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CLINIQUE ET ETHIQUE

255 pages
Ethique et déontologie, nouvelles pratiques et nouveaux lieux d'exercice : ce numéro Clinique et éthique se penche sur les questions éthiques que rencontrent les psychologues actuellement. L'auteur présentant ce numéro propose un repérage terminologique. Par l'usage d'exemples (de l'engagement dans l'institution, du choix des méthodes et des outils et de la recherche) il donne trois illustrations des situations concrètes où le psychologue clinicien rencontre les problématiques déontologiques et éthiques.
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PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Nouvelle série nOS, printemps 1998

"Clinique

et éthique"

sous la direction de: Claude Revault d'Allonnes, Robert Samacher et Olivier Douville

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Psychologie Clinique Nouvelle série n° 5, 1998/1 (revue de l'Association "Psychologie Clinique") Rédacteur Secrétaire en chef: Olivier Douville (Rennes II) de rédaction: Claude Wacjman (Paris)

Comité de rédaction: Paul-Laurent Assoun (Paris VII), Jacqueline Barus-Michel (Paris VII), Fethi Benslama (Paris VII), Jacqueline Carroy (Paris VII), Olivier Douville (Rennes II), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Alain Giami (INSERM), Florence Giust-Desprairies (Paris VIII), Michèle Huguet (Paris VII), Edmond Marc Lipiansky (Paris X), Okba Natahi (Paris VII et Paris XIII), Max Pagès (Paris VII), Edwige Pasquier (Paris), Claude Revault d'Allonnes (Paris VII), Luc Ridel (Paris VII), Claude Veil (EHESS), Claude Wacjman (Paris), Annick Weil-Barais (Paris X) Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Hervé Beauchesne (Université de Bretagne Occidentale), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Michelle Cadoret (Paris-Orsay) Françoise Couchard (Paris X), Christophe Dejours (CNAM), Marie-José DeI Vol go (Aix-Marseille II), Jean-Michel Hirt (Paris XIII), René Kaës (Lyon II), André Lévy (Paris XIII), Jean-Claude Maleval (Rennes II), Jean Sebastien Morvan (Paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Daniel Raichvarg (Orsay Paris-Sud), François Richard (Poitiers), Robert Samacher (Paris VII), Geneviève Vermes (Paris VIII), Loick M. Villerbu (Rennes II) Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), JalH Bennani (Rabat, Maroc), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), AbdeIsam Dachmi (Rabat, Maroc), Yolanda Gampel (Tel-Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pro Mendelshon (Berkeley, U.S.A.) KIimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Isildinha B. Noguiera (Sao Paulo, Brésil), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou, Burkina Faso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbone, Portugal), Marie-Dominique Robin (Bruxelles, Belgique), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc). Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, "Psychologie Clinique", Laboratoire de Psychologie Université Paris 7, Centre Censier, 13 rue de SanteuH, 75005 Paris. L'abonnement: 1998 (2 numéros) France: 240 FF Etranger, D.O.M. T.O.M. : 260 FF L'Harmattan, Ventes et abonnement: 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, A paraître: "Surdité(s) : tache aveugle" (1998-2) "Exclusion/Situations cliniques" (1999-1) "Thèmes de recherches en psychologie intercuIturelle, leurs applications" "Actualités des psychoses (2000-1) @L'Hannattan, ISBN: 1998 75005 Paris Clinique,

(1999-2)

2-7384-6909-4

Recommandations aux auteurs (Dépôt et présentation des manuscrits) Psychologie Clinique publie:

- des

- des

articles originaux notes de lecture.

rédigés

ou traduits

en français,

Les manuscrits, de format A4, sont transmis sous une forme dactylographiée au moyen d'un traitement de texte (Macintosh ou P.C. - Police Times, 12 points) et adressés en trois exemplaires à: Olivier Douville, rédacteur en chef de la Revue Psychologie Clinique, Laboratoire de Psychologie Clinique, 13 rue de Santeuil 75005 Paris. Prière de joindre la disquette. Les articles originaux proposés à la revue" Psychologie Clinique" doivent être précédés d'un résumé (en français et en anglais) d'au moins cent mots et ne dépassant pas deux cent mots. L'adresse institutionnelle des auteurs est précisée. Le titre de l'article est bref, précis, aussi proche que possible du contenu de l'article, incluant une liste de mots-clés traduite en anglais (entre trois et cinq) permettant le classement par matière. Le volume du texte sera compris entre 15.000 et 40.000 signes. Les renvois à la bibliographie sont indiqués entre parenthèse par nom d'auteur suivi de l'année de publication. La bibliographie sera rédigée en fonction des normes internationales, libellée de la façon suivante: La référence d'un ouvrage doit comporter dans l'ordre: -nom de l'auteur et initiale du prénom; titre de l'ouvrage; -lieu de l'édition;

-

- éditeur; - année de l'édition; La référence d'un article doit comporter dans l'ordre:

-nom

de l'auteur et initiale du prénom;

- titre de l'article; - titre de la revue ou de l'ouvrage dans lequel se trouve l'article (dans ce dernier cas précédé de in) ; - année, tome, numéro du fascicule;

- première

et dernière page de l'article. dans une autre revue ou

Les manuscrits, acceptés ou non, ne sont pas rendus. Tout article accepté par la Rédaction ne peut être reproduit publication sans l'accord de la rédaction. La rédaction prend en charge les corrections des épreuves.

Psychologie Clinique est une revue ouverte aux praticiens et aux chercheurs. Psychologie Clinique est engagée dans un projet scientifique de déchiffrement du sens, en sa double inscription intrapsychique et sociale. La revue s'attachera à fonder une recherche sur la démarche clinique à la rencontre des contraintes du terrain et des exigences de conceptualisation et de validation. La parution est de deux fois l'an. Nous proposons des numéros à thèmes pris en charge et organisés par un ou plusieurs responsables. Le Comité de rédaction accepte avec reconnaissance toutes les propositions de thèmes de numéros ou d'articles, et invite ses lecteurs à réagir aux articles publiés.

PRÉSENT

A TION

SOMMAIRE

Clinique et éthique
Sous la direction de Claude Revault d'Allonnes, Olivier Douville Robert Samacher et

Dimension éthique, problèmes déontologiques, Olivier Douville 7 Le retour de la morale, Jean-Philippe Catonné 23 Clinique psychologique et éthique, Robert Samacher 31 L'étude de cas i problèmes déontologiques et éthiques au cœur d'une méthode, Claude Revault d'Allonnes 51 Au delà de la déontologie: pour une éthique du bilan psychologique, Christine Arbisio 63 La temporalité: un critère de positionnement éthique du clinicien-chercheur, Marie-Noëlle Breucker 77 Position du chercheur et souffrance du sujet, Valérie Capdevielle, Colette Laterrasse, Caroline Doucet 89 Maltraitance et désir pervers, Robert Samacher 107
L'instant de dire: éthique d'une pratique.

A propos

de

psychanalyse et médecine, Marie-José DeI Volgo Éthique et vérification des psychothérapies, François Sauvagnat et Rokaya Sauvagnat De l'anthropos et de nos modernités, Olivier Douville Du droit et de la personne atteinte de troubles mentaux, Caroline Mangin-Lazarus Code de déontologie des psychologues Varia Destins du narcissisme dans la théorie psychanalytique, Edmond Marc-Li piansky Le premier entretien psychothérapeutique : un dispositif spécifique, Nadine Proia Hommages à Sven Follin, Olivier Husson, Virginie Vaysse

121 139 153 163 171

181 195 215

Lectures, Alain Abelhauser; German Arce-Ross; Olivier Douville; Victor Girard; Marie-Madeleine Jacquet; Guy Jehl ; Edmond Marc-Lipiansky; Sylvie Quesemand-Zucca; Claude
Wacjman . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . ... ... . . .. .. .. . . . . . . . . . .. . . .. .. . . . . . .. .. . .. . . .. . . . . . . . . . . . . . . .
219

Compte-rendus
et Patrick Ruengoa

de réunions,

Nadine Imbrechts, Bernard Cavet
247

t. . . . . . . .. . . . . . . .. . . ... .. . . . . . . . . . .. .. . . .. . . . .. .. . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .

5

C~QUEETÉTHITQUE

Di1l1ension éthique,

problèmes

déontologiques
Olivier Douville1

Résumé L'auteur présentant ce numéro "Clinique et éthique" de Psychologie Clinique, propose un repérage terminologique. Par l'usage d'exemples (de l'engagement dans l'institution, du choix des méthodes et des outils et de la recherche) il donne trois illustrations des situations concrètes où le psychologue clinicien rencontre les problématiques déontologiques et éthiques. Mots clés Déontologie; éthique; institution; psychologue clinicien; recherche clinique.

interprétation;

morale;

La psychologie clinique, centrée sur les conflits du sujet opérations de subjectivation, a partie liée avec l'éthique

et les

La réflexion éthique dans la psychologie engage pourtant dans une démarche peu pratiquée car depuis que les sciences sociales et la psychologie ont coupé leurs*liens avec la philosophie, elles se sont développées dans l'exacte mesure d'un oubli de leur présupposé copiant en cela et très docilement les sciences dites exactes. De plus, une position éthique largement partagée consiste à se garder d'utiliser un autre être humain comme objet G.Feldman, 1986). Se posent alors des questions aux sciences humaines qui, sur la lancée et le modèle des sciences dures tendent à l'objectivité - souvent confondue avec l'objectivation. En outre, un modèle explicatif n'est-il pas, s'il devient normatif, réducteur d'un bien nommé« liberté» ? Toute interaction ne risque-t-elle pas d'être manipulatrice? Aussi est-ce d'une éthique publique dont nous avons aussi besoin (comme l'indique I.-P. Cattoné) sans toujours opposer une morale dans la recherche et dans
1 Maître de conférence en Psychopathologie, Université de Haute Bretagne Rennes 2. Psychologue clinicien au CHS de Ville-Evrard, 16° secteur (93). Membre du Laboratoire de Cliniques Psychologiques (Rennes 2).

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l'acte avec une morale de la recherche et de l'acte. Si - et parce que la psychologie peut sembler en retrait, dans sa réflexion éthique, par rapport à l'anthropologie, l'histoire ou la psychanalyse, l'aspiration à une déontologie commune est d'emblée légitime. Ce numéro de Psychologie Clinique2 pose aux psychologues les questions des liens entre éthique, morale et déontologie, à partir de leurs champs d'exercice. Quelques définitions s'imposent, afin d'éviter des confusions

La morale est constituée par l'ensemble des règles de conduite posées comme bonnes dans l'absolu. TI va de soi que différencier morale et éthique ne revient pas à mépriser la morale mais à poser les conditions qui font qu'une action est action morale et non conditionnement normatif. Mais la question devient tout de même redoutable. En effet, si on peut s'entendre sur une définition axiomatique de l'interdit majeur, qui est pour chaque sujet de faire retour à un principe d'indifférenciation originaire, on doit aussi saisir que les Droits sont toujours fondés par une interprétation plus ou moins locale des contraintes et des prohibitions. On ne dit pas la même chose quant on parle de l'universel Interdit, en tant que Loi de la symbolisation nécessitant de poser pour chaque humain l'impossible retour à l'instinctuel, et quand on parle du rapport à l'interdit en tant que ce rapport institue pour une communauté son espace de raison. Le discours sur l'anthropos qui sous-tend le champ et la problématique moderne du droit de l'interdit et de la liberté est d'une formidable puissance conceptuelle. C'est celle d'un être universel abstrait ayant la capacité de se constituer en sujet autonome par l'affranchissement de ses déterminations personnelles et de ses traditions (P. Bouretz, 1996). Ce qui a été inventé là - et qui est aujourd'hui une invention qui a le projet d'appartenir à l'ensemble de l'humanité - est de mettre la vérité au service de la liberté. La conviction occidentale de tenir en ces Droits la source d'une législation universelle, d'y voir à l'extrême la langue maîtresse du même droit pour tous, est fondée sur une conceptualisation abstraite, sans précédents, de l'homme. Mais il convient de souligner que le pragmatisme ou le cynisme politique et commercial atténuent singulièrement la portée éthique d'un tel universel. La pensée de l'Universel du Droit a en tout cas pour effet de précipiter les sujets et les communautés dans l'Histoire, avec en résistance à celà des simulacres de retour du religieux et des résurgences identitaires massives extrêmement farouches. Ces questions sont sans nul doute bien trop vastes pour cette présentation, mais actuelles, ô combien!
2

Sous la direction de CI. Revault d'Allonnes, R. Samacher et O. Douville. 8

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La modernité est bien marquée par des conflits d'interdits, à partir du moment où ces interdits se veulent universalisables en tant que législation du monde. Bien entendu, nous devons nous opposer à ce que dans le pays où nous exerçons certains de ces habitants soient traités dans des conditions de non-droit. La déontologie, terme dont l'utilisation est récente en français, peut être entendue comme l'éthique spécifique appliquée à une profession. La déontologie est un préalable nécessaire et aussi un dispositif qui permet de renforcer une légitimité professionnelle. Aujourd'hui pour tout un chacun il est souhaitable, voire impérieux d'imposer à la vision et au traitement scientifique de l'humain des principes moraux, car la science ignore ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Or, toute référence à la nécessité morale est double en ceci qu'elle est marquée par un désir d'éthique, mais qu'une neutralisation de ce désir se produit lorsque seule une référence déontologique règle les actes. La déontologie se caractérise par un double aspect d'interposition. Elle est censée exprimer entre le licite et l'illicite des lignes de partage admises par le plus grand nombre de ceux qui ont en commun la même identité professionnelle. Cependant la déontologie peut aussi s'interposer entre le sujet et l'éthique (cf les articles de R. Samacher et O. Douville). L'éthique est une notion dont l'horizon de sens n'est pas facile à délimiter. Autour de l'éthique, la philosophie a pu attacher une grande importance à la distinction entre « Méta-éthique» et « Éthique normative ». Cette dernière discipline a pour objet la détermination des états de chose et des actions qu'il est d'un point de vue moral bien et juste d'accomplir. La méta-éthique est l'étude de la signification des termes moraux et de la relation logique entre jugements moraux et autres formes de jugements. Elle revient à une épistémologie des jugements moraux (cf Rawls, 1974-1975, Griffin, 1997). Il faut enfin noter l'apparition des les années 1960, aux ÉtatsUnis, du champ de 1'« Éthique appliquée» avec l'explosion d'interrogations éthiques au sein de la société. Au cours de la décennie suivante certains de ces champs se sont délimités en autant de spécifications: «Éthique environnementale», «Éthique des affaires», «Éthique du droit» etc. (M.-H. Parizeau, 1997). L'expression «Éthique appliquée» fait référence à une analyse éthique des situations précises3. TI est donné ici importance au contexte et à la décision, mais aussi au lien entre une philosophie morale et une théorie de l'acte. Les cliniciens savent qu'il n'est pas douteux que les enseignements de la psychanalyse ont profondément changé le sens de la notion de
« bien ». Ils connaissent et le dédain de Freud par rapport à l'éthique
3

cf M. Canto-Sperber,

pp. 535-538. 9

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comme discours philosophique ou Weltanschaüng4, et la radicale contestation qu'il fit de l'idéal du bien et de ce qui l'escorte: la prescription d'amour altruiste. Si Freud s'est toujours gardé de la tentation de construire une philosophie morale et s'il a toujours fait valoir que la psychanalyse n'avait aucun droit à fonder une quelconque pensée de cet ordre, il a, néanmoins, posé que la réflexion sur la morale était un point de passage obligé pour la théorie psychanalytique du lien social et du pulsionnel En 1929, Freud publie Malaise dans la civilisation. TI a soixantetreize ans et, parvenu presque au terme d'un long chemin, il pose une des grandes questions de la psychanalyse: «Qu'est-il possible d'espérer de l'humanité, en ce siècle?». TI tente de repenser la dimension de la névrose, en y voyant non pas uniquement une affection psychopathologique, mais, bien au-delà, une dimension anthropologique, jamais totalement accomplie: le recommencement, en chacun, de l'œuvre de la civilisation. TI est, au demeurant, assez clair que l'intérêt incontestable et constant que Freud portait à l'ethnologie, ne se réduisait pas en une tentative de psychanalyse appliquée. L'équation qui met en analogie le «sauvage» et l'enfant est, il est vrai, récurrente sous la plume de Freud. N'était-ce point là l'écho des préjugés de son temps? De fait, lorsque Freud travaille en réel précurseur sur l'anthropologie, il ne catégorise pas les différentes
cultures en fonction de critères de développement.

A

partir

de son

«mythe scientifique »5 de Totem et tabou (1912-1913), il montre l'universalité des processus d'humanisation, chez l'occidental comme

chez le « primitif ». Et c'est en cela qu'il ne met pas la psychanalyse
au service d'une quelconque idéologie de l'identité, mettant à nu les inachèvements et les impossibles des montages identitaires. Avec ses références anthropologiques Freud donne une autre assise aux questions du même et de l'autrui. «Qu'est-ce qu'être avec et contre l'Autre? », «Que me veut l'Autre? » sont deux questions qui furent ensuite radicalisées par Lacan à partir du séminaire sur L'identification6 au principe même de sa théorie de la structure, mais elles étaient déjà présentes chez Freud, d'emblée7. Au chapitre cinq de Malaise dans la civilisation, la dimension critique de l'altérité surgit lorsque Freud fait part de sa surprise devant l'étonnant précepte évangélique: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Là Freud déconstruit, grâce à l'hypothèse de l'inconscient, l'évidence obligée que comporte cet impératif. Comment est-il possible de penser une communauté humaine fondée sur l'amour
4 S 6
7

Représentation totalisante et totalitaire d'un monde accompli. C'est ainsi qu'il l'a nommé. Inédit.
cf la théorie du« complexe du prochain», fin de la première partie de l'Esquisse

(1895).

10

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du prochain, étant donné la méchanceté foncière de ce que je fabrique cori1me prochain? (P. Julien, 1995 ; J.-M. Hirt, 1998). L'idéal du
« bien se tenir» avec la dimension d'autrui, doit non seulement battre

en brèche l'idéal d'un amour possible du prochain comme régulant les communautés, mais y porter une réponse. Que répondre à ce précepte? Comment la psychanalyse est-elle questionnée quand se révèle l'impuissance des éthiques traditionnelles? Ne craignons pas de' souligner trivialement l'enjeu de telles questions. Soit on pense que la découverte freudienne reste une découverte médicale, faisant avec génie sourdre un ordre jusqu'avant insoupçonné de raisons aptes à rendre compte de certaines pathologies, et la psychanalyse est alors le nom d'une technique (prestigieuse) de soin, mais elle n'est que ça. Soit on se tient avec sérieux au plus près de l'idée que la mise en œuvre de l'hypothèse de l'inconscient freudien interroge le statut des pulsions, des fantasmes et des fictions dans le lien social. D'où une relecture par Freud de la morale que se donne la civilisation moderne, cette civilisation qui, en dépit de son savoir, de sa richesse et de son aisance technique, sombre dans les massacres et dans les ségrégations. Et Freud de rappeler à ses lecteurs qu'une société qui se veut et, pire encore, qui se croit fondée sur l'amour aboutit vertueusement à son envers: l'intolérance. La fraternité suppose le meurtre et l'éviction. Ainsi non seulement la prescription d'amour du prochain est fausse, mais plus encore est-elle excessivement dangereuse aboutissant à une prescription de la pulsion de mort dans le lien social. C'est qu'il y a malaise non à cause de la civilisation, mais dans la civilisation. Et il est vrai que seule la psychanalyse, parce qu'elle interroge l'anthropologie, non à partir de ce qu'est l'homme, mais à partir de ce qui manque à l'homme, pouvait dégager cette analyse du lien social avec une lucidité non pathétique. Tant qu'elle restera avertie de cet enjeu, la clinique pourra s'inscrire comme une entreprise de retour du « sujet», au champ des savoirs et des idéologies constituées comme dispensatrices de bien. Elle affirmera sa visée éthique et sa capacité à interroger les variation anthropologiques pour lesquelles ces idéologies s'affirment en prescription. L'angélisation du bien est le cadeau empoisonné que nous fait la morale quand elle n'est comprise que comme un code de «bonne conduite ». S'agit-il pour autant de réfuter toute morale sous le prétexte que c'est au nom de-Ia morale que l'on commet les pires atrocités? Non, absolument non. Prenons le contre exemple de la perversion. Le pervers, de façon exclusive et non sans risques, vise pour « bien» une jouissance située au-dessus des lois communes Or ce n'est pas parce que le pervers peut aller jusqu'à la mort pour jouir (c'est peut-être plus net des perversions féminines) qu'il se situe dans une zone où il Il

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est prêt à faire le sacrifice de sa vie pour conjoindre son existence à la dimension éthique. Ne pas conceptualiser une telle différence de structure revient à confondre positionnement éthique et volonté de jouir à tout prix. On confond alors Antigone et Mishima, on met dans le même sac le théâtre de Sophocle et l'Infirmerie Psychiatrique du Dépôt. Encore faut-il comprendre à quel Autre le pervers veut avoir affaire. On sait que le pervers n'est pas un sujet libre référé au vide interne à toute loi, mais qu'il est bien ce sujet qui conjoint son désir avec une loi pulsionnelle, par la contrainte d'une mise en scène qui doit être réalisée sous contrat - contrat entre le Maître et la victime ou contrat entre le sujet et son propre corps. Quant à la version héroïque et tragique de l'éthique, elle a été
reprise par

J. Lacan

autour

de la dimension

subjectivante

du désir.

Ainsi le désir est-il ce qui va donner au sujet sa consistance et sa permanence. L'éthique est alors avant tout à saisir dans sa dimension singulière: le nom d'un certain rapport du sujet à son désir en tant que celui-ci est impossible à réaliser. La faute morale serait de se détourner de ce désir. Le désir serait-il alors le nom de l'ultime propriété du sujet? Méfions-nous des réductions hâtives et des slogans. L'hypothèse du champ de l'inconscient objecte à ce que tout désir soit la propriété du sujet, soit le «sien». Si l'adage connu comme quoi est éthique le fait de ne pas céder sur son désir, il reste à préciser qu'aucun désir ne saurait être reconnu comme véritablement le sien par un sujet qui est amené à en découvrir la face d'impossible et de radicale altérité. Ce n'est pas chez J. Lacan que l'on peut trouver une conception close, achevée, de ce que serait l'éthique psychanalytique (il parle de l'éthique du désir à partir du Réel) ; en revanche, la question des rapports du désir du sujet à l'acte qu'il pose, fait surgir la dimension de l'implication inconsciente de chacun. Cette dimension maintient l'éthique sous la forme d'un engagement personnel qui dépasse les cadres d'une définition déontologique du bien-fondé de l'action professionnelle. La dimension éthique peut encore prendre appui sur le savoir que nous avons reçu de nos maîtres, de nos collègues et, surtout, de nos patients. Ce savoir, en rien réductible à un savoir universitaire, porte sur la précarité insistance de ce qui constitue pour tout un chacun le montage de son humanisation. On voit mieux alors comment l'acte clinique a partie liée avec l'éthique, tant il a partie liée avec le fait de permettre l'émergence d'une subjectivation encouragée, c'est à dire dirigée vers une zone de non totale adéquation avec les identifications. Et c'est pourquoi bon nombre de cliniciens refusent que les techniques psychologiques de la mesure ou du soin se mettent au service d'idéologies de ségrégation ou d'exclusion, et qu'ils refusent la réduction de tout sujet à un seul de ses traits tenus pour identitaire (appartenance ethnique, confessionnelle, professionnelle etc.). La 12

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question et l'urgence de l'altérité ne se posent pas ni ne se portent sur des réifications folkloriques de la personne, mais sur la capacité qu'a chacun de produire le sens de sa vie individuelle et collective. Les psychologues commune sont invités à se référer à une déontologie

Pour autant l'éthique appliquée des psychologues est-elle la même quelles que soient leurs insertions subjectives dans leur champ d'exercice? TIva de soi que nous ne faisons pas des cliniciens des psychologues à part qui auraient le monopole de l'éthique. Être responsable d'un désir d'éthique n'est en rien la marque d'une spécialisation professionnelle. L'insistance de l'exigence éthique qui a pu donner naissance à ce Code de déontologie témoigne autant des effets de retour d'une conscience éthique pour l'ensemble des psychologues que d'une crise des éthiques implicites dans le domaine de la recherche en sciences médicales, biologiques et humaines. Notre souci est ici de ne pas réduire l'éthique au légalisme ni de la rabattre sur le déontologique. Pas d'acte clinique sans éthique. Pas d'acte clinique qui fasse bon ménage avec de la tromperie délibérée ou de la violence réelle. Là résident les soubassement éthiques qui orientent une praxis morale, là réside le cœur de ce Code, et son nécessaire paradoxe. Comment prescrire ce qui n'est ni tromperie ni violence? Le bon sens suffit souvent... mais pas toujours. TI ressort tout de même que la nécessité d'un code est due non seulement à l'aspiration morale des psychologues (en quoi est-elle plus forte aujourd'hui qu'hier?) qu'aux exigences nouvelles qui émanent du législateurs. On a pu lire dans la "Plate-Forme" de Psychologie Clinique9 trois mises en garde que nous pouvons rappeler maintenant. Le psychologue clinicien ne fail: pas fi d'une épistémologie, ni d'une rigueur, mais elles s'appuient toutes deux sur des engagements éthiques qui sont des puissances de refus: - Demeurer attentif aux processus de subjectivation, tout en refusant la psychologisation des contradictions sociales. - Dégager le dispositif et l'éthique de la démarche clinique du psychologue clinicien des postulats des sciences de la nature. La psychologie clinique ne peut se dispenser d'opérer la critique radicale et précise des points de vue qui réduisent l'humain aux sciences de la nature. - Refuser la réduction du sujet aux catégorisations et aux nosographies préalables dont il est l'objet; la complexité de ce sujet n'étant pas réductible à certaines de ses caractéristiques.
8 9

cf "Exposé des motifs", Pratiques psychologiques, 1997, 3, p. 73.

N° 1, 1996. 13

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TI Y a une déontologie pour les psychologues. TI n'est aucune éthique spécifique aux psychologues. Un acte psychologique (entretien, passation de test, interprétation, recherche en psychologie clinique) suscite des questions cliniques, techniques et scientifiques tout autant que des questions déontologiques et éthiques. Et il n'est pas sûr alors que l'éthique soit la seule mesure de l'action. La clinique du psychologue et ses actions dans le cadre de sa profession, le mettent en relation avec des valeurs et des façons de traiter autrui, avec une vision et une conception de l'anthropos qui circule dans la société dont il est membre. La déontologie rend compte du fait que le psychologue s'inscrit dans une cité et elle prend acte du lien entre morale de la profession et morale des citoyens. Reste alors la question de la critique ou de la radicale remise en cause des idéaux auxquels différentes composantes de la psychologie ne participent pas de même façon. L'adaptation comme but recherché par certaines approches psychologiques du sujet va être appréhendée comme symptomatique ou aliénante par d'autres approches. La pratique clinique se régIe en ceci que c'est dans un excès et un au-delà du sens immédiat que la parole se déplie et se déplace. Dans l'excès de son sens ignoré, elle fait de l'insu ce qui permet au sujet de se révéler à luimême. Cet excès fait que l 'homme n'est jamais réductible à un psychisme ou à un modèle de conduite, pas plus qu'on ne peut le réduite à une

adaptation ou à un conformismeet c'est là que la psychologie clinique est

«

irréductible ». Autre exemple: le lien entre cognition et pulsion. TI doit être envisagé pour parler de sujet par ces psychologues tandis que ce même nouage va être défait par d'autres - quand il n'est pas tout bonnement méconnu. Ce sont là des débats et il importe qu'ils aient droit de cité. Venons-en maintenant à l'évocation de quelques-unes de ces situations où le rapport conflictuel à l'éthique et aux normes imposée met le psychologue clinicien en demeure de soutenir des postions déontologiques et éthiques. Du rapport à l'institution... cette grande ignorée (!)

Un des constats qu'un professionnel ou qu'un enseignant (en année de maîtrise ou en DESS) peuvent faire est qu'une bonne part des futurs psychologues s'imaginent plus comme des «cliniciens thérapeutes» peu ou pas impliqués dans la vie institutionnelle des équipes (de soin ou d'éducation) et dans les difficultés, conflits et problèmes que ces équipes connaissent. Cela est peut-être dû à un effet d'idéalisation du thérapeutique dans l'enseignement dispensé mais ce mirage doit être travaillé pour ce qu'il est: une illusion, dans les groupes de stages menés avec des étudiants de second et troisième 14

CLINIQUE ET ÉTHIQUE

cycle. Or, bien de nos jeunes collègues trouvent emploi dans des institutions lourdes en prise avec la maladie mentale impliquant de graves ruptures de lien (psychose, autisme), la mort (service de soins palliatifs), en prise voire avec les processus de déshumanisation liée aux aspects les plus massifs de l'exclusion. On conçoit que des institutions centrées sur la prise en charge de telles mises à l'épreuve du statut anthropologique de l'homme soient le lieu de projection et d'agir contre les processus de secondarisation, de liaison et de pensée. Le travail du psychologue serait aussi et surtout de permettre l'extension du domaine du dicible et du pensable dans de tels lieux. n lui reviendrait d'inscrire de la liaison (F. Caron, 1998), bref de veiller au «site du Tiers» et de résister ainsi au mortifère institutionnel. Christine Leprince écrit: «TI s'agira de créer les conditions de possibilité pour que le tiers symbolique ne soit pas exclusivement le soin ou le soulagement des symptômes et de l'angoisse (ce qui n'est pas non plus à exclure), mais aussi la vérité d'un sujet (adolescent ou adulte10) qui puissent questionner à nouveau sa place dans le scénario fantasmatique qui se répète à travers le déguisement

psychopathologique

»11.

Définir son identité

et sa compétence

professionnelle actuelle ou à venir comme une «pure» activité relationnelle et duelle entre le clinicien et un sujet peut parfois déréaliser totalement la place et la fonction du psychologue, la rendre insaisissable et chimérique (C. Navelet et B. Guérin-Caruelle, 1997). Quoi qu'il en soit de son statut ou de son ancienneté, une déontologie ne peut entièrement permettre au praticien de situer et d'assumer la façon dont, par ses offres d'écoute et d'intervention, il suscite des demandes subjectives et/ ou institutionnelles. Mais il y a équipe et équipe. En psychiatrie, des secteurs et des services ne fonctionnent que soumis au dogme d'une médicalisation mécanique. Comment méconnaître que dans nos institutions de soin, des psychologues cliniciens - tout comme certains de leurs collègues psychiatres - sont et seront de plus en plus sommés de dévier leur pratique vers les impératifs de rentabilité gestionnaire ambiants, au demeurant plus coûteux qu'on ne le croit ?12Est-ce alors véritablement dans un souci de clinique que le psychologue utilisera son savoir pour classer et diagnostiquer au plus vite ?13 Sommes nous des
10 II

Nous ajouterions enfant (NDA). "Mais qu'allons-nous faire dans cette galère ?", À propos de la "psychothérapie
p. 31.
«

populaire",
12

Écoutons Sylvie Quesemand-Zucca:

La secrétaire

à l'hôpital

m'a rattrapée
dans le le doute

dans le couloir: "Et pour ce nouveau patient vous mettez quel diagnostic dossier ?" Je ne sais pas. Je ne peux savoir encore. Je ne veux pas savoir. Mais

n'est gas une valeur à la mode » (1998). 3 Au terme de son exploration des modèles de normalité en psychopathologie
Zagury en vient à détacher
«

D.
ainsi

la question

de la normalité

des cadres

nosologiques;

écrit-il en conclusion,

Arrivé au tenne de notre travail, nous réalisons 15

que, un peu

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représentants de commerce des nosologies en vogue à l'époque où en psychopharmacologie et en psychiatrie biologique beaucoup de recherches ne sont plus faites que par des marchands? De façon plus générale au sein même des méthodes les problématiques employées éthiques passent

En ce qui concerne la démarche clinique, la question de l'interprétation14 demeure centrale et brûlante dans la mesure où s'y trouvent inéluctablement mêlées de graves problèmes méthodologiques et éthiques. Il faut noter en premier lieu que dans le mot interprétation il y a inter, et donc que quelque chose circule entre deux, ou plus: du texte à la traduction, de l'œuvre à celui qui la joue, du thérapeute au patient, etc. Et que dans cette circulation, dans cette communication, c'est de signification qu'il s'agit, de découvrir, de développer, de proposer un sens, du sens. Toute interprétation suppose le passage d'un niveau à un autre, un saut qui lui est consubstantiel, mais qui n'est pas sans risques. En effet, dans le saut que comporte toute interprétation, celui qui la prépare « pour» l'autre prend bien moins de risque que lui; de fait, c'est ce dernier qui les assume pratiquement tous. Ne serait-ce qu'en ceci que l'interprétation lui reste inconnue c'est là un point de méthode assez (trop?) admis - et alors il risque d'être l'objet d'une lecture dont il ne sait rien, et à laquelle il ne peut rien. Que cette interprétation lui soit maintenant transmise, rien ne dit qu'il connaisse les lois de son élaboration - et puis à quel moment, dans quelles conditions, pour en faire quoi, avec quels effets de sens? Par exemple, le psychologue écoute la demande d'une patiente qui

demande de sortir de l'hôpital pour « aller se reposer à la campagne ». Cette patiente souffre aussi d'une maladie ovarienne. Surgit 1'« interprétation»: «Ainsi vous voulez vous mettre au-vert (ovaire) ». Aucun des signifiants utilisés par cette interprétation sauvage ne sont donc apportés par le discours de cette patiente. On voit bien ici comment la violence projective d'une telle interprétation fonctionne à la façon d'une machinerie d'imposition d'explication «compréhensive» et qui n'a pour effet que celui d'une obturation de la dimension subjective de la parole de cette patiente. La voilà privée
malgré nous, nous avons toujours opté pour une démarche néovitaliste et dualiste: au tavers de la médecine hippocratique, de la tentative de Leriche, de certains aspects de la pensée de Canguilhem, du modèle fonctionnel en psychanalyse, c'est, en dernière analyse, sur la dichotomie Vie/Mort que viennent buter nos réflexions. De cette opposition-là, il est peu probable que la médecine psychiatrique puisse un jour se passer. Peut-être après tout, la définition la plus simple pourrait ainsi se résumer: être Normal, c'est, au plan psychique, utiliser la Vie dans son expansion maximale et retarder l'inévitable travail de la Mort» (p. 96). 14Les remarques qui suivent autour de 1'« interprétation» sont, pour beaucoup, dues à des échanges avec Mme C. Revault d'Allonnes. 16

CLINIQUE ET ÉTffiQUE

de tout rapport à l'énigme et à l'équivoque. Par ce piètre tour de passe-passe, cette personne est coupée de tout accès à sa propre conflictualité et de toute saisie de sa propre ambivalence. TI en va ainsi de toute tentative d'interprétation qui se base davantage sur une pratique que l'on dirait assidue de l'inépuisable Almanach Vermot que sur une centration clinique des moments de crises du discours, repérage de glissements signifiants et de leurs potentiels de mise en transferts et en déplacements propres au dire du patient. Cette mise sous séquestre du sujet de l'énonciation peut prendre des formes recherchées. Elle n'en est pas moins périlleuse. Tous les kakemphatons15 n'ouvrent pas les portes de l'écoute à l'énonciation subjective, ne valident pas un « effet-sujet ». De façon plus large, que le patient en soit d'accord, l'accepte, la refuse, la travaille, se posant ainsi en sujet, ou qu'il soit l'objet non informé de l'interprétation, celle-ci, on le voit, contient toujours une part de violence, violence de l'interprétation en tant que telle (P. Aulagnier, 1975), ou pire violence d'un sens imposé non partagé et non reconnu, et ses incommensurables effets. TI et vrai aussi que le discours de la psychanalyse a pu devenir un discours dominant, produisant aussi son idéologie ou ses idéologies en fonction des
courants théoriques.

A cette

idéologie,

sorte de pseudo-savoir

a priori,

des équipes de travail social peuvent être dépendantes, produisant à leur tour des interprétations de placage à propos des phénomènes transférentiels qui se jouent au sein des institutions dans lesquelles elles travaillent. Là, le travail du clinicien sera de permettre à ces équipes de se dés engluer de ce savoir idéologisé, qu'il travaille parmi elles ou qu'il les écoute dans des dispositifs de supervision. Bref, ce n'est pas la référence à une théorie qui fonde la démarche clinique. Toutes les théories ne se valent pas certes, et nous tenons toute opposition forcée de la théorie et de la pratique comme l'expression d'un préjugé fatalement vertueux donc niais. Mais c'est bien l'engagement du clinicien à pratiquer une discipline de l'accueil de ce qui fait événement pour des subjectivations qui est au principe même de sa démarche. Un clinicien ne saurait écouter le discours des sujets qui lui font confiance pour lui parler, qui lui demandent impérieusement d'entendre une vérité subjective au-delà des références de réalisme et d'intentions données pour volontaires et conscientes, qui le mettent en face de jeux d'énonciations, de signifiants de silences et d'équivoques, sans être lui-même surpris par cette parole. Si pour nombre de nos étudiants la question peut-être «Comment devient-on clinicien? », pour des psychologues diplômés
Rencontre de son d'où résulte un énoncé non prévu, parfois déplaisant: ainsi dans le vers de Corneille (première édition des Horaces) «Je suis romaine hélas parce
15

que mon époux l'est» (= mon nez-poulet) cité par Marouzeau, ou encore
de tout outrage», 17

«

Fruits purs
toutou ».

ce vers de C. Baudelaire où Souriau repère« un maheureux

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la gageure est aussi de rester clinicien, de ne pas avoir trop « l'habitude» d'écouter et d'interpréter, de pouvoir continuer à rester surpris et bousculé par la parole des sujets. Dans la situation d'une thérapie prolongée où les phénomènes transférentiels ont pu être travaillés, et où le moment pour interpréter et communiquer cette interprétation peut être choisi, le dégagement du sens latent dans les dires et les conduites du patient fait événement, voire choc, dans la mesure où il met à nu le fonctionnement du système de défense du patient et la part de désir que contient toute formation de l'inconscient16 . TI est bon aussi que ceux des psychologues cliniciens qui se consacrent à une clinique « armée» (tests, grilles d'entretien) gardent en eux ces questions fondamentales, même s'ils ont l'impression justifiée de ne pas travailler sans filet. En effet, l'interprétation du matériel d'un test est guidé par une grille de lecture étalonnée et reconnue. Certes dans un entretien - et il en est de bien des sortes - le guide d'entretien et la grille d'analyse tiennent lieu de filet et doivent permettre d'éviter les dérives. En ce qui concerne l'étude de cas, c'est son lien ouvert et contrôlé à la théorie qui tente d'être une garantie contre les errements possibles de l'interprétation, etc. Mais on sait aussi combien la complexité des situations, les aspects profonds de la relation interpersonnelle ont d'importance et combien il est difficile de les évaluer valablement et de leur donner leur place dans le travail des méthodes. Combien d'éléments échappent-ils aux filets plus ou moins bien tendus et qui garantissent finalement de façon souvent illusoire contre les errements du sens? L'article sur l'étude de cas (C. Revault d'Allonnes) en apporte ici l'illustration détaillée. Déontologie, problèmes psychologie clinique éthiques dans la recherche en

Ailleurs que dans la clinique thérapeutique ou « armée », le refus
de réduction du sujet à une composante de son identité apparaît clairement dans l'élargissement actuel des politiques de recherches sur les étiologies des pathologies contemporaines. L'épidémiologie peut faire place à des recherches davantage proches de la micro-sociologie. L'objet de certaines recherches pouvant être de savoir comment la personnalité actuelle peut répondre aux situations problématiques de délitement des liens communautaires. Isabelle Billiard écrit en 1989 dans un rapport MIRE: «La dialectique entre formation sociale et formation individuelle, entre identité psychique et personnalité sociale ne semble saisissable qu'à travers la reconstruction d'histoires
16 Quand bien rrâre il ne s'agit pas d'une interprétation celle exposée ci-dessus.

« sauvage»

du type de

18

CLINIQUE ET ÉTHIQUE

personnelles. C'est en ce sens qu'on ne peut faire l'économie du sujet, ni repartir d'autres sources que celles qu'il peut livrer. Ce qui suppose sans doute une démarche d'analyse clinique approfondie, reconstituant dans chaque cas les contraintes et les conflits aux différents âges de la vie, ainsi que les marques d'initiative possible dans chaque conjoncture, mais dont les résultats, uniques, ne seront

pas formalisables

»17.

Allons plus loin: ce n'est pas la centration sur un abord clinique du sujet qui donne une dimension clinique à une recherche. TIne s'agit pas de dire que seraient inéthiques des recherches menées sur un grand nombre de sujets, mais d'exprimer la fécondité et la nécessité d'une démarche clinique de recherche pour beaucoup d'études qui traitent des aspects actuels des nouvelles formes de symptomatologies et de souffrances psychiquesl8. Toutefois ce qui est éthique dans la recherche est d'un autre ordre. Cette éthique de la recherche repose sur la nécessité absolue de s'interroger sur les conséquences qu'a pour un sujet sa participation à la recherche. La reconnaissance et le respect du sujet psychique - y compris donc dans le cadre de la recherche - supposent de la part du psychologue clinicien une inscription dans une éthique de la responsabilité. Elle suppose un engagement en acte et en toute connaissance de cause. Ce numéro présente des travaux sur le thème éthique" répartis au service de quatre priorités "Clinique et

- Exposer les questions que posent au psychologue certains articles du Code de Déontologie et définir les concepts de morale, de déontologie et d'éthique (J.-P. Cattoné, R. Samacher). - Montrer comment l'éthique est au cœur des rapports entre le psychologue et ses outils, le psychologue et ses recherches (CI. Revault d'Allonnes, C. Arbisio, M.-N Breuker, V. Capdevielle et al.).
17

18

I. Billiard, 1989, p. 13.
«

Démontrer l'existence d'une loi, la nature d'un mécanisme ou l'individualité

d'un processus ou d'un état ne relève pas de la simple expérience clinique. Il faut prouver la valeur de vérité de ce qui est asserté. Ceci ne veut pas dire que l'on doive abandonner la méthode de l'observation qui caractérise la démarche clinique. D'autres domaines de la réalité ne se prêtent également que très partiellement à la démarche expérimentale. Citons pêle-mêle l'astronomie, la géologie, la géographie physique, l'histoire ou la sociologie. La "taille" des objets étudiés ou la place de l'observateur ne permettent pas de contrôler toutes les variables et d'agir sur l'une d'elles. Il faut alors observer le monde, mais de telle manière que des inférences puissent être faites à partir des données individuelles qui offrent une probabilité de vérité, donc un degré plausible de généralisation. L'appel à la démarche clinique pour observer la complexité de la vie mentale tient à de pareilles conditions» (D. Wildocher in O. Bourguignon et M. Byldowsli, 1995, p. 16).

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- Proposer une réflexion à propos du statut de la personne humaine dans les traitements psychiatriques actuels (C. ManginLazarus) et de la place et de la non-place que font au sujet les politiques d'évaluation des psychothérapies (F. et R. Sauvagnat). - Situer la responsabilité du psychologue dans l'institution (M.-J. DeI Volgo) et la cité et des dimensions possiblement inéthiques de notre actuelle «modernité» (O. Douville). La modernité, ses violences, ses dérives est à la fois porteuse d'urgence et de trauma. Cette situation de la violence et de la déliaison dans la modernité a parfois été nommée «surmodernité» ou «post-modernité ». Peut-on parler d'une responsabilité des psychologues cliniciens devant la forme actuelle du Malaise dans nos civilisations?
Références Aulagnier P., La violence de l'interprétation, De l'énoncé au pictogramme, Paris, PUF, 1975. Billiard I., Dimensions psychiques et sociales dans l'étiologie des pathologies chroniques contemporaines, Document de Travail Mission Interministérielle Recherche Expérimentation, juin 1989. Bouretz P., Article "droit", Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Monique Canto-Sperber (dir), Paris, PUF, 1996, 2° ed. 1997, pp. 439-452. Bourguignon O., Byldowski M., La recherche clinique en psychothérapie, Paris, PUF, 1995. Bourguignon O., "Questions éthiques et déontologiques", R. Perron et coll., La pratique de la psychologie clinique, chap. 8, Paris, Dunod, 1997. Code Civil, Paris, Dalloz, 1996. Canto-Sperber M. (dir), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, PUF, 1996, 2° ed. 1997. Caron F., "Les psychologues et l'institution", Psychologues et Psychologies, janvier-février 1998, pp. 2-3. Freud S., Totem et tabou (1913), Paris, Payot 1947. Freud S., "Considérations actuelles sur la guerre et la mort" (1915), Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 7-40. Freud S., "Au-delà du principe de plaisir" (1920), Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1973, pp. 83-164. Freud S., "Psychologie collective et analyse du Moi" ( 1921), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 117-218. Freud S., Malaise dans la civilisation (1929), Paris, PUF, 1971. Hirt J.-M.,Vestiges du Dieu, Paris, Grasset, 1998. Julien P., L'étrange Jouissance du prochain. Éthique et psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1995.

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CLINIQUE ET ÉTHIQUE

Griifin

J., Article "Méta-éthique", Dictionnaired'éthique et de philosophie

morale, Monique Canto-Sperber (dir), Paris, PUF, 1996, 2° ed. 1997, pp. 961-965. Lacan J., Éthique de la psychanalyse, Le Séminaire livre VII , Paris, Le Seuil, 1986. Leprince C., "Mais qu'allons-nous faire dans cette galère ?". À propos

de la

«

psychothérapie populaire », Psychanalystes, 5, 1990, pp. 273

36. Navelet C. et Guérin-Caruelle B., Psychologues au risque des institutions, les enjeux d'un métier, Paris, Frison-Roche, 1997. Parizeau M.-H., Article "Éthique appliquée", Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Monique Canto-Sperber (dir), Paris, PUF, 1996, 2° ed. 1997, 535-540. "Plate-Forme de la revue Psychologie Clinique", Psychologie Clinique, 1, 1996, "Clinique (s), Tensions et Filiations", Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 7-12. Pratiques Psychologiques 1997-3, "Institution et déontologie", Le Bouscat, L'esprit du temps, 1997 (distribution PUF). Quesemand-Zucca S., "Moments poétiques dans les cures", à paraître, Che Vuoi ?I Paris, L'Harmattan, "Moments psychotiques dans la cure" (2° semestre 1998). Rawls J., "The independance of moral theory", Proceedings and Adresses of the American Philosophocal association, 48, 1974-1975. Revault d'Allonnes C. et a1., La démarche clinique en sciences humaines, Paris, Dunod, 1989, 2° ed. 1992. Revault d'Allonnes C., "Entretien avec Jacqueline Carroy", Psychologie Clinique, l, 1996, "Clinique (s), Tensions et Filiations", Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 19-40. Zagury D., Modèles de normalité et psychopathologie (1980) (préface de J. Chazaud), Paris, L'Harmattan, 1998.

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Le retour de la morale
Jean-Philippe Catonné1

Résumé La demande éthico-morale est pressante depuis une dizaine d'années. Comment expliquer ce retour à la philosophie morale? Quel rôle y jouent les sciences et les techniques? Quelle liaison entretientelle avec la politique? Après avoir répondu à ces questions, trois ouvrages, à la fois récents et marquants, sont choisis pour illustrer la tendance actuelle. fis ont pour auteurs Comte-Sponville, CantoSperber et Revel-Ricard. Mots clés Éthique; morale; bioéthique; environnement; responsabilité; science; sagesse; politique.

vertu;

amour;

Un regain d'intérêt pour la philosophie morale est manifeste aujourd'hui, après une phase de déclin. Encore faudrait-il l'entendre au sens large d'une demande de philosophie pratique. On s'y préoccupe des conditions pour une vie bonne, mais aussi de celles qui doivent être réunies pour juger de la conformité d'une action avec la notion de justice. On y retrouve, inextricablement mêlées, une morale prescriptive de devoirs, à vocation universelle, visant le Bien et une éthique, particulière aux désirs de chacun, visant la sagesse et le bonheur2. Autrement dit, les deux composantes de la raison pratique sont en jeu, une téléologie, recherche finalisée pour une vie heureuse, de tradition grecque, en particulier aristotélicienne, et une déontologie, normative et impérative, de tradition kantienne, ou encore, pour emprunter à ce dernier auteur, ce qui oppose la doctrine du bonheur à la doctrine morale, l'une et l'autre étant nécessaires. Kant précise que cette distinction doit être faite avec «autant de scrupule que le
1

2 Sur l'intérêt de distinguer la morale et l'éthique, voir: André Lalande, Vocabulair! technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1980, p. 306; Paul Ricœur, "Ethique et morale" (1990), in Lectures l, Paris, Éditions du Seuil, 1991, pp. 256-268 ; Marcel Conche, Le fondement de la morale, Paris, PUF, 1993, pp. 2-4 ; André Comte-Sponville, Valeur et vérité, Paris, PUF, 1994, pp. 183-205.

Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

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