Comment être autochtone. Du pur Athénien au França

De
Publié par

Pour faire une Nation, il faut des cimetières et un enseignement d'histoire. En inventant le slogan " La Terre et les Morts ", en 1899, Maurice Barrès pensait aux historiens. Le Français raciné d'hier n'a pas à envier le Français de souche d'aujourd'hui.


D'étranges " mythidéologies " surgissent, disparaissent et ne cessent de réapparaître : être de sang clair et épuré pour la noblesse française du XVIIe siècle ; naître impur à Thèbes, dans le pays de Cadmos et Œdipe. La Terre et les Morts, le Sol et le Sang. Comment peut-on écrire une histoire nationale ? Voilà une des questions que fait se lever une approche comparative entre sociétés d'hier et d'autres très contemporaines.


M.D.


Publié le : vendredi 26 février 2016
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021318432
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

La librairie
du XXIe siècle

Sylviane Agacinski, Le Passeur de temps. Modernité et nostalgie.

Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.

Henri Atlan, Tout, non, peut-être. Éducation et vérité.

Henri Atlan, Les Étincelles de hasard I. Connaissance spermatique.

Marc Augé, Domaines et Châteaux.

Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.

Marc Augé, La Guerre des rêves. Exercices d’ethno-fiction.

Jean-Christophe Bailly, Le Propre du langage. Voyages au pays des noms communs.

Marcel Bénabou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale.

R. Howard Bloch, Le Plagiaire de Dieu. La fabuleuse industrie de l’abbé Migne.

Ginevra Bompiani, Le Portrait de Sarah Malcom.

Yves Bonnefoy, Lieux et Destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de France (1981-1993).

Philippe Borgeaud, La Mère des Dieux. De Cybèle à la Vierge Marie.

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques.

Italo Calvino, La Machine littérature.

Paul Celan, Le Méridien & autres proses.

Paul Celan, Renverse du souffle.

Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance.

Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage. Ibn Arabî, le Livre et la Loi.

Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie.

Hubert Damisch, Un souvenir d’enfance par Piero della Francesca.

Michel Deguy, À ce qui n’en finit pas.

Daniele Del Giudice, Quand l’ombre se détache du sol.

Daniele Del Giudice, L’Oreille absolue.

Mireille Delmas-Marty, Pour un droit commun.

Marcel Detienne, Comparer l’incomparable.

Milad Doueihi, Histoire perverse du cœur humain.

Jean-Pierre Dozon, La Cause des prophètes. Politique et religion en Afrique contemporaine, suivi de La Leçon des prophètes par Marc Augé.

Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie.

Rachel Ertel, Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive.

Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Le Cours ordinaire des choses dans la cité au XVIIIe siècle.

Arlette Farge, Des lieux pour l’histoire.

Arlette Farge, La Nuit blanche.

Lydia Flem, L’Homme Freud.

Lydia Flem, Casanova ou l’Exercice du bonheur.

Lydia Flem, La Voix des amants.

Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite.

Marcel Gauchet, L’Inconscient cérébral.

Jack Goody, La Culture des fleurs.

Jack Goody, L’Orient en Occident.

Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page.

Jacques Le Brun, Le Pur Amour de Platon à Lacan.

Jean Levi, Les Fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine ancienne.

Jean Levi, La Chine romanesque. Fictions d’Orient et d’Occident.

Nicole Loraux, Les Mères en deuil.

Nicole Loraux, Né de la Terre. Mythe et politique à Athènes.

Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée.

Charles Malamoud, Le Jumeau solaire.

Marie Moscovici, L’Ombre de l’objet. Sur l’inactualité de la psychanalyse.

Michel Pastoureau, L’Étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés.

Georges Perec, L’Infra-ordinaire.

Georges Perec, Vœux.

Georges Perec, Je suis né.

Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques.

Georges Perec, L. G. Une aventure des années soixante.

Georges Perec, Le Voyage d’hiver.

Georges Perec, Un cabinet d’amateur.

Georges Perec, Beaux présents, belles absentes.

Georges Perec, Penser/Classer.

J.-B. Pontalis, La Force d’attraction.

Jean Pouillon, Le Cru et le Su.

Jacques Rancière, Courts Voyages au pays du peuple.

Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir.

Jacques Rancière, La Fable cinématographique.

Jean-Michel Rey, Paul Valéry. L’aventure d’une œuvre.

Jacqueline Risset, Puissances du sommeil.

Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.

Charles Rosen, Aux confins du non-sens. Propos sur la musique.

Israel Rosenfield, « La Mégalomanie » de Freud.

Francis Schmidt, La Pensée du Temple. De Jérusalem à Qoumrân.

Jean-Claude Schmitt, La Conversion d’Hermann le Juif. Autobiographie, histoire et fiction.

Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.

Michel Schneider, Baudelaire. Les années profondes.

Jean Starobinski, Action et Réaction. Vie et aventures d’un couple.

Antonio Tabucchi, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa. Un délire.

Antonio Tabucchi, La Nostalgie, l’Automobile et l’Infini. Lectures de Pessoa.

Antonio Tabucchi, Autobiographies d’autrui. Poétiques a posteriori.

Emmanuel Terray, La Politique dans la caverne.

Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et Religion en Grèce ancienne.

Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique.

Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines.

Nathan Wachtel, Dieux et Vampires. Retour à Chipaya.

Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes.

Catherine Weinberger-Thomas, Cendres d’immortalité. La crémation des veuves en Inde.

Natalie Zemon Davis, Juive, Catholique, Protestante. Trois femmes en marge au XVIIe siècle.

De quoi s’agit-il ?


C’est d’abord une question d’intonation. Avec un léger point d’interrogation, « Comment être autochtone ? », il est aisé de dire la surprise, l’étonnement du voyageur, la perplexité du nomade, si familier de la découverte d’une terre nouvelle, à chaque étape. Mais le ton peut varier : « Comment être autochtone », mode d’emploi. Un court traité qui commencerait ainsi : Tiens, vous êtes ? quoi, au juste ? indigène, natif, aborigène où l’oreille exercée depuis l’Australie entend pousser un arbre, autochtone ? qui fait parfois grec, et même trop grec à mon goût, avec une sorte d’emphase sur « né de la terre même », un Auto-Même pour hellénistes d’autrefois. Tiens, vous êtes… ? et comment cela vous est-il arrivé ? un beau matin ? par temps clair ? oh ! de naissance ? diable !

D’une intonation à l’autre, il y a déjà le parcours dansant d’un passeur qui n’aime pas vraiment l’haleine du Français de souche ni les poses du pur Athénien aux origines de son Occident. Il me plaît de plus en plus d’être « forain » chez tous, et d’une rive à l’autre de l’Atlantique, à nouveau. Rien n’est plus divertissant que d’observer paresseusement les manières fantasques de se dire du cru, raciné, de pure autochtonie ou de souche, avec la force minérale de ce que les Anglais appellent stock.

J’ai commencé par trouver platement ridicule l’arrogance de ces Athéniens se vantant d’être les seuls autochtones, et au milieu d’autres Grecs qui ont les meilleures raisons du monde de rire à gorge déployée de la « haute antiquité » de ces nouveaux venus d’Athènes. Un peu plus tard, étant devenu non pas baptiste mais comparatiste, je me suis demandé comment cela se fabriquait, un Premier-Né de la Terre, en regard, toujours, d’autres petites et sympathiques mythologies du Premier Vivant d’un lieu-dit, Argos ou Côs ou bien le pays kasena, c’est au Burkina Faso, à côté. Comment, tout en gardant ma carte d’helléniste, ne pas être sensible à l’annonce répétée de ces grands feux de forêt allumés par des « mythologies nationales », disait-on, entre l’Europe d’hier et celle d’aujourd’hui ? Oui, sur nos écrans, des Nations incomparables, campées dans leur singularité de toc ? Comment ? Pourquoi ?

Il en fallait davantage. Il y a une dizaine d’années encore, et déjà baptisé « comparatiste » dans un très petit club, je continuais à tenir les mythidéologies de ma lointaine enfance pour aussi froides et ennuyeuses qu’une oraison funèbre à déjeuner, que ce soit les discours de Barrès sur « la Terre et les Morts » ou qu’elles apparaissent dans les images sulpiciennes d’une Terre-Matrone portant à bout de bras son petit Athénien premier. Jusqu’au jour où, Dieu soit béni, emporté dans une battue en compagnie d’ethnologues et d’historiens, oui, d’historiens, j’ai vu surgir dans un coin d’Amazonie bien connu des natifs du Quartier latin des Indiens forestiers, aujourd’hui sûrement catalogués « autochtones », des Guayaki, des Yanomami qui se proclamaient « les Hommes », et, eux seuls, en chasseurs guerriers et agressifs.

Quoi de neuf, me dira-t-on ? C’est qu’ils parcouraient en chassant un territoire, le leur absolument, et qu’ils n’éprouvaient aucun besoin d’avoir un lieu fixe, un coin tranquille où se poser, surtout pas « un sanctuaire des Ancêtres », par exemple. Ils haïssaient férocement leurs proches sitôt morts, brisant les objets familiers des défunts, détruisant tout ce qui pouvait les rappeler à leur souvenir, piétinant crânes et ossements, allant jusqu’à évacuer les noms des morts et les expulsant de la liste disponible pour d’autres vivants.

Donc des natifs, dirions-nous, avec leur terre, mais libres de tous les liens qui semblent si naturels et comme indispensables à tout bon indigène des temps indo-européens dans les peintures pieuses de Fustel de Coulanges. Ni morts, ni ancêtres, ni racines dans le placard. Ces gens d’Amazonie ne cessaient d’inventer des lieux éphémères où, un jour, se marier et, un autre, célébrer une fête ou une petite victoire. Ils étaient comme cela : sans vouloir d’ancrage. Aucun répit dans leur mobilité de « Nous, les Hommes ! ».

Naître de la terre, grandir de la terre même, un cimetière, des morts et le reste, devenait soudainement exotique, si singulier. « La Terre et les Morts » de Barrès ou de Le Pen-en-Hexagone ne se perdait plus dans la grisaille sanglante des nationalismes serbes ou germaniques. Apparaissaient des traits distincts, surgissaient des formes spécifiques. Il me semblait apercevoir des orientations contrastées. Grâce au comparatisme ? Assurément, car pour savoir « Comment être autochtone » et découvrir ses modes d’emploi, il convenait d’abord de se déplacer, d’acquérir la mobilité d’un Yanomami, de se mettre en chasse du meilleur gibier pour comparatiste : les formes de dissonance. Facile, il suffisait de se donner la carte du monde, oui, celle de toutes les cultures connues et connaissables. Sans oublier de faire chaque matin la nique aux douaniers de service de nos chères disciplines, ni de se moquer allègrement des Portiers de l’Histoire et des Gardiens de l’Ethnographie.

Cela se sait depuis longtemps : une des caractéristiques de l’espèce humaine, c’est d’inventer sans cesse des pratiques, des cérémonies, des techniques, des représentations de tout genre qui font de la culture, au sens le plus libre, des choses qui se transmettent ou s’oublient ; certains jours, elles semblent transformer le monde ; une seule nuit parfois suffit à les anéantir. Constat irréprochable : des milliers d’expériences ont été faites dans le passé le plus lointain ou se font dans le présent proche et d’ailleurs. Je peux les projeter sur mon écran avec l’aide, le plus souvent, d’observateurs de l’Homme, qu’ils soient historiens ou ethnologues, prêts à jouer au « comparatisme expérimental et constructif ». Un jeu à la fois passionnant et instructif. Je ne peux que le recommander. Par exemple, « Comment être autochtone » dans l’Israël contemporain, en Padanie des Lombards, dans la France de Braudel, dans le Cameroun, aujourd’hui au sud du Sahara, dans le Japon depuis la dernière guerre, la mondiale avec bombe H comme Hiroshima, ou chez nos Anciens, nos chers Anciens.

Comparer, non, grands dieux ! ce n’est pas chercher des homologies ni rêver de découvrir je ne sais quelle morphologie en vue de dégager sous les regards admiratifs des Sciences humaines une loi de l’autochtonie. Comparer, ne le croyez surtout pas, c’est commencer par se poser des questions. « Être autochtone », dites-vous ?

Je suggère de faire une hypothèse, peu coûteuse : l’autochtonie, ne serait-ce pas une façon de « faire du territoire » ? Une formule qu’il est facile d’apprivoiser avec un zeste d’écologie. Tout animal sans être un Philippe Auguste façonne le coin d’espace dont il a besoin, il aménage le terrain qui est son domaine vital. Il le fait sien avec ses odeurs, des marques destinées à ses voisins et qui préludent à des cérémonials intimes ou agressifs. Bref, rien n’est plus trivial pour un vivant que de faire son trou, son territoire immédiat. Le reste suivra.

Les contrastes vifs, les dissonances avec leurs riches harmoniques, je l’ai professé, c’est essentiel pour comprendre et comparer en se donnant l’horizon sans limites de toutes les cultures qui ont eu à faire leur trou, à choisir entre se penser de souche ou n’avoir jamais d’autre sol que mouvant, glissant toujours, sous le corps en marche, ou encore se vouloir né d’un sang impur de sa terre même. Tant d’autres orientations possibles à expérimenter de par le monde.

Pour l’heure, il s’agit de se promener, très librement, entre quelques cultures pour voir et voir encore les étranges et multiples manières de se dire d’un lieu ou d’un non-lieu, de s’affirmer avec hauteur de sang épuré, qui sait ? de sacraliser, par une belle matinée, une terre dite promise par un petit dieu de la tribu, devenu fou de lui-même au grand dam d’une pincée de nomades. Comme par hasard, j’ai suivi la promenade entre nos Grecs – avec lesquels j’ai voulu naguère « faire de l’anthropologie » – et des contemporains qui semblent si heureux de croire que notre histoire commence avec la Grèce de toujours. Un tracé familier et qui donne le plaisir de mettre le « naître impur » dans la maison de Cadmos en face de la belle autochtonie athénienne, tout en découvrant combien la hantise du sang épuré de la vieille France alterne aimablement avec la satisfaction du bel enraciné d’hier et d’aujourd’hui sur Hexagone d’après-guerre.

Je ne saurais cacher plus longtemps au lecteur attentif que ces allées et venues entre des manières contrastées de se dire autochtone ou de se vouloir « de souche » conduisent à court terme vers une enquête comparative, plus large et donc collective, sur un autre « comment » : « Comment dénationaliser les histoires nationales ». En Europe et ailleurs.

Juin 2002,
au cœur de la récession,
sous les palmiers de Stanford.

UNE AUTOCHTONIE D’IMMACULÉE CONCEPTION, NOS ATHÉNIENS



Combien de fois Euripide a-t-il été écouter l’oraison funèbre prononcée au Céramique devant les morts pour Elle ? Depuis quand a-t-il pris l’habitude, ce jour-là, d’aller vider quelques coupes avec ses amis au Flore ou au Ritz du coin ? C’est vers 465, oui, avant notre ère, que se met en place l’institution de l’oraison funèbre avec ses éloges solennels, ses poncifs tout prêts à être dégoisés par un pontife, élu avec soin parmi les notables du cru. Euripide a vingt ans. Encore un effort, papyrologues de toutes les nations, et nous pourrons peut-être lire des morceaux de sa fameuse tragédie « J’irai cracher sur vos tombes » – le titre fait encore l’objet de vifs débats. Un écolier du Fayoum en a sûrement recopié de longues tirades sous l’œil de son maître en écriture, attendant avec impatience la fin d’une punition trop sévère. Après quoi, boulette de papyrus au panier et dans le sable-poubelle à la fin de la semaine. Donc un jour, qui sait ? pour nous. Heureusement, Euripide nous en dit déjà pas mal : deux tragédies, l’Ion et l’Érechthée, pleines de son ironie pour la chose autochtone, de son humour devant le pur Athénien de souche.

Nous sommes les bons autochtones

Comment les Bossuet du Cimetière national brossent-ils, les uns derrière les autres, le portrait en pied de la précieuse identité athénienne ? En trois coups de pinceau, les mêmes pendant un siècle, mi-or, mi-argent. Premier trait : nous sommes les autochtones, nés de la terre même d’où nous parlons. Nous sommes les bons autochtones, nés d’une terre dont les habitants sont restés les mêmes depuis les origines, sans discontinuité. Une terre que nos Ancêtres nous ont transmise.

Deuxième trait : les Autres ? Toutes les autres cités sont composées d’immigrés, d’étrangers, de gens venus du dehors, et leurs descendants sont d’évidence des « métèques », au sens athénien qui n’est pas le nôtre, sans être pour autant élogieux : des résidents étrangers. Donc, en dehors d’Athènes, soyons clairs : il n’y a que des cités composites, des villes avec un ramassis de toutes origines. Seuls les Athéniens sont de purs autochtones, purs en tant que « sans mélange », sans alliage de non-autochtones. Soyons plus précis, chers Orateurs. « Sans mélange », c’est un mot, c’est une couleur choisie par Aspasie, oui, l’épouse étrangère de Périclès, l’Aspasie qui compose pour Socrate de passage dans son salon une oraison funèbre, celle du Ménexène. En forme de pastiche et plus vraie que les discours prononcés rituellement avant et après Platon. Que dit la belle voix d’Aspasie ? « Notre cité éprouve une haine pure (katharos), sans mélange pour la gent étrangère1. » Fiction d’un dialogue de Platon ? Bien sûr, mais qui dit clairement ce que se contentent de susurrer les Orateurs en grand uniforme.

Troisième coup de pinceau pour portraiturer l’autochtonie. Les morts de l’année, attention ! les morts à la guerre, Cimetière « national » oblige, ils sont rendus à la terre. Nos Ancêtres, on s’en souvient, habitant et vivant depuis toujours dans leur patrie-matrie ont été nourris par la Terre. Ils ont ainsi permis à leurs fils de reposer une fois morts dans les lieux familiers de celle qui les a mis au monde et leur a donné le sein. Bello ! Applaudissements, tous sexes confondus.

Manier le pinceau en artiste d’oraison funèbre, voilà qui n’a rien à voir avec la calligraphie des maîtres chinois ou japonais. Nous avons affaire à de solides Pompiers, de vrais Prix de Rome, d’authentiques Académiciens. Ne sont-ils pas payés pour faire croître en chaque Athénien, en chaque Athénienne (j’y viens) le sentiment amoureux de la nation, je veux dire – mais, en l’occurrence, c’est la même chose – de la cité, cette Athènes à nulle autre pareille et si merveilleusement semblable à elle-même ? Socrate-Platon ne tarit pas d’éloges sur le talent des Orateurs en pompes funèbres : « Ils célèbrent la cité de toutes les manières ; les morts de la guerre, tous les ancêtres qui nous ont précédés et nous-mêmes encore vivants, nous sommes glorifiés par eux de telle sorte que, pour ma part, Ménexène, je me sens devant leurs éloges les dispositions les plus nobles. » Oui, ils ensorcellent nos âmes. On reste là sous le charme, on se figure instantanément être devenu plus grand, plus noble et plus beau. Les étrangers, les alliés des Athéniens invités à cette grande occasion ne peuvent plus regarder Socrate ou n’importe quel Athénien de souche (ajoutez le féminin) comme auparavant : « À leurs yeux j’acquiers sur-le-champ plus de dignité. » Trois jours plus tard, Socrate n’est pas encore redescendu sur terre. Bien joué2.

Voilà les idées fortes de l’idéologie pour Autochtonie athénienne. C’est le côté « discours officiel » de cette petite mythidéologie de nos Grecs, ceux qui n’en finissent pas de nous habiter, par nos histoires nationales, en France et en Allemagne, du XIXe siècle à aujourd’hui, nous y reviendrons. Dans une mythidéologie, mythes et discours s’entrelacent, en particulier les mythes autour du Premier-Né, d’Érichthonios, le très terrien qui est l’âme de l’autochtonie, et les récits de la petite mythologie qui court le long des pentes de l’Acropole, dieux concurrents, indigènes sinon aborigènes locaux. L’arbre à mythes est luxuriant aussi longtemps que le lierre ne l’étouffe pas ; et l’idéologie officielle exige un seul grand récit, Platon sait cela aussi bien que d’autres, nés procureurs.

1.

Ménexène, 245d.

2.

Ibid., 235a-b. En regard d’Aspasie en Socrate-Platon, tout le reste est insipide, je peux en témoigner, hélas !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.