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Communauté haïtienne de France

De
326 pages
Le but de ce livre est de rassembler quelques faits marquants de la vie des Haïtiens de France. La communauté haïtienne, en dépit de son éloignement de la scène politique nationale haïtienne, vit au jour le jour, l'évolution de la situation politique, économique et sociale d'Haïti. Ce livre est un "Verbatim", une sorte de journal retraçant fidèlement un pan entier de la vie de la communauté haïtienne, qui ne se différencie guère de celle vivant en Haïti.
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Wiener Kerns FLEURIMOND

LA COMMUNAUTÉ HAÏTIENNE DE FRANCE DIX ANS D'HISTOIRE 1991-2001

Préface Éric SA URAy

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Mise en page: Isabelle Magis Couverture: Philippe Almeida Photos: Wiener K. Fleurimond

Photo: 4e de couverture: Pradel Saint-Fleur

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-5043-5

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.355.2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Remerciements

Un grand merci à celles et ceux qui ont permis l'existence de ces pages d'histoire sur la communauté haïtienne de France. Ma gratitude va tout particulièrement au docteur Fritz A. Pierre pour son dévouement à ce travail, au juriste Eric Sauray pour son incroyable patience à tout vérifier, à Rodolphe Teisseire, mon directeur de service au Parti Socialiste, à Adrienne Gilbert pour son encouragement, à Philippe Almeida pour la suggestion de la couverture, à Isabelle Magis pour la mise en page, à Bruno Lamouth qui a su garder le secret, à Danielle Delmas pour ses questions pertinentes sur Haïti, à toute l'équipe du journal Haïti Progrès, à Gisèle Charlet et à ses amies pour la dernière relecture du manuscrit et enfin, aux Haïtiennes et Haïtiens de France, sans qui ce livre n'aurait jamais vu le jour. ..

À mon père Jacques-Antoine Fleurimond

Préface

Ce livre est un recueil qui rassemble de manière méthodique différents articles écrits par Wiener Kerns Fleurimond, pour relater la vie politique, culturelle et associative de la communauté haïtienne de France. Tous les articles ont été publiés par le journal Haïti Progrès de juin 1991 à novembre 2001. Ils étaient peut-être passés inaperçus à l'époque. Aujourd'hui, ils vont être épluchés, lus attentivement et commentés à tous les niveaux et dans tous les milieux. La raison en est simple: ce livre, unique en son genre, est excellent. Écrit par un acteur et un témoin de premier rang de la communauté haïtienne de France, il est la reproduction fidèle de la vie d'une communauté aux prises avec les exigences de la modernité, une communauté qui navigue tant bien que mal entre la fidélité à ses racines et la nécessité de s'adapter à son lieu d'implantation. Et l'une des grandes réussites de cet ouvrage est de nous permettre de voir comment naît, disparaît et renaît l'espoir dans une communauté positivement et négativement représentative d'un peuple, le peuple haïtien, un peuple dont l 'histoire est faite de grands espoirs et de grandes désillusions, mais qui continue de croire qu'un jour il verra l'autre face du sole il. Grâce à ce livre, il nous est aussi permis de vivre ou de revivre, parfois avec un peu de nostalgie ou de tristesse, les grands moments de la vie des Haïtiens de France à la fin du vingtième siècle et au début du troisième millénaire. Parmi ces grands moments figurent entre autres: La création en 1991, du 10e département, Section France; La grande mobilisation de la communauté haïtienne de France contre le coup d'État militaire qui a renversé le Président Jean-Bertrand Aristide; L'occupation de l'ambassade d'Haïti en France et le combat pour le retour de Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, et Les succès des grands artistes haïtiens en France. Tous ces grands moments ont été suivis ou accompagnés de périodes de doute ou d'absence de toute manifestation culturelle, politique ou associative, à tel point que dans le courant de l'année 1997 on voit

Wiener Kerns Fleurimond écrire les choses suivantes dans certains de ses articles: «Les activités politiques et culturelles de la communauté hai'tienne de France sont au point mort à l'exception des soirées (...) dansantes du samedi. » «Si on continue à parler d'Haïti à l'étranger, c'est grâce à sa culture. » «Plongée de jour en jour dans un long silence inquiétant, privée de toute activité politique et culturelle, la communauté haïtienne de France est bien partie pour retomber dans l'anonymat. » La communauté haïtienne de France est une «communauté qui retombe dans l'oubli ». Heureusement, cette période semble être déjà très loin. En effet, dès la fin de l'année 1997, Wiener Kerns Fleurimond a écrit une chronique dans laquelle il a lancé un appel aux responsables afin qu'ils relancent les activités au sein de la communauté haïtienne de France. Il faut croire qu'il a été entendu puisque, depuis 1998, il est constaté une nouvelle dynamique dans la communauté haïtienne de France. C'est cette dynamique qui explique le ton positif et donc optimiste des articles écrits par Wiener Kerns Fleurimond de 1998 à 2001. Il faut espérer que cette nouvelle dynamique dure et débouche sur un avenir radieux pour les Haïtiens de France. Pour finir, il faut dire que cet ouvrage de Wiener Kerns Fleurimond deviendra vite une référence, même si, de temps en temps, en ce qui concerne certains événements racontés, la forme semble l'emporter sur le fond, ce qui a valu à son auteur des critiques un peu sévères. Il fera date dans l 'histoire de la communauté haïtienne de France et dans l 'histoire d'une partie de la diaspora haïtienne. Les raisons sont nombreuses, mais on en retiendra principalement quatre. Cet ouvrage: expose avec le plus d'objectivité et d'honnêteté possibles ce qu'était, ce qu'est et ce que risque d'être la vie des membres de la communauté haïtienne de France; nous apprend beaucoup de choses sur les principaux responsables de la communauté haïtienne de France; est un document de travail et de réflexion pour tous ceux qui s'intéressent à la vie des Haïtiens en France; est un document de mise en garde, d'avertissement, une sorte de code de bonne conduite dans cette communauté « complexe, insaisissable et mystérieuse» et qui, d'après Wiener Kerns Fleurimond, est « l'une des plus difficiles à manipuler».

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Dans un de ses articles l'auteur dit que le but de sa chronique est de « contribuer à l'avancement politique, social et culturel de la communauté haïtienne de France ». Il n y a pas de doute, cet ouvrage l'aidera à atteindre son but. Et ce ne sera que justice. Ce sera la récompense d'un travail bien jait. Eric SA URA y Juriste, Président de ICPO responsable du pôle droit français du service des risques juridiques de Natexis Banques Populaires Paris, Avril 2003

Il

Avaut-propos

Le but de ce livre est de rassembler quelques faits marquants de la vie des Haïtiens de France. Si, depuis des lustres, il y a toujours eu des Haïtiens en France, et à Paris en particulier, la notion de « communauté haïtienne» ne disait rien à personne, à commencer par les Haïtiens eux-mêmes. En effet, rien ne permet ou ne justifie cette appellation pour des gens qui vivent chacun de leur côté et ne se rencontrent pas, sauf le petit monde des étudiants de la Cité Universitaire, du boulevard Jourdan. Certes, pendant la période de la dictature duvaliériste, certains exilés, surtout les « vétérans », organisaient avec quelques amis Français, une conférence de presse par-ci, un sit-in par-là, devant }'Ambassade d'Haïti, pour dénoncer la répression, mais là s'arrêtaient les activités de ces Haïtiens de France. Ce temps-là est révolu, et depuis au moins une dizaine d'années personne ne peut plus mettre en doute l'existence d'une vraie communauté haïtienne en France. Une communauté qui a ses leaders politiques, ses militants, ses associations, ses commerces, ses églises, ses chauffeurs de taxis, ses émissions radiophoniques, ses l11agazines,son annuaire communautaire, ses restaurants, ses maisons de transfert, ses disquaires, ses activités culturelles, littéraires, politiques, sportives et j'en passe. Ce livre n'est pas un autre livre sur la communauté haïtienne; ici, je ne m'attarde pas sur l'ampleur de cette communauté, d'autres le font ou le feront mieux que moi. Je veux tout simplement souligner l'importance grandissante de cette communauté au sein de la société française. La curiosité concernant les Haïtiens de France vient de l'intérêt qu'on leur porte depuis toujours, comparativement à d'autres communautés haïtiennes de la diaspora. Pourtant, la France est loin derrière les États-Unis, la République Dominicaine ou le Canada pour le nombre d'immigrés haïtiens accueillis sur son sol. Chose que l'on comprend facilement, vu la distance entre les deux pays. En effet, Paris est distant de 8 à 10 000 kilomètres de Port-au-Prince, autant dire qu'en Haïti quand on pense voyage, on s'imagine d'abord déambuler à travers les rues de Miami, ou de New y ork, de Montréal au Québec pour le Canada. Pourtant la France, en théorie, reste la destination rêvée des Haïtiens. Ainsi, au grand dam de ces très grandes communautés haïtiennes, les Haïtiens de France bénéficient d'une attention toute particulière sur le plan bibliographique.

On ne connaît pas vraiment le nombre de livres consacrés aux Haïtiens des États-Unis ou à ceux du Canada, pourtant beaucoup plus riches et plus nombreux que ceux qui vivent en France et formant un quasi « État dans l'État» dans ces pays d'accueil. En France, en dehors des études menées par diverses associations haïtiennes et étrangères, la meilleure pour I'heure reste celle de l' AHDEL (Agence Haïtienne pour le Développement Local). On compte aussi plusieurs livres sur les Haïtiens ou sur la communauté haïtienne, dont le plus ancien est sans conteste Les Haïtiens en France du trio Roger Bastide, Françoise Morin et François Raveau et le plus récent, celui de Mme Gazan, datant de quelques années. Certains tentent d'expliquer cet intérêt porté à l'ensemble des migrants en France, particulièrement les immigrés haïtiens, par les difficultés rencontrées par ceux-ci pour s'adapter à la société et à l'administration française qui leur imposent un vrai parcours du combattant. En tout cas, les Haïtiens de France bénéficient d'un a priori favorable, de la part de ceux qui s'intéressent à eux, parce qu'ils sont parmi les derniers migrants à s'organiser en communauté distincte. Une communauté qui offre comme les autres une image d'unité, d'organisation et de fraternité qui étonne les autorités françaises. Celles-ci, en fait, commencent à douter de l'individualisme de cette communauté, estimée officiellement à 60 000 ressortissants pour la France métropolitaine. Dans ce livre, vous ne trouverez pas d'analyses sociologiques et sémantiques sur les Haïtiens de France. Je ne cherche non plus à savoir les raisons ou non de la réussite de telle ou telle catégorie. Il s'agit ici de souligner l'apport des Haïtiens de France et principalement de la région parisienne à travers les diverses activités qu'ils ont menées sur une période déterminée. Car je constate que, parmi tous les livres, thèses et autres études ayant été réalisés sur les Haïtiens, aucun n'a mis en valeur le dynamisme de cette communauté sur le plan culturel, littéraire et politique. Aucun n'a mis en valeur la contribution de cette communauté au développement d'Haïti. Pourtant, les Haïtiens de France, même à des milliers de kilomètres de leur terre natale, loin de leurs villages, de leurs régions, nourrissent quand même l'espoir de retourner au pays. De ce fait, et comme vous le constaterez plus loin, la communauté haïtienne, en dépit de son éloignement de la scène politique haïtienne, vit au jour le jour l'évolution de la situation politique, économique et sociale d'Haïti. Elle participe pleinement et activement à la bataille pour l'instauration de la démocratie sur la terre de Toussaint, de Dessalines, de Pétion et autres. Des associations organisent des débats, des rencontres, des séminaires, tout cela à but non lucratif, ayant pour seul objectif: l'avancement du pays sur la voie du progrès et du développement. Les Haïtiens de France luttent autant que leurs compatriotes de l'intérieur contre la dictature, la corruption,

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les fraudes électorales, avec tant de conviction qu'ils rentrent parfois au pays pour le faire savoir et le payent même parfois de leur vie. Beaucoup d'entre eux, en effet, ont péri en Haïti dans des manifestations, alors qu'ils étaient seulement dans le pays, soit en vacances, soit en prospection en vue d'implanter une entreprise ou pour soutenir une action de développement local. En France même, combien de nos compatriotes se sont retrouvés au chômage, après avoir été licenciés de leur emploi. Ils n'ont pas eu le temps de réclamer un congé ou d'annoncer leur absence à leur patron dans leur empressement de participer à la préparation de telle ou telle manifestation contre tels ou tels événements politiques: accueil d'un chef d'État haïtien à Paris, quand ce n'est pas pour aller aider un camarade en difficulté à obtenir un statut de réfugié politique, pendant la dictature des Duvalier ou des régimes militaires qui se sont succédé à Portau-Prince. L'idée de ce livre, d'ailleurs, vient surtout de mes amis militants politiques et associatifs, acteurs des événements qui se sont déroulés en 1992, lors de la« Prise de l'Ambassade d'Haïti» à Paris par la communauté haïtienne de France, le jour même du coup d'Etat militaire du général Raoul Cédras contre le pouvoir civil et constitutionnel d'Haïti. Ils se sont rappelés qu'en tant que Correspondant permanent en France de l'hebdomadaire haïtien Haïti Progrès, j'avais tenu une chronique quasi hebdomadaire de cette occupation de la Mission Diplomatique d'Haïti. Un fait sans précédent dans les annales haïtiennes. En effet, pour protester contre le coup d'État militaire de 1991, des Haïtiens ont occupé pendant près de deux longues années l'Ambassade d'Haïti et ont empêché ainsi le gouvernement de facto d'envoyer d'autres diplomates à sa solde et surtout poussé ceux qui étaient déjà en poste à se positionner par rapport au Président légitimement élu et brutalement renversé. Je disais que la communauté haïtienne de France n'est pas la plus grande, mais je peux affirmer qu'elle est la plus politisée de toute la diaspora haïtienne. C'est ce qui fait sa force et son respect auprès des dirigeants de Port-au-Prince et des politiciens haïtiens en général, vu qu'elle n'est pas aussi riche que celles de Miami ou de New York. Des collègues et des amis m'ont encouragé à réunir cette série d'articles sur ces événements qui ont définitivement imposé la communauté haïtienne, comme une communauté à part entière, aux yeux des Français et des Haïtiens de l'intérieur. L'un d'entre eux, mon ami le juriste Eric Sauray, luimême militant associatif, a estimé que l'ensemble de ces articles sur la communauté haïtienne pouvait contribuer à donner un autre éclairage sur les Haïtiens de France. Ainsi encouragé, j'ai donc décidé de les rassembler en un volume allant de 1991 à 2001. Dix années d'activités communautaires, au cours desquelles, les Haïtiens de France ont écrit, toute proportion gardée, une page d'histoire sur cette terre de France qui les a accueillis à un moment où ils traversaient sans doute la pire période de leur vie. Exilés politiques pour certains, réfugiés économiques pour d'autres et tout naturellement 15

mêlés aux uns et aux autres, des étudiants venus parfaire leurs études dans la ville lumière et au pays des Droits de l'Homme. Tous, pour une raison ou une autre, ont choisi de déposer définitivement leurs valises, dans ce pays dont I'histoire leur est familière. Pourquoi, dites-vous, commencer cette «page d'histoire» de la communauté, à partir de 1991, alors que la présence des Haïtiens en France ne date pas d'hier? Tout simplement parce que mon intention n'était pas d'écrire une histoire de la communauté haïtienne, réclamant des recherches approfondies, de la genèse de cette communauté jusqu'à aujourd'hui. J'ai rapporté les faits que j'estime les plus saillants se déroulant durant cette période, ne niant pas qu'il s'est passé bien des choses avant et qu'il s'en passera certainement bien d'autres après. Mais, étant témoin depuis un certain nombre d'années de l'évolution sociale, politique et économique de cette communauté, je ne crois pas me tromper en précisant que son essor date de la fin des années 80 et du début des années 90. Cela s'est précisé avec l'arrivée au pouvoir en 1991 du père JeanBertrand Aristide, de ses discours sur son fameux « Dixième Département », et surtout avec l'éclosion de toute une série de nouveaux acteurs communautaires. Les anciens leaders politiques, disons les plus connus médiatiquement, sont tous, ou presque, rentrés définitivement en Haïti, en vue de tenter leur chance dans l'arène politique. Certains sont devenus sénateurs, députés, d'autres conseillers dans les cabinets ministériels ou, tout simplement, ont abandonné la lutte politique. Du coup, tout un champ s'est libéré, permettant la promotion auprès du grand public de nouveaux leaders et activistes communautaires, plus dynamiques et mus par de nouvelles ambitions. La vie politique intense et mouvementée d'Haïti encourage ces jeunes et moins jeunes de Paris et de sa région à s'imposer comme organisateurs et meneurs d'hommes. D'où ces belles pages d'histoire que ces hommes et ces femmes ont écrites ou sont en train d'écrire pour les léguer aux générations montantes, qu'elles soient de l'intérieur, de la France ou de la diaspora en général. Ce livre est un « Verbatim », une sorte de journal retraçant fidèlement un pan entier de la vie de la communauté haïtienne, qui ne se différencie guère de celle de nos compatriotes vivant en Haïti. Dans les textes constituant cette rétrospective d'une décennie de vie communautaire, on trouvera les mêmes intrigues, les mêmes luttes pour le leadership, les mêmes coups bas pour le pouvoir, fût-il imaginaire, sans oublier, malgré tout, la fraternité et la solidarité qui les unissent. Mais aussi on découvrira que l'Haïtien est un éternel optimiste, qui ne doute jamais qu'Haïti finira par sortir du gouffre. D'autres constats vous feront découvrir que I'Haïtien, même après quinze, vingt ans, voire au-delà, passés à l'étranger, reste un Haïtien authentique, qu'il n'y a pas plus Haïtien que lui. Même naturalisé, il n'a jamais pu ou su renoncer à sa nationalité.

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CarnIne pour tous les peuples du monde, le patriotisme est sacré pour les Haïtiens vivant à l'extérieur. Pour faciliter la lecture de ce livre qui, je l'espère, se lira comme un journal, je n'ai pas changé l'ordre chronologique des événements. Voulant présenter un livre ni fastidieux, ni ennuyeux, tout au moins je l'espère, j'ai choisi les moments les plus passionnants (Prix Toussaint Louverture) ou parfois les plus graves, comme le décès de l' activiste Vauquelin Montreuil, connu de tous les milieux de la communauté. Dans ce livre, je ne prends pas en compte les diverses petites réunions du dimanche de tel ou tel groupement local, car la priorité est donnée aux événements ou aux activités à caractère national (visites à Paris des Présidents de la République, des élus ou autres personnalités) ou d'intérêt communautaire (débats ou activités publiques). Les lecteurs découvriront aussi quelques grandes pages de I'histoire haïtienne contemporaine, entre autre un ou deux discours des Premiers ministres haïtiens ou des Présidents de la République, lors de réunions concernant Haïti, organisées dans la capitale française par certaines Organisations internationales, ou encore les noms des délégués haïtiens et étrangers ayant pris part à telle ou telle Conférence où Sommet où Haïti se trouvait au centre des débats pendant cette période en France, que ce soit à l'UNESCO au siège parisien de la Banque Mondiale ou FMI (Fonds Monétaire International). Sans oublier divers documents d'archives sur la communauté haïtienne, comme la liste des noms des premières personnalités formant le « Comité d'Action pour le Retour au Pouvoir du Gouvernement légal en Haïti », le jour même de l'occupation de l'Ambassade d'Haïti. Enfin, je passe sous silence ces soirées festives du samedi, qui animent les nuits de la communauté haïtienne de France. Ce travail n'est ni parfait, loin de là, ni exhaustif, puisqu'une fois de plus je ne prétends pas faire une histoire de la comInunauté haïtienne de France. C'est tout juste un grand coup d'œil sur cette communauté à laquelle j'appartiens et que j'observe en même temps. Aux lectrices et aux lecteurs, le soin de découvrir ou de redécouvrir des événements ou des activités auxquels ils ont participé peut-être comme témoins ou comme acteurs, dans les périodes allant de 1991 à 2001.
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Chapitre 1 : Le temps de la résistance 1991 - 1993

1 : 1991 : Tous derrière Aristide

Naissance du IOedépartement

Le dimanche 26 mai 1991 et le samedi 1er juin de la même année, la
communauté haïtienne de Paris a posé les jalons d'une nouvelle vie communautaire. Pour la première fois, grâce à une idée du père JeanBertrand Aristide, une seule organisation, le 10edépartement, représentait l'ensemble des Haïtiens vivant en France métropolitaine. On retrouve dans la communauté haïtienne plusieurs associations socioculturelles, des partis politiques et des associations religieuses fonctionnant d'une manière indépendante. Après de multiples démarches, réunions, rencontres, discussions houleuses, des personnalités de la communauté sont parvenues à former un comité provisoire du 10edépartement, section France. Rappelons tout de même que Gérard Lafontant, nommé officiellement par le père Gérard Jean-Juste - Coordinateur Général du 10eDépartement pour organiser cette section du 10eDépartement, a eu beaucoup de mal avec certaines associations, même les pro-Lavalas, du fait d'un manque de concertation, de trop d'empressement et, selon plusieurs personnes, d'un certain autoritarisme. Finalement, tout est entré dans l'ordre. Les observateurs français, entendant parler dans d'autres pays du 10e département, commençaient à se demander si les Haïtiens de France avaient la capacité d'organiser un comité représentatif de ladite communauté. Doute légitime, il est vrai, vu le retard dans l'organisation de cette communauté par rapport à celle d'Amérique du Nord, par exemple, bien que la quasi-totalité des Haïtiens de France appuient le processus démocratique instauré par le Président Aristide depuis le 7 février 1991. La majorité des Haïtiens de France a compris que la tâche est difficile pour le gouvernement du Prelllier ministre René Préval, que les agents déstabilisateurs ne désarmeront pas et que tous devraient contribuer à mettre sur pied ce comité provisoire, avec du retard certes, mais avec une certaine originalité, car il est composé de dix-neuf personnalités de différentes tendances. Ce comité provisoire se donne pour tâche d'organiser le plus rapidement possible des élections pour le comité définitif, de préparer les statuts pour la section France du 10e département et le dépôt du dossier à la Préfecture de police de Paris, car en France les choses ne se passent pas comme ailleurs.

Voici la liste complète des 19 personnes formant le comité provisoire: Gérard Lafontant, Etzer Charles, Rolaine Joseph, Adrienne Gilbert, Robert Martial, Sergo Alexis, Romel Louis-Jacques, Charles Joseph, Henri Anias, pasteur Numa Jean-Marc, père Micial Nérestant, pasteur Jean-Yves Mars, Frédéric Gabriel, docteur Bousseau Tony, Alemy Ilofils, Henri Naissant, Ernest Naissant, François Chouloute, Samuel Pierre.

Bientôt, le marathon de la dignité
Après l'élection du secrétariat de l'association du 10e département, section France, le samedi 15 juin 1991, le pasteur Numa Jean-Marc a été désigné comme le premier Président de l'association, en d'autres termes Coordonnateur Général du 10edépartement, section France. À ce titre, il était l'invité du « Forum Haïti Nouvelle» le dimanche 30 juin 1991, pour sa dernière grande réunion politique avant les vacances d'été. Le pasteur Numa était accompagné de M. Vauquelin Montreuil, une des neuf personnes élues pour former le secrétariat exécutif. Ils ont répondu à de très nombreuses questions de l'assistance. Le Président du 1Oedépartement a profité de l'occasion pour définir les grands projets de l'association. Il a annoncé au public que jusqu'alors la Préfecture de police de Paris n'avait toujours pas accepté les statuts de l'association. D'après le pasteur Numa, ses collègues et lui se sont présentés en deux fois avec lesdits statuts à la Préfecture avant de convaincre celle-ci des buts et de la nécessité d'une telle association. Malheureusement, jusqu'à maintenant ils n'ont toujours pas de réponse. Ils devraient donc s'y rendre une troisième fois. D'autres thèmes ont été abordés, comme les relations du 10edépartement, section France, avec l'Ambassade d'Haïti à Paris. Làdessus, les deux représentants étaient catégoriques: pas de relation avec une Ambassade dirigée par le colonel Georges Valcin. L'un d'eux, Vauquelin Montreuil, s'est lancé dans une diatribe contre les actuels dirigeants de l'Ambassade, et surtout contre l'ambassadeur par intérim, c'est-à-dire l'attaché militaire qui n'est autre que l'ancien propagandiste de Jean-Claude Duvalier sur « Radio Nationale d'Haïti », le colonel Georges Valcin. Pour justifier leurs arguments et leur refus de collaborer avec l'équipe du IOde la rue Théodule Ribot, ils ont déclaré que le Président Aristide, lors de sa visite historique à Paris en janvier 1991, n'avait pas jugé bon de s'y rendre, même par courtoisie, parce que le Président de la République est conséquent avec lui-même, sachant qui dirige cette Ambassade. Pour clore ce chapitre, ils ont laissé entendre que l'association 10edépartement était prête à travailler main dans la main avec tous les nouveaux dirigeants, Ambassadeurs, consuls, etc. à condition qu'ils soient nommés par le nouveau pouvoir démocratique d'Haïti. Dans le cahier des 22

charges qu'ils entendent envoyer à Port-au-Prince, ils ne manqueront pas d'ajouter cette revendication légitime, selon eux, de la communauté haïtienne de France: le départ immédiat du colonel Georges Valcin qui, d'après leurs appréciations, ne cumule pas les trois critères du Président Aristide qui sont: « compétence, honnêteté et militantisme». Un autre point important abordé au cours de cette rencontre: le marathon de Paris qui, selon le pasteur Numa, «Doit être la preuve de l'existence des Haïtiens de France». Pour cela, l'association mobilisera toutes les autres associations et tous les moyens possibles et imaginables pour la réussite de ce marathon de la dignité à une date pas très lointaine. Selon le coordonnateur, dès la reconnaissance officielle de l'association 10e département par la Préfecture, l'association lancera le premier avis pour le marathon de Paris. Ce qui laisse à penser que ce sera entre la mi-juillet et le début du mois d'août. Tous les moyens seront mis en œuvre pour informer les Haïtiens de la région parisienne et des autres départements de la France métropolitaine, sur les modalités du déroulement de ce marathon de la dignité. Enfin, le pasteur Numa Jean-Marc a déclaré que l'association 10edépartement section France était ouverte à tous ceux qui veulent la grandeur et le rayonnement du nom d'Haïti à travers le monde. Il en a profité pour lancer un appel à tous les compatriotes désirant travailler avec le Secrétariat Exécutif pour la réussite de l'association 10edépartement section France ayant beaucoup de projets à l'étude dans les différentes Commissions en train de se former. Le Secrétariat Exécutif de l'association 10e département section France est composé de: pasteur Numa Jean-Marc, Président, Ernest Naissant, trésorier, Rolaine Joseph, secrétaire et six autres membres élus lors de l'élection au suffrage universel direct du 15juin dernier. Ce sont: Adrienne Gilbert, Henri Anias, Gérald-Charles Joseph, docteur Tony Bousseau, Alemy Ilofils et Vauquelin Montreuil.

En France, Haïti chante et danse: Emeline Michel au New-Morning
Ce mois de juillet 1991 est riche en événements culturels et artistiques pour les Haïtiens vivant en France. Deux ont retenu notre attention: le triomphe de la chanteuse haïtienne Emeline Michel, le mercredi 10 juillet au New-Morning à Paris, et le passage des ballets Bacoulou d'Haïti au Festival de Montpellier les mardi 9 et mercredi 10 juillet. Notre curiosité est attirée surtout par la montée en force de la culture haïtienne en France depuis un certain temps. La France est un pays culturellement riche, mais la culture haïtienne est surtout connue en France pour son rythme endiablé du Compas,

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véhiculé par des groupes musicaux comme le Tabou Combo, le System Band, le Skah Shah, sans oublier le vaudou. Le folklore haïtien, la danse et les chansons haïtiennes ne sont pas toujours à l'honneur. Maintenant c'est chose faite. Le Magazine français, le Nouvel Observateur, très prisé, titrait la semaine dernière: « Emeline Michel, la princesse de Port-au-Prince» avec une grande photo à l'appui. (Nouvel Observateur du Il au 17juillet 1991, n° 1392). Ceci marque la reconnaissance de la chanteuse haïtienne sur le plan international et spécialement à Paris. À vrai dire, Emeline Michel, qualifiée déjà de « Star haïtienne », ne lésine pas sur les moyens, en ce qui concerne son professionnalisme et sa beauté, pour faire connaître son talent. Déjà, elle figure en bonne place dans l'ensemble de la presse française; toutes les grandes chaînes de radio l'ont reçue en direct dans leurs studios. La télévision française non plus n'est pas en reste. Cette étoile montante de la chanson haïtienne ne s'est pas fait prier pour dire toute la vérité sur les problèmes d'Haïti. Qui ne l'a vue sur FR3, aujourd'hui France 3, dénonçant la misère qui règne dans son pays? Elle n'a pas eu honte de dire: « Je suis haïtienne et fière de l'être». Revenons aux exploits du mercredi 10 juillet 1991 au New-Morning où elle a fait un véritable tabac avec le groupe haïtien «Zèklè» devant un public aux anges. Ce n'était pas la première fois qu'Emeline Michel se produisait à cette discothèque parisienne, l'une des plus huppées de la capitale française. Cette fois-ci, c'était l'apothéose. Tout le gratin de la bourgeoisie haïtienne de Paris était au rendez-vous, côtoyant pour l'occasion le peuple, cette bourgeoisie que l'on ne voit jamais à aucune autre manifestation populaire. Il est vrai, le récital de l'ambassadrice méritait le déplacement. Le New-Morning était plein à craquer. À notre avis, la prochaine fois, les organisateurs devront regarder à deux fois avant de prendre une trop petite salle. Car la popularité de la Star est grandissante. On se l'arrache partout en France. Le vendredi 12 juillet 1991, elle était l'invitée spéciale du « Jazz de Nice» sur la Côte d'Azur, la Riviera française, dans le sud de la France. On peut dire qu'Emeline Michel fait chanter la France et l'on se demande si ce n'est pas déjà la nouvelle Haïti à laquelle on rêve tous, qui commence à pointer son nez. Car, avec l'évolution de la démocratie en Haïti, n'est-ce pas la libération de l'inspiration et du talent? Ballets Bacoulou d'Haïti à Montpellier L'autre fait marquant de cet été 1991 en France a eu lieu en province, plus spécialement dans I'Hérault, à Montpellier, grande ville du Midi de la France. Le Festival de Montpellier, n'accueillant en général que les groupes français, a fait une ouverture vers l'extérieur. Au rendez-vous de cette année 24
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et pour la première fois des groupes d'origines diverses, d'où l'invitation des « Ballets Bacoulou d'Haïti ». Pendant deux soirs, ce groupe de danse a tenu en haleine un public qui resta sous le charme de ces Haïtiennes et de ces Haïtiens. Les Ballets Bacoulou, rappelons-le, furent fondés en Haïti par Mme Odette Latour Wiener dans les années 50 (1957). Venant directement d'Haïti, les Ballets Bacoulou ont conquis le p,ublic Français. Débarquant avec une panoplie d'instruments locaux kon 'n lambi, vakcine, jon, des tambours et autres instruments sonores », ils ont fait danser les Montpelliéraines et Montpelliérains sans oublier des milliers de touristes, particulièrement les touristes espagnols très nombreux à cette période dans la région. Pendant deux longues nuits, le mardi 9 et le mercredi 10juillet 1991, les «Ballets Bacoulou d'Haïti» ont craché du feu au rythme de: «Ti jan Petro» et autres dieux de l'Olympe vaudouesque. À voir les costumes de la troupe, les danses et les instruments de musique, on pense tout de suite au vaudou haïtien, pour ceux qui savent comment cela se passe dans la patrie de Boukman et au pays de la Cérémonie du Bois-Caïman. On peut conclure en disant sans ambage que les «Ballets Bacoulou d'Haïti» ont fait une fort belle impression et ont bien représenté la culture haïtienne. Jamais l'esprit, le cœur et la confiance en soi n'ont été si bien synchronisés dans la culture d'un peuple si longtemps oublié. Souhaitons que cet engouement pour la culture haïtienne manifesté par les villes françaises aujourd'hui ne s'arrête pas en si bon chemin, surtout avec les différents festivals existant en France où plusieurs groupes haïtiens ont déjà été conviés. Parmi ces festivals, citons: celui d'Angoulême, les Francopholies de La Rochelle et le plus ancien et plus connu de tous, le Festival d'Avignon et son célèbre Palais des Papes. Réunion du groupe consultatif de la Banque Mondiale et Haïti à Paris
Paris supprime la dette haïtienne

En lisant certains journaux haïtiens d'opposition, concernant les relations du gouvernement et du Parti Socialiste Français avec le gouvernement de Port-au-Prince, on croirait qu'on était au bord de la rupture. Et pourtant! Une semaine en effet avant l'ouverture de la réunion du Groupe Consultatif de la Banque Mondiale et Haïti, le gouvernement français annonçait l'annulation de la dette haïtienne envers la France, soit une ardoise de 331 millions de dollars. La ministre française de la Coopération, Mme Edwige Avice, pressée de questions sur cette décision de faveur de la France à l'égard d'Haïti, a

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déclaré: « Haïti mérite toute notre attention, car elle a déjà fait un grand pas vers la démocratie ». Dont acte. Ainsi, on s'attendait à ce que les réunions des 10 et Il juillet 1991 se déroulent sous de bons auspices. Était-ce une coïncidence? Personne ne peut l'affirmer. Seulement, on a vu le bénéfice de ce geste politique. Depuis les élections démocratiques de décembre 1990 en Haïti, les bailleurs de fonds étaient fort indécis, voire réticents à soutenir financièrement le nouveau régime haïtien. Après plus de cinq mois de gestion du gouvernement Atistide-Préval, ils sont convaincus que quelque chose a changé, d'où la nécessité de venir en aide à un pays ruiné par plus de trente années de corruption. Parmi tous ces pays qui font et défont tout au sein de la Banque Mondiale, il y a la France qui, dès le début, a marqué sa différence envers son ancienne colonie et par la même occasion, a joué le rôle de trouble-fête dans le jardin des États-Unis d'Amérique. Elle a été le premier pays industrialisé à recevoir avec faste et honneur le père Jean-Bertrand Aristide après son élection à la présidence de la République, puis à envoyer son ministre de la Coopération dans la capitale haïtienne, dans le cadre de la rencontre bilatérale franco-haïtienne où plusieurs accords de coopération et d'aide ont été signés et enfin ce geste spectaculaire: l'annulation de la dette d'Haïti.

Quatre cent quarante-deux millions de dollars pour Haïti
À la réunion de Paris, nous pouvons dire qu'Haïti s'en est fort bien sortie. D'ailleurs, une réussite dépassant toutes les espérances. En effet, d'après la délégation haïtienne présidée, comme il se doit, par le ministre du Plan et de la Coopération externe, M. Renaud Bernadin, leur ambition prévoyait une aide annuelle de 250 millions de dollars étalée sur trois ans. Quelle ne fut pas leur surprise, le jeudi Il juillet 1991, quand les dirigeants de la Banque Mondiale ont annoncé l'octroi de quelque 350 millions de dollars d'aide à Haïti pour une période de dix-huit mois! Mieux, cette somme pourrait atteindre 442 millions grâce aux taux préférentiels qui feraient pâlir de jalousie d'autres pays aussi démunis que la République d'Haïti. Les États-Unis, comme à l'accoutumée d'ailleurs, étaient un peu hésitants, mais ont fini par donner leur accord. L'ensemble des pays de la Communauté Économique Européenne (CEE), était favorable à l'octroi de cette aide à la démocratie naissante. Le Canada, très discret, a rejoint les autres membres sans rechigner. C'est avec émotion et contentement que le ministre haïtien de la Coopération a remercié l'assistance qui l'a applaudi après son discours. « Il faut que la démocratie se traduise dans les faits et dans la vie quotidienne des Haïtiens» a déclaré M. Bernadin. Ces fonds disponibles pour Haïti vont

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servir dans plusieurs domaines, pour une bonne part à la réduction du déficit budgétaire d'Haïti. La seule condition imposée aux dirigeants haïtiens pour accéder à cette aide, condition qu'on peut facilement comprendre, c'est l'élaboration par Port-au-Prince des études techniques qui permettront de rendre effectif le déblocage de ces fonds. Signalons que la délégation haïtienne s'était présentée avec un dossier solidement préparé, ce qui a facilité en grande partie la tâche des pays donateurs. Haïti, qui a déjà dans ses cartons pas moins de quatre-vingtquatorze projets de développement économique et social, va prendre sans tarder, selon le chef de la délégation, les Inesures nécessaires pour mettre à exécution ces projets dits prioritaires. Remarquons que les bailleurs de fonds n'ont pas imposé à Haïti tel ou tel projet, ce qui est nouveau dans ce genre de réunion. D'habitude, quand les pays riches se réunissent pour faire profiter de leurs largesses un État du Tiers Monde, c'est juste pour la forme, puisqu'en général il n'y a pas de discussion entre les pays donateurs et le demandeur. Aujourd'hui, on remarque une nette différence à l'égard d'Haïti. Comme nous l'avons dit auparavant, la Banque Mondiale n'a posé comme condition que l'élaboration d'études techniques par le gouvernement haïtien. C'est fort encourageant, non seulement pour le gouvernement, mais aussi pour l'indépendance du pays. Il revient à Haïti maintenant de montrer qu'elle est capable de préparer de bons dossiers pouvant convaincre. La réunion des 10 et Il juillet 1991 marque une nouvelle ère de coopération avec Port-au-Prince et de surcroît reconnaît le progrès réalisé dans le domaine de la démocratie. La France a joué un rôle primordial lors de cette réunion en faveur du gouvernement haïtien. Ce fait mérite d'être signalé d'autant que si d'autres pays du Groupe Consultatif étaient aussi prompts à aider Haïti, nous sommes persuadés qu'au lieu de 442 millions de dollars, le cachet serait beaucoup plus épais. Comme dit le proverbe populaire: « Il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ».

Coup d'Etat militaire à Port-au-Prince résistance à Paris
La communauté haïtienne s'empare de l'Ambassade d'Haïti Dès l'annonce du coup d'Etat perpétré par les généraux félons à Portau-Prince, le lundi 30 septembre 1991, la communauté haïtienne dans son ensemble était sur le qui-vive. Ainsi, plusieurs associations et le 10e Département en tête ont décidé de passer à l'action. Dans la nuit du lundi au mardi, le 10e Département prévoyait une manifestation pour le dimanche 6 octobre, ne sachant si le Président Jean-Bertrand Aristide allait venir en France.

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Mais une fois la nouvelle annoncée, des actions d'urgence ont été entreprises. D'une part, l'occupation de l'Ambassade d'Haïti, transformée en « Maison de la communauté », où près de 300 à 400 personnes ont investi le 10 de la rue Théodule Ribot, une occupation pacifique suivie d'un « Comité d'Action pour le Retour du Gouvernement Légal» au pouvoir, avec JeanBertrand Aristide pour Président. Les Haïtiens sont décidés à occuper jusqu'à une date indéfinie les locaux de ladite Ambassade. D'autre part, des manifestations sont prévues tout au cours de la semaine, jusqu'à l'arrivée du Président Aristide. Il faut dire que c'est la consternation unanime et la condamnation générale du coup porté à la démocratie en Haïti. Parmi les différentes décisions, une délégation composée des différents leaders de la communauté doit se rendre au ministère français des Affaires étrangères, le Quai d'Orsay, pour présenter les doléances du peuple haïtien et de la communauté haïtienne de France en particulier. Pour toutes ces manifestations prévues, la communauté a choisi des lieux symboles pour manifester son indignation et son amertume; en effet, le Comité d'Action se propose de se rendre devant l'Ambassade des États-Unis d'Amérique à l'avenue Gabriel dans le VIlle arrondissement de Paris, devant l'annexe des Nations Unies à Paris, le Quai d'Orsay et l'Ambassade du Venezuela, car pour la communauté il y a eu de la complicité dans ce coup d'état militaro-macoute, qu'elle qualifie de « Crime contre la démocratie». Donc les Haïtiens de France attendent à bras ouverts leur Président, le seul qu'ils reconnaissent, comme le prouve le communiqué parvenu à la presse française: « En coordination avec les autres communautés haïtiennes de la diaspora, la communauté haïtienne de France déclare nul et non avenu tout autre gouvernement installé en Haïti». Mobilisation générale des Haïtiens pour la démocratie: Les Haïtiens d'Europe

Il n'y aura jamais assez de pages pour dire dans la plus stricte vérité ce qui s'est passé en Europe et en France en particulier, depuis que les disciples des Duvalier ont sacrifié la démocratie en Haïti sur I'hôtel de la barbarie, le lundi 30 septembre 1991, en volant le pouvoir de la manière que l'on sait. Comme nous l'avons indiqué précédemment, les Haïtiens en Europe dans leur ensemble, toutes couleurs politiques confondues, ont non seulement condamné le coup de force des putschistes de Port-au-prince, mais sont décidés à le faire savoir à l'opinion internationale, soit en occupant en permanence les Ambassades, comme c'est le cas à Paris, ou encore en poussant les diplomates opportunistes à prendre clairement position sur l'événell1ent.

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Les communautés haïtiennes ont poussé les responsables d'autres Légations haïtiennes à donner des conférences de presse pour expliquer l'état de la situation en Haïti. Etzer Charles, ambassadeur, représentant permanent d'Haïti à l'UNESCO et actuel chargé d'Affaires a.i à l'Ambassade d'Haïti à Paris reste en contact permanent avec les autres Missions diplomatiques haïtiennes, qu'elles soient à Bonn en Allemagne, à Genève en Suisse ou encore à Bruxelles en Belgique. D'après ce diplomate fort actif, c'est une « grande chaîne de solidarité et de patriotisme qui s'est nouée autour du Président Aristide ». Les Haïtiens de Belgique ont pris les rues et manifestent également leur ras-le-bol contre le coup d'État de Cédras et de ses complices, en demandant fermement le « retour du Président et du gouvernement légal du 7 février 1991 ». À Genève, l'Ambassadeur Antonio Joseph a tenu une conférence de presse pour condamner les «A venturistes» macoutes sans avenir. Les Haïtiens d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne où, il faut le dire, il n'y a pas une forte concentration comme à Paris, ont quand même fait entendre leur voix. Ils exigent une chose dans leur légitime revendication: «Le retour sans condition à Port-au-Prince du Président élu le 16 décembre 1990 ». Les Haïtiens de France

Quant à la France, le bastion des Haïtiens sur le vieux continent, c'est l'explosion. Jamais, dans toute l'histoire de l'immigration en général et haïtienne en particulier au pays de la Révolution de 1789, on n'a vu pareille chose. Même le ministère français des Affaires étrangères n'a pas trouvé d'expression assez explicite pour dire à Etzer Charles:« Que là, c'est la première fois qu'un Ambassadeur participe et autorise l'occupation de son Ambassade ». Résultat, il y a eu un malentendu et un cafouillage, lors de la manifestation du mercredi 2 octobre 1991, entre le Quai d'Orsay (Affaires étrangères) et la Place Beauvau, siège du ministère français de l'Intérieur qui avait envoyé plusieurs camions de CRS (Compagnie Républicaine de Sécurité) et de Gardes Mobiles pour interdire tout accès à la rue Théodule Ribot ou siège la Mission diplomatique d'Haïti à Paris. Même le chargé d'Affaires, absent quelques instants, s'était vu interdire l'entrée. Après une brève visite au Quai d'Orsay, l'Ambassadeur Etzer Charles était non seulement autorisé à entrer dans son Ambassade, mais a obtenu le départ de tous les policiers et la libre circulation des Haïtiens. Nous disons donc que la communauté haïtienne de France a prouvé son organisation et comme dit l'adage du terroir Men ampil, chay pa lou, en français: « l'union fait la force».

Ainsi, depuis l'occupation de ladite Ambassade, le mardi 1er octobre,

plusieurs actions prévues par le « Comité de Retour du Président Aristide au pouvoir» ont eu lieu: près de 2500 à 3000 personnes ont défilé le mercredi 2 octobre 1991 de la place des Ternes à la place du Trocadéro et au Parvis 29

des Droits de l'Homme, aux cris de : « la Démocratie ou la Mort », « Cédras tu cèderas ». Rappelons que l'Ambassade est toujours gardée en permanence, même quand il y a une manifestation. On se relaye par groupes de 20 ou de 30 et la vie s'organise à l'intérieur. L'on mange et l'on dort sur place. Sit-in dans les couloirs et dans l'entrée des appartements. Manifestation de solidarité

Le vendredi 4 octobre 1991 vint le jour de la manifestation de solidarité des amis étrangers avec Haïti, c'est-à-dire des Français et d'autres peuples vivant en France. Ainsi, le Parti Socialiste français (PS) qui, dès le lundi 30 septembre, condamnait le coup d'Etat du général Cédras et de ses acolytes, louait une camionnette pour la manifestation, la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) offrait la sonorisation, le Parti Communiste Français (PCF), les syndicats CFDT, CGT et diverses autres associations, organisations démocratiques et progressistes ont participé à ce rassemblement fixé à la place de la République en plein cœur de Paris. À cette manifestation, plusieurs leaders haïtiens et étrangers ont pris la parole pour fustiger les militaires au pouvoir à Port-au-Prince. Pendant ce temps, la solidarité communautaire continuait, avec ce qu'on appelle « Les Haïtiens de l'Ambassade» et se mettait en place. Ceux travaillant dans les boulangeries fournissaient le pain et les croissants, d'autres approvisionnaient en fruits et légumes, en viande, en poulet etc. C'était« du jamais-vu ». Incroyable mais vrai, un service d'ordre est mis en place à l'Ambassade par ceux coordonnant la vie de ce «Fort ». On tient des réunions, des forums, on s'informe en permanence sur l'évolution de la situation en Haïti et à travers le monde, par téléfax de l'Ambassade et par la radio « France Info », une radio d'information continue émettant 24 heures sur 24. Bref, les Haïtiens de France sont prêts à y rester jusqu'au retour du Président Aristide au Palais National. Vint le jour, tant attendu, du dimanche 6 octobre 1991. Seul le 7 février 1986 était comparable. Cette grande manifestation, annoncée depuis le mardi, était prévue pour 14 heures, heure de Paris. Depuis 12 heures, la sortie du métro Courcelles était noire de monde. On y arrivait de toutes parts, de la banlieue, des villes de province. Selon un étudiant venu de la ville de Bordeaux pour la manif: « On se croyait en Haïti, devant le Palais National, le 7 février 1991 ». Effectivement, d'après la police, il y avait entre 7 000 et 8 000 personnes prouvant, après Miami, New York et d'autres villes comllle Pointe-à-Pitre et Cayenne, que les Haïtiens vivant au pays de Condorcet sont, eux aussi, les dignes héritiers de Toussaint Louverture, de Charlemagne Péralte, et appuyaient l'élection du père Jean-Bertrand Aristide comme Président d'Haïti. Le cortège est parti du métro Courcelles aux environs de 14 heures 30 pour rejoindre ensuite la Statue de la Place de Clichy vers 18 heures. Les 30

slogans sont connus de tous: « la Démocratie ou la Mort », « la Justice ou la Mort », sans compter les chants du genre: « Cédras, si ou la ou mèt alé, talè konsa lavalas la pral désann » « Cédras si tu es là, tu peux partir, dans un moment l'avalanche va descendre ». À vrai dire, toutes les parties étaient décidées à faire de cette manifestation une démonstration de force. Ainsi, les églises évangéliques avaient décidé de surseoir à leur service de l'après-midi du dimanche 6 octobre. Toutes les associations représentatives de la communauté avaient, elles aussi, participé, avec des banderoles, des pancartes ou des musiciens, etc. La solidarité, l'union, la fraternité et l'entente ont marqué ce dimanche 6 octobre. Un autre fait marquant a été la présence de beaucoup de femmes et d'enfants. En effet, c'est bien connu, dans la communauté haïtienne de France, les femmes ne sont pas toujours au premier rang dans ce genre d'événement, ce qui a fait dire à un intellectuel haïtien présent à la manifestation: « Si les femmes sont dans la rue, alors c'est sérieux et Cédras n'a pas d'avenir». Il serait inutile de citer les noms de ceux qui ont organisé cette manifestation, seulement nous pouvons dire sans parti pris que cela a été une réussite et cette réussite est due à la coopération de tous. Une nouvelle fois, les Haïtiennes et les Haïtiens de France viennent de prouver que la devise du pays de Benoît Batraville et de Jean-Jacques Dessalines n'est pas un vain mot, quand elle est employée pour la défense du droit. La lutte continue Toujours de concert avec les autres communautés haïtiennes d'Europe, plusieurs manifestations et rassemblements ont eu lieu ces jours-ci à Paris. Ainsi, le mercredi 9 octobre 1991, une grande manifestation conduisant de la place de la Bastille, longeant le boulevard Beaumarchais jusqu'à la Place de la République, manifestation réunissant des milliers d'Haïtiens et amis d'Haïti. Il en fut de même pour le dimanche 13 octobre, sous la houlette du 10e département et du «Comité d'Action pour le Retour du Président Aristide au Pouvoir» ; un grand rassemblement a eu lieu sur la Place de la République, mobilisant des milliers d'Haïtiens et d'autres peuples luttant pour la démocratie et la liberté. Ce rassemblement était prévu de 15 heures à 19 heures. Enfin, on annonce déjà une autre grande manifestation pour le mercredi 16 octobre 1991 de 17 h 30 à 19 h 30 qui débutera à l'angle des boulevards Magenta et Barbès et se terminera à la place Clichy dans le XVIIIe arrondissement. On sait également que la manifestation du 16 octobre sera suivie d'un « concert de solidarité avec le peuple haïtien », avec le soutien du ministère français de la Culture. Tous les bénéfices de ce concert seront versés à 1'« Association du 1Oedépartement ».

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Plusieurs vedettes du show-biz parmi lesquelles: Jocelyne Béroard du groupe Kassav, Xiomara Fortuna de la République Dominicaine, José Maria de Cuba et plusieurs autres artistes haïtiens, français et de la Dominique ont déjà donné leur accord.. Ce concert aura lieu à l'Élysée. Le Président Aristide en visite d'Etat en France La France, après le Venezuela, est le pays qui soutient le plus le retour à l'ordre constitutionnel en Haïti, en d'autres termes le retour du Président Aristide au pouvoir, donc le retour à la démocratie, n'en déplaise à certains politiciens haïtiens qui pensaient diriger le gouvernement socialiste vers une fausse route. En effet, on a appris de source autorisée que le Président Jean-Bertrand Aristide sera reçu le mercredi 29 octobre 1991 par son homologue français, M. François Mitterrand qui, dès les premières heures du coup d'État macoute à Port-au-Prince, a condamné sans réserves le putsch, pendant que des pseudo- leaders politiques haïtiens se demandaient s'il fallait oui ou non, condamner un acte anticonstitutionnel. Selon cette même source, le Président haïtien devrait rencontrer toute une brochette de personnalités politiques et économiques françaises de haut niveau, parmi lesquelles le Premier ministre français Mme Edith Cresson, avec laquelle le Président Aristide devrait aborder la question de l'embargo sur Haïti. En fait, selon une rumeur, certaines sociétés françaises seraient contactées par les partisans du chef des putschistes pour un éventuel contournement de l'embargo. Dans l'après-midi du mercredi, Aristide devrait intervenir devant le Conseil de l'UNESCO où il parlera certainement de la destruction systématique du patrimoine haïtien par les tnilitaires. Ensuite, il rencontrera la presse française pour donner la version exacte des faits, car on sait que le général Cédras a déjà donné toute une série d'interviews à une certaine presse acquise à l'avance au secteur anti-changement, comme l'a démontré Haïti Progrès dans son article du 16 au 22 octobre 1991 : intitulé «Presse impérialiste et droits humains: le cas d'Haïti ». Après toutes ces activités protocolaires qui, dans toute lutte, sont nécessaires, le Père Aristide sera livré enfin à son peuple, la communauté haïtienne qui, d'ailleurs, l'attendra à la place de Fontenoy, juste devant le gigantesque immeuble de l'UNESCO. En effet, tous les Haïtiens de France sont conviés à un grand rassemblement devant l'UNESCO à 15 heures, pour souhaiter « Bienvenue et Bonne Chance» au Président élu du 16 décembre 1990. Avant d'entrer dans l'immeuble, le Président démocratiquement élu verra une communauté haïtienne toute acquise à la cause de la démocratie en Haïti, une démocratie, dont lui, Jean-Bertrand Aristide, est le symbole, pour avoir été le premier Président élu démocratiquement au suffrage universel. 32