Classes dirigeantes et universités dans la mondialisation

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L'université française est une institution qui prétend assumer une pluralité de fonctions dont la lisibilité est de moins en moins évidente. Produit de divers projets émanant des classes dirigeantes, elle est soumise à des tensions. De tels projets et tensions sont inscrits aujourd'hui dans une dynamique - la globalisation - dont l'échelle et la nature des pouvoirs sont sans précédent. Aussi la globalisation remet-elle en cause ce fondement sociétal essentiel qu'est toute division sociale du travail durable et universelle. L'auteur revient sur les rapports qu'on t les classes dirigeantes françaises avec l'université.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296380882
Nombre de pages : 123
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Les cadres dirigeantes et l'université dans la mondialisation

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus E. BOGALSKA-MARTIN, Victimes du présent, victimes du passé. Vers la sociologie des victimes, 2004. E. LECLERCQ, Trajectoires: la construction des dynamiques sociales. Le cas des techniciens du supérieur, 2004. Simone BAGLIONI, Société civile et capital social en Suisse, 2004. P. ANSART, A.-M. GUILLEMARD, M. LEGRAND, M. MESSU, K. SASAKI, Quand la vie s'allonge, France-Japon, 2004. Catherine DUTHEIL PESSIN, La chanson réaliste, Sociologie d'un genre, 2004. Olivier COUSIN, Les cadres. Grandeur et incertitude, 2004. Philippe CARDON, Desfemmes et des fermes, 2004. Jacqueline FERREIRA, Soigner les Mal Soignés: Ethnologie d'un centre de soins gratuits de Médecins du Monde, 2004. Jacques LE BOHEC, Les interactions entre les journalistes et J.-M Le Pen, 2004. Jean-Luc FERNANDEZ, La critique vinicole en France, 2004. Julien ROSEMBERG, Arts du cirque, esthétique et évaluation, 2004. Jacques LE BOHEC, L'implication des journalistes dans le phénomène Le Pen, 2004. Alain THALINEAU, L'individu, lafamille et l'emploi, 2004. Denis BERNARDEAU MOREAU, Sociologie des fédérations sportives,2004.

Roland GUILLON

Les classes dirigeantes et l'université dans la mondialisation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(QL'Harmattan, E~:9782747574914

2004

ISBN: 2-7475-7491-1

Avant-propos
La question de l'université est placée de manière récurrente sur le devant de la scène. Nombre d'ouvrages qui lui sont consacrés en font un problème politique et sociétal dans un cadre essentiellement national. Nous estimons au contraire que cette question nécessite une méthodologie qui tienne compte de la mondialisation. Sans écarter le rôle que jouent les projets des classes dirigeantes nationales, nous avons tenté de les mettre en perspective à plusieurs niveaux de cette échelle. Ce qui ne signifie pas pour autant non plus que d'autres niveaux plus locaux n'aient pas leur place dans cette approche. Pour nous la crise de l'université - avec les problèmes d'innovation et de recherche qui lui sont liés - tient essentiellement au brouillage des critères qui servent à définir la division sociale du travail. Car cette dernière est la seule forme sociale qui est susceptible d'être porteuse de repères durables et universels pour valoriser et par conséquent hiérarchiser les activités de toute société. C'est pourquoi nous nous attacherons dans cette étude à mieux l'appréhender en regard de cette dynamique complexe qu'est la globalisation.

Introduction
L'école est une institution importante de toute société. Dans le sens qu'elle assume ces fonctions essentielles que sont la transmission des connaissances et une légitimation des valeurs sociétales. Valeurs qui animent les activités, et qui concourent à en asseoir les hiérarchies. Ces fonctions et ces valeurs incluent des devoirs, des contraintes, mais aussi des gains. Et elles sont associées à des rôles, à des statuts, ainsi qu'à des normes et des règles. L'école connaît aujourd'hui nombre de difficultés, tant au niveau de son fonctionnement qu'à celui de ses débouchés. Composante, avec d'autres, des institutions de régulation sociétale, elle fait l'objet de multiples critiques. Celle d'être repliée sur elle-même et celle d'être inadaptée, notamment pour faire face à cette montée d'un chômage de masse qui traduit non seulement une crise de l'emploi, mais aussi une crise du travail. Le but de cet ouvrage est de revenir sur plusieurs aspects qui visent à reposer différemment le sens de ces critiques. Nous nous placerons principalement à deux niveaux. Le premier est celui des comportements et des projets qu'ont les classes dirigeantes. Le second est celui des institutions nationales et internationales dans lesquelles ces dernières agissent. Une telle démarche nous a conduit à exploiter un large spectre de données: depuis des statistiques jusqu'à des ouvrages de synthèse, en passant par une pluralité de documents analytiques ou de supports d'expression des groupes sociaux concernés.

Les classes dirigeantes et l'école
Il faut d'abord rappeler que l'école est une institution qui fonctionne sur les valeurs que lui fixent les classes dirigeantes. Sous le terme de classes dirigeantes nous désignons très empiriquement les groupes sociaux qui animent directement l'appareil d'Etat ainsi que les principales institutions politiques, administratives, économiques et culturelles qui composent une société. Ces animateurs agissent sur la production de biens ou de services à des niveaux suffisamment stratégiques pour en marquer fortement le quotidien, mais aussi l'avenir. Ils manipulent des idées dont la valeur symbolique conforte leur propre autorité. Et celle-ci peut déborder le seul cadre des institutions auxquelles ils partic ipent. En France de tels groupes recouvrent statistiquement les franges supérieures de deux ensembles définis par la nomenclature des catégories socioprofessionnelles de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), les chefs d'entreprise, ainsi que les cadres et professions intellectuelles supérieures. Ce qui inclut nombre de cadres supérieurs ou de hauts fonctionnaires comme les cadres d'état-major de la fonction publique civile et militaire, les cadres dirigeants et une partie des cadres supérieurs d'entreprise, nombre de professeurs et d'enseignants du supérieur (universités et grandes écoles), une partie des directeurs de recherche ainsi que les directions des grands organismes de recherche, les représentants ou porte-parole des professions libérales, ainsi que ceux du monde des arts et des spectacles. Nous nous polarisons donc ici sur une fraction de ces classes, les animateurs de plusieurs sortes d'appareils et d'institutions, universitaires, managers et politiques. 1 Nous
Précisons encore que dans le groupe des universitaires nous désignons à la fois des personnes qui ont deux types de statut, le statut d'enseignant-chercheur et celui de chercheur. Dans celui des managers nous incluons non seulement des responsables d'entreprise, mais aussi ceux des organisations patronales comme le Mouvement des entreprises de France (MEDEF). Et dans le groupe des politiques nous insérons la haute fonction publique ainsi que tous les représentants mandatés auprès des organisations intergouvernementales. C'est dire que nous ne retenons pas la fraction des dirigeants politiques - malgré l'existence évidente de filières de
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n'abordons pas directement la question des rapports que cette fraction entretient avec les propriétaires de plusieurs types de capitaux (foncier, industriel, commercial, bancaire ou financier). Mais nous ne l'écartons pas de l'analyse. Notamment lorsque nous serons amené à distinguer les postures des composantes de cette fraction. Si les valeurs de l'école sont définies par ces classes dirigeantes, leur stabilité et leur légitimité dépendent de la capacité qu'ont ces mêmes classes à les imposer, tant aux autres qu'à elles-mêmes. Rappelons qu'au cours de l'histoire, les rapports des classes dirigeantes avec l'école ont toujours reposé sur des projets complexes dans lesquels interviennent des références à une hiérarchie des tâches et des activités. Précisons aussi qu'une telle hiérarchie sociétale implique non seulement une vision en termes d'intérêt général, mais aussi une vision au nom de la défense d'intérêts particuliers. Les classes dirigeantes ont ainsi défini seules ou avec d'autres classes -lorsqu'il y a eu débats et compromis - ces valeurs dans le cadre d'une cité ou d'un Etat-nation. Ainsi l'école en France est inscrite depuis plus d'un siècle dans le cadre national d'une société capitaliste, démocratique et républicaine. Son organisation a connu de nombreuses évolutions qui ont constitué une hiérarchie complexe de filières. Deux projets ont été majeurs: une massification depuis le primaire jusqu'au supérieur en passant par le secondaire et la professionnalisation d'une partie des cycles terminaux de l'enseignement secondaire et du supérieur. D'où l'opportunité, en regard de ces deux projets, de voir si les classes dirigeantes s'appliquent de telles normes, et dans l'affirmative comment. Et si on privilégie le segment éducatif qui intéresse au
premier chef ces classes - l'enseignement supérieur

- on

remarque

qu'il se caractérise par plusieurs traits qui en marquent les
mobilité entre ce groupe et les autres
toute approche

- pour

deux raisons. La première est d'éviter

formelle des clivages partisans

- notamment

entre la gauche et la

droite. Ce qui impliquerait un énorme travail de vérification des points de divergence mais aussi de convergence à une pluralité de niveaux sociétaux, depuis les appartenances à des communautés scolaires et socioprofessionnelles jusqu'à celles philosophiques et religieuses. La seconde raison est de ne pas être en mesure de nous livrer ici à une analyse comparative des politiques conduites dans notre pays depuis plusieurs décennies, ni de les confronter avec celles d'autres pays.

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contrastes: des filières sélectives à l'entrée, d'autres qui sont ouvertes dans le cadre de cette massification; plusieurs formes de professionnalisation selon la part d'enseignement général et celle d'enseignement technique d'une filière à l'autre. Sans parler des multiples formes de hiérarchisation implicite qui couvrent ces filières (entre dominantes disciplinaires pour l'enseignement scientifique, entre types d'écoles d'ingénieur, entre disciplines scientifiques et disciplines technologiques, et même entre disciplines technologiques et professionnelles). On peut encore recenser d'autres composantes du système éducatif qui tendent à intégrer le respect des normes de contrôle ou des contraintes, et dont le caractère plus ou moins strict, explicite ou implicite varie selon les filières.

Un rapport inscrit dans un cadre national et global
Tous ces projets et ces rapports sociaux que nous venons d'évoquer sont inscrits dans un environnement dont l'étendue et les ressorts sont variables. Relations entre Etats et d'autres institutions nationales et internationales dont les contours et les pouvoirs évoluent. Soient autant de rapports établis au sein de l'Union européenne, autant de rapports entre celle-ci et d'autres entités comme les Etats-Unis ou les organisations intergouvernementales de l'Organisation des nations unies (ONU). Avec nombre de mutations qui remettent en cause la singularité et l'autonomie des

classes dirigeantes nationales dans ce cadre international. 2 C'est
notamment toute une série de faits qui traduisent la mondialisation
2 Ajoutons ici que l'appréciation d'une telle situation est complexe. Elle suppose de revenir sur les rapports de telles classes avec la propriété du capital dans le cadre national et international. Et elle implique de pouvoir estimer la part qu'elles prennent effectivement à chaque niveau dans la valorisation de ce capital, ainsi que leurs rôles ou leurs rapports à l'Etat national. C'est ce que soulèvent notamment certains débats entre auteurs marxistes sur les rôles et les rapports de la bourgeoisie nationale avec une bourgeoisie internationale, ainsi que sur les rapports entre Etat et nation, entre Etat et firme multinationale. Débats articulés autour de l'analyse des modes de production et des thèses sur l'impérialisme. Sans oublier le fait que ces bourgeoisies entretiennent des liens singuliers avec chaque forme de capital, ni celui du rôle qu'elles peuvent faire jouer à d'autres classes. 12

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