Circonstances 3

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Ce qui sert de point de départ au présent recueil, ce qui a suscité son existence, n’est pas l’évidence des antisémitismes anciens et nouveaux. C’est un débat de portée plus générale, ou plutôt un débat qui doit être tranché de manière préliminaire, même entre ceux qui s’accordent à ne pas supporter la moindre allusion antisémite. Il s’agit en effet de savoir si le mot « juif » constitue, oui ou non, un signifiant exceptionnel dans le champ général de la discussion intellectuelle publique, exceptionnel au point qu’il serait licite de lui faire jouer le rôle d’un signifiant destinal, voire sacré.
On voit bien qu’on n’aborde pas de la même façon le processus d’éradication des formes de conscience antisémites si l’on pense qu’elles sont essentiellement distinctes de toute autre forme de racialisme discriminatoire, ou si l’on pense que toutes ces formes n’en appellent pas moins des réactions du même type : égalitaires et universalistes.
Les textes d’Alain Badiou ici réunis sont suivis, en annexe, de « Signifiant-maître des nouveaux aryens », de Cécile Winter.
enoncer à rien sans déclencher l’alarme.
Publié le : mardi 20 janvier 2015
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EAN13 : 9782756105680
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Alain Badiou
Circonstances, 3
Portées du mot « juif »


Ce qui sert de point de départ au présent
recueil, ce qui a suscité son existence,
n’est pas l’évidence des antisémitismes
anciens et nouveaux. C’est un débat de
portée plus générale, ou plutôt un débat
qui doit être tranché de manière
préliminaire, même entre ceux qui
s’accordent à ne pas supporter la moindre
allusion antisémite. Il s’agit en effet de
savoir si le mot « juif » constitue, oui ou
non, un signifiant exceptionnel dans le champ général de la discussion
intellectuelle publique, exceptionnel au
point qu’il serait licite de lui faire jouer le
rôle d’un signifiant destinal, voire sacré.
On voit bien qu’on n’aborde pas de la
même façon le processus d’éradication
des formes de conscience antisémites si
l’on pense qu’elles sont essentiellement
distinctes de toute autre forme de
racialisme discriminatoire, ou si l’on
pense que toutes ces formes n’en
appellent pas moins des réactions du
même type : égalitaires et universalistes.

Les textes d’Alain Badiou ici réunis sont
suivis, en annexe, de « Signifiant-maître
des nouveaux aryens », de Cécile Winter.
978-2-7561-0567-3EAN numérique : 978-2-7561-0568-0

EAN livre papier : 9782756101798




www.leoscheer.com
www.centrenationaldulivre.frCIRCONSTANCES, 3DU MÊME AUTEUR
PHILOSOPHIE
Le Concept de modèle, Maspéro, 1969 (épuisé)
Théorie du sujet, Le Seuil, 1982
Peut-on penser la politique ?, Le Seuil, 1985
L’Être et l’Événement, Le Seuil, 1988
Manifeste pour la philosophie, Le Seuil, 1989
Le Nombre et les nombres, Le Seuil, 1990
Conditions, Le Seuil, 1992
L’Éthique, Hatier, 1993 (épuisé) ; Nous, 2003
Deleuze, Hachette, 1997
Saint Paul, la fondation de l’universalisme, PUF, 1998
Court Traité d’ontologie transitoire, Le Seuil, 1998
Abrégé de métapolitique, Le Seuil, 1998
Petit Manuel d’inesthétique, Le Seuil, 1998
LITTÉRATURE ET THÉÂTRE
Almagestes, prose, Le Seuil, 1964 (épuisé)
Portulans, roman, Le Seuil, 1967
L’Écharpe rouge, romanopéra, Maspéro, 1979 (épuisé)
Ahmed le subtil, farce, Actes Sud, 1994
Ahmed philosophe, suivi de Ahmed se fâche, Actes Sud, 1995
Les Citrouilles, comédie, Actes Sud, 1996
Calme bloc ici-bas, roman, P.O.L, 1997
ESSAIS POLITIQUES
Théorie de la contradiction, Maspéro, 1975 (épuisé)
De l’idéologie (avec F. Balmès), Maspéro, 1976 (épuisé)
Le Noyau rationnel de la dialectique hégélienne
(avec L. Mossot et J. Bellassen), Maspéro, 1977 (épuisé)
D’un désastre obscur, Éditions de l’Aube, 1991
Circonstances, 1, Lignes & Manifeste, 2003
Circonstances, 2,& M2004
Le Siècle, Le Seuil, 2005
Éditions Lignes & Manifestes, 2005. Les textes repris restent la propriété de leurs©
éditeurs respectifs (mentionnés pour chaque texte).ALAIN BADIOU
CIRCONSTANCES, 3
Portées du mot « juif »
suivi de
CÉCILE WINTER
Signifiant-maître des nouveaux aryens
Editions Léo ScheerINTRODUCTION
La situation intellectuelle en France est très marquée, depuis
une ou deux décennies, par d’inlassables discussions autour du
statut qu’on accorde au mot « juif » dans les partages de la pensée.
Il s’agit sans doute des soupçons, à partir de quelques faits
indubitables, et de quelques autres controuvés, concernant le
« retour » de l’antisémitisme. Avait-il cependant jamais
disparu ? Ou faut-il plutôt penser que la question de ses formes,
de ses critères, de son inscription dans le discours a, dans les trente
dernières années, considérablement changé de nature?
Souvenons-nous qu’à la fin des années soixante-dix, après
l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, le Premier
ministre en personne, Raymond Barre, avait, en toute
tranquillité, distingué parmi les victimes les juifs qui se
rendaient au culte et les « Français innocents » (sic) qui ne
faisaient que passer. Outre qu’il distinguait benoîtement les juifs
et les Français, le bon Raymond Barre semblait bien vouloir
7dire qu’un juif, aveuglément visé par un attentat, doit être
par quelque biais coupable de quelque chose. On a dit que la
langue lui avait fourché. Bien plutôt, cette remarquable façon
d’analyser la situation révélait la subsistance en quelque manière
normale d’un subconscient racialiste venu des années trente.
Cette assurance dans la discrimination serait aujourd’hui,
s’agissant des usages du mot « juif », inconcevable au niveau
de l’État et on ne peut que s’en réjouir sans restriction. Les
provocations verbales antisémites calculées, les fausses naïvetés
discriminatoires, comme le négationnisme concernant l’existence
des chambres à gaz et la destruction des juifs d’Europe par les
nazis, sont aujourd’hui réfugiées, ou cantonnées, à l’extrême
droite. Et il est bien vrai que, s’il est tout à fait inexact de dire
que l’antisémitisme a disparu, il est juste de soutenir que ses
conditions de possibilité se sont transformées, de ce qu’il n’est
plus inscrit dans une sorte de discours naturel, comme il l’était
encore du temps de Raymond Barre. En ce sens, Le Pen est
en France le gardien quelque peu fatigué de l’antisémitisme
historique, celui qui était un thème d’opinion tout à fait
ordinaire dans les années trente. Il se pourrait en somme que
la sensibilité nouvelle aux actes et inscriptions antisémites soit
une composante essentielle du diagnostic de « retour » de
l’antisémitisme, en sorte que ce retour ne serait, pour une grande part,
que l’effet d’un considérable et positif abaissement du seuil à
partir duquel l’opinion moyenne ne supporte plus ce genre de
provocation racialiste.
En ce qui concerne la genèse d’un antisémitisme de type
nouveau, articulé sur les conflits du Moyen-Orient et la
8présence dans notre pays de fortes minorités ouvrières de
provenance africaine et de religion musulmane, nous y
reviendrons plus loin. Disons seulement que l’existence d’un
tel antisémitisme n’est pas douteuse, et que le zèle mis par
certains à nier cette existence, généralement au nom du soutien
aux Palestiniens ou aux minorités ouvrières en France, est tout
à fait néfaste. Cela étant, il ne me semble pas non plus que les
données quantitatives, parfaitement disponibles, soient de
nature à susciter une alerte générale entièrement neuve, étant
entendu que, sur de telles questions, la vigilance est un
impératif qui n’admet pas d’intermittence.
Ce qui sert de point de départ au présent recueil, ce qui
a suscité son existence, n’est pas l’évidence des antisémitismes
anciens et nouveaux. C’est un débat de portée plus générale,
ou plutôt un débat qui doit être tranché de manière
préliminaire, même entre ceux qui s’accordent à ne pas supporter
la moindre allusion antisémite. Il s’agit en effet de savoir si le
mot « juif » constitue, oui ou non, un signifiant exceptionnel
dans le champ général de la discussion intellectuelle publique,
exceptionnel au point qu’il serait licite de lui faire jouer le
rôle d’un signifiant destinal, voire sacré. On voit bien qu’on
n’aborde pas de la même façon, ni dans la même subjectivité,
le processus d’éradication des formes de conscience antisémites
si l’on pense qu’elles sont essentiellement distinctes de toute autre
forme de racialisme discriminatoire, comme par exemple les
sentiments anti-arabes ou le cantonnement des noirs dans leurs
activités communautaires, ou si l’on pense que, données certes
dans des historicités distinctes, et irréductibles les unes aux
9autres, toutes ces formes n’en appellent pas moins des réactions
du même type : égalitaires et universalistes. Ou encore, cette
répugnance partagée pour l’antisémitisme doit être distinguée
d’un certain philosémitisme qui proclame, non pas seulement
que s’en prendre aux juifs comme tels est une vilenie criminelle,
mais qu’on doit installer le mot « juif », et la communauté qui
s’en réclame, dans une position paradigmatique quant au
champ des valeurs, aux hiérarchies culturelles ou à l’appréciation
de la politique des États.
Disons qu’il existe, à propos de l’antisémitisme ancien ou
nouveau et du processus de son éradication, une lutte entre
deux voies, dont l’enjeu est rien moins que de savoir ce que
peut bien être un universalisme contemporain, et s’il est
compatible avec quelque transcendance communautaire ou
nominale que ce soit.
Or, il est évident qu’aujourd’hui, un fort courant intellectuel,
marqué par des publications à succès et d’importants effets
médiatiques, soutient qu’il existe en effet une sorte de
transcendance communautaire du destin que porte le nom « juif »,
en sorte que rien ne peut rendre ce destin commensurable, dans
les registres de l’idéologie et de la politique, voire de la
philosophie, aux autres noms qui sont ou ont été exposés à des
évaluations conflictuelles.
L’argumentaire fondamental renvoie évidemment à
l’extermination des juifs d’Europe par les nazis et leurs complices.
Dans l’élément idéologique victimaire qui constitue l’artillerie
de campagne du moralisme contemporain, cette extermination
sans précédent vaut paradigme. Elle soutiendrait à elle seule
10la nécessité, morale, légale et politique, de tenir le mot « juif »
hors de tout maniement ordinaire des prédicats d’identité, et
de l’installer dans une sorte de sacralisation nominale.
L’imposition progressive du mot « Shoah » pour désigner ce que
son historien le plus éminent, Raul Hilberg, nommait, avec
une sobre précision, « la destruction des juifs d’Europe », peut
être considérée comme une étape verbale de cette sacralisation
victimaire. Par une remarquable ironie, on en vient alors à
appliquer au nom « juif » ce que les chrétiens ont
inauguralement tourné contre les juifs eux-mêmes, à savoir que
« Christ » était un nom qui valait plus que tout autre nom.
On peut lire aujourd’hui couramment que « juif » est en effet
un nom en excès sur les noms ordinaires. Et il semble admis
que, semblable à un péché originel retourné, la grâce d’avoir
été une victime incomparable se transmet non seulement aux
descendants et aux descendants de descendants, mais à tous
ceux qui tombent sous le prédicat concerné, fussent-ils des chefs
d’État ou d’armée en train d’opprimer sévèrement ceux dont
ils ont confisqué les terres.
Une autre voie d’accès à ce type de transcendance fictive
est historique. Elle prétend établir que le « problème juif »
définit l’Europe depuis au moins l’époque des Lumières, en sorte
qu’il y aurait continuité criminelle entre l’idée que l’Europe se
fait d’elle-même et l’extermination nazie qui s’est elle-même
présentée comme « solution finale » de ce problème. Il y aurait
en outre continuité entre cette extermination et l’hostilité
européenne à l’État d’Israël, attestée par le soutien constant de
la Communauté européenne – soutien à mon avis fort peu
11consistant, mais passons – aux Palestiniens. L’Europe serait
enragée de ce que la « solution finale » ait été battue en brèche
par l’apparition, en bilan de la guerre, d’un « État juif ».
Une conséquence de tout cela serait une légitime méfiance à
l’égard de tout ce qui est arabe, car, du soutien aux Palestiniens
à la mise en cause de l’État d’Israël, de cette mise en cause à
l’antisémitisme, et de l’antisémitisme à l’extermination, les
conséquences devraient être tenues pour bonnes.
Je voudrais, dans Circonstances, 3, documenter, autant que
faire se peut, une position tout à fait irréconciliable avec ces
assertions. Une position délibérément personnelle. En la matière,
et compte tenu des passions que soulève inéluctablement toute
querelle autour de la puissance d’une nomination collective,
mieux vaut annoncer d’emblée qu’on ne parle qu’en son propre
nom, ou, précisément, sous son nom propre.
Le point clef est évidemment que je n’accepte nullement
l’idéologie victimaire. Je me suis clairement expliqué sur ce point
en 1993, dans mon petit livre L’Éthique. Que les nazis et leurs
complices aient exterminé des millions de gens qu’ils nommaient
« juifs » ne constitue à mes yeux aucune légitimation nouvelle
du prédicat identitaire concerné. Bien entendu, pour ceux
qui, généralement pour des raisons religieuses, soutenaient ou
soutiennent que ce prédicat est l’enregistrement d’une Alliance
communautaire avec la transcendance archétypale de l’Autre,
il est naturel de penser que l’atrocité nazie vient en quelque
sorte valider, dans un terrible et saisissant paradoxe, l’élection
du « peuple » que rassemble, disent-ils, ce prédicat. Encore
12faudrait-il expliquer comment et pourquoi le prédicat
nazi « juif », tel qu’il a servi à organiser la séparation, puis
la déportation et la mort, coïncide avec le prédicat subjectif
sous lequel se scelle l’Alliance. Mais pour quiconque n’entre pas
dans la fable religieuse en question, l’extermination porte un
jugement absolu et sans appel sur les nazis, sans déterminer
aucunement une valeur supplémentaire pour les victimes, autre
que de compassion profonde. Affirmons au passage que la
compassion véritable n’a que faire des prédicats au nom desquels
l’atrocité est commise. Il est alors d’autant plus faux que cette
atrocité puisse entraîner une plus-value pour un tel prédicat.
Ni elle ne fondera aucune estime particulière à l’égard de ceux
qui prétendraient aujourd’hui prendre abri de ce prédicat pour
revendiquer un statut d’exception. On devrait bien plutôt tirer
de ces massacres illimités la conclusion que toute introduction
emphatique de prédicats communautaires dans le champ
idéologique, politique ou étatique, qu’elle soit de criminalisation
ou de sanctification, expose au pire.
Il est encore moins rationnel de prétendre trouver dans
les chambres à gaz nazies de quoi conférer à l’État colonial
d’Israël, installé au Moyen-Orient (et non en Bavière…), un
statut dérogatoire à celui que depuis des décennies on confère
à tous les États coloniaux, et qui revient à énoncer simplement
qu’ils représentent une forme à la fois particulièrement
détestable et très justement obsolète de l’oppression des peuples
démunis. La question du devenir de ces États est certes une
question tout à fait complexe, soldée historiquement par toute
une gamme de solutions. Les colons français ont quitté en
13masse l’Algérie, où leurs familles résidaient parfois depuis plus
d’un siècle, cependant que les colons européens d’Afrique du
Sud, en dépit des pratiques racistes effroyables de l’apartheid,
collaborent pour l’instant à la nouvelle Afrique du Sud qu’a
fondée Nelson Mandela. Je ne sais ce que deviendra l’État
d’Israël, situation bien plus récente que ne l’étaient les deux
autres. Je veux seulement dire qu’on ne peut penser ce devenir
de façon rationnelle qu’en cessant d’en justifier l’existence
– qui se fait tout de même, et quoi qu’on en pense, sur le dos
des Palestiniens – par l’évocation continuelle des épisodes
sinistres de l’histoire de l’Europe.
Qu’on me permette sur ces sujets une touche plus affective.
Il est véritablement insupportable d’être taxé, par qui que ce
soit, d’antisémite, du seul fait qu’on ne conclut de
l’extermination ni à une valorisation singulière – à une assomption
transcendante – du prédicat « juif » et de sa dimension religieuse
et communautaire, ni à une tolérance spéciale quant aux
exactions israéliennes, dont la nature coloniale est patente et
banale. Je propose que nul n’accepte plus, publiquement et
intimement, ce genre de chantage politique.
Une variante abstraite de ma position consiste à remarquer
que, de l’apôtre Paul à Trotski, en passant par Spinoza,
Marx ou Freud, l’universalisme créateur ne s’est étayé du
communautarisme juif qu’en créant un nouveau point de
rupture avec lui. Il est clair qu’aujourd’hui, l’équivalent de la
rupture religieuse de Paul avec le judaïsme établi, de la rupture
rationaliste de Spinoza avec la Synagogue, ou de la rupture
politique de Marx avec l’intégration bourgeoise d’une partie
14de sa communauté d’origine, est la rupture subjective avec
l’État d’Israël, non dans son existence empirique, ni plus ni
moins impure que celle de tous les États, mais dans sa
prétention identitaire fermée à être un « État juif » et à tirer
de cette prétention d’incessants privilèges, singulièrement
quand il s’agit de fouler aux pieds ce qui nous tient lieu de
droit international. Un État et un pays vraiment
contemporains sont toujours cosmopolites, parfaitement indistincts
dans leur configuration identitaire. Ils assument la totale
contingence de leur constitution historique, et qu’elle n’est valide
qu’à accepter de ne tomber sous aucun prédicat racialiste,
religieux, ou plus généralement « culturel ». La dernière fois
qu’un État établi en France a cru devoir s’appeler « État
français », ce fut sous Pétain et l’occupation allemande. Les
« États islamiques » ne sont certes pas plus des modèles
progressistes que ne sont parvenus à l’être les diverses moutures de la
« nation arabe ». Tout le monde s’accorde, semble-t-il, pour
penser que les talibans n’incarnaient pas la voie de la modernité
en Afghanistan. Une définition possible de la démocratie
moderne est donc qu’elle compte tout le monde, sans acception
des prédicats. Comme le dit l’Organisation politique à propos
des lois réactionnaires contre les ouvriers sans papiers : « Celui
qui est ici est d’ici ». Il n’y a aucune raison recevable d’excepter
de cette règle l’État d’Israël. On prétend parfois que cet État
est le seul qui soit « démocratique » dans la région. Il est alors
contradictoire, immédiatement, qu’il se présente comme « État
juif ». On peut dire sur ce point qu’Israël est un pays dont la
représentation qu’il a de lui-même est encore archaïque.
15Une autre approche généralise le propos. On soutiendra que
toute intrusion, dans la détermination politique, d’une position
centrale des prédicats identitaires conduit au désastre. Ce
devrait être, je l’ai déjà dit, la vraie leçon tirée du nazisme.
Car ce sont après tout les nazis qui ont, les premiers, avec un
rare esprit de suite, tiré toutes les conséquences d’une mise en
exception radicale du signifiant « juif » –au vrai, seule
manière pour eux de donner quelque consistance, par le
massacre industriel, au prédicat symétrique, « aryen », dont
la particulière vacuité les obsédait.
Une conséquence plus immédiatement d’actualité est qu’on
ne saurait exalter le signifiant « palestinien », ou « arabe »
plus qu’on ne consent à le faire du signifiant « juif ». Il en
résulte aussitôt que l’issue légitime du conflit au Moyen-Orient
ne saurait être l’exécrable institution de deux États barbelés.
L’issue est la création d’une Palestine laïque et démocratique,
soustraite à tout prédicat, et qui, à l’école du juif Paul déclarant
qu’au regard de l’universel il n’y a plus « ni juif, ni grec », ou
que « la circoncision n’est rien et l’incirconcision n’est rien non
plus », attesterait qu’il est parfaitement possible d’établir dans
ces terres un lieu où il n’y a plus, du point de vue politique, et
quelle que soit la continuité apolitique des coutumes, « ni
arabe, ni juif ». Il y faudra, sans doute, un Mandela régional.
Enfin, il ne saurait être question que, au nom de la
culpabilité coloniale ou du bon droit des Palestiniens, on tolère
les diatribes anti-juives qui circulent dans nombre
d’organisations et institutions plus ou moins dépendantes des mots
identitaires « arabe », « musulman », « islam »… Cet
antisé16mitisme ne saurait être passé par pertes et profits d’un
« progressisme » qui se contente de peu. L’histoire, du reste, est
edéjà connue. À la fin du XIX siècle en France, certaines
organisations ouvrières « marxistes », notamment à l’école de Jules
Guesde, ne voyaient rien de grave dans l’antisémitisme vulgaire
alors très répandu. Elles pensaient que les affaires
d’antisémitisme, singulièrement l’affaire Dreyfus, ne concernaient pas
la « classe ouvrière », et que s’y engager détournait de la
contradiction principale entre bourgeois et prolétaires. Mais on a
bientôt vu de quel bois se chauffait ce souci de s’en tenir à la
« contradiction principale » : en 1914, Jules Guesde est entré,
au nom du nationalisme borné et de la haine des « Boches »,
dans l’union sacrée qui organisait la boucherie militaire.
Dialectique pour dialectique, on se souviendra qu’un traitement
correct de la contradiction principale consiste le plus souvent à
prendre publiquement la direction du traitement d’une
contradiction « secondaire ». Aujourd’hui, certains sont visiblement
tentés, au nom du caractère principal de la contradiction entre
le Sud et le Nord, ou entre les peuples arabes et l’impérialisme
américain, de trouver toutes sortes d’excuses à la transformation
de l’opposition (légitime) aux agissements de l’État d’Israël en
antisémitisme franc et ouvert, lequel n’est pas supportable, et
ne doit pas être supporté. Il le doit d’autant moins qu’un facteur
important d’évolution de la situation en Palestine est l’action
des Israéliens progressistes, lesquels font constamment preuve
d’un rare courage.
Il est bien vrai qu’il serait utile pour ceux qui veulent
éradiquer cet antisémitisme circonstanciel que l’État d’Israël
17ne soit plus nommé par quiconque « État juif », et qu’on assume
partout une stricte séparation entre les usages religieux,
coutumiers ou privés d’un prédicat identitaire, qu’il s’agisse des
mots « arabe », « juif » ou aussi bien « français », et ses usages
politiques, toujours nuisibles.
En attendant, on cherchera à s’accorder, par des chemins
disparates, sur un destin du mot « juif » dont la portée soit
universelle.
Les documents rassemblés sont de dates, de formes et de
provenances très différentes. On doit les lire comme constituant
une trajectoire qu’un point-limite unifie : l’universalisme
comme devenir d’un sujet qui n’ignore pas, mais outrepasse,
les particularismes ; qui n’accorde à personne, du point de
cet outrepassement, le moindre privilège ; et qui n’intériorise
aucune injonction à sacraliser des noms communautaires,
religieux ou nationaux.
C’est dans cette optique que le classement retenu pour les
textes est, tout simplement, chronologique.
En annexe, figure un texte qui n’est pas de moi, mais d’une
amie, Cécile Winter. Le très vif intérêt de ce texte, à mes yeux,
est qu’il se dispose à partir d’un point qui n’est pas et ne peut
pas être celui où je me tiens. Cécile Winter entretient avec la
question du nom « juif » un démêlé intime d’une rare violence.
Nul doute qu’aux yeux de certains des sacralisateurs de ce
nom elle ne soit l’exemple de ce qu’ils appellent un « juif de
la négation ». Mais le développement implacable de cette
prétendue « négation » fait de son texte – dont les conclusions
18incomparable, s’en fut, comme Lenz, par la montagne, lui
qu’on avait laissé vivre dans le bas, où par force il
appartient, dans les fonds, lui, le Juif, s’en vint et s’en vint. »
Aujourd’hui, la boucle étant bouclée, c’est soit l’un
soit les autres : soit le signifiant-maître, soit la multitude
des noms imprononçables. À chacun de choisir quel
maître il veut servir. Autrement dit, devenu arme
brandie contre la multitude, il faut maintenant que le
signifiant « Juif », signifiant-maître des nouveaux aryens,
soit délibérément mis de côté. Qui s’en sert le fait
clairement pour le service des nouveaux maîtres. Qui ne
veut pas se faire leur serviteur doit décider de l’éloigner,
pour prendre le parti des noms imprononçables. Shmuel
Zygeilbojm, Rudolf Vrba, Robert Wachspress, Rabbi
Benyamin ou Mordechai Anielewicz et Zyvia Lubetkin…
Les noms imprononçables ne manquent pas, chacun
pourra en allonger la liste, de ceux qui sont restés par
choix avec ceux qu’on laisse vivre dans le bas, et qui, se
dévouant à ceux qu’on voue aux fonds, font scintiller
pour tous la lumière de leur nom.TABLE
INTRODUCTION 7
I. ISRAËL : LE PAYS DU MONDE
OÙ IL Y A LE MOINS DE JUIFS ? 21
II. LA DESTRUCTION DES JUIFS D’EUROPE
ET LA QUESTION DU MAL 29
III. DIALOGUE ENTRE UN JUIF VENU DE DARZIE
ET UN ARABE VENU D’ÉPIRE 45
IV. SAINT PAULETLES JUIFS 55
V. CONTRE LE NÉGATIONNISME 67
VI. L’ANGE DU LIEU 77
VII. ENTRETIEN DANS LE JOURNAL HAARETZ 87
ANNEXE :
SIGNIFIANT-MAÎTRE DES NOUVEAUX ARYENS 101
(TEXTE DE CÉCILE WINTER)

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