schémas idéologiques dominants relatifs à la famille et au "rôle" des femmes. La victoire que les forces conservatrices ont remportée avec l'adoption de la loi anti-avortement, contre l'avis de la majorité des intéressées, est un signe qui ne trompe pas quant à l'état du rapport de forces. La nature des coupes sombres opérées dans les programmes sociaux en est un autre, car les restrictions budgétaires concernent au premier chef des domaines touchant plus directement les femmes en tant que mères et responsables du foyer. Les autorités nouvellement élues ont certes invoqué la nécessité de 20

rompre avec le cadre législatif et institutionnel antérieur pour justifier l'adoption de mesures a priori impopulaires, mais l'aisance avec laquelle ces décisions ont été prises témoigne de ce que les femmes sont traitées comme quantité négligeable, en raison même de la place congrue qu'elles occupent dans le champ politique. Ce qu'il faut souligner à propos du chômage, c'est que non seulement ce dernier touche beaucoup plus frontalement les femmes, mais qu'il se construit et se structure sur des attendus (explicites plus souvent qu'implicites) les renvoyant à leur "destin de mères" et à leur "véritable place", à la "nature en marge" du travail féminin, etc. Les écarts qui se creusent au niveau de l'emploi sont d'autant plus inquiétants qu'ils se doublent d'un traitement différencié quant aux possibilités de formation et de recyclage pour les chômeurs des deux sexes: en effet, l'accès aux formations performantes débouchant sur des emplois dans les secteurs modernisés de l'économie concerne surtout des hommes. Il ressort en outre que la proportion des femmes parmi les chômeurs de longue durée l'emporte largement sur celle des travailleurs masculins: elles forment le gros des cohortes de sans-emploi qui ne touchent plus d'allocations, confortant par là même une tendance à la "féminisation de la pauvreté". Le processus de différenciation revêt donc une dimension qualitative impliquant pour les femmes une détérioration accrue de leur statut au sein de la main-d'oeuvre, qui augure mal de l'avenir des plus jeunes d'entre elles et des générations futures. Selon moi, c'est à un phénomène de marginalisation de la main-d'oeuvre féminine qu'on a affaire. J'emploie ce mot à dessein plutôt que celui de précarisation, car dans une société frappée par un taux de paupérisation aussi élevé que celui qu'on connaît en Pologne, la précarisation est un danger qui menace l'ensemble des groupes sociaux. Face à ce tableau des plus sombres, l'action de certains groupes ayant pris sur eux d'impulser des programmes de soutien et de réinsertion pour venir en aide aux populations les plus démunies, et notamment aux femmes, mérite d'autant plus d'être mis en exergue. Car ce faisant, ils indiquent des pistes quant aux chemins à emprunter pour tenter de rompre le cercle vicieux du chômage et de la marginalité.

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