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Chroniques du saturnisme infantile 1989-1994

264 pages
Le mérite de cette recherche est de décrire ce qui est familier et souvent incompréhensible aux intervenants médicaux et sociaux en contact avec ces familles. En fait, au travers de l’approche anthropologique du saturnisme, ce sont des pans entiers d’une société confrontée à un nouvel écosystème qui sont mis à jour.
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CHRONIQUES

DU

SATURNISME

INFANTILE

Nadia Rezkallah et Alain Epelboin

CHRONIQUES DU

SATURNISME

!NF ANTILE

1989-1994
Enquête ethnologique auprès de familles parisiennes originaires du Sénégal et du Mali

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ Éditions l'Hannattan, ISBN: 2-7384-5268-X

1997

REMERCIEMENTS

À toutes les familles citées dans ce travail et tout particulièrement à celles avec lesquelles une véritable amitié s'est nouée, aux enfants, Hamidou, Mustapha, Adama... la bande des Petits Pierrots, à Roger-Henri GUERRAND, historien du quotidien, «dans ses aspects les plus abjects », grâce à qui nous avons pu penser l'endémoépidémie saturnine actuelle dans une perspective historique, aux professionnels de l'action médico-sociale rencontrés sur le terrain, tout particulièrement à Anne COMMEAU (ASE), Claire FABRE (PMI du XIe), François CALAS, logisticien de Médecins Sans Frontières qui nous a appris à identifier une peinture au plomb avec un canif de poche, aux membres de l'association DAL (Droit Au Logement) et en particulier à Jean-Baptiste EYRAUD, dit Babar, et à Nadjat KALIFAT

qui nous ont introduits dans nos premiers squats familiaux.

INTRODUCTION

En 1985, à la suite de la découverte en milieu hospitalier de cas isolés de saturnisme affectant des enfants du XIe arrondissement de Paris, des équipes de PMI ont constaté en région parisienne l'existence d'une épidémie d'intoxications saturninesl. L'enquête, menée en collaboration avec le Laboratoire d'Hygiène de la Ville de Paris, (LHYP) élimina les causes classiques: pollution de l'eau par des tuyaux en plomb, usage de cosmétiques dangereux à base de sels de plomb (certains khôls), conservation d'aliments acides dans des poteries vernissées à l'aide de sels de plomb, administration de remèdes à base de sels de plomb par des devins-guérisseurs. La cause de cette endémo-épidémie est essentiellement l'ingestion orale, passive et/ou active, répétée de fragments de peinture et d'enduits muraux fabriqués à partir de sels de plomb industriels, théoriquement interdits depuis 1948, mais toujours présents et directement accessibles dans les immeubles anciens, dégradés et non entretenus. Le rôle des poussières au regard de travaux notamment américains récents a été souligné2 : il permet de considérer que l'intoxication n'est pas seulement due à une ingestion «active» de fragments
1 DELOUR M., SQUlNAZI F., 1989, Stratégies de dépistage du saturnisme infantile. Une intoxication endémique de certaines couches exposées de la population enfantine, La revue du praticien. Médecine générale 68, pp.61-64. DELOUR M., SQUlNAZI F., 1989, Intoxication saturnine chronique du jeune enfant: dépistage et prise en charge médico-sociale - proposition de protocole, Rev. Ped., XXV, l, pp. 38-47. Saturnisme e(peintures au plomb, Actes des journées d'étude organisées par la DRASS d'Ile-de-France, 11-12 octobre 1990, Paris, 86 p. SANTÉ PUBLIQUE, 1991, Dépistage et évolution des enfants intoxiqué.f par le plomb à Paris. analyse des dossiers des enfants dépistés de 1987 à 1989 dans les centres de PMI du nord-est de Paris, UFR Xavier BICHAT, Paris, 80 p. 2 BOURDILLON F., FONTAINE A., LUCIOLLI E., NEDELLEC Y., 1990, L'intoxication par les peintures au plomb aux Etats-Unis, Médecins Sans Frontière/Migrations Santé, rapport de 72 pages et 4 annexes. 9

CHRONIQUES DU SATURNISME INFANTILE

muraux (pica), mais aussi à une ingestion «passive », liée au portage à la bouche de mains salies par des poussières domestiques à fortes teneurs en sels de plomb. La voie aérienne est en cause lors de rénovations des logements et concerne alors essentiellement les adultes, ouvriers professionnels ou amateurs. La maladie touche de très jeunes enfants (de un à six ans), de milieux «défavorisés », vivant dans des habitats vétustes et surpeuplés. En région parisienne, l'exposition préférentielle des enfants de migrants africains et plus particulièrement des Soninkés originaires du Sénégal, du Mali et de Mauritanie est l'objet de polémiques: alors qu'ils constituent au minimum un tiers de la clientèle des PMI, ils représentent au minimum 60 % de la population intoxiquée. Les enfants sont nés en France, à la suite des stratégies de regroupement familial des années 1970-1980. Les services de santé publique soulignent la précarité économique de ces familles plutôt que leur origine ethnique, peut-être pour ne pas prêter flanc à des campagnes racistes. Cependant la précarité est souvent toute relative puisque nombre de pères d'enfants malades sont des salariés réguliers d'entreprises de sous-traitance de services municipaux ou d'entreprises privées, sans parler des revenus relatifs à l'économie «informelle ». Il faut aussi tenir compte de la « fuite» de ces revenus vers le Mali et le Sénégal pour l'entretien de la famille et la réalisation d'infrastructures villageoises telles que dispensaires, écoles, puits, mosquées, etc. L'intoxication saturnine de la population enfantine française, née de parents originaires d'Afrique sub-saharienne, qui constitue la majeure partie des enfants saturnins dépistés par les services hospitaliers et de PMI en région parisienne depuis 1985, révèle une pollution majeure de l'environnement domestique urbain français ignorée jusque-là: celle-ci a des conséquences graves non seulement en termes de santé publique, mais également parce qu'elle pose un très sérieux problème de politique urbaine: les peintures à base de sels de plomb (blanc de Mulhouse, céruse) n'ont été interdites définitivement qu'en 1948. La pollution concerne massivement des immeubles construits jusque dans les années 1920 dans Paris intramuros et jusque dans les années 1940 en ce qui concerne les parcs immobiliers des municipalités de la Petite Couronne. Jusqu'en 1985, la possibilité d'une intoxication saturnine causée par l'ingestion de fragments de revêtements muraux est connue, mais les cas diagnostiqués sont isolés et correspondent à des enfants suivis pour une «géophagie » pathologique étiquetée «pica ».

10

INTRODUCTION

En 1993 ... des travaux sont en cours en médecine générale pour essayer de chiffrer l'ampleur du problème en dehors de la clientèle des
centres de PMI...

... Comme dans ce pays (les USA), il semble que l'appartenance à un groupe socio-économiquedéfavoriséexpose plus particulièrementau risque de l'intoxication... . ... Parmi les enfants de un à trois ans révolus, qui consultent en PMI à Paris, un enfant sur dix justifie une intervention individuelle selon les critères actuels des CDC (plombémiesupérieureou égale à 150 flg/l). Tous les arrondissements sont touchés, bien que de manière inégale. Ceci justifie l'extension du dépistage à tous les centres de PMIl. L'hypothèse que nous proposons est que cette affection existe, à l'état endémique, depuis le début du siècle dans les îlots dits d'insalubrité, caractérisés par un bâti fortement dégradé et par des densités d'occupation de l'espace très élevées: elle n'a pas été identifiée en tant que telle, mais plutôt confondue avec les pathologies reconnues par les nosologies médicales de l'époque, par exemple les «tares héréditaires », la syphilis, l'alcoolisme, la tuberculose... Nous définissons ici 1'« îlot d'insalubrité» comme un microethno-éco-système aux contraintes mésologiques morbifères : sa taille peut aller de la chambre surpeuplée d'un septième étage d'un immeuble hausmannien à un immeuble, un sous-quartier de l'est parisien. En langage anthropologique, l' endémo-épidémie saturnine est un malheur révélateur, non seulement de conditions d'habitat inadmissibles, mais également d'une difficulté d'adéquation du mode de vie des familles africaines et de leurs enfants par rapport à un écosystème nouveau aux potentialités pathogènes ignorées. Le saturnisme est la partie émergente d'un iceberg comprenant des anémies nutritionnelles, la tuberculose, les accidents domestiques et de la voie publique, l'échec scolaire, etc. Tout en ne niant pas l'existence de cas de pica parmi les enfants concernés par l'épidémie actuelle, nous avons été amenés à réfuter la systématisation de ce diagnostic et donc d'une psychiatrisation abusive, et à étudier au-delà des facteurs de risque principaux, liés à la surpopulation d'habitats précaires, vétustes et dégradés, les caractéristiques socioculturelles particulières des familles de ces enfants2.
1 ALFARO C., DELOUR M., VINCELET C., SQUlNAZI F., LOMBRAIL P., FONTAINE A., GOTTOT S. et BRODIN M., 1993, Prévalence du saturnisme infantile dans les centres de PMI à Paris, R.E.H. 28, p. 127. 2 DELOUR M., 1989, Une nouvelle pathologie pour l'enfant migrant? Le saturnisme infantile, MigraJions Santé 59, pp. 3-7. EPELBOIN A., REZKALLAH N., COMMEAU A., GAULIERF., 1990, Géophagie, culture et prévention des accidents domestiques: réflexions an11

CHRONIQUES DU SATIJRNISME !NFANTILE

Ces vingt dernières années se sont constituées au sein de la République française de nouvelles populations de familles nombreuses, originaires de différentes régions du monde: pays de l'Est, pays du Sud, Asie du Sud-Est, Pakistan, île Maurice, Haïti, Turquie, Afrique centrale, etc. Nous nous intéressons à celles qui sont originaires du Sénégal et du Mali et tout particulièrement aux Soninkés et aux Bambaras, car ce sont leurs enfants qui représentent le gros des cas d'intoxications authentifiées en région parisienne (intra- et extra-muros). Ce fait est bien connu des autorités et des acteurs de l'action médico-sociale, bien qu'il ne puisse exister à ce sujet de statistiques officielles de santé publique intégrant des facteurs considérés à juste titre comme susceptibles d'une utilisation discriminante, comme la religion, les opinions politiques... ou 1'« ethnie », la langue maternelle et la langue paternelle du sujet. Ce n'est que très récemment que des enquêtes ont été réalisées dans des immeubles entiers, permettant d'établir des corrélations entre l'exposition aux toxiques des populations concernées, la classe d'âge, le sexe, le niveau socio-économique, etc.l : mais il est délicat, dans ce .

type de recherches, d'intégrer des paramètres, pertinents de notre

point de vue d'ethnologues, tels que l'origine ethnico-géographique, l'histoire individuelle et familiale, le statut social. le rang de fratrie, etc.
Une Lettre ouverte de médecins parisiens aux députés (20 jui11et 1994) résume la situation: Nous, médecins, sommes les témoins impuissants d'un processus d'empoisonnement de certains enfants: le saturnisme (ou intoxication par le plomb). Cette intoxication est due aux peintures au plomb utilisées dans l'habitat. L'usage de ces peintures n'a été interdit qu'en 1948. Les enfants contractent la maladie en mettant à la bouche des écailles de peinture au plomb, ou des objets recouverts de poussières contemmt du plomb, ou simplement leurs doigts. Plus l'habitat est vétuste, insalubre et surpeuplé, plus le risque est grand.

thropoépidémiologiques à propos du saturnisme d'enfants africains vivant dans l'est parisien, Migrations Santé 62, pp. 3-10. I Par exemple des travaux récents comme ceux de: GINOT L., PEYR C., CHEYMOL J., FONTAINE A., BUISSON B., DA CRUZ F., BELLIA G. et BUISSON J., 1993, Saturnisme infantile en région parisienne. Recherche des enfants intoxiqués par le plomb: dépistage clinique et dépistage d'environnement. Résultats préliminaires, B.EB. 9. 12

INTRODUCTION

Des études américaines, australiennes, belges, anglaises, françaises! ont largement démontré l'importance de cette intoxication chez l'enfant: séquelles irréversibles sur le développement psychomoteur (troubles de la croissance et du développement du système nerveux central, échec et retards scolaires dix à quinze ans après l'exposition au plomb), voire décès de l'enfant dans les cas les plus graves. Aux USA, trente ans après avoir mis en évidence l'ampleur du problème, un cadre général et cohérent a été établi (la loi cadre du 28 octobre 1992) comportant à la fois l'action sur les logements, l'identification et la réduction des risques. En France, depuis 1985, des cas graves ont attiré l'attention des pédiatres (trois décès à Paris en 1985). Plusieurs études ont montré la grande fréquence du saturnisme infantile dans certains quartiers défavorisés de Paris et d'autres grandes villes, en particulier dans les quartiers les plus défavorisés2. La prévention actuelle consiste surtout à conseiller aux parents de tenter d'éviter le contact de l'enfant avec les peintures toxiques, et notre expérience en montre le caractère limité. Les interventions médicales restent réservées aux intoxications massives, dans l'espoir d'éviter les décès et les séquelles les plus invalidantes. Ces interventions sont douloureuses, coûteuses et restent peu efficaces. Après l'hospitalisation, l'enfant retrouve son logement et l'intoxication reprend. Les actions en matière d'habitat (relogement ou travaux de réduction du plomb) demeurent encore très insuffisantes. L'urgence est aujourd'hui au relogement prioritaire des familles touchées par le saturnisme infantile, dans des conditions socialement acceptables. Le saturnisme est une maladie connue, dont la disparition ne nécessite pas de recherches coûteuses, comme par exemple certaines maladies génétiques. Les actions à entreprendre ne relèvent pas d'un savoir-faire médical, mais d'une politique courageuse du logement social et d'une véritable concertation des structures concernées à tous les niveaux, national, régional, départemental et municipal.

1 STEENHOUT A., 1988, Exposition urbaine au plomb, JTCE8, pp. 176-189. BARLmOp D., 1972, Children and Environmental Lead, Lead in the Environment, Hepple P. (00.), Londres, Institute of Petroleum, pp. 52-60. MUSHAK P. et al., 1989, Prenatal and Postnatal Effects of Low Level Lead Exposure: Integrated Summary of a Report to the US Congress on Childhood Lead Poisonning, Environ Res 50, pp. 11-36. ERNHART C.B. et al., 1989, Low Level Lead Exposure in the Prenatal and Early Preschool Periods: Intelligence prior to School Entry, Neurotoxicol Teratolll, pp. 161-170. NEEDLEMAN H.L. et coll., 1989, The Long Term Effects of Exposure to Low Doses of Lead in Childhood, N Engl J Med 322, pp. 83-88. DELOUR M. et SQUlNAZI F., 1989, Intoxication saturnine chronique du jeune enfant, Rev. Ped. 25, pp. 38-47. 2 ALFARO C., DELOUR M., VINCELET C. et at., 1993, Prévalence du saturnisme infantile dans les centres de PMI de Paris, B.E.R. 28. 13

CHRONIQUES DU SATURNISME INF ANI1LE

Face à ce problème de santé publique, les médecins sont prêts à assumer leur part de travail mais leurs actions resteront illusoires si elles ne sont pas accompagnées d'un programme politique, inexistant à ce jour, qui relève de votre compétence.

Au terme d'une recherche ethnologique menée depuis 1989, financée d'octobre 1991 à 19941, nous allons nous efforcer d'apporter des éléments de réponse aux questions suivantes: - Peut-on parler d'une culture soninkée parisienne? C'est-à-dire d'une population communiquant dans une même langue, gérée par un mode d'organisation sociale commun, usant d'un système de représentation du monde spécifique, partageant les mêmes usages et savoir-faire du corps, de la santé, de la maladie, du malheur? - Leur culture et leur mode de vie d'Africains sub-sahariens transplantés en France exposent-ils préférentiellement leurs enfants aux ingestions de sels de plomb contenus dans les «peintures» de leur environnement domestique? - Comment expliquer que certains enfants, voire fratries, de même origine socioculturelle vivant dans un même immeuble également pollué soient indemnes? - Gèrent-ils de façon spécifique leurs corps, leur espace domestique, les rapports entre enfants, entre enfants et adultes? - Comment interprètent-ils la sémiologie de l'intoxication saturnine? - Comment, en fonction de leurs systèmes de représentation du fonctionnement du corps, de la santé, de la maladie, du malheur, perçoivent-ils et réagissent-ils aux différents temps des processus diagnostiques, thérapeutiques et préventifs proposés? - Comment fonctionne la prise en charge sociale du malheur dans ce type de sociétés éclatées spatialement par la migration? - Quels usages sociaux spécifiques font-ils de la maladie par rapport à la population française? À quelles fins, conscientes et inconscientes, tant vis-à-vis de leur propre société que des institutions ? - Leur représentation du corps, de la santé, de la maladie, du malheur, du guérissage, leur adhésion à des systèmes de causalité de la maladie culturelle ment spécifiques sont-elles des obstacles à l'action des services de santé et de la protection maternelle et infantile?
1 REZKALLAH N. et EPELBOIN A., 1994, Anthropoépidémiologie du saturnisme en région parisienne: représentations et comportements de familles soninkées vis-à-vis du saturnisme, subvention SRETIFlMERE/91 236 et FAS, notifiée le 24/10/91, gérée par l'association «La Cathode Vidéo », rapport final (BP 2993501 Pantin). 14

IN1RODUCTION

- À quels autres problèmes de santé publique cette population est-elle exposée de façon spécifique? Et enfin: - L'éclairage spécifique et cru que donne l'approche anthropologique ne tire-t-il pas dans la lumière des faits qu'il eût mieux valu laisser dans l'ombre? De tels travaux ne risquent-ils pas de donner des armes aux partisans de l'exclusion, du «rejet à la mer» des étranges étrangers? - Doivent-ils, pour légitimer leur présence en France, comme les juifs au début du régime pétainiste, brandir les médailles de leurs pères, ici les Tirailleurs sénégalais, obtenues dans les batailles passées de la République française?

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CHAPITRE 1

PRÉAMBULE MÉTHODOLOGIQUE*
« Alors,

l'ethnologue de la vacherie,

c'est un roman sur le Sahel du xxe? » (Momo, le lafnar intello et artiste, septembre 1990)

Vendredi 13 juillet 1989 - jour de la fête de l'Ayd el Kébir, veille de la commémoration solennelle du bicentenaire de la Révolution française. Depuis quelques années je cherchais à entamer un «terrain» en région parisienne, prolongement idéologique cohérent à mon sens de mes expériences en Afrique noire, tant rurales qu'urbaines débutées en 19721. Les «prétextes catalyseurs» furent: une réflexion commune avec A. Commeau, alors médecin de PMI de régions sud-est de Paris, à propos d'épidémies d'anémies nutritionnelles d'enfants d'éboueurs municipaux; la découverte de l'ampleur de l'épidémie d'intoxications saturnines frappant essentiellement des fratries d'en* Par A EPELBOIN. 1 EPELBOIN A, 1983, Phytopharmacopées et savoirs médicaux des Fulhé Bandé et des Nyokholonké du Sénégal oriental: essai d'ethnomédecine, thèse de 3e cycle en ethnologie, Université de Paris V, 2 vol., 940 p. EPELBOIN A, 1981-1982, Selles et urines chez les Fulbé Bandé du Sénégal oriental: un aspect particulier de l'ethnomédecine, Cahiers Orstom (Sc. Hum.), XVIII/4, pp. 515-530. EPELBOIN A. et MARX A, 1988, Forkat mhalit, chercheurs d'ordures à la décharge de Dakar-Pikine, document vidéo, 18 minutes, coproduction APSONAT, LACITO,CNRS-Audiovisuel. THOMAS J.M.C., BAHUCHET S. et EPELBOIN A (éds), 1981-1994, (A ROM, BAHUCHET, CLOAREC-HEISS,EPELBOIN, GUILLAUME,MOTTE, SENECHAL et THOMAS), Encyclopédie des Pygmées aka, techniques, langage et société des chasseurs cueilleurs de la forêt centrafricaine, Paris, Peeters-SELAF.

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CHRONIQUES DU SATIJRNISME INFANTILE

fants issus de parents migrants d'Afrique de l'Ouest, musulmans; une réflexion entamée avec Bernadette Lizet, Anne-Marie Brisebarrel à propos de l'abattage, en milieu urbain, d'animaux vivants et plus particulièrement de l'Ayd el Kébir2. Vendredi 13 juillet, 9 h - Bar-restaurant La Vierge de la Réunion, sis à l'angle de la rue de la Réunion et de la rue des Vignoles, en face du squat familial du 67 rue des Vignoles, Paris x/e. Je suis assis à ma place habituelle, c'est-à-dire au fond de la première salle, le dos appuyé au chauffage éteint, la face tournée vers le comptoir. La porte fermée de la cuisine est sur ma droite à quelques mètres, donc dans le champ visuel latéral de mon bon œil. À la table située à ma droite, de l'autre côté du passage central, deux familiers de la maison s'apprêtent à taper le carton avec un des tenanciers: ils sont bien coiffés, vêtus de vêtements à la mode, avec des vestes ou des blousons de cuir neuf brillant. La mine aiguisée de mon crayon court, glisse au-dessus des lignes horizontales de la page 115 de mon carnet de terrain, un cahier chinois relié numéroté 1989-11. Écriture rapide, spontanée, pseudo-irréfléchie, quasi automatique, auto-hypnotique.. . Le déclic du briquet de mes voisins de droite résonne. Devant mes yeux, une tasse de café pleine, un morceau de sucre dans son emballage et une petite cuillère posée sur la soucoupe; un grand verre marqué «Gini », rempli d'une eau que j'espère fraîche; un cendrier Saint-RaphaëL. et ce cahier chinois ouvert sur un coin de la table carrée, qui occupe la quasi-totalité de mon champ visuel3. Jéhovah, Dieu, Allah mit à l'épreuve la fidélité de son serviteur Abraham/Ibrahim en lui commandant d'égorger son fils aîné, Isaac pour les juifs et les chrétiens, Ismaël pour les musulmans. Au dernier instant, il lui substitua un mouton mâle. Depuis, ou plutôt depuis Mahomet, l'événement est célébré
1 BRISEBARRE A.M. (resp.) (BA, BARBa, BOUVIER, BRISEBARRE, DIOP, EPELBOIN, HIFRI, MEDJELU, REZKALLAH, SEKIK, SIDI, MAAMAR et YAHIAOUl), 1991, Sacrifices et abattage,ç rituels musulmans en France: l'Ayd el Khébir /990, FAS, 113 p, (rapport intermédiaire). 2 BRISEBARRE A.M., EPELBOIN A et GAUUER E, 1989, Un "wuton à la place du fils aîné: aspect de l'Ayd El Kébir en région parisienne (juillet /987), document vidéo, 20 minutes, SMM, CNRS. 3 PEREC G., 1985, Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail, Penserlclasser, Paris, Hachette, 182 p., pp. 17-23. 18

PRÉAMBULE

chaque année, de préférence lors du pèlerinage à La Mecque, par les musulmans du monde entier qui sacrifient et partagent un mouton au nom d'Allah et de son Prophète. L'animal doit correspondre à un certain nombre de critères: il ne doit plus être agneau de lait et surtout doit posséder des organes sexuels intacts. Son corps, de préférence sans taches, doit être indemne de mutilations, de lésions de maladie: sa queue ne doit pas être coupée, ses cornes cassées... En fait, on s'aperçoit qu'au-delà des rappels des règles islamiques, il s'agit d'un «bel» animal mâle intact: les critères phénotypiques valorisés renvoient aux archétypes autochtones de la beauté animale et/ou humaine. Le choix de 1'« objet transitionnel », le corps d'un animal domestique, obéit à la fois à des logiques islamiques et autochtones, individuelles et collectives, conscientes et inconscientes, soumises aux disponibilités du marché et des contraintes socio-psychoéconomiques. Tout est possible: depuis l'abstention de tout rituel jusqu'au potlatch royal. Tout chef de famille installé se doit de célébrer cette fête. S'il n'en a pas les moyens, il n'est pas obligé de sacrifier un mouton: un coq peut suffire. En pratique, si l'on ne sacrifie pas chez soi un mouton,

on se rend ce jour chez un parent réel ou classificatoire (<< sacrificatoire » ?). Lorsque l'on a commencé à sacrifier une année, il est
difficile de «régresser» les années suivantes, à moins de malheurs incontournables. L'animal est égorgé dès la fin de la prière de la matinée: après une ablution rapide des pattes, de la gueule et de la gorge, celle-ci, tournée vers La Mecque, est tranchée d'un seul coup, en invoquant le nom d'Allah. La découpe et le partage se font ensuite selon les critères autochtones. Il n'est pas concevable que la consommation de la viande soit limitée à la seule unité familiale résidentielle: il est fondamental d'en consacrer une part importante à la sadakhal, faite à un étranger à la
1 Sadakha« offrande, aumône, charité, sacrifice ». C'est un don d'argent, d'objet, de nouniture réalisé afin de se conformer aux canons fondateurs de l'islam, un des cinq piliers. En théorie, il doit être fait sans en attendre de bénéfice personnel. En pratique, ce concept islamique se greffe sur des pratiques ante-islamiques ou para-islamiques destinées à favoriser la chance, les projets de son donateur. Il peut très précisément être prescrit par un devinguérisseur afin d'écarter malfaisants ou esprits. N'importe qui peut en être bénéficiaire, mais certaines personnes sont valorisées: pauvres, handicapés (aveugles, lépreux, paralytiques... ), une mère de jumeaux et les jumeaux eux-mêmes. 19

CHRONIQUES DU SATURNISME INFANTILE

maisonnée, indépendamment de dons valorisés, plats cuisinés, aliments sucrés, argent, cadeaux... Il convient aussi, en ce jour, d'échanger des vœux, des souhaits de bonheur, santé et prospérité avec toutes les personnes rencontrées. La fête est l'occasion de rassembler ou de contacter les éléments dispersés du corps social de référence, tant patrilinéaires que matrilinéaires. C'est aussi l'occasion de consolider voire de créer des liens avec le corps social constitué par le voisinage, les collègues de travail, d'anciennes connaissances, des personnes dont on a apprécié les qualités et les services au cours de l'année écoulée; dans certains milieux régis par des lois de ségrégation sociale, telles les lois de caste, c'est aussi un des temps de réaffirmation, d'acceptation ou de refus des hiérarchies. En situation de migration économique dans un pays non islamisé, en Europe, en France, ici en région parisienne, la réalisation de l'Ayd el Kébir implique la recherche et la mise au point de stratégies complexes satisfaisant simultanément des règles islamiques, des us et coutumes ethniques et familiaux, des exigences personnelles et des contraintes environnementales, renforcées par la législation autochtone répressive. Au travers de la fête de l'Ayd el Kébir, marquée par le sacrifice sanglant d'un animal, rituel embrayeur de violence cuIturelIement contrôlée (en d'autres temps et lieux, je pourrais tout aussi bien m'intéresser au sacrifice urbain annuel d'une dinde, d'un coq, d'une carpe ou de n'importe quel animal vivant), je cherche à identifier la place d'un individu par rapport aux autres membres de son(ses) corps social(aux) de référence. Le décryptage de ce « corps» défini à partir d'un individu et de ses projections dans l'espace social, géographique et fantasmagorique, puis la compréhension de son fonctionnement sont essentiels pour l'ethnologue-médecin que je suis: ce(s) corps social(aux) joue(nt) un (des) rôle(s) déterminant(s) aux différents temps de décision, de soutien et d'accompagnement de la cure du malheur et/ou de la maladie. Inversement, l'art du guérisseur (médecin, devin-thérapeute.. .), tient pour une grande part à sa capacité intuitive et méthodique à envisager le malheur du consultant en l'ordonnant par rapport à d'autres événements contemporains, passés ou futurs, biologiques ou non, affectant d'autres membres du corps social. En cas d'échec dans le terroir proximal du lieu de résidence, la quête diagnostique et thérapeutique amène à réactiver, à élargir ou à créer des réseaux sociaux: cette errance est un formidable outil de brassage socioculturel et de migrations transitoires ou définitives. 20

PRÉAMBULE

L'Ayd el Kébir est donc l'occasion, pour un observateur étranger, d'identifier et d'analyser dans un laps de temps très court un corps social de référence, au-delà des discours idéologiques et conventionnels. 10 h 10 - Bar- restaurant La Vierge de la Réunion. Une femme tout de noir vêtue interrompt mon écriture, une « manouche» :

-

Tu as une belle moustache!
Oui. ma femme me le dit tous les jours.

Elle s'assied en face de moi et sans me regarder, me submerge d'un flot de paroles dont j'extrais quelques mots: -Femme attend(s) quelque chose amour... argent... Je lui propose de boire quelque chose: elle se fait servir un cognac. Je me replonge silencieusement dans mon carnet. Silence.

-

Vous. toujours penser pour toucher quelque chose!

- Vous avez beaucoup pensé pour toucher quelque chose. Quelqu'un fait des histoires pour (contre) vous... Beaucoup! Quelqu'un ! Pour question de jalousie... Attendez! Une bonne surprise pour gagner! Ma parole! Donne un morceau de papier... Je relève les yeux pour refuser de déchirer une page de mon carnet et la laisse chercher elle-même un papier. Impulsivement. je lui donne une pièce de 10 F, pour qu'elle me «lâche », en l'honneur de l'Ayd el Kébir : elle l'accepte sans sembler entendre mon propos. En fait je lui paye sa divination et ce faisant, refuse de m'engager plus avant dans les remèdes qu'elle ne manquera pas de me proposer. De fait! -Je vais te donner quelque chose pour chance! Elle continue à égrener des flots de paroles: une litanie d'espérances et de malheurs. Sa compagne qui bavardait au comptoir avec la patronne du bistrot, me lance : garder dans porte-monnaie pour bien garder d' argent! «ça», c'est un talisman enveloppé dans l'emballage du sucre de mon café, quelques graines de graminées et autre chose que je n'ai pas eu le temps de discerner. porte-monnaie! Donnez un peu d' argent pour ça! J'entends sa collègue au bar dire :

-

Ça va porter bonheur el ce que vous écrivez ici ! Ça! Toujours

-

Pas pour boire! Pas pour manger! Toujours laisser dans le

Elle s'approche de notre table, s'empare naturellement du verre de cognac. en boit une gorgée. en verse un peu sur les mains tendues de 21

-

C'est pas grave!

CHRONIQUES DU SATURNISME INFANTILE

sa commère restée assise, puis avale le reste d'un trait. Elle retourne au bar reprendre une conversation. Curieuse, cette espèce de toiletteablution des mains et du visage à l'alcool! -Non. -Je donne pas! C'est cher. Elle reprend l'amulette. Robe noire longue en tissu moiré: le bas réalise une jupe plissée, une jupe-robe comme dans les gravures anciennes. Ses longs cheveux noirs roulés en une lourde natte tombant sur la poitrine soulignent un beau visage rude de jeune femme, marqué de fine~ rides. Elle remet l'amulette dans sa poche, rejoint quelques instants sa collègue au comptoir; puis elles disparaissent aussi brusquement qu'elles sont venues, sans un regard, sans un salut. Elles semblent avoir emboîté le pas à une des jolies jeunes femmes des tenanciers du bar-restaurant, poussant une poussette-canne vide. JOh 20 Quels personnages étonnants, intemporels, maniant la menace et la flatterie pour s'assurer une emprise sur leur interlocuteur, qui semble transparent à leurs yeux: impuissant et soumis aux vérités de la « divination sauvage» (ailleurs, on dirait «psychanalyse sauvage» ou « anthropologie sauvage» !). Volonté délibérée de rester distante, enfermée dans un personnage agressif, geignard et orgueilleux? Pendant cette scène, par la porte de la cuisine entrouverte, j'ai vu un des hommes de la maison renverser un gros mouton vivant sur le flanc puis refermer la porte. Celui qui tenait le bar à ce moment a été appelé à la rescousse. À présent le mouton doit être égorgé: les deux hommes sont revenus de la cuisine et s'affairent au comptoir. Je crois comprendre que les martres de maison sont kabyles. 12 h - Terrain d'aventure de la bande des Petits Pierrots. Conduit par Nadjat, habitante-militante du 67 rue des Vignoles, compagne de Babar, j'ai découvert le terrain vague, terrain d'aventure où se retrouvent les enfants du squat et ceux du quartier: le mercredi et le week-end, deux animateurs-éducateurs de rue les prennent en charge. Il n'y a apparemment pas de festivités particulières chez les familles musulmanes du «67 », pas plus que chez celles des autres 22

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Vous avez cinquante (50 F) pour donner?

PRÉAMBULE

enfants qui fréquentent le terrain d'aventure: je ne suis pas sûr que certaines familles n'aient pas quitté de bonne heure l'immeuble pour se rendre chez des tiers ou dans des foyers afin de célébrer la fête. n est également possible que les hommes partis tôt à la mosquée reviennent ce soir avec de la viande de mouton obtenue à titre de sadakha, d'offrande. Les enfants franco-africains que j'ai questionnés semblent ignorer le caractère particulier de ce jour. J'ai noué connaissance avec une fillette franco-malienne de 8, 9 ans, Coumba, accompagnée de Feta : la première accepte de dessiner dans mon cahier, la deuxième veut seulement écrire son nom. La consigne que je leur donne se veut peu directi ve : dessiner ce que l'on veut et si l'enfant dit nepas savoir quoi dessiner, dessiner un «bonhomme ». J'ai pris l'habitude d'utiliser les dessins pour entamer une communication avec les enfants depuis les années 1976 où j'étais médecin scolaire dans le Val-de-Marne. Cet exercice est avant tout un moyen rapide et efficace pour faire parler « spontanément» les enfants. J'utilise cette méthode partout où je me trouve: en France, en Afrique, dans les quartiers périphériques de Dakar, en pleine forêt centrafricaine. La planète des enfants est partout une société étrange, dépendante et autonome, révélatrice du non-dit et de l'inconscient collectif des adultes. Pour celui qui apprend à les observer, à les toucher, à les torcher, à les entendre, à les nourrir, à les écouter, parfois même à leur parler, les enfants sont de formidables «infocafteurs », révélateurs des valeurs, des pulsions, des miasmes, des folies et des sagesses de leurs aînés; à condition d'éviter le piège ethnocentrique qui consiste à
« psychopathologiser » leurs comportementset leurs discours en fonc-

tion d'universaux éthologiques, psychologiques ou psychanalytiques qui n'ont pas été réajustés en fonction de la culture considérée et des biais induits par les conditions de recueil de l'information. Dans un premier dessin, Coumba inscrit une haute maison (immeuble) sans fenêtres et à côté un petit personnage aux longs cheveux qui pleure à grands flots. Dans un deuxième, un garçon et une fille se donnant la main dans un environnement parsemé de deux fleurs et d'un cœur, surmontés dans l'angle supérieur par un soleil anthropomorphe: diverses écritures inachevées, œuvres de la jeune sœur de Coumba et les deux prénoms que j'ai fait inscrire par Coumba en bas du dessin. Dans le troisième dessin, un fragment important de maison: la cheminée est perpendiculaire au sens de la pente du toit, la fumée verticale. Dans la partie supérieure, au ras de la 23

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toiture, deux fenêtres barrées de deux traits en diagonale. Une ampoule avec abat-jour pend du plafond, un très petit bonhomme en bas près d'une porte en arche avec la serrure ou la poignée marquée. Coumba commente les dessins: - C'est une toute petite fille qui pleure avec (à cause de ?) sa maman. Parce que Maman est partie à l'école. Parce que moi (Coumba), elle est toute petite. Eh bien moi, j'ai 4 ans. Parce que mon papa, il m'a tapé auxfesses. Parce que moi, je suis une maison. Ma maman, elle était toujours pas là. Elle a toujours de la fièvre. Parce que Maman est restée longtemps... (à l'hôpital ?). Maman est partie en Afrique et moi, je suis au Mali. C'est déguisé en carnaval, parce que moi... Silence. - Tapée? - Tapée J Cela veut dire quelque chose... Il y a quelqu'un qui
m'a tapé aux fesses... C'est un garçon qui est caché dans un arbre. Il était perdu le garçon. Sa mère l'a trouvé (cherché ?) partout...

-À Paris? - Ça se passait en Afrique J... Il Y avait tous les enfants qui voulaient regarder les Africains... Maman et Papa est venu(e ?) pour aller au travail. Parce que moi, je vais acheter une fleur. L'histoire est finie... C'est une maison. Une toute petite fille mange une galette. Elle a très faim. Après ma mère regarde cette petite fille gourmande. Je veux m'acheter une fleur-marguerite. J'en ai pas assez de sous.

Trois dessins commentés globalement par une petite fille l au teint
« clair» et terne, aux dents écartées, vêtue de bric et de broc, pieds nus dans des souliers vernis délabrés; petite fille qui n'arrête pas de bouger tout en recherchant une proxémie avec son interlocuteur adulte. Elle laisse entrevoir sa culotte de cotonnade blanche, ce qui du point de vue des modèles africains est a-normal. Très jeunes, les petites filles sont astreintes à ne pas laisser voir leur entrejambes. Étrange discours morbide, décousu, parsemé d'ombres inquié-

1 «La famille de ces enfants est une famille « lourde », très connue des services sociaux. À deux reprises, des réunions rassemblant des personnels de PMI, des enseignants et l'assistante sociale ont été provoquées à leur intention. Il a même été envisagé de les retirer de la famille. Les gosses, tous nés en France, sont « insupportables» et attachants, en échec scolaire complet. Coumba, en particulier, qui ne sait toujours ni lire ni écrire. Sa mère, première épouse, est soninkée. La coépouse, wolof, épousée récemment sur photo, a un seul enfant. Le père, absent. semble apporter très peu d'argent à

la maison. » N. Rezkallah (25 mars 1991).
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tantes tant du point de vue du sens commun (pleurs, coups, faim, solitude, abandon, maladie...) qu'en termes de philosophie analytique. Je suis frappé par l'importance de la fleur ornementale coupée, présente dans un dessin et surtout omniprésente dans le discours. Lors de mes premiers voyages en Afrique noire, je m'attendais à trouver une profusion de fleurs et j'ai certainement été déçu par rapport aux représentations européennes des tropiques que j'avais en tête. Les fleurs, je ne les ai jamais vues figurer dans aucun des dessins que j'ai fait réaliser en Afrique de l'Ouest et centrale: le don de la fleur est en Europe investi d'une charge symbolique très forte combinant des notions de pureté, de féminité, de beauté, de vie... En Afrique sahélosoudanienne, le don de fleurs ornementales coupées est, à ma connaissance, remarquablement absent des échanges sociaux coutumiers entre personnes de sexe opposé, ou entre enfants et parents. Or, la fleur revient en permanence dans le discours de la petite Coumba alors qu'elle n'a certainement jamais eu l'occasion et les moyens d'en acheter ni pour elle-même ni pour sa maman. Il est probable d'ailleurs que ce geste n'aurait que peu de valeur aux yeux de cette dernière. L'affichage des fleurs est-il banal ou montre-t-ille désir d'intégration de cette gamine écartelée entre deux systèmes de valeurs, celui de sa famille et celui de l'univers scolaire, parascolaire et télévisuel? En utilisant comme mode de communication, le dessin, dans quelle mesure n'ai-je pas induit chez cette petite «métisse culturelle» un discours destiné à plaire aux utilisateurs habituels de cet outil, les enseignants, les psychologues, les assistants sociaux... auxquels je suis alors assimilé? 13 h - Bar-restaurant La Vierge de la Réunion. Nadjat est retournée vaquer à ses occupations et moi je suis revenu à mon poste d'observation. Je m'accoude au comptoir et commande un pastis. Après m'avoir servi, le tenancier, sans un mot, m'apporte, ainsi qu'aux consommateurs voisins, tatoués pour la plupart, apparemment non musulmans et habitués des lieux, une soucoupe sur laquelle sont disposés des morceaux de foie du mouton, grillés, aromatisés. Goütés avec étonnement, accompagnés de gorgées de bière, de vin ou d'alcool anisé, ils sont dégustés avec un plaisir visible: notre part de sadakha (d'offrande) du mouton sacrifié pour l'Ayd el Kébir dans cette famille de vendeurs d'alcool!
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Un an plus tard... Vendredi 29 juin 1990. Les squatters du 67 rue des Vignoles et du 92 rue de la Fontaineau-Roi sont installés en campement sauvage dans le square de la place de la Réunion, grâce notamment aux matériels de couchage et de cuisine, aux tentes et aux latrines prêtés par l'association caritative Emmaüs 1. La nuit, une. partie des familles rejoignent des chambres d'hôtel (généralement deux étoiles), payées pour l'instant par les expulseurs, la Ville de Paris, la Préfecture. Bon nombre, et notamment les célibataires, dorment dans le square où une cuisine collective a été installée. Ils se débrouillent pour se laver dans des foyers de travailleurs ou chez des particuliers, grâce aux réseaux de solidarité du quartier. Paradoxalement, pour les enfants expulsés, la chaîne épidémiologique du saturnisme est vraisemblablement rompue puisqu'ils ne sont plus exposés aux poussières et aux écailles de revêtements muraux toxiques. Depuis un an que j'erre, que je« zone» de façon itérative autour et dans cette communauté «black /blanc /beur », j'ai l'impression de commencer à comprendre comment elle fonctionne et en même temps de ne connaître vraiment personne, de confondre tout le monde. Heureusement que la collaboration avec Nadia Rezkallah me permet de vérifier mes connaissances et de croiser mes informations. Ma méthode, lorsque je débarque intimidé sur une terra incognita, c'est de baisser les yeux et d'observer les traces et les déchets situés à mes pieds et de tenter, comme un archéologue, de reconstituer par leur décryptage l'histoire du lieu et des corps qui l'habitent. Puis, peu à peu, mon regard se relève et cherche à percevoir l'organisation sociale, spatiale et symbolique de l'espace domestique mise en scène dans des lieux servant à des activités fondamentales: travail, soin des enfants, sommeil, alimentation, repos, jeux, toilette, prière, élimination des déchets corporels et domestiques... J'ai commencé à comprendre! C'est-à-dire que je sais, dans ce milieu parisien, où me placer et comment légitimer ma place par rapport aux différents groupes, sous-groupes et individualités en présence. Je privilégie l'observation car, au-delà des banalités, il n'est guère aisé de mener des entretiens suivis et encore moins des questionnaires

1 CRAMARD V., 1990, Le printemps des mal logés. Analyse d'une lutte urbaine sur le logement. Notes de recherche, Licence de sociologie, Université de Paris V, 74 p. 26