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Chroniques de géographie économique

De
496 pages
Les progrès de la science économique sont rapides autour la Seconde Guerre mondiale : l'économétrie s'affermit, la macroéconomie prend son essor et les comptabilités nationales donnent enfin des bases solides à l'intervention des États. Rédigées de 1966 à 1985, les chroniques de géographie économique visent à informer les géographes de ces mouvements d'idées. Les thèmes visités ont trait à l'économie spatiale, ils soulignent l'intérêt et les limites des comptabilités régionales, rendent compte de pistes nouvelles et font une place notable à l'anthropologie économique. Une autre manière de concevoir les rapports économiques de l'homme à l'espace est ainsi proposée.
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CHRONIQUES DE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ sous la direction de Georges Benko
GEOGRAPHIES EN UBERTE est une collection internationale pUbliant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.

Déjà

parus:

21. Québec, forme d'établissement. Étude de géographie régionale structurale G. RITCHOT, 1999

22. Urbanisation et emploi. Suburbains au travail autour de Lyon
M. VANIER, V. BERDOULA G. DESMARAIS M. ROCHEFORT, ed., 1999 Yet O. SOUBEYRAN, et G. RITCHOT, 2000 2000 eds., 2000

23. Milieu, colonisation et développement durable 24. La géographie structurale 25. Le défi urbain dans les pays du Sud 26. Villes et régions au Brésil
L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000

27. Lugares, d'un continent l'autre...
S. OSTROWETSKY, ed., 2001

28. La territorialisation de l'enseignement Espagne et Portugal
M. GROSSETTI P. CLAVAL, P. CLAVAL,
C. V ALLA

supérieur et de la recherche. France,

et Ph. LOSEGO,

eds., 2003

29. La géographie du XXle siècle
2003 2003

30. Causalité et géographie 31. Autres vues d'Italie. Lectures géographiques d'un territoire
T, ed., 2004

32. Vanoise, 40 ans de Parc national. Bilan et perspectives
L. LASLAZ, 2004

33. Le commerce équitable. Quelles théories pour quelles pratiques?
P. CARY, 2004

34. Innovation socioterritoriale et reconversion économique: le cas de Montréal
35. Globalisation, système productifs et dynamiques au Québec et dans le Sus-Ouset français. R. GUILLAUME, ed., 2005
J.-M. FONT AN, J.-L. KLEIN, D.-G. TREMBLA y, 2005

territoriales.

Regards croisés

36. Industrie, culture, territoire
S. DA VIET, 2005

37. Chroniques de géographie économique
P. CLAVAL, 2005

Chroniques de géographie économique
Paul Claval

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan

Italia

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino Italie

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16, 1053 Budapest Hongrie

(QCouverture: La couverture et l'intérieur sont des photos de l'auteur

(Q L'Harmattan, 2005 Paris. France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction. même partielle. par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal octobre 2005

ISBN: 2-7475-8208-6

ISSN: 1158-4 lOX

SOMMAIRE

INTRODUCTION

9

CHAPITRE 1- 1966 LA THÉORIE DES LIEUX CENTRAUX 1967 LES COMPTABILITÉS
CHAPITRE II
~

19

TERRITORIALES

43

CHAPITRE l11- 1968 ÉCONOMIE ET GÉOGRAPHIE

RURALES

73

CHAPITRE IV - 1969 LA LOCALISATION CHAPITRE V - 1970 LES RESSOURCES

DES ACTIVITÉS

INDUSTRIELLES

111

NATURELLES

143

CHAPITRE VI- 1971 GÉOGRAPHIE ET ANTHROPOLOGIE CHAPITRE Vll-1972 L'ANAL YSE RÉGIONALE
CHAPITRE Vl11- 1973 LA THÉORIE DES

ÉCONOMIQUES

183

211

LIEUX

CENTRAUX

REVISITÉE

251

CHAPITRE IX - 1974 LES MARCHÉS FONCIERS

277

8

Paul Claval

CHAPITREX - 1975 PLANIFICA TION RÉGIONALE DU TERRITOIRE

ET AMÉNAGEMENT

313

CHAPITRES XI-XII - 1978 LA LOCALISATION DES INDUSTRIES CHAPITRE XIII- 1979 LES CONCEPTIONS
CHAPITRE XIV

ET DES SERVICES

357

DE L'ESPACE

ÉCONOMIQUE

391

-

1980

LA GÉOGRAPHIE DES TRANSPORTS
CHAPITRE XV - 1981 LES ÉCONOMISTES

413

ET LA VILLE

429

CHAPITRE XVI - 1982 LA THÉORIE DES DROITS DE PROPRIÉTÉ

443

CHAPITRE XVII

L'ORDRE

- 1984 ÉCONOMIQUE

INTERNATIONAL

459

CHAPITRE XVIII- 1985 UNE NOUVELLE VAGUE DE MODÈLES MARXISTES DU MONDE CONTEMPORAIN

475

INTRODUCTION

Entre 1966et 1985,'ai rédigé dix-huit « Chroniques de géographie j économique» pour la Revue géographique de l'Est. Pourquoi m'étais-je lancé dans cette entreprise? La géographie économique passait alors pour un chapitre un peu mineur de la discipline: elle se contentait, la plupart du temps, d'énumérer les productions et de décrire les flux qu'elles alimentaient à destination des consommateurs auxquels elles étaient destinées. Les
concepts qu'elle utilisait

- matières

premières, sources d'énergie, énergie,

ressources naturelles, entreprises, marchés, etc. - étaient entrés en usage dans les dernières décennies du XIXesiècle. C'est également de cette époque que dataient des termes plus techniques: on opposait les systèmes agricoles extensifs à ceux qui étaient intensifs; la concentration des entreprises retenait l'attention: on distinguait l'intégration verticale, qui réunit dans une même unité toutes les étapes d'une filière de fabrication, et l'intégration horizontale visant à contrôler la totalité d'une étape de la production: on parlait volontiers des trusts à la manière américaine et des Konzerne à l'allemande. C'est au vocabulaire économique imaginé en URSS que l'on empruntait les termes de kolkhoze, de sovkhoze; on parlait aussi des stations de machines et tracteurs destinées à favoriser la mécanisation de ces très grandes exploitations. Dans le domaine industriel, c'est la mise en place de combinats qui avait retenu l'attention. Cette géographie économique avait un défaut: celui de vieillir vite, à la mesure de la croissance et des crises. Elle tenait une place importante dans l'enseignement secondaire. On lui reprochait d'apprendre aux élèves des chiffres la plupart du temps inexacts et destinés à se démoder rapidement: était-il sage d'encombrer le cerveau des jeunes de données que l'on savait éphémères? Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, Jean Chardonnet avait montré qu'il était possible de produire des études plus riches que celles jusqu'alors pratiquées. Il avait une connaissance directe des grandes concentrations industrielles françaises et avait visité la plupart de leurs établissements. Ses travaux étaient fondés sur l'analyse précise des firmes, de leurs implantations, de leurs infrastructures et de leurs procédés de fabrication; son but était d'expliquer comment elles s'attiraient et se combinaient pour former de grands complexes industriels. ou pour donner leur force aux métropoles économiques1.
I Chardonnet (Jean), Les grands types de complexes industriels. Sciences politiques, n° 39, Paris, Armand Colin, 1953. 196 p. Cahiers de la Fondation nationale des

JO

Paul Claval

Cette géographie économique ne faisait malheureusement l'économie.

guère appel à

La pensée économique s'était modernisée dans les années 1930et 1940: la macro-économie avait fait des progrès rapides sous l'impulsion de Keynes3; la mesure de la richesse s'était affinée au point de rendre courante la réalisation de comptabilités nationales. Le renouvellement était en bonne partie dû à des chercheurs anglo-saxons, et à des universitaires allemands ou autrichiens fuyant le nazisme et installés en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Sans recourir aux méthodes très

contraignantesemployées en Allemagne ou en URSS, ces deux pays
avaient réussi à créer une économie de guerre remarquablement efficace: cela donnait la mesure de l'apport de la macro-économie. A la fin des années 1940 et dans les années 1950, l'économie jouissait donc d'un immense prestige. Elle justifiait les actions de planification souple sur lesquelles reposait le système dirigiste français: les prévisions du plan orientaient l'action des industriels; les crédits étaient encadrés et orientés vers les secteurs privilégiés. L'action sur la demande évitait les phases de récession, qui avaient si durement frappé l'Europe occidentale entre les deux guerres. Le prestige de l'économie avait été renforcé, à partir du début des années 1950,par la place qu'elle avait su se tailler dans le domaine en voie de gestation de l'action régionale. Les géographes voyaient avec consternation un domaine qu'ils avaient longtemps dominé leur échapper: ils savaient décrire les réalités régionales; ils ne disposaient pas d'instruments pour définir les politiques capables d'élargir leurs bases et de les rendre plus attractives et plus compétitives. Les économistes détaillaient les investissements nécessaires, et suggéraient de tirer parti des mécanismes d'entraînement dont bénéficiaient, depuis les débuts de la Révolution industrielle, les pôles de croissance'. L'économie avait d'autres leçons à offrir aux géographes: elle avait toujours compté un certain nombre de chercheurs attachés à la distribution spatiale de la production, de l'échange et de la consommation. Aux études déjà anciennes sur les localisations agricoless et industrielles. s'étaient ajoutées, dans les années 1930,la réflexion de Christaller sur les activités de service'. August Losch en
~ Chardonnet (Jean), Métropoles économiques, Cahiers de la Fondation nationale des Sciences politiques, 102, Paris, Armand Colin, 1959,269 p. Dalloz. . Keynes, n° John Maynard, 1936, The General Themy of Employment. Imerest and Money, Londres, Macmillan, 403 p. 4 Perroux (François), « La notion de pôle de croissance », Economie appliquée, vol. VIII, 1955, n° 1-2, p. 307 sq. , Thünen (Johann-Heinrich von), Der isolierte Staal in Beziehung auf Landwirtschaji und Nationa/iikonomie. Hambourg, Perthes, tome i, 1826, Rostock, Léopold, tomes ii et iii, 1842-1850; traduction française, Paris, Guillaumin, 1851-1857.

" Weber

(Alfred),

Uber

den

Standort

der

Industrien,

Pmt.

1 : Reine

Theorie

des

Slllndorts,

Tübingen,

1909. Traduction anglaise de C. J. Friedrich: Theory (!( the Locarion of Indu.rtries, Chicago, University Press, I"' éd., 1929,2' éd. 1957. 7 Christaller, Walter, 1932, Die zenrrale Orte SuddeuTschlands. lena, G. Fischer

Chicago

Chronique de géographie

économique

Il

avait tiré une réflexion d'ensemble sur la localisation des activités économiques". La guerre avait ralenti la .diffusion des idées de Christaller et de Losch. Tout s'accélère alors. Hoovef1 les résume en anglais en 1948. Ponsarœo en présente une synthèse originale en français en 1955.Walter Isard crée au même moment l'école américaine de «science régionale »11,qui met à contribution l'économie spatiale pour concevoir les politiques régionales dont rêvent désormais populations, hommes d'affaires et gouvernements. Le renouveau de la pensée économique m'intéressait. La publication des manuels de Raymond Barrel2 (1955-1956) e permit, au m sortir de l'agrégation, de devenir un autodidacte de l'économie. Je découvris Ponsard en 1957.Je décidai alors de présenter aux géographes français ce que la nouvelle économie et l'économie spatiale pouvaient apporter à notre discipline. Je pris connaissance des travaux de l'école de science régionale en 1959et découvris à partir de l'hiver 1960-1961 les recherches que les géographes de Seattle menaient sur la localisation des activités agricoles et industrielles et sur la distribution des lieux centraux. Je compris que l'économie différait des autres sciences sociales par la manière dont elle abordait le réel: en supposant les conduites humaines rationnelles, elle se donnait le moyen d'expliquer les comportements sans avoir besoin de longues analyses empiriques; dans la mesure où un comportement rationnel est un comportement prévisible, elle ouvrait des perspectives sur les situations à venir. A dire vrai, il existait deux conceptions de l'économie: la première, que les auteurs anglo-saxons appellent quelquefois «substantive », considère que la discipline doit couvrir les domaines de la production, de l'échange et de la consommation des richesses matérielles; la seconde, « l'analytique », plus ambitieuse, fait de l'économie la science des comportements rationnels. Elle s'attache à la maximisation, à laquelle tous les agents économiques s'attachent, de leur «utilité »13; pour y parvenir, les producteurs cherchent à maximiser leurs revenus. C'est à cet aspect de l'économie que se consacre l'analyse économique. C'est elle qui me fascinait. Dès que je le pus, je tirai profit de l'histoire de l'analyse économique de Schumpeterl4 pour bien comprendre comment s'était développé cet axe de recherche. Claude
N

Losch (August).

Die rallmhche

Ordnllng

der Wirtschaft,

Iéna, Fischer,

I~'" éd.,

1940, 2e éd.

1944,

380 p. 'J Hoover (B. M.Y, The Location of Economic Activity, New-York, Mc Graw-HiU Book Co.. 1948. 10 Ponsard (Claude), Economie et espace, Observation économique VIII, Paris, Sedes, 1995, XVI, 476 p.
If

Isard (Walter),

Location

and Space

Economy,
John Wiley,

New York et Cambridge,
1956, XX

The Technology

Press of

11 BatTe, Raymond, 1956-1957. Economie, Paris, PUF, 2 voL 11 C'est-à-dire de la somme des jouissances qu'ils peuvent tirer des biens ou des services consomment. f4 Schumpeter (Joseph), History of Economic Analysis, New York, Oxford University Press, XXV, 1260 p.

Massachusetts,

Institute

of Technology,

- 350

p.

qu'ils 1954,

12

Paul Claval

Ponsard, qui enseignait alors à Dijon, m'invitait parfois dans des jurys de maîtrise ou de thèse: j'appréciais la manière dont il rappelait, au cours des soutenances, tel ou tel principe essentiel de la discipline. C'était extrêmement utile pour l'autodidacte de l'économie que j'étais. Deux étapes me furent nécessaires pour mettre à la portée des géographes les résultats de la micro-économie et de l'économie spatiale classique et ceux de la macro-économie et de ses applications à la dynamique territoriale. Chacune fut marquée par la publication d'un

ouvragede synthèse: Géographie générale des marchés en 19621S, t e Régions, nations, grands espaces en 196816. A l'inspirationproprement
économique s'était ajoutée celle de la cybernétique, qui m'avait conduit à attacher une attention particulière à la circulation des informations, et celle de la sociologie des organisations, indispensable pour comprendre ce qu'était l'entreprise. Je complétai ce programme de traduction en termes géographiques de l'économie et de l'éconnomie spatiale par le petit ouvrage sur Les Relations internationales que je publiai en 197017. McCarty et Lindberg'S avaient rédigé en 1966un manuel d'initiation à la nouvelle géographie économique qui avait connu un grand succès et suscité beaucoup d'émules. L'ouvrage était passionnant, mais ne donnait pas aux leçons de la macro-économie la place qui leur revenait. Je rédigeai donc en 1976un manuel introductif, les Eléments de géographie économique'", conçu comme un équivalent de celui de McCarty et Lindberg, mais plus complet, afin de donner une image plus globale du champ qui venait de se renouveler. Je n'avais pas cessé de m'intéresser aux interprétations économiques de la ville: elles tiennent une large place dans La Logique des villes, que je publiai en 198110. Il ne suffisait pas de rédiger des ouvrages systématiques pour initier le public français à l'économie spatiale et à la restructuration de la géographie économique qu'elle avait déclenchée. Lorsque je préparais un livre, je laissais de côté une bonne partie de la documentation que j'avais rassemblée, parce qu'elle n'était pas dans le droit-fil de mes démonstrations. Les idées évoluaient vite; des débats s'élevaient. Les manuels fournissent une image figée parce que rendue cohérente du domaine dont ils traitent; la dynamique des idées leur échappe. C'est

pour la rendre sensiblequeje me décidaià rédiger des « Chroniques de
géographie économique ». La Revue géographique de l'Est, à laquelle j'avais soumis ce projet, l'accepta. Elle publia durant douze ans tous mes envois quelle que
15 Claval. Paul, 1963, Géowaphie des marchés. Paris, les Belles Lettres, 362 p. 10 Claval, Paul, 1968, Régio/ls. /la rions. gra/lds espaces. Paris, Marie-Thérèse Genin, 838 p. 17 Claval, Paul, 1970, Les RelariO/Lv illfemario/lales. Paris.Seodel, 192 p. IX Me Carthy (Harold H.), Lindberg (James B.). A PreJclce 10 Economic Geography, Englewood N. J., Prentice-Hall, 1966, X. 261 p. 1'1Claval, Paul. 1976. Le.v Elémenr.v de géographie économique. Paris. Litee. 362 p. ~IIClaval, Paul. 1981, La Logique des villes. Paris, Litee, 634 p.

Cliffs,

Chronique de géographie

économique

13

soit leur taille. Les difficultés que la Revue rencontra à partir de 19751976réduisirent son volume: je réduisis parallèlement la longueur de mes textes. La préparation des chroniques me prenait beaucoup de temps. Je choisissais le thème dont je traiterais l'année suivante au mois. de novembre, en fonction des articles ou des ouvrages qui m'avaient frappés, et de ce qui pouvait contribuer à structurer la recherche française dans le domaine de la géographie économique. Je tirais alors profit de mes temps libres pour lire le maximum d'articles ou d'ouvrages sur la question. La mise en forme commençait à la fin du mois d'aôut et me prenait deux mois de gros travail. Les chroniques se donnent souvent pour but de signaler les ouvrages et articles importants publiés au cours de l'année écoulée dans le domaine couvert. Mon propos était différent: je m'adressais à un public qui ignorait l'essentiel de l'économie moderne, de l'économie spatiale et de la géographie économique telles qu'elles se pratiquaient à l'étranger. Pour être utile, je choisis donc d'axer chaque chronique sur un thème: j'y rappelais d'abord l'évolution des travaux auquel il avait donné lieu, puis essayais de le présenter d'une manière aussi cohérente et logique que possible. La plupart des lecteurs avaient l'impression que je me contentais d'exprimer en français ce que je trouvais dans les ouvrages anglo-saxons: ils n'eurent pas conscience de l'effort d'organisation et de structuration auquel je me livrais. Les thèmes choisis finirent par couvrir l'essentiel de la géographie économique. Comme l'évolution des idées était rapide, je revins sur certains. J'avais compris ce que la théorie des lieux centraux apportait à la compréhension de l'organisation régionale de l'espace en rédigeant la Géographie générale des marchés. Je m'étais étonné de ne pas trouver de traduction courante des termes utilisés en allemand ou en anglais: Christaller parlait des lieux centraux de l'Allemagne du Sud (Die zentralen Orte in Süddeutschland); en anglais, l'habitude s'était prise de parler de central place theory, la théorie de la place centrale. Il me sembla que l'apport essentiel de ce schéma d'interprétation était d'expliquer la formation, la structure et la hiérarchie des réseaux urbains: c'est pour cela que je choisis de parler, au pluriel, de la
«

théorie des lieux centraux ».

L'économie spatiale classique traitait de la localisation des activités productives. J'avais abordé la localisation des activités de service dans la première chronique, en 1966 : « La théorie des lieux centraux ». Je parlai des travaux sur la localisation agricole dans la chronique n° 3, en 1968: «Economie et géographie rurale », de ceux sur la localisation industrielle dans la chronique n° 4, en 1969 : «La localisation des activités industrielles ». Je ne me contentais pas de passer en revue les travaux classiques sur la localisation des activités économiques. J'incorporais, par exemple, l'apport des travaux sur les comptabilités

14

Paul Claval

d'exploitations rurales qui se multipliaient alors; j'évoquais, dans l'évolution moderne des spécialisations agricoles, le rôle de l'information, que l'on ignorait généralement. Dans le domaine industriel, je traitais des apports de Weber et montrais la signification des travaux qui se développaient alors sur les coûts de communication de l'entreprise comme facteur de localisation. Aussi bien dans le domaine rural que dans le secteur industriel, c'est en passant de l'échelle de la branche à celle de l'entreprise que l'on progressait alors. La deuxième chronique, parue en 1967, n'était pas destinée à familiariser le lecteur français avec les différents aspects de la théorie de la localisationdes activitéséconomiques.Elle traitaitdes « Comptabilités territoriales », ce qui me permit de souligner le rôle-clef qu'elles avaient joué dans la mise en œuvre des politiques inspirées par la macroéconomie. On commençait à bien voir ce qu'apportaient les comptabilité territoriales menées à l'échelle des régions et des villes: une connaissance plus fine des réalités économiques. Elles n'ouvraient cependant pas de perspectives aussi riches que les comptabilités nationales: l'instabilité des flux interrégionaux interdisait de tirer profit des liaisons existant à un moment donné pour faire des projections dans le futur. Je revins sur les thèmes que j'avais abordés dans les quatre premières chroniques: je consacrai la chronique n° 8, en 1973,à «La théorie des lieux centraux revisitée », et la chronique n° 11-12,en 1978,à
«

La localisationdes industries et des services». Dans cette dernière,je

m'attachai en particulier à la micro-géographie des établissements industriels, dont les travaux de Chardonnet avaient montré l'intérêt, mais qui n'était pas pratiquée à l'étranger. Je n'avais qu'esquissé la présentation des résultats relatifs aux dynamismes territoriaux, et qui tiraient profit des effets multiplicateurs mis en évidence par la macroéconomie. J'abordai longuement ces points dans la chronique n° 7, de 1972: «L'analyse régionale» et la chronique n° JO, de 1975: «La planification régionale et l'aménagement du territoire ». La théorie des lieux centraux faisait comprendre la distribution des villes et leur organisation en réseaux. Elle expliquait aussi, comme les travaux de Brian Berry l'avaient montré, la présence d'une hiérarchie de centres (commerciaux entre autres) au sein même des aires agglomérées. Il manquait un élément essentiel pour comprendre l'organisation complexe des espaces urbains: les questions foncières et immobilières: je leur consacrai en 1974 la chronique n° 9: «Les marchés fonciers ». Je proposai une vue plus synthétique des approches économiques de la ville dans la chronique n° 15, en 1981: «Les économistes et la ville ». Je ne me contentai pas d'aborder les divers aspects de l'analyse économique spatiale: la formule de la mise au point thématique était plus souple que celle de l'ouvrage structuré. A partir de 1965,je m'étais

Chronique de géographie

économique

15

passionné pour l'anthropologie: les travaux de Marcel Mauss et les grandes monographies anglo-saxonnes étaient devenues facilement accessibles. J'avais découvert, à leur lecture, les réflexions sur l'économie de donII et l'économie de redistribution. Je lus les travaux de Karl Polyani22 sur la grande transition, et ceux de George Dalton et des Bohannan23sur les marchés dans l'Ouest africain. J'en tirai la chronique n° 6, de 1971: « Géographie et anthropologie économiques ». La géographie économique avait toujours mis en œuvre la notion de ressource naturelle. Les préoccupation écologiques qui s'affiImaient alors conduisaient à l'envisager sous un angle nouveau: ce fut le thème de la chronique n° 5, en 1970: « Les ressources naturelles ». Les problèmes posés par la conservation de la nature avait conduit les économistes à s'interroger sur le cadre institutionnel des sociétés modernes. Leurs dysfonctionnements venaient de ce que les marchés existants ne fournissaient pas aux agents économiques des indications adéquates sur toutes les retombées de leurs décisions. Comment modifier le système des incitations pour rendre les choix plus conformes à l'intérêt bien compris de la communauté? C'est à cela que correspondait la curiosité nouvelle pour «La théorie des droits de propriété », dont je traitai en 1982dans la chronique n° 16. J'avais ainsi élargi le champ économique que couvraient les chroniques. Le temps passant, il me parut nécessaire d'approfondir la réflexion. C'est l'époque où la Revue géographique de l'Est me demandait des textes plus courts. Je décidai donc d'analyser la manière dont les économistes et les géographes de l'économie abordaient les problèmes spatiaux. La chronique n° 13, de 1979,fut ainsi intitulée: « Les conceptions de l'espace économique ». TIme parut utile, dans la chronique n° 14,en 1980,de m'interroger sur la manière dont l'obstacle de la distance était abordé: «La géographie des transports» me permit de rappeler le lien et les différences entre le transport des biens et des personnes et l'acheminement de l'information. Je traitai, dans la chronique n° 17, en 1984,de « L'ordre économique international ». Les économistes et les géographes marxistes avaient occupé le devant de la scène durant une partie des années 1970.Les théories de la dépendance, qui constituaient leur morceau de bravoure, ne résistaient pas aux transformations de la scène mondiale, où émergeaient déjà les pays nouvellement industrialisés d'Extrême-Orient. Une refonnulation
21 Mauss (Marcel), « Essai sur le don. Forme et raison de ('échange dans les sociétés archaïques », L'Année sociologique, 2Csérie, 1923-1924, t. I. Reproduit aux pp. 142-279 de Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1950, LXXV+ 482 p. 22 Polanyi (Karl), The Great Transformation. The Political and Economic Origill!i of our Time, Boston, Beacon Press, 1944, XII-315 p. 23 Bohannan (Paul), Dalton (George) (dir.), Markets in Africa, Evanston (Illinois), Northwestern University Press, 1962, XXIV+ 762p. Dalton (Georges) (dir.), Tribal and Pea.mnt Economies, Garden City (New York), the Natural History Press, 1967, XV+ 584 p.

16

Paul Claval

des thèmes marxistes était en cours. Ma dernière chronique, publiée en 1985,proposait une mise au point sur ces évolutions: «Une nouvelle vague de modèles marxistes». J'interrompis alors mes chroniques. Le service que j'assurais à Paris-IV était de plus en plus lourd. Le département où j'avais été nommé en 1973n'était pas tourné vers l'économie, et je n'avais pas réussi à le réorienter en ce sens. Ma curiosité allait désormais au moins autant aux questions politiques et sociales qu'à la vie économique. Je continuais à travailler sur certains problèmes - ceux de l'information vus à travers la métropolisation, par exemple. Mais j'étais débordé par le développement de nouveaux courants. Ce qui m'avait au départ fasciné dans l'économie, ce n'était pas son aspect substantif, la description qu'elle donnait de la production, de la distribution et de l'échange; c'était l'optique sous laquelle elle envisageait les faits sociaux: celle de la rationalité de décisions destinées à maximiser les avantages (profit ou utilité) des agents étudiés. C'était cela qui autorisait les économistes à dépasser le stade de la description: ils expliquaient les choix, ce qui leur permettait de prévoir ceux que feraient dans le futur les agents auxquels ils s'intéressaient. Les économistes devaient la place éminente qu'ils occupaient alors dans la Cité aux projections qu'ils étaient capables de faire. J'étais décidé à explorer ce que l'économie pouvait apporter à la géographie. Je ne cherchais pas à promouvoir une conception originale de l'étude des richesses - c'était l'affaire des économistes - ni à trancher entre les conceptions «substantives» ou «analytiques» de la discipline. Je cherchais à savoir ce que les méthodes et les procédures de l'économie pouvaient apporter à la compréhension de l'organisation de l'espace. J'étais à l'affût de tout ce qu'elle apprenait sur l'architecture des relations économiques (le rôle de la distance, la notion de portée-limite) et sur les relations entre les groupes et l'espace où ils travaillaient et vivaient (la notion de ressource, en particulier, et dans un autre domaine, cellede droit de propriété).J'essayais,tout au long des « Chroniques », de préciser l'apport de l'économie à la compréhension de l'architecture spatiale des sociétés humaines. Ce que j'avais appris de la cybernétique me convainquit rapidement qu'il était possible d'aller plus loin, en économie spatiale, que ne l'avaient fait les économistes, qui ne donnaient pas encore aux circuits d'information le rôle qu'ils doivent tenir. On voit, au fil des chroniques, mes idées se préciser dans ce domaine. Je prends également du recul vis-à-vis des économistes, comme on le voit dans
« Les conceptionséconomiquesde l'espace».

Mon intérêt pour l'économie était lié à la capacité qu'elle montrait alors de proposer des politiques: elle me paraissait plus «applicable»

que la géographie.C'est pour cela que les « Chroniques de géographie
économique» offrent aussi une réflexion sur l'aménagement: les techniques qu'il met en œuvre et dont certaines étaient largement

Chronique de géographie

économique

17

ignorées des géographes, comme les comptabilités territoriales ou interterritoriales, le jeu des multiplicateurs, la notion de base économique, etc. Au-delà de l'inventaire des moyens à mettre en œuvre pour connaître les espaces à aménager et les.ressorts de leur dynamisme, c'est sur la conception même de l'aménagement que des enseignements nouveaux se dessinent: c'est au cours des années 1960 que les planificateurs prennent conscience des limites de leur pouvoir d'intervention. Il ne leur sert à rien de dessiner des futurs de rêve si les acteurs sociaux et les mécanismes qu'ils mettent en œuvre ne vont pas dans le sens de leurs prédilections. Au fil des «Chroniques », c'est donc à une prise de conscience que j'assiste: les aménageurs agissent sur un espace pris en charge par les sociétés humaines; ils ont affaire à des systèmes qui ont leur dynamique propre. Avant de dessiner l'image du futur, l'expert qui prépare les plans d'aménagement doit comprendre le scénario des transformations en cours, et évaluer les moyens dont il dispose pour l'infléchir. Il m'apparut très vite que cette idée constituait un des apports majeurs - bien qu'indirect - de la réflexion économique sur l'espace. Cela rendit plus critique mes vues sur ceux qui prétendaient rendre le futur conforme à leurs aspirations, sans reconnaître aux acteurs géographiques le droit de bâtir à leur idée le monde où ils vivent. C'est cela qui explique la méfiance que j'ai éprouvée à l'égard du marxisme tout au long des vingt ans où j'ai rédigé les «Chroniques ». Je lui consacre la dernière chronique que j'ai préparée. Par son contenu, elle est moins positive que les autres. Rétrospectivement, je le regrette un peu: mon intention n'était pas de m'en arrêter là. Mais rééditant un ensemble de textes, il m'a semblé indispensable de les reprendre tous dans l'ordre où ils avaient été publiés. Cela fait longtemps que je rêve de réunir les «Chroniques de géographie économique»: elles éclairent les relations que notre discipline a développées avec la pensée économique entre 1955à 1985. Elles rappellent l'immense littérature qui était alors consacrée aux problèmes de la localisation des activités économiques et à la dynamique des constructions territoriales. Elles saisissent la géographie et l'économie au moment où les deux disciplines commencent à repenser les conditionnements naturels de l'action humaine, et où elles découvrent que l'économique ne se présente pas de la même manière dans toutes les sociétés: j'étais dès le départ convaincu du caractère daté, historique, des
« lois de l'économie». Il s'agit d'un secteur d'activitéculturellementet

socialement encadré. Ces chroniques proposent par ailleurs une lecture originale de la réalité économique par l'attention qui y est apportée au rôle de l'information, à la manière dont les marchés fonctionnent dans l'espace, et aux dynamiques territoriales. Mes ouvrages de géographie

18

Paul Claval

économique traitent plus systématiquement de ces problèmes. Les « chroniques» soulignent mieux le cheminement des idées en ce domaine. Si mes travaux ont apporté une perspective neuve à l'économie, c'est bien celle qu'ouvre la prise en compte des coûts de commutation dans les circuits de communication qui s'établissent entre partenaires sociaux: comme Gilles CragueZ4 vient de le rappeler, cet outil conceptuel offre un moyen de faire la synthèse des thèmes aujourd'hui explorés par la théorie des milieux innovateurs, l'économie de proximité et la Nouvelle Géographie Economique. Les chroniques de géographie économique ont-elles rempli le rôle que leur assignais? En un sens oui: les géographes français se sont désormais référés aux travaux de von Thünen, de Weber, de Losch et de Christaller. J'aurais aimé qu'ils aillent plus loin et qu'ils fassent progresser la réflexion et regrette qu'ils n'aient pas été plus nombreux à faire avancer l'économie de proximité. Pour l'essentiel, je crois avoir été entendu. Pour démystifier une discipline aussi orgueilleuse que l'économie, il faut apprendre à la connaître pour être entendus de ceux qui la développent. Les méthodes qu'elle a mises au point font mieux comprendre les réalités présentes. Elles permettent d'esquisser des projections. Mais c'est là qu'il convient de rappeler les économistes à la modestie. Les comportements humains ne sont, au mieux, qu'imparfaitement rationnels. Le but que se fixent les hommes est tout autant la reconnaissance, le statut, l'influence ou le pouvoir que la richesse. De là la nécessité de toujours resituer l'économique dans le cadre culturel et politique où il est à l'œuvre.

24 Crague, Gilles, 2004, « Commutation. Economie. Société. vol. 6, n° l, p. 9-20.

Essai

sur l'économie

de l'agglomération

», Géographie,

CHAPITRE

1- 1966

LA THEORIE DES LIEUX CENTRAUX

Les publications de géographie économique sont très nombreuses. TI nous semble difficile d'en faire un tour d'horizon complet annuel sans émietter complètement l'intérêt. Aussi la chronique que nous inaugurons dans ce numéro est conçue sous forme de mises au point sur des problèmes particulièrement importants. Nous nous attacherons surtout aux problèmes généraux de la géographie économique et essaierons plus spécialement d'éclairer tout ce qui touche aux rapports de la géographie et de l'économie. Nous insisterons davantage sur les problèmes de méthode et de. doctrine que sur les études de détail. La géographie économique est en pleine évolution. Elle a longtemps constitué un ensemble bien délimité à la fois du côté de l'économie politique et de celui de la géographie humaine classique: elle avait un domaine propre et n'entretenait que peu de rapports avec les disciplines voisines. La géographie économique actuelle est tout autre: elle est née du besoin d'employer des méthodes proprement économiques dans l'étude de la géographie humaine. Aussi a-t-elle cessé de représenter un compartiment isolé et autonome de la géographie humaine, pour devenir une des manières d'aborder l'étude des grands problèmes de celle-ci. Cette évolution a commencé lorsqu'est apparue, il y a maintenant une génération, la théorie des lieux centraux, qui a permis d'appliquer les méthodes de l'analyse économique aux problèmes de la géographie de la région et de la ville. Aussi nous semble-t-il particulièrement intéressant de montrer, dans cette première chronique, comment la théorie des lieux centraux est devenue une des bases les plus fécondes de la géographie moderne; nous voudrions aussi marquer quelles sont ses limites et voir comment peu à peu, à la suite d'études concrètes, elle se transforme pour mieux tenir compte de situations nouvelles.

20 J. LES SOURCES CENTRAUX ET L'HISTOIRE DE LA THEORIE

Paul Claval

DES

LIEUX

La théorie des lieux centraux n'est pas très familière au public géographique de langue française. Cela vient de la difficulté à se documenter dans ce domaine. Mais la situation se modifie rapidement. Des ouvrages, récents permettent de se faire une idée des points essentiels de la théorie et de son évolution. Il s'agit en particulier de la bibliographie publiée par Brian J. L. Berry et Allan Pred. : elle fournit plus de mille titres d'études intéressant de près ou de loin la théorie des lieux centraux. Cette bibliographie est précédée d'une courte mise au point qui fournit un exposé rapide et très bien fait de la théorie et de ses développements jusqu'en 1960. On trouvera une mise au point bibliographique moins complète, mais plus récente, suivie d'une analyse critique plus nourrie dans l'ouvrage qu'Eliseo Bonetti2 vient de consacrer à la théorie des lieux centraux dans les publications de la faculté des lettres de Trieste. Les ouvrages collectifs et les recueils de textes qui se multiplient en Amérique depuis quelques années3permettent de disposer facilement des articles jusqu'alors peu accessibles pour le lecteur

français. Les «Readings in Urban Geography »4 et l'ouvrage intitulé
«Regional Development and Planning »s reprennent l'essentiel des articles de base. Le numéro des publications de l'Université de Lund6 où sont publiées les communications du Symposium de géographie urbaine de Lund (1960)contient quelques articles essentiels. Ces études figurent maintenant dans un grand nombre de bibliothèques françaises. Il ne nous a pas semblé nécessaire d'en faire l'analyse systématique. Nous avons préféré dégager les points qui nous paraissent les plus originaux dans cette masse de documents et mettre en relief les tendances qui s'affirment depuis trois ou quatre ans dans les principales publications qui s'intéressent à ces problèmes (au rang desquelles il faut placer, à côté de la plupart des publications géographiques des pays scandinaves, les revues américaines comme Economic Geography, Geographical Review, Annals of the Association
Berry (Brian J. L.). Pred (Allan), Central Place Studies: a Bibliographyy of Theory and Application, Philadelphie, The Regional Science Institute, 1961, VI - 153 p. Une nouvelle édition de cet ouvrage vient d'être publiée. Elle comprend une mise à jour de la bibliographie jusqu'à la fin de 1964, réalisée par H. G. Barnum, R. Kasperson, et S. Kiuchi. Nous renvoyons à cet ouvrage les lecteurs désireux de trouver des indications plus complètes que les brèves notes que nous fournissons ici. 2 Bonetti (Eliseo), La teoria della località centrale. Università degli Studi di Trieste. Facoltà di p. Economia e Commercio. Istituto di Geografia. Pubblicazione n° 6,1964,122 .' Citons, parmi les ouvrages collectifs, ou les ouvrages de synthèse: Gibbs (Jack P.), (ed.), Urban
Re.fearch Metlwd.f, Princeton, D. Van Nostrand, 1961, IXXII
.

- 625

p. ; Bunge

(William),

Theoretical

Geogmphy,
4

Lund Studies in Geography,

Mayer (Harold M.), Kohn (Clyde E) (eds.), Reading.f in Urban Geography, Chicago, at the

Sér. C, n° I. Lund, G. W. K. Gleerup,

1962, XII -210 p. A Reader,

University Press, 1959, VII,-625 p. s Friedmann (John), Alonso (William) (eds.), Regional Development and Planning. Cambridge (Mass.), The Massachusetts Institute of Technology Press, 1964, XVII 722 p.
6

Norborg (Knut) (ed. by), Proceeding.f of the IGU Symposium in Urban Geograph, Lund 1960, Lund
Ser. B, no 24. Lund, C. W. K. Gleerup, XIl- 602 p.

-

Studies in geography,

Chronique de géographie

économique

21

oj American

Geographers,

et des publicationsplus spécialiséescomme

les Papers and Proceedings de l'Association. de Science régionale7). Il est bon de rappeler les grandes étapes de l'évolution d'une théorie que suggérait depuis longtemps la disposition régulière des villes et des bourgs dans les plaines d'Europe occidentale ou du Centre-Ouest américain. Des, sociologues comme GalpinHen avaient dégagé les traits essentiels aux Etats-Unis dès le début du XXcsiècle. L'idée n'a connu de succès que lorsque les géographes l'ont redécouverte: elle était déjà esquissée dans les publications de Bobek", mais elle n'a été formulée d'une manière explicite qu'en 1933par Walter Christaller, dans son étude sur les lieux centraux de l'Allemagne méridionalelO. Les économistes s'intéressaient aussi à ces problèmes et August Loschll fonnula une théorie très semblable à celle de Christaller et. indépendamment de lui, quelques mois plus tard. C'est un des traits curieux de l'histoire de la théorie des lieux centraux que la multiplicité des auteurs qui en ont eu isolément l'idée; il faudrait joindre à la liste déjà indiquée le géographe américain Edward Ullmann qui était arrivé à peu près aux mêmes résultats peu d'années avant la guerre - ceci montre qu'il s'agit d'une théorie dont le besoin s'imposait à l'évidence pour quiconque étudiait systématiquement les conditions de la mise en place des réseaux urbains. Sous sa fonne classiquelJ, la théorie des lieux centraux est une théorie de la localisation des activités d'échange. On suppose une population agricole régulièrement répartie dans une plaine où il est facile de circuler dans toutes les directions - condition qui se trouve approximatjvement réalisée dans des plaines comme celles du CentreOuest des Etats-Unis, ce qui explique sans doute le nombre d'études qui leur ont été consacrées. Pour fournir à cette population rurale les biens et les services qu'elle ne produit pas, pour échanger contre eux les biens agricoles nécessaires aux ouvriers et aux acquéreurs de services, toute une série de centres va se développer. Pour chaque produit, ils auront tendance à. se disposer régulièrement dans la plaine. pour desservir des aires de marché de taille égale, couvrant l'ensemble de la plaine et se présentant sous la forme d'hexagones réguliers. Normalement, il devrait y avoir autant de réseaux de lieux centraux qu'il y a de types de produits ou de services échangés, car chaque article s'écoule jusqu'à une certaine
7 On trouve également des articles intéressants dans le Journal of Regional Science et dans Land Economics. HGalpin (c. J.), Social Anatomy of al! Agricultural Community. University of Wisconsin. Agricultural Experiment Station, Research Bulletin, n° 34,.Madison 1915. . Bobek (Hans), Innsbruck, ein Gebirg.çtadt, ihr Lebensraum. und ihr Erscheinung, Forschritt zur deutschen Landes- un Volkskunde, 1928. 152 p.
Christaller (Walter), Die zemraler Orle in Süddeut.çchland, Iéna, G. Fischer, 1933. L'exposé le plus simple des thèses de Losch se trouve dans un article un peu postérieur: Losch (August), « The Nature of economic regions », Southern Economic Journal. vol. V, 1938, p. 71-178. Cet article est replis dans «Regional Development and Planning» op. cit.. pp. 107-116. U Ullman (Edward L), Proceedings of the IGU op. cit.. p. 157-148. 13 Que l'on trouve présentée dans l'étude de Brian J. L. Berry et d'Allan Pred (Central Place Studies.... op. cit, çf note A). Nous la suivons de près dans le passage qui suit. ,.
.11

22

Paul Claval

distance du lieu central - on dit encore que chaque bien a une «portée limite» différente. Mais les lieux centraux de biens dont les portées sont voisines ont tendance à se confondre - par suite, en particulier, des économies externes qui découlent de la réunion en un même point de plusieurs négoces et de l'économie réalisée dans l'aménagement et dans l'entretien de voies de communication. Aussi, au lieu d'avoir une gamme continue d'aires de marchés de rayons croissants, on n'a qu'un petit nombre de dimensions possibles. La théorie des lieux centraux suppose qu'il existe des seuils en dessous desquels les échangeurs préfèrent choisir une localisation déjà existante que de créer un nouveau réseau de lieux d'échanges. Le second point important de la théorie, c'est celui qui établit que les lieux centraux et leurs aires de marchés forment une hiérarchie régulière. Lorsqu'un commerçant dessert une aire de dimension supérieure, il va s'installer, non pas dans une localisation nouvelle, mais dans un lieu central déjà existant, et qui dessert à la fois un marché étendu et une aire de taille plus restreinte. Aussi, certains lieux centraux voient-ils apparaître des fonctions d'ordre supérieur: ils deviennent plus importants et pour certains produits desservent des aires plus vastes. Les villes s'ordonnent ainsi suivant une hiérarchie régulière en fonction de leur rôle et de la surface qu'elles desservent. Une partie du travail de Walter Christaller a consisté précisément à mettre en valeur les diverses possibilités de construction hiérarchique qui s'offraient dans ce domaine. I I est plusieurs façons de présenter les traits essentiels de la hiérarchie des lieux centraux que nous venons de rappeler. On peut le faire en construisant la hiérarchie à partir des centres les moins importants - à la manière de Losch - ou en partant des centres majeurs - à la manière de Walter Christaller. Les points essentiels sont les mêmes. Seuls varient quelques détails, secondaires. La théorie des lieux centraux ainsi présentée apparait sous une forme très abstraite, géométrique et déductive qui heurte les habitudes de la plupart des géographes. C'est peut-être ce qui explique la lenteur qu'elle a mise à pénétrer profondément dans le domaine géographique: près de dix ans avant de susciter !es premiers travaux importantsl. ! Ceux-ci se placent surtout aux Etats-Unis's, avec les publications d'Edward Ullman et de Chauncy D. Harris, et en Angleterre avec les
1< Cel1aines études réalisées avant la guerre indépendamment des recherches de Losch et de Chlistaller, traitent de problèmes très voisins: Proudfoot (Malcolm J.), «City retail structure », Eml10mic Geof.(raphy. vol. 13, 1937, pp. 425-428, replis dans: Readings in Urban Geography. op. cir.. 395-398. Geographical of cities in the United States ", Pl'"Harris (Chauncy D.), « A functional classification, Review. vol. 33, 1943, pp. 86-89, repris dans: Readinf.(s in Urban Geof.(raphy. op. cir., pp. 129-138; Ullman (Edward L.), «A theory of location for cities », American jOltr/wl of Sociology, vol. 46, 1941, ; Harris (Chauncy n° 6, pp. 853-864. Repris dans : Reading.~ in Urban Geography. op. cir.. pp. 202-209 D.), Ullman (Edward L.), «The nature of cities », Annals of rhe American Academy of Poliricaland Social Science. vol. 242, 1945, pp. 7-17. Repris dans: Readings in Urban Geof.(raphy. op. cir.. pp. 277286.

Chronique de géographie

économique

23

de Dickinson et plus tard de Smailes. Entre 1940 et 1950, les publications inspirées par la théorie des lieux centr~ux demeurent peu nombreuses. Elle se sont multipliées, depuis, aux Etats-Unis d'abord, puis dans tous les pays anglo-saxons et en Europe du Nord. Elles se généralisent à l'heure actuelle, et fournissent pour la première fois un cadre commun et rationnel à la plupart des études de géographie régionale et de géographie urbaine. études

II. LES ETUDES CONCRETES

Une grande partie des études nées de la théorie des lieux centraux est formée de travaux concrets. Les chercheurs décrivent des réseaux de lieux centraux, et essaient de voir dans quelle mesure ils se conforment à la théorie générale que nous venons d'évoquer. Ils se distinguent parfois mal de travaux menés dans une optique plus traditionnelle et..dans lesquels on décrit des villes ou des marchés sans chercher à expliquer les régularités constatées. La première analyse fut donc consacrée à l'Allemagne du Sud. Les Anglais ont suivi le mouvement dès 1940. Dickinson16 a montré l'évolution des réseaux de marchés de l'East Anglie depuis le Moyen Age. Smailes, Brush et Greent7 ont montré par des études précises la répartition des lieux,centraux dans l'Angleterre du Sud-Ouest et dans le reste du pays. Aux Etats-Unis, les travaux se situent à plusieurs échelles. Des études de détail ont permis de décrire les réseaux de lieux centraux dans certaines régions agricoles du Centre-Ouestt8. Les travaux plus récents se sont également attachés à analyser la répartition des points nodaux à l'intérieur des zones urbanisées américainest'. Quelques

t6 Dickinson (R. B.), City. Region and RegiO/wli.ml. Londres, Routledge et Kegan, 1947, XVI - 327 p.
17

A Geographical

Contribution

to Human

Ecology.

Brac:ey (H. E.), « English central

villages. Identification,

distribution and

functions », in:

Proceedings of the IGU. op. cir.. pp. 169-190; Brush (J. E.), « The urban hierarchy in Europe », Geographical Review. vol. 43, 1953; Green (F. H. W.), « Urban hinterlands in England and Wales: an analysis of bus services », Geographical Journal. vol. 116, 1950, p,. 64-81. Repris dans: Urban Research Methods. op. cit..p. 263-286; Green (F. H. W.), « Community of interest areas: notes on the hierarchy of central places and their hinterlands », Economic Geography, vol 34, 1958, pp. 210-226 ; Smailes (A. E.), « The urban hierarc:hy in England and Wales », Geography. vol. 29, 1944, pp. 41-51 ; Smailes (A. E.), « The urban mesh of England and Wales », TranSl/ction.ç and Papers of the Institute of British Geographers. 1946, pp. 85-101. 18 Brush (J. E.), « The hierarchy of central places in South-West Wisconsin », Geographical Review. vol. 43, 1953, pp. 380-402; Brush (John E.), Bracey (Howard E.), « Rural service centers in SouthWestern Wisconsin and Southern England », Geographical Review, vol. 45, 1955, pp. 559-569; Senninger (Earl J. Jr.), « A service classification of Michigan cities », Papers of the Michigan Academy (!t'Science. Arts and LeTters. vol. 99, 1964, p. 433-443; Thomas (Edwin N.), « The stability of distancepopulation-size relationships for Iowa towns, 1900-1950 », Proceedings (if the IGU op. cit.. pp. 1330; Weber (John W.), « Basic: concepts in the analysis of small urban centers of Minnesota », Annals. Association (!t' the American Geographers. vol. 49, 1959, p. 55-72. 11 faut ajouter à cette liste d'études sur le Centre-Ouest, celles de Brian J. L. Berry que nous citerons plus loin. ,. Vance (J. E. Jr.), « Emerging patterns of commercial structure in American cities », Proccedings (if the IGU... op. cit.. pp. 485-518; Johnson (Lane 1.), « Centrality within a metropolis », Economic Geography. vol. 40, 1964. pp. 324-336.

24

Paul Claval

synthèses, plus larges20ont été tentées, comme celle de Philbrick, qui a essayé de décrire la hiérarchie urbaine de la moitié orientale du pays. Des recherches analogues se développent tant au Canada21qu'en Afrique du Sud22 en Australien. et Parmi les travaux. descriptifs entrepris dans l'ensemble de ces pays, il faut mettre à part tous ceux24qui ont trait à l'analyse des lieux centraux par excellence que constituent les quartiers d'affaire centraux des grandes agglomérations. A la suite des recommandations et des exemples donnés par Raymond E. Murphy, des méthodes standardisées de délimitation et d'analyse ont été employées, dans un grand nombre de centres nord-américains, et dans certains centres des dominions austraux. En Europe continentale, les études se sont multipliées à une date plus tardive. Elles sont nombreuses dans les pays scandinaves, où l'on a décrit avec plus ou moins de précision les réseaux du Danemark2s,de la Suède26,et depuis peu de la Finlande27.Des analyses analogues sont conduites aux Pays-Bas2K.Le réseau urbain et la hiérarchie des lieux
211 Nelson (Howard J.), « A service classification of American cities", Economic Geography. vol. 31, 1955, pp. 189-210. Repris dans: Urban Re.çearch Mefhod.ç op. cif.. pp. 353-374, et dans: Reading.ç in Urban Geography. op. cif.. pp. 139-160; Philbrick (Allen L.), « Principles of areal functional organization ", Economic Geography. vol. 34, 1958, pp. 145-154. 2' Au Canada, les publications de langue anglaise reflètent les mêmes préoccupations que celles signalées aux Etats- Unis. Les notions nouvelles ont mis plus longtemps à être utilisées pour le Canada français: Trotier (Louis), « Some functional charactelistics of the main service centers of the Province canadiens offerts à Raoul of Quebec ", Cahier.ç de Géographie de Québec. mélanges géographiques ; Cazalis (Pierre), « Sherbrooke: sa place dans la vie de Blanchard, vol. 3, avril-sept. 1959, pp. 243-259 1964, relations des cantons de l'Est", Cahiers de Géographie de Québec. vol. 8, n° 16, avril-sept.

~p. 165-198
-- Carol (Hans), « Das agrargeographische Betrachtungssystem. Ein Beispiel landschaftskundlichen Methodik, dargelegt am Beispiel der Karru in Südafrika", Geo/(raphica Helvetica. vol., 4, 1952, ~p. 17-57. -. King (Herbert W. H.), «Wither urban geography? Some signpost from Australian scene", Proceedin/(s (if' fhe. JGU... op. cif.. pp. 275-284; Scott (Peter), «The Australian CBD", Economic Geo!(l'aphy. vol. 35" 1959, pp. 290-314. 24 Murphy (Raymond E.), Vance (J. E. Jr), « Delimiting the CBD", Economic Geo/(raphy. vol. 3D, 1954, pp. 189-222; Boyce (Ronald R.), Clark (W. A. V.), « Business district retail sales", Paper.ç and Proceedill/(s of fhe Regional Science As.wciafion. vol. Il, 1963, pp. 167-194; Horwood (Edgar M.), Boyce (Ronald R.), Studies of fhe Central Busines.ç Disfricf and Urban Freeway Developmenf., University of Washington Press, 1959, XII - 184 p. L'intérêt porté aux quartiers d'affaires se modifie quelque peu, comme en témoigne: Goodwin (William), « The management center in the United . States ", Geo/(raphical Review, vol. 55, 1965, pp. 1-16. 2S lIIeris (Sven), « The functions of Danish towns ; ", Geo/(rafisk Tidsskrijf, vol. 63, 1964, pp. 203-233

Rallis (Tom),

«

Urban development in Denmark: a communication ", Papers and Proceedin/(s of' fhe
bien des recherches récentes

Rei-:ional Science Associafion. vol. ID, 1963, pp. 153-156. 26 La théorie des lieux centraux sous-tend directement ou indirectement

en Suède, comme en témoignent les publications de J'université de Lund. On se reportera en particulier aux travaux de Sven Godlund, par exemple à: Godlund (Sven), « Bus services, hinterlands and the location of urban settlement in Sweden", Lund Sfudies ill Geo/(raphy. Ser. B, n03, 1951, pp. 14-24;
Godlund (Sven), « The function and growth of bus traffic within the sphere of urban influence", Lund Bengtsson (Rune), «The Swdies in Geography. Ser. B, n° 18, 1956. Sur des problèmes plus techniques: op. cif.. pp. 297-312; structure of retail trade in a small Swedish town ", Proceedings of fhe JGu. Olsson (Gunnar), Persson (Ake), « The spacing of central places in Sweden ", Papers and Proceedin/(s (1' (lie Regional Science A.uociafion, vol. 12, 1964, pp. 87-94. 2 Lindstahl (Sigvard), «A plan for investigation of central places in Agricultural communities", Proccedill/(s (iffhe GU... op. cif.. pp. 285-296; Palomaki (Mauri), «The functional centers and areas of South Bothnia, Finland", Fennia. vol, 88, 1964,235 p. 2. Steigenga (W.), « L'urbanisme moderne aux Pays-Bas", Annales de géo!(l'aphie, vol. 72, 1963, pp. 303-313. Article qui reprend: Steigenga (W.), « The urbanization of the Netherlands", Tijdschrif'f van hef Koninklijk Nederlansch Aardrijkskundii-: Genoo(schap. 1960, pp. 324-331 ; Thijsse (lac P.), « A

Chronique de géographie économique

25

centraux du Nord-Est de la Belgique, entre Anvers, Louvain et la région wallonne, ont fait l'objet d'une étude minutieusez9.En Suisse, grâce à Hans Carol"",. les études sur la hiérarchie des lieux centraux ont qommencé plus tôt qu'ailleurs et les recherches récentes ont, comme aux Etats-Unis, visé à mettre en évidence les structures de lieux centraux à l'intérieur des aires métropolitaines. L'Europe de l'Est, après avoir boudé longtemps les méthodes de la géographie économique moderne, est en train de rattraper son retard. C'est chose faite pour la Roumanie, où l'étude des trames urbaines est maintenant très poussée, ainsi. qu'en témoigne un récent article des Annales de Géographie"l. Si les travaux des géographes hongrois sont moins accessibles, il semble bien que, là aussi, les études soient nombreuses"z et souvent de .qualité. En Pologne"". la théorie des lieux centraux fait depuis une huitaine d'années l'objet d'un effort systématique et, comme dans beaucoup de domaines de la géographie, les chercheurs polonais sont à la.pointe du progrès. Dans les pays de vieille tradition géographique de l'Europe, occidentale, France, Italie, Allemagne, les analyses sont moins nombreuses. Les plus importantes sont le fait d'économistes - comme si la géographie universitaire avait répugné à s'aventurer dans ce domaine. En Allemagne"4,les grandes revues géographiques et les collections des
rural pattern for the future of the Netherlands», Papers and Proceedings of the Regional Science Association, vol. 10, 1963, pp. 133-143. Il existe des articles plus anciens: Keuning (H. J .), « Proëve van een economische hierarchie van de Nederlande Steden», Tijdschr. Econ- Soc. Geogr., 1948, pp. 566-581. 29 Goossens (M.), « L'organisation urbaine_du Nord-Est de la Belgique. Confrontation de quelques méthodes », Bul/etin de la Société belge d'Etudes géographiques, vol 32, 1963, pp. 93-164 ; Goossens (M.), « Hierarchie en Hinterlanden der Centra. Ben Methodologische Studie toegepast op NoordoostBelgie », Acta Geographica Lovanien.ficl, vol. 2, 1963, 223 P JO Carol (Hans),» Industrie und Siedlungsplanung», Plan, Revue suisse d'urbanisme, décembre 1951 ; Carol (Hans), « The hierarchy of central functions within the city. Principles developed in a study of Zurich, Switzerland», Proceedings of the IGU..., op. cit., pp. 555-576.

.H Sandru (Ion), Cucu (Vasile), Poghirc (pompiliu),

«

Contribution géographique à la classification des

villes de la République populaire roumaine», AII/wle.f de Géographie, vol. 72,1963, pp. 162-185 .'1 Margit (Forizs), Jozsef (Orlicsek), « Videki varosaink fundcionalis tipusai» (Les types de villes provinciales en Hongrie), Fiildrajzi Ertesitii, vol. 12, 1963, pp. 167-200; Zsuzsanna (A. Hanicsek), « Szentendre funkcioi es vonzas karzete» (Les fonctions et la région d'attraction de la ville de Szentendré), Fiildrajzi Ertesitii. vol. 12, 1963, pp. 465-486; Pal (Beluszky), « Mateszalka vonzasterülete» (La région fonctionnelle de Matesalba), Fiildrajzi Ertesitii. vol. 12, 1963, pp. 201-224; Pal (Beluszky), « Kereskedelm kôzpontok Szabolcs-Szatmar megyeben», (Centres commerciaux du Comitat Szabolcs-Szatmar), Fiildrajzi Ertesitii. vol. 13, 1964, pp. 179-204. .1.\Dziewonki (Kazirmierz), « Rozwoz problematyki badan geograficznych, nad malym miastarni» (Development of geographical research into problems of small towns), Pol.fka Akademia Nauk, InsIytut 9, 1957, pp. 19-36; Kosinski (L.), « Problem of the functional Geogr(!tii, Prace geograficzne, n° vol. 21, 1959, supplément, pp. 35-68 ; Dziewonzki structure of Polish towns ", przeglad Geograjiczny. (Kazimierz), « Element y teOlii regionu ekonomicznego » (Elements of thetheory of economic region), Przeglad Geogrqficzny, vol. 23, 1961, pp. 593-613; Eberhardt (P.), Wrobel (A.), « Regiony handlu hurtowego Polsce», Przeglad Geograficzny, vol. 35, 1963, pp. 21-30; Chilcz.uk(Michal), « Siec osrodkow wiezi spoleczno-gospodarczej wsi w Polsce» (Rural service denters in Poland), Pol.fkie Akadelllii Nauk, InMytut Geografii, Prace Geograjiczne, n° 45, Warszawa, 1963, 155 p. .'4 Klapper (Rudolf), « Einstehung, Lage und Ve1teilung der zentralen Siedlungen in Niedersachsen », Forschungell zur deut.fchen Lalldeskunde, Band 71, 1952, 125 p; KlOpper (Rudolf), « Rheinland-Pfalz in seiner Qliederung nach zentralartlichen Bereiche », Forschungen zur deu/schen Lande.fkunde. Band

100, Bad Godesberg, Bad Godesberg,

1957, 367 p; Brandes (Harald),
«

«

Struktur und Funktion des Personen-und

Güterverkehrs in der Stadtlandschaft Hamburg 233 P ; Voppel (Gatz), « Passiv-und Aktivraüme

», Hamburger Geographische Studien, Heft 12, 1901, », ForschulIgen Z!ll' del/tscbell Landeskunde, Band 132,

1961, 108 p; Boustedt (Olaf),

Die zentralen Orte und ihre Eintlussbereiche»,

26

Paul Claval

Instituts de géographie ne laissent que peu de place aux travaux de ce genre. Les études les plus marquantes sont celles de Rudolf Klapper. Elles ont été soutenues dans une large mesure par 1'« Institut für

Landforschungund Raumordnung» de Bad Godesberg. La divisionde
l'Allemagne en aires d'influence urbaine a été ainsi mise en évidence et une carte est en cours de publication. En Italie également, les études réalisées par les géographes demeurent raresJ5 en dehors de l'étude importante d'Eliseo Bonetti que nous avons signalée - mais qui s'intéresse aux problèmes théoriques, et pas aux réseaux italiens. Les économistes italiens ont fourni deux études fondamentales dans ce domaine: celles du Pr TagliacarneJ6 sur le réseau des services commerciaux et des services bancaires en Italie. En France, les géographes ont longtemps ignoré l'analyse théorique des lieux centrauxJ7.Ils ont fourni de nombreuses études de détail sur la délimitation d'aires d'influence de villesJ8.Il est dommage que les critères retenus n'aient pas été plus systématiques, car les résultats sont difficilement comparables. L'étude des réseaux urbainsJ. et des aires d'influence est devenue plus méthodique depuis quelques années: l'analyse du réseau urbain languedocien par M. Raymond Dugrand40 illustre des tendances nouvelles. M. Michel Rochefort41 a décrit la situation et les problèmes de l'Alsace actuelle dans un esprit plus voisin de celui des recherches menées à l'étranger. Les enquêtes coordonnées par M. Chabot42 ont permis d'esquisser une carte des
ProceedillJi.fof the IGU. pp. 201-226; Boesler (Klaus Achim). « Zum Problem der quantitativen Erfessung stadtlicher Funktionen», ProceedinJis l!fthe IGU. op. cit., pp. 145-156; Neff (Ernst), « Die Veranderlichheit der rentralen Orte niederes Range », ProceedinJis of the IGU op. cit., pp. 227-234. .'5 Aquarone (A.). Grandi, Citta e aree metropolitane inltalia. Bologne, Sanichelli, 1961 ; Nice (Bruno),
«

Entwicklung. und Probleme der italienischen Grosstiidte» , Proceeding.f of the IGU
« La Citta-Regione e i suoi problemi », Rivistll Jieo/irajica

op. cit.. pp. 235italiana, vol. 69,

246; Toschi (Umberto), 1962, pp. 117-132.
J6

Tagliacarne (Guglielmo), lA Carra commerciale d'ltalia, Milan, A. Giuffrè, 1960, VIII - 285 p.;

Tagliacarne (Guglielmo). LlI Carra dei servizi bancari. Milan, A. Giuffrè, 1962. VI - 280 p. ." Les géographes sont cependant en train de rattraper le retard qu'ils avaient pris dans ce domaine. Pour le voir, il suffit de citer quelques titres récents; à côté d'un économiste. nous trouvons surtout des géographes. Boudeville (Jacques R), Les espace.f économiques,. Collection « Que Sais-je?» , na 950, Paris, PU F, 1962, 128 p. ; Juillard (Etienne), « La ville et l'organisation de l'espace », Cahier.f de l'lSEA. supplément na 130, série L, na I( oct. 1962. pp. 178-182; Juillard (Etienne), « La région: essai de définition », Annales de Jiéowaphie, vol. VI, 1962, pp. 483-499 ; Chabot (Georges), « Définitions. de la région géographique et division régionale de la France », Bul/etin de III Société belJie d'Etudes l, pp. 37-51. ~éoJiraphiques, vol. 33, 1964, n° .. On ne peut citer toutes les recherches de ce type. Signalons par exemple: Berthe (Mme M. C.),
«

pp. 245-263 ; Roncayolo (M.). « Structure urbaine et hiérarchie des villes dans la région marseillaise », Cahiers de l'I.S.E.A.. supplément n° 130, série L, n° Il, oct. 1962, pp. 159-178. .'. Parmi les études récentes sur le réseau urbain français dans son ensemble: Cooppolani (J.), Le réseau urbain de la France. Sa structure et son aménagemellt. Paris, Les Editions ouvrières, 1959, 80 p. ; Le Guen (Gilbert), « La structure de la population active dans les agglomérations françaises de plus de 20 000 habitants. Méthodes d'étude, Résultats », Annale.f de Géo/iraphie, vol. 69, 1960, pp. 355370: Canière (Françoise). Pinchemel (Philippe), Le fait urbain en Frarlce, Paris, Armand Colin, 1963, 374 p. ; George (Pierre), « Présentation de l'armature urbaine de la France », Humanisme et elltreprise. na 30, avril 1965, pp. 77-88. 411 Dugrand (Raymond), Vil/es et campa/i"es {lu Bas-ul1l/iuedoc. Paris. PUF, 1963, XII 638 p. 41 Rochefort (Michel), L'organi.wltion urbaine de l'Alsace, Strasbourg, Publications de la faculté des lettres de l'université de Strasbourg, 1960,385 p. 42 Chabot (Georges), « Carte des zones d'influence des grandes villes françaises », Mémoires et document.f, Centre de Documentation cartographique et géographique, t. VIII, 1961, pp. 139-143.

L'aire d'influence de Toulouse », Revue JiétJ/iraphique des Pyrénées du Sud-Que.ft. vol. 32, 1961

-

Chronique de géographie économique

27

zones d'influence des grandes villes françaises. M. Hautreux4J vient de publier une carte qui, à partir de méthodes plus rigoureuses, confirme l'image d'ensemble fournie par l'étude collective présentée par M. Chabot. Les économistes ont déployé plus d'énergie que les géographes pour cartographier et étudier les lieux centraux français. "L'enquête Piatier" a permis de se faire une idée de la répartition de la plupart des zones d'influence commerciale. Son dépouillement est presque terminé, sa publication très avancée. L'ouvrage relatif au Sud-Ouest44 fournit en particulier une image très expressive des réseaux de marchés. Malheureusement, les questionnaires d'enquête ne permettent pas de préciser les aires d'influence de grande dimension: l'image de la hiérarchie des lieux centraux demeure incomplète. Il faut savoir gré à M. Piatier d'avoir su lancer une enquête aussi importante, et aux chercheurs du CRESCO,sous la direction de M. Claude Ponsard, d'en assurer le dépouillement pour une bonne partie de la France. Dans le reste du monde, les enquêtes sont moins nombreuses; les circonstances l'expliquent en partie. La hiérarchie des lieux centraux ne se développe bien que dans des économies ouvertes, dans lesquelles les campagnes commercialisent une bonne partie de leurs productions, et réclament aux villes des produits et des services nombreux. Les pays sous-développés ne possèdent que des réseaux de lieux centraux peu étoffés. Il y existe presque toujours des trames élémentaires d'unités de petites dimensions - bourgs ou marchés ruraux - permettant de satisfaire aux besoins d'échange à courte distance qui ont toujours existé même dans les économies autarciques. Lorsqu'une économie commerciale de type colonial s'est trouvée plaquée sur l'économie traditionnelle, elle a nécessité le développement de centres desservant pour des services rares l'ensemble de régions souvent très vastes. Aussi, des villes démesurées se développent-elles, cependant que les échelons intermédiaires de la hiérarchie manquent. Les études ne manquent pas, qui soulignent cette dysharmonie de la plupart des réseaux urbains en pays sous-développé.!. Elle a été mise en valeur par certains des chercheurs qui travaillent aux Indes'6, par un bon nombre des auteurs qui se sont intéressés aux problèmes de la mise en valeur du Brésilqu'ils soient français, comme Pierre Monbeig47 ou brésiliens, comme
43 Hautreux (Jean),

« Les principales villes allractives et leur reSS011d'influence»,

Urbanisme. 32°

année. n° 78, 1963, pp. 57-66. 44 Le.v zones d'attractioncommerciale du Sud-Ouest. Collection d'Economie régionale du Sud-Ouest publiée sous la direclion de J. Lajugie, I. VII, Paris, Gauthier-Villars, 1964. ! Une des plus claires est celle de Milton Santos: Santos (Milton), « Quelques problèmes de grandes villes dans les pays sous-développés», Revue de Géographie de Lyon. vol. 36, 1961, pp. 197-218.
<fi

by), Inltian Urban Fil/lire, Bombay, Londres, Oxford University Press, 1962, XVI 470 p. ; Kar (N. R.), « Urban hierarchy and central functions around Calculla in Lo\\ler West Bengal, India, and their significance» Proceedings of the I GU op. cil" pp. 253-274; Mayfield (Robert C.), « The range of a central good in the Indian Punjab», Annals. Avsocilllion (if American Geographers. vol. 53, 1963,

Ellefsen (Richard A.), « City-hinterland relationskips in India», pp. 94-116. de Turner (Roy), (ed.

-

38-40. PtMonbeig

(Pierre),

Pionniers

et Planteurs

de Scia Paulo, Paris, Armand

Colin 1952,376

p.,

28

Paul Claval

Milton Santos'., Beaucoup de travaux français ont souligné les distorsions des réseaux urbains africains. Des descriptions existent pour d'autres pays tropicaux et sous-développés" - par exemple aux Philippines, à la suite du travail mené par Edward Ullmans.. Les études empiriques que nous venons de signaler ont permis de faire d'importants progrès. Les méthodes d'analyse des réseaux de lieux centraux se sont multipliées et affinées. On a recours à des procédés variés pour délimiter les aires d'influence. Les analyses des courants de trafic automobiles., la cartographie des réseaux de transport publics par autobusS2, l'établissement de cartes d'isochrones permettent de se faire une idée indirecte des zones d'influenceSJ.L'analyse de la structure des réseaux d'abonnés téléphoniques a permis à WaIter Christallep' de reconstituer la hiérarchie des lieux centraux, mais sa méthode ne vaut que dans les sociétés dans lesquelles le téléphone n'est pas démocratisé et reste surtout un instrument de travail professionnel nécessaire aux commerçants; dans des pays comme la Suède, la Suisse, et l'Amérique du Nord anglo-saxonne, une telle méthode est sans efficacité. L'analyse des flux de communications téléphoniques est plus généralement utilisable - c'est une des méthodes les plus populaires en Francess. La mesure de la centralité des villes et des bourgs peut également se faire en étudiant la structure des équipements commerciaux et de servicecomme l'a fait par exemple Hans Carol pour la Suisses6,Les Américains, à la suite de Brian J. L. Berrys1, ont établi des listes de types de
.. Tricart (Jean), Santos (Milton), « Os problemas
da divisao regional da Bahia», Publicaçiies da Unil'er,çidade da Bahia. ESllldos de Geografia da Bahia. vol. IV, n° 3, 1958, pp. 9-24; Santos (Milton), « Zonas de influencia comercial no Estado da Bahia» , ibidem. pp. 25-63 ; Santos (Milton), 0 cadro da cidade de Salvador. Estudo de geografia urblllla. Bahia, Universidade da Bahia e Livraria Progresso Editora, 1959,200 p. ; Santos (Milton), A rede urbana do Reconcavo, TravalllOs do laboratorio de J.leomOljiJlogia e eSfIldio,ç reJ.lÜmais da Universidade dll Bahia, nOlO, 1960,38 p. .0 Chaves (L. F.) « La tendencia a la formacion de una agrupacion urbana multiple en el centra n0l1e du Venezuela », Revisfll Geograjica. Universidad de Los Andes, Melida, vol. 4,1962-1963, pp. 31-49.
Sll

Ullman (Edward L.), « Trade centers and tributary areas of the Philippines », Geographical Review.
(cf

vol. 50, 1960, pp. 203-218. SI C'est la méthode suivie par Hautreux (cf .n/pm, note 43). 51 Les travaux les plus systématiques sont ceux de Green (cj: supra, n° 17) et de Sven Godlund
.n/pra, n° 28).

s.>La méthode a été recommandée dès 1938 par Georges Chabot. Chabot (Georges), «La détermination des courbes isochrones en géographie urbaine », C. R. du Congrè,ç international de géow'aphie. Amsterdam, 1938, t. 2, p, 110

,.
36

(L:f. supra. note 10). 55C'est la méthode utilisée dans le premier grand travail de Chlistaller C'est Michel Rochef0l1 qui a vulgarisé l'utilisation de cette méthode en France: Rochefort (Michel), «Méthodes d'étUde des réseaux urbains. Intérêt de l'analyse du secteur tertiaire de la population active », Annales de géoJ.ll"aphie, vol. 66, 1957, pp. 125-143.

51 Berry (Brian J. L.), Ganison (William L.), « The functional bases of the central places hierarchy», Economic Geography. vol. 34, 1958, pp. 145-154. Repris dans: Reading,ç in Urban Geography. op. cit., pp. 218-227 : Garrison (William L.), Ben'y (Brian J. L. ), Marble (Duane F.), Nystuen (John D.), MOITill (Richard L.), Studies of Highway Developlllel1f alld Geographic Change, Seattle, University of Washington Press, 1959, XVI 291 p. Cf plus spécialement la section 2 (pp. 38-140) : « Highways and retail business» ; Berry (Brian J. L.), Mayer (Harold M.), « Design and preliminary findings of the University of Chicago's studies of the central place hierarchy», Proceeding.v of the lGU op. cit., pp. 247 252; Berry (Brian J. L.), Barnum (H. Gardiner), « Aggregate relations and elemental components of central place systems », Journal (If Regiollal Science. vol. 4, 1962, pp. 35-68; Berry (Brian J. L.), Comparative Studies of Central Plaee Systems. Final Report. Project Nr 389-126, Contract 2 121-18, Geography Branch, U. S. Office, of Naval Research, 1961. Cette dernière publication est épuisée, nous n'avons pu la consulter.

Cf: .n/pra. note 30

-

Chronique de géographie

économique

29

commerce significatifs de tel ou tel niveau dans la hiérarchie des lieux centraux. On peut aussi tenir compte des services non commerciaux, comme le fait M. Rochefort en AlsaceSK. La délimitation précise des aires d'influence n'est cependant possible que par enquêtes. Celles-ci se pratiquent soit par questionnaire direct auprès des intéressés - les travaux de Brian J. L. Berrys9 fournissent des exemples de cette méthode-soit par utilisation d'observateurs locaux dont l'avis est considéré comme représentatifc'est la base de «l'enquête Piatier» et de la plupart des enquêtes étrangères comme celles du ProTagliacarne en Italie ou de Goossens en Belgique. Certains travaux renoncent à l'enquête pour délimiter les zones d'influence. Ils se fient aux méthodes théoriques dont le prototype est fourni par la loi de gravitation de Reilly. Celle-ci permet de dessiner les aires en tenant compte de l'importance de la population des divers centres d'attraction. D'autres formules ont été proposées, qui permettent de mieux coller à la réalité. La valeur de ces diverses méthodes n'est pas la même. Selon les buts poursuivis et suivant les crédits dont on dispose, il importe de savoir choisir celle qui convient le mieux. L'étude de Goossens6. fournit, à côté d'une description du réseau des lieux centraux et des aires d'influence dans la Belgique du Nord, un inventaire des méthodes que nous venons de signaler et une critique de leur valeur: nous y renvoyons le lecteur, qui trouvera là une analyse très détaillée, mais en flamand, et un court résumé très accessible en anglais. La théorie des lieux centraux est très souvent associée à l'étude de la base économique des agglomérations.' : cela ne doit pas étonner. Les activités domestiques desservent des marchés purement locaux, les activités fondamentales ou de base écoulent leur production dans des aires plus vastes. La théorie de la base économique est devenue un des outils les plus. fréquemment utilisés chaque fois qu'il est question d'étudier la croissance économique d'une unité territoriale, mais c'est un des outils dont l'emploi est également le plus critiqué. Nous laisserons de côté les aspects purement économiques et nous noterons qu'aux mains des géographes, la notion de base économique a permis de préciser la description de l'économie urbaine, en mettant bien en évidence ce qui fait vivre la ville, par opposition avec toutes les activités domestiques qu'on ne savait comment éliminer des descriptions
SKC}:supra. notes 41 et 55. s.. Outre les publications signalées dans la note 57, citons: Berry (Brian J. L.), Barnum (H. Gardiner), Tennant (Robert J.), « Retail location and consumer behavior ", Papers and Proceeding.f of the Regional Science A.fwciation. vol. 9, 1962, pp. 65-106. ... M, Goossens (op. cit., note 29) fournit une excellente mise au point sur le problème, compare la valeur des différentes formules. .. Sur l'origine et l'évolution de la notion de base économique, on se reportera à: Andrews (Richard B.), « Mechanics of the urban economic base: histOlical development of the base concept", Land Economia. vol. 29, 1953, pp. 161-167.

30

Paul Claval

antérieures. La description des réseaux urbains fait donc de très larges appels à la notion de base économique62. Les travaux empiriques permettent de mettre en évidence des réseaux de lieux centraux hiérarchisés, conformément à ce que la théorie permet de prévoir. Cette constatation très générale justifie à elle seule toutes les analyses que nous venons de signaler: une succession régulière de villes ou de centres commerciaux hiérarchisés existe dans la réalité. Mais cette réalité nous révèle aussi que les réseaux ne sont jamais aussi réguliers que ne le voudrait la théorie. On ne voit pas les beaux ensembles d'hexagones que la géométrie de Losch ou celle de Christaller permettaient de dessiner. Et les études empiriques fournissent des éléments qui permettent justement d'expliquer une partie des irrégularités constatées. La plaine parfaite n'existe pas et le réseau des hexagones se déforme lorsqu'on l'applique sur la trame irrégulière du relief - comme l'explique par exemple fort clairement Walter Isard6.'. L'histoire - et plus particulièrement celle des voies et des moyens de transport - marque les trames urbaines. Les aires d'influence des grands centres urbains du Centre-Ouest américain sont curieusement allongées dans le sens Est-Ouest. Elles se sont constituées lors de la mise en valeur des plaines qui s'étendent à l'Ouest du Mississipi, en fonction des chemins de fer qui les ouvraient à la colonisation: chaque région est axée sur une des grandes lignes de l'Ouest, ce qui rend compte de l'allongement des aires. Cette disposition a été décrite et expliquée par de nombreux géographes et par des économistes comme Hooveru. Pierre Monbeig65 a décrit la création des régions dans l'État de Sao Paulo: il rappelle que le dessin des zones d'influence est à tel point modelé sur celui des voies ferrées que les régions portent le nom des réseaux qui leur ont permis de se constituer. Les voies ferrées qui se dirigent vers l'Ouest divergent à partir de Sao Paulo. Les régions s'allongent de la même façon vers l'Ouest et vont en s'élargissant. De manière générale, les trames urbaines qui apparaissent lorsque dominent les transports routiers sont assez régulières. Lorsque les villes se sont mises en place à l'époque des chemins de fer, elles allongent leurs zones d'influence très loin dans certaines directions, celles des
62 Alexander (John W.). « The basic-non basic concept of urban economic functions", Eco/!omic Geo/(raphy. vol. 30. 1954, pp. 246-261. Repris dans: Readi/!/(.~ ill Urba/! op. cit., pp. 87- 100; Mattila (John H.), Thompson (Wilbur). « The measurement of the economic base of the metropolitan areas ", Land Economies, vol. 31, 1955, pp. 215-228. Repris dans: Urban Re.~earch Method.~, op. cit. pp. 329349 ; Roterus (Victor), Calef (Wesley), « Notes en the basic employment ratio ", Economic Geography, vol. 31, 1955, pli. 17-20. Repris dans: Readin/(s ill Urban op. cit., pp. 101-104; Alexandersson (Gunnar), The Industrial Structure of Ameriea/! Cities. Lincoln, University of Nebraska Press, 1956, pp. 14-20. Les méthodes d'analyse des réseaux en isolant les activités de base sont parfois antérieures aux articles cités ci-dessus (Chauncy D. Harris. note 15). Elles ont connu un très large succès depuis ( cf.Le Guen. note 39; lIIeris, note 25; Nelson, note 20). ..' Isard (Walter), Location and Space Eco/!omy, New York et Cambridge, The Technology Press of Massachusetts, Institute John p. .. Hoover (B. M.Y. The of Technology,Eco/!()//!icWiley, 1956, xx 350 Me Graw-Hill Book Co.. 1948. Locatio/! of Activity, New-York,

-

.5

Cf: sl/pra. note 47.

Chronique de géographie économique

31

voies ferrées qui les desservent, et n'ont qu'un rayonnement médiocre ailleurs. Les géographes australiens ont décrit dans les régions de l'Australie méridionale, du Victoria et de la Nouvelle-Galle du Sud, cette opposition entre les trames régulières des régions mises en valeur avant la création des voies ferrées et celles plus irrégulières des centres mis en valeur plus tard. Tout ceci permet donc de nuancer les données brutes du schéma théorique, en montrant comment la trame irrégulière des paysages réels voile la régularité idéale. Mais ceci ne permet pas de conclure à la validité du modèle ou à sa vanité: lorsqu'on introduit ainsi les éléments concrets, on renonce à la vérification du schéma abstrait; on arrive à expliquer toutes les situations, même celles qui paraissent les plus éloignées du modèle idéal. C'est ce qui explique que beaucoup d'études aient pour but d'écarter les éléments concrets de diversité, pour essayer de voir dans quelle mesure la théorie générale est valable.
III. LES ESSAIS DE VERIFICATION DU SCHEMA THEORIQUE

Le souci de voir si la réalité est bien en harmonie avec le modèlenon plus d'une manière vague et un peu intuitive, comme dans les cas que nous venons d'évoquer, mais de manière précise - a provoqué des l~echerches nombreuses en Grande-Bretagne, en Scandinavie et aux Etats-Unis. Petit à petit, les raisonnements et les méthodes utilisées dans ce genre de travail se sont affinés. Les premiers essais étaient assez grossiers. Ils font un peu sourire aujourd'hui. L'effort accompli pour vérifier avec plus de rigueur la validité de la théorie des lieux centraux a montré que celle-ci demandait à être perfectionnée sur bien des points. C'est ce qui explique que l'élargissement progressif de la théorie que nous analyserons dans le développement suivant soit pour une large part la conséquence du travail de vérification économétrique que nous voulons décrire ici. Les premières recherches remontent au début des années 1950: elles sont destinées à voir si les réseaux de lieux centraux réels s'ordonnent rigoureusement selon une hiérarchie à la manière de Chlistaller. Eliseo Bonetti-- consacre une bonne partie de sa mise au point à l'analyse de ces travaux. Nous renvoyons pour l'essentiel à son étude, nous nous contentons d'en dégager quelques points. Existe-t-il des lieux centraux d'ordre différent? Peut-on mettre en évidence des classes bien délimitées? Les centres de même rang hiérarchique ont-ils des populations semblables? D'une classe à l'autre, les populations s'ordonnent-elles suivant les règles énoncées par Christaller? Quel est le rapport entre le nombre des centres d'un certain rang et celui des centres de rang inférieur?La réalitépeut-ellese plier à
-- Cf. supra. note 2.

32

Paul Claval

la géométrie des constructions de Christaller, ou à celle, moins rigide, de Losch? Les travaux entrepris" mirent tous en évidence une hiérarchie de centres et d'aires, et répondirent affirmativement à une des questions essentielles que l'on pouvait se poser. A partir de ce point, des difficultés apparurent. Les populations des villes de même rang hiérarchique étaient très dissemblables. Les distances qui les séparaient l'étaient aussi. Quant au nombre d'aires de marché de rang inférieur que l'on trouve à l'intérieur d'une aire de rang supérieur, il était très inférieur à celui que laissaient prévoir les schémas théoriques. Pour surmonter ces difficultés, Walter Christaller'" perfectionna sa théorie de la hiérarchisation des aires. Il montra que selon le type de service étudié, le nombre de marchés de niveau inférieur compris dans un grand marché pouvait varier. Pour rendre compte de l'inégal espacement des centres, Walter Isard6. reprit à son compte une idée de Losch. Dans cette variante de la théorie des lieux centraux, la dimension des marchés n'est pas déterminée uniquement par la portée des biens et des services, c'est-à-dire par la distance à partir de laquelle leur prix devient prohibitif. Elle est déterminée par le volume de la clientèle qu'un centre est capable de desservir - si bien que la dimension des marchés est plus petite dans les régions de forte densité: la portée des biens ne limite la taille des marchés que là où la population est clairsemée. Ces retouches au schéma initial ne modifiaient pas substantiellement la signification de la construction. Elles n'en facilitaient pas la vérification économétrique. Le résultat le plus prometteur, dans la voie de la vérification expérimentale de la théorie, était celui que fournissait la loi statistique dite règle de Zipf7o.Lorsqu'on étudie en effet comment varie le nombre des villes de population donnée dans une nation, on s'aperçoit qu'il existe une relation simple entre ce nombre et leur population: si l'on porte sur un graphique la population des villes en abscisse, et le nombre de villes de population donnée en ordonnée, on obtient une courbe continue, qui montre l'existence d'une relation fonctionnelle entre population et rang. La règle de Zipf est donc une vérification de la théorie des lieux centraux - mais une vérification qui soulève des difficultés: il y a relation entre le rang d'une ville et sa
67 Nous pensons aux recherches de H. E. Bracey, de J. E. Brush, de F. H. W. Green (notes 17 et 18). 6" Christaller (Walter), « Die Hierarchie der Sttidte », Proceeding.f of the IGU ... , op. cit., pp. 3-12 6. Cf Sl/pra, note 63. 70 On trouve l'exposé de la loi de Zipf dans: Zipf (G. K.), HI/ilia/! Behavior and the Pril!ciple of Lea.ft Effort. Cambridge, AddisonWesley Press, 1949. La loi de Zipf se trouve vérifiée dans un grand nombre font exception de pays. Très souvent pourtant, la ville la plus importante - ou les villes plus importantes

-

à la règle. On a même proposé une loi de la cité majeure ou Plimatiale : Jefferson (Mark),

«

The law of

the primate city», GeoJ!,rapllical Review, vol. 29,1939, pp. 226-282. On trouvera des discussions de ces problèmes dans Walter Isard) (op. cit.. cf SI/pra, note 63, pp. 54-76) et dans: Berry (Brian J. L.), « City size distributions and economic development », Ecol!omic Development and Cult!lral ChanJ!,e, vol. 9, juillet 1961. Repris dans: Regio/!al Developmetlt and Pla/!ni/!g, op. cit., pp. 138-152; Martin

(Geoffrey J.),

«

The law of the pli mate cities re-examined, (Abstract) », A/IItal.f. Associatiol!. of the

America/! GeoJ!,raphers. vol. 50, 1980, pp. 334-335. En français, comme étude consacrée à la loi de Zipf et à la hiérarchie des villes, citons: Adam (Henri), laos (A.), « Hiérarchie urbaine », HOlllllles et 2, p. 77-83 ferres dl/ Nord, 1964, n°

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population, mais cette relation est continue, alors que celle qui est prévue dans les présentations originales de Christaller et de. Losch est discontinue. L'existence de la règle expérimentale de Zipf - au moins pour les rangs inférieurs de la hiérarchie - plaide pour la validité de la théorie, mais elle met en relief des contradictions. C'est ce qu'ont bien w William Garrison et Brian J. L. Berry" et qu'ils ont exposé dans une série de publications échelonnées à partir de 1958.Ces deux auteurs ont eu le mérite de sentir que la théorie demandait à être formulée d'une manière plus rigoureuse. Ils entreprirent l'examen systématique des postulats implicites et explicites sur lesquels elle s'appuyait. Ils montrèrent l'intérêt qu'il y avait à partir de la notion de portée des biens et des services72pour aboutir à une construction cohérente. Le résumé de la théorie que nous avons placé à la tête de cet article est conforme aux schémas repensés et clarifiés de W. L. Garrisson et de Brian J. L. Berry . Cette remise en ordre théorique ne pouvait suffire à résoudre les difficultés apparues au cours des premiers essais de vérification systématique. Puisque la population des lieux centraux varie de manière continue, il n'y a pas de manière simple de fixer les classes dans la hiérarchie des lieux centraux. Toute l'analyse antérieure est remise en question - et beaucoup d'auteurs ont souligné l'arbitraire de travaux comme ceux de Green: il y avait une pétition de principe dans la méthode utilisée, puisque ces recherches commençaient par classer arbitrairement les centres en classes et utilisaient ensuite cette classification pour vérifier la répartition des marchés en classes d'importance variable! Toutes les recherches économétriques des années 1950souffraient d'un mal profond: elles étaient trop naïves. Mais les maladresses initiales ont provoqué une réaction salutaire: la géographie découvre les méthodes sophistiquées des autres sciences humaines; elle utilise la statistique d'une manière qui n'est plus descriptive; elle essaie de trouver ce qui, dans une série de résultats, est, significativement lié à tel ou tel phénomène'3; elle emprunte aux sciences psychologiques les procédés de l'analyse factorielle; elle fait œuvre pionnière lorsqu'elle utilise la théorie des graphes'. pour rendre compte de la structure des réseaux d'échange et de celle des points nodaux
"BeITY (Brian J. L.). Ganison (William L.),
«

Alternate

explanations

of urban

rank-size

relationships", Annals, Association of American GeONI"aphers, vol. 48, 1958, pp. 83-91, Repris dans: ReadinNs in Urban GeoNraphy. op. cit., pp. 230-239. 72 Berry (Blian J. L.), Ganison (William L.), « Recent development of central place theory", Papers lInd ProceedinNs of the ReNional Science Association, vol. 4, 1958, pp. 107-120; Berry (Brian J. L.), Garrison (William L.), « A note on central place theory and the range of a good", Economic GeoNraphy. vol. 34, 1958, pp. 304-311. 73 On trouvera des exemples d'emploi des méthodes statistiques modernes dans les études de Brian J. L. Berry et de William L. Garrison citées dans la note 57. 74 Nystuen (John D.), Dacey (Michael F.), « A graph theory interpretation of nodal regions », Papers lInd ProceedÙINs (!(the Regional Science A,fsaciation. vol. 7, 1961, pp. 29-42; Ganison (William L.), « Connectivity of the interstate highway system ", Papers and Proceedingf (if the Regional Science AuocialiOll. vol. 6, 1960, pp. 121-138.

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qu'elle décrit. Les hypothèses de bases de la théorie des lieux centraux sont testées au, moyen de méthodes plus objectives. Leslie Currie7s et Michael F. Dacey" ont repris le problème de la corrélation entre le rang et la taille des centres d'une part, leur distance de l'autre: ils utilisent pour ce faire la méthode dite du plus proche voisin qui évite d'appuyer l'analyse sur un classement arbitraire des centres en classes. Dans ce domaine, les travaux de Brian 1. L. Berry et de son équipe sont particulièrement importants. Il manquait jusqu'alors une analyse fine et concrète de la taille des aires de marché des divers types de commerce et de service, Hans Carol77avait entrepris un travail de ce genre en Suisse et avait vu ses méthodes reprises dans certaines publications anglo-saxonnes, mais on savait au fond fort mal comment s'ordonnaient les aires commerciales sur lesquelles reposaient la théorie. Brian J. L. Berry7. s'attache plus particulièrement à analyser l'association des types de commerce qui animent les lieux centraux. Dès les premiers travaux, il montre qu'il est possible de mettre en évidence, dans la banlieue septentrionale de Seattle, une hiérarchie de fonctions centrales correspondant à des lieux centraux de rangs différents. L'analyse des fonctions centrales des localités étudiées permet de fixer leur rang hiérarchique sans a priori. L'expérience montre que les fonctions centrales des centres les plus peuplés sont d'un rang plus élevé que celle des bourgades moins peuplées, mais la liaison n'est pas rigoureuse, car il existe des fonctions urbaines qui ne sont pas liées à la centralité. Ainsi s'explique la contradiction apparente de la règle de Zipf: il existe bien une hiérarchie discrète de lieux centraux que l'analyse des fonctions centrales met en évidence, mais la population de ces lieux centraux ne dépend pas d'une manière simple et absolue du rang: la relation est aléatoire, ce qui explique que la relation de Zipf apparaisse sous la forme d'une courbe continue. Les recherches de Brian J. L. Berry permettaient de sortir - enfin - de cette irritante question de la mise en évidence de la hiérarchie sur laquelle la théorie butait depuis les premiers travaux de Christaller. Depuis lors, Berry et son équipe ont encore affiné leurs méthodes d'étude7.. Les secteurs qu'ils ont étudiés avec le plus de soin
75 Curry (Leslie), « The geography of service centers within towns: the elements of an opperational approach ». Proceedings (~f rhe IGU... lip. cir.. pp. 31-54 7 Dacey (Michael F.), « Analysis ot central place and point patterns by a nearest neighbor method », Proceedings (lrrhe IGU lip. cir., pp.55-76. On peut citer, sur le même problème les études de Edwin N. Thomas (note IS) et celles de .Gunnar Olsson et Ake Persson (note 26); à titre de comparaison, on peut lire une étude un peu plus ancienne: Stewart, (Charles T.), « The size and spacing of cities », Geographical Review, vol. 4S, 1955, pp. 222-245. Repris dans: Reading.~ in Urban Gellgral,hy. op. cir., 240-256. ~p.Cf sl/pra. note 30. 7. Cf. sl/pra. note 57, pour les études que William L. GmTison et Brian J. L. Berry ont consacrées au problème. On peut leur joindre: Stafford (Howard A. Jr.), « The functional bases of small towns », Ecollomic Geography. vol. 39, 1963, pp. 165-175. 7. Berry (Brian J. L.), « The functional bases of the central place hierarchy», op. cir.. cf .~upra note 57 ; Ben'y (Brian J. L.). Meyer (Harold M.), (c Design and preliminary findings... », op. cir.. cf .mpra, note 57 ; BetTY (Brian J. L.), « Comparative studies of central place systems », op. cir.. cf supra note

57; Berry (Brian J. L.), Barnum, Tennant (Robelt J.),

c(

Retail location and consumer behavior ». op.

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économique

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appartiennent aux grandes plaines de l'Ouest américain, ce qui leur permet de se placer dans des conditions optimales pour vérifier la validité de la théorie. L'hypothèse de la plaine parfaite et régulièrement pénétrable est presque réalisée. Dans ce milieu propice à l'expérience, l'équipe de, Berry a successivement étudié trois régions très diversement peuplées: un secteur d'agriculture extensive et de population éparse au pied des Rocheuses, une partie des riches campagnes de l'Iowa, une portion de la banlieue de Chicago. L'analyse des fonctions centrales a été menée avec un luxe de détails bien plus grand que précédemment. Les aires de marché ont été analysées par enquête directe menée sur un échantillon très large de la population. Les résultats antérieurs ont été confirmés. Dans chacun des milieux considérés, on a mis en évidence une hiérarchie parfaitement nette de centres, la même dans chacun des ensembles analysés. L'étude montre aussi que la population desservie par des centres d'un certain rang varie avec la densité de la population. Les centres sont plus nombreux par rapport à la population lorsque la densité diminue. Pour les degrés inférieurs de la hiérarchie, les différences sont très importantes (pour les villages et les bourgs, par exemple). La population desservie par les centres de rang supérieur (les villes) est moins dépendante de la densité de population. Ces études justifient donc l'ensemble de l'enquête menée depuis maintenant sept ans. Les travaux récents ont ainsi permis de préciser que la théorie était généralement valable. Les géographes possèdent donc un modèle des réseaux urbains et de la structure régionale qui leur permet de fournir une explication simple et cohérente de beaucoup de problèmes de géographie urbaine et régionale. La mise au point d'un modèle théorique a l'avantage de passer de la description à la prévision. Certains chercheurs américainsKo ainsi ont essayé d'utiliser la théorie des. lieux centraux pour rendre compte de l'évolution des réseaux urbains et pour prévoir leur évolution future. De telles recherches doivent tenir compte de tous les facteurs aléatoires qui interviennent dans la vie économique et qui introduisent une part d'imprécision dans les mécanismes économiques. Il faut par exemple anticiper l'effet des créations d'axes de communication qui modifient les possibilités de transport. Les choix des axes sont rationnels, mais leur rationalité n'est pas totale: il existe une part non négligeable laissée à l'appréciation subjective du politique. Aussi, l'application de la théorie
dt.. (;1:supra
note 59; Berry (Brian J. L.), « Aggregate relations and... », op. cit., cl .wpra note 57 ;

Berry (Brian J. L.), « Cities as systems within systems of cities», in: Regional Development and Planning, op. cil., pp. 116-137. KfI Gan'ison (William L.), « Toward simulation models of urban growth and development». In: Pmceedings (!fthe I. G. U..., op. cit.. p. 91-108. Mais les travaux essentiels dans ce domaine sont ceux de Richard L. Morrill: Morrill (Richard L.), « Simulation of central place patterns over time», in Proceedings of the I. G. U op. cit., pp. 109-120; Morrill (Richard L.), « The development of spatial distribution in Sweden, an jistorical-predictive approach», in: Regioncll Development and Planning, op. cit., pp. 173-186 ; Morrill (Richard L.), Migration and the Spread and Growth of Urban Settlement, Lund Studies in Geography, Ser. B. Human Geography, n° 26,1965, VIII - 208 p.

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des lieux centraux à la reconstitution de l'évolution d'un réseau urbain et à la prévision de son évolution future ne peut se faire qu'en utilisant des techniques assez complexes. Richard L. Morrill a essayé de mettre au point des modèles de simulation, tenant compte des facteurs de régularité apportés par l'attraction des lieux centraux et des facteurs aléatoires nombreux qui se glissent dans toute évolution. Ces modèles permettent de rendre compte de manière assez satisfaisante de l'évolution du réseau des centres de service de la Suède méridionale. L'intérêt de tels modèles de simulation est grand: ils peuvent permettre des prévisions et aider à la réalisation d'une politique cohérente d'investissements publics. Ce que la théorie des lieux centraux gagne en précision, dans tous, les travaux de ce type, elle le perd pourtant en partie en intérêt général. Sous sa forme première, il s'agit d'un cadre assez vague qui permet de rendre compte d'une manière assez grossière de l'ensemble des régularités qui s'imposent à l'évidence dans les trames urbaines et régionales du monde. La théorie des lieux centraux est une théorie générale des localisations des activités tertiaires et de la structure des espaces régionaux. Présentée sous sa forme précise et affinée, elle n'est plus qu'une théorie de la répartition de telles ou telles activités tertiairesdu commerce de détail par exempleK'. Elle se spécialise et perd une partie de sa valeur révolutionnaire. Peut-être n'est-ce qu'une apparence? Pourtant, on ne peut s'empêcher de penser que certaines des études les mieux menées des dernières années n'ont pas la large portée des analyses plus frustes de l'époque précédente. L'intérêt principal d'une théorie comme celle des lieux centraux ne provient pas de la manière plus ou moins parfaite dont elle permet de rendre compte des régularités observables, mais au contraire de tous les problèmes qu'elle pose lorsque les régularités n'existent pas: elle est génératrice de problèmes, car elle postule un ordre et tout ce qui ne se conforme pas à cet ordre demande explication, donc enquête. C'est moins par la part du réel qu'elle explique qu'une théorie est féconde que par la part qu'elle fait découvrir. La théorie des lieux centraux a provoqué un choc. Elle a montré qu'il y avait une explication à chercher derrière toutes les constructions régionales, toutes les trames urbaines; elle a permis de les ramener à des types de géographie générale. Elle a transformé la géographie des réseaux urbains et la géographie régionale. Les études de détail actuelles n'ont pas la même résonance. Elles n'intéressent plus que des aspects particuliers de la géographie. Ce qui est plus important, plus fécond, plus riche de développements futurs, c'est la transformation

K' Comme en témoigne un grand nombre d'études récentes, celles de Brian Outre celles que nous avons déjà mentionnées de cet auteur, deux sont évolution: Berry (Brian J. L.), « The retail component 01 the urban model Imtiiute (!/"Plwlllers. vol. XXXI, 1965, no 2, pp. 150-155; Berry (Brian. Retail Distribution, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1967, X-45 p.

1. L. Berry en particulier. très révélatrices de celle », Journal of the American J- L.), Market Center.~ and

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et l'enrichissement progressif que la théorie des lieux centraux. a subi pour rendre compte de réalités qui apparemment lui échappaient.
IV. TRANSFORMATIONS
LIEUX CENTRAUX ET MUTATIONS DE LA THEORIE DES

Nous retrouvons ici les noms des chercheurs que nous venons d'évoquer en analysant les travaux consacrés à la vérification de la théorie des lieux centraux. Ceci n'a rien d'étonnant: parmi les situations qu'ils examinent, certaines paraissent irréductibles à la théorie qu'ils essaient de prouver. Ils se demandent tout naturellement si cette antinomie est fondamentale ou si elle ne provient pas simplement de la forme commune sous laquelle la théorie des lieux centraux est présentée. Aussi s'attachent-ils tout à la fois à vérifier et à élargÏfll2la validité de la théorie. De nombreux problèmes sont apparus lorsqu'on s'est mis à étudier les noyaux à fonction centrale"J dans les agglomérations américaines. Brian J. L. Berry"4a mis en évidence toute une hiérarchie de lieux centraux, analogue à celle que von Thünen observe dans les milieux ruraux. Mais à côté des noyaux commerçants caractéristiques à la fois de quartiers centraux et des zones périphériques, il existe des
"2 Le besoin d'élargir et de vérifier les bases de la théorie des lieux centraux est présent dans les articles publiés en collaboration par Brian 1. L. Berry et William L. Garrison en 1958 (cf .fupra notes 57,71,72). 1\ est exprimé plus clairement dans des publications plus récentes: Thomas (Edwin N.), « Toward an expanded central place model» (Abstract), Annalof of the Aofsociation of American Geographerof. vol. 50, 1960, p. 350 ; Thomas (Edwin N.), « Toward an expanded central place model»,

Geographical Review. vol. 51, 1961, pp. 400-411 ; Gan;son (William L.), « Needed additions to central rlace theory" (Abstract), Annalof (if the A.f.wciatioll (!( American Geographer.f, \101. 52. 1962, p. 333. J L'application de la théorie des lieux centraux aux espaces urbains a été faite pour la première fois d'une manière systématique dans les études que Brian J. L. Berry a consacrées à la région de Seattle en 1958 et 1959 «( The functional bases of the central places hierarchy", cf .wpra note 57). L'intérêt de ces travaux est apparu plus clairement dans l'étude collective relative aux problèmes de circulation (Studieof in Highway Development... op. cit.. cf .fupra note 57). La théorie des lieux centraux a permis de fournir une explication satisfaisante d'une pm1ie des circulations urbaines, et a ainsi élargi la portée

de travaux un peu antérieurs comme: Marble (Duane F.), Nystuen (John D.),

«

Commercial geography

of urban areas. and the movement of persons" (Abstract), Amw/of (if the Aofofociation (if American Geogrllpherof. vol. 38, 1958, p. 279. L'application de la théorie des lieux centraux aux espaces urbains a également provoqué au même moment des recherches de Hans Carol: Carol (Hans), « Hierarchy of central functions within the city", Annalof of the Aofofociation (if American Geographer.f, vol. 50, 1960, Le même auteur a appliqué ces idées à l'étude de Zürich (cf ofupm note 30). Mais les recherches les plus nombreuses et les plus significatives sont dues à Berry et à son école. En dehors. des études systématiques consacrées aux divers milieux du Middle West, et que-nous avons indiquées à la note 79, mentionnons: Berry (Brian 1. L.), « The impact of expanding metropolitan communities upon the central place hierarchy", All/III/of (!( the Aofofociation (!( the American Geogmpherof, vol. 50, 1960, p. 112; Berry (Brian J. L.), Commercial Structure and Commercial Blig/j{, Department of Geography, Research Paper n° 85, University of Chicago, 1963. ". La théOl;e des centres commerciaux linéaires, qui. constitue le premier élargissement notable de la théOl;e des lieux centraux lorsqu'on l'applique aux villes, est exposée dans les chapitres de Sflldieof ill Highway DevelopmeFlt (op. cit., cf ofupra note 57) dus à Ben'y, et dans: Berry (Brian J. L.), « Ribbon development in the urban business pattern ", AmICI/of(if the Aof.wciation of American Geographer.f, vol. 49, 1959, pp. 145-155. Un autre exemple d'élargissement de la théorie des lieux centraux est fourni par les étUdes de régions où les fonctions urbaines sont exercées par des centres distincts: Burton (Ian),
«

Retail trade in a dispersed city", Tnm.mctio/lof (if the I1Ii/loiof tate Academy of Science, vol. 52, 1959, S
city hypothesis ", Annalof (if the Aof.wciatio/l

pp. 145-150 ; Burton (Ian), « A restatement of the dispersed (!( the American Geographerof, vol. 53, ] 963, pp. 285.281.

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ensembles commerciaux à développement linéaire. Le long de certaines artères, les commerces se succèdent durant des kilomètres sans rien qui ressemble vraiment à un noyau. Il est alors difficile de repérer les points nodaux que la théorie prévoit. Doit-on pour autant renoncer à utiliser celle-ci? L'organisation commerciale des espaces urbains obéit-elle à des lois différentes de celles valables dans les régions rurales? Ce n'est guère vraisemblable, puisqu'il y existe une structure nodale très visiblele quartier des affaires n'est-il pas le type même du lieu central de la théorie? Comment résoudre alors la difficulté qui provient de la présence de ces quartiers commerciaux d'un type particulier? Brian. L. Berry et ses collaborateurs proposent une explication simple, qui permet d'étendre l'emploi de la théorie des lieux centraux à tous les cas rencontrés dans l'espace urbain: celui-ci est un espace anisotrope; le long de certaines voies, les communications sont si aisées que la distance ne compte pour ainsi dire pas. Les rubans commerciaux le long des voies importantes ne sont pas des exceptions à la théorie: ils indiquent simplement la présence de secteurs où la distance cesse de compter. On retrouve, dans cette façon de rendre compte de la présence de rubans commerciaux, une démarche analogue à celle de von Thünen lorsqu'il introduisait dans sa plaine idéale un fleuve le long duquel les frais de déplacement étaient négligeables. Moyennant cet aménagement, la théorie des lieux centraux voit son champ d'application s'élargir prodigieusement. Elle ne rend pas seulement compte de la répartition des villes ou des lieux centraux au sein des régions rurales et de la structure de celles-ci. Elle permet de comprendre la texture et l'organisation des espaces urbains. A l'intérieur des agglomérations, on retrouve en effet une hiérarchie complète de lieux centraux, analogue à celle observée dans les régions rurales. Quelques commerçants desservent les unités résidentielles. A un carrefour, un groupe de magasins plus importants et plus spécialisés assure la satisfaction de besoins de niveau supérieur. On peut distinguer dans les grandes agglomérations plusieurs échelons de quartiers commerçants; l'édifice est couronné par un quartier d'affaire central, une city. Nulle part, on ne trouve réalisée de manière plus frappante que dans les milieux urbains la hiérarchie complète des lieux centrauxKS. On voit donc l'intérêt de cette élargissement des modèles: la géographie urbaine se trouve à son tour fécondée par la théorie. Après avoir déchiffré les fonctions des villes, c'est-à-dire les mécanismes qui lient les agglomérations aux campagnes voisines et permettent de comprendre leur localisation et leur taille, la théorie des lieux centraux éclaire la dynamique propre des milieux urbains; la description des quartiers ne constitue plus l'unique fin de la géographie urbaine; on possède enfin une des clefs qui permettent de comprendre le mécanisme selon lequel l'espace urbain s'ordonne
K5Ceci ressort clairement des études de BelTY que nous avons indiquées à la note 83.

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L'assouplissement que la théorie des lieux centraux a dû subir pour rendre compte de la géographie urbaine a ouvert la voie à des recherches fécondes sur la dynamique générale des agglomérations. Leur ordonnance est spécialement liée aux possibilités de
communication. La ville à structure concentrique régulière correspond à un état dans lequel l'espace est encore isotrope; lorsque se développent les moyens de transport de masse, vers la fin siècle dernier,la structure

des villes se trouve bouleversée. Les axes rayonnants attirent l'essentiel des activités commerciales. Les quartiers de résidence s'allongent le long des axes privilégiés. La ville prend un aspect radioconcentrique, son plan devient parfois nettement tentaculaire. Lorsque les moyens individuels de transport apparaissent, la. congestion des quartiers centraux s'aggrave très vite et l'on voit se créer des points nodaux à. la limite des zones urbanisées; on obtient une structure en étoile qui est à l'heure actuelle caractéristique de bon nombre d'agglomérations américaines"'. Nous avons été obligés d'abandonner les hypothèses de départ de Christaller et de Losch. La répartition de la population desservie n'est plus une des données indépendantes du système. L'hypothèse de la plaine parfaite et régulièrement peuplée n'est plus vérifiée. La répartition de la population dépend de celle des lieux centraux: c'est là qu'elle trouve satisfaction à la plupart de ses besoins, c'est là aussi qu'elle va souvent travailler. Le choix du domicile se fait en relation avec la localisation des points nodaux. La théorie des lieux centraux ne permet donc pas de rendre compte, à elle seule, des trames urbaines. Il faut montrer comment la localisation des quartiers de services et d'affaires se trouve liée à celle des zones, résidentielles: il y a concurrence pour l'emploi des terres et il faut voir comment le choix définitif s'opère. La théorie des valeurs foncièrespermet de mettr~en évidenceles mécanismesqui régularisent l'usage des terres. Aux Etats-Unis, on s'attache depuis longtemps à analyser les prix de la terre dans les grandes agglomérations. Des économistes comme Homer Hoyt ou comme E. Hoovern ont fortement souligné le rôle régulateur des marchés fonciers dans la géographie des villes. Mais cette étude restait indépendante des autres recherches de géographie urbaine. Il n'en est plus de même et on s'aperçoit qu'il est possible d'expliquer l'espace urbain en combinant deux types de recherche poursuivis indépendamment jusque-là. La théorie nouvelle des villes""est une construction mixte dans laquelle sont combinés deux
"6 La structure des nouveaux centres d'affaires périphériques commence à susciter des études: Garner (Barry J.), « The internal structure of outlying-service centers", Annals of the AvsociatÜm of American Geographers, vol. 53, 1963, p. 592. Mais l'analyse la plus complète est. celle deJ. E. Vance JI'. que nous avons déjà signalée (note 19).
(Homer), One Years (if ullld "' Hoyt Hoover (EdgarHundred The UJClltiO/!of Value.v in Chicago, Chicago, UniversityMc of Chicago Press, 1933; M.), Economic Activity. New, York, Graw Hill 1948.

Traduction française: Lalocalismion de.vactivités économiques, Paris, Editions ouvrières, 1955,240 p. "" On trouvera un exposé informel de la théo\ie des. villes dans: George (Pierre), Guglielmo
(Raymond), Kaser (Bernard), Lacoste (Yves), La Geog/"llpltie active, Paris, P.U.F., 1964, VI\I-394

p.

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corps de théories: celle des lieux centraux et celle des valeurs foncières qui tire son origine des études sur la rente du sol de von Thünen. Les travaux relatifs à la théorie de la valeur foncière sont à la mode. Des études comme celle de William AlonsoH" n sont la preuve. e On voit donc que la théorie des lieux centraux se combine, dans le cas de l'étude des villes, avec des théories des champs de force. La grande différence entre les espaces urbains et les espaces ruraux pour Iesquels la théorie des lieux centraux avait été initialement bâtie est que les prel1Ùers sont des espaces polarisés. Il est impossible, dans un espace, urbain, de supposer une répartition régulière de la population; le jeu des activités de marché a justement pour conséquence de créer des conditions inégales. La théorie des lieux centraux appliquée aux espaces urbains attire donc l'attention des géographes sur des corps de théorie qu'ils avaient jusque-là ignorés - théorie des espaces polarisés et des champs de forces éconol1Ùques en particulier. C'est à ces préoccupations que répondent ceux qui essaient d'introduire l'étude systématique des faits de gravitation économique dans l'étude de la géographie. Les études concrètes de Reino Ajo". se rattachent au même grand centre d'intérêt: il analyse systématiquement les champs de force qui dOl1Ùnent la répartition des variations de population dans les zones métropolitaines. Il précise ainsi les conditions, qui déterl1Ùnentles équilibres complexes réalisés au sein des grandes agglomérations. Les villes modernes cessent d'être construites autour d'un quartier d'affaire central unique. Le quartier central ancien subsiste. Il garde souvent le monopole d'une partie des fonctions centrales exercées par la ville au profit de la campagne voisine et des agglomérations secondaires qu'elle nourrit Petit à petit cependant, une partie de ces fonctions se trouve attirée par les quartiers d'affaires périphériques. Cette évolution distend la trame des villes, leur fait perdre une partie de leur cohérence. Lorsque l'agglomération s'étend sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, lorsqu'elle renferme des centres d'affaires différents, la ville cesse de pouvoir être assil1Ùléeà un lieu, central. Les conditions dans lesquelles on se trouve cessent d'être celles que présuppose la théorie des lieux centraux. La distance n'est plus un obstacle aussi grave aux transports et déplacements, la portée des services s'accroît très largement. La trame des lieux centraux n'est plus déterl1Ùnéepar le jeu rigide des portées lil1Ùtes.Les aires desservies, par les lieux centraux cessent d'être de taille égale, les superpositions de zones d'influences se multiplient. La localisation des lieux centraux n'est
Cet exposé est dû à PielTe George, dans le chapitre consacré au « développement urbain» : il se trouve aux pages 280-286 (Inadaptation des villes existantes aux activités actuelles). H" Alonso (William). Locatioll alld Lalld Use. Toward a Gelleral Theory (!{ Land Relll. Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1964, XII-204 p. « change: Stockholm. Helsinki Vol. 17, "" Ajo (Reino), Ajo Fields of population structure Oslo,population density in », Acta Geographica.Publicatiolls 1963, 19 p. ; (Reino), « On the of London's field», IlIstituti Geographici UlliversitatiJ Helsillgen.fis, n044, Helsinki, 1965, 17 p.

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plus commandée impérieusement par la répartition de la population - et réciproquement, dans un espace urbain, la répartition de la population cesse d'être étroitement liée à celle des lieux centraux. Des considérations nouvelles apparaissent dans le choix des localisations. La distance n'est plus le régulateur essentiel de la répartition des localisations. On assiste, à l'échelle des villes, à l'évolution que l'on a depuis longtemps notée dans le domaine agricole ou dans le domaine industriel. Lorsque la distance cesse d'être le facteur essentiel des choix, les éléments géographiques de sol et de climat prennent une place croissante: la trame des villes n'est plus aussi sérieusement liée à la répartition des lieux centraux majeurs, à partir desquels tout l'espace urbain s'organisait. Les considérations géographiques - le site, le climat, l'ensoleillement, la vue - deviennent des facteurs importants dans le choix des localisations, aussi bien pour les entrepreneurs qui veulent implanter une entreprise que pour les particuliers qui cherchent à se loger. La ville perd sa régularité. Cette évolution est sensible à tous. Des géographes comme Edward Ullman"' l'ont mise en évidence dans des articles très clairs. Elle frappe tous ceux qui se préoccupent à l'heure actuelle de problèmes d'aménagement. Les mécanismes qui présidaient à l'évolution des villes ne jouent plus, les villes éclatent et les principes qui réglaient leur ordonnance sont remis en cause. La crise qui. frappe les quartiers centraux, l'éclatement de la ville dans l'espace et son éparpillement dans l'espace rural constituent l'un des thèmes de méditation les plus fréquents de l'heure présente. La théorie des lieux centraux qui permet de rendre compte et des structures régionales, et des réseaux urbains, et des trames urbaines traditionnelles nous laisse ici désarmés; les conditions dans lesquelles les lieux centraux s'ordonnent régulièrement ont cessé de se trouver vérifiées; la géographie des villes qui se fait sous nos yeux n'est plus justifiable de la théorie telle qu'elle a été élaborée jusqu'à présent. On voit donc ce que le géographe peut attendre de la théorie des lieux centraux: comprendre l'ordonnance des villes et des régions, c'est énorme. Mais on voit aussi qu'elle ne permet pas de rendre compte de toute la géographie humaine. Les recherches actuelles laissent sur une déception: le modèle laborieusement développé ne semble pas applicable sans ménagement à la situation présente des agglomérations urbaines - et cela, à, l'instant même où les urbanistes et les aménageurs souhaiteraient disposer d'une doctrine justifiant leurs interventions. Que peut-on attendre des recherches futures sur la théorie des lieux centraux? Sera-t-il possible, en modifiant le jeu des postulats de base, d'adapter la théorie aux conditions nouvelles que nous venons d'évoquer? Une telle adaptation serait accueillie avec soulagement par
., Ullman (Edward L.). « The nature of cities reconsidered », Papers A.çsociation. vol. IX. 1962. pp. 7-24.
and Proceeding.t of the Regional

Science

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tous ceux qui ne disposent d'aucun moyen pour sonder l'avenir de nos villes. Mais sera-t-il possible de parvenir à une construction aussi féconde que celle de Christaller et Losch? Les conditions actuelles sont très différentes des conditions alors analysées. L'avenir nous dira seul si un nouvel élargissement est possible - qui permettra de deviner les régularités qui domineront l'espace humain de la génération qui vient.

CHAPITRE II

- 1967

LES COMPTABILITES TERRITORIALES

Les travaux de comptabilité territoriale sont à la mode. Us se sont multipliés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale au point que la plupart des nations, qu'elles soient développées ou sous-développées, disposent d'organismes spécialisés dans l'élaboration de tableaux dont le besoin se fait sentir de plus en plus profondément. La politique économique des pays ne peut être conçue de manière cohérente qu'à la condition de disposer d'informations précises sur les problèmes de la production, de la répartition, de la consommation et de l'investissement. Sans le guide de la comptabilité nationale, les interventions sont mal dosées. Le pays oscille sans cesse de la stagnation à la croissance inflationniste. Les comptes de la nation constituent un baromètre et renseignent le pouvoir sur ce qui est possible à un moment donné, sur ce qui est urgent et sur ce qui peut être dangereux pour l'équilibre d'ensemble. Les statisticiens se penchent aussi sur les ensembles territoriaux plus restreints. Les comptabilités nationales ont été mises au point durant la période de l'entre-deux-guerres, sous la double influence des besoins de la planification en Union soviétique et des recherches sur l'équilibre économique d'ensemble dans les pays capitalistes secoués par la grande crise. Depuis la guerre, on essaie de transposer les méthodes qui se sont révélées efficaces sur le plan des économies nationales au plan des ensembles régionaux. Les difficultés rencontrées sont nombreuses et les techniques ne sont pas encore fixées de manière défmitive. Les spécialistes des économies urbaines ont mis sur pied de manière indépendante des méthodes d'analyse globale qui donnent lieu à des travaux de comptabilité très importants: la théorie de la base économique s'est développée parallèlement à l'analyse des comptabilités territoriales, dont elle ne constitue qu'une forme particulière. Les géographes utilisent depuis longtemps les résultats obtenus par les spécialistes des comptabilités nationales. U y a déjà plus d'une quinzaine d'années que les bilans globaux de production et de consommation se sont multipliés dans les ouvrages de géographie économique. On a commencé par tirer parti des statistiques portant sur les quantités physiques. Pierre George a été l'initiateur de ces analyses

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comparées: dans sa Géographie de l'énergie', il a dressé un inventaire complet des consommations énergétiques et a familiarisé le lecteur avec les barèmes d'équivalence énergétique. Depuis, l'intérêt toujours plus soutenu pour les problèmes du sous-développement a multiplié les recours aux statistiques globales fournies par les comptabilités nationales. Quel ouvrage n'emprunte pas aux publications des Nations Unies des données relatives au revenu moyen par habitant exprimé en dollars? Sans être toujours conscient de l'origine des renseignements ainsi utilisés, les géographes puisent depuis plus d'une décennie dans les données statistiques de la comptabilité globale. La publication de L'Atlas mondial du développement1, il y a quelques années, montre que les efforts pour utiliser ces informations nouvellement rassemblées a revêtu parfois une forme plus systématique. On a pris conscience qu'il y avait là une source de documentation d'une telle richesse que les géographes ne pouvaient l'ignorer. En France, l'intérêt manifesté à l'égard des comptabilités territoriales se fortifie beaucoup. Les problèmes qui se posent à l'échelle de la nation ne sont pas ceux qui attirent le plus l'attention des géographes français - quoique l'étude des économies sous-développées leur ait donné un regain de faveur; tant que l'essentiel des efforts a porté sur l'élaboration des comptes de la nation, les géographes sont restés indifférents. Le tableau économique 10rrainJ n'a été imité qu'après plusieurs années: il est difficile de se faire une idée exacte de la portée de tels travaux tant que l'on ne possède pas de données comparatives. Les travaux de comptabilité régionale se sont multipliés extraordinairement au cours de ces dernières années. Ils ont permis de préciser la valeur des quantités globales les plus importantes pour un certain nombre de départements français: l'Aube', les départements de la région languedociennes, à la suite des travaux de Gusset., les
I George (Pierre), Géographie de l'énergie. Tome IV de la ColI. de « Géographie économique et sociale », Paris, Genin, 1950. 469 P
1

Ginsburg

(Norton).

Atla.v of Economic

Development,

Chicago, The University

of Chicago

Press. 1961.

..

VIII-119p Bauchet (Pierre), Les rableaux économiques. Analyse de la région lorraine. Paris. Genin, 1955, 182 p.

n° 8, Palis. Armand Colin. 1963, 235 p. 4 Favier (Hubert), Tableau économique du département de l'Aube, Coll. « Recherches sur l'économie française", n° 8. Paris. Armand Colin. 1963.235 p. 5 Levita (M.), Les comptes du département de l'Aude. Coll. « Etudes de l'économie méridionale", n° 3, Montpellier, C.R.P.E.E., 1962,258 p. ronéotées; Levita (M.), « Des comptes de la Nation aux comptes de la Région: le département de l'Aude". Revue d'Économie méridionale. vol. 10, 1962. pp. 194-208; Brousse (G.), Le.v comptes du département de la. Lozère, Coll. « Etudes de l'économie méridionale ". C.R.P.E.E., 1962. 2 vol.. 318 p.. ronéotées; Brousse (G.), «Les comptes de la n° 5. Montpellier. Lozère". Revue d'Economie méridionale. vol 10, 1962 pp. 321-334; Balme (Michel), Les revenu.v dWLv le département des Pyrénées oriemale.v. Montpellier, C.R.P.E..E., 1963; Balme (Michel), «Note sur l'économie des Pyrénées Orientales », Revue de l'Economie méridionale, vol. I l, 1963, pp. 70-79; Depezay (Pierre), «Les structures et les revenus agricoles dans la région de Lunel", Revue de l'Economie méridionale. vol. Il, 1963, pp. 156-180; Chevalier (B.), «Les flux d'investissement en 32 p. ; Ousset (J.), Languedoc-Roussillon", L'Economie méridionale, vol. 13, 1965. n° 49.janvier-mars, "Les comptes du Languedoc-Roussillon" 1962-1964, L'Economie méridionale. vol. 13. 1965. n° 51, juillet-septembre, 24 p.

. Ousset

(Jean), Les mmptes du département de l'Hérault. Essai d'application de la méthode de la

comptabilité nationale française à la région, Montpellier, C.R.P.E.E. 1962. XII, 367 p. ; Ousset (Jean), Chevalier (Bruno), Les comptes de la région u/IIguedoc-Roussillon. Montpellier, C.R.P.E.E.. 1964.

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départements de la région aquitaine7 à la suite des travaux de M. Jouandet Bemardat8.Des recherches analogues se sont poursuivies dans d'autres domaines. Roger Dumoulin" a transposé les méthodes proposées en France au domaine de l'analyse régionale des économies sous-développées. Des analyses ont permis de dresser le tableau d'une

économie villageoiselo, comme ceux d'économiesurbaines. La SEMAI! a
réalisé un certain nombre de travaux importants depuis quelques années: la Rochelle et Rennes, par exemple, ont fait l'objet d'études approfondies. On en est arrivé depuis peu à une systématisation des résultats. La revue Etudes et conjonctures. vient de publier les comptes des 22 régions de programmel2.. Ainsi les géographes disposent-ils d'éléments d'appréciation qui leur manquaient jusqu'ici. En effet, les méthodes utilisées étaient si diverses qu'il était difficile de comparer les divers résultats obtenus. Parallèlement à la multiplication et à la systématisation des travaux concretslJ, on voit apparaître des analyses théoriques. Les premiers
7 Lacour (Claude), Le.f comptes économiques du département de la Dordogne, Coll. de l'Institut d'Economie régionale du Sud-ouest, Bordeaux, Bière, 1964, 256 p.; Belliard (Jean-Louis), « Les comptes de l'agriculture des Basses-Pyrénées ", Revue juridique et économique du Sud-Ouest, vol. 14,

1965, pp. 489-514;
({

Coustou (A.) et al.,

({

La structure économique du département
du Sud-Ouest, vol. 14, 1965, pp. 459-488;

des Basses(Jean-

Pyrénées", économique

Rev/Ie juridique du département

et économique des Landes",

Balian
({

Jacques), La structure économique du dépat1ement du Lot-et-Garonne", Revue juridique et économique du Sud-Oue.tt, vol. 14, 1965, pp. 121-736; Belliard (Jean-Louis), La structure

pp. 737-758; Lacour (Claude), Belliard (Jean-Louis), ({ Eléments de synthèse d'une comptabilité

Revue juridique

et économique

du Sud-Ouest,

vol. 14, 1965,

économique de la région Aquitaine", Revue juridique et économique du Sud-Ouest, vol. 14, 1965, pp. 687-120. 8 Jouandet-Bernadat (Roland), Tableau économique du département de la Gironde. Coll. de l'Institut d'Economie régionale du Sud-Ouest, Bordeaux, Bière, 1963,432 p. Dumoulin (Roger), La structure asymétrique de l'économie algérienne. D'après une analyse de la de région de Bône, Paris, Armand Colin, 1959, XIV-375 p, 10 Wickam (Sylvain), Les comptes de village", Revue économique, vol. 5, 1954; Centre de Gestion et d'Economie rurale de la Gironde, « La commune de Douzac, étude monographique et comptable ", Revue juridique et économique dl/ Sud-Ouest, vol. Il, 1962, pp. 303-357 Il de l'agglomération, Etude S.E.M.A. Ville de la Rochelle, Rapport n° 3, Comptabilité. économique ronéotée, 1964; S.E.M.A, Le.f comptes de l'agglomération de Rennes, Metra, vol. Il, 1962, n° I et 2. 12 Soubie (PietTe), Présentation d'un cadre comptable régional », Etudes et Conjonctures, 20" année, ({

.

({

({

oct. 1%5, pp. 95-105; I.N.S.E.E, Comptes régionaux 1962», Etudes et Conjonctures. Série

comptabilité nationale n° 9, Paris, INSEE. 1966. IJ En dehors des travaux de comptabilité régionale déjà cités, on petit retenir: Sauvaigo (Paul), Tableau économique des Alpes Maritimes. Essai d'{/naly.fe sectorielle, Thèse Sciences économiques, Paris, 1959, 590 p. dactylographiées; Quiers (Suzanne), CO/llprabilité interrégionale de quelque.f produits d'origine agricole, Thèse Sciences économiques, Patis 1960, XXV, 435 p. dactylographiées; Brugnes(J.), Les comptes nationaux et régionaux de Centre-Est, vol. 5, 1962, pp. 12-8\ ; Capronnier-Spielhagen l'énergie, Paris, Armand Colin, 1962, 345 p. ; Introduction à une première tentative de comptabilité régionale, C.E.R.E.S., oct. 1963, pp. 18 -37; Urban (S.), La région du Ba.f-Rhin. Etude de comptabilité économique appliquée à l'industrie, Strasbourg, Thèse Sciences économiques, 1965, 2 tomes, 170 p. ronéotées; Jegouzo (G.), Problèmes de comptabilité économique régionale. Les comptes de l'agriculture bretonne. INRA, Station d'Economie rurale de Rennes, rapport ronéoté, mars 1965, 218 p. ; Causse (Lucien), Comptes agricoles de la Bourgogne 1962-\963. Essai d'évaluation ", Revue
({

Romieu (Marie-Paule),

({

Comptes intelTégionaux de la sidérurgie française », Revue de l'Economie du

de l'économie du Centre-Est. vol. 7, 1965, pp. 95-110; Institut d'Economie régionale Bourgogne Franche-Comté, Les comptes économiques de la Bourgogne », Revue de l'économie du Centre-Est, vol. 8,1966, pp. 81-140. D'autres travaux SOl'lten cours ou ont été réalisés dans la région Midi-Pyrénées, dans la région RhôneAlpes, en Normandie, en Bretagne, dans la Vienne, etc. : Chambre de Commerce de Caen, Tableau
({
({

économique du département du Calvados, Caen, 1960; Dartel, ({ Le revenu disponibledans ('Eure», Etudes normandes, 196] ; Gelée (G.), Estimation du revenu disponible de la Basse-Normandie »,

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ouvrages relatifs aux comptabilités territoriales semblaient destinés à effrayer les utilisateurs éventuels, tant ils mettaient au premier plan les problèmes techniques d'élaboration. La réflexion actuelle se situe à un niveau plus général; elle porte sur les concepts fondamentaux, sur l'utilisation possible des données relevées, sur les prévisions que l'on peut tirer de l'analyse économique. L'intérêt que les géographes portent maintenant aux problèmes de la comptabilité territoriale se manifeste par la publication de comptes rendus et d'articles. Pierre Estienne'" a récemment montré tout ce que les travaux de comptabilité menés dans le cadre des départements du Midi pouvaient nous apporter. François BeaujeutSa présenté très clairement, dans L'Information géographique, les éléments nécessaires à la compréhension de la comptabilité nationale. Il existe un arsenal nouveau de moyens d'étude des réalités spatiales. Il s'est développé en dehors de la géographie, sauf en ce qui concerne la base économique. Il ne peut manquer d'affecter les travaux des géographes. Ceux-ci manifestent un mélange de curiosité et d'inquiétude vis-à-vis de ces nouveaux outils: ils sentent qu'ils ne peuvent se désintéresser de techniques dont l'utilité est évidente, redoutent de s'être laissés distancer par d'autres et hésitent malgré tout à se lancer dans un domaine où les discussions théoriques sont infinies, où les problèmes de méthode sont innombrables et où, comme toujours en pareil cas, les spécialistes se complaisent à maintenir l'image de la confusion la plus totale.

Erude.ç normandes, 1959, pp. 265-292; Gyres (P.-J.), ComptabiliTé économique du déparTemenT de la Vienne. Thèse Sciences économiques, Poitiers, 1962, dactylographiée. Pour les études concrètes réalisées avant 1963. on trouvera des indications complémentaires dans:
«

Inventaire des études économiques régionales (1959-1962) », Revue de l'Economie du CellTre-EsT,

vol. 6, 1963, pp. 33-38. On trouvera également des indications sur les analyses concrètes dans: Jouandet-Bernadat (Roland), Comptabilité économique eT e.çpaces régionaux, Coll. Techniques économiques modernes, n° ID, série 2, Paris, Gauthier-Villars, 1964, 233 p. Cet ouvrage constitue la meilleure Espace économique, n° introduction méthodologique aux problèmes de la comptabilité régionale. Pour bien comprendre celleci, il est utile de connaître les problèmes et les méthodes de la comptabilité nationale: Perroux (François), Les compTes de la NaTion, Paris, P.U.F., 1949; Prou (Charles), MéThodes de la Comptabilité l1aTionale[rançai.çe, Paris, Armand Colin, 1956; Malinvaud (M.), Initiation à la comptabiliTé nationale, Paris, P.U.F., 1957 ; 2< éd., sans nom d'auteur, sous le sigle de l'INSEE et du S.E.E.F, Paris, P.U.F., 1960, 223 p.; MarchaI (Jean), La comptabilité nationale française. Paris, Cujas, 1959,4< éd., 1966, 527 p. Cette édition contient une liste des publications du S.E.E.F., pp. 497-499, à laquelle nous renvoyons: Culmann (Henri). Le.ç comptabilités nationales, Coll. « Que Sais-je?" n° 1165, Paris, P.U.F., 1965, 128 p.; Vibert (G.), Exercices de comptabiliTé naTionale. Coll. « Statistique et Programme (Jean), Comptabilité nationaie, Economiques», n° 7, Paris, Dunod, 1965, XX-304 p.; Marczewski Précis Dalloz, Paris, Dalloz, 1965, 11-661 p. Ce dernier ouvrage retrace l'histoire des comptabilités territoriales. Il donne moins d'importance aux problèmes techniques et plus de place aux développements théoriques que ne le font la plupart des autres. Les comptabilités territoriales englobent maintenant les tableaux d'entrées et sorties (inputOlltPUt) à la manière de Leontief. On trouvera une bibliographie à jour de ces travaux, ainsi qu'un bref historique et un glossaire dans: Viet (Jean), Input-output. Essai de présentation documenTaire du s)'.çTème de W. LeonTief, Paris-La Haye, Mouton, 1966, 143 p. ,.

Estienne (P.),

«

Economistes et analyse régionale",

AmUlles de Géographie, vol. LXXV, 1966,

pp. 334-338.

> Beaujeu (F.). 70-72

«

La comptabilité nationale». informaTion Géographique, vol. 3D, 1966, pp. 18-21 et

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La définition même des comptabilités territoriales soulève des querelles. Pour Henri Culmann, par exemple, « la comptabilité nationale est une technique inspirée de la comptabilité commerciale quise propose de présenter de l'activité économique d'un pays une synthèse d'informations choisies et chiffréesl' ». Pour Jean Marczewski, «la comptabilité nationale est une branche de la science économique, branche spécialisée dans l'étude quantitative des réseaux économiques intégrésl7 ». Il n'est pas nécessaire, dans le cadre de cette chronique, de préciser, dans le détail, l'opposition entre ces deux conceptions extrêmes. Les ouvrages spécialisés, celui de Jean Marczewski en particulier, fournissent toutes les définitions nécessaires à la compréhension des analyses techniques - celles. des réseaux intégrés par exemple. Mais ce qui demande explication, c'est que l'on puisse présenter le même corps de connaissances comme une technique et comme une science. Il.Y a là une opposition, plus sensible sans doute en France que dans les pays étrangers, et qui demande à être expliquée si l'on veut comprendre des travaux actuels.
I. L'HISTOIRE
Une description

DES COMPTABILITES
chiffrée

TERRITORIALES

L'histoire de la comptabilité territoriale permet de comprendre la dualité des définitions qui en sont proposées et la signification des courants de pensée qu'ils représentent. Il ne fait de doute pour personne que les travaux de comptabilité territoriale sont très anciens. Jean Marczewski dresse un tableau des études les plus marquantes réalisées dans ce domainel8. Certaines remontent au XVIIC siècle. Il ne cite que des auteurs français ou anglais. S'il complétait son esquisse par les références aux auteurs italiens et allemands, il retrouverait presque la liste des ouvrages qu'Emile Levasseur recensait dans sa courte histoire de la statistiquel9.En fait, la description statistique, au sens premier du terme, et la comptabilité territoriale ne font qu'un: il s'agit de dresser un tableau des richesses et des productions d'un territoire donné,.et de l'exprimer si possible sous une forme chiffrée. Les premières analyses sont restées qualitatives; les travaux quantitatifs sont surtout caractéristiques de la fin du XVII" siècle et du XVIII"siècle: Gregory Kingzoen Angleterre, VaubanZIet plus tard
16

à l'abondante bibliographie de ce chapitre. 19 Levasseur (Emile), La Population française, Paris, Rousseau, 3 vol., 1889-1892. Les chapitres relatifs à la méthode et à l'histoire de la statistique ouvrent le premier vol ume. Il s'agit surtout du chapitre III. ZIILes travaux de statistique, au sens premier du terme, ou d'arithmétique politique aboutissent, dès la fin du XVII" siècle, à des synthèses: King (Gregory), Nalltral and Political Observations and Conc:/usÙms upon the State and Condition (!f" England, Londres, 1696; Piquet-Marchal (M.O.),

Culmann (Hem;), Les comptabilitb nll/ionales, op. cit., p. 20. 17 Marczewski (Jean), Comptabilité nationale, op. cit., p. 3. 18 Ibidem, pp. 7-25. Nous renvoyons, pour le détail de l'évolution

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Lavoisier!! peuvent à juste titre faire figure de précurseurs en ce domaine. Si les rapports entre la statistique traditionnelle et la comptabilité territoriale étaient étroits, ceux qui existaient entre cette même statistique et la géographie ne l'étaient pas moins: c'est ce qu'expliquait Emile Levasseur13,qui avait été conduit à la géographie par ses travaux de statisticien et d'économiste. On a oublié ce courant important dans l'histoire, de la géographie - on comprend mal, sans lui, le brusque épanouissement des analyses de géographie économique à la fin du XIX" siècle, alors que la géographie humaine n'avait pas encore pris tout à fait sa forme moderne. En fait, la géographie économique et la comptabilité régionale ou nationale peuvent se réclamer des mêmes origines - ce qui témoigne bien de la parenté souvent négligée des deux démarches. Les dernières années du xvrn" siècle et les premières du XIX" siècle ont vu se multiplier les recherches quantitatives en France. L'influence de Lavoisier n'est pas négligeable. Les nécessités politiques de l'époque révolutionnaire ont sans doute contribué fortement à la multiplication des travaux. Sous le Consulat et sous l'Empire, on a vu se

multiplierles tableauxde l'économiedes départements!4A l'échellede .
la France, Chaptal!' a réalisé des analyses globales et les premiers dénombrements économiques cohérents. Dans le courant du XIX"siècle, l'intérêt pour les économies territoriales s'est maintenu de manière durable. Les tableaux économiques et les statistiques départementales se sont multipliés au cours de la période. Vers la fin du siècle, de Foville!., un des représentants les plus illustres de la statistique française, cherche à évaluer la fortune de la France. Le début du XX" siècle est marqué, dans notre pays, par une décadence à peu près complète de ce courant de recherches. Les raisons en sont multiples, La méfiance affichée par bon nombre d'hommes politiques et par la plupart des citoyens à l'égard de la statistique est certainement une des causes de cette éclipse. L'instabilité monétaire a gêné les recherches dans un domaine où l'on avait pris l'habitude de tout exprimer en valeur. Pour rendre les estimations comparables, il fallait désormais se livrer à un travail ingrat de réévaluation, de mise à jour, qui a sans doute découragé beaucoup de chercheurs isolés. La Seconde
« Gregory King. précurseur de la comptabilité nationale », Revue économique. vol. 16. 1965. pp.212215. 11 Vauban (Sébastien le Prestre. marquis de), Projet d'ulle Dîme Royale. Palis, 1697. 11 Lavoisier (Antoine Laurent de), De la richesse territoriale du Royaume de France, Palis, 1791. Comme le fait observer Jean Marczewski. « Lavoisier a dû être particulièrement sensible au principe de la conservatioll des flux. qui est ci la base de la comptabilité ci parties doubles» (p. 13). 1.' Levasseur (Emile), La Population op. cit. Dans le chapitre déjà signalé relatif à l'origine de la statistique, Levasseur montre que les statistiques descriptives des auteurs italiens, allemands. anglais constituent déjà des travaux de géographie économique. Comme il est un des initiateurs de la géographie, et plus spécialement, de la géographie économique moderne en France, on voit que le lien historique est étroit entre les recherches de la Statistique et celles de notre discipline. z. Anstett (Maree\), « La comptabilité régionale sous le Consulat », Consommation, 1962, n° 3. pp. 111122. (Mémoire du Préfet de l'Indre en l'An XII). 15 Chaptal (Jean-Antoine). De /'indu.ftrie française. Paris, 1819. FovilIe (A. de), « La Richesse en France », Revue écollomique internationale, avril 1906.

!.

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Guerre mondiale voit les travaux de comptabilité globale reprendre une grande place dans la recherche française. L'initiative en revint dans une large mesure à L. A. Vincent17, durant les années de guerre conçut un qui système de comptabilité nationale. R. FromenP8 l'utilisa immédiatement après la guerre, pour réaliser les premières évaluations modernes. La comptabilité territoriale s'est donc développée en France en marge des travaux menés à l'étranger à la même époque. Certaines préoccupations communes aux analyses françaises et étrangères se traduisent par des orientations parallèles. Alors que les travaux menés au XVIIIC au XIXC et siècles portaient souvent sur l'évaluation des richesses, les analyses modernes portent sur les opérations effectuées par les agents économiques au cours d'une période donnée, Il s'agit d'une analyse en termes de flux, et non plus d'une analyse en termes de stocks. La mesure des flux est moins ardue que l'évaluation des fortunes. Mais la raison fondamentale de la préférence pour les flux provient de ce qu'ils constituent les catégories fondamentales de toute analyse macroéconomique. En France, le renouveau de la comptabilité territoriale n'est pas lié originellement à l'étude des problèmes de l'économie globale. Il a permis par la suite de pousser les travaux de macro-économie, mais l'intérêt premier a été de mettre au point un outil de conjoncture, une mesure du revenu et du produit territorial. Les experts français en matière de comptabilité territoriale sont beaucoup plus des comptables que des économistes. Ils se recrutent pour une bonne part dans les rangs de l'Inspection des Finances et sont rarement des universitaires. La jonction entre les recherches menées en France et les travaux réalisés à l'étranger a été faite par des hommes politiques19,qui ont très vite compris l'intérêt des nouvelles études, et par des universitaires, au premier rang desquels figurent François Perroux et Jean Marczewski3o.On comprend dès lors la dualité des points de vue que nous relevions tout à l'heure, et le brusque épanouissement des analyses de comptabilité au cours de ces deux dernières décennies. La comptabilité territoriale est demeurée une technique de la description économique jusqu'à la grande crise économique. Elle s'est depuis intégrée dans la science économique: on voit donc d'où vient le tiraillement qu'a longtemps subi la comptabilité économique française. Dans un souci de perfection technique, elle oubliait sa nouvelle finalité. Comme elle était plus parfaite, sur un plan
17

Vincent (L A.), L'organis«tÙm dollS l'ellfreprise et dans 1« N«tion, Nancy. Société industrielle de

l'E.~t. 1941 ; Vincent (L. A.), La Conjoncture, ,w:ience nouvelle, Paris. Editions de la vie industrielle, 1943. 18 Froment (René), «Richesse et revenu de la France », Le Point économique n° 5. Institut de Conjoncture, Service national des Statistiques. décembre 1945. 10 11 serait trop long de mentionner tous les hommes politiques qui œuvrèrent pour le développement d'une comptabilité nationale. Signalons cependant que René Mayer fut le premier ministre des Finances à utiliser la comptabilité nationale pour définir une politique et que Pierre Mendès-France systématisa Elus tard ces applications. ." L'Institut de Science Economique Appliquée a fait porter une grande partie de ses travaux à partir de 1945 sur les méthodes de la comptabilité nationale. Jean Marczewski fit partie de la Commission qui, de 1949 à 1953. fut chargée de promouvoir la normalisation internationale des comptes et des méthodes.