Comment l'égalité vient aux femmes

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Notre société est organisée de telle manière qu'il existe des mécanismes qui permettent aux hommes d'accéder, d'exercer et de se transmettre le pouvoir entre eux. Si les hommes sont majoritairement dans les sphères de pouvoir, c'est parce que notre culture fait du pouvoir un attribut masculin (Claudie Baudino).
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296484733
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Comment l’égalité vient aux femmes


Politique, droits et syndicalisme
en Grande-Bretagne,
aux États-Unis et en France
















Des mêmes auteurs

Françoise Barret-Ducrocq
L'Amour sous Victoria, sexualité et classes populaires à Londres au
XIXe siècle. Paris : Plon, 1989. Traduction anglaise. London : Verso;
New York : Routledge, 1991. Harmondsworth : Penguin / Viking,
1993.
Pauvreté, charité et morale à Londres au XIXe siècle. Paris : PUF,
1991.
Mary Wollstonecraft. Paris : Didier Érudition, 1999.
Le Mouvement féministe anglais d'hier à aujourd'hui. Paris : Ellipses,
2000.

Florence Binard
"La Théorie queer : Une Menace pour le féminisme ? ".
Travestissement féminin et liberté(s). Éd. Guyonne Leduc. Paris :
L'Harmattan, 2006. 391-401.
" L'Après-guerre, retour à l'ordre sexuel et désillusion des 'Old
Feminists'
". La Grande Guerre et le combat féministe. Éd. Claire Delahaye
et Serge Ricard. Paris : L'Harmattan, 2009. 195-220.
" Edward Carpenter (1844-1929) : Féministe libertaire ? ". Ces
hommes qui épousèrent la cause des femmes. Dix Pionniers
britanniques. Éd Martine Monacelli et Michel Prum. Paris : L'Atelier,
2010. 121-32.

Guyonne Leduc
Morale et religion dans les essais et dans les Mélanges de Henry
Fielding. 2 vols. Paris : Didier Érudition, 1990. XIII + 931 pp.
L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle : La Conception de Henry
Fielding. Paris : L'Harmattan, 1999. 416 pp.
Réécritures anglaises au XVIIIe siècle de l'Égalité des deux sexes
(1673) de François Poulain de la Barre: Du politique au polémique.
Paris : L'Harmattan, 2010. 502 pp.

© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296- 56949-2
EAN : 9782296 569492 Sous la direction de
Françoise Barret-Ducrocq
Florence Binard
Guyonne Leduc




Comment l'égalité vient aux femmes


Politique, droits et syndicalisme
en Grande-Bretagne,
aux États-Unis et en France



Entretien avec
CLAUDIE BAUDINO








Collection Des idées et des femmes
dirigée par Guyonne Leduc

Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres)
Professeur à l'université Charles de Gaulle - Lille III

Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue
de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de
présenter des études situées à la croisée de la littérature, de
l'histoire des idées et des mentalités, à l'époque moderne et
contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en
général ou à des figures précises de femmes, avec prise en
compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur
intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier
temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une
ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-
oriental.

Ouvrages parus

Barrière, Jean-Paul et Philippe Guignet, dir. Les femmes au
travail dans les villes en France et en Belgique du XVIIIe au
XXe siècle. 2009. 318 pp.
Boulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre
au XVIIIe siècle: "Conversations à l'heure du thé." 2000.
537 pp.
Dor, Juliette, Danielle Bajomée et Marie-Élisabeth Henneau.
Femmes et livres. 2007. 329 pp.
Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 1945-
1975. Perspectives 1975-1999. 1999. 213 pp.
Genevray, Françoise. George Sand et ses contemporains
russes : Audience, échos, réécriture. 2000. 410 pp.
Gheeraert-Graffeuille, Claire. La Cuisine et le forum: Images et
paroles de femmes pendant la révolution anglaise (1640-1660).
2005. 467 pp.
Jaminon, Martine et Émilie Faes, éds. Femmes de sciences
belges : Onze vies d'enthousiasme. 2003. 97 pp.
Kerhervé, Alain. Une Épistolière anglaise du XVIIIe siècle :
Mary Delany (1700-1788). 2004. 611 pp.
Leduc, Guyonne, dir. L'Éducation des femmes en Europe et en
Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et
représentations. 1997. 525 pp.
Leduc, Guyonne. L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle :
La Conception de Henry Fielding. 1999. 416 pp.
Leduc, Guyonne, dir. Nouvelles Sources et nouvelles
méthodologies de recherche dans les études sur les femmes.
Préface de Michelle Perrot. 2004. 355 pp.
Leduc, Guyonne, dir. Travestissement féminin et liberté(s).
Préface de Christine Bard. 2006. 439 pp.
Leduc, Guyonne, dir. Réalité et représentations des Amazones.
Préface de Sylvie Steinberg. 2008. 486 pp.
Leduc, Guyonne. Réécritures anglaises au XVIIIe siècle de
l'Égalité des deux sexes (1673) de François Poulain de la
Barre: Du politique au polémique. 2010. 502 pp.
Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps:
Contribution à l'histoire de la Russie et de l'Europe. 2004.
452 pp.
Moine, Fabienne. Poésie et identités féminines en Angleterre :
Le Genre en jeu (1830-1900). 2010. 325 pp.
O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds.
Aphra Behn (1640-1689): Identity, Alterity, Ambiguity. 2000.
XX + 310 pp.
Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones,
viragos et guerrières dans la littérature italienne des XVe et
XVIe siècles. 2004. 256 pp.















SOMMAIRE
Remerciements .......................................................................11
Entretien avec Claudie Baudino ...........................................13
PREMIÈRE PARTIE
LA LONGUE ROUTE VERS L'ÉGALITÉ
" Frontières et droits de vote féminin "
Manda Green (Paris-Est Créteil Val-de-Marne) .............37
" Quel horizon pour l'égalité des femmes aux États-
Unis. Women's Equality : An Unfinished Agenda ? "
Fatma Ramdani (Paris 13) ................................................59
" Des magistrates chez les magistrats : Quel horizon pour les
femmes juges ? "
Alexandrine Guyard-Nédelec (Cergy-Pontoise) ...............81
DEUXIÈME PARTIE
LE CHEMIN DE LA PARITÉ
" 'La Blanche et le Noir' : Enjeux symboliques et politiques des
primaires à l'élection présidentielle américaine
de 2008 "
Catherine Pouzoulet (Lille 3) ..........................................103
" Quel horizon pour les femmes en politique dans la Grande-
e e Bretagne du XX et du XXI siècles ? "
Karine Rivière-De Franco (Orléans) .............................121
" Quelle place pour les femmes dans le Parlement écossais ? "
Élisabeth Mège-Revil (Lyon 2) ........................................139
9TROISIÈME PARTIE
LA VOIE DES SYNDICATS
" 'Only working for pin money ?' Marginalisation et politisation
des femmes dans le mouvement syndical britannique des
années 1970 "
Marc Lenormand (Lyon 2) ................................................161
" Militantes syndicales face à l'égalité interne et externe : Le
Cas de la fédération CGT de la santé et de l'action sociale "
Yannick Le Quentrec (Toulouse 2) ..................................185
Conclusion: " Le sexisme dans la grammaire anglaise : La re-
prise des pronoms indéfinis et des épicènes "
Asiyat Mustafaeva (Paris 4) ............................................ 215
Ont contribué à cet ouvrage ................................................237
Résumés des contributions ................................................. 241
Index nominum .....................................................................245
10
REMERCIEMENTS
Les directrices de publication expriment leur reconnaissance à
la Société des Anglicistes de l'Enseignement Supérieur (SAES)
qui, depuis 2010, leur a permis d'organiser des ateliers " Fem-
mes, sexe, genre " qui ont, à leur tour, débouché sur la création
de la Société Française d'Études Anglophones sur les Femmes,
le Sexe et le Genre (Sagef)
sagef-gender.blogspot.com
Les directrices de publication remercient l'UFR EILA (universi-
té Diderot-Paris 7) pour son soutien.

ENTRETIEN
AVEC
CLAUDIE BAUDINO Claudie Baudino est politologue. Ses travaux questionnent la
représentation des sexes et des genres dans la politique et dans
la langue. Elle occupe actuellement les fonctions de directrice
du Centre Hubertine Auclert – centre francilien de ressources
pour l'égalité femmes – hommes.
Elle a publié deux ouvrages :
Politique de la langue et différence sexuelle. La politisation du
genre des noms de métiers. Paris : L'Harmattan, "Logiques
politiques", 2001 [thèse soutenue en 2000].
Prendre la démocratie aux mots. Pour une réappropriation ci-
toyenne de la langue et de ses usages. Paris : L'Harmattan,
" Questions contemporaines ", 2008.
et de nombreux articles, parmi lesquels :
" Une Initiative inaboutie mais prémonitoire ". LHT n°7. Docu-
erments, publié le 1 janvier 2011 [En ligne].
URL : http://www.fabula.org/lht/7/documents/177-7baudino.
" Du 'genre' dans le débat public ou comment continuer la guer-
re des sexes par d'autres moyens ". Travail, genre et sociétés
16 (2006) : 123-28.
" De la féminisation des noms à la parité : Réflexion sur l'enjeu
politique d'un usage linguistique ". ÉLA, Revue de didactolo-
gie des langues-cultures et de la lexiculturologie. " Langues-
cultures et genre 'c'est égal'… ". 142 (2006) : 187-200.
" Parity Reform in France : Promises and Pitfalls ". Review of
Policy Research 20.3 (2003) : 385-400. FBD [Françoise Barret-Ducrocq]/Florence Binard [FB] : Dans
son article, " Frontières et droits de vote féminin ", Manda
Green montre que l'octroi du vote aux femmes en 1869 dans
l'État du Wyoming aux États-Unis, en 1893 en Nouvelle-Zélan-
de ou, en 1902, en Australie, relève d'un même schéma. Ces ter-
ritoires, qu'on peut appeler " périphériques " dans la mesure où
ils étaient en cours de colonisation et, donc, éloignés du pouvoir
en place, ont imposé la représentation politique des femmes.
Parce qu'elles y étaient en nombre inférieur, les colonisateurs
ont joué de cet appât politique qui leur laissait entrevoir une vie
meilleure.
Plus récemment, la place réservée aux femmes lors des élec-
tions de 1999 au Parlement Écossais ou à l'Assemblée Galloise
semble résulter d'une dynamique analogue. Nations périphéri-
ques du Royaume-Uni, l'Écosse comme le pays de Galles ont
tenu à se démarquer du pouvoir central de Londres en insistant
sur leurs spécificités territoriales et en affichant la volonté d'une
représentation aussi paritaire que possible de leur population.
Toutefois, comme le souligne Élisabeth Mège-Revil dans " Quel-
le place pour les femmes dans le Parlement Écossais? ", si, aux
élections de 1999, 37 % des parlementaires élus furent des fem-
mes, les résultats de 2011 marquent un recul de plus de deux
points. Pour ce qui est du pays de Galles qui fut, en 2003, le
premier pays du monde à disposer d'un organe législatif parfai-
tement paritaire, composé à 50 % d'hommes et à 50 % de fem-
mes, le recul est également perceptible puisque, en 2011, le
pourcentage d'élues est tombé à 46,7 %.
En France, la question des " périphéries territoriales " n'a pas
lieu d'être posée ; cependant, pensez-vous qu'on puisse évoquer
des " périphéries politiques " en ce sens ; par exemple, que les
partis politiques marginaux se révèlent sensiblement plus acti-
vistes en matière de représentation politique féminine ?
Claudie Baudino [CB] : Le concept de périphérie est intéressant
car il peut s'adapter et se décliner à différents niveaux d'analyse.
Dans son article, Manda Green montre que les périphéries du
territoire sont plus perméables aux femmes. En France, il sem-
16ble possible de défendre cette thèse en substituant la " périphé-
rie des mandats " à la " périphérie des territoires ". Pour dire les
choses simplement, plus les mandats sont éloignés du cœur du
pouvoir, plus ils sont perméables aux femmes. Ce constat, véri-
fiable avant l'introduction des lois sur la parité en politique, est
toujours exact. Ainsi, dans les années 1990, tandis que le pour-
centage de femmes parmi les élus locaux, les conseillers muni-
cipaux et les conseillers régionaux, se situait aux alentours de
20-25 %, les députées ne représentaient qu'un peu plus de 10 %
des élus à l'Assemblée nationale et les sénatrices, 5,9 % des élus
sur les bancs du Sénat. Or, si le vote de lois favorisant l'égal ac-
cès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux
fonctions électives a permis d'approcher la parité au niveau lo-
cal, il a seulement augmenté, à la marge, la représentation des
femmes au niveau national. Aujourd'hui, les femmes représen-
tent 48 % des conseillers régionaux, 35 % des conseillers muni-
cipaux et seulement 22,1 % des sénateurs et 18,5 % des dépu-
tés. Mais, ce qu'il faut bien voir également, c'est qu'elles ne re-
présentent que 13,8 % des maires, 7,7 % des présidents de con-
seils régionaux et 7,2 % des présidents d'EPCI – Établissements
publics de coopération intercommunale. Autrement dit, c'est
bien le cœur du pouvoir, pouvoir central et pouvoir effectif, qui
demeure partiellement épargné par la réforme paritaire. Cela
s'explique, bien entendu, par le type de mesures mises en œuvre
pour favoriser l'égal accès aux assemblées politiques.
Les mandats pourvus au scrutin proportionnel, comme ceux
de conseillers régionaux ou de conseillers municipaux, se prê-
tent plus facilement à l'introduction de quotas que les mandats
pourvus au scrutin majoritaire, comme celui de député national.
Ainsi, depuis 2000, la loi contraint les partis politiques à pré-
senter un nombre égal d'hommes et de femmes aux élections ré-
gionales et municipales (dans les communes de 3 500 habitants
et plus), et également aux élections sénatoriales, qui se déroulent
à la proportionnelle, et aux élections européennes. Pour les élec-
tions législatives, qui se déroulent au scrutin majoritaire, la loi
prévoit seulement de pénaliser financièrement les partis politi-
ques qui ne respectent pas le principe de parité lors de la dési-
gnation des candidats. Ce sont les modalités de ces pénalités fi-
nancières et, surtout, la façon dont les partis politiques jouent de
17ces nouvelles règles qui peuvent laisser penser, en première
analyse, que les " petits " s'ouvrent plus volontiers aux candida-
tures féminines.
La dotation publique versée aux partis politiques est divisée
en deux fractions. Depuis 2000, le montant de la première frac-
tion est conditionné par le respect du principe de parité. La loi
impose aux partis politiques de présenter 50 % de candidats de
chacun des deux sexes à 2 % près. Si cette obligation n'est pas
respectée, le montant de la première fraction de la dotation pu-
blique est diminué de 50 % de l'écart à la moyenne ; ce pour-
centage a été porté à 75 % en 2007. La seconde fraction de
l'aide publique est fonction du nombre de parlementaires élus.
Pour les partis politiques, le calcul est vite fait. Ceux qui sont
bien implantés, dans de nombreuses circonscriptions, représen-
tés par des hommes dont les mandats sont régulièrement renou-
velés, hésitent à remplacer les sortants par de nouvelles candi-
dates. Ils préfèrent " payer " et conserver leurs sièges plutôt que
satisfaire aux exigences de la loi. En d'autres termes, une partie
de la première fraction de leur dotation est sacrifiée pour maxi-
miser la seconde fraction.
Dans un communiqué rédigé à l'occasion du 8 mars 2005,
l'Observatoire de la parité illustre, de façon éloquente, le " sacri-
fice consenti " par les partis bien implantés :
•L'UMP a préféré se passer de 4 264 738 euros et priver 175
candidates d'investiture plutôt que de respecter la parité (466
hommes et 114 femmes investis).
• Le PS a fait une croix sur 1 651 806 euros puisqu'il lui man-
quait 82 candidatures féminines pour atteindre la parité (350
hommes, 185 femmes).
• L'UDF s'est également privée de 667 076 euros par an, en
préférant retenir 68 candidatures masculines en plus (181 hom-
mes, 45 femmes) ".
En revanche, les " petits partis " qui n'ont que très peu de
" sortants " s'attachent à maximiser la première fraction de la
dotation en satisfaisant scrupuleusement aux exigences de la loi.
De Lutte ouvrière au Front national, des Verts à Chasse, pêche,
nature et traditions, ils ont présenté, en 2007, un pourcentage de
femmes oscillant entre 50,3 et 49,3. Quelle que soit leur place
sur l'échiquier politique, le calcul des partis se formule moins en
18termes de sensibilité aux discours paritaires qu'en termes d'es-
pérance de gains. Au fond, si les lois ont facilité l'accès des
femmes aux assemblées politiques, ce sont les mandats périphé-
riques qui se sont encore et toujours plus ouverts aux femmes.
Quand on s'interroge sur la capacité des partis politiques
marginaux à plus ou moins bien intégrer les femmes, on ques-
tionne une réalité à plusieurs visages. Les " partis politiques mar-
ginaux " peuvent s'entendre comme ceux qui réalisent un score
marginal aux élections et n'ont que peu de chances de remporter
des succès aux échéances phares comme les législatives ou la
présidentielle en France. Mais on peut aussi désigner, sous cette
appellation, ceux qui défendent les intérêts de groupes ou de
parties de la population peu ou mal représentés en raison de leur
faiblesse numérique ou des rapports de domination qu'ils subis-
sent. Ces derniers apparaissent souvent comme les plus enclins
à embrasser la cause des femmes. Ainsi, on a pu penser que les
partis de gauche, défenseurs des dominés, seraient les plus
prompts à intégrer les revendications féministes. Or, s'il n'est
pas question ici de refaire l'histoire des relations entre la gauche
et le mouvement féministe, il est clair que les revendications
des femmes ont plus souvent été englobées dans un discours
plus vaste que véritablement considérées. Plus encore, en jetant
un rapide regard vers le passé, on se souvient que l'obtention du
droit de vote des femmes a longtemps été ralentie par ceux qui,
à gauche, craignaient l'influence du clergé catholique sur les
électrices potentielles. Quelle que soit la tendance, la défense
des dominés est rarement dépourvue de calcul politique.
Au fond, ce sont moins les convictions que les " intérêts bien
compris " des appareils politiques qui rendent les " périphé-
1ries ", quelles qu'elles soient, plus favorables aux femmes .
FBD/FB : Au Royaume-Uni, les femmes forment 51 % de la po-
pulation mais ne constituent, en 2010, que 22,2 % des Membres
du Parlement. Force est donc de constater, comme le souligne
Karine Rivière-De Franco, dans " Quel horizon pour les fem-

1 Tous les chiffres cités dans cette réponse sont extraits des ressources en
ligne proposées par le site de l'observatoire de la parité :
http://www.observatoire-parite.gouv.fr/parite-politique/
19
e emes en politique dans la Grande-Bretagne des XX et XXI siè-
cles ? " que, en dépit d'une volonté affichée des partis politiques
de promouvoir la représentation politique des femmes, la désil-
lusion est au rendez-vous. Elle conclut que, au Royaume-Uni,
" Une réforme des institutions […] permettrai[en]t d'améliorer
la place des femmes en politique, tant sur le plan quantitatif
(augmentation de leur nombre) que sur le plan qualitatif (meil-
leures conditions de travail) ". Pensez-vous, à l'instar de nom-
breuses féministes françaises, telle Gisèle Halimi, que toute in-
citation à une démarche volontariste est vouée à l'échec et que
seule une loi coercitive permettrait une véritable percée des
femmes en politique ?
CB : Comme les chiffres le prouvent, seule la contrainte fonc-
tionne. En France, c'est au début des années 1990 que le faible
pourcentage de femmes dans les assemblées est devenu un pro-
blème politique. Un demi-siècle plus tôt, en 1944, les femmes
avaient obtenu le droit d'être électrices et éligibles. Mais, si leur
comportement électoral avait tendance à rejoindre celui des
hommes, leur éligibilité demeurait purement formelle. Répété
sur tous les tons, le traditionnel argument du " retard " qui se
comblerait avec le temps apparaissait de moins en moins crédi-
ble. Il faut souligner que, dans tous les domaines de la vie soci-
ale et politique, on demande aux femmes d'attendre. Il leur faut
être patientes, leur tour viendra… Pourtant, l'argument du " re-
tard " qui se rattrape de lui-même est rarement vérifié. Si les
hommes sont majoritaires dans les sphères de pouvoir, c'est par-
ce que notre culture fait du pouvoir un attribut masculin. Notre
société est organisée de telle manière qu'il existe des mécanis-
mes qui permettent aux hommes d'accéder, d'exercer et de se
transmettre le pouvoir entre eux. Le fondement de cette organi-
sation réside dans notre représentation de ce qu'est le pouvoir :
bien au-delà du politique, le pouvoir est un attribut masculin.
Dès qu'il s'agit de l'exercice d'une fonction d'autorité, les ambi-
tions masculines apparaissent toujours plus légitimes. Et les
femmes demeurent toujours proportionnellement minoritaires, y
compris dans les domaines les plus féminisés. Si, en 2007, les
femmes constituent 82 % des enseignants du primaire, elles ne
202sont que 72 % à occuper un poste de direction . En ce qui con-
cerne l'enseignement supérieur, en 2010, elles représen-
tent 36,2 % des enseignants chercheurs et ne sont que 27,7 %
3
dans les Conseils d'administration des universités . La société
repose sur un socle de croyances et de représentations qui cons-
tituent autant d'obstacles au changement. On a beau décréter, de
façon formelle, que les femmes ont le droit d'accéder au pou-
voir, elles ne peuvent pas lutter contre un système et des méca-
nismes ancrés dans notre culture depuis un temps immémorial.
À partir de là, que peut-on faire ? Décréter l'égal accès des
femmes et des hommes à tous les emplois et à toutes les fonc-
tions ne suffit pas. C'est bien ce que nous enseigne la longue
histoire de l'accès des femmes aux mandats électoraux et aux
fonctions politiques. En dépit de la proclamation de l'égalité po-
litique, les femmes politiques ont longtemps fait figure d'excep-
tions. Droit formel, bonne volonté et patience ne peuvent venir
à bout des résistances à l'égalité politique. C'est pourquoi il est
indispensable que la loi contraigne. Sans contrainte, pas de pari-
té ; plus encore, la contrainte doit s'exercer de façon durable
pour véritablement changer le genre du pouvoir. De 1999
à 2008, les lois successives ont progressivement étendu et ren-
forcé les contraintes nécessaires à l'instauration d'une véritable
parité entre les femmes et les hommes. Le vote, le 16 décem-
bre 2010, de la réforme territoriale pourrait donner un sévère
coup d'arrêt à cette tendance. Désormais, si cette réforme est
mise en œuvre, les conseillers territoriaux remplaceront tout à la
fois les conseillers généraux et les conseillers régionaux et se-
ront élus au scrutin uninominal à deux tours. Or, comme nous
l'avons souligné précédemment, seuls les scrutins de liste à la
proportionnelle permettent de rendre l'alternance femme – hom-
me obligatoire sur les listes de candidats et, ce faisant, garantis-
sent un résultat paritaire. En généralisant le scrutin uninominal
à l'échelle territoriale, cette réforme s'attaque aux mandats ré-

2 Stéphane Héroult, Livre vert sur l'évolution du métier d'enseignant. Mi-
nistère de l'Éducation nationale. Marcel Pochard (Paris : La Documentation
française, janvier 2008) 230 pp. (Rapports officiels).
http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/084000061/0000.pdf
3 http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid24768/parite-et-lutte-
contre-les-discriminations.html
21gionaux qui constituent de vrais bastions paritaires. Elle rompt
avec une tendance initiée, en 1999, par la réforme constitution-
nelle. De l'instauration de l'alternance femme – homme sur les
listes de candidats aux élections municipales et régionales à l'in-
troduction d'une obligation de parité, lors de la désignation des
exécutifs régionaux et municipaux (villes de 3 500 habitants et
4plus) , en passant par l'extension du champ de la proportionnel-
5le pour les sénatoriales , cette tendance a nourri l'émergence
d'une vraie culture paritaire dans les pouvoirs locaux. Instaurer
le scrutin uninominal reviendrait à saper les fondements de cette
culture. Concrètement, la mise en application de cette réforme
pourrait entraîner un net recul du pourcentage d'élues dans les
assemblées locales, sans doute autour de 25 à 30 %. Aujour-
d'hui, seul un changement de majorité politique peut laisser
espérer que cette réforme aux effets annoncés pour les femmes
n'entrera pas en vigueur.
FBD/FB : Dans " 'La Blanche et le Noir' : Enjeux symboliques
et politiques des primaires à l'élection présidentielle américaine
de 2008 ", Catherine Pouzoulet montre que la focalisation sur
les catégories genre/race au regard des " identités " des candi-
dats, Hillary Clinton, d'une part, et Barack Obama, de l'autre, a
relégué au second plan " une véritable remise en cause de la ra-
tionalité néo-libérale ". Lors des primaires socialistes, si, pour
des raisons géo-culturelles évidentes, la question de la catégorie
de " race " ne s'imposait pas, en revanche, on aurait pu penser
que la question de la place des femmes en politique et, notam-
ment, l'accession possible d'une femme à la présidence de la
République française occuperait davantage de place dans les dé-
bats. Comment expliquez-vous que la question ait été si peu
abordée ?

4 Loi n°2007-128 du 31 janvier 2007 tendant à promouvoir l'égal accès
des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives
5 Loi n°2003-697 du 30 juillet 2003 portant réforme de l'élection des séna-
teurs
22
CB : La question de la place des femmes dans la course à la
présidentielle a été, selon moi, sous-jacente tout au long des dé-
bats de la primaire socialiste. Elle a été peu abordée frontale-
ment en raison d'un " effet Ségolène Royal ".
La candidature de Ségolène Royal aux élections présidentiel-
les de 2007 a constitué une première. Cet événement peut être
analysé aussi bien en termes de sexe que de genre. Première
femme à accéder au second tour de l'élection présidentielle, Sé-
golène Royal revendique alors sa féminité et incarne, en termes
de norme de genre, une figure féminine.
Avant 2007, il faut rappeler qu'elle a été la première femme
à avoir été enceinte alors qu'elle occupait un poste ministériel.
Médiatisés, sa grossesse et son accouchement ont affirmé, dans
l'espace public, son identité de mère. Au-delà des dossiers dont
elle a été directement en charge, il n'est pas anodin de rappeler
qu'elle a été une fervente défenseure de la féminisation des
noms de métier et de fonction. Systématique lors de la dernière
campagne présidentielle, cet usage allait de pair avec un usage
vestimentaire conforme aux normes de genre pour afficher une
féminité revendiquée.
Cheveux mi-longs, en robe ou en jupe, Ségolène Royal a
suscité de nombreux commentaires, souvent laudateurs, sur son
physique et sur sa façon de s'habiller. Il semble, pourtant, que
l'affichage de sa féminité ait également autorisé de nombreux
commentateurs à voir en elle tous les stéréotypes négatifs asso-
ciés aux femmes et au genre féminin.
Rarement la compétence et la rationalité d'un acteur politi-
que de premier plan auront été autant mis en doute et question-
nés. Rarement un candidat à la présidentielle aura été autant
raillé et ridiculisé, y compris au sein de son propre camp.
En affichant sa conformité à la norme de genre, Ségolène
Royal a ravivé tous les stéréotypes qui y sont associés, des sté-
réotypes qui ont, à leur tour, contribué à son discrédit.
D'un autre côté, son attitude a mis les féministes mal à l'aise.
Certes, elle a incarné la possibilité, pour une femme, d'accéder à
la magistrature suprême, mais elle n'a jamais été en phase avec
le discours féministe. Mère, ministre de l'environnement, figure
féminine revendiquée, Ségolène Royal a un côté " dame natu-
re " qui entre en contradiction avec l'ambition féministe de dé-
23construire les discours fondés sur une prétendue nature des fem-
mes.
L'expérience de 2007 a montré que la candidate qui revendi-
que son identité féminine s'expose à un effet boomerang : louée
sur le terrain vestimentaire et esthétique pour sa conformité aux
normes de genre, elle n'en est pas moins discréditée sur le ter-
rain de la compétence et de l'aptitude à exercer les fonctions
auxquelles elle aspire.
En 2011, Ségolène Royal est nouveau dans la course, mais la
véritable concurrente de François Hollande, celle qui l'a affronté
au second tour de la primaire socialiste, c'est Martine Aubry.
Femme mais jouant bien différemment des effets de genre,
Martine Aubry ne revendique pas explicitement sa féminité ;
elle veut être un " Homme comme les autres ". Aussi, dans la
confrontation avec François Hollande, la question des femmes
est abordée de façon moins frontale, moins explicite. Elle reste,
pourtant, très présente.
Les deux candidates à la candidature ont un rapport à la fé-
minité très différent ; elles n'en sont pas moins aussi éloignées
l'une que l'autre du mouvement féministe. Si Ségolène Royal
penche vers l'essentialisme, Martine Aubry affiche une bien-
veillante neutralité qui frise le désintérêt. Du point de vue des
commentateurs, sa posture, symboliquement masculine, n'auto-
rise pas les critiques sexistes et les railleries. Elle n'est pas de
celles que l'on ridiculise ou que l'on taxe d'irrationalité ou d'in-
compétence. Cela ne signifie pas pour autant que sexe et genre
sont absents de la confrontation. Bien au contraire, à partir du
second tour de la primaire, cette donnée va jouer un rôle essen-
tiel à un niveau implicite et symbolique.
Martine Aubry a indubitablement la compétence et l'expé-
rience nécessaires à l'exercice de la magistrature suprême. Les
données de son parcours en attestent : Martine Aubry a été n°2
du gouvernement, elle a dirigé une grande ville, elle a été pre-
mière secrétaire du Parti socialiste, elle a assumé de hautes res-
ponsabilités, à des niveaux différents depuis de nombreuses an-
nées. Il n'en est pas de même de François Hollande. Imaginons
un instant que les CV des deux candidats aient été inversés… Il
est clair que nous aurions assisté au combat de la compétence
masculine contre l'inexpérience féminine. Mais, puisqu'il était
24difficile de faire de François Hollande l'homme qui a l'expérien-
ce ou la compétence, il est devenu l'homme qui a " la stature ".
Le terme de " stature " a émergé pour devenir omniprésent dans
le débat. Au cours des dernières semaines, face à une Martine
Aubry dotée du CV idéal pour la fonction convoitée, François
Hollande est tout simplement " celui qui a la stature ".
Arrêtons-nous sur ce mot. Selon le Littré, " stature " vient du
latin et signifie être debout, dressé, avoir de la hauteur. La statu-
re, ce n'est donc ni l'expérience, ni la compétence, c'est la taille
mais, considérée dans l'effet qu'elle produit, c'est en imposer par
le fait d'être debout. On retrouve clairement ici une symbolique
phallique. Qu'est-ce que François Hollande a de plus que Mar-
tine Aubry ? Le fait d'être un homme, d'appartenir au sexe le
plus légitime pour exercer des fonctions de pouvoir. Il a l'auto-
rité du phallus. Dire qu'il a la stature signifie que Martine Aubry
a beau avoir une plus grande expérience, François Hollande,
parce qu'il est un homme, sera toujours plus légitime dans la
course aux fonctions de pouvoir.
Martine Aubry l'a bien compris. En opposant la " gauche
molle " à la " gauche dure ", elle frappe au bon endroit. La can-
didate a pris acte du fait que François Hollande se revendique
de sa masculinité pour accréditer sa candidature. Certes, il dé-
tient le phallus, mais il est mou ! Plus encore, si elle appartient à
la moitié la moins légitime de l'humanité pour exercer des fonc-
tions de pouvoir, elle n'en est pas moins l'héritière de son père.
Lors du dernier débat télévisé qui les oppose, Martine Aubry se
présente, pour la première fois, comme la fille de son père. En
se plaçant directement dans la lignée de son père, elle apparaît
comme celle à qui on a transmis le sceptre du pouvoir.
Malgré tout, cela n'a pas suffi. François Hollande est devenu
le candidat socialiste à la présidentielle. Et, s'il devait être élu,
le fait qu'il soit un homme aura sans doute été un argument dé-
cisif. Au fond, si Ségolène Royal a échoué parce qu'elle s'est re-
vendiquée du sexe illégitime dans la sphère du pouvoir, Fran-
çois Hollande pourrait réussir parce que, en tant qu'homme, il a
la stature de la fonction convoitée.
Il est clair pour moi que les questions de sexe et de genre ont
été très présentes dans la primaire socialiste. Les représentations
inconscientes du pouvoir ont nourri et sous-tendu l'ensemble
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