Christianisme Païen, Maraboutage Chrétien

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Située au carrefour de l'anthropologie et de la théologie, cette analyse pose question et dérange, en se situant dans le droit fil de Meinrad Hebga, Jean Marc Ela, Anselme Sanon. Voici les questions pertinentes qui stigmatisent le quotidien des Africains du continent et ceux de la diaspora, pris dans la tourmente de la double fidélité cultuo-culturelle. La double appartenance religieuse situe bien l'enjeu de la théologie africaine.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782336271484
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Christianisme Païen, Maraboutage Chrétien Quel fondement théologique ?

JOSEPH CORREA

Christianisme Païen, Maraboutage Chrétien Quel fondement théologique ?

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10433-4 EAN : 9782296104334

PREFACE Ce livre que vous allez lire ne se veut pas pour l’auteur un traité classique de théologie. Il veut simplement susciter la réflexion des lecteurs et lectrices sur les interrogations légitimes qui se posent sur la rencontre entre le catholicisme et ses vingt siècles d’histoire, d’une part, et les cultures africaines d’autre part. Après tout, les décisions prises à Rome depuis plusieurs siècles peuvent-elles régler la totalité des questions que se pose aujourd’hui un chrétien africain ? Mais, et c’est l’intérêt de cet essai, il ne s’agit pas de parler sur une rencontre entre le christianisme et le monde africain en intellectuel, élaborant des espaces théoriques. La problématique est concrète : des chrétiens africains et guinéens plus précisément sont confrontés chaque jour à leur double appartenance. - Ils sont baptisés catholiques, ont été au catéchisme, pratiquent leur religion. - En même temps, ils vivent dans leur culture sociale où ils sont nés. A partir de plusieurs exemples de vie, l’auteur montre combien la formation chrétienne n’aborde pas toujours les événements qui se déroulent dans la vie quotidienne. Quand l’Eglise s’est implantée en Guinée, les théories du salut ne laissaient pas beaucoup de place au dialogue interreligieux. Pour être sauvé, il fallait être baptisé et renoncer à son ancienne religion qui d’ailleurs n’était souvent pas perçue comme une vraie religion, mais plutôt comme un ensemble de croyances et de rites primitifs. Toute célébration rituelle devenait ainsi péché dans les pratiques traditionnelles. Aujourd’hui, le Concile Vatican II invite à 5

penser autrement. On peut être sauvé dans toute religion, ce qui veut dire que tout n’y est pas fondamentalement mauvais. Si cette perspective éclaire le salut des nonbaptisés, des personnes qui vivent dans les religions Traditionnelles Africaines, les chrétiens sont souvent démunis, par manque de réflexion et surtout de critères pour se repérer dans le permis et le défendu. Si, en effet, un bon polygame non-baptisé qui participe régulièrement aux rites de sa tradition, ne met pas en cause son salut, selon Vatican II, pourquoi un bon chrétien monogame serait-il exclus de la communauté chrétienne, avec le risque de se voir refuser le bonheur éternel au ciel ? Vous trouverez ici quelques exemples qui illustrent ce problème théologique réel et les difficultés qui en découlent -. Un chrétien peut-il consulter un devin ? Après tout, si c’est pour une bonne chose! Si cette rencontre empêche un divorce ! - Un autre chrétien peut-il participer à des obsèques traditionnelles? S’il ne scandalise personne ? S’il aide à l’unité de la famille? - Un autre peut-il participer à un rite sacrificiel d’un animal ? Après tout, pourquoi pas ? Bref, on pourrait ainsi continuer. Ces pages ne prétendent pas donner réponse à tout. Elles veulent ouvrir un champ de réflexion légitime pour tout un chacun qui veut approfondir les rencontres entre foi et culture, cherchant à ne pas condamner en bloc, mais au contraire à repérer des critères qui puissent permettre de mieux discerner ce qui est acceptable et inacceptable. Autant un sacrifice humain pose question, autant un sacrifice d’animal ouvre à la réflexion. Nous répétons souvent qu’un Africain qui est baptisé catholique augmente le nombre d’adhérents à cette Eglise, mais il ne diminue pas le nombre d’Africains. La diversité des cultures oblige à interroger un modèle unique de pensée, et surtout pose des questions fort concrètes à l’Eglise. Jésus savait prendre en considération les soucis des personnes qu’il rencontrait; peut-on faire autrement aujourd’hui ? Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas de régler le problème et donner des réponses à tout. Le but visé de ce 6

travail est de susciter l’interrogation et d’aider ceux et celles qui s’intéressent à l’inculturation à avancer. Si la liturgie fut un lieu privilégié de l’inculturation, ne faut-il pas aujourd’hui aller plus loin et chercher à éclairer l’ensemble de la vie quotidienne des chrétiens ? Si votre lecture vous aide à voir un peu plus clair, cette réflexion partagée par l’auteur de ce livre aura atteint son but. P. RENE TABARD Institut Catholique de Paris.

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AVANT-PROPOS Notre dernier cours de théologie au grand Séminaire de Koumi (Burkina Faso) remonte à l’année 1977. A cette époque, nous estimions que faire de la théologie, c’était discourir sur Dieu et la méthodologie en usage était le fondamentalisme. Il s'agissait de conclure par une citation biblique qui avait pour effet de justifier et de confirmer votre thèse. Après deux années à l’I.S.P.C.1, nous pensons pouvoir déclarer avoir échappé à ce mode suicidaire de la pensée. Nous comprenons aujourd’hui que faire de la théologie, c’est laisser Dieu traverser l’histoire et la vie des hommes et trouver les mots qu’il faut pour rendre compte de cette présence et la transmettre. A l’heure où la théologie se veut pluridisciplinaire et où l’on reconnaît le pluralisme religieux, le théologien aura pour tâche de rendre accessibles les choses de la foi en direction de ceux qui ne les connaissent pas. Sachant qu’une hypothèse est toujours un tremplin sur la route infinie du savoir, la méthodologie sera basée sur une pensée juste et rigoureuse, s’articulant à la manière d’une construction paradigmatique, et empêchant de dire les choses de la foi de manière simpliste. Quel langage proposer à nos populations pour mieux appréhender la problématique de la corrélation réciproque entre la foi et la culture ? Le présent ouvrage, qui est une contribution à la pensée «théologique africaine» s'emploie notamment à répondre à cette question . Nous avons pensé commencer cette recherche en livrant la teneur d'une correspondance sous forme de dialogue. Notre interlocuteur, pasteur et théologien sera (P) et nous même (A). A: Depuis notre insertion pastorale dans les diverses communautés chrétiennes, un sujet nous taraude, à savoir: «la
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Institut Supérieur de Pastorale Catéchitique, à l’Institut Catholique de Paris. Nous y avons étudié de 2005 à 2007

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double appartenance ou ambivalence religieuse, nous aurons besoin de votre concours compte tenu de votre expérience avec les rebouteurs Bagas2, sur le plan sociologique, anthropologique et spirituel, pour une réflexion analytique et une critique du phénomène. P: Un travail de ce type aidera les théologiens et pasteurs africains à travailler sur une méthodologie christocentrique dans le but d’unir la foi à la vie et de christianiser les cultures et traditions africaines. L’expérience des soins médicaux que j’ai reçus à Maré, chez les Bagas, me semble être une expérience purement humaine où j’ai admiré et ai été séduit par la compétence, la dextérité médicale et la conscience profonde qu'ils ont d’avoir reçu directement ce don de Dieu . A: Cette pratique des Bagas exige-t-elle des rites cultuels ou religieux ? P: Le don de guérison des Bagas est exercé généreusement, gratuitement et avec l’abondance du cœur. Les guérisseurs Bagas sont les intendants des bontés de Dieu et n’acceptent pas d’honoraires pour leurs fonctions médicales, sinon la kola traditionnelle. A: Quelle signification ou quel symbolisme les Bagas attachent-ils à la kola3 traditionnelle ? P: Le temps me manquerait pour une réflexion et une élaboration systématique de cette modeste expérience qui m’a montré du doigt les valeurs positives que vivent ceux qui ne professent pas Jésus-Christ et qui, comme les mages, voient son étoile se lever et se mettent en marche à la recherche du chemin, de la vérité et de la vie. Je ne vois pas très bien en quoi mon expérience pourrait entrer dans votre recherche.
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Population guinéenne de la Basse Côte. La noix de cola est le fruit du Kolatier (arbre d'Afrique à symbole multiple pour signifier la paix, la joie, elle entre aussi dans la profession d'un vœu, pour sceller une alliance ou prêter un serment.

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A: Au-delà de votre personne, ne pensez vous pas que ce cas de figure se présente ainsi : le rebouteur sait que sa médecine est un héritage secret clanique, tribal ou familial, liée à un rituel traditionnel dans lequel le Christ n’a aucune part, le patient sait qu’il bénéficie d’un acte dont les tenants appartiennent à un groupe secret pratiquant un rituel non chrétien auquel il est associé par restitution sacrificielle, car il est tenu d’offrir un sacrifice en compensation de la force libérée. La question qui se pose est celle de savoir comment donner à la théologie africaine son cachet de théologie de la différence qui serait "accueil par excellence de l’altérité", ou encore celle de savoir comment le paradigme culturel de la naturalité est à l’aune de la foi et peut subsister sans tension mortifère. N’est-ce pas reposer la question de votre propre expérience et la restituer dans le cadre d’une logique de fidélités successives. P: L’important est que toute réflexion théologique parte toujours de la Révélation pour faire de l'Ecriture l’âme de la théologie. Étant donné que nous devons nous approprier l’héritage que nous ont légué la tradition apostolique et le Magistère de l’Église, toutes nos recherches doivent s’appuyer sur l’âge patristique et les théologiens modernes d’une grande sûreté doctrinale et spirituelle. A: Je consens avec vous que tout théologien doit être fidèle au Magistère, mais un chercheur en matière de pastorale catéchitique ne peut pas faire fi de ces cas précis et objectivables : sur cent chrétiens, quatre-vingts au moins pratiquent la double appartenance, l’affluence de chrétiens vers les sectes représente une réponse intermédiaire où Dieu n’est plus invoqué pour luimême. Des ministres ordonnés sacrifient dans une démarche rituelle à des génies de leur terre natale. L’analyse de ces situations ne devra-t-elle pas conduire à une position frontale: "rupture-accomplissement"? P: Certes, une recherche comme celle que vous menez en ce moment devra s’inspirer des méthodes des sciences humaines, en particulier, l’anthropologie et l’ethnologie. Il s’agit en effet 11

de rendre possibles l’interculturalité et l’interdisciplinarité. J’ose espérer que les cas évoqués ne cachent pas une pratique plus fréquente chez des fidèles et des consacrés qui savent en qui ils ont mis leur foi. A: Il importe de savoir que l’ambivalence religieuse ou double appartenance (foi chrétienne-tradition africaine) est une réalité et elle situe bien l’état de crise de l’Africain qui ne dissocie jamais ces deux domaines. Autrement dit, il n’y a pas de rupture franche entre le cultuel et le culturel et c’est ce qui explique cette situation de "vagabondage spirituel" ou "bricolage religieux", de l’Africain devenu chrétien. Il s’agit d’inventer un "modus vivendi" du christianisme aux couleurs africaines. Mais comment y procéder ? Comment les Africains peuvent-ils arriver à poser un acte authentiquement christique tout en restant absolument fidèles aux valeurs qui les constituent ? P: L’écartèlement est un sujet terrible qui conduit toujours à une déchirure et à un déchirement irréparable et mortel. Jésus nous invite à un choix radical, à un exode. Voilà l’aventure chrétienne. Elle provoque inévitablement un dépaysement culturel et une désorientation totale de la raison. Pourtant la raison reste en éveil et pleinement participative dans la recherche du Vrai, du Bien, et de la Lumière qui éclaire tout homme en venant dans ce monde (Jn 1,9). A: Il serait peut-être exagéré de parler d’écartèlement et de supplice terrible conduisant à une déchirure ou à un déchirement irréparable et mortel. La plupart des chrétiens font ces va-etvient, sans tension mortifère, le plus naturellement possible. Certains estiment que les pratiques traditionnelles relèvent de la pure Tradition Africaine et peuvent même être perçues comme don de Dieu. Reconnaître la compétence, la dextérité médicale et la conscience profonde des rebouteurs Bagas ayant reçu la compétence comme don de Dieu est absolument vrai. Mais peuton occulter la mystique qui entoure ces pratiques ? Que dire alors des autres pratiques comme la voyance ou le maraboutage? Des enquêtes sociologiques montrent que ces pratiques perdurent. Tout ceci a lieu sur un fond de crise d’identité, "un 12

état normal d’équilibre instable" qui rend compte de la complexité du problème. P: C’est un travail de longue haleine qui suppose une critique méthodologique rigoureuse et un vaste champ de connaissances. L’analyse de cette situation devra conduire à envisager la nécessité de dépasser l’actuelle posture de la théologie africaine qui frise une théologie anthropologique pour aboutir à une anthropologie théologique qui répondrait à une christification du christianisme africain. Il y aura des questions ouvertes. Le devoir des uns et des autres est de les poser. L’objectif ne sera pas de donner des solutions mais de porter un regard critique et analytique sur ce que vivent les chrétiens pour amener à authentifier leur agir sur l’unique modèle, le Christ, seul capable d’opérer en eux le surgissement nouveau qui fait réellement des hommes «des fils dans le Fils». Quant à la réalité de la tension foi chrétienne et culture africaine, l’essentiel de la recherche consistera non pas seulement à la restituer dans le temps, mais aussi à l’analyser pour aboutir non pas à des solutions toutes faites, mais à pousser la réflexion sur des paradigmes d’herméneutique commune. Il me semble que le paradigme de naturalité qui sous-tend la démarche anthropologique ne peut pas rendre compte à lui seul de ce phénomène religieux. Je sais qu’en évitant de faire de la théologie africaine une "théologie des contingences", on porte le débat sur des résurgences d’archaïsme où l’usage des catégories africaines ne dépasse guère le champ d’une théologie anthropologico-culturelle. Il ne convient pas non plus de lui placarder une théologie subséquente. C’est là le défaut d’une théologie anthropologique. Il faut plutôt une conjonction des deux dans une dynamique anthropologico-théologique. N’est-ce pas là tout l’enjeu d’une bonne inculturation ? Le christianisme est toujours déjà historiquement inculturé. L'Évangile doit donc assumer les différentes cultures sans compromettre son identité. C’est pourquoi la rencontre aujourd’hui comme hier du christianisme et des cultures est toujours aussi le choc de deux cultures. Toute la question est de savoir si l’étrangeté du message chrétien provient du paradoxe évangélique lui-même ou du véhicule culturel privilégié auquel 13

il s’est trouvé historiquement associé. L’homme africain ne peut rester “bloqué”, “écartelé”, indécis car comme l’écrit Pedro ARRUPE l’ancien préposé général de la Compagnie de Jésus, de vénérée mémoire : "le principe fondamental et toujours valable est que l’inculturation signifie l’incarnation de la vie et du message chrétien dans une aire culturelle concrète, de telle sorte que cette expérience ne parvienne pas seulement à s’exprimer à travers les éléments spécifiques de la culture en question ( ce qui ne serait qu’une adaptation artificielle et superficielle), mais devienne le principe inspirateur, normatif et unificateur, qui transforme et recrée cette culture, donnant origine à une nouvelle création, une nouvelle culture." L’Africain ne doit pas se sentir "bloqué" et vivre dans "des contours ombrageux et voir son avenir devenir opaque. L’inculturation n’est pas une canonisation de la culture ni une installation dans la culture au risque de l’absolutiser. "L’inculturation est une irruption et une Épiphanie du Seigneur qui provoque la déstabilisation en vue d’un cheminement selon une référence nouvelle qui est créatrice d’une culture porteuse de Bonne Nouvelle pour l’homme et sa dignité de fils de Dieu. Quand l'Évangile entre dans une vie, il la déstabilise. Il lui donne une orientation nouvelle, des références morales et éthiques nouvelles. Il tourne le cœur de l’homme vers Dieu et le prochain pour les aimer et les servir absolument et sans calcul. De même que, par l’incarnation, le Verbe de Dieu s’est fait en tout semblable aux hommes, sauf dans le péché, ainsi l'Évangile assume toutes les valeurs humaines, mais refuse de prendre corps dans les structures du péché. C’est dire que plus le péché individuel et collectif abonde dans une communauté humaine et ecclésiale, moins il y a de la place pour l’inculturation. Autrement dit, plus une communauté chrétienne resplendit de sainteté et de valeurs évangéliques, plus elle a de chances de réussir l’inculturation du message chrétien. L’inculturation de la foi est donc un défi de sainteté. Elle permet de vérifier le degré de sainteté, le niveau de pénétration évangélique et de la foi en Jésus Christ dans une communauté chrétienne. Comme tu vois, l’inculturation est une voie vers la sainteté car «si une communauté ecclésiale sait intégrer les valeurs positives d’une 14

culture déterminée, elle sera l’instrument de leur ouverture à la sainteté chrétienne, une inculturation conduite avec sagesse purifie et élève les cultures des différents peuples» (Jean-Paul II, Ecclesia in Africa, n° 87). L’inculturation est un long processus: elle nous conduit à une réelle et profonde conversion. Pour ce qui est de l’Afrique, c’est l'Évangile qui s’enracine en Afrique à travers les différents agents de l’Evangélisation, mais c’est aussi l’Afrique qui s’enracine dans l'Évangile et dans l'Église de Jésus Christ : vrai Dieu et vrai homme. C’est ainsi que l’on progresse vers la synthèse entre culture et foi. Toute vraie inculturation doit aboutir à la sanctification des structures et des hommes. On évitera ainsi «d'abandonner Celui qui appelle par la grâce du Christ pour passer à un second Évangile non qu'il y en ait deux» (Ga. 1, 6-7).

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INTRODUCTION GENERALE Pour mieux cerner notre sujet, nous avons choisi d’étudier des cas précis que nous avons eu à côtoyer. Ces cas semblent bien traduire les circonstances et motivations profondes qui conduisent l’Africain au va-et-vient entre sa foi chrétienne et ses pratiques traditionnelles, à savoir : La divination Le maraboutage Le sacrifice coutumier La guérison paramédicale La magie Dans l'introduction du livre «Jésus de Nazareth» le pape Benoît XVI écrit ceci: «Les religions ne sont pas seulement soumises à l’interrogation sur l’origine, toutes cherchent à soulever le voile de l’avenir. Leur importance tient juste au savoir qu’elles transmettent sur ce qui va se produire, permettant ainsi à l’homme de trouver la voie qu’il lui faut emprunter pour ne pas échouer. C’est la raison pour laquelle pratiquement toutes les religions ont développé des formes de prévision de l’avenir»4. Cette affirmation nous introduit de plain-pied dans notre sujet tant il est vrai que le fait religieux ne peut se comprendre en dehors de ce besoin de sécurisation : prévenir pour se prémunir, prévenir pour se renforcer. Il faut surtout éviter l’échec. L’hypothèse du pape se vérifie même dans les récits bibliques. C’est ainsi que le roi Saül (11ème siècle avant Jésus), en guerre contre les Philistins, pratiqua la divination. Le Seigneur l’avait lâché à cause de son indocilité et pis encore, Samuel le prophète était mort. le roi Saül consulta une nécromancienne (1S 28,325). C’était assurément aller contre la volonté du Seigneur promulguée dans le livre du Deutéronome (Dt 18, 9-12).
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RATZINGER Joseph, Jésus de Nazareth, Paris, Flammarion 2007, p. 21

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Mais est-ce vrai que «quand le Seigneur se tait c’est un autre qui doit déchirer le voile du lendemain» ?5. N’est-ce pas vrai hélas que la même hypothèse se vérifie encore aujourd’hui en dépit de la modernité ? Combien de personnes ne font-elles pas confiance et ne courent-elles pas vers ces industries de prophétie à bon marché ? Claude GEFFRÉ affirme que: «grâce aux succès de la communication audiovisuelle, on constate l’émergence d’un supermarché du religieux qui propose à des consommateurs toujours plus nombreux les produits multiples des religions vivantes et les diverses traditions ésotériques en matière de mythes, des croyances, des pratiques, des secrets initiatiques, de techniques de guérison de l’âme et du corps»6. Si nous avons choisi d’analyser les constantes des pratiques traditionnelles dans la vie du chrétien africain, c’est d’abord pour préciser la démarcation d’avec ce que nous venons de décrire et surtout pour situer le point d’ancrage anthropologicoreligieux dans lequel il vit et qui est le lieu d’accueil du message évangélique. Le malaise ou la résistance provoqués par cet accueil génèrent un comportement ambivalent hérité de l’appartenance double à deux fidélités : tradition et foi chrétienne. Mais peut-on réellement expliquer pourquoi des chrétiens, voire des pasteurs et ministres sacrés, demeurent encore fidèles à certaines pratiques ( ports d’objet de protection, consultation de devins et de marabouts). Ces pratiques sont-elles inhérentes à leur être ? D’autre part, dans le christianisme, qu’est-ce qui paraît insignifiant ou peu efficace pour que des chrétiens africains taisent leur foi devant ces pratiques que l’on sait non chrétiennes ? La foi serait-elle compartimentée ayant d’un côté l'Église, les coutumes et les rites qui les accompagnent et de l'autre les pratiques parallèles ? S’il y a lieu de parler d’évangélisation, y
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RATZINGER Joseph, op. cit, p. 22 GEFFRE Claude , GIRA Dennis et SCHEUER Jacques (dir.), Vivre de plusieurs religions, promesse ou illusion? Paris, Les Éditions de l'Atelier, 2000, p. 124

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aurait-il un déficit ? Le mode de transmission a-t-il eu un impact réel sur l’Africain? Cette évangélisation a-t-elle réellement pris en compte le tout de sa vie ? A ce dernier a-t-on suffisamment indiqué, dans l’initiation chrétienne, les points de rupture avec les valeurs efficaces de sa religion traditionnelle ? Nous avons parlé de résurgences, mais s’agit-il réellement de résurgences ? Ne sommes-nous pas en face d’une pertinence de ces pratiques ? Pertinence créée par la fidélité aux rites et traditions édictées par les ancêtres et transmises au gré de l’oralité par des contes et mythes qui codifient l’existence. L’ambivalence qui en découle traduit l’ancrage comportemental tiré de la double appartenance, ainsi que le décrit John MBITI : «Si le christianisme et l’islam ne s’emparent pas de l’homme dans sa totalité tout autant si ce n’est davantage que les religions traditionnelles, la grande majorité des nouveaux convertis retourneront à ses anciennes croyances et à ses anciennes coutumes pendant six jours par semaine, en tout cas dans les cas graves et en période de crise… Il faut que la conversion à de nouvelles religions telles que le christianisme et l’islam s’emparent de son langage, de son mode de pensée, de ses craintes, de ses relations sociales, de ses attitudes et de son orientation philosophique pour avoir un impact durable sur l’individu et sur la communauté à laquelle il appartient»7. Dans l’approche de l’homme africain, dans cette démarche anthropologique, il y a donc nécessairement des convergences vers certaines pratiques. Où et comment situer ces points de conciliation qui somme toute s’organisent dans un ensemble cultuo-culturel ? Puisqu’il s’agit d’une double fidélité (africainechrétienne), n’y a-t- il pas lieu de montrer comment concilier ces deux harmoniques pour l’épanouissement de son être propre ? Face à toutes ces questions les réponses s’avèrent diverses et fort complexes. Il y a ceux qui prônent toute dénégation du phénomène de l’ambivalence et de la réalité de la double appartenance. Ils nient les faits, préfèrent faire la politique de l’autruche pour masquer l'échec d'une certaine évangélisation.
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MBITI John, Religions et philosophie africaines, Yaoundé, Cle, 1972 , p. 2

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