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Comment les économistes réchauffent la planète

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336 pages

Vous craignez le réchauffement climatique ? Les vagues de chaleur à répétition, les sécheresses interminables, la fonte de la banquise ? " Vous avez tort ! Le changement climatique c'est 1 % de pouvoir d'achat en moins dans un siècle, alors que le marché le multipliera par sept : ayez confiance ! " C'est du moins ce que disent les économistes.
Antonin Pottier dévoile les présupposés de ce discours économique : marchés parfaits qui orientent les investissements, individus qui optimisent leurs décisions dans un univers complètement connu, nature infiniment généreuse. Cette vision du monde est logée au cœur des modèles et des méthodes des économistes. Elle déforme la réalité et fait prendre des décisions surprenantes, comme celle de créer un marché mondial du carbone pour sauver le climat. Elle aboutit surtout à entraver toute action effective contre le changement climatique.
Bref, l'avenir de la planète est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux économistes !


Antonin Pottier, ancien élève de l'École normale supérieure, est chercheur au Cerna, École des mines de Paris. Ses travaux portent sur les aspects socio-économiques du changement climatique et l'intégration de l'environnement dans la discipline économique.


Préface de Gaël Giraud, économiste en chef de l'Agence française de développement, directeur de recherche au CNRS, directeur de la chaire Énergie et prospérité.


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couverture
4eme couverture

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À la mémoire de Jacques Weber.

PRÉFACE


L’accélération de la fonte du versant ouest de la calotte glaciaire antarctique signifie que le niveau global des océans pourrait s’élever davantage et plus vite que ne le laissaient entrevoir les estimations dont le GIEC s’est fait l’écho dans son cinquième rapport (2014)*1. Avec une hausse de deux mètres à la fin du siècle, même New York serait sous l’eau. Ce qui signifie que la côte est va peut-être finir par s’intéresser sérieusement au problème climatique.

Car, et c’est le premier enseignement de la remarquable enquête que nous présente ici Antonin Pottier, beaucoup d’économistes, formés notamment dans les universités de la côte est américaine, ne prennent pas le dérèglement climatique au sérieux. À l’examen scientifique des catastrophes que ce dernier promet de provoquer, ils préfèrent la répétition des mantras que Pottier décortique pour nous, l’un après l’autre, au cours des pages qui suivent : la toute-puissance des marchés (y compris dans leur version « imparfaite » qui conduit à des solutions second-best), le prix unique mondial du carbone, l’analyse coût-bénéfice, le taux d’actualisation…

La déconstruction analytique de ces incantations avait été menée par l’Australien Steve Keen, professeur à l’université de Kingston*2. Ici, Pottier fait un pas de plus et montre comment la pensée magique d’une bonne partie d’entre nous, économistes, est non seulement contradictoire et manque cruellement de rigueur scientifique, mais n’a guère de lien vérifiable avec le réel. Dans la plupart de nos articles de recherche, quelques équations sont simplement juxtaposées à des données (quand il y en a !) et le lien entre données et analyse est opéré par un récit qui interprète l’un et l’autre. Mais le modèle est rarement confronté aux données. Équations et récits servent alors, le plus souvent, de métaphores censées livrer le sens des données qui ont été collectées. Cette pratique serait pittoresque si, comme le montre Pottier, elle ne conduisait pas à la paralysie des décideurs et de la communauté internationale face au dérèglement climatique. Le chapitre 10 de l’ouvrage, qui raconte l’enlisement des négociations internationales sur le climat, est à cet égard un petit chef-d’œuvre.

De même que la croissance du PIB, au lieu de faire partie de la solution, fait sans doute partie du problème (au moins pour les pays du Nord), Pottier montre que l’économie néoclassique est à ranger du côté des obstacles au traitement du problème environnemental. À lire le sévère mais savoureux réquisitoire que dresse son livre des dérapages de la « science économique » contemporaine, on s’interroge : à quoi comparer le discours de la plupart des économistes néoclassiques ? Au marxisme-léninisme mécanique des idéologues de l’ère Brejnev ? À la moulinette intellectuelle qu’a pu devenir, dans certains milieux, un hégélianisme fossilisé, prétendument capable de déduire du Savoir Absolu la couleur de mon stylo ? À la néoscolastique ouest-européenne de la fin du XIXe siècle ? Aux débats qui agitaient Constantinople alors que Mehmet II faisait le siège de la capitale en 1453 ? Un peu de tout cela en même temps…

Quoi qu’il en soit, la démonstration, à la fois savante et accessible, que nous livre Antonin Pottier de l’indifférence pratique d’une si grande partie des économistes à la question climatique est sans appel. Le pape François ne va-t-il pas jusqu’à écrire dans Laudato si’ :

C’est la même logique qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées qui ne servent pas des intérêts personnels. C’est aussi la logique intérieure de celui qui dit : « Laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que ses impacts sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables »*3 ?

Mais l’enquête que l’on s’apprête à lire fait plus et mieux que démythologiser l’économie conventionnelle du climat. Pottier s’interroge sur les ressorts sociologiques qui permettent à une profession – la nôtre – d’exercer son magistère. C’est la raison pour laquelle il organise son propos autour d’une figure, « l’Économiste », qui, bien sûr, n’existe pas davantage que n’a existé l’idéal-type wébérien du Piétiste dans le Massachusetts du XVIIIe siècle (sur la côte est…). Car, comme Pottier le reconnaît, sur tous les sujets qu’il aborde, on trouve des économistes qui ont pris leurs distances par rapport aux travers qu’il dénonce. Ainsi Nicholas Stern n’a-t-il pas souscrit aux conclusions de William Nordhaus (voir p. 137). Et Nordhaus lui-même a confessé son incrédulité par rapport à sa propre ligne doctrinale (p. 156). Dans un autre registre, un économiste comme John E. Roemer, de l’université Yale, parvient, de l’intérieur du paradigme marginaliste, à des conclusions qui, aux yeux d’une certaine orthodoxie contemporaine, sont autant de faux pas*4. Tout d’abord, il reconnaît explicitement le caractère normatif de son approche (au lieu de tenter de la maquiller derrière un semblant d’empirisme positiviste). Ensuite, Roemer favorise une interprétation du « développement durable » qui mène à préconiser le plafonnement de la croissance des pays du Nord à 1 % par an, le temps que les pays du Sud puissent se développer sans faire exploser les émissions de gaz carbonique à la surface de la planète… Une solution qui va à contre-courant de ce que peuvent imaginer la plupart des économistes conventionnels, pour qui la maximisation de la croissance du PIB, au Nord comme au Sud, est l’Arkhè dont tout dépend. De même, en France, un mathématicien et économiste comme Ivar Ekeland vient de dénoncer, lui aussi, la procrastination à laquelle nous condamnent les fausses solutions centrées autour du marché des quotas de carbone*5. Il existe donc bel et bien des économistes qui ne sacrifient pas aux autels que fréquente l’Économiste dont Pottier dresse ici le portrait. Ce sont cependant des exceptions. Qui confirment la prégnance de l’idéal-type auquel ce livre est consacré.

La réflexion d’Antonin Pottier ne laisse pas, d’ailleurs, d’intriguer. Comment se fait-il que nous écoutions les discours de l’Économiste ? Qu’ils aient pris tant d’importance, au point, comme le montrent les pages qui suivent, d’installer l’Économiste au centre de la délibération publique sur presque tous les sujets de société ? Mon impression est que l’efficace du discours de l’Économiste sur nos sociétés n’est pas indépendante de leur bureaucratisation croissante. Les doctrines élaborées dans les enceintes académiques n’auraient pas l’impact social et politique que dénonce Pottier si elles n’étaient relayées par des bataillons de costumes en flanelle et de tailleurs gris, qui s’acharnent à faire valoir la doctrine dans toute sa pureté aux administrés que nous sommes. L’intransigeance doctrinaire de la Commission européenne autour du marché des droits à polluer, dont Pottier fait le récit (p. 270), en est une illustration parmi d’autres. Pourquoi ces bureaucrates intelligents mettent-ils autant de zèle, que ce soit dans les ministères ou dans les banques, à défendre des positions que les pages qui suivent disqualifient aussi radicalement ? Par manque de temps et de disponibilité, sans doute. Ce facteur, trivial en apparence, n’est pas à négliger : les managers des groupes du CAC40, tout comme les conseillers des cabinets ministériels ou nos directeurs d’administration n’ont pas plus de dix minutes par jour pour réfléchir librement et sereinement à l’avenir de l’humanité. Formulons un vœu : que certains d’entre eux trouvent le temps de lire ce livre ! Et si vous-même, cher lecteur, vous n’êtes pas l’un de ces cadres épuisés et suroccupés mais que vous connaissiez tel ou telle de ces victimes des agendas remplis douze heures par jour, quinze mois à l’avance, vous ferez une bonne action en leur offrant ce livre : dites-leur qu’ils y apprendront pourquoi l’avenir des conditions de vie de l’humanité sur la Terre mérite que nous cessions d’endosser le prêt-à-porter intellectuel bricolé par une certaine « science économique » contemporaine. Et exige, dès lors, qu’on y réfléchisse un peu plus que dix minutes par jour.

À la lumière du travail que vient de publier l’anthropologue de la London School of Economics, David Graeber, sur l’utopie bureaucratique, deux autres explications peuvent être avancées au sujet du lien profond qui unit les administrations contemporaines et le succès de l’idéologie néoclassique*6. Tout d’abord, la « loi d’airain du libéralisme », que pense avoir identifiée Graeber, affirme que toute réforme qui a pour but de promouvoir les forces du marché résultera in fine dans un accroissement de la pression bureaucratique et du nombre d’employés de bureau en charge de faire appliquer les nouvelles règles. Que ce soit à Washington ou à Bruxelles, le traitement contemporain du climat par l’Économiste n’échappe pas à cette « loi ». Y aurait-il comme une alliance implicite d’intérêts entre les bureaucraties contemporaines et un corps de doctrine qui de facto favorise systématiquement leur accroissement ou renforce leur pouvoir ? En second lieu, la « bureaucratisation totale » qui guette nos existences quotidiennes nous plonge tous dans une sorte de complicité schizophrène. Car nous savons bien, au fond, que les règles ne sont jamais appliquées littéralement de manière universelle : nous n’ignorons pas, par exemple, qu’aux États-Unis, les banques ne sont pas soumises aux règlements censés les encadrer et que, lorsqu’elles y dérogent (ce qu’elles font très souvent), elles ne subissent jamais de sanctions pénales mais sont simplement contraintes de verser des dommages toujours sensiblement inférieurs à ce que leur a rapporté la fraude. Il en va de même du discours proféré par l’Économiste qu’ausculte Antonin Pottier : nous savons bien, et l’Économiste lui-même le sait, fût-ce confusément, que ce qu’il raconte n’a pas grand-chose à voir avec le réel. Que « le capital », cela n’existe pas. Que les conditions d’égalisation des coûts marginaux de production ne sont jamais vérifiées. Que les prix de marché sont rarement déterminés par l’intersection d’une courbe d’offre et d’une courbe de demande. Qu’un prix unique mondial du carbone n’a aucune chance de voir le jour… Mais de même que nous continuons de croire à l’utopie d’une administration qui appliquerait également la justice à tous les fraudeurs, de même nous faisons comme si les « lois » de l’Économiste étaient vraies. Pourquoi ? Autant demander pourquoi, depuis une quarantaine d’années, nous nous sommes résignés à une bureaucratisation que Kafka et Adorno, déjà, dénonçaient.

Face à cette loyauté schizophrène, Pottier se contente de rappeler le réel : la montée des eaux obligera bientôt la riziculture du delta du Mékong à chercher d’autres surfaces cultivables, la fonte des glaciers tibétains condamne à l’assèchement des fleuves aussi déterminants que le Yang-Tsé-Kiang, l’Indus et le Gange. La Paz est déjà isolée au milieu d’un désert. Amman puise son eau douce à 400 mètres de profondeur, dans des réserves fossiles qui seront épuisées d’ici vingt-cinq ans. Le désert de Gobi n’est plus qu’à 240 kilomètres au nord de Pékin. L’extension du Sahara, jointe à l’érosion des sols et à la chute des rendements agricoles induite par la hausse de la température, rendra très difficile à résoudre l’équation consistant à nourrir neuf milliards d’habitants en 2050…

Pourquoi cette alliance implicite de l’Économiste et des bureaucraties nous conduit-elle à négliger les signes avant-coureurs de pareilles catastrophes à venir ? Peut-être les uns comme les autres refusent-ils d’admettre qu’ils contribuent à l’expropriation d’une rente, d’un surplus économique qui provient en grande partie des ressources naturelles. La nature ne se fait pas payer pour les services écologiques qu’elle nous rend. Depuis treize millénaires environ, nous vivons d’un surplus (agricole d’abord, puis industriel, puis multisectoriel) qui doit beaucoup à l’énergie et à la matière (et un peu au travail intelligent des humains). Les administrations, depuis la Mésopotamie du troisième millénaire avant notre ère, naissent dès lors qu’il faut gérer ce surplus. Leur plus grande tentation est de croire qu’elles sont elles-mêmes la source de la valeur, que la conformité aux règlements est, à elle seule, créatrice de valeur ajoutée. C’est aussi ce que croit l’Économiste d’Antonin Pottier au sujet des règles censées gouverner le marché. Forclore l’origine naturelle du surplus n’est-il pas un excellent moyen de dissimuler – à soi-même pour commencer – que l’on est simplement en train d’administrer une rente ? Outre l’injustice qui peut en résulter, cette attitude conduit malheureusement à se rendre ignorant à l’égard de ce qui menace, dès aujourd’hui, de faire disparaître ce surplus.

Le diagnostic de Pottier pourrait être désespérant. Il ne l’est pas car l’auteur montre qu’il existe des alternatives. Dès les années soixante, des économistes (souvent physiciens ou ingénieurs de formation, il est vrai) ont proposé une vue circulaire de l’économie, comme processus d’extraction de ressources et de déjection de déchets, orthogonale à l’économie-fiction de l’Économiste qui s’entête à comprendre la prospérité comme la conséquence magique de l’accumulation, même inégalitaire, du capital. Bob Ayrès est l’un de ceux-là, tout comme, bien sûr, Jay W. Forrester et l’équipe de Donnella H. et Dennis Meadows. Bien d’autres se sont joints à eux depuis lors : Reiner Kümmel, Charles A. Hall, Ugo Bardi… Il existe des revues académiques où le point de vue que défend le présent ouvrage est promu : Ecological Economics ou encore Biophysical Economics and Ressource Quality… De même, il existe des institutions académiques où la recherche renoue avec ces intuitions initiales : la chaire Énergie et prospérité ou le CIRED sont de celles-ci, et les travaux qu’y mène Antonin Pottier y contribuent beaucoup. Il existe des think tanks qui ne conçoivent pas leur rôle comme consistant à éplucher à l’intention des médias la pensée unique de l’Économiste : I4CE et The Shift Project sont de ceux-là. Il existe même des économistes qui tentent d’orienter les négociations internationales dans le sens du nécessaire apprentissage de compromis politiques lucides : Jean-Charles Hourcade fut un prophète à cet égard, Tom Heller (Climate Policy Initiative) de Stanford, en est un autre. Il existe, enfin, des institutions internationales qui ont compris que leur responsabilité citoyenne consiste, aujourd’hui, à tout faire pour éviter l’effondrement programmé du Sud et le déclin du Nord : l’Agence française de développement en fait partie.

La leçon que nous donne ce livre, c’est que l’économie du climat n’est pas séparable de celle du développement ; elle demande la prise en compte rigoureuse aussi bien des déterminations biophysiques de notre prospérité que des institutions qui la rendent possible. C’est dans cette direction que la recherche en économie doit s’orienter. Relayée auprès des décideurs, cette recherche pluridisciplinaire permettra à la communauté internationale de sortir de sa cécité. Afin que la COP21 – cet immense succès diplomatique – ne reste pas lettre morte.

GAËL GIRAUD,
économiste en chef de l’Agence française de développement,
directeur de recherche CNRS,
directeur de la chaire Énergie et prospérité.


*1.

Robert M. DeConto et David Pollard, « Contribution of Antarctica to past and future sea-level rise », Nature 531, 2016, p. 591-597.

*2.

Steve Keen, L’Imposture économique, Éditions de l’Atelier, 2014.

*3.

Lettre encyclique Laudato si’, chap. III (123), traduction officielle du Vatican.

*4.

Humberto Llavador, John E. Roemer et Joaquim Silvestre, Sustainability for a Warming Planet, Harvard University Press, 2015.

*5.

Ivar Ekeland, Le Syndrome de la grenouille. L’économie et le climat, Odile Jacob, 2015.

*6.

David Graeber, The Utopia of Rules. On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy, Melville House, 2015.

AVANT-PROPOS


Le naufrage de leur navire a laissé un Physicien, un Chimiste et un Économiste seuls sur une île inhospitalière. Les trois rescapés ont sauvé de l’épave quelques boîtes de conserve mais ils ne peuvent les ouvrir. Après réflexion, le Physicien propose de jeter les boîtes de conserve depuis le haut d’une falaise. Il a calculé que l’énergie dissipée lors du choc au sol provoquerait leur ouverture mais projetterait les trois quarts du contenu dans le sable. Le Chimiste préfère tremper les boîtes de conserve dans la mer : après vingt jours au fond de l’eau, la corrosion par le sel sera suffisante pour les ouvrir et en récupérer le contenu. Enfin l’Économiste prend la parole : « Supposons que nous ayons un ouvre-boîte… »

Cette fameuse parabole illustre les travers attribués à l’Économiste1, qui raisonne à partir d’hypothèses choisies avec soin, n’ayant qu’un rapport distant avec la réalité mais dont l’objet est de faciliter la suite du raisonnement, nécessairement brillant. Une telle attitude peut faire sourire. Chaque discipline a ses défauts, et les ridicules de l’Économiste valent bien ceux de ses collègues des autres facultés. Mais l’Économiste, en raison de son objet d’étude, ne s’adresse pas qu’à ses étudiants. Il construit un discours destiné à un public plus large : il joue volontiers le conseiller du Prince, distille généreusement ses avis dans les médias et n’a de cesse de proposer ses solutions pour améliorer la marche du monde.

Fondé sur des bases bien précaires, ce discours de l’Économiste peut se révéler lourd de conséquences pratiques. Cet ouvrage propose une analyse du discours économique et de ses effets sur les politiques climatiques, c’est-à-dire les mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et limiter le réchauffement climatique. Le changement climatique est l’une des principales menaces qui pèsent sur l’avenir de notre planète et des sociétés humaines, au XXIe siècle et au-delà. Par la complexité des enjeux, le nombre des acteurs impliqués et la durée des phénomènes, c’est un remarquable terrain d’étude pour dévoiler le fonctionnement du discours économique. Les multiples dimensions du problème révèlent rapidement les limites et les insuffisances de ce discours, qui forme ainsi un obstacle dans la lutte contre le changement climatique.

Les moyens de freiner et de limiter ce changement sont d’une importance capitale : toute erreur en la matière laisse les gaz à effet de serre s’accumuler dans l’atmosphère et renforce inévitablement le réchauffement auquel il faudra faire face. Bien sûr, pour l’Économiste, ses solutions sont les meilleures possible, il ne manque que le courage de les appliquer. Pourtant, elles ne donnent jamais les résultats escomptés, non en raison de la maladresse ou de la lâcheté de ceux qui les mettent en œuvre, n’en déplaise à l’Économiste, mais parce que, tirées d’un monde idéal, elles reposent sur des conditions similaires à l’ouvre-boîte de la parabole et sont tout simplement impraticables. Prises trop au sérieux, elles retardent la transition vers des économies n’émettant plus de gaz à effet de serre.

Le discours économique ne se contente pas de proposer des solutions conjecturales. Il fournit également des concepts et des notions à partir desquels le réchauffement est appréhendé et qui constituent un véritable filtre d’interprétation. On se souvient comment le discours sur l’efficience des marchés financiers avait aveuglé économistes et régulateurs sur les prémices de la crise financière de 2007 et avait empêché de prendre les mesures nécessaires. La situation est similaire face au désastre climatique en cours : le discours économique dominant le présente comme un phénomène aux conséquences économiques insignifiantes. Il contribue ainsi à le reléguer au plus bas dans la liste des priorités.

Il serait aisé de rejeter en bloc l’approche de l’Économiste, de la condamner définitivement comme dénuée de toute pertinence. Mieux vaut en comprendre les ressorts et en démonter les mécanismes. C’est mon ambition dans cet ouvrage. Je vous invite à une exploration des principaux arguments de l’Économiste sur le changement climatique, mais aussi de ses concepts et de ses techniques, par lesquels il se crée un monde idéal qui le coupe de la réalité. Entre autres, nous découvrirons ensemble comment la capacité prêtée au marché de réaliser l’optimum empêche de prendre conscience du changement climatique, comment le calcul des dommages du changement climatique le transforme en une variation imperceptible de PIB, comment enfin l’idée d’un marché mondial du carbone a bloqué la coopération entre les États alors qu’elle devait la promouvoir.

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