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Classé sans suite

De
151 pages
L'énigme du Stop-Bar: Chat Belzébuth et le défenestré. Le 6 janvier 1948, un homme est trouvé mort. Il a fait un plongeon de deux étages d'une maison de tolérance située sur une falaise. L'énigme Bourioux: Chatte Belphégor et le mage mort. Le 23 novembre 1949, un pseudo mage est trouvé mort chez lui. Il baigne dans une mare de sang au pied de son lit. La presse va faire ses choux gras de ces affaires...A partir des dossiers des enquêtes et de savoureux morceaux journalistiques, deux chats racontent à leur manière les déroulements de ces énigmatiques tragédies qui, depuis plus de cinquante ans, n'ont toujours pas trouvé d'explications...
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CLASSÉ SANS SUITE
DU MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT

Regards d’Assises
Autour de Seznec
Seznec, l’impossible réhabilitation
Béhême pour perpète
Les serres d’Orchidée
La canonnière du Fleuve Bleu


À PARAÎTRE

Le canon du Pacha
















Michel KERIEL
CLASSÉ SANS SUITE
Deux chats racontent deux énigmes
policières d’immédiat après-guerre




ESSAIS ET DOCUMENTS










Le Manuscrit
www.manuscrit.com

© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7077-6 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748170771 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7076-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748170764 (livre imprimé)













MICHEL KERIEL









L’ÉNIGME DU STOP-BAR
BELZÉBUTH RACONTE LE DÉFÉNESTRÉ


Aujourd’hui, je suis Belzébuth. Le frère jumeau de
ma sœur, la petite chatte Belphégor, celle qui vous
raconte l’autre énigmatique histoire de ce livre.
Les hasards des neuf vies soi-disant dévolues par le
Puissant aux chats ont fait que, croisements aidant, nous
renaissions pile le même jour chez mon-Papa-à-moi...
celui qui écrit tout ce qu’on lui raconte car il est avide
des anecdotes, cet homme de la plume.
Si ma frangine est l’archétype de la chattounette
siamoise – avec tout ce que cela peut sous-entendre de
perfidie, de malice et de turbulence ataviques, je me
trouve quant à moi nettement plus beau et sûrement
plus intelligent... et en tout cas bien plus posé aussi...
quoique je sois parfois, essentiellement lors des lunes,
légèrement agité. J’en conviens.
Je tiens d’une de mes grands-mères ce pelage long et
superbement soyeux qui m’apparenterait un peu au chat
sacré de Birmanie, si vous voyez ce que je veux dire.
Rien à voir donc avec cette pseudo-soi-disant-félinité du
Siamois que certains oseraient qualifier de souplesse et
d’élégance mais que moi j’appelle une affligeante
9 CLASSÉ SANS SUITE
maigreur. C’est vrai qu’au fond, elle paraît un peu svelte,
ma sœur. Mais que voulez-vous... si elle se trouve toute
belle comme ça, la Belphégor... ça la regarde, après
tout ! Moi, je serais plutôt comme on pourrait dire...
tenez... c’est comme si j’étais un genre de gros père
rondouillard. Toujours heureux, jamais hargneux, telle
est ma viscérale devise. Tout langoureux que je suis, je
n’en finis pas d’opuler à longueur de journée, traînant
ma molle couenne de fauteuil profond en coussin
rebondi. Outre ma ravageuse beauté, j’ai une
caractérisque un peu spéciale : je parle tout le temps. Et
sur tous les tons. Mon-Papa-à-moi va même jusqu’à
croire que parfois je chante, c’est vous dire mon
registre.
Un soir qu’il me câlinait sur ses genoux cagneux, et
qu’il était visiblement en manque total d’inspiration,
j’entendis mon-Papa-à-moi dire :
– Si je pouvais savoir, Zébuth, tout ce que tu caches
dans ton regard bleu de siam’. Tu ne voudrais pas
m’aider un peu ? Tu vois bien que je suis sec en ce
moment... allez... souviens-toi d’une de tes vies.
Le prenant en sincère pitié, j’ai daigné lui narrer
l’énigme du Stop-Bar.
Je lui ai glissé ce récit dans le creux du tuyau de son
esgourde à mon-Papa-à-moi. Oyez-moi donc la chose...
L’histoire se passe il y a cinquante-sept ans.







10 MICHEL KERIEL


I

Donc, ce fameux soir, je suis là bien peinard, étendu
de tout mon lard au bout du zinc du Stop-Bar.
Quiet que je suis. Tel qu’il sied à mon haut rang de
greffier préposé aux écritures nocturnes destinées à
mon seul vrai maître : Lucifer.
Nous sommes le 5 janvier 1948. Et il fait froid. Très
froid même comme on pourrait dire. En cette pointe de
Bretagne, les mouettes ne crient déjà plus car il n’est pas
loin des dix-sept heures et que le vent souffle sévère,
dru, épais, violent. Seuls les corbeaux volent encore...
mais sur le dos... histoire d’éviter de voir la misère au-
dessous d’eux.
La salle du bistrot est comme à l’habitude : les deux
étroites fenêtres semblent comme scotchées par les
courts rideaux bonne-femme. Collants qu’ils sont
depuis le foutu temps qu’on ne les a pas dépendus. Ils
sont crasseux... gluants comme on pourrait dire.
L’habitude...
Moi, je somnole... un œil semi-ouvert... je ne dors pas
à moitié mais aux trois quarts, si vous préférez.
La teuseufeu tonitrue la môme Édith : sîîîîîîî un
joûûûûrrrr... la vie t’arrrrrâââche à môôôôâââ... sîîîîî tu
mêêêûûrrrrêêûû... que tu sôôââââ loin de môôôâââ...
Et ne voilà-t-y pas qu’un groupuscule à tout le moins
joyeux pénètre. Ils ne sont en vérité que deux mais vu le
raffut qu’ils occasionnent, on pourrait croire à
l’envahissement du lieu par une escouade d’une vingtaine
de Polonais qui n’auraient pas suçé que des glaçons.
– Salut la compagnie ! C’est nous qu’on vient boire
un p’tit coup ! Car figurez-vous qu’on n’a toujours pas
11 CLASSÉ SANS SUITE
décoincé du réveillon. Allez patron ! Et une tournée
générale !
Tu parles ! Il ne se mouille pas des masses, celui qui
paraît mener la danse... vu qu’il n’y a pas plus de deux
pelés et un tondu dans le rade ! Sur quelques chaises
branlantes mal empaillées, seuls quelques maigrelets culs
de job’ de l’Arsouille (NDLR : Arsenal) de Brest ont
pris place. C’est l’ovation aux nouveaux arrivants. Sous
l’effet de la liesse occasionnée par la nouvelle, les tables
rafistolées claudiquent.
La teuseufeu couine à présent Rina Ketty : sôôûûs les
grands sombrêêêrôôôôô et les mantilliêêêû... tagada... et
les señôôôôritassss qui brûûûlêêûûû... tralilala... la
lûûûûnêêêû... tsoin-tsoin-poûèt.
L’habitude...
Avant que d’opérer une prudente retraite stratégique
appropriée à la tonitruante immixion, j’ai le temps de
reconnaître les dits citoyens : Roger Le Bras et Paul
Laurent. Car c’est pas la première fois qu’ils viennent, ces
deux zigomars ! L’un est transitaire, l’autre est
entrepreneur de menuiserie. Dès après la guerre leurs
affaires ont prospéré. Tous deux sont amis d’enfance... et
de déconnade ! Ils ont respectivement trente-six et trente-
quatre ans. On dirait un peu Hardy et Laurel. Oliver serait
donc Roger : style rougeaud fortement charpenté, il
décline la carte des vins de France sur son visage. Stanley
serait Paul : fin de traits et légèrement chétif.
Le Bras présente deux singulières particularités : un, il
ne se rase jamais qu’après s’être habillé. Ce qui fait que
le col de sa chemise blanche reste étoilé de minuscules
taches de sang durant toute la journée. C’est chicos en
diable ! Deux, il ne quitte jamais sa bouffarde puante de
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tabac gris dont il suce le jus infâme avec une délectation
rien moins que jubilatoire.
Pour ce qui est de Laurent, sa caractéristique serait
plutôt qu’il ne tiendrait pas vraiment la toile... question
rapport à la bibine...
Le Bras est un vieil habitué de l’endroit. Laurent, ça
doit faire seulement la deuxième ou troisième fois que je
le vois ici.
Le papier peint à rayures, derrière le comptoir, fait la
nique à celui à petites fleurs, face à lui...
L’habitude...
Moi, bien que toujours courageux mais le moins
possible téméraire, je me planque dans un recoin d’où ni
l’un ni l’autre ne pourront me déloger. Car je sais qu’ils
m’aiment, ces deux saloupiaux ! Mais dans l’état où ils
sont déjà à c’t’heure, je ne sais pas jusqu’où pourraient
aller leurs effusions à mon égard... et des Belzébuth par
ci... et des Oh !, que le beau chat par là... et que je te tire
par ma queue... et que je t’asticote mes délicates
oreilles... non mais des fois ! Il ne saurait être question
de familiarités éthyliques avec moi. Je me planque et
c’est tout.
Les dominos claquent sec sur le formica des tables
qui claudiquent de plus belle.
La teuseufeu égosille plein pôt Fréhel : C’èèèè la
jââva blêêûûêêûûêê... zimboum... lâââ jââva la plus
bêlêêêûûêê... cèèèèlêêêûûû qui ensorcèèèlêêêûû...
Comme d’habitude...
Et moi, bien que tapi, je fais comme l’oie de ce bon
vieux Louis Devos... j’ois.
Voici donc mes compères prenant langue avec deux
autres lurons attablés : les dénommés Novello (dit
Frédo) et Tilly.
13 CLASSÉ SANS SUITE
– Salut Novello ! Alors... et comment qu’c’est... ?,
demande Le Bras.
– Bôôôf... ça baigne... tu sais bien... la routine... on
peut pas dire qu’y’ait à s’plaindre...
– Mais dis, toi... tu nous présentes pas... et qui c’est
donc que cette charmante petite demoiselle ?
– Elle s’appelle Aline... Aline Bouder... comme j’ai su
que les patrons d’ici cherchaient une nouvelle serveuse,
je l’ai présentée... tu vois, quoi... elle a vingt-deux ans la
p’tiote... belle hein ? (Entre nous soit dit, il sait de quoi
il cause, le Frédo Novello. Vu que pas plus tard que la
nuit précédente, la p’tite Aline en question et lui-même
se sont entrepris une joyeuse escalade des rideaux au
piolet par la face nord... ! Entrevoyez par là c’que j’sous-
entends...).
– Salut ma fille... moi c’est Roger !
– Bonjour mademoiselle... moi c’est Paul... mais on
m’appelle Popol.
Le quintuor ainsi formé s’alcoolise de concert.
Aux murs cradingues, quelques gravures pendues de
guingois relatent les exploits navaux de nos fières
escadres. La salle du bar est péniblement éclairée par
deux misérables ampoules blafardes maculées de
plusieurs couches de chiures de mouches. Elles pendent
à de tristes fils torsadés jaunis de nicotine, moites de
relents de pinard à deux sous.
Peu après, Frédo et Tilly quittent les lieux.
Notre éméché trio restant – Le Bras, Laurent et
Aline Bouder (aux charmes de laquelle le dernier cité ne
demeure pas indifférent et réciproquement d’ailleurs car
il me semblerait bien que le cul leur monte
soudainement à la tête relativement à un coup de foudre
violent tout autant que mutuel) – décide alors de
14 MICHEL KERIEL

changer de crèmerie et se rend bras dessus, bras dessous
et néanmoins déjà cahin-caha au café Bagatelle situé à
pile trois encablures du Stop-Bar (environ pas loin de
cinq cent cinquante-cinq mètres soixante pour les
marins lecteurs).
On y re-rigole et on s’y ré-humecte.
La bougeotte les reprenant, nos zigottos s’en vont
vider quelques godets dans un autre troquet voisin – la
Grignotière – en compagnie de la patronne du Bagatelle.
Comme quoi qu’on en dise, à cette époque, les patrons
de bistrots n’étaient pas chien question de s’approprier
la clientèle et de se la garder. Il paraîtrait que cela aurait
quelque peu changé de vos jours. Juste d’après ce que je
crois savoir...
Roger Le Bras, pour qui la discrétion est une vertu
aux affaires autant qu’à la ville, laisse nos apprentis
tourtereaux en tête-à-tête. Après avoir raccompagné la
tenancière du Bagatelle en ses murs, il se dit qu’après tout
ça ne serait pas si mal d’aller à Brest chercher sa
maîtresse, juste histoire de former un quatuor pour la
soirée qui s’annonce. Il met plein gaz dans sa Hotchkiss
et, parvenu sous les fenêtres de son illégitime aimée,
appuie sec trois bons coups de klaqueçon afin de la faire
descendre. Rhêêûû-rhêêûû-et-rerhêêûû... Percevant-là
leur code secret à eux, Andrée Lamour – qui espérait
son Roger depuis belle lurette – ne se fait pas prier et,
telle l’Olive tricotant des gambettes vers son chevalier
Popeye, dégringole les escaliers de la tour cinq à cinq
(elle a remarqué que ça va plus vite que quatre à quatre).
N’étant pas au courant des intentions dudit Roger
quant à la suite des événements, elle n’est alors vêtue
que d’une robe légère et de charentaises du plus bel
effet érotique.
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