Combats de vies

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À travers la narration de ce parcours, que lui-même se refuse à considérer comme exceptionnel – d’où ce pseudonyme de Robby qui lui permet aussi la distanciation –, Robby veut rendre un vibrant hommage à tous ceux, nombreux, qui ont lutté activement pour la survie de leur peuple.

Publié le : jeudi 8 février 2007
Lecture(s) : 71
EAN13 : 9782748194005
Nombre de pages : 535
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Combats de vies



Éliezer Lewinsohn
Combats de vies















COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH


Le Manuscrit
www.manuscrit.com © Éditions Le Manuscrit, 2007
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
ISBN : 2-7481-9400-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748194005 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9401-2 (livre numérique)
ISBN12 (livre numérique)
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Présentation de la collection
« Témoignages de la Shoah »
de la
Fondation pour la Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles
technologies de communication, la Fondation souhaite conserver et
transmettre vers un large public la mémoire des victimes et
des témoins des années noires des persécutions antisémites,
de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation espère
ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix sont
restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent enfouis au plus
profond des mémoires individuelles ou familiales, récits
parfois écrits mais jamais diffusés, témoignages publiés au sortir
de l’enfer des camps, mais disparus depuis trop longtemps
des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multiplicité
des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collection à
laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lecture
composé d’historiens et de témoins, apporte sa caution morale et
historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des conflits
divers tend à obscurcir, confondre et banaliser ce que fut la
Shoah, cette collection permettra aux lecteurs, chercheurs et
étudiants de mesurer la spécificité d’une persécution extrême
dont les uns furent acteurs, les autres complices, et face à
laquelle certains restèrent indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet de
l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion, et l’esprit
de fraternité.

Site Internet de la FMS : www.fondationshoah.org
7 Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld
Membres : Isabelle Choko, Olivier Coquard, Gérard Gobitz,
Katy Hazan (OSE), Dominique Missika,
Denis Peschanski, Paul Schaffer

Responsable de la collection : Philippe Weyl

Dans la même collection

Murmures d’enfants dans la nuit, de Rachel Chetrit-Benaudis.
Auschwitz, le 16 mars 1945, d’Alex Mayer.
Dernière Porte suivi de 50 ans après, une journée à Auschwitz,
de Claude Zlotzisty.
À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE,
de Katy Hazan et Éric Ghozlan.
J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, d’Albert Bigielman.
Matricule A-16689. Souvenirs de déportation d’un enfant
de treize ans (mai 1944 - mai 1945), de Claude Hirsch.
Jamais je n’aurai quatorze ans, de François Lecomte.
Sali, de Salomon Malmed.
Journal d’un interné. Compiègne, Drancy, Pithiviers. 12 décembre 1941 –
23 septembre 1942. Journal (volume I), Souvenirs et lettres (volume II),
de Benjamin Schatzman.
Trois mois dura notre bonheur. Mémoires 1943-1944, de Jacques Salon.
Vies interdites, de Mireille Boccara.
Retour d’Auschwitz. Souvenirs du déporté 174949, de Guy Kohen.
Le Camp de la mort lente, Compiègne 1941-1942, de Jean-Jacques Bernard.
Mille jours de la vie d’un déporté qui a eu de la chance, de Théodore Woda.
Évadée du Vél’ d’Hiv’, d’Anna Traube.
Journal de route, 14 mars-9 mai 1945, de Jean Oppenheimer.
Mes vingt ans à l’OSE, 1941-1961, de Jenny Masour-Ratner.
J’avais promis à ma mère de revenir, de Moniek Baumzecer.
Aux frontières de l’espoir, de Georges Loinger et Katy Hazan.
De Drancy à Bergen-Belsen 1944-1945. Souvenirs rassemblés d’un enfant déporté,
de Jacques Saurel.
Entre les mots, de Thérèse Malachy-Krol.
Le Sang et l’Or. Souvenirs de camps allemands, de Julien Unger.
C’est leur histoire 1939-1943, d’André-Lilian Mossé et Réjane Mossé.
Discours 2002-2007, de Simone Veil.
Sans droit à la vie, de Simon Grunwald.
8 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN




Biographie
d’Éliezer (Robby) Lewinsohn







1927 5 janvier : naissance d’Éliezer Oskar (Robby)
à Berlin, dans une grande famille juive
fortunée. Sa mère, Franziska Amalia Lewinsohn,
est née Bluemlein à Leipzig (Allemagne), le
2 juin 1897. Franziska est médecin et dirige –
et finance – un orphelinat comprenant
surtout des rescapés des pogroms de Russie et
de Pologne. Elle accueille chez elle cinq
d’entre eux qu’elle traite comme ses fils. Elle
s’est mariée en 1926 (mariage de convention)
avec Nathan. Il est journaliste et socialiste. Le
grand-père maternel de Robby, important
industriel, est le président de la Communauté.

Robby vit ses premières années choyé comme
un petit prince. Sa mère part tous les jours
pour son travail, après l’avoir embrassé, et le
laisse aux mains de « Miss », sa gouvernante, et
Liesel, la bonne d’enfants. Préparé pour la nuit
9 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN
et couché, il la retrouve tous les soirs, et elle
lui tient compagnie jusqu’à ce qu’il s’endorme.

1933 Mai : Robby découvre la violence du
monde extérieur, quand un caporal des SA
nazies le reconnaît dans la rue comme un
enfant « juif » et abat son gourdin sur lui,
lui brisant l’épaule.

Juin : le père de Robby est arrêté. Il est
interné à Dachau puis à Buchenwald, où il
disparaît.

Juillet : à la suite de l’arrestation de son mari,
de la fouille de leur maison et de la
confiscation de tous leurs papiers d’identité, la mère,
enceinte de huit mois, fuit vers la France
avec Robby.

Août : ils arrivent à Lyon en réfugiés
clandestins. Recherchés par la police, ils logent
dans diverses pensions « louches », où ils
payent le prix fort.

26 août : naissance de Marcel (Jonny) à
l’hôpital de la Croix-Rousse. Une semaine
après l’accouchement, la mère de Robby
reprend son dur travail clandestin de
lavandière dans une blanchisserie juive. C’est
Robby, âgé de six ans et demi, qui s’occupe
du nouveau-né, du ménage et de la cuisine.

10 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN

1936 Front populaire : Léon Blum, est élu
président du Conseil d’un gouvernement
socialiste. Il accorde à tous les réfugiés le droit de
séjour et de travail.

La mère des deux garçons dirige à Lyon le
service social du Comité d’assistance aux
réfugiés (CAR) de la rue Sainte-Catherine.
Celui-ci vient en aide aux dizaines de milliers
de réfugiés juifs, venus de toute l’Europe
sous la menace hitlérienne. En relation avec
le Joint et l’association HICEM (HIAS-JCA
Emigration Association), la mère de Robby
élabore des plans d’émigration des réfugiés
vers des pays extra européens.

Robby retourne avec joie à l’école, son frère
va au jardin d’enfants. Ils déménagent dans
les nouveaux « gratte-ciel » de Villeurbanne
et jouissent d’une vie qui les satisfait
pleinement. David, l’un des « grands frères »
adoptifs de Berlin, les rejoint et aide à l’entretien
de la famille.

1939 3 septembre : déclaration de guerre de la
France et du Royaume-Uni à l’Allemagne
nazie suite à son attaque de la Pologne
deux jours plus tôt. Début de la Seconde
Guerre mondiale.

L’école de Robby est évacuée à Annonay
(Ardèche).

11 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN
Robby est interné en tant que « ressortissant
ennemi » dans un camp de rassemblement
en Ardèche.

1940 Libéré du camp, car reconnu trop jeune pour
y être détenu, Robby reprend sa scolarité.
Incapable après ces épreuves de se
concentrer sur ses études, il fait un essai,
infructueux, dans une école professionnelle où il
apprend le travail du bois et du fer : il y reste
six mois malgré son peu de dispositions,
mais cet apprentissage lui servira plus tard.

1941 Mars : Robby se joint à une ferme-école des
Éclaireurs israélites de France (EIF) à
Taluyers près de Lyon. Il y reste un an et demi
et y fait son apprentissage de paysan. Il
devient juif pratiquant et fervent sioniste.

1942 Robby fait sa bar-mitsva à la Grande
synagogue, quai Tilsitt à Lyon.

Septembre : survivre avec la carte d’identité
du régime de Vichy portant le tampon
« Juif » devient impossible. La direction des
mouvements de jeunesses juifs unifiés dans
la résistance de combat et de sauvetage
décide le passage à la clandestinité. Les
membres du groupe des « fermiers » se
dispersent, munis de leurs premiers faux papiers
d’identité, rudimentaires.

12 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN

Robby est vite arrêté et passe trois mois en
prison en isolement total dans la banlieue de
Lyon pour faux et usage de faux.

Novembre : libéré au moment de l’invasion
de la zone Sud par les Allemands suite au
débarquement allié en Afrique du Nord, il
rejoint sa famille à Villeurbanne, limitrophe
de Lyon.
Grâce à sa mère, Robby est mis en contact
avec Dika Jefroykin, responsable du Joint,
qui lui fournit les papiers, attestations et
matériel nécessaire à sa nouvelle vie :
instructeur de secourisme chez les Compagnons de
France, organisation créée par le
gouvernement de Vichy.

La famille se disperse : Robby et sa mère
sont intégrés dans des mouvements juifs de
sauvetage, liés à la Résistance. Jonny est
caché près de Grenoble dans la famille d’un
charpentier résistant.

1943 Robby est mobilisé à temps plein dans la
Résistance de sauvetage. Il rejoint Grenoble,
occupée par les Italiens – bienveillants à
l’égard des Juifs – jusqu’à leur capitulation le
8 septembre.
Il reçoit ses instructions, le « matériel »
(tickets d’alimentation, grosses sommes d’argent)
par courriers « poste restante », qui lui
indiquent qui il doit contacter et où. Lui-même
ne dispose pas de domicile, et il transporte
13 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN
dans son énorme sac à dos, orné de la
francisque et de la croix rouge, bien enfouis sous
les pommades, pansements et médicaments,
les documents secrets ainsi que le peu de
linge et vêtements indispensables. Il dort
quand et où il peut, dans les trains, les gares,
quelquefois dans un cinéma. Dans les villes
où il est en contact avec d’autres jeunes
partenaires impliqués dans la même mission, il
s’offre le luxe d’une nuit dans un lit.

9 février : la mère de Robby échappe à la
rafle opérée rue Sainte-Catherine à Lyon et
poursuit son œuvre d’assistance et de
sauvetage d’adultes et d’enfants.

1944 13 février : à l’occasion d’une rencontre
familiale inopinée (la première depuis deux
ans) à Domène, près de Grenoble, chez le
charpentier qui héberge Jonny, sa mère et
son frère sont arrêtés par la Gestapo ;
Robby et David, le « fils adoptif » libéré de la
Légion étrangère, réussissent à s’enfuir par
les toits. Robby ne reverra jamais sa mère
chérie, ni son frère adoré.

7 mars : la mère et le frère de Robby sont
déportés du camp de Drancy, où ils avaient
été transférés, par le convoi n° 69 à
destination d’Auschwitz. Ils ne reviendront pas.

Suite à l’ordre de la Résistance de «
disparaître », Robby trouve un emploi dans une
14 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN

ferme près de Saint-Isidore (aujourd’hui un
quartier de l’ouest de Nice). Il garde le
contact avec des membres du MJS qu’il
rencontre chaque dimanche.

6 juin : débarquement des forces alliées en
Normandie.

Été : après une mission d’espionnage des
occupants dans le Sud-Ouest durant près de
deux mois (divisions SS Das Reich et Der
Führer, qu’il s’agit d’empêcher de remonter vers
le nord où les armées alliées progressent),
Robby est rappelé à Grenoble où il se rend
de Caussade (Tarn-et-Garonne) en vélo
réquisitionné à un collaborateur notoire.
Il participe avec des résistants à la libération
de la ville (22 août).

Il aide les Alliés à obtenir des informations
sur des criminels de guerre en fuite lors des
interrogatoires des prisonniers allemands.

Fin 1944-1945
Robby travaille à la collecte d’informations
sur les innombrables disparus, à la
récupération des enfants – presque tous devenus
orphelins – qui ont passé les années de guerre
dans des caches inimaginables.
Il est parmi les premiers moniteurs chargés
de s’en occuper afin de leur rendre confiance
en la vie. Il œuvre aux maisons de Boulogne
15 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN
et de Rueil-Malmaison (château de la
Malmaison) ouvertes par l’OPEJ.

Il part pour Marseille avec un ami afin de
trouver un bateau pour la Palestine.

À La Ciotat, il aide à camoufler en
fermeécole un camp de rassemblement pour les
survivants candidats à l’émigration en
Palestine, alors sous mandat britannique.

Physiquement épuisé, il s’écroule : il fait un
séjour de trois semaines dans un hôpital de
l’armée américaine dans les Vosges, puis
retourne à la maison d’enfants à La Ciotat.


1946 Pâques : Robby embarque clandestinement
sur le Champollion qui transporte 3 000
émigrants officiels et 210 clandestins vers la
Palestine.

Il parvient à débarquer avec les émigrants en
situation régulière au port de Haïfa et intègre
le camp de transit d’où il sort grâce, à
nouveau, à de faux papiers.

Il rejoint des camarades rescapés de la Shoah
venus de France (résistants de Grenoble) et
d’Europe au kibboutz religieux Sdé Éliahou.

Il quitte le kibboutz, va à Tel-Aviv, visite
Jérusalem puis se joint au kibboutz Degania B
16 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN

avec de jeunes Français. Il y fait des travaux
agricoles et reçoit une formation sociale et
militaire pendant quelques mois.

Été : camp de travail dans les sables près de
Hadera. Ils sont trente à partager une vie en
communauté en travaillant dans la région.

Le groupe de jeunes gens (14 filles et
17 garçons) fonde un kibboutz en haut
d’une montagne, Nevé-Ilane (« l’oasis de
l’arbre »), situé sur la route de Jérusalem,
aménagé en forteresse. Robby apprend
l’arboriculture.

1947 29 novembre : adoption par l’Assemblée
générale des Nations unies de la résolution 181
sur le partage de la Palestine qui préconise la
création de deux États et d’une zone
internationale. Résolution acceptée par les Juifs
mais rejetée par les Arabes.

Gisèle, la fiancée de Robby, qui devait le
rejoindre et fonder une famille avec lui, est
internée par les Britanniques à Chypre dans un
des camps pour les survivants et les
prisonniers voulant se rendre en Palestine. Ne
supportant pas d’être encore une fois
derrière des barbelés et des miradors, elle
accepte d’épouser un officier britannique et de
partir pour l’Angleterre.

17 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN
1948 15 mai : début de la première guerre
israélo-arabe au lendemain de la création de
l’État d’Israël.
Le kibboutz de Robby bâtit une place forte
qui préserve l’accès à Jérusalem assiégée.
Pendant quarante ans, Robby sera membre
de l’armée israélienne, Tsahal, durant les
guerres et les 40 jours annuels de service
de réserve.

Le kibboutz se développe rapidement, avec
l’arrivée d’une centaine de jeunes gens venus
de France et d’Afrique du Nord.

Il se marie avec l’une des membres du
kibboutz, Hannah. Ils auront deux enfants,
Gédéon et Emmanuelle.

1949 Janvier : fin de la guerre.

À la suite de crises internes, Robby et sa
famille quittent le kibboutz pour s’installer
dans un village de nouveaux arrivants
(70 familles, venant de 25 pays) dans la
plaine à l’orée du sud. Ils agrandissent peu
à peu leur petite maison et vivent du
travail des champs.

1954-1970
Ils sont insatisfaits de l’absence de vie
communautaire dans ce village (chacun ne
pensant qu’à ses intérêts propres).
18 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN

Robby, devenu arboriculteur confirmé,
répond à l’appel des autorités pour aller dans
le Néguev y installer des pépinières et
assurer les plantations de forêts, vignes et arbres
fruitiers sur une grande échelle. Il s’installe à
Beersheba avec sa belle-mère, sa femme et
leurs deux bébés.
Hannah, sa femme, ouvre un jardin
d’enfants dans la petite maison qu’ils ont
achetée avec un crédit sur vingt-cinq ans.

1970-1980
Les travaux d’arboriculture se réduisant,
Robby devient directeur d’un centre
d’intégration pour les nouveaux arrivants
dans la ville du désert, Dimona : une
entreprise complexe et gratifiante, qui lui
permet d’aider les nouveaux citoyens et
leurs enfants à construire leur avenir dans
leur nouvelle patrie.

Il divorce puis se remarie avec une sabra (née
dans le pays), et adopte sa fille de neuf ans.

1980-1990
Il monte et dirige un réseau de bénévoles
pour assister les nouveaux arrivants dans
leur intégration, sur le plan pratique et
spirituel. Le réseau s’étend du sud au
centre du pays : Eilat, Qiryat Gat. Il est
nommé « Le gardien de mon frère » par
l’Agence juive.

19 BIOGRAPHIE DE ROBBY LEWINSOHN
1990-2007
Robby est à la retraite. Il vit à Jérusalem. Il a
fait une crise cardiaque, vite surmontée, et
profite des beautés de la ville et des
multiples possibilités qu’elle offre.
Il s’occupe de sa « montagne », l’ancien
kibboutz-forteresse (Nevé-Ilane), qu’il a fait
homologuer comme site historique et qu’il
fait visiter encore aujourd’hui.
Il continue à assister, en bénévole, ceux qui
ont besoin d’aide.
Il maintient ses contacts avec la France,
grâce à des amis fidèles.
Il s’efforce de faire connaître les efforts, le
courage, l’ingéniosité, la ténacité dont a fait
preuve son peuple pour survivre face aux
persécutions, surmonter les obstacles, et
pouvoir un jour envisager un avenir et un
retour à une existence normale, fondée sur le
respect des valeurs humaines.

20


À la mémoire de ma mère et de mon frère,
de mes proches parents,
des amis et associés dans la lutte
pour la survie et la défaite des oppresseurs,
de tous ceux qui ont perdu la vie
pendant les années de persécution.

En hommage à ceux qui ont rêvé de posséder une patrie,
à ses bâtisseurs et défenseurs,
à leurs enfants qui y vivent, la développent, la défendent.



Testament

Ne nous oubliez pas
Car par vous nous vivrons.
Consolez à notre place
La peine d’un enfant.
Villes et villages
En notre nom bâtissez.
Réjouissez-vous de chaque jour.
Souriez au soleil levant.
Que vous soyez heureux
Ou souffriez d’un souci
Souvenez-vous de nous
Et nous serons dans la vie.

Éliezer Lév-Zion (Robby Lewinsohn),
Jérusalem, 2007

21 COMBATS DE VIES
Remerciements
Mes chaleureux remerciements à Odile Vergnoux ; sans
son amitié et sa persévérance, ce témoignage, dans sa
version française qu’elle a retravaillée, n’aurait pu voir le
jour. Merci aussi aux nombreux camarades qui m’ont
encouragé à le rédiger après 40 ans de silence.




Couverture de l’édition israélienne des Mémoires
d’Éliezer Lewinsohn : Destruction et renaissance.
22 RENCONTRE AVEC UN AUTRE MONDE




Fête chez la grand-mère







La maison, à Berlin, est aussi grande qu’un palais.
Ses pièces sont immenses et de nombreux tableaux
aux cadres dorés ornent les murs.
Robby et tous les enfants de la famille, réunis
pour la fête, ne cessent de courir au milieu des
oncles, tantes, cousins, qui les arrêtent au passage
pour leur donner une sucrerie, un baiser, ou leur
faire un compliment.
Dans l’immense cuisine, les cuisinières aux
joues rougies par la chaleur s’affairent aux
préparatifs du repas, tandis que des fumets appétissants
s’échappent des fours. Elles pincent les joues des
enfants et les gâtent de douceurs.
Le repas de fête est servi dans la grande salle à
manger au parquet luisant, où les nombreux adultes
trouvent place autour d’une longue table aux pieds
sculptés. Les enfants sont, eux, servis sur une table
plus basse. Au mur, les tableaux et les
photographies représentant les générations précédentes
semblent les considérer avec bienveillance.
23 COMBATS DE VIES
Les servantes s’empressent et encouragent les
enfants à reprendre de tous les plats appétissants.
Les petits portent leurs plus beaux habits, et Robby
prend bien garde de ne pas salir son costume de
velours à col blanc.
La journée s’écoule ainsi dans les jeux, au
milieu des rires, pour les enfants gavés de petits
cadeaux et de caresses. Et quand le soir vient,
Robby s’endort, épuisé et comblé par tous les bons
moments de la journée.

24 PERQUISITION À LA MAISON



Hiver à Berlin







De la rue glacée de neige où règne un froid
mordant, ils viennent de rentrer dans la grande maison
bien chaude, où Robby et Miss, sa gouvernante, se
sentent si bien protégés du monde extérieur. Les
mains et les pieds de Robby ainsi que son nez et ses
oreilles lui font mal, malgré ses épais vêtements.
Liesel, sa bonne d’enfants, le déshabille en le
consolant, lui enfile un doux pyjama, lui apporte ses
pantoufles de fourrure. La douleur lancinante du
froid disparaît bientôt.
Liesel le porte dans son lit, et Robby s’enfouit sous
sa couette en plumes, serrant contre lui son ours en
peluche. Liesel lui apporte une tasse de chocolat.
Bien au chaud, il accueille avec un sourire sa
mère venue lui souhaiter une bonne nuit. C’est
l’heure où il peut lui parler de sa journée, écouter
l’histoire qu’elle lui raconte, la chanson qui le berce,
avant de plonger vers les rêves d’une nuit paisible.

25 COMBATS DE VIES
26 UN JOUR ORDINAIRE




Un jour ordinaire







Robby a été réveillé par le soleil du matin, et son
regard parcourt la chambre. Au passage, il salue les
personnages bienveillants et les animaux des
tableaux qui la décorent. Son ourson est là lui aussi
pour l’accompagner au seuil d’une nouvelle journée.
Liesel entre et lui souhaite le bonjour. Puis voici
sa mère, fraîche et soignée, qui le serre avec force
dans ses bras, lui dit de passer du bon temps
aujourd’hui et part à son travail.
Liesel revient bientôt, et Robby se retrouve lavé,
peigné et habillé.
Dans sa petite salle à manger, son petit déjeuner
l’attend, et les bonnes odeurs du pain frais et du
beurre se mêlent à celles de la cire des meubles et
du plancher. La tasse et les assiettes sont ornées
d’images qui lui content des histoires amusantes.
C’est maintenant l’heure de la promenade avec
sa gouvernante. Ils parcourent rues et parcs et
même le zoo ; Miss explique, raconte, et répond à
toutes ses questions.
27 COMBATS DE VIES
Montant vers ses appartements en haut de la
grande maison, Robby fait une incursion dans la
salle de sports, qui occupe la moitié d’un étage ; il
contemple les instruments des « grands », certain
qu’un jour il saura s’en servir.
Fatigué, il monte chez lui, où il retrouve, dans la
chambre d’études, les étagères chargées de livres,
papiers et boîtes de couleurs. Miss l’accompagne
dans ses activités, l’aide, et s’entretient avec lui
comme entre égaux.
L’heure du déjeuner est arrivée, tout est préparé
pour lui, de bon goût, et délicieux.
Après le repas, il va dans sa chambre et choisit
un de ses livres préférés, une histoire d’Indiens,
dont les images enflamment son imagination et
l’accompagnent dans son sommeil.

Cet après-midi, Robby sort avec sa mère, pour se
rendre dans une autre grande maison, où se
trouvent déjà de nombreux enfants ainsi que leurs
mères. Jeux, courses dans les longs couloirs et les
escaliers se succèdent, puis les enfants sont invités à
goûter, assis sur des tabourets, en compagnie de
leurs mères. Mais il est interdit de parler, sauf si
l’une de ces dames leur adresse la parole ! Robby
est installé, tout raide sur son siège, préoccupé de
ne pas laisser tomber la moindre miette sur le tapis
et de ne pas salir son costume en velours noir d’une
goutte de cacao…
Après cette pénible séance, les enfants
reprennent leurs jeux, et redoublent de gaieté.
Avec le soir reviennent le calme et la sérénité.
Robby s’enfonce dans son lit, rempli de toutes les
28 UN JOUR ORDINAIRE

impressions de cette journée, qu’il a maintenant le
plaisir de raconter à sa mère. Elle lui parle aussi des
événements de sa journée à elle, et lui conte une
histoire dont le fil lui échappe, car il est vite gagné
par le sommeil.

29 COMBATS DE VIES
30 UN JOUR ORDINAIRE




Premier jour d’école







Robby s’est réveillé ce matin tout excité.
Aujourd’hui, c’est son premier jour d’école bien que
depuis deux ans déjà il lit de « vrais » livres. Liesel a
ouvert les volets, la lumière de ce jour si particulier
inonde la chambre. Et le voilà prêt, dans son
costume neuf, impatient de partir. Il voudrait déjà être
dehors, rencontrer ses nouveaux camarades, et
engloutit tartine et cacao.
Sa mère vient à sa rencontre et le serre dans ses
bras : « Te voilà grand maintenant, pourvu que tu
trouves succès et bonheur ! »
Selon la tradition, un immense cornet de carton
coloré, aussi grand que lui, attend près de la porte
d’entrée, débordant de sucreries. Robby doit le
porter jusqu’à l’école, offrant les friandises aux
passants, aux élèves et aux professeurs.
Liesel l’aide à passer les bras dans les courroies
du cartable en cuir, dont l’odeur si caractéristique le
frappe. Dans la rue, il serre contre lui le précieux
cornet. Les passants le saluent, lui souhaitent bonne
chance, et se servent au passage en souriant.
31 COMBATS DE VIES
Le trajet s’effectue dans la gaieté, et des
enfants de tous les âges approchent de l’école, les
plus petits portant leur cornet ; mais aucun n’est
aussi beau que le sien !
À la fin de cette première journée de classe, il
rentre à la maison accompagné de Liesel. Plein
d’enthousiasme, il raconte et répète les événements
de la journée, puis s’endort, le soir, exténué, gavé
d’impressions et d’émotions nouvelles, dans l’attente
du lendemain et du prochain jour de classe.

32 UN JOUR ORDINAIRE




Rencontre
avec un autre monde







Robby marche sur le trottoir avec Miss, sa gouvernante.
Par-delà le coin de la rue, il entend le
martèlement de bottes cloutées et des voix scandant un
chant menaçant. Il se sent tout à coup mal à l’aise,
sans savoir pourquoi.
Les silhouettes brunes ont dépassé le coin,
effrayantes dans leur masse uniforme. Quand le
groupe les a rejoints, un soldat qui marche à l’arrière
1s’arrête, montre Robby et demande : « Jude ? »
À la réponse positive de Miss, il frappe
violemment l’enfant à l’épaule avec sa matraque, puis
continue son chemin.
Robby est tombé, terrassé par la douleur. Miss
le prend dans ses bras et s’empresse de le porter à
la maison.
Robby sanglote, répétant la même question :
« Pourquoi l’homme m’a-t-il frappé ? Qu’avais-je
fait de mal ? »

1 « Juif ? »
33 COMBATS DE VIES
Miss ne répond pas, tente de le consoler,
s’empresse de le ramener chez lui.
À la maison, on le soigne, le dorlote. Sa mère lui
donne un calmant, le prend dans ses bras jusqu’à ce
qu’il s’endorme.

Le lendemain, elle répond à ses questions :
« Notre famille est juive, le nouveau régime nous
veut du mal. Cela est injustifié, mais c’est comme
une maladie dont le pays est contaminé. Elle
passera vite, l’Allemagne, qui a une si belle civilisation,
reprendra vite son bon sens. »
Robby veut comprendre ce que cela veut dire
d’être juif. Sa mère lui explique qu’ils sont comme
les autres citoyens, mais qu’eux vont à la
synagogue et non à l’église, que leur religion et la langue
de leurs prières sont plus anciennes, et qu’il y a
des gens que cela dérange. Elle raconte que
nombreux sont les hommes de science, les artistes, les
musiciens, les écrivains juifs, et ajoute que les
Juifs ont une grande place dans la société en
Allemagne et dans de nombreux pays, et cela depuis
des milliers d’années.
Robby n’est pas convaincu par les explications
de sa mère, mais, fatigué et souffrant, il cesse de
poser d’autres questions ; tenant son ourson de
son « bon bras », il s’enfonce dans son lit et
sombre dans le sommeil.

Peu de temps après, son père, journaliste,
socialiste et juif, est arrêté, et Robby ne le reverra plus.

34 PERQUISITION À LA MAISON




Perquisition à la maison







Robby est en train d’écrire dans sa chambre d’études.
Soudain, des coups violents ébranlent la porte
d’entrée, résonnant dans toute la maison. Il se
précipite, se penche au-dessus de la rampe d’escalier,
s’efforçant de voir ce qui se passe en bas.
Voici sa mère, une servante ouvre la porte, et
deux « soldats » en uniforme brun se précipitent
dans l’entrée, suivis de trois hommes en
imperméable, portant un chapeau. Avec des voix criardes, ils
lancent des ordres à la mère, sans prendre la peine
de se découvrir. Ils s’engagent tous dans l’escalier.
L’enfant est seul dans sa chambre. Où sont
Liesel, et Miss ?
Inquiet, voulant comprendre ce qui se passe, il
descend et se faufile derrière ces hommes grossiers.
Robby se dit qu’ils sont terriblement impolis de
garder leurs chapeaux sur la tête ! Personne ne lui
prête attention. Tous sont entrés dans la chambre
d’Alex, un de ses frères adoptifs. Un long rouleau
entouré de papier, qui arrive jusqu’au plafond, est
coincé derrière le tuyau du poêle. Sa mère explique
35 COMBATS DE VIES
que ce sont des rideaux d’hiver, met la main pour
aider à les sortir de là. Les hommes n’insistent pas.
Plus tard il s’avère que ce sont des drapeaux
rouges gardés par Alex, jeune militant socialiste…
Quelle horreur d’imaginer ce qui serait arrivé s’ils
avaient été découverts !
Le groupe poursuit ses investigations, vidant le
contenu des tiroirs au milieu de la pièce et fouillant
dans le tas.
Puis ils sont à nouveau dans le couloir, Robby en
dernier, précédé de sa mère ; elle lui glisse une
enveloppe dans la main et chuchote :
« Apporte cela à Grand-Mère ».
Sentant l’importance de sa mission, il monte
lentement dans la chambre où sa grand-mère, aveugle,
est alitée. Il lui remet l’enveloppe, qui contient les
passeports de la famille, et lui explique ce qui se
passe en bas. Elle lui demande alors de lui lire un
passage du gros livre qui raconte les voyages de
Marco Polo. Par la porte ouverte leur parviennent
encore longtemps les éclats de voix des hommes qui
poursuivent leurs recherches.

Un lourd silence règne dans la maison après le
départ des policiers.
Des pas précipités résonnent dans les couloirs.
Robby fait rouler machinalement son beau
rouleau compresseur rouge, plongé dans ses pensées.
Sa mère entre dans la chambre de jeux. Enceinte
de presque huit mois, elle se déplace avec difficulté.
« Robby, nous allons devoir partir, tout de suite.
Prends ton cartable à dos, choisis les jouets et les
livres que tu veux emporter. »
36 PERQUISITION À LA MAISON

Robby lui demande la permission de prendre
son ours, ce qu’elle accepte.
Il contemple longuement ses jouets et livres
bien-aimés, et fait, difficilement, un choix ; il les
met dans le cartable, qui lui semble maintenant
beaucoup trop petit.
Mais sa mère revient dans la chambre, et s’arrête
face à lui, les larmes aux yeux, le visage empreint
d’une tristesse que Robby ne lui a jamais vue.
« Robby, j’ai fait une erreur. Nous partons loin
d’ici, nous serons très pauvres ; Liesel te prépare les
vêtements dont tu auras besoin ; vide ton cartable,
prends un seul livre, et pas un gros. Tu prendras ton
ours sous le bras, tu me donneras l’autre main pour
m’aider à marcher. Maintenant, c’est toi qui seras
mon homme, ensemble nous surmonterons toutes
les difficultés. Nous devons partir sous peu. »
Robby retire un à un de son cartable les jouets et
les livres qu’il avait si difficilement choisis, ne garde
que Robinson Crusoé. Puis il remet les jouets et les
livres à leur place sur les étagères.
Il ne sait pas que c’est toute son enfance qu’il
dépose là à jamais.

37 COMBATS DE VIES
38 LA FUITE




La fuite







À la gare centrale de Berlin, le train en partance
pour la France attend le long du quai.
Robby est inquiet : sa mère a étudié le
français en classe, mais ne l’a jamais pratiqué ;
luimême n’en connaît pas un seul mot. Comment
va-t-il se débrouiller ?
Accablés de peine et de fatigue, ils s’installent
dans un coin du compartiment. Ils sont plongés
dans leurs pensées, ressentant tout le poids des
événements qu’ils viennent de vivre.
Le train roule dans la nuit et sa course semble
sans fin, vers un avenir angoissant. Ils ne parlent
pas, sommeillent puis se réveillent en sursaut,
oppressés, pour ensuite essayer de se rendormir.
Vers la fin de la nuit, le train s’arrête dans une
petite gare.
« La frontière » chuchote la mère de Robby à
son oreille.
Des policiers montent dans le wagon et prennent
les papiers des voyageurs. Ceux-ci attendent,
pénétrés par le froid qui gagne leurs membres et leurs
cœurs. Puis les policiers reviennent et leur rendent
39 COMBATS DE VIES
leurs papiers, mais enjoignent à la mère de Robby de
venir reprendre les siens au bureau de la gare. La
mère et l’enfant se lèvent, Robby prenant son
cartable pendant qu’elle se saisit du gros sac de voyage.
Robby s’étonne de ne pas voir sa mère se diriger
vers le bâtiment de la gare. Lentement, ils
s’éloignent de la zone éclairée, passent difficilement
une barrière, et s’enfoncent dans l’obscurité. Ils
s’éloignent maintenant à grands pas de la gare, d’où
partent des voix bruyantes et des coups de sifflet.
La traversée d’un bois leur procure un précieux
abri. Ils marchent longtemps, trébuchant sur des
racines. Des lueurs apparaissent entre les arbres. La
mère de Robby lui explique que dans ce village
habite un passeur. Il leur fera franchir le Rhin et ils
seront en France, en sécurité…
Ils longent les ruelles, entre les maisons du
village, effrayés par les aboiements des chiens qui
pourraient donner l’alarme.
La maison du passeur se trouve un peu en
dehors du village. La mère frappe légèrement à la
porte. Après une longue attente dans le froid, la
crainte – un homme apparaît. Elle lui chuchote un
nom. L’homme leur fait signe d’entrer dans la
maison encore endormie. Une femme les rejoint,
allume un feu, leur sert des boissons chaudes.
On leur donne des instructions : « Allez dormir
maintenant, prenez des forces pour la nuit
prochaine, vous en aurez besoin. De jour, ne sortez
pas, vous ne devez pas être vus… »
À peine couché, l’enfant s’endort profondément.
La voix de sa mère le réveille : « Lève-toi, nous
partons bientôt. »
40 LA FUITE

Encore une boisson brûlante, une tartine, et ils
partent dans les bois et la nuit noire. L’homme
porte les bagages, Robby serre la main de sa mère,
et ils se soutiennent l’un l’autre.
Après une longue marche, ils arrivent au fleuve,
et montent dans une barque à l’équilibre précaire.
Robby se souvient du temps où ils allaient
canoter sur le lac de Wannsee à Berlin. Comme
c’était gai et agréable, si différent de l’angoisse qui
l’étreint maintenant.
Après quelques coups de rames, la barque
s’éloigne lentement de la rive. Quelque temps
après, l’homme allume un petit moteur – le bruit
doit s’entendre de loin, songe Robby.
De longs moments s’écoulent en silence, la
traversée semble sans fin sur ces eaux noires.
Puis l’homme éteint le moteur, reprend ses rames.
On entrevoit les hautes silhouettes sombres des
arbres. Le passeur chuchote : « La rive française.
Marchez tout droit, suivez le sentier, vous arriverez
à un village, où vous serez en sécurité. »
Ils ont débarqué, et le bateau est reparti sur le
fleuve.
Robby est tout ému d’être sur une terre
étrangère, et soulagé de se sentir loin du danger.
Ils reprennent leurs bagages, et suivent le sentier
dans l’obscurité de la forêt.
Après deux heures de marche difficile, des
lumières percent la nuit au loin. Robby se sent gagné
par l’espoir. Peut-être vont-ils enfin rencontrer des
gens bienveillants, souriants. Peut-être vont-ils
connaître de nouveau des jours heureux comme
ceux du passé, qui lui semblent déjà s’être
évanouis dans le lointain.
41 LA FUITE




Une nuit
dans une ville étrangère







Robby et sa mère sont entrés, exténués, dans un
hôtel d’apparence délabrée, dans une ville
étrangère. Tout est sombre, poussiéreux, sale.
L’accueil n’est guère aimable envers cette
femme, enceinte en fin de grossesse,
accompagnée d’un enfant de six ans. Les propriétaires ne
semblent parler que français, Robby ne
comprend pas un mot, et sa mère se fait
difficilement comprendre.
L’enfant, déçu, ne dit rien pour ne pas alourdir
les soucis de sa mère.
Dans la chambre, un grand lit ; sur une table,
une cuvette et un broc en faïence. Les toilettes
sont dans le couloir.
Ils se couchent et s’endorment aussitôt.
Mais Robby se réveille, ressent une douleur
aiguë. À la lumière de la lampe, ils examinent le
lit et découvrent des taches de sang sur les
draps : des punaises…
43 COMBATS DE VIES
Horrifiés, ils sautent du lit, se rhabillent, et
passent la nuit assis sur les chaises, affalés sur la table,
attendant l’arrivée de l’aube.
Que leur réserve ce nouveau jour ?

44 UN BÉBÉ AU MAUVAIS MOMENT



Un bébé au mauvais moment







Robby et sa mère habitent depuis un mois à Lyon,
dans une pension vieillotte.
Ils ont dû fuir leurs deux domiciles précédents,
repérés par la police française qui les en a
expulsés. Ils n’ont pas de permis de séjour ni, pour elle,
de droit au travail.
La chambre est surchargée d’objets de peluche
poussiéreux. Dans un coin se trouvent le broc et la
cuvette de faïence pour la toilette, et à côté un
réchaud sur lequel ils font la cuisine.
La mère de Robby, médecin de formation et
directrice d’un orphelinat en Allemagne,
qu’elle finançait, a trouvé un travail comme
lavandière sur la Saône, dans une blanchisserie
tenue par un couple juif.
À tout moment, la crainte les hante d’être repris
et reconduits à la frontière allemande.
Robby suit les consignes de sa mère, et
s’applique à apprendre le français au plus vite. Il
engage la conversation à chaque occasion avec leur
logeuse, une femme toute en rondeurs débordantes
45 COMBATS DE VIES
et affectueusement bienveillante. Au marché, chacun
s’amuse de son accent et de ses fautes, mais il
progresse vite, et en peu de temps bavarde aisément,
encouragé par l’amabilité des gens qu’il rencontre.
Le soir, sa mère rentrée de son travail, ils
prennent ensemble leur repas, qu’il a longuement
cuisiné sur le petit réchaud, en se racontant leurs
expériences de la journée.
Puis elle lui enseigne la grammaire française, le
calcul, l’histoire, les lettres, la poésie. Robby l’écoute
avec passion, fasciné, car son savoir lui semble sans
limites et toute sa fatigue paraît effacée.

Au milieu d’une des nuits, elle le réveille :
« Robby, il faut aller à l’hôpital, le bébé va naître
bientôt ! »
Elle est assise sur le lit, habillée, le gros réveil
dans les mains.
Il la regarde, étonné, et lui demande comment
elle sait que la naissance est proche. Tendu, il
écoute ses explications.
« Quand la naissance approche, dit-elle, on
ressent des douleurs, comme des crampes, et quand
elles sont rapprochées, c’est pour bientôt… »
Ils sortent et marchent, en se tenant par la main,
dans les rues désertes.
De temps en temps, ils s’arrêtent, et Robby
s’inquiète, lui demande comment elle se sent. Elle
le tranquillise de sa voix calme.
Après une bonne demi-heure de marche, ils
arrivent à l’entrée de l’hôpital, puis traversent de
longs couloirs où de petites lampes bleues
trouent l’obscurité.
46 UN BÉBÉ AU MAUVAIS MOMENT
Elle le quitte alors, lui recommande de bien
s’occuper de leur « home », et lui promet qu’elle
sera rentrée dans quelques jours. Ils seront de
nouveau ensemble, et le bébé avec eux.
Robby s’allonge sur un banc de la salle d’attente, et
s’efforce de dormir. Une religieuse se penche et étend
sur lui une couverture. Elle porte une large cornette
blanche, semblable aux ailes d’un grand oiseau.
Au matin, il retourne à la pension, et raconte à la
logeuse sa nuit mouvementée. Elle éclate de rire
aux détails qu’il rapporte et à ses connaissances sur
la maternité… Elle lui remet un flacon de parfum,
qu’il apportera à sa mère.
À l’hôpital, on lui apprend la naissance de son
frère Marcel.
Dans son lit, Maman semble si frêle et pâle, qu’il
se sent tout ému et inquiet. Mais elle le rassure : elle
se remettra vite, reprendra son travail. Quant à lui,
il devra s’occuper de son petit frère en son absence.
Sur le chemin de retour vers la pension, Robby
se réjouit déjà à l’idée des beaux jours qu’il passera
en compagnie de son petit frère Marcel, des soins
qu’il va lui donner ; il voudrait déjà retrouver aussi
les belles soirées en compagnie de sa mère, et se
sent plein d’amour et d’admiration pour elle.

47 COMBATS DE VIES
48 UNE NOURRICE PEU ORDINAIRE




Une nourrice peu ordinaire







La vie a repris son cours. La mère de Robby et
Marcel passe de longues et pénibles journées à son
travail. Robby s’occupe du bébé.
Les biberons sont prêts et attendent dans une
glacière. Robby les réchauffe, vérifie la
température du lait sur son doigt, et les donne à son frère.
Le bébé se nourrit avec appétit, visiblement
content de la présence constante de son grand
frère, lequel est tout fier, à sept ans, de son rôle de
nourrice improvisée. Lorsqu’un lange est mouillé,
il le lave immédiatement, et le sèche pour la
prochaine fois, car il n’y en a que deux.
Robby est heureux de la compagnie de son frère
et de la confiance que lui témoigne sa mère pour les
soins du bébé. Il lui parle, et lui chante toutes les
chansons de son répertoire. Il profite de tous les
instants libres pour lire et étudier, quelquefois à
haute voix. Le bébé semble l’écouter avec intérêt,
puis s’endort paisiblement.
Robby sort aussi tous les jours Marcel dans sa
poussette, et fait avec lui de longues promenades
49 COMBATS DE VIES
dans les rues, le grand parc de la Tête d’Or et le
jardin zoologique. Quand il pleut ou qu’il fait
froid, ils vont au musée Guimet, où les heures
s’écoulent, passionnantes. Dans les rues, ils
s’arrêtent devant les vitrines, où s’étalent les
marchandises à profusion, et des chocolats qu’ils ne
peuvent goûter, faute d’argent.
Au parc, ils s’installent sur une pelouse et
s’amusent ensemble, ou bien Robby se plonge dans
sa lecture pendant que Marcel, à ses côtés, joue
avec ses doigts, se raconte de longues histoires ou
dort paisiblement. Souvent des adultes leur
adressent la parole, amusés de voir ces deux enfants
ensemble. Ils sont souriants et bienveillants, et
quelquefois leur offrent une friandise.

Les années passent rapidement, dans une activité
constante.
La mère et les enfants se sont installés dans un
petit appartement de location, qui donne sur une
arrière-cour. Ils sont riches d’eau courante et de
toilettes dans la maison. Une fois par semaine, ils
vont tous ensemble au bain municipal et s’offrent
une toilette de luxe !
La mère des deux enfants a trouvé un meilleur
emploi, où elle se fatigue moins. David, un des cinq
orphelins qu’elle avait adoptés en Allemagne, est
venu les rejoindre. Il a vingt ans, et contribue à
soutenir la famille, mais ses rapports avec Robby sont
difficiles car il est tatillon, inspecte constamment les
oreilles, le cou, les ongles du gamin. David adore
Marcel, qui le lui rend bien.
50 UNE NOURRICE PEU ORDINAIRE

Malgré la crainte qui persiste en permanence, ils
sont heureux ensemble, heureux aussi d’avoir
échappé aux persécutions des nazis, dont les échos
leur arrivent régulièrement. Robby continue à
s’occuper de son frère et du ménage. Sur le réchaud
à gaz à trois feux, il fait la cuisine, en suivant les
instructions de sa mère.
Marcel l’accompagne en permanence, et lui pose
mille questions, écoutant avec attention les
réponses détaillées que lui fournit son frère, ce
compagnon de tous les instants avec lequel il partage
toutes ses expériences. En fin de journée, leur mère
rentre de son travail ; elle s’intéresse à la journée
des enfants, écoute patiemment leurs récits, et, un
peu plus tard, quand Marcel s’est endormi, elle
corrige les devoirs de Robby et ses rédactions. Ils
s’entretiennent de tous les sujets d’actualité, des
livres d’étude, des romans ou divers récits qu’ils ont
lus. Ils parlent français et allemand. Elle insiste : il
faut continuer à parler cette langue, malgré les
horreurs que commettent maintenant la population de
ce pays et ses chefs. Une langue constitue le lien
entre les hommes, le témoin de leur civilisation, de
tout ce qu’ils ont fait de bien et de beau. Il aime
aussi la langue française, ses belles œuvres, bien que
les autorités les acculent à vivre en illégaux, privés
du droit d’exister, de travailler ou d’aller à l’école.

51 COMBATS DE VIES
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Rien ne vaut l’hôpital…







À son retour du travail, la mère de Robby l’a trouvé
en proie à une forte fièvre. Après une auscultation
rapide, elle décide :
« Tu dois aller à l’hôpital, il n’y a pas le choix. »
Elle l’habille de trois couches de vêtements
chauds. Dehors il fait très froid, presque vingt
degrés en dessous de zéro, et les rues sont bordées de
congères. Ils avancent lentement vers la station
d’autobus. Robby tient à peine sur ses jambes, et,
dans l’autobus, s’affale sur un siège, à peine
conscient de ce qui l’entoure, soutenu par sa mère.
Encore un pénible bout de chemin, et ils arrivent à
l’hôpital. Dans les couloirs, elle le porte presque, il
ne remarque rien autour de lui, sauf la chaleur
accueillante après ce froid mordant, puis les draps
frais et amidonnés du lit sur lequel on l’étend.
Les religieuses s’affairent avec adresse, se
déplaçant en silence, le battement léger de leur cornette
en forme d’ailes témoignant seul de leur présence.
Pendant deux semaines, Robby est resté à
l’hôpital, atteint d’une forte scarlatine. Quand ses
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