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CHRIS MARKER, ÉCRIVAIN MULTIMÉDIA ou Voyage à travers les mé

De
224 pages
Parcourir la filmographie de Chris Marker, c'est lire en accéléré l'histoire de la seconde moitié du XXè siècle, celle des idéologies, des mouvements intellectuels, mais surtout des techniques audiovisuelles. De la photographie au CD-Rom, en passant par tous les formats cinématographiques, la vidéo, la télévision, l'image virtuelle, il a exploré dès leur apparition, les innovations qui ont bouleversé et perpétué l'art des images.
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Du même auteur:
Vingt + une leçons sur l'image et le sens, Édilig, 1989 (Rééd.). Andrei Tarkovski, Édilig, Prix "Art et Essai" 1989. Les chemins de René Allio, Cerf: 1993. Un village, deux écoles, Arléa-Corlet, coll. «Panoramiques», 1994 Le documentaire, un autre cinéma, Nathan Université, 1999 (Rééd.). "Zola et le réalisme cinématographique français", in Zola et le cinéma, sous la direction de Paul Warren, Presses de l'Université Laval, Québec, 1995. "Quête du réel, quête d'absolu", in Pierre Perrault, cinéaste-poète, sous la direction de Paul Warren, L'Hexagone, Montréal, 1999.

Guy Gauthier

Chris Marker,
écrivain multimédia

ou
Voyage
à travers les médias

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection AudioVisuel

et Communication dirigée par Bernard Leconte

"Champs visuels" et le CIRCA V (université de Lille 3) s'associent pour présenter une collection qui offre un espace d'écriture à de jeunes chercheurs ou à des chercheurs confirmés s'interrogeant sur le contenu du syntagme figé de "communication audiovisuelle", concept ambigu s'il en est, car si l'audiovisuel est, on le sait, monodirectionnel (contrairement à ce que tente de nous faire croire ce que l'on peut nommer "l'idéologie interactive"), la communication implique obligatoirement un aspect multipolaire...

dernières

parutions

Isabelle JURA, Des Images et des enfants, 2000.

Jean UNGARO,André Bazin, généalogies d'une théorie, 2000.
Odile BEACHLER-BRENET,L'Espace filmique - sur la piste des diligences, 2001. Françoise MINOT,Quand la publicité se/ait image, 2001.

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0735-1

«Mais mon vœu le plus cher est qu'il Y ait ici assez de codes familiers (la photo de voyage, l'album de famille, l'animal fétiche) pour qu'insensiblement le lecteur-visiteur s~bstitue ses images aux miennes, ses souvernrs aux miens, et que mon Immémoire ait ~e~i de tremplin à la sienne pour son propre pelennage dans le Temps retrouvé.» Chris Marker Présentation de Immemory

En guise d'avertissement à l'adresse de ceux qui s'offusqueraient de trouver ce qu'ils n'attendaient pas Pour amorcer ce parcours dans l'œuvre de l'un des deux cinéastes français contemporains les plus singuliers (l'autre étant Godard), j'avais retenu en exergue une citation recueillie il y a très longtemps (un demi-siècle !) dans un ouvrage oublié, du temps où Marker, à Peuple et culture, participait à l'animation de ciné-clubs. Présentant, dans Regards neufs sur le cinéma, quelques cinéastes de l'avantgarde française de ]'entre-deux-guerres (René Clair, Luis Bunuel, Jean Cocteau), ce jeune homme encore inconnu écrivait avec l'esprit provocateur caractéristique de l' aprèsguerre: «Que l'auteur ait eu certaines intentions et qu'on lui en prête d'autres, cela n'a aucune importance. On discute de même du sens véritable de la tragédie grecque, des tableaux de Jérôme Bosh ou des romans de Jules Verne, et cela n'empêche personne dy prendre plaisir et dy trouver son bien à sa mesure». Vérifiant la citation, je suis tombé sur une réédition de dix ans ultérieure dans laquelle ce texte avait disparu. Je l'ai remplacée par une citation plus récente, qui confirme que l'essentiel d'un esprit a survécu. Si, au cours de mon enfance lointaine, je n'avais pas lu passionnément Jules Verne aux côtés de mon chat (qui

ronronnait en toute indépendance de la littérature au lieu de m'écouter, comme celui de l'enfant qui ne s'appelait pas encore Marker) ; s'il n'y avait pas eu à portée de ma main le Voyage autour du monde du comte de Beauvoir et des livraisons dépareillées du Tour du monde et du Journal des voyages; si je n'avais été fasciné par Les Samouraïs du soleil pourpre et par les gravures sur bois qui illustraient indifféremment les récits de voyage «documentaires» et les récits d'aventures; si La Famille Fenouillard, Zig et Puce, et d'autres bandes dessinées, celles qui débarquaient tout juste de la lointaine Améri9ue, comme Flash Gordon (qu'on appelait encore Guy l'Eclair) ou Brick Bradford (rebaptisé Luc Bradefer) n'avaient nourri mes rêves, l'œuvre de Chris Marker ne me donnerait peut-être pas l'illusion de me promener en territoire familier. Dimanche à Pékin, bien des années plus tard, m'a donné l'impression soudaine d'avoir traversé cette allée qui mène au tombeau des Ming (ou plutôt qui n'y mène pas, mais c'est une autre histoire) avant de la retrouver dans un livre oublié et rongé d'humidité: Le voyage autour du monde, du comte de Beauvoir. Et comme Lettre de Sibérie, au cours de la même séance, a réveillé en moi le souvenir renouvelé par plusieurs lectures de Michel Strogoff, de Cendrars 1, de Tchékhov2, je n'ai pu résister: par le transsibérien, sept jours de Moscou à Pékin en ce début des années 60, j'ai pu déboucher certain matin sur l'allée qui mène ou qui ne mène pas, c'est selon les guides, mais ça m'est égal, au tombeau des Ming. Sans cet itinéraire bizarre peut-être aurais-je été moins passionné par une œuvre qui m'a entraîné dans un monde plus complexe que les aimables pérégrinations du très jeune comte de Beauvoir. Mais pas si éloigné de Jules Verne I' insurpassable.
1Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, 1913 2 Je ne connaissais à cette époque que quelques textes (lettres, articles) de Tchékhov en route pour le bagne de Sakhaline. Avec son immense talent, la Sibérie se paraît d'une poésie grandiose. Son rapport sur le bagne, beaucoup moins idyllique, n'a été publié en France qu'en 1971. 8

Cet avertissement m'a semblé indispensable pour prévenir les gens sérieux, épris de profondeur et de philosophie qu'ils peuvent dès à présent passer leur chemin et se consacrer aux exégèses que l' œuvre de Marker ne manquera pas de susciter dans un siècle ou deux. Le guetteur du demi-siècle Chris Marker entre dans l'histoire du cinéma avec un chef-d'œuvre, Les statues meurent aussi (1950-53), co-réalisé avec un autre grand cinéaste, Alain Resnais. Cinquante ans plus tard, un autre de ses films marque la fin du siècle: Une j.ournée d'Andréi Arsenovitch (Tarkovski). Ce n'est sans doute pas son dernier film (longue vie à Chris Marker!), mais un coup d'œil en arrière permet de constater ce qui sauterait aux yeux du Martien fraîchement débarquél: il suffit de parcourir la filmographie pour lire en accéléré l'histoire de la seconde moitié du XXe siècle, histoire intellectuelle, idéologique, mais aussi des techniques audiovisuelles. De la photographie au CD-Rom, en passant par tous les formats cinématographiques, la vidéo, la télévision, l'image virtuelle, Marker a exploré quasi méthodiquement, dès leur apparition, les innovations qui ont bouleversé et perpétué l'art des images à l'époque de ce que Walter Benjamin appelait la «reproductibilité technique». S'il ne se tenait pas si éloigné des feux de la rampe, on pourrait croire à une sorte de frénésie d'être «à la page». Sa discrétion interdit cette interprétation. Chaque film ou chaque création audiovisuelle est un témoignage sur un moment de l'évolution des techniques de prise de vue ; c'est tout autant un prélèvement sur «l'air du temps», cette combinaison complexe que nul appareil de mesure (sondages, enquêtes, reportages) ne parvient jamais à
1 Je me permettrai, de temps à autre, de citer sans guillemets quelques formules empruntées aux écrits et aux films de l'auteur. Pour maintenir les vrais amateurs en éveil. 9

analyser dans l'instant. Il faut pour suivre ce parcours un fil d'Ariane. Ce pourraient être les courses à travers le monde, les destins d'individus emblématiques, les flux ou reflux des espoirs révolutionnaires, les percées ou replis sur tous les fronts du globe. Ce sera ici, tout à fait arbitrairement, la permanence d'un regard à travers la multiplicité des médias. Cette piste est d'autant plus facile à suivre que Marker s'est fait un point d'honneur de ne jamais parler de lui. Coquetterie, discrétion ou système, il n'existe de lui nulle interview, sauf quelques propos arrachés par surprise, ou pour les besoins d'un dossier de presse, nulle confidence, nulle référence à sa vie privée. Il est des cinéastes qui, pour commenter leur œuvre, font la moitié du travail (quand ils n'ambitionnent pas de s'arroger le monopole de l'exégèse). Il en est dont la contribution majeure réside dans le discours d'accompagnement de leurs films. D'autres enfin, plutôt

rares, - Marker est de ceux-là - n'existent que par les textes,
écrits, filmiques ou électroniques, les photos, les mises en page. Leurs traces. Dans une œuvre aussi diversifiée, on retiendra quelques objets (le terme s'impose pour tenir compte de ceux qui sont difficiles à identifier) caractéristiques d'une technique en esquivant la description... technique. Jamais en effet un film ne peut se réduire aux instruments qui lui ont permis d'exister. Sans l'introduction du cinéma synchrone au début des années 60, Joli mai n'aurait pas pu être réalisé. Mais Joli mai ne témoigne pas seulement de la nouvelle caméra Éclair. Toute l'atmosphère de fin de guerre d'Algérie s'y trouve restituée, en même temps que le direct à l'état natif découvre son esthétique. Ces trois dimensions seront intimement liées à chaque étape, chacune étant balisée par un film, un livre ou quelque objet plus insolitel. Voilà pour la méthode.
J'aurais pu commencer par la machine à écrire, d'après Joseph Rovan, qui lançait Peuple et culture à Grenoble en 1946: «Au centre de documentation, nous faisions des «fiches de lecture» qui étaient rédigées 10 1

Au terme de ce demi-siècle, des constantes apparaissent. On les sentait depuis les premiers films, mais elles n'ont fait que se fortifier par la suite. La. première, qui fera l'objet du premier chapitre, concerne l'imaginaire: Marker n'a jamais fait mystère de ce qu'il devait aux images de son enfance, de Dimanche à Pékin à lmmemory. Il n'est pas illogique de commencer par les sources. Seconde constante, second chapitre: l'art du collage. On l'a présenté comme un maître du montage, ce qui est exact. Mais le montage, simple opération technique en apparence, même s'il est l'aboutissement de tout (du 8 mm amateur à la vidéo la plus sophistiquée, il faut en passer par là), procède en amont d'un art qui inspirait déjà le maquettiste de la collection Petite Planète au Seuil. Par un paradoxe qui ne doit pas gêner Marker, nous ferons donc comme si le montage précédait le tournage. Disons: l'esprit du montage. Troisième constante: l'art du commentaire. C'est même par le commentaire que cet amateur de techniques nouvelles a fait son entrée dans un art réfractaire - du moins dans les

proclamations - à toute contamination par la littérature. A
joué pour beaucoup dans cette consécration un article demeuré célèbre du très lucide André Bazin. Au risque de heurter les tenants du cinéma pur, s'il en reste, il ne faut pas hésiter à approcher Marker dans une perspective littéraire. Je proposerai ensuite un itinéraire parmi les films que je tiens pour des repères essentiels sur un demi-siècle, au risque de paraître ignorer quelques œuvres majeures. C'est le prix à payer pour respecter le parti-pris subjectif de départ: explorer une époque à travers un auteur. Ensuite, c'est tout droit.

par un «chantier de chômeurs intellectuels» dans lequel nous employions notamment Chris Marker comme dactylo». (J. Rovan, «Un mouvement culturel et politique: Peuple et Culture», in Les Cahiers de l'animation, n057/58, décembre 1986, p. 209) Il

Chapitre premier
Dans lequel il est question de Jules Verne et de Jules Marker, du comte de Beauvoir, de la Famille Fenouillard, d'enfants rêvant de voyages autour du monde, de gravures anciennes et de l'allée qui mène peut-être aux tombeaux des Ming
«C'est plutôt rare d£ pouvoir se promener dans une image d'enfance» Dimanche à Pékin, 1956

«Je n'ai pas trop de sympathie pour la critique dite "des sources" qui a certes son utilité, mais qui prend souvent des formes caricaturales, quand un exégète s'efforce d£ reconnaître chez un artiste ce qui ne lui appartient pas, alors que le véritable artiste, au contraire, c'est une sorte de bulldozer qui triture et intègre ce qui ne lui appartient pas pour le transformer en autre chose, qui ne ressemble à rien et qui est justement ce qui le distingue de ses préd£cesseurs».

Sensible à l'avertissement de Marc Sorianol, je vais m'efforcer de ne pas tomber dans la critique «dite des sources», en profitant du fait que Chris Marker a jalonné ses films de références aux lectures et aux images de son enfance. Immemory, le CD-Rom auquel il a confié certains éléments

de sa biographie intellectuelle

-

la seule qu'il accepte de

dévoiler, à quelques détails près - précise comment cette expérience a orienté ses itinéraires. Faut-il pour autant prêter une crédibilité entière à ces traces savamment disposées le long du chemin? Le commentaire de Dimanche à Pékin, 40 ans avant Immemory, incite à quelque prudence: «Arc de triomphe sur fausse piste, ce pourrait être le blason de la Chine.» Ce pourrait être aussi celui de Marker, qui ne répugnerait pas à déconcerter ses exégètes éventuels. On sait aussi que le récit de voyage, déjà soumis aux défaillances de la mémoire, s'aménage de petits
l Marc Soriano, Jules Verne, Julliard, Paris, 1978

arrangements de complaisance avec les événements du parcoursl. Dans le CD-Rom, Guillaume-en-Égypte, porteparole prévenant tient à admonester le lecteur par une bulle qui précise ceci: «Si ce CD-Rom joue à simuler le jeu de la mémoire avec ses «nœuds», comme disait Remizov, il n'est pas une autobiographie déguisée, le 'J'e" qui commente est largement imaginaire, et l'auteur qui ne s'est évidemment pas privé de puiser dans sa propre mémoire s'est permis toutes sortes de libertés, tandis que moi, le chat intervenant, J'e ne me gêne pas pour y mettre ma patte. ». Dont acte. À noter cependant que si le <<je» artistes est toujours imaginaire, il des ne l'est jamais complètement. Pour brouiller un peu plus les pistes, Marker s'adresse parfois à son «je» imaginaire en disant «tu» : « Cette fois, tu m'écris de Berlin et ta première visite est bien sûr pour le zoo.. » (Berliner Ballade)2. Mais de ce «tu-je» comme du reste, il n'a pas de peine à s'expliquer: « Ce n'est pas seulement la lecture assidue de Jorge Semprun qui m 'a fait employer, depuis le début de ce texte le tutoiement romanesque. Plutôt l'envie instinctive d'établir une distance entre celui qui, de septembre 1979 à janvier 1981, a pris ces photos au Japon, et celui qui en février 1982 écrit à Paris. Ce n'est pas le même. Pas pour des raisons platement biographiques: on change, on n'est J'amais le même, il faudrait se tutoyer toute sa vie. Mais je sais que, si J'e retourne demain au Japon, J' y retrouverai l'autre, J' y serai l'autre. » (Le Dépays).
1 Gérard de Nerval, relatant son Voyage en Orient, modifie sciemment son itinéraire: bien qu'il soit parti par Marseille, il préfère utiliser les souvenirs d'un voyage précédent, et partir par Vienne, à ses yeux porte idéale pour l'Orient. Quitte à «vérifier ses rêves» par le voyage, selon sa formule, autant leur confier la mise en scène du réel." 2 Le titre Berliner Ballad£ est un retour discret sur un article ancien des «Cahiers du cinéma», Siegfried et les argousins, ou le cinéma allemand dans les chaînes (Juill-août 1951), Il y est question d'une «pochade» intitulée. Berliner Ballade. Siegfried et les argousins est évidemment " une malicieuse transposition de Siegfried et le Limousin, de Giraudoux, cité dès le début de Berliner Ballade, version 1990. 14

Je, tu, le double, l'autre, les autres...

Ce «Je», Marker

le revendique - revendication tempérée par l'admonestation de Guillaume-en-Égypte- avec persévérance depuis Olympia
52, et le souligne à l'occasion de Level Five: «Je m'exprime avec ce que j.'ai. Contrairement à ce qu'on entend souvent, au cinéma la première personne est plutôt un signe d'humilité:
"Tout ce que je peux vous offrir, c'est moi"». 1

Comme toujours avec les grands écrivains - fussent-ils en même temps de grands cinéastes, documentaristes ou pas la question que se pose le critique est de débusquer le <~e», même et surtout quand il n'est jamais explicité. Le pronom personnel de la première personne du singulier, manifestation la plus innocente, est aussi souvent la plus trompeuse. Une abondante et perspicace littérature critique s'est exercée longuement et contradictoirement sur la très fameuse phrase: «Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ». Il n'y a pas de récit sans narrateur, ni de discours sans auteur2. Le problème est de savoir où il s'embusque. Marker n'emploie jamais le «nous» de majesté, qui souligne la prétention du locuteur de représenter plus que luimême. Il n'emploie pas non plus le « nous» universitaire des thèses qui, à l'inverse, semble attester de la modestie de l'auteur: quand il dit «nous», c'est vraiment «nous», en exprimant la responsabilité et parfois la culpabilité collectives: «Voilà ce que nous avons fait. Nous, vieille Europe, qui n'avons à la bouche que nos valeurs spirituelles, nous avons fait que des milliers de gens ont tout risqué pour nous fuir. Rescapés des camps, orphelins des camps, nés dans les

camps, brisés par les camps, ils nous ont fui
l'Allemagne, avec nos crimes
-

-

nous

nous la France, avec notre

1 Extrait d'un entretien avec Dolores Walfish, pour The Berkeley Lantern de novembre 1996. Cité, sous la responsabilité de Marker lui-même dans le dossier de presse de Level Five. Même s'il s'est simplement entretenu avec lui-même, c'est bien lui qui parle. 2 Malgré la fameuse distinction histoire/discours proposée par Émile
Benveniste (Problèmes de linguistique générale,

L

p. 241).

15

indifférence et quand ils se sont heurtés à nous l'Angleterre, tout ce que nous avons su faire, ç 'a été de les remettre dans des camps». (Description d'un combat) Évitant les pronoms impersonnels, même les formes impersonnelles, il décline le <<je»sous toutes les formes du singulier sans cesser de revenir à lui-même, conscient simplement, comme disait Héraclite, de ne pas se baigner deux fois dans le même fleuve. Les écrivains ont souvent joué de cette multiplicité du moi: «Je me voyais me voir», écrivait Valéry. Pour être écrivain, Marker n'en est pas moins un homme de l'image, qui contribue à favoriser le dédoublement. Dans les illustrations de Jules Verne qu'il convoque dans son musée personnel, il est fréquent que le <<je» la légende redouble la de présence à l'image du locuteur. Dans Voyage au centre de la Terre, une gravure de Riou représentant Axel se baignant dans la mer souterraine a pour légende: <<J'allai e plonger m dans les eaux de cette méditerranée». La gravure de Vingt mille lieues sous les mers, signée Alphonse de Neuvillel, et que Marker, dans Immemory, présente comme sa première tenue de voyage, a pour légende «J'étais prêt à partir», et représente le narrateur en scaphandrier. Pour Benveniste2, la célèbre formule de Rimbaud, <~e est un autre» «fournit l'expression typique de ce qui est proprement l'''aliénation'' mentale, où le moi est dépossédé
-

de son identité constitutive». Pour Marker - qui n'a pas à être disculpé - c'est l'inverse.: la multiplicité des <<je»envoie à r
l'unité du «moi», et souligne la multiplicité des passages vers les autres3. D'où cette aisance à circuler parmi les imaginaires les plus disparates pour se constituer le sien. Sa force, c'est de
1 Riou n'est l'auteur que du frontispice et des 20 premières illustrations de 20000 lieues sous les mers. Il a ensuite été relayé par de Neuville et a rratiquement cessé d'illustrer Jules Verne. op cité, p. 230 3 Ayant fréquenté de plus ou moins près Chris Marker, Michel Butor et Louis XIV, il me semble que le seul pronom personnel qui ne s'emploie jamais pour dire (~e» est celui de la 3ème personne du pluriel. 16

savoir les repérer, mais les sources sont si nombreuses que personne n'y échappe: n'est-ce pas par une séquence géniale, mais complètement inventée, celle des escaliers d'Odessa, qu'Eisenstein a mis en scène «l'imaginaire de plusieurs générations»? (Le fond de l'air est rouge). C'est Monsieur Fenouillard qui serait étonné d'avoir participé à l'histoire! L'invitation au voyage Puisant dans une expérience de l'imaginaire qui n'est pas seulement la sienne, mais celle de toute une génération, Marker se rappelle à ses contemporains qui n'ont pas beaucoup d'efforts à faire pour partager sa mémoire, surtout s'ils sont un peu conservateurs ou collectionneurs. S'ils ont résisté à l'épuration insidieuse des déménagements, il leur suffit de relire les vieux bouquins de leur jeunesse. Mais ces vieux bouquins ont sournoisement perduré, sous d'autres formes, bien au-delà des années 20 ou 30. Passons donc par les greniers de l'imaginaire. Quand on appelle «voyage» sur le CD-Rom, on peut lire : «Comme beaucoup d'enfants de ma génération, La Famille Fenouillard a été, avec Jules Verne, ma première fenêtre ouverte sur le vaste monde et ce ne serait pas forcer le trait d'affirmer: la plupart de mes voyages ont eu pour but d'aller vérifier sur place les enseignements de ce livre fondateur.» Bien plus tard, il aura confirmation d'avoir été un élève parfait en découvrant, en préface de l'œuvre de Christophe, cette phrase qui lui avait échappé quand il était à un âge où l'on n'a que faire des préfaces: «Ouvrage destiné à donner à la j"eunesse française le goût des voyages.» Projet loin d'être innocent en cette période d'expansion coloniale.... Outre Jules Verne et Christophe, «un autre fondateur génial et méconnu», le comte de Beauvoir, auteur d'un Voyage autour du monde, occupe une place de choix dans cette galerie des ancêtres. Méconnu sans doute, en tout cas des études scolaires, le voyage du comte a connu un relatif succès de librairie, dans l'édition illustrée comme dans les

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éditions plus modestes en plusieurs volumes 1. Jules Verne le cite lui-même comme source dans Les tribulations d'un Chinois en Chine. Nul doute que Marker ait fréquenté d'autres auteurs, comme on peut en avoir la confirmation au hasard des films ou des livres. Je retiendrai au moins Zig et Puce (Alain Saint-Ogan) et les légendaires Samouraïs du Soleil Pourpre2 (Albert Bonneau), dans L'Amérique rêve, Fantômas dans Joli mai, et Flash Gordon dans Le Dépays. Certains des ouvrages que lisait le jeune Christian Bouche-Villeneuve autour de 1930 ont été publiés au moins un demi-siècle auparavant: Le Voyage autour du monde et Vingt mille lieues sous les mers (<<Danses rêves ce fut ta t première tenue de voyage >>) sont respectivement de 1869 et 1871, La Famille Fenouillard de 1889. Tous les auteurs dits «populaires» étaient méprisés et souvent ignorés des «intellectuels» ... sauf de ceux qui condescendaient toutefois à écrire ces récits, qui furent cependant réédités dans des éditions édulcorées, jusqu'en 1940 et même au-delà. Les garçons nés entre 1910 et 1930 (les filles avaient d'autres lectures, signe des temps) ont nourri leur imaginaire avec des ouvrages écrits en gros entre 1860 et 1914, qui avaient déjà fait rêver la génération précédente. Entre la «génération Jules Verne» et la «génération Marker», une génération intermédiaire d'écrivains a assuré la transition. projetant l'exotisme dans les rêves d'avenir de la jeunesse de l'entre-deux-guerres. Le «Tour du monde» y tenait une bonne place: Le Tour du monde d'un gamin de Paris
1 En 1888, l'ouvrage en était à sa 15ème édition courante 2 Les Samouraïs du soleil pourpre, Albert Bonneau, 6 volumes (19281931), cité aussi dans Joli mai est peut-être pour Marker - après, bien sûr, l'incontournable Famille Fenouillard - l'une de ses premières rencontres avec le Japon (un Japon fantaisiste, mais par certains côtés intéressant). Cette saga, sans intérêt littéraire propre, a représenté pour beaucoup d'enfants de cette génération une découverte du Japon, des pressions de l'immigration, du terrorisme, et aussi du goulag (à peu près en même temps que Tintin). Le Péril jaune, les fumeries d'opium, la riche héritière américaine et l'héroïque journaliste français étaient des ingrédients plus classiques.

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(Louis Boussenard); Bibi Fricotin fait le tour du monde (Louis Forton); Les cinq sous de Lavarède (Paul d'Ivoi). L'incontournable Tintin commence ses pérégrinations en 1929, l'année où Albert Bonneau lance ses Samouraïs à l'assaut de l'Amérique sans oublier de les faire passer par le goulag de Sakhaline Dans le même temps le cinéma découvrait le romantisme du légionnaire et du sable chaud. Les Français casaniers des années 20-30 se rêvent voyageurs, et leurs enfants se voient déjà partis. Citroën lance ses croisières à travers les déserts; André Gide, Paul Morand, Paul Claudel alternent journaux de voyages et production strictement littéraire. Il faudra attendre la première guerre d'Indochine pour en finir avec l'appel de l'outre-mer. Quand le comte de Beauvoir s'embarque en 1866, il a 20 ans. Quand il écrit sa relation de voyage, qui le mènera d'Australie en Amérique par Java, le Siam, la Chine et le Japon, il en a 22. C'est certes un aristocrate, un orléaniste, mais la France, dans l'agonie de l'Empire, a toujours le respect de la particule, et le gardera longtemps. Pour se faire pardonner d'être comte, il est jeune, à peine plus âgé que ses lecteurs. Quand on a 14-15 ans, comment ne pas vibrer pour un récit qui commence ainsi: «Si JOepuis espérer la bienveillance du lecteur pour le JOournalde mon voyage autour du monde, c'est en lui disant que j'avais vingt ans depuis huit JOoursseulement, quand JOefaisais voile vers l'Australie...» ? Peut-être Marker s'est-il souvenu obscurément de ce début quand il écrivait pour Sans soleil, contredisant la première phrase de Aden Arabie, de Paul Nizan: «Je ne permettrai à personne de dire que vingt ans n'est pas le plus bel âge de la vie». «Voyage autour du monde» est devenu alors une formule magique. Jusque dans les années 1860, le voyage par excellence, c'était le voyage en Orient. La plupart des grands écrivains de la première moitié du XIXe siècle (Chateaubriand, Lamartine, Nerval, Gautier, Flaubert, etc.) ont fait le pèlerinage et en ont ramené des pages tentatrices, tandis que les peintres, qu'ils fassent ou non le voyage s'en 19

inspirent pour leurs tableaux ou études (Delacroix, Ingres). L'Orient commence tout juste à être concurrencé par l'Amérique du nord (Volney, Chateaubriand, Tocqueville). Le reste du monde est dévolu aux explorateurs, qui en font le tour en risquant leur vie (Cook, Bougainville) pour y tracer des itinéraires, ou aux savants (Darwin). Après 1860-1870 le «Tour du Monde» devient l'Appel par excellence. L'époque s'y prêtait: c'est une autre perception du monde qui va engendrer un autre imaginaire, lequel survivra par la force de la fascination exercée sur de jeunes imaginations jusque vers 1940. En 1860, Édouard Charton, qui dirige déjà Le Magasin pittoresque et Le Monde illustré, fonde Le Tour du monde, qui réunit des récits de voyage ou d'exploration à prétention d'authenticité. Cette publication devient vite célèbre, autant pour les illustrations que pour le texte. En 1864, Jules Hetzel lance Le Magasin d'éducation et de récréation, lieu de publication première des romans d'un certain Jules Verne. En 1869, quand le jeune comte Ludovic de Beauvoir écrit sa relation de voyage, l'inauguration quasi simultanée du Chemin de fer du Pacifique à travers les États-Unis (10 mai 1869) et du Canal de Suez (15 août 1869) fait du tour du monde un simple voyage au long cours 1. En 1877, paraît Le Journal des voyages. Désormais, textes et images visent à provoquer le grand frisson. Tous les héros proposés à la jeunesse vont rivaliser de plaies et bosses dans des aventures lointaines dont le fil d'Ariane est toujours
1 Dans la livraison de novembre du Tour du monde, Vivien Saint-Martin, qui propose chaque année un bilan de L'Année géographique, écrit: «Il est du reste incontestable que ces deux grandes voies correspondantes, simultanément achevées dans les deux hémisphères, le Canal de Suez et le Chemin de fer du Pacifie, vont prodigieusement activer les communications générales. Une ligne maintenant directe et ininterrompue, servie par le moyen rapide de la vapeur, enserre désormais le globe tout entier.» Indicateurs en mains, il fait le calcul du temps nécessaire pour contourner la planète. Résultat: 80 jours. Jules Verne, lecteur attentif du Tour du monde, relève le défi pour le compte de Phileas Fogg. On sait avec quelle postérité. 20

le tour du monde avec tous les moyens de locomotion disponibles. Ces récits oubliés exileront loin de la Méditerranée et de l'Orient des origines les rêves de jeunesse des années 20 ou 30. Je ne sais pas ce que Marker a lu de ces auteurs, mais aux indices qu'il laisse au long de ses commentaires, il est évident qu'il n'a jamais éprouvé à leur encontre le mépris qu'on affichait alors parmi les représentants de la «culture cultivée». En 1962, quand son ami Alain Resnais, admirateur de Milton Caniff, de Phil Davis et de Al Capp, devient membre fondateur et viceprésident du Club de la Bande Dessinée, on peut parier que Marker, silencieux à son habitude, a plus que de la sympathie pour l'entreprise. La fascination pour le tour du monde a donc eu pour effet, entre autres, de déplacer l'imaginaire occidental de l'Orient vers l'Extrême-Orient. On peut remarquer en passant que là s'est focalisé (avec la Russie, où il s'est fait quelques amis à qui il a rendu hommage), l'œuvre de Marker: après l'Indochine (Le cœur net - une Indochine de jeunesse, sans Indochinois -, Loin du Viêt-nam - une ardente obligation militante) -, la Chine (Dimanche à Pékin ), la Corée (Coréennes), le Japon est revenu sans cesse hanter son œuvre (Le Mystère Koumiko, Sans soleil, Le Dépays, A.K, Level Five ). Je n'oublie pas l'Amérique latine, elle aussi très présente, mais, à part le Mexique (Soy Mexico), elle me semble plus témoigner du versant politique de l'œuvre que des traces d'un imaginaire d'enfance (sauf Cuba, car il parle d'une enfance cubaine). On peut aussi trouver des traces d'Mrique (Les statues meurent aussi, Sans soleil), des régions nordiques (Islande), mais dans l'inventaire des photos de l'auteur que propose Immemory, elles figurent dans la rubrique <<Ailleurs», alors que la Corée, le Japon, la Chine, Cuba et la Russie ont leur propre rubrique. Ce qui frappe surtout, c'est l'absence quasi systématique de l'Orient des Orientalistes du XIXe siècle, celui d'avant le Canal de Suez. Tout se passe comme si Marker avait intégré pour son compte la rupture intervenue

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dans l'imaginaire occidental dans sa vision du monde pendant le troisième tiers du xrxe siècle. Revenons à ce «fondateur génial et méconnu» (Immemory) que fut pour l'œuvre markérienne le jeune comte de Beauvoir. Celui-ci, en exergue, cite La Fontaine: «J'étais là, telle chose m'advint.» Cette citation est très goûtée en ces années: un autre aristocrate (la noblesse voyage beaucoup), le vicomte Savigny de Moncorps, l'utilise dans son très banal Voyage en Orient (1873). Presque un siècle plus tard, un autre grand voyageur, Nicolas Bouvier, la reprend à son compte, en ouverture d'un livre consacré au Japon 1. Sans citer La Fontaine, Roland Barthes, dans son merveilleux Empire des signes - toujours le Japon - utilise avec insistance ce même verbe «advenir», en insistant sur sa parenté étymologique avec «aventure» : «Ce que je dis du haïku, je pourrais le dire aussi de tout ce qui advient (souligné par R.B.) lorsque l'on voyage dans ce pays que l'on appelle ici le Japon.. Car là-bas, dans la rue, dans un bar, dans un magasin, dans un train, il advient toujours quelque chose.»2 Définissant dans Coréennes sa façon de voyager, Marker disait autrement la même chose: «...accepter en désordre les rimes, les ondes, les chocs, tous les bumpers de la mémoire, ses météores et ses dragues». En se livrant au fortuit, en recueillant les «signes» que le pays adresse au voyageur (<<Ce pays nous adresse des signes», Description d'un combat), il esquisse une définition possible du cinéma documentaire, celui du moins qui accepte de se soumettre aux aléas du tournage sans les conformer au montage3 : ce qui advient, et n'adviendra pas deux fois. Les Romantiques plus envahissants, se voyaient en chevaliers d'une quête universelle, l'Occident abstrait dialoguant avec un Orient tout aussi abstrait. Plus modeste ou plus rusé, de Beauvoir 1

2 Roland Barthes, L'Empire des signes, Skira, Genève, 1970, p. 107 3 Le voyage organisé et le documentaire de voyage conventionnel s'efforcent à l'opposé de pourchasser l'aléa, l'imprévu, tout ce qui n'est pas considéré comme «typique».

Nicolas Bouvier, Japon, Éd. Rencontre, Lausanne, 1967

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