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Comment peut-on être socio-anthropologue ?

153 pages
Pierre Tripier, est sociologue, créateur du LASA-UFC en 1987 ; il a fait beaucoup pour le développement de la sociologie du travail. Cet ouvrage tente de répondre à la question : "Comment peut-on être socio-anthropologue? " autour des problématiques professionnelles d'une part, et l'histoire de la sociologie, d'autre part.
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Comment peut-on être socio-anthropologue ?

Autour de Pierre TRIPIER

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe,2003.
Zihong PU, Politesse en situation de communication sino-française, 2003.

Olivier MAZADE, Reconversion des salariés et plans sociaux, 2003. Pierre-Noël DENIEUIL, Développement des territoires, politiques de l'emploi, etformation, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Sociologie du public dans le champ culturel et artistique, 2003. AntoineDELESTRE et Gilbert VINCENT, Les chemins de la solidarité,2003. Jean-Bernard OUÉDRAOGO, Arts photographiques en Afrique, 2003 Jenny MAGGI, Influences citoyennes. Dynamiques psychosociales dans le débat sur la question des étrangers. 2003. Hakima LAALA HAFDANE, Les femmes marocaines une société en mouvement, 2003. Howard S. Becker, Paroles et musique (livre disque), 2003. Monique BUISSON, Lafratrie, creuset des paradoxes, 2003. Sylvie GIREL, la scène artistique marseillaise des années 60. Une sociologie des arts visuels contemporains, 2003. Philippe GABORIAU, Les spectacles sportifs, 2003. Sous la direction de Daniel TERROLLE et Patrick GABORIAU,. Ethnologis des sans logis, 2003 Christian PAPILLOUD, La réciprocité, diagnostic et destins d'un possible dans ['ouevre de Georg Simmel, 2003. Claude GIRAUD, Logiques sociales de l'indifférence et de ['envie, 2003. Odile MERCKLING, Emploi, migration et genre, 2003.

Sous la direction de Dominique JACQUES-JOUVENOT

Comment peut-on socio-anthropologue

être ?

Autour de Pierre TRIPIER

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4550-4

Comment peut-on être socio-anthropologue Autour de Pierre TRIPIER
PREMIÈRE PARTIE

?

- SOCIOLOGIE
?

DES PROFESSIONS 9

Comment peut-on être un socio-anthropologue P. TRIPIER

La dynamique de la sociologie des professions: une effervescence constructive? C. GAMBA-NASICA Profession: ouvrier? J.-C. RABIER
L'organisation de la « carrière» des travailleurs pauvres. Réflexions à partir d'une comparaison internationale P. DESMAREZ Profession: enseignante-chercheuse A. LE BRAS-CHOPA RD à l'Université

21 23

35 43

À la recherche des « variables cachées». Le résidentiel comme modalité des parcours professionnels I. BERTAUX-WIAME DEUXIÈME PARTIE

53

-

HISTOIRE

DE LA SOCIOLOGIE

Holisme et individualisme tension paradigmatique F. DE CHASSEY

(Détours et retours sur la plus vieille de la sociologie et de la société moderne

73 93

Le langage, une dimension négligée en sociologie du travail A. BORZEIX Contribution à une épistémologie du style sociologique: système référentiel et marges textuelles J.-Y. TRÉPOS
Penser la re-production D.BERTAUX des forces vives

127 139

PREMIÈRE

PARTIE

Sociologie

des professions

Comment peut-on être un socio-anthropologue

?

Une telle question pousse à l'ontologie du moi, à la célébration narcissique ou à l'autojustification. Je sais que j'y sacrifierai même si j'essaie d'y échapper en retraçant un parcours qui fut celui de ma génération de licenciés en Sociologie (à l'époque pas de maîtrise, pas de DEA), où il n'y avait pas de modèle et le marché du travail s'ouvrait grand devant nous. Je suis tombé dans la marmite Comment peut-on être un socio-anthropologue ? Une des premières raisons pour lesquelles je n'en sais rien c'est que je suis tombé dans la marmite. Que faut-il entendre par là ? Ayant fait de mauvaises études après le baccalauréat et étant doté d'un père autoritaire, je renonçais à mon sursis sur son injonction et partis au service militaire quelques jours avant le déclenchement de ce qu'on appela « les événements d'Algérie». Au service militaire j' appris le poids pesant des appartenances communautaires, les gens qui vous font des remarques parce que vous sortez en ville avec quelqu'un de la chambrée d'à côté, les blagues stupides que l'on réserve aux bleus. Mais j'appris aussi la variabilité humaine et à ne pas confondre ce qui est attendu et ce qui se passe en réalité. Par exemple lorsque j'observais de fringants officiers qui, sortant de la messe après avoir communié, dont on pouvait s' attendre en conséquence à ce que non seulement ils ne tuent point mais surtout à ce qu'ils « traitent leur prochain comme eux-mêmes» [et le prochain d'un catholique est tout le genre humain], s'en allaient d'un cœur léger torturer de pauvres paysans parce que certains de leurs collègues qui croyaient aller à la chasse aux sangliers étaient tombés dans une embuscade. Ou encore lorsque je vis le visage décomposé des sous-officiers d'active d'un peloton qui devait tenir un piton lorsqu'une nuit nous reçûmes quelques rafales de fusil-mitrailleur. Si les gens du FLN avaient vu quelle pagaille ils avaient semée parmi

10 ces soldats expérimentés, pour le raconter. ils auraient peut-être

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insisté, et je ne serais pas là

Comme je m'ennuyais beaucoup je lus Tolstoï et Céline. Ce furent de bons initiateurs; le premier en montrant les jeux vains de la cour mais surtout la sagesse de l'expérience et de la croyance dans un destin collectif quand le général Koutouzov, harcelé par ses brillants officiers stratèges, ferme les yeux et se dit que toutes ces spéculations sont vaines, qu'il faut encore reculer, ne pas chercher le contact et que le peuple russe aura le dessus. Céline, c'était le voyage au bout de la nuit, le désespoir constructif, si loin du désespoir résigné qu'affichent les nantis quand ils vous expliquent que la vie est dégueulasse donc qu'il est normal que certains souffrent. Ainsi, dès que je sortis du cocon familial, je trouvais des réponses à certaines questions dans mes relations avec les auteurs autant sinon plus qu'avec les vivants. Il fallut attendre de revenir dans le monde universitaire pour que cela se produise de nouveau. En attendant je plongeais dans le chaudron au retour du service militaire quand je fus embauché pour devenir cadre mais j'eus auparavant à faire un stage de trois ans dans une imprimerie, puis dans des services comme employé. Ici je compris le rôle que joue la division du travail. Je fus affecté à tour de rôle dans deux services parallèles: l'un qui s'occupait des commandes Paris, l'autre des commandes Province, ici encore pesait le fardeau de l'identité puisque le service Paris prétendait que dans le service Province on ne travaillait pas et vice-versa. En fait tous les deux travaillaient autant mais avaient développé un patriotisme de service. Bien plus tard, en lisant le merveilleux « Logiques de l'exclusion» d'Elias et en participant à l'analyse des bandes dans les quartiers difficiles je retrouvai certaines des constantes écologiques humaines que j'avais constaté ailleurs. Mon stage de trois ans en imprimerie me permit de connaître de l' intérieur, en les fréquentant tous les jours, les visions, habitudes, croyances et routines des ouvriers qualifiés. Mais en même temps j'appris la discipline du travail industriel, la ponctualité, le sens de la fierté au travail. Aussi quand je commençai ma première enquête sociologique, sous la direction de Touraine, Claude Durand et Jean Bonis sur les contremaîtres de chez Renault, où je fus choisi pour remplacer un brillant normalien qui n'arrivait pas à se lever tôt, étais-je socialisé au milieu que j'étudiais, ce qui me facilita la compréhension de ce que j'observais. À l'époque la méthode standard était le Survey, une sorte d'économie de cueillette par questionnaire. Mais parce que j'étais tombé dans le chaudron et même si mon savoir-faire était très mince, je me suis comporté comme un
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Il

socio-anthropologue qui connaît les coutumes d'une population avant de commencer son enquête. Carrière et Contingence À peine avais-je fini la recherche chez Renault que Touraine m'embaucha comme assistant à Nanterre. Dès mon entrée en Université ma vie se déroula sous le double empire de la carrière et la contingence. Sous l'empire de la carrière puisque depuis cinq générations au moins les Tripier avaient suivi des carrières de fonctionnaires, je me trouvai dans une dynamique à laquelle j'avais été familialement préparé et, contrairement à certains de mes collègues, pour moi être professeur n'était pas un dérivé d'une vocation d'artiste ou d'essayiste, ma définition de la situation était très banalement celle d'un serviteur de l'État, qui remplit sa tâche le mieux qu'il peut. Ni déterminisme ni liberté: contingence et interactions Cette définition peu exaltante de mon chemin vocationnel me rend très sceptique sur les discours qui opposent déterminisme et liberté. Une fois entré dans la carrière, je me considérais entièrement déterminé. Mais, comme pour d'autres phénomènes, cette détermination ouvrait la place à l'incertitude. Le tour qu'allait prendre ma carrière singulière dépendrait des interactions avec d'autres. Certaines de ces interactions furent négatives. Par exemple arrivant à Nanterre dans un groupe où était fortement représentée la sociologie critique je me rendis assez vite compte que ceux qui nomment ainsi leur spéculation intellectuelle sont mus par un narcissisme forcené et ne sont pas moins dogmatiques que ceux qu'ils attaquent. Le seul avantage qu'ils possèdent sur leurs ennemis est d'écrire plus abondamment puisqu'ils ne mesurent rien, ne donnent jamais la preuve de ce qu'ils avancent, ne font donc jamais le travail de soutien auquel se livrent ceux qui cherchent à décrypter des réalités; puisque même s'ils se déclarent matérialistes ils reconstruisent le monde comme le philosophe idéaliste qui le fait à partir de sa seule expérience. Je remercie donc les mânes d'Ho Lefebvre et de R. Lourau et la mémoire du toujours vivant Baudrillard de m'avoir fait comprendre que je ne définissais pas ma vocation comme eux. De m'avoir fait saisir que je partageais avec A. Comte la volonté de sortir la sociologie de son âge métaphysique et que c'était là une tâche lente, difficile et peut-être parfaitement utopique mais d'une utopie mobilisatrice. Dans cette tâche je fus aidé par des rencontres, des interactions positives qui m'aidèrent à sortir de mon sommeil métaphysique en m'incitant à ne pas avoir de tabous intellectuels et à ne pas écraser les résultats de recherche par une armature livresque trop forte. Je ne peux citer tous le gens qui m'aidèrent

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dans cette tâche, mais les premiers furent Willener qui, voulant m'ouvrir à d'autres solutions que le structuralisme kantien de Lévy-Strauss ou marxien d'Althusser me fit lire à la fois Popper et G.H. Mead, P. Rolle qui me convainquit de sortir de la perpétuelle relecture du capital de Marx et Engels pour aller l'éprouver dans l'étude des marchés du travail et des mouvements de qualification. C. Paradeise qui me convainquit des richesses des études longitudinales appuyées sur l'analyse démographique, et qui, avec R. Laufer, me démontra l'importance de l'analyse des argumentations donc du caractère argumentatif du langage. R. Laufer à son tour me fit saisir l'importance du droit comme moment privilégié de la lecture de l'évolution historique, J.-M. Chapoulie joua aussi un rôle dans son exaltation d'E. Hughes et D. Bertaux en démontrant l'importance de Thomas et Znaniecki. Un grand ami probabiliste, malheureusement décédé, Claude Kipnis, fut le premier à attirer mon attention sur l'importance de la biologie évolutionniste et me fit lire Jane Goodall et les primatologues. P. Desmarez guida mes lectures et fut mon premier éditeur, etc., etc. D'autres encore, comme je suis autodidacte, ont aidé à me guider et à m'enrichir, des collègues mais aussi des étudiants, des doctorants, des postdoctorants devenus des collègues. Philippe Casella avec lequel j'ai étudié l'installation des artisans, Lucie Tanguy qui chercha à m'inculquer la rigueur du travail d'archives, mais je m'endormais en recopiant les fiches. À Besançon je tombais dans une terra incognita où je fus exalté de voir que la biologie que je découvrais et le travail collectif de terrain que C. Paradeise et moi avions essayé d'instaurer à Nanterre faisaient partie des pratiques du DEUG et de l'intérêt de mes collègues, en particulier J.-M. Bessette. Les philosophes nous reçurent bien et nous donnèrent des M2, bien rare s'il en fut. Mais surtout mon réveil métaphysique fut aidé par les exposés si stimulants de R. Damien qui préfiguraient l'image du bibliothécaire voyageur conseiller du Prince et de la République, et par la fondation de la société LASER grâce à l'effort conjugué de D. Jacques-Jouvenot, M. Tapie-Grime et R. Lioger, ainsi que par ma rencontre avec P. Maillard qui alors fondait l' IRDQ . Ils m'apprirent tous quelque chose et en particulier la souplesse de se déplacer sur plusieurs terrains de recherche différents, de donner des diagnostics utilisables par d'autres et de chercher les préconisations parmi celles que le terrain a trouvé déjà. En somme ils m'apprirent, théoriquement et pratiquement, à ne pas surplomber le terrain mais l'écouter tout en analysant ses défaillances et de ne pas caractériser défaillance ce qui ne correspond

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pas à une vision idéale de l'organisation mais ce qui ne fonctionne effectivement pas parce que contradictoire. Cette leçon je la transportais à Paris quand, pour des raisons familiales, j'y revins. Grâce à une nouvelle équipe de sociologie appliquée que nous avons formé à Saint Quentin, où l'interaction avec de jeunes chercheurs, des doctorants et des collègues, je poursuis des investigations difficiles mais exaltantes et riches en retour d'expérience dans le domaine de la valorisation de la recherche. Il faudrait ici citer beaucoup de noms, contentons nous de ceux de l'équipe MESIRIS : Delphine Mercier, Anne Guardiola, Jean-Louis Matrod et Valérie Boussard avec l'appui de Salvatore Maugeri et Raphaele Fezli, d'une part. Mais aussi Philippe Mallein et Jean-Claude Peyrin de l'association DICAU de Grenoble qui nous ont guidés dans le difficile et éprouvant et incompris travail de développement qui perm;et de passer d'un résultat de recherche à une méthodologie standard ou un service. Enfin ma collaboration avec L'INIDET réseau de recherche international créé par Jean Ruffier pour faire de la sociologie appliquée m'ouvrit des échanges grandissants sur ce thème, avec l'Amérique non anglophone et la Chine. Sortir la sociologie de son âge métaphysique Ca sera ici mon second point. Donc je me considère déterminé par ma tradition familiale, la définition de la situation qui est née de l'opportunité offerte par Touraine et qui tout naturellement me conduisit à devenir professeur et par la contingence, comme le fait d'avoir été choisi par Touraine parce qu'il lui fallait quelqu'un dont il était sûr qu'il se lèverait à 6 heures du matin. Cette contingence m'a conduite à des interactions qui au bout du compte ont été très positives mais suis-je pour autant un socio-anthropologue ? Tout dépend de la définition que l'on donne à l'anthropologie. S'il s'agit de cette partie de la métaphysique dont parle Kant j'espère que je ne le suis pas. Par contre s'il s'agit d'un substitut de l'ethnologie dont on aurait abandonné le titre car trop connoté avec l'idée de Race, je me reconnaîtrais volontiers. Ce serait même flatteur car pour moi l'ethnologie va au fond des choses, quand dans l' ethnobotanique, elle met en relation les classements des plantes et des animaux savants et indigènes, leurs reproductions biologiques, leurs usages, les symboles qu'on en a tiré... etc. Aller au fond des choses, dégager les niveaux d'échelle, voir quel appareil conceptuel est applicable à un niveau, voilà ce que la biologie nous apprend, et ce mouvement s'incarne aujourd'hui dans la micro-histoire italienne qui me semble un aboutissement souhaitable de l'évolution de la sociologie.

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En effet dans la micro-histoire on ne voit pas de mots valise comme société, social, lien social, intérêt, identité, ou si on les utilise c'est pour expliciter un niveau, pas tous. Pas de récapitulations comme les tenta naguère Parsons quand il résuma la sociologie à l'apport des seuls Durkheim, Pareto et Weber en les rendant politiquement compatibles avec son patriotisme bébête et son conservatisme forcené; ou quand il crut démontrer la continuité entre les comportements psychologiques et le système social. Ici pas de phénomène social global, pas de boucles de rétroactions paresseuses ou paranoïaques sur les intérêts supposés de l'action des uns ou des autres, ni sur les valeurs guidant l'action. Aller au fond des choses, c'est comprendre comment elles fonctionnent aussi bien que comment elles sont nées, ce qui les sous-tend, ce qui leur donne sens, et comment elles sont difficiles à saisir, comment elles sont l'objet d'illusions. Savoir comme nous l'explique si bien Simmel que la raison est faible et qu'elle procède en interprétant le nouveau dans des bacs culturels anciens, que ces interprétations doivent être contextualisées pour aider à la compréhension. Et les contextes sont à la fois techniques, organisationnels, cognitifs, normatifs, économiques, politiques, génétiques et symboliques. Savoir donc que si l'on parle de phénomène social global, si l'on parle de totalité et que l'on veuille tenir compte de cet ensemble de processus interreliés, on créera des tautologies qui empêchent la découverte de la signification de phénomènes inédits et l'application des principes éthiques et esthétiques qui ont permis aux autres sciences de sortir de l'âge métaphysique: ceux de rigueur, d'élégance et de parcimonie. Déductible et singulier Aller au fond des choses et accepter ces principes éthiques et esthétiques c'est accepter qu'en sociologie (en socio-anthropologie), comme en biologie, ainsi que nous l'indique E. Mair, il n'existe à proprement parler que des individus, mais des individus contraints par les différents éléments de contexte. C'est donc accepter que l'agencement entre ces éléments (techniques, organisationnels, cognitifs, normatifs, économiques, politiques, génétiques et symboliques ) soit à la fois déductible et singulier. Déductible et singulier car sur chaque dimension nous avons d'excellents auteurs qui nous éclairent, qui, ayant balisé le terrain depuis plusieurs siècles nous permettent de déduire certains phénomènes complexes, mais qui ne le font jamais sans indiquer le caractère ardu de la connaissance. Analyser que le moyen d'y parvenir est de quitter la contemplation des ombres sur la caverne platonicienne pour s'enfoncer dans les boues de la république romaIne.
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Il y a dans 1'histoire de l'occident deux auteurs indépassables, qui ont fait le travail de recollection de toutes les données antérieures et l'ont livré à la sagacité des siècles suivants: Machiavel et Linné. Ils ne se contentent pas de tirer des leçons de 1'histoire passée, politique ou naturelle mais aboutissent à quelques règles simples sur l'équilibre des espèces vivantes, par la pression du vivant et l'ordre qui en résulte chez Linné, et chez Machiavel par l' équilibre que le Prince installe, grâce aux lois et aux armes, entre les Grands qui ne le sont que par leur volonté d'asservir le peuple et celui-ci. Et le parallèle n'est pas fortuit puisque dans Le Prince, Machiavel pose les conditions de la compréhension des phénomènes complexes: «Les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par leurs mains. Tout homme peut voir, mais très peu d'hommes savent toucher. Chacun voit aisément ce qu'on paraît être, mais presque personne n'identifie ce qu'on est; et ce petit nombre d'esprits pénétrants n'ose pas contredire la multitude, qui a pour bouclier la majesté de l'État. Or, quand il s'agit de juger l'intérieur des hommes, et surtout celui des princes, comme on ne peut avoir recours (pour eux) aux tribunaux, il ne faut s'attacher qu'aux résultats (qu'ils obtiennent) ; le point est de se maintenir dans son autorité; les moyens, quels qu'ils soient, paraîtront toujours honorables, et seront loués de chacun; car le vulgaire ne juge que de ce qu'il voit et ce qui advient. » (Machiavel 1513, Le Prince, Ch. VIII). Chez Linné aussi la façon de connaître a un rôle déterminant puisque, pour arriver à la conclusion de l'équilibre de la nature par la pression du vivant, il passe par la détermination de la nomenclature qui permet de classer, donc recenser le vivant. Il faut, nous dit-il, surmonter l'impression superficielle de la guerre de toutes les espèces les unes contre les autres, pour découvrir le plan divin qui établit « l'équilibre de la nature ». « L'ordre qui est dans la nature se découvre avec d'autant plus de difficulté que les habitants n'y sont pas d'une même famille, que leurs demeures sont très dispersées et que les fonctions de chaque espèce sont mal connues. Pour connaître (l'ordre )dans sa nature il nous faut pour chacune des espèces, faire la synthèse d'expériences particulières ». (Linné, 1760, Police de la Nature, p. 104) . Taxinomies, évolutions arborescentes, variabilité, singularité, aller dans le détail des pistils d'une fleur pour savoir comment la classer, ce qui est préalable à l'édiction d'une loi plus générale, voici ce que nous apprennent l'art de gouverner et 1'histoire naturelle. Le Pragmatisme Et c'est ici qu'il faut introduire une tradition combattue férocement par Durkheim et qui permet de sortir du simplisme dogmatique des déducteurs en

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