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Collectifs et singularité

270 pages
Ce numéro centré sur le collectif prend en compte les modélisations anthropologiques et psychanalytiques relatives aux effets de mélancolisation des liens et de massification des identités et des appartenances. Un tel projet oblige à interroger la demande sociale et à prendre position vis-à-vis des tendances contemporaines qui demandent aux psychologues de remplir des fonctions de normalisation et de rééducation. Ce numéro s'ouvre sur des problématiques anthropologiques et fait ensuite place à des travaux portant sur l'adolescence.
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PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Nouvelle série n° 21 été 2006

Collectifs et singularités
Sous la direction d'Olivier Douville et Claude Wacjman

L'HARMATTAN

Psychologie Clinique Nouvelle série n° 19, 2005/1
(revue de l'Association "Psychologie Clinique") Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre (CNL)
Directeur Secrétaire de publication de rédaction: et rédacteur en chef: Olivier Douville (paris X).

Claude Wacjman (paris). (EPS de Ville-Evrard), Robert

Rédaction: Olivier Douville (paris X), Serge G. Raymond Samacher (paris VII), Claude W acjman (paris).

Comité de lecture: Paul-Laurent Assoun (paris VII), Jacqueline Barns-Michel (paris VII), Fethi Benslama (paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy (EHESS), Françoise Couchard (paris X), Michèle Emmanuelli (paris V), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Marie-Claude Fourment (paris XIII), Alain Giami (INSERM), Florence GiustDesprairies (paris VIII), Jean-Michel Hirt (paris XIII), t Michèle Huguet, Serge Lesourd (Strasbourg), Edmond Marc Lipiansky (paris X), Okba Natahi (paris VII), Max Pagès (paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), Michèle Porte (Université de Bretagne Occidentale, Brest), JeanJacques Rassial (Aix-Marseille), Serge Raymond (Ville Évrard), t Claude Revault d'Allonnes, Luc Ridel (paris VII), Silke Schauder (paris VIII), Karl-Leo Schwering (paris VII), t Claude Veil,
Claude Wacjman (paris), Annick Weil-Barais (Angers).

Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (paris), Michelle Cadoret (parisOrsay) Christophe Dejours (CNAl\1), Marie-José Del V olgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (paris EHESS), Christian Hoffmann (poitiers), René Kaës (Lyon II), Laurie Laufer (paris VII), André Lévy (paris XIII), Jean Claude Maleval (Rennes II), François Marty (paris V), Jean Sebastien Morvan (paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Nantes), Monique Sélim (IRD), Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (paris VII), Robert Samacher (paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (paris VIII), Loick M. Villerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), Jalil Bennani (Rabat, Maroc), Jeanne Wolff Bernstein (San Francisco, USA), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (felAviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Giovanni Guerra (Florence, Italie), Huo Datong (Chengdu, Rep. Pop. de Chine), Nianguiry Kante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pro MendeWson (Berkeley, U.S.A.), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Adelin N'Situ (Kinshasa, République démocratique du Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou, Burkina-Fasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbone, Portugal), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarns), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc). Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, Psychologie Clinique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris e-mail: psychologie.clinique@noos.fr L'abonnement: 2005 (2 numéros) France: 36,60 Euros Etranger, DOM TOM: 39,65 Euros Ventes et abonnement: 5-7 rue de l'Ecole PolYtechnique, 75005 Paris
@ L'Harmattan, 2006

L' Harmattan,

ISBN: 2-296-01264-7 E~:9782296012646

SOMMAIRE
Collectifs et singularités
Sous la direction de Olivier Douville et Claude Wacjman La revue aujourd'hui" Psychologie Clinique a 10 ans, filiations et perspectives, Olivier Douville..... Le titre de psychothérapeute: nouveau gadget de la politique de Santé Publique? Robert Samacher .............................................. Collectifs et singularités - Abords anthropologiques Le signifiant zéro: Lacan et Lévi-Strauss, Carina Basualdo ................................ Constitution d'un espace de sens partagé entre chercheurs et décideurs en santé mentale: du trasnfert impossible au partage de l'objet, Valeria Henrandez, Bernard Hours ....... Au bord de la trasngression, Joel Birman .................................................................. L'avortement: de l'acte à la parole, Marie-Noël Godet ........................................ Adaptation, masochisme et schizophrénie, Cyrille Bouvet.................................. Psychologie du surendettement, à propos de l'hystérie masculine, JeanJacques Rassial ........................................................................................................... Une névrose psycho-politique, Rachel Simbu .......................................................... - Adolescences La refonte du fantasme à l'adolescence, Brigitte Haie ......................................... Résistance au « pubertaire», Olivier Ouvry........................................................... Le récit des origines et la fonction du « tu » à l'adolescence, Marie-Cristina Poli ............ Le devenir des adolescents sortant d'un Institut de rééeducation, Claude Wacjman . .. . ...................... Varias Psychopathologie clinique Passage à l'acte: modalités d'écriture d'une impasse, Angélique Christaki... Sur la présentation clinique La présentation clinique du patient, une pratique limite en psychopathologie, Yvette Dorey -Assédo.................................................................... Docteur Jacques Lacan, ancien chef de clinique: présentations, Danielle T reton ............................... Tribune Libre Une clinique dans le cadre judiciaire: Hommage à Hervé T rolonge, Cabinet Caroline Hollanda Martine Frédéric Wacjman Franck Chaumon 27 7 17

41 59 83 99 109 115 125 139 149 163

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un enjeu vital, Danièle Epstein ............................................

215 223

de lecture, Nader Aghakhani, Francine Aknin, Françoise Couchard, Civalleri, Olivier Douville, Jean-Baptiste Fotso-Djemo, Eliezer de Cordeiro, Laurence Husson, Marie-Madeleine Jacquet, Maud Lasseur, Menès, Claire Maihle, Louis Moreau de Bellaing, Marine Quenin, de Rivoyre, Cécile Simon, Claude Tapia, Alain Vanier, Claude ........ de manifestation scientifique, Claire Lemitre ...............................

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Compte-rendu

Psychologie
perspectives 1

Clinique

a

10

ans,

filiations

et

Olivier Douville2 10 années déjà! Notre jeune revue est devenue grande. Mais aussi le panorama de l'exercice de la psychologie clinique a changé, considérablement, durant ces dix dernières années. Il est temps de restituer l'histoire de la revue afin de tracer les perspectives qui lui permettront de continuer au mieux dans sa mission de rassembler des travaux rigoureux et originaux à propos de la démarche clinique en psychologie et en psychanalyse, mais aussi en psychiatrie et en anthropologie. Rassembler afm de prendre place dans l'actuel, se situer dans les défis qui nous attendent, prendre part aux combats que nous devons mener en faveur de la clinique du sujet, ce dernier étant entendu dans sa singularité et dans son lien au collectif. Nous avons choisi de consacrer ce 210 numéro aux liens entre le singulier et le collectif, afin de marquer cet anniversaire d'importance pour P!Jchologie Clinique nvll. sérierevue, qui, atteignant ses dix printemps, s'installe fort bien ainsi dans son âge de raison. C'est pour nous une façon de retour sur des sources. Précisons aux lecteurs quelques points de départ, trajets, définissons avec lui nos options et nos engagements. Des antécédents de notre revue

Au cours des années 1980. P!Jchologie Clinique est, le nom du bulletin du laboratoire de Psychologie clinique de l'Université Paris VII Qaboratoire qui fut dirigé par Juliette Favez-Boutonier et qui s'installe au centre Censier en 1965, ensuite par Claude Revault d'Allonnes à partir de

1 Texte relu, commenté et approuvé avant sa rédaction finale par Robert Samacher, Serge Raymond et Claude Wacjman. 2 Psychologue clinicien, psychanalyste, Maître de conférences en psychologie clinique, Université Paris lü-Nanterre, Laboratoire « Médecine, Sciences du vivant, psychanalyse» (Université de Paris 7-Denis Diderot). Directeur de publication de la revue.

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1975 à laquelle succède Jacqueline Barns-Michel, de 1989 à la disparition du laboratoire, en 1998). Ce Bulletin devient rapidement un lieu de publication de recherches cliniques. Le «Groupe de recherches maghrébines », animé par Fethi Benslama et I<halifa Harzallah 3,y publie en 1983 un volume consacré à la thématique « Souffrance psychique et culture» ; «Travaux cliniques, questions de méthodes» paraît en 1985, ainsi que « L'ailleurs en Psychologie Clinique ». La politique éditoriale qui réserve des numéros du Bulletin à la recherche clinique aboutit à ce que, dès 1984, certaines publications sont éditées par le laboratoire dans la collection intitulée Recherches cliniques,publication annuelle jusqu'en 1987. Recherches Cliniques publia les très intéressants "Sexualité et vie quotidienne. Travaux pour l'ATP du CNRS "Modes de vie et comportements sexuels" (nO 11, 1984), "L'eau, la vie, les rêves" (nO 12, 1986), "Cliniques des relations instituées" (1987, n° 13). Au sortir de cette énumération, il faut encore souligner que le Bulletin de P.rychologie fit paraître, de 1975 à 1986, 4 volumes - numéros spéciaux - consacrés à la psychologie clinique dans lesquels s'illustrèrent, autour de Claude Revault d'Allonnes, une grande part des chercheurs du laboratoire. Dans le souci de dégager un support de publication autonome, qui puisse fonctionner comme un lieu de débats et d'information destiné aux psychologues chercheurs et praticiens, Claude Revault d'Allonnes et plusieurs collègues de son laboratoire décident, en 1988, de tenter l'aventure du lancement d'une revue afin de « combler l'absence de revue scientifique de psychologie clinique... de nombreux travaux qui relèvent [de la psychologie clinique] ne trouvent pas de support adéquat, à moins d'entrer dans les perspectives de revues spécialisées »4. C'est ainsi que naît P.rychologie Clinique, l'ancêtre direct de la revue que vous avez en main. Si sa famille idéologique - et son vivier d'auteurs, tout autant - reste le laboratoire, ce dernier n'en est plus son support institutionnel. Une association «Psychologie Clinique» se crée (Claude Revault d'Allonnes en est la présidente et elle le restera jusqu'à sa mort, Robert Samacher, actuel président, lui succède). L'association devient propriétaire de la revue. Alain Giami et Monique Plaza en sont co-rédacteurs en chef, le premier assurant, de plus, la lourde tâche de diriger la publication. L'éditeur est alors I<Iincksieck et de 1989 à 1991 paraissent six numéros. La plate-forme publiée dans le premier numéro l'annonce: le contexte
3 groupe que je rejoins en 1982; ce fut ma première insertion dans un groupe de recherche universitaire, mon premier texte à caractère scientifique publié étant un interview de Fethi et de moi, texte parn en arabe pour une revue tunisienne. 4 Extrait d'un cours texte accompagnant le bulletin d'abonnement pour cette revue, daté de 1988, et signé de Claude Revault d'Allonnes, Jacqueline Barns-Michel et Alain Giami (archives de la revue). 8

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politique et professionnel de la psychologie est mentionné. La question du statut du psychologue est soulevée. L'appel aux praticiens, la volonté de dialoguer avec eux, sont clairement avancés. Un débat épistémologique de fond sur les liens entre psychologie clinique et psychanalyse, sur le poids du social, sur le passage du singulier au collectif, sur la construction de l'objet et le contre-transfert du chercheur, a pu trouver matière à s'afficher et à se prolonger, sinon à se satisfaire. Ce qui donne un ensemble pionnier, vivant, auquel il est toujours stimulant de revenir. Une analyse de ces premières tomaisons permet d'évaluer l'aspect novateur des constructions d'hypothèses dont elles fourmillent et qui portent sur le culturel et le social. Hélas, le contrat avec l'éditeur est suspendu en 1993. A. Giami discute de la revue, à plus d'une reprise, avec moi. Il me fait l'amitié et la confiance tout autant, de l'aider à reprendre Prychologie linique afin qu'elle C reparaisse, à nouveau ailleurs et autrement. En 1994, les deux précédents rédacteurs en chef souhaitent ne pas continuer dans leurs tâches et je deviens rédacteur en chef et directeur de la publication. Rien ne se décide, bien entendu, sans Claude Revault d'Allonnes qui, me confiant la charge de redémarrer la revue, me fait part à maintes reprises de son désir que cette nouvelle Prychologie linique soit bien davantage ouverte à C d'autres chercheurs et nettement moins ombiliquée au Laboratoire de Psychologie Sociale Clinique de Paris 7. « Tu sais que je suis entièrement d'accord avec toi sur l'indépendance nécessaire de la revue et du labo. Tant pis pour les grincements de dents bien compréhensibles» m'écrirat-elle avec sa franchise coutumière en septembre 1997. Psychologie clinique, nouvelle série

L'année1995 est marquée par l'errance, le doute et le débat. Ce fut une trop longue année durant laquelle nous peinons à trouver un éditeur. Alain Giami arrive à convaincre du bien-fondé de nos entreprises la maison L'Harmattan. Ce n'est pas seulement la difficulté à changer d'éditeur qui freine la reprise d'activités de la revue. C'est aussi et surtout que le paysage institutionnel de Paris 7 a changé, rapidement, irréversiblement. Les solidarités internes au laboratoire de Paris 7, nouées autour de Claude Revault d'Allonnes, se sont distendues, des heurts avec les autres laboratoires de Censier sont vifs, autour du DEA, par exemple. Robert Samacher indique que «l'esprit fédérateur de Claude Revault

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d'Allonnes a manqué »5. Des chercheurs d'importance quittent ce lieu pour d'autres laboratoires où ils se sentent dans une meilleure cohérence pour inscrire leurs recherches. Paul-Laurent Assoun et Michèle Huguet optent pour le laboratoire de psychanalyse de Dayan. La bannière de la psychologie sociale clinique rassemble d'autant moins que des alliances solides n'ont pu être conclues. La revue se veut et sera heureusement indépendante de tous ces remous. De juin 95 au printemps 96, un comité de rédaction et de lecture, reformé et plus vaste que celui de la revue dirigée par Giami, se réunit afin de définir d'une politique pour la revue. De sa plate-forme aussi. C'est le temps de longs échanges et de disputatio parfois entre les membres de la rédaction de l'ancienne revue et les nouveaux arrivés amenés par Alain Giami et moi (dont l'indispensable Claude Wacjman). Grâce aux talents de médiateur de Claude Veil qui sait mettre avec humour et exactitude un terme aux controverses infinies, la revue redémarre sous le titre P.rychologie Clinique nouvellesérie,ce à raison de deux numéros par an. Alain Giami, Edmond Marc-Lipiansky et moi-même en rédigeons la « Plate-Forme », parue dans le numéro 1 de cette nouvelle série, déclaration d'intention très consensuelle. L'association est toujours propriétaire du titre. La préparation du premier numéro dirigé, in fine, par Jacqueline Carroy et Luc Ridel : « Clinique (s): Tensions et filiations» (1996/1) se fait l'écho de l'histoire de la psychologie sociale clinique et s'ouvre à des témoignages précis sur le rôle du psychologue dans l'institution de soin psychiatrique et de médecine somatique. On trouve également des échos dans l'article de Florence Giust-Desprairies du travail qu'elle mène avec Jacqueline Barus-Michel et Luc Ridel autour de la thématique de la crise, travail qui donne naissance à une publication collective de ces trois auteursn cette même année. Relisant aujourd'hui ce premier numéro, ce premier jalon, j'y vois l'évocation du passé dans le témoignage de grands anciens, une centration sur le social, réduit à l'organisation, l'ouverture anthropologique viendra après avec M. Cadoret, M. Sélim et J. Galop qui jouxtent des témoignages sur les nouveaux lieux et les nouvelles pratiques des psychologues cliniciens. Cette même année, fatidique, nous apprenons avec peine et consternation la maladie de Claude Revault d'Allonnes, de ce cancer qui l'emportera lors de l'été 1998. « A ma façon, je soutiendrai tous les projets retenus. Tu n'auras qu'à m'appeler pour me tenir au courant, entre les hospitalisations, ou m'écrire un mot. Je te répondrai très vite.
5 Robert Samacher « Chronique d'une évolution annoncée », Bulletin de PJ)'chologie «Destins de la psychologie clinique. Hommages à Claude Revault d'Allonnes », tome 53(3), mai-juin 2000 ; 447, page 307. 10

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ET SINGULARITÉ

C'est une bonne et agréable chose que la revue redémarre, élargie et fortifiée. Compte sur moi pour t'aider au maximum dans la mesure de mes possibilités. Il faut maintenir une bonne équipe cohérente et active », m'écrit-elle en mars 1996. Elle reste présente aux côtés de la revue le plus longtemps qu'elle le peut, œuvrant avec rigueur, générosité et enthousiasme, aux côtés de Robert Samacher et de moi, à un numéro portant sur l'enjeu décisif de l'éthique dans l'acte clinique qui voit le jour au printemps 1998 (<< Clinique et éthique» vol. 5 de la revue) et qui reste une référence pour nos étudiants. Dès le second numéro de cette nouvelle série, C. Wacjman assure, avec dévouement, le secrétariat de rédaction. De plus, il pilote des numéros qui portent sur la responsabilité du clinicien en institution et contribuent à mieux faire connaître la revue à un public de praticiens, en dehors des cercles et réseaux universitaires. Des spécialistes de l'anthropologie viennent renforcer le pôle d'expertise des articles (patrice Bidou, pour l'anthropologie psychanalytique des univers traditionnels, Monique Sélim pour l'anthropologie des mondes contemporains). Des échanges se font avec des correspondants étrangers, ce qui n'était guère le cas auparavant. L'audience de la revue s'en ressent positivement surtout depuis les numéros 3 et 4 consacrés à la clinique des effets des exils et que M. Huguet coordonne avec moi, apportant à cette co-direction féconde et paisible toute sa rigueur et tout son dévouement. Progressivement la rédaction se resserre autour du noyau dur de l'Association Psychologie Clinique et Serge Raymond, Robert Samacher et moi-même sommes aujourd'hui les rédacteurs de cette revue qui peut compter aujourd'hui sur l'équipe solide que forme l'addition d'un comité de lecture et d'un comité scientifique, tous deux vastes et pluridisciplinaires, rassemblant chercheurs et praticiens 6. L'exigence de rigueur s'en est trouvée mieux réaffirmée. Il est vrai qu'à ce niveau de la recherche clinique, la seule position rigoureuse du point de vue de la validation de la connaissance est celle qui se centre sur les conditions nécessaires au développement de la connaissance scientifique. Est donc clinicien celui qui rend compte de ces conditions en élaborant comment la rencontre avec le réel clinique relève de modes d'élaboration qui ont leur rigueur propre, mais communicable. Le tranchant éthique n'en sera que mieux distingué.

6 Le lecteur se reportera à 1'« ourS» où est indiquée la composition comités Qecture, scientifique et correspondants internationaux). Il

des trois

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Un point mérite qu'on s'y attarde. Un des principes de la revue est de poser et de reconnaître l'irréductibilité du fait social, la résistance qu'il pose nécessairement et salutairement aux réductions idéalistes. Plusieurs fils rouges se tirent à travers les différents numéros, dont toujours un intérêt jamais minimisé ou dénié porté à l'éthique de la démarche clinique et aux questions de méthodes. Aujourd'hui les contextes de l'exercice professionnel et de la recherche universitaire ont changé. C'est le statut même de la démarche clinique qui est interrogé et souvent remis en cause par les développements scientistes contemporains. La dimension épistémique est avivée par des enjeux des plus actuels qui touchent au statut même de la discipline. Notre contexte scientiste tend à liquider ce qu'il y a de réflexif dans les Sciences Humaines et, par conséquent, il tend à réduire la démarche clinique à une peau de chagrin. De plus en plus, les recherches en psychologie cognitive expérimentale tendent à rendre visible, comme à ciel ouvert, ou crâne béant, l'invisible de la pensée. Les ressources de l'imagerie cérébrale sont ici mobilisées à grand fracas. Qu'il y ait bien des données à apprendre encore des lois du fonctionnement cérébral et de ce qu'elles ouvrent comme contraintes et comme degrés de liberté, voilà une pâle évidence de laquelle il serait vain de discuter plus avant. Et le clinicien qui ne voudrait rien savoir des avancées de la psychologie cognitive évoque bien davantage l'autruche enfonçant dans le sable sa tête, que le sage refusant de céder aux sirènes de l'illusion. Que continuent donc à chercher et pourquoi pas à trouver les cognitivistes, au reste peu unifiés. Cela ne peut nous inquiéter, ni nous nuire. En revanche c'est bien l'habillage idéologique dont ils parent leurs quelques trouvailles qui dérange et inquiète. Le retour subreptice de l'idée d'une nature humaine réduite à des invariants du fonctionnement neuronal retentit, pour qui n'a pas trop méprisé l'histoire des idées, comme le retour d'une conception archaïque pour laquelle le programme génétique est de plus en plus imperméable aux effets sélectifs du milieu. Alors, en écartant tout effet de l'environnement on en vient à une ontogénie close, cherchant dans des prototypes de comportements «de base» la base même de la communication universelle. Perspectives Alors que tout se passe comme si, entre la psychanalyse et les pratiques non analytiques, la psychologie clinique formait un maillon qui semble menacé d'éviction, voire de disparition, que désignons nous, dans cette revue par cette expression devenue amphigourique de « psychologie 12

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clinique », si ce n'est cette partie de la psychologie confrontée au symptôme? Le signifiant« clinique» est devenu £Iou alors même que l'ensemble des pratiques cliniques s'y adossent encore et que la référence «psychologie clinique» trouve une inscription dans la formation universitaire. La psychologie clinique se tient au plus proche des variations symptomatiques liées aux modifications sociales et culturelles des contours de l'individualité, de l'identité, des processus d'affiliation et de transmission. La psychologie clinique ne suppose pas une coupure transcendantale entre l'individu et le collectif. Elle ne suppose pas non plus que le discours et les conduites servent d'abord à communiquer. Elle s'intéresse à la façon dont le sujet et le collectif ordonnent conduite et discours pour cadrer l'impossible. Y a-t-il une autre référence que la psychanalyse pour poser et assumer de telles définitions du sujet? Durant ces dix années, la revue a pris position. Et elle a su transmuer une plate-forme riche de bonnes intentions, comme vous pouvez en prendre connaissance dans le numéro 1, évoqué plus haut, en une position plus rigoureuse et davantage politique. Ainsi, face à l'actuelle nébuleuse des offensives contre la raison freudienne, nous fîmes le choix de refuser les dérives aventuristes et à courte vue qui positivent, sans rime ni raison, n'importe quelle forme de psychothérapie au profit d'un tout évolutif désarmant de faiblesse méthodologique! De même nous continuons à défendre l'institution psychiatrique, du moins celle issue de la psychothérapie institutionnelle (fosquelles, Bonnafé, Fanon, Le Guillant, Oury, etc.), tant nous refusons de voir dans le délitement de la psychiatrie la moindre bonne nouvelle pour le psychologue clinicien -il ne tirera par la part du lion d'un tel désastre- ni pour le citoyen, de plus en plus infantilisé. La position clinique n'est pas de se couper d'une pensée de l'institution soignante, ce qu'a fort bien sur faire entendre Claude Wacjman dans les deux numéros qu'il a co-dirigé sur les institutions de soin. Elle n'est pas non plus de se remparder derrière un savoir nosographique « à la mode» qui coupe le lien relationnel avec le sujet en souffrance, et fait de la souffrance psychique et de la « folie» des processus naturels qui évolueraient par eux-mêmes, ainsi que le ferait une plante plus ou moins rare et plus ou moins décorative dans son écosystème clos. Notre filiation, étant celle d'une clinique du social, nous ne cherchons en aucun cas à comprendre les faits cliniques et

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7 comme s'il s'agissait de simples phénomènes psychopathologiques résiduels, morbides ou déficitaires. Bien au contraire, nous y voyons et y entendons la marque des relations sociales, et, en un premier temps, familiales, au sein duquel le sujet n'a pu loger l'énigme de son être et le prix de son désir. Nous refusons de réduire la psychopathologie à un déficit « sec» sans pour autant la considérer comme la mécanique production d'une organisation sociale ou culturelle. En ce sens les commodités qu'offre une psychologie de la conduite et de la représentation ne peuvent qu'égarer le clinicien. Notre rôle étant bien davantage de respecter les positions subjectives et les échos du collectif sur la singularité, sans verser dans la commodité des typologies réductrices. Il y a bien lieu de refuser les fausses sciences, de refuser que le savoir sur le psychisme conscient et inconscient soit bradé au profit de n'importe quelle invention nosologique ou thérapeutique. Enfin, nous ne souscrivons pas à une clinique du social qui resterait prisonnière des mirages romanesques et conventionnels où le tout de l'individu s'opposerait de façon héroïque au tout du collectif. Il a été fait un usage copieux de la phrase de Freud qui, dans son fameux Massenp.rychologie (1921), met en lien la psychologie collective et la psychologie individuelle. Une certaine psychologie sociale s'en est senti des ailes pousser. Et elle a su prendre son envol. Au reste, la psychologie sociale clinique fut un des points de départ de la revue. Cela étant, le «nous» dont il est question dans la psychologie de groupe, n'est pas superposable à ce que la psychanalyse entend par logique collective. S'il ne s'agit pas d'opposer une monade singulière à une compacité groupale, il conviendrait alors de penser ce qui pourrait fonder du lien social sans toujours le rabattre sur les nécessités de groupe. La pensée d'un tel écart permettrait alors de différencier ce qui inclut chacun dans une masse à une régression océanique flattant les mirages atemporels des satisfactions narcissiques primaires, d'avec ce qui fait lien dans un groupe, soit la mesure qui subordonne le souci de chacun de se faire valoir à l'idéal commun. S'en trouverait renouvelé un abord de l'envie sociale, mais aussi de la panique collective. S'en trouverait remise sur pied une psychologie sociale clinique portant sur des destins collectifs du semblant et des formes diverses de la cruauté collective.

7 Le lecteur se reportera aux volumes 13 (<< echerches R cliniques en psychanalyse »), 17 (<< Qu'est-ce qu'un fait clinique? ») et 20 (<< ourquoi la psychologie P clinique? »), chacun ayant été dirigé par Christian Hoffmann et moi, bénéficiant, pour le premier, du concours de Roland Gori et, pour le second, de celui de Stéphane Thibierge.

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Le projet actuel de la revue, dans ses enjeux de clarification et de transmission, vise à faire jouer des opérateurs moins conventionnels que ceux qui firent les beaux jours d'une sociologie, ou d'une psychosociologie de la représentation sociale. Nous prenons à notre compte les modélisations anthropologiques et psychanalytiques relatives à ce que serait une communauté humaine minimale. En ce sens nous consacrons des thématiques de numéro ou de variaà propos des effets de mélancolisation des liens 8 (ce que Michèle Huguet avait déjà signalé dans ses recherches sur l'ennui dans le monde urbain moderne et que j'ai repris sous le label « mélancolisation du lien social », formule qui eut son petit succès d'estime et d'emprunt) et les effets de massification des identités et des appartenances. Un tel projet de recherche ne laisse pas tranquille ni indemne. Il emporte avec lui d'interroger la demande sociale, de prendre position vis-à-vis des tendances sociales et politiques contemporaines qui demandent aux psychologues de remplir des fonctions de normalisation et de rééducation. Il n'est pas de rigueur épistémique qui tienne sans que soit menée l'analyse de ce qu'il adviendrait de la clinique si l'on réduisait la psychologie à un ensemble de techniques et d'idéologies visant à légitimer des polices de comportement. Bref, notre programme en passe par la déconstruction d'une lecture adaptative de l'humain et nous le mettons en œuvre en refusant la réduction du sujet à un monisme, que ce soit au titre du biologique, du culturalisme, du comportementalisme ou du sociologisme. En découle notre besoin d'un dialogue avec l'ensemble des sciences humains et non seulement avec les autres psychologies qui entretiennent entre elles, compte tenu de leur hétérogénéité et de leur hétérodoxie, chaque jour de plus en plus criante, des rapports tendus et flous la plupart du temps, le leitmotiv de l'unité de la psychologie se révélant pour ce qu'il est: un dogme 9, et un argument politique. La psychologie clinique n'a aucun avenir si elle n'entre pas en dialogue avec ce qu'elle n'est pas, soit une clinique du social adossée à l'anthropologie des mondes contemporains et à l'anthropologie . 10 psyc h ana 1 yaque .
8 cf P.rychologic Clinique nvll. série vol 7 (<< xIcusions, précarités: E
témoignages

cliniques ») et 16 (<< Ruptures des liens, cliniques des altérités ») 9 on lira de Marie-Jean Samet et Olivier Douville: «À propos de la démarche clinique et de son rapport au singulier» Les méthodescliniquesen p.rychologic (Sous la dire d'O. Douville) Paris, Dunod, 2006 :3-24 10 Il faut redire ici toute la dette que la revue a vis-à-vis des travaux des anthropologues du contemporain, et tout particulièrement du trajet et de l' œuvre de 15

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Occasion de convergence entre de nombreux chercheurs et praticiens, P!JchologieClinique nouvellesérie est un lieu de confrontations éclairées et exigantes. Il ne lui suffit plus de satisfaire à des efforts anthologiques de mariage des options théoriques et des générations de chercheurs en psychologie. La nécessité de créer du débat pour inscrire des effets de transmission nous amène et à des ouvertures et à des radicalisations. Nous ne sommes pas un miroir de l'ensemble des chercheurs et universitaires se réclamant d'une clinique, mais un lieu de tension et de décision entre une clinique scientiste, naturaliste et abrasive du sujet réduit à son apparence manifeste, clinique que nous refusons, et une clinique du sujet en excès, en décalage, en mouvement. Il convient, maintenant, d'affirmer que l'option est bien, pour la rédaction de la revue, de travailler à faire reconnaître, construire et défendre cette clinique du sujet. Définissons là alors comme une clinique de la singularité, dans son rapport avec les mirages de l'individualité et les modes de composition des agrégats sociaux (masse, foule) et des institutions. On voit alors le terme de clinique entamer et décompléter celui de psychologie. Ce qui remet sur ses pieds toute réflexion sur les techniques, les méthodes et l'éthique même de la démarche clinique en psychologie et en sciences humaines. En ce sens, nous aurons de plus en plus besoin de faire «remonter» jusqu'à nous les expériences de terrains, de celles qui favorisent les prises en compte des mouvements transférentiels et des processus de subjectivation.

Gérard Althabe dont nous avons publié le demier article. Dans ce numéro, on prendra connaissance du travail de Hours et Hernandez qui s'inscrit dans cette filiation. Il faut encore souligner à quel point nous sommes proches des travaux de M. Cadoret et M. Audisio (ARAPSjPTAH).

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Le titre de psychothérapeute: politique de Santé Publique?

nouveau gadget de la
Robert Samacher 1

Résumé Les 10 janvier et 21 février 2006, le Dr Bernard Basset, Sous-Directeur à la Direction Générale de la Santé, a reçu pour une «concertation» les représentants des différentes professions psy.. .dans le but de faire avaliser le projet de décret d'application proposé par le :Ministère de la Santé à la suite de la promulgation de la loi du 24 Août 2004. L'auteur reprend l'historique et le contenu des différents rapports et plans qui, depuis 2001 ont servi à élaborer le projet actuel. Il analyse également les modèles de psychothérapie proposés par le rapport Pichot-Allilaire de l'Académie de Médecine (2003), retrouvés dans l'article 8 du projet qui ont pour enjeu la gestion médicale et sociale du symptôme. Ce projet va jusqu'à déf1nir le contenu des enseignements, il s'agit d'une intrusion directe de l'Etat en contradiction avec l'esprit de la loi. Cette mise en condition va à l'encontre de la psychanalyse et du travail habituel des psychologues cliniciens s'inspirant de l'enseignement de la psychanalyse. Mots clés Loi; titre de psychothérapeute;

psychothérapie;

psychanalyse.

Summary On the 10th January and 21th February 2006, Dr Bernard Basset director assistant at the General Direction for Health has welcomed the representants of the different psy... professions in order to make endorse the bill of application that has been proposed by the Health :Ministry after the promulgation of the law of the 24th August 2004. The author of the following text recapitulates the history and the contents of the different reports and plans that have been used, since 2001, to elaborate the present project. He analyses also the models of psychotherapy proposed by the report Pichot-Allilaire from the Academy of Medecine (2003), they have been found in the Article 8 of the project and aim to the medical and social management of the symptom. Furthermore, this project defmes the contents of teachings, this is a direct intrusion of the State in contradiction with the spirit of the law. This behaviour is totally opposite to

1Psychanalyste, Université Paris 7-Denis Diderot.

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psychoanalysis and the current work of clinical psychologists impregnated the psychoanalysis teaching. Keywords Law; title of psychothérapeute; psychotherapy; psychoanalysis.

by

Nous sommes passés depuis quelques années de la Psychiatrie à la Santé Mentale, quels en sont les effets et quelle peut en être la signification pour la profession de psychologue clinicien? Les « concertations» du 10 janvier 2006 et du 21 février 2006 entre le représentant du Ministère de la Santé, le Dr Bernard Basset et les représentants des différentes professions psychiatres, psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes, apportent-elles un éclairage sur les évolutions à venir? Ces réunions de concertation technique sur l'avantprojet avaient pour objectif de faire passer le projet de décret afin de l'avaliser pour imposer le point de vue du Ministère, sans véritablement chercher à tenir compte des critiques et des propositions faîtes pour le modifier. Ce qui a fait écrire à Alain Abelhauser, secrétaire général du SIUEERPP que « Monsieur Basset écoutait ce qu'on lui disait mais ne l'entendait pas ». Je ne reviendrai pas en détail sur l'histoire de cet article de loi et sur les modification qu'il a subies entre les premières propositions contenues dans l'amendement Accoyer, l'amendement Dubernard, l'intervention du Ministre Mattéi et la dernière version votée en 2004. Cette loi est consécutive à la mise en place d'une part, d'une Commission parlementaire ayant pour objectif la lutte contre les dérives sectaires et l'obtention d'une loi à cet effet et d'autre part, les actions des psychothérapeutes visant la reconnaissance officielle de la profession de psychothérapeute. Ces préoccupations présentent des convergences avec l'évolution et le remodelage du secteur sanitaire et social depuis les années 1990. La nouvelle idéologie du soin en psychiatrie a abouti à la fermeture d'un grand nombre de lits, à la réduction des médecins et du personnel hospitalier et a précipité le phénomène de déshospitalisation2. Parallèlement, la demande sociale s'est faite de plus en plus pressante vers les psychothérapies alors que le recrutement des psychologues cliniciens restait particulièrement limité faute de volonté politique et de moyens. En 2001, dans le cadre du nouveau plan de Santé Mentale commandité par le Ministre de la Solidarité de l'époque, Bernard I<Couchner, le rapport Piel-Roelandt concernant la psychiatrie, proposait une nouvelle répartition quantitative des divers professionnels. Il y est
2 Samacher R., 2001, Les effets du redéploiement Prychiatriques,vo1.40, nOS, décembre 2001, p. 384-394. 18 en psychiatrie, dans Perspeaives

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ET SINGULARITÉ

écrit: «Un grand nombre de psychologues (actuellement pour beaucoup au chômage) devraient se diriger vers un travail libéral conventionné, ainsi que certains infumiers, travailleurs sociaux et d'autres personnes ayant obtenu la qualification de psychothérapeute... Dans cette pratique «libérale», du fait de la diversification des intervenants qualifiés évoquée ci-dessus, on verrait sans doute, à un terme assez rapide, une diminution du nombre des psychiatres (le «gâteau» étant partagé entre un plus grand nombre d'acteurs dont les tarifs seraient directement concurrentiels), et leur réorientation plus majoritaire vers des pratiques publiques si les possibilités statutaires étaient aménagées. Les statuts de psychothérapeute reconnus, une embauche spécifique dans les consultations pourrait être organisée.» Le profil de la nouvelle profession de psychothérapeute dans le champ sanitaire et social était ainsi dessiné. Ces professionnels pourraient ainsi s'inscrire dans le Code de la Santé et pratiqueraient sous la responsabilité administrative ou technique de chefs de secteur (ou de bassin de vie). Les traitements seraient ainsi pris en charge par la Sécurité Sociale selon indication et nomenclature préétablie, intervenant de manière transversale sur l'ensemble des structures de secteur psychiatrique, social, médico-social sur prescription des médecins généralistes. Ce modèle d'intervention place ces psychothérapeutes en position d'auxiliaire médical ou de paramédical, ce qui a fait dire qu'on allait former des techniciens ou encore des sous-officiers de santé! Je citerai ensuite le rapport Cléry-Melin, I<ovess-Masféty et Pascal (15 sept. 2003)3 ; il s'inscrit dans la même ligne et apporte de nouvelles précisions. Ce rapport précise que seules les psychothérapies indiquées et conformes aux recommandations de bonne pratique (cf. le rapport

Pichot-Allilaire de l'Académie de Médecine du 1er juillet 2003)4,pour des
troubles comportant un besoin de soin, devraient être prises en charge par le système d'assurance maladie. Les psychothérapies sont alors définies comme des actes de soin qui utilisent des mécanismes psychologiques suivant des techniques standardisées, appuyées sur des bases scientifiques structurées dans le temps et permettant d'obtenir des résultats. Ce système suppose d'abord un diagnostic médical concernant les atteintes psychiatriques ainsi que la prescription d'un nombre de séances déterminé en fonction des pathologies entrant dans la nomenclature ( par exemple TOC, phobies, etc.) Le rapport Cléry-Melin propose trois types
3 Clery-Melin Ph., Kovess V., Pascal J-C; Plan d'actions pour le développement de la psychiatrie et la promotion de la santé mentale, Rapport d'étape de la mission Clery-Melin remisau Ministre de la Santé 15.09.2003. 4 Pichot P. , A11i1aire J-F., Rapport au nom d'un groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie, dans Bull. Acad. Méd., 2003, 187, n06, séance du 1erjuillet 2003. 19

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de psychothérapies: psychanalytique, cognitivo-comportementale, systémique avec leurs modalités individuelles ou en groupe. Ils préconisaient alors que les critères de description des actes soient appuyés sur l'expertise de l'INSERM et les recommandations de l'ANAESs. Nous ne reviendrons pas sur les conclusions en faveur des psychothérapies cognitivo-comportementales maintes fois commentées. Les auteurs de ce rapport soulignaient également la nécessité d'une formation aux techniques psychothérapiques et la nécessité d'une formation préalable à la psychopathologie et proposaient d'établir et de rendre publique une liste de professionnels habilités à pratiquer les psychothérapies. .. L'article 52 de la loi et le projet de décret d'application ne disent rien d'autre. A propos de la profession de psychologue, ce rapport proposait d'adapter leur formation à partir des considérations suivantes: - Il soulignait que ces formations sont très diverses suivant les universités, et s'en prenait aux formations mono-référencées en critiquant tout particulièrement celles spécialisées dans la psychanalyse. - Il revenait sur l'insuffisance des stages (comme dans le rapport Piel-Roelandt), souvent difficiles à trouver et ne permettant pas toujours d'assister aux entretiens avec les patients. - Enfin, dans un contexte de plus en plus sélectif, il dénonçait la prévalence des examens théoriques formels sur l'accomplissement d'un stage et l'obtention d'une formation clinique jugée insuffisante. Ce rapport comme les précédents, insiste sur la nécessité d'une formation concernant à la fois les différents aspects psychopathologiques et les diverses théorisations et techniques de soin en particulier dans le domaine des psychothérapies. Deux points de cette proposition méritent d'être retenus dans une perspective de valorisation de la profession: «Cette formation doit impliquer des stages dans des lieux validés cliniquement et dans lesquels les stagiaires doivent avoir des responsabilités thérapeutiques correspondant à leurs compétences; ce stage doit correspondre à l'équivalent d'un internat de psychologie, dont la durée ne devrait pas être inférieure à deux semestres et dont le contenu devrait faire l'objet d'une validation finale. Le projet de François Marty, s'il est mené à terme, devrait comprendre une sixième année (une année après master) comportant une année de stage interné. »
er Je reviens sur le rapport Pichot-Allilaire (1 juillet 2003) auquel

avaient certainement eu accès les concepteurs du rapport Cléry-Melin. Il s'agit bien dans le cadre de la Santé Mentale, de faire contrôler les prati5

INSERM:

Institut National de Santé et de la Recherche Médicale.
Nationale d'Accréditation et d'Evaluation en Santé.

ANAES

: Agence

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ET SINGULARITÉ

ques de soin par les médecins dans une perspective d'intégration des approches psychothérapiques et biologiques. La perspective proposée est de privilégier parmi la grande variété des techniques psychothérapiques celles qui auraient pour indication de faire disparaître les symptômes et la souffrance qu'ils entraînent s'inscrivant dans un projet d'amélioration de la Santé Mentale de la population au sens large. Les cinq courants évoqués pouvant s'inscrire dans ce projet sont les suivants: le courant comportementaliste et cognitif, le courant humaniste, le systémique, l'éclectique et intégratif sans oublier le courant psychanalytique ramené à la psychothérapie d'inspiration psychanalytique intitulée PIP pour plus de commodité! Ils rappellent qu'il s'agit de l'application des concepts de la psychanalyse en dehors de la cure type qu'ils réduisent à un dispositif correspondant à une séance au lieu de trois, en face à face... n'ayant aucunement entrevu que la psychothérapie psychanalytique est une variante de la cure type et que le dispositif peut évoluer au cours de la cure, et que seul, un psychanalyste peut la pratiquer. Pour répondre à leur modèle intégratif, ils donnent pour objectif à la PIP une pratique brève ou focale fixant un but précis à la psychothérapie... sûrement celui d'avoir une action immédiate sur le symptôme! Cette proposition s'avère être un excellent moyen pour fondre la psychanalyse dans la médecine, en l'inscrivant dans une idéologie qui va à l'encontre de ce qui la définit. C'est ainsi que la psychanalyse devrait trouver sa place dans la Santé Mentale! Et c'est aussi dans cet esprit que devraient s'acquérir les connaissances en psychanalyse à l'université, c'est-à-dire dans la méconnaissance complète de ses fondements. Dans la perspective scientifique ainsi dégagée, le courant cognitivocomportementaliste validé scientifiquement selon l'INSERM, le mieux validé dans ses résultats thérapeutiques devrait être reconnu comme courant dominant et enseigné prioritairement. Je rappelle que ce courant prend appui sur les données de l'apprentissage, il vise à gommer le symptôme en utilisant la suggestion, il provoque et accentue le refoulement. Il donne des résultats considérés comme probants parce qu'il élimine le symptôme gênant au détriment du savoir sur le symptôme articulé à la vérité du sujet. La visée adaptative ne fait alors aucun doute, elle élimine toute réflexion personnelle et toute autonomie. Le courant systémique également retenu, correspond à une théorie élaborée par Gregory Bateson à l'hôpital de Palo Alto à partir des années 1950, inspiré de l'étude anthropologique des rituels entre hommes et femmes de Nouvelle-Guinée, il va étendre ses observations au traitement des familles de schizophrènes. Cette maladie serait le résultat d'un dysfonctionnement dans la communication familiale provoquant un doublebind ou double lien. Le thérapeute va intervenir sur les réseaux de 21

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communication familiale perturbés en utilisant les messages paradoxaux. Le projet thérapeutique est de susciter un champ d'interactions familiales différent, des relations nouvelles ouvrant à d'autres modalités relationnelles afin de sortir des répétitions destructrices à l'origine de la souffrance et des symptômes. Les thérapeutes s'intéressent plus aux énoncés qu'à l'énonciation. Ils n'hésitent pas à intervenir de façon directive pour tenter de créer de nouveaux contextes et modifier ainsi les réseaux communicationnels. Ici aussi, il apparaît que la suggestion est le principal outil puisqu'il s'agit de modifier, de réparer, de corriger les effets négatifs. Que deviennent alors les facteurs individuels présents dans ce qui spécifie le sujet et sa subjectivité? Le courant humaniste présent dans les deux rapports cités, disparaît du projet du décret d'application, on peut se demander pourquoi? Ce courant initié par Carl Rogers prend appui sur l'empathie, la compréhension et s'attache à l'expérience vécue consciente et préconise la technique de non directivité. A la fin de la description que Pichot et Allilaire donnent de cette technique, ils soulignent que ces thérapies s'adressent surtout à des individus qui cherchent à «épanouir leur personnalité ». Il s'agit alors d'un traitement de confort non remboursable par la Sécurité Sociale! Le cinquième courant « éclectique et intégratif» est également retenu dans le projet de décret d'application mais le terme éclectique disparaît, peut-être manque t-il de rigueur scientifique et aurait fait mauvais effet dans un texte de loi! Cette technique éclectique et intégrative propose comme méthode ce qu'elle propose de combattre, c'est-à-dire ramasser des théories et techniques sans lien entre elles afin de dégager ce qui leur est commun, et lutter contre les divisions en introduisant ainsi des bases scientifiques plus cohérentes! Ainsi ce courant tente de retenir les facteurs communs entre les différentes psychothérapies à partir de calculs statistiques portant sur les corrélations les plus fortes entre elles, telles que l'alliance thérapeutique, les motivations des patients, le désir du thérapeute, le désir de changement, la régulation des affects, l'articulation entre affects et cognition, etc. Cette démarche n'excluant aucune technique, les aspects positifs des unes et des autres deviennent cumulatifs! Cet éclectisme intégratif ne peut en aucun cas résoudre les questions épistémologiques découlant de cet assemblage qui porte plus sur la forme que sur le fond! Plusieurs organisations ont rappelé que les théories et pratiques de la psychopathologie clinique étant en évolution constante, il serait précisément contraire à l'esprit scientifique de vouloir les figer une fois pour toutes dans un décret d'application. Ce maquillage du transfert ne tient absolument pas compte des idéologies qui soutiennent ces diverses psychothérapies, il est surtout 22

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ET SINGULARITÉ

rendu compte ici de l'opportunisme des concepteurs de cette pseudo technique scientifique! Qu'en est-il alors de leur éthique? Le projet de décret a surtout été attaqué en son article 8 qui rend compte de cet aspect cumulatif ayant pour visée de rendre cohérentes des approches disparates; au final, c'est l'ensemble de cet article de décret qui s'avère éclectique et intégratif ! Au niveau d'une pratique courante en psychiatrie, on peut fort bien concevoir l'association d'une prescription médicamenteuse avec une psychothérapie cognitivo-comportementaliste ou d'une PIP pour un TOC ou une phobie à raison d'une dizaine de séances avec remboursement par la Sécurité Sociale selon un barème para-médical! Gérard Bayle, Président de la Société Psychanalytique de Paris a fait le commentaire suivant sur le site CEdipe6: « Plus il y aura d'acteurs dans le monde de la Santé Mentale, plus le marché de celle-ci s'ouvrira par leurs efforts personnels d'extension. La création du titre de psychothérapeute adossé au DSM IV, crée un élargissement du marché de la Santé Mentale. Donc plus d'intervenants, plus de soi-disant «troubles» à soigner, plus de thérapies, plus d'échecs de celles-ci à «guérir» la normalité... » Ce qui aboutit à un nivellement par le bas de ce qu'on appelle le soin psychique. La perspective proposée est celle de la gestion médicale et sociale du symptôme au moindre coût! Néanmoins, à qui cela va-t-il profiter, les laboratoires pharmaceutiques ne seront-il pas gagnants puisque la médicalisation du symptôme aboutira à une alliance des psychothérapeutes affiliés et des prescripteurs de psychotropes! Effet paradoxal s'il en est mais, tout à fait prévisible! Nous sommes très loin de ce que nous a enseigné la psychanalyse: respecter le symptôme porteur de sens, en lien avec le désir du sujet, sa vérité et la reconnaissance de son autonomie (en particulier dans le champ des névroses). Lors des deux concertations au Ministère, certains participants ont dit au Dr Basset qu'il cherchait à marier la carpe et le lapin, mais en vain ! Plusieurs associations de psychologues et de psychanalystes ont signalé que ce décret relevait d'un excès d'interprétation, d'une extension abusive en contradiction avec l'esprit de la loi dans la mesure où il définit le contenu des psychothérapies. En se fondant sur la validation scientifique des quatre psychothérapies citées, le texte prescrit nécessairement en retour les psychopathologies à enseigner, ce qui porte à dénoncer l'immixtion de l'Etat imposant sa propre définition de la science, ce qui est une caractéristique d'un Etat totalitaire. Ce dictat doit
6

ŒDIPE,

Le portail de la psychanalyse francophone,
texte de G. Bayle.

Forum, Une politique pour

la psychanalyse,

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provoquer le refus et le rejet de l'ensemble de la communauté scientifique. Dans le rapport de force ainsi établi pour ainsi dire, seuls les partisans des thérapies cognitivo-comportementales praticiens et universitaires ont soutenu ce projet. A la fin de la séance du 21 Février 2006, M. Basset a fait savoir que le Ministre tranchera... Nous sommes alors confrontés à trois hypothèses de travail: soit le Ministre fait passer en force ce décret d'application quelles qu'en soient les conséquences, soit il accepte une véritable concertation et remet ce projet sur le métier, soit il l'oublie dans ses tiroirs car l'échéance de 2007 est proche. Seul l'avenir nous le dira! Concernant la profession de psychologue, ces décrets d'application tels qu'ils sont actuellement libellés, ont pour objectif de mettre en place des professionnels étroitement encadrés et évalués, se soumettant aux recommandations de bonne pratique (autoritaire), donnant des réponses techniques à visée adaptative et normative, ce que la profession ne peut accepter, elle ne peut que combattre ces modèles que le pouvoir étatique cherche à lui imposer. Dans un tel contexte, comment peut se situer une revue telle que P!JchologieClinique? Cette revue a imposé son style, émanation du Laboratoire de Psychologie Clinique et Sociale sous la direction de Claude Revault d'Allonnes puis de Jacqueline Barrus-Michel, elle a représenté pendant de nombreuses années le courant clinique et social clinique en psychologie. Refondée en 1996, sous la direction d'Olivier Douville, elle a su trouver un nouveau souffle et un nouveau style, elle a peu à peu donné la priorité aux courants psychanalytique, phénoménologique et anthropologique. Dans le contexte politique et idéologique actuel, cette revue ne peut que refuser la politisation de la Santé Mentale, l'étatisation des psychothérapies et la non reconnaissance du fait psychique. Elle ne peut s'associer à une entreprise de contrôle qui, sous prétexte de standardisation, d'évaluation et de transparence, donne consistance à une idéologie sécuritaire dans la sphère sociale que ce soit la santé, la justice, l'éducation, etc. Dans la mesure où la psychanalyse est une école de liberté, la revue P!Jchologie Clinique se doit de soutenir la psychanalyse en intension et en extension. Elle est respectueuse des différentes procédures mises en place par les associations et écoles de psychanalyse. Elle affirme que la formation du psychanalyste résulte de sa cure, s'il s'autorise à occuper la place de psychanalyste, ce n'est pas seulement de lui-même mais aussi « de quelques autres », sa participation aux Séminaires, ses contrôles s'il a des patients en analyse, doivent lui faire saisir les limites de ses interventions et ce qu'il met en jeu de lui-même dans le transfert. A lui de s'éprouver devant un jury ou qu'il s'inscrive clans la procédure cle la 24

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ET SINGULARITÉ

passe, il importe qu'il puisse faire reconnaître son désir de tenir cette

place et qu'il s'y éprouve en étant reconnu par ses pairs... Aucun texte de loi ne peut garantir l'éthique de son exercice. Cette expérience de changement subjectif n'est réductible à l'obtention d'aucun diplôme. Ce type de formation n'est pas universitaire mais n'exclut pas l'enseignement des concepts psychanalytiques à l'université, ce qui fait partie de la psychanalyse en extension que Freud préconisait (cf. Freud, «Doit-on enseigner la psychanalyse à l'Université ?»7).Cet enseignement fait partie de l'enseignement des psychologues cliniciens qui se forment à la clinique par le biais des stages et c'est dans le cadre des groupes de supervision que l'étudiant s'éprouve et a la faculté de rendre compte des effets du transfert qu'il soit dans la rencontre avec l'autre ou institutionnel. L'étudiant en psychologie, mention psychologie clinique, obtient un diplôme qui lui octroie le titre de psychologue, mais en aucun cas il ne peut prétendre à pratiquer la psychothérapie, tout particulièrement la psychanalyse. Le diplôme ne garantit pas contre les dérives et les risques d'endoctrinement. L'acquisition de connaissances universitaires ne peut suppléer le cumul du savoir inconscient qui noue savoir et vérité dans le déroulement d'une cure. Si son désir le porte vers la psychanalyse, à condition que cette demande n'ait pas le seul objectif professionnel et fasse écho à une souffrance existentielle, il pourra faire le choix de s'engager dans une cure mais cela ne veut pas dire qu'il rencontrera le désir de tenir la place de psychanalyste. On peut travailler comme psychologue clinicien sans prétendre pratiquer la psychanalyse. La réflexion clinique s'enrichit non seulement grâce aux concepts psychanalytiques mais aussi aux disciplines affines telles que l'anthropologie, la phénoménologie, la sociologie. La pratique institutionnelle dans laquelle nombre de psychologues sont engagés fait appel à ces différentes disciplines qui aident à penser la clinique qu'elle soit individuelle ou de groupe. C'est pourquoi la revue P!Jchologie Clinique, se doit d'être ouverte aux élaborations des cliniciens qu'ils soient ou non psychanalystes afin qu'à partir de leur expérience personnelle, ils viennent porter témoignage et enrichir le savoir d'une clinique qui prend en compte le sujet. Il nous faut plus que jamais tenir bon dans la voie choisie par la revue qui consiste à soutenir des positions homogènes centrées sur la recherche en psychanalyse et les sciences qui lui sont proches. Dans le
7 Freud S., 1919, Doit-on enseigner la psychanalyse à l'Université, dans Résultats, idées,problèmes I, trad. J. Dor, Bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF, 1984, p. 239242.

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contexte politique et économique présent, certains psychothérapeutes ont cherché à faire alliance avec les cliniciens et les psychanalystes. De mon point de vue, cette alliance est circonstancielle car cela aboutirait à plus ou moins long terme à fondre la psychanalyse dans la psychothérapie. Leur projet est d'obtenir l'agrément de leurs organismes de formation soit pour entrer directement en concurrence avec l'université soit pour obtenir son agrément éventuellement sous forme de conventions en partenariat. Il ne suffit pas de rajouter psychanalyse à psychothérapie pour noyer le poisson 18Ce contexte de consommation et de gestion mène à une demande sociale effrénée de psychothérapie comme s'il s'agissait d'une réponse miracle à la fracture sociale. La technique tient ici lieu de progrès. Ce qui est proposé, c'est un individu normé, mécanisé au détriment de la pensée et de la culture, de la reconnaissance de ce qui fonde l'homme dans sa liberté de sujet.

Références Bayle G. fev. 2006, Une politique pour la psychanalyse, 1-£ portail de la psychanalYserancophone,Forum, sur le site ŒDIPE f Clery-Melin Ph., IZovess V., Pascal J-C; 15.09.2003, Plan d'actions pour le développement de la psychiatrie et la promotion de la santé mentale, Rapport d'
étape de la mission Clery-Melin remis au Ministre de la Santé.

Freud S., 1919, Doit-on enseigner la psychanalyse à l'Université? », dans Résultats, idées,problèmes I, trad. J. Dor, Bibliothèque de «psychanalyse, Paris, PUF,1984 Pichot P. , Allilaire J-F., Rapport au nom d'un groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie, Bull. Acad Méd, 2003,187, n06, séance du 1erjuillet 2003. Samacher R., 2001, Les effets du redéploiement en psychiatrie, Perspectives Psychiatriques,vo1.40, n° 5, décembre 2001.

8 Par exemple la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse (FF2P) suggère que des validations puissent être établies par des conventions signées entre l'université et certains instituts de formation et aussi que leur diplôme soit accepté comme équivalent au master 2 (V.A.E.). 26

Le « signifiant

zéro»

: Lacan-Lévi-Strauss
Carina Basualdo
1

Résumé: L'article étudie les différents contenus conceptuels que prend la notion de "signifiant zéro" chez Lévi-Strauss et chez Lacan, il discute la thèse selon laquelle le concept lacanien du Nom-du-Père se fonderait sur la notion lévistraussienne de "signifiant zéro" Mots-clefs: signifiant zéro, Nom-du-Père,

phallus

Summary : This article tries to point out the different conceptual meanings of the notion of "Signifier Zero" for Lévi-Strauss and Lacan. It aims to illustrate how mistaken may be the thesis stating that the Lacanian concept of the Name-ofthe-father would procede from the Levistraussian notion of "Signifier Zero" .

Key words: Signifier Zero, Name of the father, Phallus

Maurice Godelier a parlé de la fascination provoquée par l'utilisation de la notion de « signifiant zéro» par Lévi-Strauss dans l'''lntroduction à l'œuvre de Marcel Mauss"z, dans son livre L'énigme du don3.Cela, bien sÛt, du côté de l'anthropologie. Du côté de la psychanalyse, c'est Lacan qui a été fasciné aussi pour cette notion, autant que pour beaucoup d'autres concepts et théorisations lévi-straus siens. Nous avons étudié d'une manière approfondie les mouvements faits par Lacan vis-à-vis de l'œuvre

1 Enseignent chercheur a l'Universite Nationale de Rosario, Psychanalyste. Ecole Sigmund Freud Rosario. 2 Lévi-Strauss, C., "Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss", in Mauss, Marcel, Sociologie etAnthropologie, Paris, P.U.F., 1989. 1èreédition: 1950. 3 Godelier, M., L'énigmedu don,Paris, Flammarion, 2002. 1ère édition: 1996.

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de l'ethnologue, tout au long de son enseignement4. Cette perspective nous a permis de définir, dans l'après-coup du travail analytique, différents moments du rapport de Lacan à la théorie de Claude LéviStrauss. Dans le cadre de cette recherche, nous pouvons dire qu'en effet Lacan fait une première référence à la notion en question, dans le "Discours de Rome" (1953)5, où l'influence reçue de l'ethnologue se trouve à son apogée. Citons le paragraphe dont il s'agit: «Identifié au hau ou au mana omniprésent, la Dette inviolable est la garantie que le voyage où sont poussés femmes et biens ramène en un cycle sans manquement à leur point de départ d'autres femmes et d'autres biens, porteurs d'une entité identique: symbole zéro, dit Lévi-Strauss, réduisant à la forme d'un signe algébrique le pouvoir de la Parole »6. Du fait que ce propos se trouve deux paragraphes en dessous de l'introduction de la notion du Nom-du-Père, Markos Zafiropoulos7 a tiré la conclusion que ce concept se fonde chez Lacan de la notion de « signifiant zéro» lévi-straussienne. Nous ne le pensons pas, et cela pour trois raisons. Premièrement, parce qu'une lecture attentive de ces pageslà du "Discours de Rome" nous permettront de montrer les réserves que Lacan avait déjà sur cette notion (la fascination n'était pas sans clivage). Deuxièmement, parce qu'il faudra encore revenir aux avancées de LéviStrauss à propos de cette notion et à sa source, un article de R. Jakobson et J. Lotz en 1949, pour ainsi bien comprendre sa valeur pour l'anthropologie structuraliste. Troisièmement, parce que Lacan parlera explicitement de cette notion plus tard, en 1960, pour la mésestimer complètement pour la psychanalyse. Reprenons ces situations l'une après l'autre. Le« symbole zéro» dans le "Discours de Rome"

Commençons par citer de quelle façon la notion de Nom-du-Père est introduite: «C'est dans le Nom-du-Père qu'il nous faut reconnaître le
4 Dans notre thèse Lacan (Freud) Uvi-Strauss. Il n) a pas de rapport épistémologique. Doctorat en Psychologie Clinique à l'Université de Paris VII, soutenu publiquement le 12 décembre 2003. 5 Lacan, J. "Fonction et champ de la parole et du langage", in Ecrits, Paris, Editions du Seuil, 1966. 6 Op. cit.: 279. 7 Dans le demier chapitre de son livre Lacan et lessciences sociales,Paris, P.U.F., 2001. Le demier livre de Markos Zafiropoulos soutient cette « découverte» comme acquise: Lacan et Lévi-Strauss ou le retour à Freud (1951-1957), Paris, P.U.F., 2003. Malheureusement, ce livre n'était pas encore sorti au moment où nous avons fini l'écriture de notre thèse. Nous aurions bien voulu avoir l'opportunité de discuter avec lui. 28

COLLECTIFS

ET SINGULARITÉ

support de la fonction symbolique qui, depuis l'orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure de la loi »8.Après cela Lacan fait référence à la métaphore de la « Grande Dette» de Rabelais, perpétuée par la vertu du verbe9. Lacan dit que Rabelais anticipe la découverte ethnographique de la valeur des noms de parenté, en montrant « la substantifique divination du mystère humain que nous tentons d'élucider ici »10. Juste après, on trouve le paragraphe en question que nous avons cité plus haut. Comment pourrions-nous penser que Lacan pouvait être d'accord avec l'idée d'une circulation de femmes et de biens «en un cycle sans manquements»? Il est évident que dans ce paragraphe Lacan nous montre sa lecture de la conception lévistraus sienne (qu'il rattache à celle de Rabelais), mais cela ne veut pas dire qu'il soit d'accord. Il est vrai que le paragraphe suivant parle du total enveloppement symbolique sur la vie de l'homme, qui nous laisse penser à une sorte de détermination symbolique du destin humain. Mais ne renonçons pas à la lecture si vite, et lisons les propos qui suivent: « Servitude et grandeur où s'anéantirait le vivant, si le désir ne préservait sa part dans les interférences et les battements que font converger sur lui les cycles du langage, quand la confusion des langues s'en mêle et que les ordres se contrarient dans les déchirements de l' œuvre universelle. « Mais ce désir lui-même, pour être satisfait dans l'homme, exige d'être reconnu, par l'accord de la parole ou par la lutte de prestige, dans le symbole ou dans l'imaginaire. « L'enjeu d'une psychanalyse est l'avènement dans le sujet du peu de réalité que ce désir y soutient au regard des conflits symboliques et des fixations imaginaires comme moyen de leur accord, et notre voie est l'expérience intersubjective où ce désir se fait reconnaître.

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Op. cit. : 278.

9 Il s'agirait d'une parabole (Plutôt que d'une métaphore), d'un monde sans dette, élargie aux astres, que Panurge développe quand Pantagruel lui reproche d'avoir dépensé en trois jours les ressources pour un an. Panurge soutient que s'il n'y avait de dette dans le monde, les Dieux perdraient les rapports qui les lient entre eux et avec les mortels, les planètes ne suivraient pas leurs cours réguliers, les éléments (eau, air, terre et feu) ne se mêleraient pas les uns les autres ni se transmuteraient les uns les autres, la terre ne produirait que des montres, les diables sortiraient des enfers, les rapports entre les hommes se distendraient, les membres du corps ne seraient plus solidaires les uns les autres, le corps pourrirait et l'âme s'enfuirait. Dans Le Tiers Livre de Rabelais, chapitre III : "Comment Panurge loue les debteurs et emprunteurs", Livre de Poche, Gallimard, 1966 : 93. 10Ibidem.
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